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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


QUATRIÈME  SÉRIE 


TOME  XXIV.  —  l*'  OCTOBBE  1S40. 


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IMPRIMBRIB  DE  H.  FOURNIBR  ET  €■■, 

BUB  DE  8EINB,  li  BIS. 


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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


TOME   VINGT-QUATRIÈME 


QUATRIÈME    SÉRIE 


■^'^'' 


PARIS 


AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

BUB   DES   BBADX-ABTS,    10 
1840 


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LE  BRIGANDAGE 


DANS 


LES  ÉTATS  ROMAINS. 


Le  27  avril  1557,  Desiderio  Guidone  de  Ascolî,  commissaire  du 
pape  Paul  IV,  promulguait  en  ces  termes  un  arrêt  de  mise  hors  la 
loi  contre  la  ville  de  Monte-Fortino  :  «  Il  est  manifeste  que  depuis 
nombce  d'années  les  habitans  de  Monte-Fortino  ont  mené  une  vie 
criminelle  et  irrégulière,  s'unissant  aux  ennemis  de  sa  sainteté,  Tai- 
sant prisonniers  ses  sujets  fidèles,  tuant  ses  soldats,  et  commettant 
toute  sorte  de  vols  et  d'assassinats ,  pour  lesquels  crimes  ils  ont  mé- 
rité les  plus  terribles  chAtimens;  et,  pour  que  ces  chAtimens  servent 
d'exemple  A  tous,  notre  seigneur  Paul  IV,  pape  par  la  grâce  de  Dieu, 
désireux  d'assurer  la  paix  de  ses  provinces  en  les  soumettant  A  l'au- 
torité du'saint-siége,  et  voulant  surtout  que  la  ville  de  Monte-For- 
tino ne  soit  plus  un  réceptacle  de  voleurs  et  de  brigands,  a  déclaré 
que  cette  ville  serait  démolie  et  ruinée  de  fond  en  comble,  que  son 
territoire  aussi  bien  que  les  propriétés  particulières  seraient  dévolus 
A  la  chambre  apostolique ,  et  que  tous  ses  habitans  seraient  bannis 
pour  la  vie.  y> 

Conformément  A  cet  édit,  la  ville  de  Monte-Fortino  fut  détruite; 


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une  charme  traînée  par  des  bœufs  fut  conduite  sur  remplacement  de 
ses  murailles  par  Pietro  Zalaretto  de  Valmontone,  tandis  que  Me- 
nico  Franasci  suivait  en  répandant  du  sel  dans  les  sillons  de  la  ville 
abandonnée. 

Le  18  juillet  1819,  le  cardinal  Hercule  Gonsalvi  promulguait  un 
décret  conçu  (Jans.des  t^ooes  à, peu  près  semblables  :  «  Sa  sainteté 
le  pape  étant  cooudiicu#  par  JeftJtém#îgQtges  les  plus  dignes  de  Toi» 
que  depuis  nombre  d'années,  et  même  depuis  plusieurs  siècles,  les 
bandits  qui  infestent  les  provinces  du  saint-siége  sont  nésàSonnino, 
que  récemment  les  habitans  de  cette  ville  ont  invité  les  brigands  du 
royaume  de  Naples  à  faire  invasion  dans  les  états  de  Téglise,  que  les 
bandes  de  Lenola  et  de  Fondi  sont  commandées  par  un  habitant  de 
Sonnino;  sachant  enfin  que  ces  bandits  trouvent  Jin  refuge  à  Sonnino, 
quïls  fin;  tireot  de^ipQ^Qs«  qu'jt^s'y  rsiiçeiibleot  pour  délibérer  sur 
ce  qu'ils  ont  à  faire;  considérant  quë^rexpérience  du  passé,  jointe  à 
celle  du  moment  actuel,  prouve  qu'aussi  long-temps  que  ce  nid 
de  voleurs  existera,  il  sera  impossible  de  mettre  fin  à  leurs  dépréda- 
tions, etc.;  sa  sainteté  ordonne  que  les  habitans  de  Sonnino  soient 
pourvus  d'habitations  autreqfiarUjqttfiJeur  ville  soit  rasée  et  son  terri- 
toire partagé  entre  celles  des  villes  voisines  qui  n'ont  pas  secondé 
les  brigands,  permettant  aux  propriétaires  qui  émigreraient  et  qui  ne 
pourraient  se  fixer  près  de  leurs  possessions,  de  céder  leur  terrain 
à  la  chambre  apostolique,  qui  leur  paiera  une  annuité  perpétuelle  sui- 
t  IMiBtl'éTalnatîoQtfaitepapdes  juges  ooaipétms«»> 

.Toute  L'histoire  4xï  iirigMiriagerost  «ennpase  ^n  <qiielqno  sorte  dans 
€eS'd(Ha4ditsJi)e  1557  à.M19,  o'ssI-JMyre peiidant  l'ttspace'de  près 
décrois sièdes ,  leJwigaridage' s'estcMUnué: presque  sans  interni^ 
-tioQ'dansiles>noDtagneft^kVétefiilent  d'AqailaÀtciTaeiRe,  aitre  le 
'  Tibreiet  le  Gengliano.La  civilisattMi.daoS'ces^ïrovinôes,  cmiveiles 
-  de  bois  épais,  ooupéeS'de  vaUées  profeodcs,  et  qui ,  de  ten^  immé- 
MiDOTiil,.onti6ervi de refpge.aux  bandits,  esiTealééJa' mAme.  CTestlà 
,ipiftS^rtanus  etisesesotayes  ^'étaicoltretsaBohés;  c'est ià que Marao 
nSciana  et  jsea  bandes  ^:  qui  i  saîrent .  plus  d'une  ;  fois  :  R«me  «n  dangtr, 
•-lyaientilâarjquartier-igéBéral.  Lesïmosursdts  habitans  de  ces  nuuiAi- 
i  gnes  /Sont^««eorei  auJQHird'lwii  oe  (qii'iMes.  -iimemi  vers  fl560,  ;  et  Jes 
tmfiMf043Maas  ont  amené  JasDtoe  répreasion.  liaisryaftiqlratt*»oiide 
tquelque.chosetde  plus  étafigefque  c^ttetnéetsritéoùseltouyetnn 
cpfipe,jle!chefideJa:ffeli0ion,de;£iire  jraaer  iwe  ville  de  ses iétats 
pour  en  corriger  les  habitans?  Le  châtiment,  conune  le  cnne;  appff** 
(tkntàiunû  époqii&dô  JMtidMoie. 


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LB  BBIGANVMBDAm^Lfi^ÉrAlIB/ BIOMAINS.  7' 

telle  éteillIft'SQSQriptioli'  deB>liMre8<(]te  Maria  Grasla^  Hlè,  scranet^ 
femme  tle  brigands,  à MarorAfiMne,  somtépooxs  galérien  aiHbagoe< 
de^Givita^^èoeliMu  Mare-AntMne'tle  ïm^ntA  lï^^iHy^^iUmêHsikim* 
seidemtntqprac'Miriâ'Qrauia,  8a:fema»^  maiB>eBeoiBpM0is6tami84 
eti,  deipre€iie.eirpfoobiH  pottr^tovtetifie  claisdide  la4Kq[mlaliD«. 

Célte'soite'd«Jrem)iRiet'dap9|Nilaritéallaehé8  an:titte-dei)ri9aiid( 
contritme  peat^élreplus  à  perpétuer  le- brigandage' od  Italie  q^e  lef 
piofito'dtf  métter.  Lapnrp^iiité'de  ce  fléau  tieiità^belnioûapd'aiÉves' 
ca«Bea  eneore;  non  nova^contanterons  dlndiquec  ici  lea  priacip^eii 
à  sareir  le  pMiid'honreur  do  peuple  pew  le  meortCB^^laoBauvaiBe 
interpffétalion:  d^œrtainea  doctrinea  rdigieuBes,  eaAn  llabaence^de 
répveaiion  ratsonnableiet  efBoace  de*  la  pprt  dugauveniMMiit. 

Ge  peu  d^horreur 'dei^gena  dapetipleniiouo  le  meoitflB  leal  à^la  fois 
UD' vioe  xHiginel  et'^  un  vice  aoqrôs  il  tient  d'abovd:  à  oetla^aveugle 
violence  du  sang  qui  les  powse  à  satisâwre  leum>pnaion8>plQtdt  que 
d'employer  lew  émrgie  à  lea*  contenir  :  ila  aimeiil  mieûi  tuer  un 
homme  que  réprimer  u»  aooèa^de^  colère;  ce  vtai'tiMt  enasHeà  un 
trarrers  d!eaprit  du  peapje  qurfiitt< qu'auprès  de  lui^rhomme  toé  a 
toofoua  tort  j  Pbucqooi  a^nlprovoqué^  pourquoi  «441  iajurié?  Il  aara  W 
ce^qu'il  fiamitv  et  n'avait  qu'à  ae  bien  tenir.'  Le  tsenr^  en  revanehev 
est'  toujoufs  coniidéré'.conune  ua'  homme  de*  oœm-,  ou  tout  aa 
morostconammun  honsme  que  Je' gouvernement  varperfécutèr  et^iu'il' 
faatplaimke.  IkwerinoM  amatsêÉù^un^uomof  diaent  leis  Trasieverins 
en  pareiUe  jocoaaien:  Cette  approbation  dennée^aai  meurtre  et  cette 
pitté qni a-attacbeà  Tassasain «  prdviennent.eofinr*d*iine'Sortede? points 
dlrninem^mal  entendu.  En  eiagérantla  doctrine  du  pointd- honnecir. 
en.-aabstituBnifeNVdueluBe  sorte  de  goerre  d'individu  à  individu,  de 
fmriUe  àfaraille;  gnetre^qui  ne  devait  se  terminer  que 'pair  l'eiteitm- 
nation  d!une:des<deux  races  en  présence,  et  devant*  laqwHe  tour  les 
moyens  de  nuire* à  rennemt4étaient  permis,  le  poison  conmie  le  poi«' 
gOÉrd^  leaEs^iagnobfirent'Considérer  l'assassinat  cofnmo une  chose 
toute  natorelk;.  Cette  dootrine,  qui  ne  prévalut  d'abord  que  danilea 
hautes rclasses^de  la  sooiété.  italienne,  se  répandit  bientôt  dans  tout' 
lesTangs;  Le  peuple,  que'  d^aiHeurs  le  tempérament  y  portlôt ,  se  fit 
le  copiste  des  gnmds  seigoeun,  et  assassina^ns  phis-de  façof^qu'euv^ 
Cew^V  avec  le  tempst^  sont  revenus  à  deam^nts  plus  douées^  le 
pearde  a  g^nlé*  ces  féroces  habitudesj 

OnFiaîdit'que  l'assassinat  était  le  duelNlèsipeuvresgeiiS';  reBpre»«<  * 
sien  nfes^pas'tout^^à^raîtexicte;  L'hoteme  qui  dSMuno  quereUe  tno  > 


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8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

son  adversaire ,  est  presque  toujours  poussé  à  bout  par  un  mot  ou  par 
un  geste,  et  Q  frappe  avant  que  Tadversaire  ait  eu  le  temps  de  se 
mettre  sur  la  défensive,  sans  aucune  espèce  de  danger  pour  lui- 
même.  Il  y  a  là  surprise  violente,  il  n'y  a  pas  chances  égales;  il  y  a 
donc  peu  de  courage  réel  à  être  assassin.  Quoi  qu'il  en  soit,  en  Italie, 
le  peuple  prend  inévitablement  le  tueur  sous  sa  protection.  Un  premier 
meurtre  en  fait  un  personnage  intéressant  ;  un  second  meurtre  en  fait 
un  brave,  un  troisième  un  héros.  Les  femmes,  que  Fénergie  séduit 
toujours,  exaltent  l'assassin  et  sont  prêtes  à  baiser  ses  mains  rouges 
de  sang.  —  Bacon  a  écrit  :  La  vengeance  est  une  sorte  de  justice  sau- 
vage. —  La  vengeance  qui  suit  un  premier  meurtre  amène  presque 
inévitablement  une  série  d'assassinats,  car  les  parens  du  mort  ont  à 
cœur  d*accomplir  ce  qu'ils  regardent  comme  un  acte  de  justice  et  de 
tuer  celui  qui  a  tué  un  des  leurs;  le  gouvernement  les  ferait  attendre 
et  peut-être  oublierait.  La  justice  sommaire  du  poignard  leur  plaît 
davantage ,  et  l'opinion  est  encore  pour  eux. 

Il  y  a  cent  ans,  on  comptait  à  Rome  cinq  à  six  meurtres  par  jour,  et 
quelquefois  le  lendemain  des  grandes  fêtes  l'hôpital  de  la  Consolazione 
a  recueilli  jusqu'à  cent  cinquante  blessés ,  ce  qui  laisse  à  supposer  une 
vingtaine  de  tués.  La  veille  de  ces  fêtes,  on  déménageait  les  salles  de 
l'hôpital  pour  faire  de  la  place  aux  blessés  du  lendemain;  c'était  une 
habitude  prise.  Dans  les  premiers  temps  de  l'invasion  française ,  les 
meurtres  étaient  devenus  encore  plus  fréquens;  les  Romains  trou- 
vaient un  double  plaisir  à  tuer  un  ennemi  et  un  étranger.  Cent  vingt 
Français  ayant  disparu  en  un  seul  jour,  le  général  MioUis  prit  des 
mesures  de  police  telles,  que  pendant  les  dix-huit  mois  de  cette  pre- 
mière occupation,  de  février  17d8  à  juillet  1799,  il  ne  se  commit  pas 
dix  meurtres.  Sous  la  domination  française  jusqu'en  181i,  les  meur- 
tres étaient  toujours  fort  rares;  mais,  lors  de  la  restauration  du  gou* 
vemement  pontifical,  ils  recommencèrent  de  plus  belle.  Il  y  a  vingt- 
cinq  ans,  on  comptait  encore  un  meurtre  par  jour.  Aujourd'hui,  grâce 
à  la  vigilance  de  la  police ,  on  tue  peut-être  moins;  mais  les  préjugés 
populaires  sont  toujours  les  mêmes.  Cela  tient  sans  doute  à  ce  que  la 
justice  n'instruit  guère  qu'à  l'occasion  de  meurtres  de  gens  comme  il 
faut,  ou  d'assassinats  commis  sur  la  grande  route;  les  coups  de  cou- 
teaux entre  gens  de  la  canaille  ne  comptent  pas. 

C'est  dans  la  foule  de  ces  meurtriers  par  colère  ou  par  vengeance, 
par  tempérament  ou  par  prétendu  devoir,  que  de  tous  temps  les  bri- 
gands se  sont, recrutés.  Obligés  de  se  cacher  et  de  vivre  comme  ils 
pouvaient,  ces  gens-là  se  faisaient  peu  de  scrupule  de  prendre  le 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  9 

bien  d'autroi.  Le  gouvernement  les  mettait  hors  la  loi  et  la  société; 
ils  déclaraient  la  guerre  à  la  société  et  à  la  loi.  On  a  fait  beaucoup 
d'honneur  aux  brigands  en  les  représentant  comme  une  sorte  d'op-*- 
position  permanente  et  avancée.  Dans  le  principe,  à  la  suite  des 
longues  guerres  des  républiques  italiennes  et  lors  de  rétablissement 
d'un  despotisme  régulier,  quelques  grands  chefs  ont  pu  se  poser 
ainsi  et  préférer  à  la  soumission  de  l'esclavage  l'indépendance  et  la 
vie  aventureuse  du  bandit.  La  faiblesse  du  pouvoir  et  la  conGguration 
du  pays  favorisaient  merveilleusement  leurs  projets;  ils  trouvaient  au 
centre  de  l'Apennin  des  forteresses  naturelles.  De  nos  jours,  les 
mêmes  localités  ont  donné  asile  ù  de  nouvelles  bandes;  mais  les  Mas- 
trilli,  les  Fra  Diavolo,  les  De'Césaris,  les  Barbone,  les  Dieci-Nove  et 
les  Gasparone  ne  peuvent  en  aucune  façon  être  comparés  aux  grands 
chefs  d'autrefois;  lesélémensde  leurs  bandes  ne  sont  pas  non  plus  les 
mêmes.  L'héroïsme  et  les  passions  généreuses  sont  en  général  étran- 
gers à  la  détermination  qui  les  pousse  à  s'armer  contre  la  société.  Les 
bandits  d'aujourd'hui  sont  des  assassins  en  fuite,  des  échappés  de 
bagne,  ou  des  gens], très  misérables,  esclaves  de  leur  paresse  et  de 
leurs  passions;  c'est,  en  un  mot,  l'écume  de  la  population  des  bour- 
gades du  centre  de  l'Italie,  à  laquelle  se  joignent  quelques  pAtres 
féroces  que  la  solitude  et  la  vie  sauvage  ont  dépravés.  Les  actions 
de  ces  nobles  personnages  sont  tout-à-fait  dignes  d'eux.  Quelques 
chefs,  il  est  vrai,  se  sont  montrés  résolus;  mais  leurs  troupes  font 
plutôt  preuve  de  constance  et  de  souplesse  que  d'intrépidité,  bloquant 
les  bourgades  sans  oser  y  pénétrer  de  vive  force,  spéculant  sur  la 
peur,  et  ne  s'attaquant  guère  qu'à  des  femmes  et  à  des  individus 
isolés.  Trente  habits  de  carabiniers  ont  toujours  suffi,  sinon  pour 
détruire ,  du  moins  pour  mettre  en  fuite  les  bandes  les  plus  nom- 
breuses. 

Cette  indulgence  qu'en  Italie  l'homme  du  peuple  a  pour  le  meurtre 
semble  partagée  par  le  gouvernement,  qui  pardonne  avec  la  même  faci- 
lité que  l'assassin  met  à  frapper.  Si  le  meurtrier  vient  à  bout  de  faire 
sa  paix  avec  la  famille  de  sa  victime,  et  paie  qudquesécus  d'amende  à 
la  police,  il  peut  reparaître  sans  courir  le  risque  d'être  arrêté,  et  ne 
tarde  pas  à  être  gracié.  Sous  le  gpuvernement  romain ,  c'est  là  une 
^conséquence  naturelle  de  la  doctrine  de  l'absolution.  Ce  que  Dieu  a 
pardonné,  l'homme  doit-il  le  punir?  Or  un  assassin  ne  manque  jamais 
de  se  confesser  :  le  prêtre  lui  dit  bien  qu'il  a  commis  un  grand  crime; 
mais  comme  le  coupable  se  repent,  le  prêtre  ne  peut  lui  refuse» 
i*absolution.  Un  meurtrier  absous  rentre  aux  yeux  du  peuple  dan^à 


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10  lœvoc  nBs  ranx  McnvMs. 

catégorie  des  amnistiés;  te  gouvernement  qui  le  pottrsuirrait  lui 

^  paraîtrait  tyraMique  et  implacable. 

L-eiagération  et  la  fausse  ioterprétalion  de  certains  points  du 
dogme  péutentidMc  être  également  considérées  comme  une  des 
causes  de  lapchrpétuité  du  brigandage,  je  dirai  plus,  comme  un  Téri- 

> table  eno0uvageinefit  Àu meurtre.  Le  catholicisme,  mal  con^ris  par 
le  peuple,  a  perverti  la  morale  en  se  faisant  le  garant  trop  facile  de 
rindulgence  divine.  L'Italien  n'a  vu  qu'une  seule  chose  dans  la  con- 
fession, l'absolution  qui  smt  l'aveu  et  le  pardon  qui  accompagne  le 
repentir;  il  a  compris  qi^'un  seul  acte  de  contrition  suffisait  pour 
assarer  la  rémission  des  crimes  les  plus  monstrueux.  Certain  du 

'pai^on ,  il  a  donc  été  crhninel  sans  scrupules,  et  c'est  en  se  promet- 
tant de  se  repentir  qu'il  a  commis  le  meurtre. 
<  Ces  croyances  superstitieuses  ont  eu  d'étranges  résultats.  Ainsf  le 

^'sapplioeides  grands  coupables,  destiné  à  prévenir  le  crime  par  l'exem- 
^^le,  a  été  »aa  contraire  une  excitation  au  crime.  En  Italie,  un  cou- 
pable meurt  toujours  en  se  repentant.  L'assassin,  avant  de  ntonter 

-^ur  ré(;bafaild,^se  confesse  en  public,  communie,  et,  en  présentant 
sa  tète  au  bourreau ,  baise  la  croix  avec  componction.  —  Cet  homme 
fut  bieïi  coupable,  mais  il  est  mort  comme  un  saint, — s'écrie  le  prêtre 
au  moment  où  le  bourreau  vient  d'achever  son  office. Voilà  donc  le 
brigand  twdt  à  l'heure  transformé  en  martyr;  on  se  dispute  conmie 
de  précieuses  reliques  les  lambeaux  de  ses  vêtemens;  les  assistans 
vraiment  religieux  envient  même  son  sort ,  et  il  n'est  pas  sans  exemple 
que  de  misérables  fanatiques  aient  commis  un  meurtre  pour  s'assurer 
de  cette  façon  la  béatitude  étemelle.  Si  la  foule  ne  pousse  pas  si 
loin  la  ferveur,  bon  nombre  de  ceux  qui  la  composent  commettront 
du  moins  le  crime  avec  plus  de  sécurité ,  se  promettant  de  faire  à  leur 
tour  une  bonne  mort.  Une  fois  criminels,  ils  s'efforcent  d'échapper  à 
la  justice^  humaine,  tout  en  se  confiant  en  la  justice  divine ,  et  ils  se 
font  brigands  en  attendant  l'occasion  de  devenir  saints. 

C'est  à  des  causes  analogues  qu'il  faut  attribuer  ce  mélange  de 
superstition  et  de  lérocSté  propre  aux  brigands.  —  Il  est  à  peu  près 
(certain  que  nous  RKmrrons  de  mort  violente,  disent-ils;  mais  quand 
le  danger  viendra,  nous  avons  ceci  pour  nous  défendre  (et  ils  mon- 
trent leurs  fusils),  et  cela  pour  adoucir  notre  mort  (et  ils  baisent 
Fimage  de  la  Vierge) . — Outre  cette  image,  les  brigands  portent  encore 
sur  la  poitrine,  corumie  un  scapulaire,  la  sainte  croix  et  ses  légendes; 
c'est  pour  eux  un  signe  de  rémission ,  et  parce  que  le  Christ  a  par- 
lionné  au  larron,  ils  le  regardent  presque  comme  un  patron.  En 


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eittiet^l»  rédéfAplèûr  dëÉr^hfmmes  :  c*e9t  lâ^^fie  d#eés^tiMi(libâ«^> 
popiriaîres  conMtttiMfi^  aut  btii^iid»  dé  1009       p^ys.  -^Jé^d^dttfUr*' 
ce  monde  eut  J)eâii«oirp  àettUai^r;  et^ndtis^àimf  tiMift "a^d^s  bélitf<^ 
coÊopà  souffrtr:  Il  éMt  fugiHir^  nous  le  somttK^;  il  nfaroliiiri  aôcom^ 
pagtté  de  disciples,  noua  marchonfà  ento^iré^  de  t>M^  coitipagudnê  ; 
il  aiMtpiedfitim;  nMs  ne  somfMS'gdère  t^^  il  n-atalt 

qo^MH^  tunique  et  qu'ufte  robe,  nous  n'aVonatju^lie  veist^et  qil'utf' 
miflitémi>^  il  eut  faim^et  soif  ;  nms^pèu¥oh»éndii«  aatafnl^  ilfeAna  ^ 
qoaffMtejout^  dams  ie  désM,  nmis  jeAnonSjptesqtie'tous  les^jotra; 
il  fut  tenté  pffirle  diaMe ,  qui  le  transporta  ^ur  une  haut^  mcMfitagnë  ^ 
lediablip  nom  tente  à  chaqueheure,  etrnous ports* sur  les tiines^élo'^ 
vée^  pdor  épier  les  passant;  Jésus  fut  haï  et  repoussé  dû  monde, 
leimnde  nous  hait  et  nous  repou^;  tesJuif^  le«  guettaient'  piDur  le 
pr«indiie;  les  sbires  nous >gtfettènC  aussi;  Jodas' le  vendit,  il  en  est 
plas  thin  parmiinous  qui  vendra  ses  fràrés  ;  il  fut  pris,'  on  nous^renl^ 
dra;  il  fut  conduit  devant  Anfie»  et  Caîpbé,  on  nous  conduira  de- 
vait le  ^ari5FA^/{l)  et  le  juge;  on  le  battit  de  verges,  on  nousdon^ 
nera  la  bastonnade;  on  le  pendft^ntre  deux  larfons,  on  nous  pendra 
en' pareille  compagnie  ;  il  descendit  aux  enfers,  nouis  y  descendrons 
aossr;  fasse  le  ciel  qu'au  lieu  d'y  demeurer  de 'toute  éternité  avec 
lesdiables;  nous  puissions,  comtiie  lui,  aller  retrouver  le'  Père  et  le 
Saint-Esprit! 

Quel  faire  pour  déraciner  de  pareils  préjugés  et  pour  changer  ce 
coumd'idées?  On  a  proposé  plusieurs  remèdes,  les  uns  ordinaires,  les 
autres?  héroïques.  An  nombre  des  remèdes  ordinaires,  il  faut  ranger 
en  première  ligne  Téducation  et  INnstmcttOn ,  qui  ne  corrigent  pas 
les  brigands,  mais  qui  empêchent  de  le  devenfr.  Malheureusement 
cer  remèdes,  qui  n-engagent  que  l'avenir,  ne  sont  du  goût  ni  des 
gouvernons,  ni  des  gouvernés.  Les  remèdes  héroïques  sont  peu  nom*» 
breuK  :  la  peine  de  mort  avec  exécution  à  huis-clos  pour  tout  meurtre 
prémédité,  la  peine  de  mort  avec  reftis  d'absolution  pour  tout  bri- 
gand et  assassin  de  métier,  tels  sont  ceux  que  l'on  a  jugés  les  ptas 
ef&caces.  Le  dernier  de  ces  moyens  de  répressloii^  a  été  repoussé 
comme  abominable  et  contraire  au  dogme,  Tabsolution  ne  pouvant 
être  refusée  au  coupable  repentant.  Quant  à  la  peine  de  mort ,  le  gou- 
vernement romain,  qui  ne  se  piqae  cependant  pas  de  philanthropie, 
ne  rapplique  que  très  rarement  et  comme  à  contrecœur;  il  faut  que 

(f)  Chef  des  âbf  res. 


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la  RBTDB  DBS  DEUX  MONINSS. 

Topinion  publique  lui  force  la  main ,  et  cette  opinion  publique  dif- 
fère rarement  de  l'opinion  du  peuple^  qui  ne  voit  jamais  pendre  ou 
assommer  (mace/tor^)  un  assassin  sans  éprouver  un  sentiment  d'hor- 
reur pour  les  juges  et  de  commisération  pour  le  patient. 

Chose  singulière!  le  gouvernement  romain,  qui  montre  une  sorte 
de  pitié  pour  des  assassins,  et  qui  traite  d'égal  à  égal  avec  des  ban- 
dits, envoyant  un  premier  ministre  s'aboucher  diplomatiquement  avec 
eux,  n^hésite  pas  une  autre  fois  à  faire  raser  une  ville.  Cette  démoli- 
tion des  villes  est  cependant  fort  impolitique;  au  lieu  d'un  seul  et 
grand  foyer  facile  à  observer,  on  en  crée  nombre  de  petits,  qui  ten- 
dent à  grandir;  on  n'étouffe  pas  la  contagion ,  on  la  répand. 

Autre  inconséquence  du  gouvernement  pontifical  :  il  prohilf  soi- 
gneusement les  ouvrages  de  Voltaire,  Montesquieu,  etmèmed^i.  de 
Chàteaubriant,  et  il  laisse  vendre  dans  les  montagnes,  par  des  col- 
porteurs, une  foule  de  petite  livres  à  deux  sous,  qui  racontent  tous, 
soit  en  vers,  soit  en  prose,  l'histoire  de  bandits  fameux.  Les  jeunes 
gens  dévorent  ces  livres,  dont  ils  prennent  les  héros  pour  modèles. 
Et  quels  sont  ces  héros?  c'est  un<Giuseppe  Mastrilli,  qui  débute  par 
tuer  son  rival,  se  fait  brigand,  sauve  une  princesse,  est  gracié,  et 
meurt  dans  son  lit;  c'est  un  Pietro  Mancino,  qui  un  jour  s'empare 
d'un  demi-million  en  or  et  va  vivre  en  Dalmatie  comme  un  prince  i 
puis,  comme  Mastrilli,  meurt  de  maladie  et  rend  son  ame  à  Dieu 
ayant  le  prêtre  auprès  de  lui.  Eese  ranima  a  Dio  col  sacerdote.  C'est 
un  Gobertinco,  qui  tue  neuf  cent  soixante-quatre  personnes  et  six 
enfans,  et  qui,  en  mourant,  n'a  qu'un  regret,  c'est  de  n'en  avoir 
pu  tuer  mille,  comme  il  en  avait  fait  le  vœu.  C'est  un  Oronzo  Albe- 
gna ,  qui  égorge  son  père,  sa  mère,  étrangle  ses  deux  frères  et  coupe 
la  tète  à  sa  petite  sœur  encore  au  berceau  ;  celui-là  du  moins  meurt 
sur  réchafaud.  La  vie  de  ces  héros,  comme  celle  des  Stefano  Spado- 
lini,  des  Bartolomeo,  Angelo  del  Duca,  Veneranda  Porta  et  Stefano 
Fantini ,  est  écrite  en  vers  et  souvent  en  pur  toscan  ;  nombre  d'autres 
petits  livrets  distribués  au  peuple  avec  profusion  racontent  prosaïque- 
ment, mais  avec  un  égal  intérêt,  la  vie  de  brigands  plus  modernes, 
que  souvent  même  leurs  lecteurs  ont  connus,  les  Maïno,  les  Perella, 
les  Rondino,  les  Francatripa,  les  Calabrese,  les  Barbone,  le^  Coram- 
pono,  les  Fra  Diavolo,  les  Mezza  Pinta,  etc.,  tous  brigands  plus 
ou  moins  fameux ,  et  qui  la  plupart  ont  aussi  fini  d'une  façon  édi- 
àante,  baisant  la  croix,  et  le  prêtre  à  leurs  côtés. 

Nourris  de  ces  lectures,  les  jeunes  montagnards  se  trouvent  tout 
naturellement  du  parti  des  brigands  avant  de  le  devenir  eux-mêmes. 


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LE  BRIGANDAGE  DAKS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  13 

Ils  correspondent  avec  eux ,  leur  donnent  asile,  s'exaltent  en  écou- 
tant, de  leur  propre  bouche,  le  récit  de  leurs  exploits,  et ,  à  la  pre- 
mière occasion  venue,  jouent  du  couteau  et  gagnent  la  montagne,  où 
ils  sont  sûrs  de  rencontrer  des  amis.  Ces  hommes  intdligens,  au-des- 
sus de  la  condition  de  leurs  compagnons  de  rapines,  ont  souvent  fini 
par  devenir  lieutenans  ou  chefs  de  bandes.  A  cette  sympathie  des 
populations  résultant  d'un  vice  d'éducation  venaient  se  joindre  la 
mollesse  et  l'indécision  du  gouvernement  pontifical,  la  maladresse  et 
l'imbécillité  de  ses  agens,  de  sorte  que  tout  semblait  d'accord  pour 
perpétuer  le  mal.  On  traitait  en  brebis  égarées  qu'il  fallait  ramener 
au  bercail  des  misérables  couverts  de  sang  ;  on  s'abouchait  et  on  négo* 
ciait  par  ambassadeurs  avec  des  bandits  qui  s'étaient  mis  en  dehors 
du  droit  des  gens;  on  acceptait  leurs  armistices  ;  un  cardinal ,  ministre 
d'état,  leur  accordait  des  saufs-conduits,  avait  des  entrevues  et  dé- 
battait avec  eux  comme  avec  des  généraux  d'armée  les  conditions  de 
la  paix.  Enfin  on  faisait  plus,  on  amnistiait  des  bandits  encore  insou- 
mis, on  donnait  à  ceux  qui  déposaient  les  armes  des  emplois  lucra*- 
tifs,  et  on  traitait  en  sujets  fidèles  des  meurtriers  avérés  qu'au  lieu 
du  pardon  une  justice  inexorable  eût  dû  atteindre.— Nous  ne  sommes 
pas  des  forteresses  que  l'on  puisse  démolir  avec  le  canon;  mais, 
comme  des  oiseaux  de  proie,  nous  planons  autour  des  rocs  élevés,  — 
disaient  les  brigands  aux  envoyés  du  pape.  Ceux-ci  répétaient  ces 
paroles,  et,  pour  s'excuser  des  avantages  qu'ils  leur  faisaient,  ajou- 
taient que  pour  en  venir  à  bout  il  valait  mieux  employer  la  gjiiijfue 
la  poudre,  qui  les  eflfarouchait.  Mais  qu'arrivait-il  à  la  suite  de  sou- 
missions de  ce  genre?  C'est  que  ces  hommes,  qui  souvent  n'avaient 
traité  que  parce  qu'ils  étaient  aux  abois,  rompaient  leur  ban  et  repa- 
raissaient plus  redoutables  que  jamais.  Rienzi,  Sixte-Quint  et  les 
Français  n'employèrent,  pour  extirper  le  brigandage,  que  des  me- 
sures de  rigueur,  et  Rienzi,  Sixte-Quint  et  les  Français  réussirent 
temporairement.  Enfin ,  lorsque  de  1820  à  1827  les  bandes  les  plus 
importantes  ont  été  détruites ,  c'est  moins  au  pardon  accordé  à  ceux 
qui  se  soumettaient  qu'à  deux  ou  trois  exemples  de  répression  terrible 
qu'il  faut  attribuer  cet  heureux  résultat. 

Nous  ne  voulons  pas  faire  ici  l'histoire  du  brigandage,  nous  nou^ 
proposons  seulement  de  rapporter  quelqfues  faits  qui  sont  comme  les 
pièces  justificatives  des  considérations  précédctntes  et  qui  feront  con- 
naître en  même  temps  l'audace  de  ces  aventuriers,  leur  manière  d'être 
et  d'exister,  la  mollesse  du  gouvernement  quand  il  s'est  agi  de  les 
combattre,  et  les  divers  sentimens  qu'ils  inspirent  aux  populations . 


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IV  HvrvBMNiS'-DBint^iiomME^: 

des^moDMgoesi  Ob  «ont^eo^qnelque  «oite  iet  deniiei9i^lit(>i^m 'dê^^ 
lenrhislokei  cetto<f6i§  le  setodrie  avait  été'tnipgi«iidvet4^ 
longé  :  il  dut  cesser. 

De  1816  à  1810,  le  brigandage  avait  pmv en  efffet;  im^forniklâMé^ 
aocraiwemeiit  dao»  lea^tats  da  saint-^iége;  dtt  btadMipaieoQrflâeBti^ 
rA^itniadffiift  tous  4e»  sens.  Le  gouvernements  apvès  savoir  teropo^^ 
risé  et  parieraenté,  se  dédda  à  sévir.  youlMtf»re>ttn«exefnple  tër^  • 
rilflév  il  décréta  la  tdéniotîliQn  delà  ville-de  Sonnioo'^l  la^disfpersiorrf- 
dd  saipopoiatieni  Ghassésde  ce  côté,  leshrigaBds'^^  retrant^ièreiit 
dàn»4es  montagnes  de  Ck>re,  et^raversantleSaccoyse^^apprOGlvèrent 
de  Frosinone  etd'Matrr. 

On:  était  arrivé  «n  premiers  «jours  du^  mois^  d'j»è^rl8lû;r  latflcpie 
tout  à  coup  le  bruit  de  ranrivée  des  briganda  se  répmdii  dan»  les 
enmoDSi  de  Palestrine  et  de  Tivoli.  Ow  disait  que  leur8'*baMies«' 
nombreuses,  ctatfséeS'deSoBirino  que  le  canonvenait  de  détruire,  se< 
repliaient  vers  le  centre  des  raontagnes  des «étatfir>i*om8ins<^  faisant^ 
captife  tou&ceux  dont  elles  espéraient^  tirer  rançon  ^  et  mettant  à  «on- 
trâbûtion  les  villages  des  monlagHes.  Ces  banditev  édiappés  «ox  'txé^ 
cuttoDS  ^  de  Sonnine , .  ne  ;  respiraient  :que  la^  vengeance.  Beaoc«>ap . 
d'jeBtce  eux  avaient  fait^pactieide  la  tneope  de  De^rCéannr,  tué  Tannée^ 
piécédente  aus  envioans  de  Terracinev  Obligés  ^e  se  Tetiner  devant '^ 
la::petit&  armée  de  deux  xnilie  honroresrqui  occupait  les  districts  ^ur 
sud,  ils.s'étàient  divisés  .«nphisisurs^eampagiriesy  et  s'étaient  donner' 
rendeihvous  aux  environs  de  6iibiaeo»et  de  iTivolitî  Leur  projet;  disait^ 
on:;  était  de  s'empaierides  petites^  villes  de  la  montagne;  peut-être^ 
même,  lorsqu'ils  seraient  en  forcer  hasardearaiônt^ils^uelque  coup  :de  v 
main)audaPcieuK'Contve'Rome;'ils  narèviaientTien  moins  quête  pil*- 
lage  et  rincendiéide  ses  faubourgs  v  parce  qutenfln^  s*il  fallait  périr, 
ils  voulaient  du.  moins* quece  >rilt  avec  /édtft; 

Le  9  aoûtt  deuxjeunes^campagnards  qui^portaientles  chaînes  d'un> 
arpenteur  employé  au  cadastre  y  et  qui  travaillaient  sur  la  lisière  d'un 
boiaà  peu  deidistance'du  chemin  de  Guadagnol»s  virent  des  hommes 
aonés  qui  venaient  de  leurx;été;  ils  voultiVent  prendre  la  fuite ,  mais 
ceux-ci,  les  couchant  en  joue,' les» sommèrent de'sarr^er.  Cesjennes 
gens,  à  demi  morts  de  frayeur,  se<gardèrent  bien ide* faire  résistance; 
alors  les  brigands^  les  poussant  devant  eux  ds^s ie^ taillisv  les  condui- 
sirent dans  une  clairière  de  la^  forêt,  où4ix  à  doute  de  leurs  compa- 
gnons étaient. couchés  sur  Je  ^azon.  Là^  un*  de  ces  hommes;  qui 
panrissait  le  chef  de  la  bairde,  leur  fit  subk*  un  long  interrogatoire.  — 
QuLétaieot-ilS'?  D'où  venaient^ils?  Y  avait4l  des  soldais  à  Tfvoh  et  à 


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LE  BRIflMTOAafK  BISS  UBS  ÉlATES:  ROMAINS.  ;15 

'I^^aeshlUtafis deiPoii,.ia:bo«tgade  laifliis^^^ 

yntbes?  QiièHe9  étàieiitleiir&àabit»ries?  A  qmUesiKsœssortaieiitrils 

^de  ta  bem^ttlé?  — i  H^iàchaittit  4  mmveontYôit  ;ie  tmt  de  lenrsppi- 
«Mûers^  tou^  lesf  reDseîi^measr  qiî  p<m?ticBt  leur  être  prefitaUes , 

iknu?  bot  était  /le  se  rendretincttres  d&  la  persaMiexle  tes  riches  iiabi- 

'iHis  et  d'eo  obtenir  mçon.;  Les  deux  jeanescampagoards^  ne  sacbut 

•lîen ,  n'^emnent  pas  ide  peine  à  Tester  discrets  ;  -  les'  brigands  ;  méoon- 
lens,  les  tnitèreâtrde  chiens,  les^fimt^ix>iidier'8Br  Ie:gazon,:et 
tonne,  ^ess  Ie:niyeaTdui}onr,  ils  se  plaignaient  de  laifium,  ilslenr 

j^^theat^àe&puywoiles  (pétitspMas  )^t  do  fromage;  à  ladnitedu  joir, 

iils  le& renvoyèrent  à  Poli. 

A  peine  '  rentrés  <  chez  eux ,  ces  jeunes  rgens  mconèèrent  ce  cpii 
Tenait  de  tenr  arriver  à  la  poptdaëwi  jde  la  bonrgade  rassemblée  tont 
entière  autour  d'eux.  Le  village  était  dans  l'alarme;  onsa^Uvrait  àde 

^Idttgs  connnentaires  sur.'les  projetsi  dés  brigands;  lorsque  deux,  ber- 
gerstpii  arri¥éientdes.'districtsidn  snd  ;rapportèreilt>qu'ils'ies  avaient 
vus  passer  dans  la  lUrection  de*  Capraniea.t  Cette  bande  était^He  la 
nteeqne  odie  de  Gaadagnola'?Hs  l'ignoraient.  Ces  baBdit»  s'étaient 
emparés  :de  leurs  provisions  de  pagnottes, 'de  fromage  et  rielmt,  et 
avaient  sonpé  avec,  deux  de  lenrs:naontons  qu'ils  avaientilnés.  Ces 
renseignemens  étaient  précis;  les  bergers  rapportaient  à  leurs  mattres 
les  p^ruxtlesmontons  tnés  par  le^  brigands;  La  terreur  des  Polésans, 
qui  se  voyaient  entourés  de  tous  c6tés  pardes  bandes  amiées,<s'accmt 
encore  à  ce  récit.  Quelques  jeunes  gens  faisaient  partie  do  la  raHice 
dviqne;  ^tus  coorageux  cpie  les  autres ,  ils  parlaient  de  s'armer,  mais 
ils  ne  pouvaient  le  faire  sans  l'autorisation  du  maréchal  du  cHstrict , 
cenmiandant  de  la  force  ptiblk|ne.  Il  fallut  donc  que  le  magistrat  de 
Poli  députât  un  exprès  à  Palestrine,  pour  l'avertir  du  danger  que 
courait  la  bourgade,  et  lui  demander  cette  autorisation  ;  en  attendant 
to  réponse ,  les  habîtans  devaient  rester  désarmés.'  Qrace  à  l'^mibra- 
geuse  imprévoyance  du  gouvernement ,  qm  redoutait  plus  encore  les 
carbonari'queles  brigands,  ces-demiersavaient  beau  jeu. 

Lesbergersqui  venaient  de  rentrer  à  Poli  étaient  chargés ,  de  la 
p«t  des  bandits,  d'une  double  commission  auprès  de  l'un  des  riches 

'  propriétaires idu  pays.  Un  de  leurs  camarade»  que  cet  homme  avait 
maltraité  quelques  mois  auparavant,  avait  gagné  la  forêt  et  s'était  fait 
brigand.  —  Vous  préviendrez  mon  maître  que  je  viens  lui  rendre  la 
visite  que  je  lui  avais  promise ,  et  que  j'ai  le  projet  de  le  récompenser 
de  ses  bontés,  — avait-il  dit là  ses  anciens  compagnons.  Le  chef  de  la 
bande,  qui,  lui,  songeait  plutôt  au  profit  qu'à  la  vengeance,  avait 


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16  RBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ajouté  une  sorte  de  correctif  à  la  commission  de  son  subordonné,  et 
cela  de  son  consentement;  il  promettait  au  coupable  oubli  du  passé  et 
sûreté,  si  dans  tel  délai  il  déposait  un  certain  nombre  d'habits,  de 
manteaux  et  de  chemises  à  une  place  qu'il  indiquait.  S'il  refusait, 
toute  la  troupe  épouserait  la  vengeance  du  berger,  ses  troupeaux 
seraient  égorgés,  et  si  on  s'emparait  de  sa  personne,  il  périrait  dans 
les  plus  terribles  supplices.  Ces  menaces  consternèrent  le  riche  Polé- 
san  ;  mais,  conune  cet  homme  ne  manquait  pas  d'énergie,  il  fit,  dès 
le  lendemain,  demander  au  gouvernement  romain  si,  dans  le  cas  où 
il  refuserait  d'obéir  à  la  sonmiation  des  brigands,  il  pouvait  compter 
sur  la  protection  spéciale  de  la  police ,  et  sur  quelque  indemnité  pour 
la  perte  de  ses  troupeaux.  La  réponse  du  gouvernement  fut  telle  qu'il 
se  hâta  de  déposer  les  habits,  les  diemises  et  les  manteaux  à  l'en- 
droit désigné. 

Le  lendemain  10  août ,  de  grand  [matin ,  le  maréchal  du  district 
était  arrivé  à  Poli ,  et  convoquait  la  garde  civique.  Laissons  parler  ici 
le  voyageur  auquel  nous  empruntons  une  partie  de  ces  détails  (1); 
le  tableau  qu'il  présente  a  été  fait  d'après  nature;  nous  craindrions, 
en  y  ajoutant  quelque  chose,  d'en  altérer  la  franchise  et  la  naïveté. 

a  Le  maréchal  ayant  convoqué  la  garde  civique ,  nous  fûmes  témoins 
de  nos  fenêtres  d'un  spectacle  des  plus  singuliers;  le  maréchal,  portant 
pour  toute  arme  un  grand  pistolet  d'arçon  à  la  ceinture,  parcourait  la 
rue  dans  tous  les  sens,  se  consultant  avec  les  notables  du  pays,  car 
on  s'attendait  à  quelque  tentative  des  brigands  sur  Poli  pour  la  nm't 
même.  A  la  suite  d'une  délibération  tumultueuse,  on  se  décida  à  ras- 
sembler une  quinzaine  déjeunes  gens  qu'on  arma  de  canardières  et 
de  fusils  de  munition  en  mauvais  état.  C'était  là  ce  qu'on  appelait  la 
garde  civique;  les  armes  étaient  la  propriété  du  gouvernement,  qui 
les  distribuait  dans  les  grandes  occasions. 

a  Sur  les  dix  heures,  on  conduisit  cette  petite  troupe  au-delà  de 
la  porte  principale ,  sur  une  plate-forme  où  les  enfans  allaient  jouer 
•  d'ordinaire.  Là,  ces  volontaires  essayèrent  la  poudre  et  tirèrent  à  la 
cible  sous  les  yeux  des  brigands,  qui  occupaient  les  hauteurs  voisines; 
puis,  leur  nombre  s'étant  accru  de  quelques  nouveaux  venus,  ils  se 
mirent  en  campagne  plutôt  pour  effrayer  les  brigands  et  les  débusquer 

(1)  Tree  Months  patted  in  the  mountains  mar  Rome  during  the  year  1819,  by 
M".  Graham.  —  Cet  ouvrage,  écrit  par  une  femme  d'an  esprit  distingué,  est  Tun 
des  meilleurs  (lui  aient  paru  sur  Pltalie;  il  contient  de  curieux  renseignemens sur 
.  lagriculturu  ei  là  vie  nomade  des  brigands  et  des  bergeri. 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  17 

que  pour  les  attaquer  sérieusement  :  la  plupart  en  eflet  n'avaient  ni 
pondre  ni  balles,  les  mieux  approvisionnés  n'avaient  guère  que  deux 
charges.  A  peine  ce  détachement  venait-il  de  partir,  que  deux  cents 
paysans  entrèrent  dans  la  ville,  poussant  de  tels  cris  de  joie  et  de 
triomphe,  que  nous  crûmes  d'abord  que  les  brigands  venaient  d'être 
joints  et  détruits  par  ia  garde  civique;  il  n'en  était  rien  :  ces  hommes 
venaient  seulement  de  réunir  le  bétail  dispersé  sur  les  collines  du 
voisinage,  et  poussaient  devant  eux  de  grands  troupeaux  de  bœurs, 
de  vaches  et  de  génisses,  que  toutes  les  femmes  et  lesenfans  de  la 
ville  accompagnaient.  A  la  nuit,  un  lieutenant  de  l'armée  papale, 
suivi  de  quelques  soldats,  arriva  à  Tivoli;  ces  soldats  venaient  con- 
courir àla  défense  de  Poli.  En  entrant  dans  la  bourgade,  ils  y  causèrent 
une  sensation  extraordinaire  ;  les  habitans  étaient  enchantés  de  leur 
arrivée,  mais  ils  n'auraient  voulu  ni  les  loger  ni  les  nourrir;  leurs 
brillans  uniformes,  leur  pas  mesuré,  contrastaient  avec  les  grossiers 
vëtemens  et  l'air  rustique  de  nos  amis,  auxquels  leur  ton  d'autorité 
ne  plaisait  guère;  enfln,  peu  à  peu  les  lanternes  disparurent,  on  ne 
pensa  plus  à  l'attaque  des  bandits ,  et  la  nuit  se  passa  fort  tranquil- 
lement. » 

Tandis  que  l'approche  des  brigands  causait  une  si  grande  agitation 
dans  la  bourgade  de  Poli ,  l'épouvante  n'était  pas  moindre  à  Tivoli  et 
à  Palestrine,  de  sorte  que  plusieurs  villes  et  bourgades,  distantes  de 
Rome  de  quelques  lieues  seulement,  étaient  mises  en  état  de  siège 
en  pleine  paix  par  une  poignée  de  misérables.  La  banlieue  de  Rome 
elle-même  était  menacée;  les  habitans  de  ses  faubourgs  n'étaient  pas 
sans  crainte,  et  cependant  le  gouvernement  romain  pouvait  disposer 
d'une  armée  de  douze  mille  hommes.  Ne  se  croirait-on  pas  reporté 
au  temps  de  Piccolomini  et  de  Marco  Sciarra  (1)? 

(1)  Alexandre  Piccolomini,  duc  de  Monlemarino,  rassemblant  tous  les  bandits  de 
la  Toscane  et  du  patrimoine  de  Saint-Pierre,  8*était  formé  une  petite  armée  avec 
laquelle  il  dévasta  la  cam|>agne  romaine  et  tint  en  écbec  toutes  les  troupes  pontifi- 
cales. Plus  tard ,  s'étant  retiré  en  France  avecnin  riche  butin ,  il  y  servit  huit  ans 
avec  distinction.  Le  grand-duc  de  Toscane  Ferdinand,  Tayant  fait  arrêter  comme 
41  passait  près  de  Pistoie,  le  fit  pendre,  le  16  mars  1591,  malgré  les  vives  réclama- 
nions  du  pape  Grégoire  XIV,  dont  il  avait  désolé  les  états.  —  Marco  Sciarra,  son 
.éoMiJe,  chef  plus  redoutable  encore,  vit  sa  petite  armée  s*élever  à  plusieurs  milliers 
.d'hommes.  Sixte-Quint  parvint  à  Téfoigner  de  Rome  sans  cependant  ravoir  dompté. 
Marco  Sciarra  passa,  en  1592,  aii  service  de  la  république  de  Venise,  qui  renvoya 
avec  sa  bande  en  Dalmatie  faire  la  guerre  aux  Uscoques.  Le  pape  Clément  VIII 
intiistant  pour  qu'on  lui  livrjkt  le  chef  de  bandits,  le  sénat  de  Venise  le  lit  prudem- 
juent  assassiner. 

JOME  XMV.  2 


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*18  .RB¥SE  BBS  BAI7X  MONBSS. 

Ces^  paysans ,  qu'on  avait  mis^au]!^  trousses  des  brigandis,  n'avaient 
noUe  envie  4le  4es  rencoa^r.  ^Les  soldats  qui  les  accdmpagnaieiit 
avaient  beaucoup^e  peine  à  les  laire  marcher  en  avant  ;  teur  frayear 
se  trahissait  par  de  fréquentes  exclanMXtions  et  par  une  hésitation  oon- 
tinuelle.  Si -quelques  hommes  fatigués  restaient  en  arrière: — Ah 
mon  Dieu!  ils  nous  abandonnent,  s'écriaient  les  plus  avancés. — 'Voilà 
les  brigands  !  répétaientr-ils  à  haute  voix  d'instans  en  instans,  oenmie 
s'ils  eussent  été  bien  aises  de  leur  donner  réveil.  Lorsqu'enfin  on  eut 
acquis  la  certitude  que  la  bande  était  d^gée,  les  volontaires  repri- 
rent leur  beHe  humeur;  les  uns  grimpaient  sur  les  arbres  et  déni- 
chaient des  nids  d'écureuils,  d^autres  racontaient  joyeusement  cchb- 
ment  ils  s'étaient  échappés  de  prison;  un  paysan  qui,. grâce  à  son 
extrême  agilité,  avait  un  jour  dépisté  les  sUres  qui  le  poursuivaient 
et  qui  depuis  n'avait  plus  été  inquiété,  montait  sur  les  châtaigniers, 
et,  pour  prouver  qu'il  n'avait  rien  perdu  de  son  adresse ,  se  laissait 
retomber  à  terre  en  se  pendant  à  l'extrémité  des  branches  avec 
la  légèreté  d'un  singe.  On  voit  que  les  poursuivans  ne  valaient  guère 
mieux  que  les  poursuivis.  Les  Français,  en  pareille  circonstance,  ^y 
prenaient  d'une  autre  manière  :  ils  encadraient  ces  milices  entre  des 
soldats  qui  avaient  ordre  de  tirer  sur  les  récalcitrans,  les  traînards  et 
les  flftneurs. 

Ce  fut  au  retour  de  cette  expédition  que  l'on  apprit  que  le  chirur- 
gien de  Castel-Madama,  petit  bourg  des  environs  de  Tivoli,  £usta- 
chio  Cherubini ,  et  Bartolomeo  Marasca,  homme  d'afTaires  du  chevalier 
Bischi,  venaient  d'être  enlevés  par  les  brigands,  qui,  se  proposant 
de  tirer  rançon  de  leurs  captirs,  les  avaient  conduits  dans  la  mon- 
tagne. Cette  nouvelle  jeta  la  consternation  dans  chacune  des  bour- 
gades menacées  et  paralysa  l'énergie  fort  douteuse  de  leurs  habitaas. 
Charmés  de  trouver  un  prétexte  pour  ne  pas  s'exposer  à  de  nouveaux 
dangers,  ils  se  disaient  entre  eux  que  tant  que  Ton  n'aurait  pas  payé 
la  rançon  du  chirurgien,  et  que  les  brigands  ne  l'auraient  pas  relâ- 
ché, il  fallait  se  tenir  tranquille  et  sur  la  défensive;  qu'autrement 
ces  misérables,  poussés  à  btfut,  mettraient  à  mort  leurs  prisonniers. 
On  se  contenta  donc  d'observer  les  bandes,  qui  paraissaient  s'être 
concentrées  aux  environs  de  San-Gregorio  et  de  Mentorella.  On  oc- 
cupa quelques-uns  des  passages  par  lesquels  on  supposait  qu'ils 
chercheraient  à  s'échapper.  A  peine  achevait-on  de  prendre  ces  der- 
nières mesures,  que  l'on  apprit  que  l'un  des  deux  captifs,  Bartolomeo 
Marasca,  venait  d'être  nus  à  mort,  et  que  ses  assassins  se  retiraient 
dans  la  direction  de  Guadagnola.  Ce  passage  seul  n'était  pas  gardé;  le 


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LE  BRIGANDAGES  DASS^LES:- ÉTATS /ReMAINS.  19* 

notiéohsl;  qui  se  ttouvait^  Tivoli vdApètbâ  donc  snr-^lcM^amfKtiii 
exprès  pour  recommaDder  aux  Poiésans  de  s*y  porter  sans  relMlv 
aSn  qoer  leB-brigancte  fie  piiB8tBD^éch«ppei\ 

ccCet'onfa'e  arriva  dai»  4a* soirée^  presqm1oi]»1ei$4ioiiiinei^  de  Pdifî 
étetant  à  Palestrine,  où  ils  s^'étaient^reiidilS'^n? armes  pour  vendfB' 
lemy  besliani^t  setlhertif.  On  fitdonciuircfaoix'vannlW'vierlIanlg'^ 
eHea  entens^qo'on  réunit  dans  4aTQe;ie(Pf(enini»ir;  partant  desian-^ 
ternes  à  la  main,  s'étaient  rassemblées  a«tMrd'eQt;  eltes*i;ounimt 
d^cMé  et  d'antrev  demandant  à  grafnds  cris  que  lenraenfliàs -ou  leurs 
maris  ne  fiasient  point  partie  de  cette  expédMonr^  les  br^Mls  pooiranlr 
pffifita'  de  leur  absence  pour  attaquer  la  Yille.  Les  familtes  qui  avaient 
det  ann^  refusaient  de  les  livrer.  Les  magistrats^et  l'offiéierv  pour^ 
mettre  fin  à  de  pareife  débats,  forcèrent  les-* portes  de^  qielques^ 
niBJBons  pour  y  prendre  les  armes*  qui  s'y  troatafent";  mais  ceS' 
âmes  étaient  si  bien  cachées;  que  cette  mesure  énergique  fut  sans 
résultat*'  Voyant  quil  était  impossikle  d'armer  le  petit  nombre 
d*bommes  qu'on  avait  réunis,  on  décida- qu'oe attètfi4rait  jusqv^au'i 
lendemain,  c'est^-'direjusqu'aul'etour  de  ceur  qui  ^étalent  allés  à  » 
Paiestrine.  Le  spectacle  qu'offrait  la  rue  où  ces*  discussions  avaient 
lieu  était  aussi  nouveau  pour  les  habitant  de  P0l^  que  pour  :nMS  au- 
tres-étrangers. Les  gens  armés  et  ceux  qurn^vaient  pas  d'armes,  les 
vobntaireset  les  récalcitrans,  crmient  tons  ensemble;  les  femmes, 
tenant  d'une  main  leurs  enfans,  de  Fautre  leurs  lanternes,  couraient 
conme  des  insensées,  tantôt  calmant;  tantôt  excitant  les  disputes. 
Ceux  qui  avaient  été  à  Paiestrine  revenaient  par  petits  groupes,  les^ 
poches  pleines  tie  noisettes,  chargés  de  mardiandises  de  toute  espèce, 
et  la  plupart  tout-à^ait  ivres.  Enfin ,  un  iseul  cri  dominait  au  milieu^ 
de  crterrible  péle-mèle  :  les  brigands  apptochaietit  I  la  nuit  même  la 
ville  serait  attaquée!  et  il  ne  venait  à  Tidée  de  personne  que  pendant 
cetemp»  les  bandits  avaient  tout  le  loisir  de  s'en  aller  par  le  chèmih 
qulienr  conviendrait  le  mieux.  Ainsi  se  passa  lanuitdu  IS^aoûtdans 
la  bourgade  de  Poli  (1).  » 

Conçoit^m  une  pareille  confusion,  et  cela  six  jours  après  l'arrivée* 
des  brigands,  qoand'à  la  place  de  ces  milices  peureuses  et  mal  armées 
le  gouvememeni  aurait  déjà  pu  rassembler  plusieurs  milliers  de  sol-- 
dats  dans  ces  districts  voisins  de  Rome,  cerner  ces  bandes,  et  ne  pas 
laisser  échapper  un  seul  des  individus  qui  les  composaient?  Qu'on 

(1)  i\]r*.Graham,chap.  vu. 


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20  RBVUB  DES  DEUX  MONDES. 

s'étonne,  après  cela,  de  la  perpétuité  du  brigandage  dans  les  états 
romains! 

Tandis  que  ce  désordre  et  ces  hésitations  continuelles  rendaient 
inefficaces  les  mesures  prises  par  les  magistrats  et  les  olliciers  qui 
commandaient  dans  ces  petites  villes,  que  faisaient  les  brigands,  re- 
tranchés sur  la  cime  des  montagnes  qui  les  dominaient?  Le  récit 
de  l'un  de  leurs  captifs,  Eustachio  Cherubini,  le  chirurgien  de  Castel- 
Madama,  va  nous  l'apprendre. 

—  Le  17  du  mois  d'août,  nous  dit-il  dans  le  récit  qu'il  a  laissé  de  sa 
captivité,  Bartolomeo  Marasca,  intendant  du  chevalier  Bischi,  m'ap- 
porta une  lettre  de  son  maitre,  qui  réclamait  mes  secours  pour  des 
étrangers  de  ses  amis  qui  se  trouvaient  alors  à  Tivoli.  Je  me  hâtai 
de  visiter  mes  malades  de  Castel-Madama,  et  je  me  mis  en  route 
pour  Tivoli  dans  la  compagnie  de  l'intendant.  Nous  n'étions  plus 
qu'à  deux  milles  de  cette  ville,  et  nous  venions  de  traverser  la 
seconde  arcade  de  l'aqueduc  antique,  quand  tout  à  coup  deux 
hommes,  sortant |des  broussailles,  nous  couchèrent  en  joue,  ordon- 
nèrent à  Marasca  de  jeter  le  fusil  dont  il  était  armé,  et  le  sommèrent 
de  mettre  pied  à  terre.  Ces  brigands  nous  barraient  le  chemin  ;  dans 
le  même  moment,  deux  autres  parurent  derrière  nous,  de  sorte  qu'il 
n'y  avait  possibilité  ni  de  passer  outre  ni  de  fuir.  ?^^ous  descendîmes 
de  cheval,  Marasca  remit  son  fusil,  et,  quittant  bientôt  tout  chemin 
fréquenté,  nous  gravîmes  au  milieu  des  broussailles  les  pentes  escar- 
pées de  la  montagne  la  plus  proche.  Quand  nous  fûmes  arrivés  au 
sommet,  le  chef  Gt  faire  halte  pour  rallier  ses  gens,  qui  ramenaient 
plusieurs  habitans  de  San-Gregorio  qu'ils  avaient  rencontrés  en  che- 
min, et  l'on  nous  permit  de  nous  coucher  sur  le  gazon. 

Je  remarquai  alors  que  Marasca  était  fort  à  son  aise  avec  les  brigands. 
Il  causait  et  riait  avec  eux;  je  soupçonnais  presque  une  trahison. 

Au  moment  où  nous  nous  arrêtions,  Masocco,  le  chef  de  la  bande 
sans  doute,  s'approcha,  de  moi.  —  N'es-tu  pas  le  gouverneur  de 
Castel-Madama?  me  demanda-t-il  avec  humeur.  —  Non  ;  je  ne  suis 
qu'un  pauvre  chirurgien  de  cette  bourgade.  —  Ne  t'avise  pas  de 
mentir,  me  dit-il ,  car  nous  te  traiterions  comme  le  maître  de  poste 
de  Terracine  (1).  —  Je  ne  mens  pas,  répartis -je  aussitôt;  voyez 

(1)  Cet  bomme  avait  voulu  se  faire  passer  pour  un  pauvre  médecin  de  campagne; 
sa  supercherie  ayant  été  découverte,  les  bandits  lui  plantèrent  une  fourcbette  dans 
chaque  œil ,  lui  disant  :  Médecin ,  guéris-toi. 


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LE  BRIGANDAaE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  2t 

plutôt  :  voici  mon  étui  à  lancettes  et  mon  sac  dMnstrumens.  Le  cher 
De  parut  pas  satisrait  de  ma  réponse ,  et  me  jetant  mon  étui  à  lan- 
cettes qu'il  avait  pris:  —  Puisqu'il  en  est  ainsi,  nous  verrons  à  nous 
arranger  pour  ta  rançon,  me  dit-il. — Hélas!  lui  répondis-je  les  larmes 
aux  yeux,  ma  pauvreté  est  extrême;  je  me  rendais  à  Tivoli  pour  soi- 
gner un  étranger  qui  m'aurait  fait  peut-être  gagner  un  peu  d'argent* 
*—  Eh  bieni  reprit-il,  je  vais  te  donner  de  l'encre  et  du  papier,  et 
tu  écriras  à  cet  étranger  de  t'envoyer  sur-le-champ  deux  mille  écus 
d'or;  dis-lui  que,  s'il  refuse,  nous  sommes  bien  décidés  à  te  mettre  i 
mort.  —  Quelque  faible  que  fût  mon  espoir,  je  me  hâtai  d'écrire  de  la 
manière  la  plus  pressante  au  signore  Ceiestini,  le  priant  de  m'envoyer 
tout  l'argent  dont  il  pourrait  disposer,  l'assurant  qu'aussitdt  que  je 
serais  rendu  à  la  liberté,  je  m'empresserais  de  lui  rendre  la  somme 
en  vendant  tout  ce  qui  m'appartenait.  Ma  lettre  achevée,  le  chef  en- 
voya deux  de  ses  gens  chercher  dans  la  plaine  un  honune  de  Castel- 
Madama  qu'il  avait  aperçu  le  matin.  Quand  cet  homme  fut  venu,  je 
le  priai  de  porter  sur-le-champ  ma  lettre  au  signore  Ceiestini,  et  je 
le  chargeai  en  même  temps  de  lui  remettre  ma  trousse  de  chirurgien 
pour  qu'il  vit  qu'on  ne  le  trompait  pas.  Ce  paysan ,  qui  était  un  brave 
honune,  consentit  de  grand  cœur  à  me  rendre  ce  service.  Il  prit  la 
lettre,  et  me  donna  un  morceau  de  pain  qu'il  avait  sur  lui.  Le  chef  le 
fit  monter  sur  un  de  nos  chevaux  qui  paissaient  au  pied  de  la  mon- 
tagne, et  il  prit  aussitôt  le  chemin  de  Castel-Hadama,  me  recom- 
mandant d'avoir  bon  courage. 

Dans  l'intervalle  de  temps  qui  s'écoula  depuis  le  départ  jusqu'au 
retour  du  messager,  le  malheureux  Cherubini  fut  témoin  d'une  scène 
affreuse  bien  propre  à  accroître  encore  sa  terreur. 

Marasca,  son  compagnon,  dont  il  avait  soupçonné  la  fidélité,  pa- 
raissait toujours  au  mieux  avec  les  brigands;  il  riait  avec  eux,  exa- 
minait leurs  armes,  et  par  momens  les  menaçait  du  geste  quand  ils 
avaient  le  dos  tourné.  —  Mes  soupçons,  dit  le  chirurgien,  s'étaient 
donc  presque  changés  en  certitude,  mais  j'eus  bientôt  occasion  de 
voir  combien  ils  étaient  injustes  et  peu  fondés.  Les  brigands  accueil-^ 
laient  ces  avances  avec  dédain ,  et  observaient  ses  gestes  en  silence. 
Marasca,  craignant  de  les  ennuyer,  vint  s'asseoir  auprès  de  moi;  il 
y  était  à  peine  depuis  quelques  instans,  lorsque  le  chef,  s'approchant 
d'un  air  cahne,  lui  asséna  tout  à  coup  sur  la  nuque  un  vigoureux 
coup  de  bâton ,  et  cela  sans  proférer  une  seule  parole.  On  eût  dit  un 
boucher  assommant  un  boeuf.  Marasca,  étourdi  du  coup,  eut  cepen-* 
dant  la  force  de  se  lever  et  de  s'écrier  d'une  voix  suppliante  :  Au 


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22:  BMiD[S/imSM)8UK  MDimM; 

ndmde^Dieai  épai^tôma  Yie; yâr^uoe  femme ^et  des ^enHnsItlfMki- 
comme  M«é6ceo  redniblàit,  iliessa|faF<te^e^déten(fati  et^le^satoivTà^i 
la  forge;  tes^aatregrbrigâinl»  De  loi^eivtatoèlrefit  parle  tem]^',  ils^s^ 
jetèrent' sur  lui  «t  l*eDlraihèrétft  vei^  lé>bord^d*unvravta 
Hamaca  était^vfgoureîDt^  matoia^lutte  étdit«t#q)î*égalopOttr.èti«^^^^ 
longue  dtirée;  il  y-  e«i  un  nàolneat  de  confUaiaB  trorrifate  dwMiil' 
lequel  je  via  loua  cearhôlnmea;  les  assIiHaas'^t  rasàaîtlh»  tombett^- 
se  retevef  à  lafdis?  ratômbéF  enoore,  poil  router^  enaeitiMê  au  fradr  ^ 
du^  ra?ln  sur  le  bord>  duquel  neor  étiMs  aaaiai  Giëaé'-d'héiteur,  je' 
penbhai<^matéte)suirtnia>  poitriniret  je  fermât  les^yeut  ;  j'entmdi»  des  -  < 
ini})récatimis,'iui  giltml  cri ,  des  plakiter  étoufSies^  pois  je  n'enteùdia 
pltts  rien ,  et  jerestaf  quelques  nromens  oomme  privé  de  sentiment 
Quand  je  rouvris  les  yeux  ^  j'étais  entouré  des^ brigands;  Maaoceo^' 
haletatitr  escfuyait  SOU' poignard  Ynarbrédo'  sangtet  le  remettait  dans 
le  fourreau  ;  \l  vii^mà  pâleur;  et  se  tournant  Ters  moi  :  —  Ne  crains^ 
rleif ,  Chenibinr,  me  dit-il;  nous  avons  tiié  ton  compagnon  parée 
que  nous  savions  qu'il  était  sbire,  mais  toi  tu  ne  fais'pas  un  pareil 
métier*  Le  misérable  mumraraits  examinait  nos  armes  «t  semblait- 
nous  railler;  nous  ne  pouvions  d'aitlctars  tirer  un  sequin  de  lui,  et  si 
les  soidatâ  fussent  venus^^  il  se  serait  tourné  de  leur  côté.     . 

Ctesparotes'dur'chef  m'avaient  rendu  quelque  confiance,  et  mon' 
ame*se  rouvrait  encore  uile  fois  à  l'espérance,  quand  je  vis  les  bri- 
gands se  rapprocher  et  se  consulter  entre  eux.  —  L'argent  de  Tivoli 
ne  viont  pas,  disaient  les  uns.  —  C'est  vrai,  et  à  la  place  d'écus  ce 
sont  des  soldats  qu'bn  va  >sani  doute  nous  envoyer,  s'écriaient  les 
autres; —Que  ferons^notâ^nos^risonnters?repitenait  un  des  chefs; 
il  faut  ou  les  tuer  ou  les  renvoyer choE  eux.  -^  Les  avis  étaient  parta« 
gés.  Masooco,  lailsSantses  compagnons  disputer  entre  eux,  vints'as-^ 
seoir  près  de  moi  sur  le  gazon;  je  nie  rappelai,  dans  ce  moment,  que 
j'avais  quelques  éeusdans  mes  poches;  je  les  lui  donnai,  espérant 
de  cette  façon  me  lé  rendre  favorable.  Il  prit  l'argent  et  se  mettant 
à  rire  :  —Ce  sera  pour  payer  le  messager,  me  dit-Il. 

Vers  les  quatre  heuites  de  l'après-midiv  dé  gros  nuages,  qui  nous! 
menaçaient  depuis  long4énips,  crevènentsur  tios  tètes;  il  plut  à  tôr- 
reris,  et,  coïkime  je  n'avais  pas  dé  manteau-,  je  fus  trempé  jusqu'aux 
os.  Tout  à  coup  ^  au  milieu*  de  l'oragta,  on  entendit  des  voix  de  divers 
côtés.  Les  plus  rapprochées  partaient  d'une  colline  à  notre^  gauche. 
— C'est  le  messager,  dis-jé  au  chef. -^ Nous  allons  voir, — etil  appela. 
Mais  personne  ne  vint  et  on  n^entendit  plus  rienl  Cependant,  au 
bout  de  quelques  instans,  on  crut  distinguer  de  nouvelles  voix  vers 


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LE  BRIOANOiMKE  WMS  LBS  ÉTATS  ROMAINS.  23 

lafimehe.  Le» brigands. iioHs  firent  SNNiter  surfine  eoUûiexiui  do^ 
minait  te  point  d'eu  *partateilt  ces  voix.  Qumid  nons  fûmes  arrivés 
aar  utae  peti(/e  phite^forme  entMrée  de*  broussailles,  \eê  batHlils  neus 
> placèrent 4lerrière  eux,  et,'teBantteQrs armes  prêtes,  crièrent  aux 
nouveaux  venus  d'approcher  et  de  se  coucher  la  face  contre  terre. 
Le  messager  de  Tivoli,  car  c'était  hii,  leur  répondit  brusquement  : 
-—'A  quoi  bon  me  coucher?  c'est  asse^  de  m'ètre  tué^le  fatigue  pour 
grimper  jusqu'ici  avec  la  charge  de  500  écus.  Tenez,  voilà  votre 
argent,  ejouta-t*il  en  présentant  le  sac  à  Masocco;  c'est  là  tout  ce 
qu'on  a  pu  se  procurer  dans  la  ville.  —  C'est  bien ,  répartit  celui-ci  ; 
il  prit  ensuite  le  sac,  compta  l'argent,  trouva  la  somme  exacte,  loua 
le  paysan  de  sa  probité  et  lui  donna  les  trois  écus  que  je  lui  avais 
remis.  Cela  fait,  il  renvoya  quelques  paysans  qu'il  avait  ramassés  sur 
la  route  peu  après  mon  arrestation,  et  qui  embarrassaient  notre 
marche;  puis  il  donna  le  signal  du  départ. 

-^  Maintenant  que  vous'avez  reçu  tant  d'argent  pour  moi ,  pour- 
quoi ne  me  renvoyez-vous  pas  comme  les  autres?  dis-je  au  chef  avec 
impatience.  —  Nous  voulons  attendre  le  retour  du  messager  de  Cas- 
tel-Madama,  peut-être  nous  rapportera-t-il  un  sac  d'écus  comme 
celui  de  Tivoli.  —  Vous  vous  trompez,  Castel*Madama  est  une  misé- 
rable bom'gade,  et  on  ne  pourrait  s'y  procm^r  quatre  écus.  — Nous 
verrons.  — Alors  il  valait  mieux  me  tuer  tout  de  suite,  car  s'il  faut 
que  je  passe  la  nuit  dans  ces  montagnes,  mouillé  comme  je  suis,  ma 
santé  sera  détruite  pour  jamais.  —  Ta  santé  et  ta  vie  nous  importent 
fort  peu,  et  je  te  conseille  de  te  taire,  reprit  le  chef  avec  humeur, 
car  mes  compagnons  pourraient  bien  s'offenser  de  ton  langage. 

J'aurais  voulu  répliquer,  que  cette  réponse  m'eût  fermé  la  bouche. 
Je  me  tus,  et  un  brigand,  qui  me  donnait  le  bras  pour  m'aider  à 
gravir  la  colline,  me  dit  que  j'avais  bien  raison  de  ne  pas  raisonner 
davantage ,  car  ni  lui  ni  ses  amis  ne  tenaient  pas  plus  à  ma  vie  qu'à 
celle  d'un  chien. 

Nous  marchâmes  ainsi  toute  la  soirée;  vers  le  tiers  de  la  nuit,  nous 
fîmes  halte  à  quelque  distance  de  masures  auprès  desquelles  nous 
trouvâmes  un  âne  qui  appartenait  à  des  bergers  du  voisinage.  J'étais 
épuisé  de  fatigue;  le  chef  eut  pitié  de  moi  ;  il  fit  étendre  sur  le  dos  de 
l'âne  un  manteau  de  peau  de  mouton ,  et  me  fit  monter  dessus;  puis 
il  pressa  la  marche  de  la  troupe,  qui  ne  tarda  pas  d'arriver  aux  envi- 
rons de  huttes  abandonnées  près  du  sommet  de  la  montagne.  Là  on 
alluma  un  grand  feu  dans  une  aire  à  battre  le  blé.  Le  chef  me  dit  de 
me  déshabiller  pour  faire  sécher  mes  vêtemens ,  et  comme  mes  mem- 


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^  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

bres  étaient  raidis  par  le  froid,  il  m'aida  lui-même  à  m'en  débarrasser; 
fendant  que  mes  habits  séchaient ,  il  me  fit  toucher  près  du  feu.  Mes 
<yêtemens  étant  secs ,  je  me  rhabillai ,  etje  restai  étendu  près  du  foyer, 
tandis  que  les  brigands  faisaient  griller  un  mouton  qu'ils  venaient  de 
tuer.  Ma  fatigue  était  si  grande,  que  je  tombai  dans  un  profond  som- 
meil. A  mon  réveil ,  je  trouvai  toute  la  bande  endormie ,  à  l'exception 
des  sentinelles  et  du  chef.  Celui-ci  tenait  au  bout  de  la  baguette  de 
son  fusil  quelques  tranches  de  mouton  qu*il  avait  fait  griller  et  qu'il 
m'ofrrit;  j'essayai  d'en  manger  une  ou  deux  bouchées,  mais  je  ne 
pus  ;  je  donnai  le  reste  au  messager  de  Tivoli ,  qui  s'était  couché  près 
de  moi.  — 

Le  lendemain  les  brigands,  ennuyés  d'attendre  le  retour  du  paysan 
«nvoyé  à  Castel-Madama  pour  apporter  l'autre  moitié  de  la  rançon 
du  docteur,  dépêchèrent  un  nouveau  messager  chargé  d'une  lettre 
de  leur  prisonnier.  Au  moment  de  partir,  un  des  brigands  proposa  de 
couper  une  des  oreilles  du  docteur,  et  de  la  joindre  à  la  lettre  comme 
apostille  pressante.  Le  chef  fit  en  sorte  que  cette  aimable  proposi- 
tion n'eût  pas  de  suite;  mais  au  moment  où  le  messager  allait  se 
mettre  en  chemin  :  — Rappelle-toi  bien ,  lui  dit-il,  que  si  tu  n'es  pas 
de  retour  demain  avant  la  nuit ,  tu  peux  te  dispenser  de  nous  cher-- 
cher,  car  nous  aurons  jeté  ce  Cherubini  dans  quelque  puits.  —  Cette 
nuit  et  la  journée  du  lendemain  se  passèrent  en  marches  et  en  contre- 
marches sur  la  cime  des  montagnes  du  voisinage.  Le  prisonnier  cepen- 
dant était  plus  tranquille,  car  immédiatement  après  le  départ  du  mes- 
^sage^,  le  chef  lui  avait  dit  :  —  Maintenant  que  tu  ne  peux  plus  parler 
à  l'homme  de  Castel-Madama,  nous  te  promettons  que  demain, 
qudque  petite  que  soit  la  somme  que  cet  homme  apportera ,  nous  te 
remettrons  en  libert^.  —  Cette  promesse  me  causa  un  si  grand  sou- 
lagement, dit  le  docteur,  que  cebandit  me  parut  un  ange  descendu 
,du  ciel ,  et  que  je  lui  baisai  la  main ,  le  remerciant  vivement  de  sa 
bienveillance  inattendue.  —  Cette  gratitude  est  par  trop  italienne, 
et  l'on  doit  en  conclure  que  le  docteur  Cherubini  avait  une  bien  ter- 
rible peur;  il  en  convient  du  reste  fort  naïvement.  —  Les  piqûres 
des  cousins,  qui  s'attachaient  à  mon  visage  et  à  mon  cou,  me  cau- 
■saient  de  vives  souffrances,  dit-il;  mais  depuis  la  mort  du  malheu- 
reux Marasca,  j'avais  tellement  peur  qu'on  ne  prît  mes  gestes,  s'ils 
étaient  trop  brusques ,  pour  des  raouvemens  de  colère  et  d'impa- 
tience, que  je  n'osais  pas  même  lever  la  main  pour  chasser  ces  insectes. 

Du  reste,  les  bandits  avaient  pour  leur  prisonnier  des  consolations 
vi^yangéliques.  L'un  d'eux,  qui  portait  en  sautoir  le  collier  de  la  ma-- 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  25» 

donna  del  Carmincf  lui  disait  dans  les  momens  de  grande  fatigue  «t 
d^accablement  :  —  Mon  frère,  supportez  tout  cela  patiemment  pour 
Tamour  de  Dieu  et  de  la  madgnne  !  —  C'était  sans  doute  TaumAnier 
de  la  bande,  car  nnfratone  n*eût  pas  mieux  dit. 

Le  chef  seul  paraissait  supérieur  à  ses  compagnons;  il  se  disait  de 
Sonnino,  et  assurait  qu'il  avait  été  Tun  des  cinq  chefs  députés  à  Fro- 
sinone  pour  traiter  avec  le  cardinal  Gonsalvi.  —  La  force  ne  peutrieik 
contre  nous,  répétait-il  souvent  :  nous  ne  sommes  pas  pas  une  forte- 
resse qu'on  peut  démolir  avec  du  canon;  mais,  comme  l'aigle  et  le  vau- 
tour, nous  volons  autour  du  sommet  des  rocs  élevés  sans  avoir  de  de- 
meure Gxe.  —  Cet  homme  empruntait  sans  doute  ses  comparaison» 
et  son  langage  aux  romans  héroïques  et  aux  histoires  de  brigands- 
fameux ,  dont  il  faisait'  sa  lecture  accoutumée.  —  Si  sept  d'entre 
nous  viennent  à  succomber,  disait-il  encore,  le  lendemain  dix  se  pré- 
senteront pour  les  remplacer;  mais  nous  sommes  tous  décidés  à 
vendre  chèregient  notre  vie  et  à  6nir  par  un  coup  d'éclat.  Le  seul 
moyen  de  nous  réduire,  ce  serait  de  nous  accorder  un  pardon  sans, 
réserve,  et  encore  faudrait- il  que  le  pape  lui-même  nous  jurât  l'oubli 


Le  messager  de  Castel-Madama  arriva  enfin,  apportant  l'argent; 
les  brigands  tinrent  parole,  et  le  docteur  Cherubini  fut  aussitôt  re- 
mis en  liberté.  Sa  reconnaissance  était  si  grande,  qu'il  ne  voulut  pas- 
quitter  les  brigands  sans  les  remercier  de  la  bonté  qu'ils  avaient  de 
l'épargner,  et  de  la  politesse  ainsi  que  de  tous  les  soins  qu'ils  avaient 
eus  pour  lui  durant  sa  captivité. 

Cette  bande,  dont  le  quartier-général  était  voisin  de  Subiaco,  séjourna 
jusqu'à  l'automne  dans  ces  montagnes,  bravant  impunément  le  gou— 
vernement  pontifical,  et  menaçant  la  sûreté  des  habitans  de  Rome^ 
qui  purent  voir  plus  d'une  fois  la  fumée  de  ses  bivouacs. 

Pendant  cette  longue  période  de  temps,  Tivoli,  Subiaco,  Pales- 
trine,  et  toutes  ces  petites  villes  qui  dominent  la  campagne  de  Rome^ 
furent  dans  la  terreur.  A  la  Vue  d'un  homme  armé  d'un  fusil ,  ou  d'un 
feu  allumé  dans  la  montagne,  le  tocsin  sonnait. Ces  alarmes  se  renou- 
velaient plusieurs  fois  par  jour.  Chaque  soir,  la  cloche  de  l'église  épis- 
copale  de  Tivoli  sonnait  la  retraite;  a  ce  signal,  les  cabarets  se  fer- 
maient, la  garde  civique  se  rendait  aux  postes  indiqués,  et  des  senti- 
nelles étaient  placées  sur  chacun  dès  ponts  qui  donnent  accès  dut» 
la  ville.  On  savait  que  les  brigands  avaient  le  projet  de  tenter  un  coup 
de  main  sur  le  quartier  neuf  de  Tivoli ,  et  d'enlever  quelques-uns  des 
riches  propriétaires  qui  y  sont  logés,  afin  de  s'assurer  des  rançoni» 


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S&  WÊFnm  'DR  DBur*  mmmB^ 

cocisiééniUes;  Si*  la^vie^  d^*  petfti*  cfainifgîea'  de*  village*  avot  été 
rachetée *au*  prix  de  l;080  éd»,  (fa»^ne  leur*  paieraitHMi  p»po«r 
sanrercelte  de  persotinages  plus  impoitansi  ' 

Cependant  les  çomratssairefdff  geuvemement,  seotaiit-eiHSn  la^ 
nécessité  d'agir  aYee-ememble^ei  énergie;  ^ivEient  fail^siret  jneaf^ 
cérer  phisienis  bergers  convurnett»  d'avoir  eu  'de^conmuTrieatioii»' 
avec  les  bandit^',  et -de  leur  avoir  fowot'des'VÎvres.  Les^anlref  ber^ 
gers',  contenospareet'exenple^  s^étaient  rapprocbés'dts^iRéset'deS'' 
boOTgadefi',  mns*  Tawlaee  de»  brigoadd-  semblait  redotiëlérs  et  C8§^ 
vivresr  qa'iTé  ne'poiivaiént  plus^se^ïrooarer  par  dé9'tt«B8acti<9nB,.iU^ 
lespretiaient<de  fôree  en-pénéCrant,  àrimproviste'et'en~iioiBbresii& 
fisant ,  dans  lës^petifs  hameaux  de  la  roentagne  et  Tnème  de  là  piaine. 
Gttadagnoku  et  San^Yettorino,  entre  autrear  furenè  victhnea  de  ces' 
déprédations. 

Cet  état  det)hosessemblait*dèvoîrse  prolonger,  car,  soit^maledresse 
des- autorités,  soit  coanivence  de  la  part  des  montagnarde,  les-bri^ 
gsoids-  restaient  insaisissables  et  se  signalaient  chaque  jour  par  de 
nouveaux  pillages^  et  denonveauic  crhnesi  Cependant,  vers  là*  On 
de  septembre,  le  bruit  courut  que  les  bandes  qui  infestaient  le  pays* 
s'étaient  repijées  vers»Anagniet'Ferentino,  et*  que  leseorirons  de 
TivoH  et  dè^Subiaco  étaient  libres;  Les  habitans  se  félicitaient  entre 
eux  .de  ce  quilS' regardaient  conmie  leur  délivrance,  quand  tout  à' 
coup-Ténlêveraeirt  dé  rarchi-prêtre  deVîcovaro  et  le  meurtre^de^ 
sow  neveu  viwrcntles-tlrer'de' cette- trompeuse^  sécurité.  Ce  prêtre 
eheminait  en  compagnie  de  ce  neveu  *et  d'un  ami,  sur  la -route  de* 
Vfcovaro  à  Subîaco,  lorsqu'ils- furent  assatHis  à  Timproviste  par  des 
gens  armés.  Le  jeune^ homme»  portait  un  fusil;  voyant  qu'un  des»- 
brigands  terrassait  son  oncle  et  le  menaçait  -avec  un  couteau  de<;faasse, 
il  le  frappa  d'mrcoup  de-crosse;  mai»-,  avant  qu'il  eût  pu  redoubler; . 
il  tombait  ta  faee  centre  term»'  mortellement'  frap^  d'un  coup  de  poi- 
gnard daRS'le>d08i  Les  bt*fgftnds  laissèrentià  lé  cadavre,  emmenèrent^' 
l'ârchi^^étteet^n  amî'dans  la* montagne,  et-,  comme  ils-^vaient 
contre  lin des^raotif^pertiêuifers  dé  ranctnie,  ilsdèmandèrent  umr* 
rançon  ^  «onsidéraMe,  que*  la  panrisse'  ne  put  la  poy  erj  Les>  brigands* 
Grent  Bonffrïrd^ttfiN^es  snpplft^s*  au  tnattieureur  prêtre  et'à  senr  coisk* 
pagnonp  Hs^leop'ooupèrentf d'abordies  orrtltes  qu'ite  envoyèrent è- 
leurs'faMUés'avec'UBe'nonveHè  sommation^  les  fàmtHes  tardant  trop' 
à  Téunip1a«emne'edgée(oo  ne  pouvant  pas  la  payer,  chaque  jour  ta»'* 
bandits  dépèehatentkle  nouveaux  messagers^portant  chaeunun'doigt' 
dé  leurs  priseoBierv.^  L'aspect  de'ces'maHileucem*,  doRt'les4>lé9s«w 


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LE  BRIQAHBAW /DtâiiS.USBrikTS  ROMAINS.  iS7 

»n'étftmBi(Ni&..p«iiaé6s,»  etipiuidéYei^4'(Mr:la'fi^  ebaque 

^rJMir  obligés  de  fakeHlelopfues  cwrsesrdfiBs  temontagoe,'  eiit  toushé 
^ rid KmaïaîBéiiitmi »  desf  oceurs  moiiisi  endurds.  A  ia.  fin  v  ias .tl'«ttHi- 
;..dre,  .fatigués  ides  piainWs  ^de. tours  vibUaies  t quiroe '.4€S^«uivakiit 

(jpir'avec  des  souiïiances  ÎAiMiîes.'etfj^ui  iea  g^ttaieotfjdBBStlQi^ 
s^TMienSt  îlsrles  éi^^rgèrent  eties  jetèraQtdaBsmn  favto.  Les.paysans 
.chaigés.de  tmler^  d&la  rançonrdaSfeafAîfS'avecsles  bogandsnaofin- 
4eQi  eiurore  a¥eo  herreur  quelques  iaeidensidoÉliiisilareiit  témoins  et 
.4pû  piéeédèreDtia  fiiirde*.€eS'infort«iiéSé  l^aiy^iHecdu  jouroA  le&ban- 
«dits4e^  DHreot^  in€Nrt,4b  dépoiiillèreAt  l'archirrpfètre  de;sa  «oMiaQe, 
.tài  malgré  le»dQideur9taOi«|i0e»<|ue  lui  oansaient  ses  mains  mutilées, 
Mil»*ltti>fiFeQt  passer  l'habitude  ^wioucs  d'un  de  leurs  compagnons, 

KobUgèrent  àv{NPeadf&^sa  oaiebiiie  a?ec»fesrimoigfiQDs  etie  ooUlërcfit 
tdiHO.gnind  chapeauipointu.  En  reYonehe,  lui ?des  leursieBdoMaitila 
.4Miataiie  du  prêtre,  et,  par (une^8€fte)de  dérision eniioUe,ltti:délHtait 
<dans  son  groasier  langage, Mn^aenriionfSurrJaimorti  Le»  brigands  ^que 
;  oes  déguisemens-^avaien t  misi  en  r belle  humeur,-  entoirèrentiemaite 
Jaivs^  prisonniers,  en  chantant  et ttn  ;daiiiaant -eu  rond>autourid'«ax 
/à  larjnaBière''deS)CaAiiiba}eSf^ui.daoeent-imteiirrde  feursivicttuDes ; 

«afin,  eoBuae  le  jnaUieiufeiix  pitbire  épidsé.par.la  fièvre  et  ia'dou- 
..JeucATaît^uBedéiaiilafiee,  ila  l&)firenl'i^Qiiir!à4Bi 

charbon  allumé  dans  eha/quemain. 

On  croit  sans  doute  qu'une  ^lerrible .  et^  vîgaureuse  r répression 
miTit  l&jneurtre de i!^cb^pn6tre. deYieova^,  et  tpie  legouYerse- 
jBentkne-songea  phis  du  siieins  4  pactiser 'a¥ec  les4tsaasins.iILn<en 
^futrien.  Denouveau^i  pourparlers^urent  liouentfe  les  chefade:  bande 

etilea-ageas  du. gouvernement.  »Bi6nlftt<niftiQe  il  fut  qnealion: d'une 
.amaistiepure  etsimpie;.mai&lea4)qgaadst  quiisavaient  bieo,ieiix,iqd?il 
.n!f  a  que  celulqui.sait  punirqui  pardauney^lBoacement,  ne  vouitinnt 

de  cette- amnistie  qu'à  certaines  conditions.  Non-rseuionent, le: geu- 
^.vemement  rp^ntifical  s'engageraitià^jie  pas 4es  poursuivre,  .Biais  lil 
.devait  encore. asiurer-leur  sort  etipourveîEàïieur^aubsiataBfe,^ de  sorte 
..que  ce  n^était;plus,une;gcace,  auj&des  récoB^pensesqu'itsi  deman- 
daient. Le  cardinal  légat  ayant  repoussèoesétiangesprét^ilions,  les 
r^déprédatioHS recommencèrent,  et,sde  Fondi  à  Subiaco,  tout  le.pays 
r  M  en,;i}ttelqBe  ^rte  mis  à  cootribution^fArudea  bande»  toujonrapré- 
pieutes^t  toujours  insaisissaUes.r  Alors  eutlieuiie  sîngulien  évènemeli  t 
.<(ip}â  Bousi  aHons  j^ipportery  événement  quitMlenoMîtreloilt  àf  b>  Ms 
hlaiBialadreise  etiJa  iaibl£fise;idU)9aujœnmB«Bt  roMûn,  l^daee^et 
.  Eartuoerdesèi^gMids. 


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SB  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  supérieur  tlu  séminaire  de  Terracine,  espèce  d'illuminé  dont  la 
piété  théfttrale  était  en  grande  vénération  dans  le  pays,  s'était  ofTert 
au  gouvernement  comme  médiateur  entre  l'état  et  les  brigands ,  et 
ie  gouvernement  avait  accepté  cette  offre  étrange.  Cet  homme ,  qui 
passait  pour  l'un  des  plus  éloquens  prédicateurs  du  pays,  et  qui,  à 
l'eiemple  de  tous  les  parleurs ,  croyait  beaucoup  trop  au  pouvoir 
ëes  mots,  s'arme  un  jour  d'un  grand  crucifix,  et  seul,  errant  dans 
la  montagne,  se  met  à  la  recherche  des  bandits.  Il  ne  les  rencontra 
qu'au  bout  de  plusieurs  jours;  alors,  s*adressant  aux  principaux 
d'entre  eux ,  il  les  conjure  par  le  sang  et  les  souffrances  du  Christ  de 
poser  les  armes.  —  Épargnez  vos  concitoyens,  leur  dit-il,  et  cessez 
d'être  le  fléau  et  l'épouvante  du  pays.  Que  demandez-vous?  un 
pardon  général?  je  vous  l'apporte.  Que  d<^^irez-vous  encore?  des 
pensions,  des  emplois?  le  gouvernement  vous  les  promet.  Bien  plus, 
il  s*engage  à  révoquer  le  décret  porté  contre  Sonnino,  à  reconstruire 
vos  habitations  détruites,  à  mettre  en  liberté  vos  compagnons  détenus 
dans  les  prisons.  —  Cette  éloquence  toute  positive  était  la  seule  qui 
eât  le  pouvoir  de  séduire  ses  auditeurs.  Le  prêtre  les  voit  se  consulter 
l'un  l'autre;  il  profite  de  ce  moment  d'hésitation,  et,  faisant  intervenir 
la  Vierge,  saint  Antoine  et  le  Christ,  dont  le  moindre  de  leurs  crimes 
fiait  saigner  les  blessures,  il  les  décide  à  accepter  ces  propositions  que 
le  gouvernement  n'eût  jamais  dû  l'autoriser  à  leur  faire. 

C'est  peu  d'avoir  désarmé  ces  hommes  redoutables;  le  nouvel 
apMre  veut  les  convertir  et  faire  de  chacun  de  ces  coupables  endurcis 
autant  de  pécheurs  repentans.  L'exemple  du  bon  larron  ne  doit  pas 
être  perdu  pour  eux.  Ces  hommes  feignent  d'être  séduits  par  l'élo- 
quence du  prêtre,  peut-être  même  sont-ils  momentanément  touchés; 
ils  le  suivent  dans  son  séminaire  de  Terracine.  Là,  pendant  quel- 
ques jours,  les  nouveaux  convertis  mènent  une  vie  exemplaire;  le 
jeûne,  la  prière  et  les  exercices  religieux  occupent  tous  leurs  mo- 
mens.  Jamais  pécheurs  plus  grands  n'ont  donné  plus  rapidement 
l'exemple  d'une  piété  plus  attendrissante.  On  eût  dit,  à  les  voir  pros- 
ternés chaque  jour  au  pied  des  autels,  qu'il  n'y  avait  qu'un  pas  du 
brigandage  à  la  vie  des  cloîtres. 

Cette  pieuse  comédie  durait  déjà  depuis  quelque  temps;  chacun 
fêlidtait  le  recteur  du  succès  inespéré  de  son  œuvre;  il  passait  dans 
le  pays  pour  un  saint,  un  faiseur  de  miracles,  et  à  Rome  pour  un 
hamme  habile,  quand  tout  à  coup  la  scène  changea,  et  à  cette  expo- 
sition évangélique  succéda  le  dénouement  le  plus  tragique  et  le 
moins  attendu.  Des  affaires  de  discipline  appelèrent  à  Rome  le  supé- 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  29 

riew-At^conveDt  et  le  forcèrent  de  s'absenter  un  jour  et  une  nuit. 
A  peine  de  retour,  il  s*empressa  de  courir  aux  cellules  de  ses  chers 
néophytes:  il  les  trouva  vides;  il  appelle  ses  élèves,  conGnés  dans 
une  autre  aile  du  bâtiment;  personne  ne  répond,  élèves  et  bri- 
gands ont  disparu.  On  découvre  enfin,  emprisonnés  dans  les  caves, 
le  concierge  et  les  gardiens  des  élèves.  On  apprend  d'eux  que  vers 
le  milieu  de  la  nuit,  quand  toute  la  ville  était  endormie,  les  brigands 
ont  éveillé  les  élèves,  enfermé  leurs  professeurs ,  eu  menaçant  de 
mort  celui  qui  pousserait  un  cri,  et  qu'enfin,  faisant  marcher  devant 
eux  ces  jeunes'gens,  ils  ont  pris  le  chemin  de  la  montagne.  Des  ber- 
gers qui  arrivent  du  dehors  racontent  qu'ils  ont  rencontré  dans  les 
bois  de  Monticello,  à  plusieurs  milles  de  Terracine,  ces  jeunes  gens, 
liés  deux  Â  deux  et  conduits  par  les  brigands  comme  par  leurs  péda- 
gogues. Cependant,  à  la  nuit,  la  plupart  de  ces  jeunes  gens  rentrèrent 
dans  la  ville;  leurs  ravisseurs,  pour  ne  pas  manquer  de  vivres,  n'avalent 
gardé  que  ceux  des  élèves  dont  les  familles  étaient  riches  et  dont  ib 
pouvaient  espérer  de  fortes  rançons.  Les  bandits,  durant  leur  séjour 
au  séminaire,  n'avaient  pas  perdu  leur  temps,  ils  avaient  recueilli  des 
renseignemens  précis  sur  la  fortune  de  chacun  de  ces  enfans.  11  y  avait 
pourtant,  au  nombre  de  ceux  qu'ils  gardèrent  avec  eux,  des  jeunes 
gens  dont  les  parens  n'étaient  rien  moins  que  dans  l'aisance;  mais 
.  ceux*là  étaient  les  fils  de  juges  et  de  magistrats  contre  lesquels  les 
bandits  avaient  des  représailles  à  exercer  :  ils  les  gardaient,  disaient- 
ils,  pour  faire  un  exemple.  Le  jeune  Fasani,  fils  d'un  ancien  maire, 
était  parmi  ces  derniers. 

Dans  les  jours  qui  suivirent ,  des  bergers  apportèrent  à  chacun  des 
parens  des  élèves  que  les  brigands  retenaient,  la  lettre  circulaire  que 
voici  :  «  Mes  chers  parens,  ne  soyez  pas  inquiets,  je  me  porte  bien  ; 
je  suis  avec  de  braves  gens  qui  ont  pour  moi  tous  les  soins  et  toutes 
les  attentions  possibles,  mais  si  vous  ne  m'envoyez  pas  aussitôt  deux 
mille  écus,  ils  me  tueront.  »  Les  malheureux  parens  portèrent  ces 
lettres  au  cardinal  secrétaire  d'état,  qui  leur  promit  de  s'occuper 
pnekainement  de  leur  affaire.  Les  mieux  avisés  ne  comptèrent  que 
sur  eux  et  envoyèrent  aux  bandits  tout  l'argent  qu'ils  purent  ramasser. 
Ceux-ci  relâchèrent  successivement  les  prisonniers  dont  ib  rece- 
vaient les  rançons;  enfin,  huit  jours  après  l'enlèvement  du  séminaire 
entier  de  Terracine,  il  ne  restait  au  pouvoir  des  brigands  qiie  trois 
des  élèves,  deux  fils  déjuges,  âgés  de  douze  ans,  et  le  fils  du  maire 
Fasani  ,pgé  de  quatorze  ans.  Les  parens  de  ces  infortunés  avaient 
payé  une  rançon  comme  les  autres;  cependant  lé  bruit  ne  tarda  pas 


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:m)  KBvcE  mes  smwx  i 

jà«eTépaiidre;daBafioan6ique.toosjlnris  avaient  été^^ 
légoi^.iGeUe  nouvelle  h^teit«xaote  qu'en  partie.Les  deuxêb  des 
.'îiiges  iavaîent  eenlSrété'ïniisiàîfDort;  Je  jeune  Fasani  avait  échoppé, 
•icémmapar^itafile,  aumème  aort.  Voici  ce  qu-il  racoDta  lorscpf il 
.  iut4le^fèlour4an&8akrattiUe. 

7  Les^hrigandSv  à  peÂne.  sortia  du  «léimnaire ,  se  dirigèrent  ea  toute 
iMte  vers  lia*  montagne  en  suivant  le  oheniin  de  la  Torre  délie  Mole; 
•ilaissant  ee'.hanieauaurileur:gauche ,  ils  ne  tardèrent  pas  àgravirides 
:|ientes'-très 'esearpées  et  à  se  trouveriau  centre  des  ^nontagneside 
iSonnino.'  Us  avaient  attaché  leurs  prisonniers  deux  à  deux  et  les.fai- 
aaient'marcher  de^forceenlesmenaçant  dubftton  et  même  du  poi- 
-gBard^cqpendantie  chemin  ^devenant  de  plus  en  plus  difficile,  et-les 
forces  ides  malheureux  enfans  paraissant  épuisées,  les  bandits  les 
chargèrentsur  leurs  épaules*  et  ne  firent  leur  première  halte  cpie  lors- 
•tfti'Us  furent  «arrivés  sur  Ja  aime  d'une  montagne  élevée  que  des 
bois  eatooiaient  de  tousc6lés.cLà,  its  rencontrèrent  ^unpfttre-qui 
lardait  un ilroupeau:de?moutons;  ilstuèrent  les  deiix< «plus  gras,' les 
.dépecèrent  et ^  les  firent  euire  à  un  grand  Feu  qu'ils  avaient  alliiroé 
au  moment  de  la  halte.  Au  commencement  et  à  la  fin  nde  leur 
repas,  que-' les  élèvesdu  séminaire  partagèrent,  ils  récitèrent  leurs 
ptières,  absolument  c(N»me  ils  avaient  coutume  de  le  faire' dans  Je 
couvent,  la  conversion,  comme  on  voit,  leur  avait  été  profitable. 
Hsyjoigmrentrdes  adions-de  grâces  pour  saint  Antoîne,  leur  pa- 
Jtron.  Ayant  easuite  placé  des  sentinelles  et  certains  de  ne  pasrètre 
inquiétés,  l'un  d'eux  prit  un  livre  et  fit  la  lecture  à  haute  voix  à  ses 
compagnons  couché^sur  le  gazon  autour  de  lui;  ce  livre  racontait 
l'histoire  peélique  des: fameux 'Rieardo  et  Pietro  Blancino  (1).  Au 
jrédt  de  cbaeun  des. toors^merveilieux  de  leurs iliéros,  les  beodîts 
4H>ussai6nt^s  cris  df admiration,  et  l'on  voyait  ckdreroent  qu'ils  se 
'  {n'oposaient  deauivreleur  eiemple.  La  journée  s'écoula  de  cette  ma- 
nière. — -La  nirilétaat  venue,  les  brigands,  ditle  jeune  Fasani,  nous 
^enveioppèreht  dans  leurs  ^manteaux  et  nous  rangèrent  autour  d'un 
jgrand  feu;  puis^^après  avoir  baisé  chacun  l'image  de  la  Vierge  qu*ils 
portaientau  cou,  ilsae ^couchèrent  autour  de  nous  et  ne  tardèrent-pas 
-à  s'endonnir,  lesaontineUes^^  seules  veîDatent  surles  rochers  du^  votai- 
jnage;  Le  Jemiemain  V  Aouscheminèmes  encoretout  lejour  aunriKcu 
ide  mcntagnes  linaeeesaibies.  <  Ce  jour^là ,  les .  brigands'  relAobèrent 


(1  )  G'«st  wûfée  oel  Mfviesjqoe  ies  ortportenrridistribueAl^t  libénlenenl  w%  pepu- 
JalioBs  desFmoïKcfBes. 


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LE  BRIGANBA&B>'DAN9^LES-ÉrAT^  ROMAINS.  3t' 

qaBtqm^^uns'dé  nosM^amapade»*  lès'jèfiiv  sunrans^  itnn  les  aotfes 
nan»  qaittèèetii'SBoeessîTtetiientV  à  mesemque  les  tergerf^oii  lès  « 
paysai»'apporlaiefit4*àrgenl^è  leurs  rançons.  NéusiteTestAtneaphi»^ 
qae  trois; 'lea4>rrgaDds>,'  peur  avoîrimiin  de  pekio'à  nous  siirrdller; 
nées  attariièreiiC  lebras  à  la  même  corde.  Un  jo«ir,  c'éMt  le  liui*-^ 
titeoede  no^e^cafitiYité;  je  vis^os  gardiens  se  parler  avec  mystère  ' 
et  nous  jeter  de  temps  à  autre  des  regards- sinistres'.  L'un  d'eux* 
ajaBt  porté  la  main  à  son  poignard;  je  pensais  qu'il  allait  nous  tuer, 
et jeme  jetai  à  genoux  pour  Timplorer.  Massaroni;  l'urr  des  chefo 
de  la  troupe,  s'approcha  alors  en  souriant  :  — Fasani,  me  dit-il, 
rassiBse-toi  ;  nous  pensons  à  mettre  Qn  à  ta  captivité,  mais,  en  atten- 
dant; faisHwus'un  sermon  sur  la  mort.  — Je  lui  obéis,  et  Je  parldi 
loimîeoxqoe  je  pos^  ne  me  doutant  guère  que  ce  sermon  fât  notre' 
onjson  funèbne  à  tous  trois  i  et  que  les  prières- dont  nous-raccom^*- 
pagnâmes  fussent  les  prières*  des  agonisans.  Hélas  1  j'avais  à  peine- 
achevé;  (^'on  des  brigands,  prenant  la  cotdè  qui  nous  attachait, 
nois  trakia  brusquement  à  travers  les  rochers  au  bord  d'un  ravin 
piofond.  Mes  yeux  suppHans  étaient  attachés  sur  lès  yeux  de  cet 
homme;  je  vis,  au  flsn  qui  en  sortait  et  à  la  manière  dont  ilfron^ 
çait  le  sourcil,  que  notre  dernière  heure  était  1  venue,  et  que  nous'« 
niions  plus  de  pitié  à  espérer.  En  effet',  je  n^avaispas  eu*  leteraf»* 
dt  crier  miséricorde!  que  deux  fois  le  poignard 'du  brigand  s'^Mt 
plongé  dans  la  poitrine  de  mes  deux  malheureux  camarade,  et  que 
je  me  trouvai  inondé  de  leur  sang.  Un  coup  semblable  mNétaît  deo- 
tioé;  je  l'esquivai,  et  je  tombai  à  terre  en  fermant  les  yeux,  em- 
traîné  dans  la  chute  de  mes  compaguons^  qui  roulèrent  lonrdemenl 
s«  le  gazon.  Je  fus  sans  doute  garanti  par  leurt  corps,  qui  reçurent' 
les  coups  de  poignard  qui  m'étaient  destinés.^  Cependant^  commet 
iU  ^e  débattaient  d\ine^  manière  convultive,  jemetrouvai  àdéco»-** 
veft,  et  je  vis  briller  de  nouveau  le  poignard  de  l'assassin;  je  me 
jetai  à  ses  pieds,  demandant  la  vie  d'4me  voix  •  déchirante  et' appe^ 
l«tà  mon  aide  saint  Antoifie^  son  pattx».  Oduvert  «comme  je  l'étuis' 
dit^n^  de  mes  camarades v  meir  aspect  était  si  pitéyaMe,  qveles* 
basdîts  forent  touclîés.  Je  via  lé  poignard ^ui  restait  suspendu;  je 
levai  les  mains  en  suppliant,  et^j'implofai  de  nouvea»  saint  Antoine' 
et  la^^Vierge.  Cependant  le  briganNl^pou^saDt  use  affreuse  impréc»^- 
lion ,  se  précipitait  vers  moi  ;  mais  Massaroni  l'arrêta.  —  Ne  le  frappe 
pas,  s'écria-t-il  d'une  voix  forte;  il  vient' dinvoquer' saint  Atitoine, 
e|t  celanoiia  "porteratt^malheur;  G'èslie  demierdesitrofs;  puisqu'il  vtt 
enoore<;  ~OB£^peul d'épargner . ^  Amaiii«^'ii9F  re^a/o  a  sant'  Antonio, 


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32  REVUE  DES  DEUX  MONpES. 

—  ajouta-t-il  en  se  signant.  Le  brigand  obéît,  et  au  lieu  de  me  frap- 
per, coupa  avec  son  poignard  les  cordes  qui  m'attachaient  à  mes 
compagnons,  dont  je  sentais  le  sang  tiède  encore  couler  sur  mes 
jambes  et  mes  mains.  Massaroni  m'essuya  avec  un  linge,  et  me  donna 
une  bague,  ainsi  qu'un  sauf-conduit  qu'il  écrivit  sur  son  genou  (1). — 
Tu  peux  partir,  me  dit-il  ensuite,  tu  es  libre;  rends  grâce  de  ta 
délivrance  au  grand  saint  Antoine. 

Quand  renfant  rentra  chez  son  père,  la  nouvelle  de  l'assassinat  des 
pensionnaires  qui  n'avaient  pas  été  relâchés  s'était  déjà  répandue 
dans  Rome,  et  on  le  croyait  mort.  •* 

Cette  comédie  de  la  conversion  des  brigands  se  termina ,  comme 
on  voit,  d'une  façon  tragique.  Le  stupide  rec^ur  du  séminaire  de 
Terracine  ne  perdit  cependant  pas  sa  place;  on  attribua  sa  mésaven- 
ture à  un  zèle  trop  ardent,  et,  à  Rome,  le  zèle  fait  pardonner  tout, 
même  la  sottise. 

L'aimable  et  habile  cardinal  Gonsalvi  fut  le  dernier  des  ministres 
romains  qui  traita  avec  les  brigands.  De  1818  à  1825,  plusieurs  d'entre 
eux,  amnistiés  à  la  suite  de  ces  traités,  et  entre  autres  le  fameux 
Dieci-Nove,  furent  même  nommés  barighelU  dans  les  bourgades 
infestées  d'ordinaire  par  les  bandits,  et,  à  ce  titre,  chargés  de  la 
police  de  la  montagne.  Dieci-Nove  était  barighel  à  Frosinone.  Ces 
étranges  magistrats  s'acquittèrent  sévèrement  et  fidèlement  de  leur 
nouvelle  charge. 

A  la  suite  de  l'une  de  ces  transactions  du  cardinal  Gonsalvi  avec  les 
brigands,  neuf  d'entre  eux  se  rendirent  avec  leurs  femmes  et  leurs 
enfans.  Oq  les  conduisit  à  Rome,  on  les  logea  dans  les  fossés  du  chA-. 
teau  Sainte-Ange,  et,  pendant  un  an  qu'ils  y  furent  détenus,  il  fut  de 
mode  à  Rome  d'aller  les  visiter.  Les  étrangers  surtout  rafTolaient  des 
brigands,  les  dessinaient,  et  leur  faisaient  toutes  sortes  de  caresses  et 
de  présens.  Barbone,  le  chef  de  cette  bande,  dont  nous  raconterons 
tout  à  l'heure  un  des  exploits,  avait  cependant  tué  de  sa  main  plu- 
sieurs voyageurs,  et  plus  d'une  fois  des  Anglais,  arrêtés  dans  la 
montagne,  avaient  vu  outrager  sous  leurs  yeux  par  ce  misérable 
leurs  femmes,  leurs  sœurs  et  leurs  filles.  Qu'eût  dit  le  gouvernement 
si  l'un  de  ces  étrangers,  ne  pouvant  obtenir  justice  d'une  autre  ma- 
nière, eût  tué  le  brigand  d'un  coup  de  pistolet?  Mais  ces  gens-là 

(t)  Voici  la  copie  de  ce  sauf-conduit  : 

«  Si  ordioa  a  qualunque  comitiva  di  non  toccare  Casata  Fasani.  Virtù  e  fedeltà.  » 
«  ÀMToif  10  Mattei  ed  Alessakdeo  Massaroni.  » 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  tBS  ÉTATS  ROMAINS.  33 

étaient  à  la  mode,  et  un  Anglais  se  garderait  bien  de  traiter  si  leste- 
ment un  homme  à  la  mode.  Cette  conduite  des  étrangers  à  leur 
égard,  qu'ils  pouvaient  regarder  comme  une  sorte  d'approbation  de 
leur  vie  passée,  devait  donner  à  ces  bandits  une  singulière  idée  de  la 
loi  qui  les  condamnait.  Barbone  sentait  son  importance;  il  avait  agi , 
lors  de  son  abdication ,  d'une  façon  théâtrale.  La  copie  du  traité , 
approuvée  et  ratifiée  par  le  pape,  lui  ayant  été  remise,  il  avait  envoyé 
en  échange  au  saint  père  sa  carabine,  son  poignard,  les  insignes  de 
son  autorité,  et  s'était  rendu  seul ,  sans  armes,  à  travers  la  foule  ras- 
semblée sur  son  passage ,  à  son  logis  du  chftteau  Saint-Ange.  Sa  fenmae 
avait  quitté,  comme  lui,  la  montagne,  et  faisait  son  ménage  dans  sa 
nouvelle  demeure.  Son  extérieur  était ,  à  peu  de  chose  près,  aussi  sau- 
vage que  celui  de  son  mari  ;  néanmoins  celui-ci  disait  galamment 
qu'il  était  redevable  de  sa  conversion  à  deux  dames,  la  Vierge  et  sa 
femme.  —  Barbone  et  les  hommes  de  sa  bande,  auxquels,  du  reste, 
on  avait  fait  de  scandaleux  avantages,  ayant  observé  fidèlement  les 
conditions  de  la  capitulation,  le  gouvernement,  de  son  cAté,  n'eut 
garde  de  les  violer. 

A  qtielque  temps  de  là,  dans  une  autre  affaire,  le  cardinal  Gonsalvi, 
auquel  on  reprochait  ses  traités  avec  les  brigands,  voulut  prouver 
qu'il  savait  unir  la  fermeté  aux  moyens  de  douceur,  et  ne  se  montra 
pas  si  scrupuleux.  L'autorité  avait  conclu  un  nouvel  accord  avec  une 
bande  qui  s'était  formée  des  débris  de  celles  de  Barbone,  de  Dieci- 
Nove  et  autres;  les  amnistiés  ayant  manqué  à  quelques-unes  des 
conditions  les  plus  insignifiantes  du  traité,  le  cardinal  les  convia  à  un 
nouveau  rendez-vous,  sous  prétexte  d'entrer  en  explication  sur  ces 
clauses  litigieuses.  Quand  ils  furent  rassemblés,  et  tandis  qu'on  déli- 
bérait, des  hommes  armés  sortirent  des  caves,  où  on  les  avait  fait 
entrer  de  nuit;  entourèrent  la  maison,  et,  à  un  signal  donné  par  un 
des  prêtres  chargés  de  la  négociation,  massacrèrent  tous  ces  bandits 
jusqu'au  dernier.  Cet  exemple ,  renouvelé  de  l'histoire  de  César  Bor- 
ghia  (1),  fit  plus  pour  la  pacification  des  montagnes  que  les  moyens  de 
douceur  et  de  transaction  précédemment  employés.  A  la  vue  des  qua- 
rante-cinq tètes  de  bandits  qui  bordaient  la  route  de  Rome  à  Naples 
par  San-Germano,  et  des  membres  écartelés  qui,  comme  autant  de 
charniers,  garnissaient  chacun  des  carrefours  du  chemin,  les  survi- 
vans  comprirent  que  le  gouvernement  était  enfin  décidé  à  sévir;  ils 

(1)  Voyez  dans  Hacbiavel  la  manière  dool  César  Borghia  se  défait  de  Vltellozzo , 
OliveroUo ,  Pagolo  Orsini  et  du  duc  de  CfraTina ,  ces  condottieri  qui  le  gênaient. 

TOME  XXIV.  3 


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dk  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

déposèrent  leurs  armes  et  se  dispersèrent.  D'un  autre  côté ,  les  monta- 
gnards qui  se  sentaient  du  goût  pour  le  métier,  virent  que  les  profits 
n'en  compensaient  plus  les  risques  et  restèrent  chez  eux.  C'est  de 
cette  époque  que  date  la  dispersion  définitive  des  bandes.  D'auda- 
cieuses attaques  à  main  armée  ont  encore  lieu  de  temps  à  autre, 
mais  ces  attaques  sont  le  fait  d'individus  réunis  accidentellement,  de 
paysans  qui  ne  peuvent  résister  à  la  tentation  de  mettre  à  profit  une 
occasion  favorable.  Ces  brigands  amateurs  se  gardent  bien  d'endosser 
les  beaux  uniformes  d'autrefois;  ils  sont  mal  luinés,  et  quand  trois 
ou  quatre  d'entre  eux  se  sont  réunis  pour  un  coup  de  main,  aussitôt 
le  butin  partagé,  ils  se  séparent  et  rentrent  chez  eux. 

Quelques-uns  des  chefs  de  bandes  qui  se  signalèrent  dans  ces  der- 
niers temps  du  brigandage  se  piquaient  de  courtoisie;  galans  cheva- 
Uers  des  grands  chemins,  ils  respectaient  l'honneur  des  femmes,  se 
contentant  seulement  de  tirer  profit  de  ce  respect,  en  exigeant  de 
plus  fortes  rançons.  D'autres,  et  Barbone  dans  le  nombre ,  sauvages 
don  Juans  de  la  forêt,  se  vantaient,  avec  une  véritable  fatuité  de  ban- 
dits, de  n  en  avoir  épargné  aucunes.  Le  récit  suivant  n'est  pas  l'un 
des  chapitres  les  moins  curieux  de  l'histoire  de  ce  brigand  sangui- 
naire et  sensuel,  l'Ajax  de  tant  de  Cassandres.  Nous  laisserons  parler 
le  docteur  Warington ,  l'un  des  héros  de  cette  aventure. 

Le  18  septembre  1822,  M.  B...  de  Glasgow,  M*"*  B...  sa  femme, 
leur  fille  et  moi,  nous  quittâmes  Naples  pour  retourner  a  Rome  et 
de  là  à  Florence.  Nous  voyagions  en  poste,  de  conserve  avec  lord 
G...,  qui,  ce  jour-là,  quittait  Naples  comme  nous.  Lord  G...  et  sa 
nombreuse  famille  occupait  deux  voitures,  et  ses  gens  une  troisième. 
De  cette  façon ,  notre  petit  convoi  se  composait  de  quatre  voitures. 
J'avais  fait  la  connaissance  de  M.  et  de  M"""  B...  à  Glasgow;  je  les  avais 
retrouvés  à  Naples.  Je  ne  devais  quitter  cette  ville  que  dans  les  pre- 
miers jours  d'octobre;  mais  ces  dames,  qui  craignaient  de  se  trouver 
s|eules  sur  la  route  avec  M.  B...,  dont  la  santé  était  fort  délicate,  et 
qui  de  plus  avaient  un  peu  peur,  m'avaient  prié  de  les  accompagner. 
Elles  pensaient  d'ailleurs  que  mes  soins  pourraient  être  nécessaires 
à  M.  B...,  atteint  d'une  phthisie  au  premier  degré.  Je  cédai  d'autant 
plus  volontiers  à  leurs  instances,  que  M*"*  B...  est  une  de  ces  femmes 
rares  chez  lesquelles  la  beauté  de  l'ame  ne  le  cède  pas  à  celle  du 
corps,  et  que  sa  fille  promet  de  lui  ressembler  un  jour. 

Tandis  que  nous  étions  encore  à  Naples,  faisant  nos  préparatifs  de 
voyage,  hésitant  entre  les  chemins  de  terre  ou  de  mer,  on  nous  avait 
assuré  à  diverses  reprises  que  la  bande  de  Barbone,  qui,  au  commen- 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  35 

canent  de  l'été,  avait  fait  plusieurs  arrestations  sur  les  routes  de 
Rome  à  Naples,  par  Terracine  ou  San-Germano,  était  dissoute.  Ce 
chef,  abandonné  de  ses  complices,  que  décourageait  le  mauvais  succès 
de  leurs  dernières  entreprises,  s'était,  disait-on,  caché  au  centre 
des  montagnes  de  l'état  romain,  du  cdté  deFrosinone  etd'Alatri. 
Nous  sûmes  bientAt  combien  ces  informations  étaient  inexactes. 

A  la  sortie  de  Capoue,  un  accident  arrivé  à  notre  voiture  ralentit 
notre  marche  :  un  des  ressorts  s'abaissa  tout  à  coup,  et  la  caisse  toucha 
ressieu.  On  répara  tant  bien  que  mal  le  dommage  à  l'aide  de  cordes 
et  d'une  pièce  de  bois  qui  maintenait  le  ressort,  et  nous  rejoignîmes 
à  Sainte-Agathe,  au  moment  de  déjeuner,  les  voitures  de  lord  G...„ 
qui  allait  se  remettre  en  route.  Nous  voulions  coucher  ce  jour-là  à 
Terracine;  nos  dames  prirent  donc  à  peine  le  temps  de  boire  une 
tasse  de  lait,  et  nous  repartîmes,  cheminant  de  nouveau  de  conserve 
avec  lord  G....  Tout  alla  bien  jusqu'au-delà  d'Itri;  mais,  à  deux  milles 
environ  de  cette  bourgade,  une  des  roues  de  notre  voiture  ayant 
heurté  une  grosse  pierre  placée  au  milieu  de  la  route,  le  ressort 
céda  de  nouveau  :  la  voiture  commença  à  toucher;  il  fallut,  bon 
gré  mal  gré,  ralentir  notre  marche.  Les  postillons  de  lord  G....  ne 
tardèrent  pas  à  nous  gagner,  et,  à  l'un  des  détours  de  la  montagne, 
nous  perdîmes  de  vue  la  tête  du  convoi.  Il  était  environ  trois  heures 
de  l'après-midi  ;  le  ciel  était  pur,  la  chaleur  assez  forte  pour  la  saison , 
et  la  route  paraissait  absolument  déserte.  Cependant,  à  peu  de  dis- 
tance du  point  culminant  de  la  chaîne  de  montagnes  que  franchit  la 
route  d*Itri  à  Fondi,  nous  rencontrâmes  un  détachement  de  soldats. 
Cette  vue  rassura  nos  compagnes  de  voyage,  qui  commençaient  à 
s'inquiéter.  Comme  j'entendais  parfaitement  Titalien ,  je  causai  avec 
le  commandant  du  détachement;  celui-ci  me  raconta  que  le  matin 
un  berger  était  venu  le  trouver,  lui  rapportant  que  les  brigands  étaient 
arrivés  cette  nuit  même  dans  les  environs  de  Fondi.  Mais  c'était  bien 
certainement  une*  fausse  alerte,  ajouta  l'officier,  car  je  viens  de  par- 
courir la  route  de  Fondi  au  col  d'Itri,  détachant  quelques  hommes 
sur  les  pentes  voisines,  et  nous  n'avons  rien  remarqué  qui  puisse  faire 
supposer  que  les  brigands  aient  reparu  de  ce  côté.  Le  commandant, 
après  nous  avoir  donné  ces  renseignemens,  qui  nous  tranquillisèrent, 
rejoignit  son  détachement,  qui  descendait  vers  Un,  et  nous  conti- 
nuâmes notre  route. 

Nous  venions  de  perdre  de  vue  cette  petite  troupe,  lorsque  nous 
fîmes  une  nouvelle  rencontre.  C'était  un  vieux  paysan  qui  revenait 
du  mÂquis  voisin ,  portant  sur  la  tête  un  énorme  fagot  de  rameaux  de 

3. 


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36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

myrtes  et  de  caroubiers.  Le  bonhomme  nous  regarda  d'un  air  inquiet 
et  indécis,  et  s'écria  en  passant,  avec  un  accent  de  commisération 
singulier  chez  un  homme  de  cette  condition  s'adressant  à  des  riches 
comme  nous  : — Excellences,  que  la  madonna  et  saint  Antoine  vous 
protègent!  — M.  B....  et  moi  nous  nous  trouvions  alors  en  avant  de 
la  voiture,  qui  gravissait  péniblement  le  dernier  escarpement  de  la 
montagne.  L'étrange  recommandation  de  ce  paysan  me  frappa,  car  je 
savais  que  saint  Antoine  est  le  patron  des  brigands.  J'interrogeai  le 
paysan ,  mais  il  fit  la  sourde  oreille  ou  ne  parut  pas  comprendre  mon 
italien.  Toutefois,  comme  je  lui  donnais  une  pièce  de  monnaie  au 
moment  de  le  quitter,  il  jeta  autour  de  lui  un  long  et  rapide  regard  et 
me  dit  à  demi-voix  et  d'un  ton  très  bref,  ayant  grand  soin  que  le  pos- 
tillon ne  pût  l'entendre  :  —  Quand  vous  serez  sur  la  hauteur,  passez 
vite...  bien  vite.  —  Ce  conseil  avait  sans  doute  du  bon;  malheureu- 
sement l'état  de  notre  voiture  ne  nous  permettait  guère  de  le  suivre. 
Cependant,  arrivé  sur  le  haut  du  col,  je  recommandai  au  postillon 

de  rejoindre,  coûte  que  coûte,  les  voitures  de  lord  G Le  postillon 

lança  ses  chevaux  au  galop;  mais  chaque  cahot  faisait  si  horriblement 
heurter  le  coffre  de  la  voiture  contre  les  roues  et  l'essieu,  que  nous 
courions  risque  de  la  mettre  en  pièces  en  continuant  de  ce  train.  Il 
fallut  donc  se  résigner  à  cheminer  à  peu  près  au  pas  sur  cette  route 
périlleuse.  Pour  imposer  aux  brigands  et  leur  donner,  s'il  se  pouvait, 
une  haute  idée  de  nos  forces ,  nous  fîmes  rentrer  dans  la  voiture  la 
femme  de  chambre  de  ces  dames,  et  M.  B...  et  moi  nous  primes  sur 
le  siège  la  place  qu'elle  avait  occupée  jusqu'alors,  recommandant  ex- 
pressément à  nos  compagnes  de  ne  pas  laisser  passer  par  les  portières 
le  moindre  bout  de  voile  ou  de  ruban,  rien,  en  un  mot,  qui  pût 
donner  à  penser  que  des  femmes  étaient  là.  Toutes  ces  précautions 
furent  inutiles. 

Vers  le  tiers  de  la  descente,  la  route  fait  un  coude.  Sur  la  gauche 
s'élèvent  de  grands  rochers  couverts  de  broussailles  et  de  plantes 
grimpantes  ;  sur  la  droite  s'étend  un  petit  ravin  tortueux  dont  le  fond 
est  parsemé  de  gros  blocs  de  rochers  comme  le  lit  d'un  torrent  des- 
-séché;  de  l'autre  cûté  d^  ce  ravin  se  dressent  de  hautes  montagnes 
revêtues  de  taillis  de  myrtes,  d'arbousiers  et  d'arbustes  résineux. 
Tout  à  coupJMU  B...,  me  saisissant  vivement  le  bras  et  étendant  la 
main  dans  la  direction  d'un  petit  massif  de  myrtes,  me  dit  à  voix 
basse,  de  façon  à  ne  pouvoir  être  entendu  des  dames  :  —  Tenez,  les 
voici  !  — Je  regardai  rapidement  du  cûté  que  M.  B....  m'indiquait,  et 
je  vis  en  effet  comme  une  masse  brune  qui  semblait  se  mouvoir,  à 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  37 

demi-portée  de  pistolet  de  la  route,  dans  un  fourré  de  myrtes  qui, 
i  cet  endroit,  s'avançait  jusqu*au  parapet  du  chemin.  Nous  étions 
alors  à  une  centaine  de  pas  de  ce  taillis  ;  je  doutais  encore.  —  C'est 
peut-être  un  bœuf  qui  s'est  couché  là,  ou  des  paysans  qui  font  des 
fagots,  disais-je  à  mon  compagnon,  quand  soudain  je  vis  briller, 
comme  un  éclair  au-dessus  de  la  verdure,  le  bout  d'un  canon  de  fusil. 
Plus  de  doute,  les  brigands  nous  attendaient  là.  Machinalement  je 
me  retournai,  pour  voir  s'il  n'y  aurait  pas  quelque  chance  de  salut  à 
rétrograder,  ou  si,  par  hasard,  d'autres  voitures  ne  nous  suivraient 
pas.  Quelle  fut  ma  surprise,  lorsque  je  vis  sauter  l'un  après  l'autre, 
des  rochers  le  long  desquels  nous  venions  de  passer,  au  milieu  de  la 
route,  sept  ou  huit  hommes  armés  jusqu'aux  dents;  la  retraite  nous 
était  coupée.  Au  même  instant,  les  hommes  qui  étaient  blottis  en 
avant,  dans  les  broussailles,  se  levèrent,  et,  en  moins  d'une  minute, 
nous  nous  trouvâmes  entourés  par  douze  ou  quinze  bandits  bien 
armés,  avec  lesquels  il  eût  été  insensé  de  vouloir  engager  une  lutte. 
Le  chef  auquel  ces  hommes  obéissaient  nous  cria  :  —  Arrêtez  et  des- 
cendez. —  La  première  de  ces  recommandations  était  inutile,  car  déjà 
le  postillon  avait  fait  halte. 

Comme  nous  descendions ,  j'entendis  un  gros  homme  qui  semblait 
le  second  chef  de  la  bande  dire  à  celui  qui  m'avait  adressé  la  parole  : 
—  Il  n'y  a  que  des  femmes  dans  la  voiture.  —  Tant  mieux,  répartit 
le  chef;  sont-elles  belles?  —  Bellissiipes. — A  merveille!  —  ajouta  le 
premier  avec  un  sourire  que  je  crus  comprendre ,  et  qui  me  fit  frémir. 
Quand  nous  fûmes  descendus,  cet  homme,  qui  n'était  autre  que  le 
fameux  Barbone  lui-même,  nous  demanda  nos  bourses. 

Malheureusement  elles  étaient  à  peu  près  vides;  craignant  quelque 
mauvaise  rencontre,  nous  n'avions  pris  que  l'argent  nécessaire  pour 
la  route.  Le  brigand  fronça  le  sourcil  : — Face  à  terre  [faccia  in  terra)  I 
nous  cria-t-il ,  et  il  nous  fit  coucher  en  travers  sous  les  roues  de  la 
voiture,  ordonnant  à  deux  hommes  de  sa  bande  de  nous  appuyer  le 
bout  du  canon  de  leur  fusil  contre  l'oreille,  et  de  faire  feu  si  nous 
bougions.  Le  reste  de  la  troupe  détacha  les  malles,  les  jeta  à  terre  et 
commença  la  visite.  Nos  bagages  étaient,  à  peu  de  chose  près,  en 
harmonie  avec  l'état  de  no3  finances  ;  des  habits ,  du  linge  et  quelques 
robes  de  femmes  en  faisaient  le  fonds.  Ces  dames  n'avaient  ni  bijoux 
ni  étoffes  de  prix.  £n  un  instant,  lesnaUes  et  les  caisses  furent  brisées 
et  vidées  au  milieu  du  chemin,  et  chacun  des  brigands  choisit,  dans 
cette  confusion,  ce  qui  était  à  sa  convenance.  Ce  choix  fut  bientêt 
fait.  —  Comment I  pas  de  cachemires!  pas  de  bijoux!  dit  Barbone 


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98  RB^rUB  DES  DBUX  MONDES. 

ep  froDçant  de  nouveau  le  sourcil  d'un  ah*  terrible,  ces  gens-là  avaient 
pris  leurs  précautions.  —  Le  lieutenant  ajouta  d'un  ton  plaisant  et 
sinistre  à  la  fois  quelque  mots  qui  firent  rire  ses  compagnons,  et 
qu'on  eât  pu  traduire  par  le  notis  sommes  floués  de  ta  pièce  fran- 
çaise. —  Par  tM)nheur,  reprit  Barbone,  comme  dédommagement 
nous  avons  les  femmes....  et  les  hommes  dont  nous  pourrons  tirer 
une  bonne  rançon.  —  Oui,  emaienons-les!  emmenons-les!  crièrent 
les  bandits  en  masse.  Aussitôt,  joignant  l'action  à  la  parole,  ils 
nous  firent  relever,  arrachèrent  nos  compagnes  du  fond  de  la  voiture 
où  elles  se  blottissaient,  et,  malgré  leur  résistance  et  leurs  prières, 
les  entraînèrent  comme  nous  dans  le  maquis  voisin;  puis  ils  nous  firent 
gravir  avec  une  célérité  singulière  les  premiers  escarpemens  de  la 
montagne.  Il  n'y  avait  ni  à  résister  ni  à  reculer.  Deux  robustes  co- 
quins tenaient  chacun  de  nous  sous  chaque  bras  et  nous  entraînaient 
en  avant;  dans  les  endroits  à  pic  un  troisièfne  poussait.  Dix  minutes 
suffiraient  pour  faire  de  la  sorte  l'ascension  du  c^ne  du  Vésuve.  Nous 
marchions  ainsi  depuis  trois  quarts  d'heure ,  et  la  route  était  déjà 
hors  de  la  portée  de  nos  voix ,  quand  tout  à  coup  les  hommes  qui 
soutenaient  ^"^^  B....  crièrent  liallc!  La  malheureuse  femme,  épuisée 
de  fatigue  et  frappée  de  terreur,  venait  de  s'évanouir.  —  Je  suis 
médecin,  dis-je  au  chef  qui  se  trouvait  près  de  moi ,  lâchez-moi ,  que 
je  puisse  la  secourir.  —  LAchez-le,  —  dit  le  clief.  Aussitôt  je  fis 
respirer  à  M""  B....  des  sels  que  je  portais  sur  moi;  je  lui  frottai  les 
tempes  avec  une  compresse  de  rhum;  elle  revint  presque  aussitôt 
à  elle,  et,  me  reconnaissant  :  — Docteur,  me  dit-elle  en  anglais,  vo|i$ 
êtes  botaniste,  cueillez-nous  quelque  plante  vénéneuse  que  nous 
puissions  prendre  ma  fille  et  moi  et  qui  nous  tue  surlcM  hamp. 

En  me  disant  ces  paroles,  sa  voix  était  suppliante  et  décidée.  J'aurais 
voulu  la  satisfaire  que  jo  n'aurais  pu,  car  deux  des  bandits  me  repri- 
rent chacun  par  un  bras;  on  fit  asseoir  les  femmes  sur  des  branches 
d'arbres  entrelacées  recouvertes  des  manteaux  des  brigands,  qui  se 
relayaient  deux  par  deux  pour  porter  chacune  d'elles.  De  cette  façon, 
notre  course  fut  plus  rapide  encore  qu'auparavant;  aussi,  après  une 
heure  et  demie  de  marct^,  nous  trouvâmes-nous  sur  la  crête  de  mon- 
tagnes très  élevées,  du  haut  desquelles  on  découvrait  à  la  fois  la  mer 
de  Gaëte  et  les  lacs  de  Fondi  et  de  Lenola.  D'énormes  blocs  de 
rochers,  quelques  chênes  séculaires,  et  par  places  des  taillis  d'érables 
et  de  châtaigniers,  couvraient  les  cimes  de  ces  montagnes.  Nous  de- 
vions être  alors  à  deux  lieues  au  moins  de  la  route  où  nous  avions 
laissé  notre  voiture.  Au  moment  où  nous  nous  arrêtâmes,  je  fus 


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LB  BRIGAlfDAGB  DANS  LES  ÉTATS  BOIUINS.  39 

frappé  de  Taltératfon  du  yisage  de  nos  compagnes.  Elles  sanglottaient» 
se  tordaient  les  bras  de  désespoir  et  adressaient  an  ciel  de  ferventes 
prières.  Portées,  comme  elles  l'étaient,  sur  des  brancards,  leur  état 
d'inaction  passive  leur  laissait  le  loisir  de  réfléchir  et  de  se  livrer  à  la 
douleur.  M.  B....  et  moi  nous  étions  obligés  de  marcher  au  pas  des 
brigands;  nous  ne  respirions  qu'avec  de  grands  efforts,  et  notre  épui- 
sement était  tel ,  qu'à  peine  pouvions-nous  songer  à  tout  ce  que  notre 
fituation  avait  d'étrange  et  de  critique.  M"*  B....  et  sa  fille  étaient 
toutes  deux  admirablement  belles  et  pouvaient  être  prises  pour  les 
deux  sœurs;  l'ftge  seul  établissait  quelque  difTérence  entre  ces  deux 
femmes.  M**  B....  avait  trente*un  ans  et  sa  fille  quinze.  L'une  d'elles, 
c'était  la  beauté  complète ,  l'autre  la  beauté  naissante;  chacune,  dans 
son  genre,  approchait  de  la  perfection.  La  femme  de  chambre  qui 
accompagnait  ces  dames,  et  que  les  brigands  enlevaient  avec  elles, 
était  Française.  Elle  avait  cet  air  vif  et  décidé  des  filles  du  peuple  de 
ce  pays,  et  quoique  dans  ce  moment  elle  eût  extrêmement  peur...  des 
fusils  surtout ,  elle  prenait  assez  philosophiquement  son  parti.  A  la  pre- 
mière halte  que  nous  fîmes  au  milieu  des  rochers,  elle  mangea  même 
une  moitié  d'orange  qu'un  des  brigands  lui  offrit...  Elle  avait  soif. 

Une  grave  préoccupation  morale,  un  événement  étrange  et  imprévu, 
suffisent  pour  graver  à  tout  jamais  dans  la  mémoire  le  site  où  Ton  se 
trouve  au  moment  d'une  crise.  C'est  une  décoration  que  l'on  se  rappelle 
d'autant  mieux  que  le  drame  qu'elle  accompagne  a  plus  d'intérêt. 
Je  me  souviens,  par  exemple,  qu'à  l'instant  où  nous  nous  arrêtâmes 
sous  les  chênes  de  la  montagne,  le  soleil,  comme  une  meule  rougie, 
se  plongeait  dans  la  mer  derrière  un  îlot  noir  dans  la  direction  de  Ter- 
racine.  Les  chênes,  les  cimes  qui  s'étendaient  sous  nos  pieds,  et  ce 
coucher  de  soleil,  concouraient  à  former  un  magnifique  paysage. 
Préoccupé  comme  je  l'étais,  je  me  laissais  aller  néanmoins  à  une 
sorte  d'admiration  machinale.  Voilà  un  site  digne  du  pinceau  de  Sal- 
vator  Rosa ,  me  disais-je.  Puis  je  fis  subitement  la  réflexion  que  le 
premier  plan  de  ce  tableau  allait  tout  à  l'heure  être  animé  par  quelque 
épisode  du  genre  de  ceux  que  ce  peintre  choisissait  de  préférence, 
drame  terrible  et  lugubre,  où  nous  serions  forcément  acteurs.  Hélas  t 
mes  prévisions  ne  devaient  que  trop  se  réaliser. 

Les  bandits  étaient  fatigués  comme  nous  ;  quelques-uns  cepen- 
dant montèrent  sur  les  arbres  qui  nous  entouraient ,  et  en  détachè- 
rent les  branches  mortes  pour  faire  du  feu;  les  autres  étendirent  à 
terre  leurs  manteaux,  sur  lesquels  ils  firent  asseoir  les  femmes. 
Quand  les  brigands  eurent  placé  leurs  sentinelles  et  furent  réunia 


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40  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

autour  du  feu  qui  commençait  à  pétiller  :  —  A  quand  la  ffite? — criè- 
rent les  plus  jeunes,  en  jetant  du  cdté  des  femmes  des  regards  où  se 
peignaient  leurs  désirs  effrénés.  —  Soupons  d'abord,  dit  barbone 
avec  humeur,  nous  verrons  ensuite. 

Barbone  avait  environ  quarante  ans;  c'était  un  homme  d'une  haute 
stature,  taillé  en  Hercule,  et  dont  les  grands  yeux  noirs,  pleins  de 
feu,  et  la  voix  vibrante  indiquaient  des  passions  dans  toute  leur  puis- 
sance. Les  brigands  obéirent  à  cette  brève  injonction  ;  ils  tirèrent  de 
leurs  sacs  des  tranches  de  mouton ,  qu'ils  firent  rôtir  sur  des  char- 
bons; ils  se  partagèrent  en  outre  un  sac  de  pagnottes,  et  arrosèrent 
ce  triste  repas  de  vins  de  Sicile  et  de  rhum ,  dont  ils  avaient  trouvé 
quelques  bouteilles  dans  notre  voiture.  Tout  en  mangeant,  les  ban- 
dits nous  jetèrent,  comme  à  des  chiens,  des  pagnottes  et  des  mor- 
ceaux de  mouton  auxquels  nous  n'eûmes  garde  de  toucher.  La  fatigue 
et  l'inquiétude  nous  Ataient  tout  appétit;  M"'  B...  et  sa  fille,  accrou- 
pies l'une  à  côté  de  l'autre,  étaient  comme  anéanties. 

Lorsque  les  brigands  eurent  avalé  leur  dernière  tranche  de  mou- 
ton et  bu  leur  dernière  gorgée  de  rhum,  les  plus  dispos  se  levèrent  et 
s'approchèrent  de  nouveau  des  femmes;  c'est  alors  que  commença 
une  scène  impossible  à  raconter,  impossible  même  à  se  figurer.  Bar- 
bone tira  des  dés  de  sa  poche.  —  A  nous  deux,  camarade,  dit-il  en 
s'adressant  au  gros  homme  son  collègue,  au  plus  gros  dé  le  choix!  — 
Par  saint  Antoine,  capitaine,  j'aurais  le  gros  dé  que  je  serais  bien 
embarrassé  ;  j'ai  les  mêmes  goûts  que  mon  compatriote  Bertoldo , 
j'aime  les  pêches  mûres,  j'aime  aussi  les  abricots  verts.  —  Le  capitaine 
jeta  les  dés  sur  une  dalle  de  rochers  contre  lequel  il  était  accoudé, 
et  sans  doute  il  fut  satisfait  de  son  lot,  car  je  vis  son  œil  briller 
comme  un  des  tisons  du  foyer.  —  Par  saint  Antoine,  vous  avez  l'abri- 
cot ,  à  moi  donc  la  pêche  ! — s'écria  le  lieutenant ,  qui  ne  paraissait  pas 
moins  content  de  la  décision  du  sort.  Jusqu'alors  ces  deux  dames» 
serrées  f  une  contre  l'autre  et  comme  abîmées  par  la  douleur,  n'avaient 
ni  compris  ni  entendu  l'étrange  conversation  des  brigands;  M.  B..., 
qui  ne  parlait  pas  italien,  ne  savait  non  plus  qu'augurer  de  cette 
scène;  j'étais  donc  seul  au  courant.  Lorsque  je  vis  le  lieutenant 

s'approcher  de  M"'  B en  souriant  d'une  manière  atroce,  je  me 

hâtai  d'intervenir.  —  Respectez  ces  femmes,  lui  criai-je,  et  vous 
pouvez  compter  sur  une  rançon  considérable;  mais  je  vous  jure  par 
le  corps  du  Christ  et  de  la  Madonna  que  si  vous  attentiez  à  leur  hon- 
neur, c'est  comme  si  vous  les  frappiez  de  vos  stylets! —  Bah!  bah! 
dit  le  capitaine  en  ricanant,  on  ne  meurt  pas  pour  si  peu  de  chose.— ^ 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  il 

Nous  aurons  tout  de  même  la  rançon ,  et  nous  Taurons  après,  ajouta 
grossièrement  le  lieutenant.  —  Ah  !  vous  croyez,  leur  dis-je  en  éle- 
vant la  voix  et  en  donnant  à  mes  paroles  le  plus  de  décision  et  d'au- 
torité qu'il  me  fut  possible;  vous  croyez!  eh  bien  I  je  vous  jure  encore 
une  fois  que  si  vous  touchez  seulement  à  leurs  jupes,  vous  n'aurez 
pas  un  sou  ;  respectez-les,  et  je  vous  garantis  sur  mon  honneur  et  sur 
ma  vie  5,000  écus  pour  chacune  d'elles.  J'écrirai  dès  ce  soir  à  Torlo- 
nia,  le  banquier  du  pape ,  que  vous  devez  connaître,  et  dans  trois 
jours  vous  aurez  les  10,000  écus.  —  Ou  bien  la  potence,  dit  le  lieu- 
tenant. —  Non,  car  vous  nous  garderez  en  otage,  et  si  vous  n'avez 
pas  les  10,000  écus,  libre  à  vous  de  me  hacher  en  morceaux;  mais 
encore  un  coup  si  vous  outragez  ces  femmes,  vous  les  tuez,  et  vous 
n*aurez  pas  un  baiocque. 

L'accent  de  conviction  qui  perçait  dans  ces  paroles  frappa  sans 
doute  les  deux  chefs.  Je  les  vis  hésiter  et  se  con^lter.  Barbone  son- 
geait dès-lors  à  prendre  sa  retraite,  et  la  perspective  d'augmenter 
son  magot  de  quelques  milliers  d'écus  ne  pouvait  manquer  d'avoir 
quelque  influence  sur  ses  actions. 

—  Il  n'y  a  pas  du  moins  de  rançon  pour  celle-là,  crièrent  quelques- 
uns  des  brigands  qui  nous  écoutaient  en  montrant  la  fenmie  de 
chambre,  et  saisissant  la  malheureuse  fille  qui  poussait  des  cris  aigus, 
ils  l'entraînèrent  à  quelques  pas  de  nous.  Tout  à  coup,  à  la  suite  d'une 
courte  altercation  entre  ces  bandits  et  plusieurs  autres  qui  venaient 
d'accourir,  altercation  qui  s'était  sans  doute  terminée  par  un  arrange- 
ment à  l'amiable,  les  cris  redoublèrent  de  violence...  M"  B...,  enten- 
dant ces  cris ,  jeta  du  cAté  d'où  ils  partaient  un  regard  effaré,  et  dé- 
tourna les  yeux  avec  horreur.  M"*  B...,  qui  avait  suivi  les  regards  de 
sa  mère,  s'écriait,  dans  l'innocence  de  son  cœur  :  —  Ma  mère  I  ils  la 
tuent  I ...  ils  la  tuent  !  —  Il  vaudrait  mieux  qu'on  la  tuât ,  et  nous  avec 
elle,  —  lui  répondit  M"*  B...  les  yeux  attachés  à  la  terre,  le  visage 
couvert  d'une  pâleur  mortelle  et  avec  un  accent  si  plein  de  décision , 
de  dégoût  et  de  terreur,  que  je  ne  l'oublierai  de  ma  vie.  Puis,  se 
jetant  au  cou  de  sa  fille,  lui  prenant  la  tète  et  la  cachant  dans  son 
sein,  comme  si  elle  eût  voulu  la  détourner  d'un  spectacle  infâme, 
elle  se  mit  à  sanglotter  amèrement. 

La  conversation  entre  Barbone  et  le  lieutenant  avait  cessé.  Je  vis 
aussitôt,  au  regard  qu'ils  jetèrent  sur  ces  dames,  que  la  passion  rem- 
portait sur  la  raison,  et  que  dans  ce  moment  cette  passion,  que  l'ex- 
trême beauté  des  dçux  prisonnières  rendait  des  plus  impérieuses, 
avait  le  dessus  sur  la  cupidité.  Le  plaisir  était  là ,  facile  et  certain,  le 
gain  éloigné  et  douteux  ;  le  choix  avait  été  bientôt  fait. 


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12  RSVII£  DES  HEUX  MOlfDlES. 

Le  liestenaot  saisKsaît  dans  ses  bras  H*"  B...»  quand  son  malheu- 
reux époux,  à  qui  la  foreor  faisait  oublier  tout  danger,  et  ^,  je 
crois,  dans  ce  moment ,  se  serait  précipité  entre  dix  mille  épées  nnes 
(on  outrageait  sous  ses  yeux  sa  femme  et  sa  fille),  se  jeta  sur  lui 
et  le  frappa  du  poing,  (^lle  que  fût  sa  colère  et  son  désespoir, 
M.  B...  ^t  tat4»  faillie  pour  une  pareille  lutte;  un  coup  terrible  que 
le  brigand  lui  poKa  dans  la  poitrine  rétendit  à  terre.  Je  vis  luire  le 
stylet  d«  misérable ,  je  m'élançai  pour  sauver  mon  ami;  mais  avant 
que  j'eusse  pu  le  secourir,  je  sentis  un  corps  froid ,  et  puis  tout  à  coup 
comme  une  langue  de  flamme  qui  me  traversait  la  poitrine  de  part 
en  parL  Je  tombai  sur  les  genoux ,  étourdi  du  coup.  Le  brigand  qui 
m'avait  frappé  par  derrière,  allait  redoubler  quand  la  voix  tonnante 
de  son  chef  l'arrêta.  —  Maledetto,  criait-il,  qui  donc  écrira  pour  les 
rançons  si  vous  les  tuez?  —  M.  B...,  de  son  côté,  avait  écarté  le  poi- 
gnard du  lieutenant  avec  sa  main  que  la  lame  avait  horriblement 
coupée.  Ce  cri  de  Barbone  le  sauva  comme  moi;  le  coquin,  lui  ser- 
rant la  gorge,  le  souleva  tout  d'une  pièce,  et  le  jetant  comme  un 
cadavre  aux  pieds  de  ses  camarades  :  —  Liez  donc  ce  fou,  leur  cria- 
t-il,  et  attacbes-moi  l'autre  aussi ,  quoiqu'il  ait  déjà  son  compte,  — 
ajouta  Barbone  en  m'indiquant  du  doigt.  J'avais  la  gueule  d'une 
espingole  sur  la  poitrine  et  te  bout  d'un  pistotet  dans  chaque  oreilte  ; 
il  fallut  bien  me  laisser  Uer.  Quand  nous  fûmes  garrottés  comme 
des  animaux  qu'on  porte  au  marché,  on  nous  jeta  dans  un  coin.  Je 
souffrais  borriblement  de  ma  blessure;  il  me  sembla  néanmoins 
qu'aucun  organe  essentiel  ne  devait  être  attaqué,  je  n'éprouvais 
aucune  difficulté  à  respirer,  et  ma  bouche  ne  s'était  pas  remplie  de 
sang.  Je  n'essaierai  pas  de  dissimuler  ce  mouvement  d'égoïsme, 
n[K)uvement  tout  humain  qui  fit  que  dans  cet  instant  je  commençai 
en  quelque  sorte  par  m'occuper  de  moi-même  et  me  tèter  ;  mais,  dans 
la  minute  qui  suivit ,  le  souvenir  de  nos  infortunées  compagnes  re- 
vint vivement  (kns  ma  mémoire,  et  je  reportai  avec  effroi  les  yeux 
de  leur  côté. 

Débarrassés  de  nous,  Barbone  et  son  lieutenant  s'étaient  rapprochés 
des  deux  dames,  qui  se  tenaient  étroitement  embrassées,  et  qui,  à 
dles  deux,  ne  poussaient  qu'un  seul  cri  de  terreur  et  ne  faisaient 
entendre  qu'une  seule  supplication.  Les  rires  des  infâmes  qui  entou- 
raient leurs  victimes»  et  teurs  propos  obscènes,  semblaient  luguil- 
lonner  ces  deux  hommes  grossiers.  Saisissant  par  la  ceinture  chacune 
des  deux  femmes,  ils  les  tiraient  à  eux  de  toutes  leurs  forces,  mettant 
leurs  vêtemens  en  pièces  et  découvrant  leurs  bras  et  leur  sein.  Les 
forces  de  ces  malheureuses  étaient  épuisées.  W  B.,  arrachée  des 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  43 

bras  de  sa  mère,  qui  s'attachait  encore  conTuIsiyement  à  sa  robe, 
faisant  un  effort  désespéré,  avait  tenté  de  se  précipiter  an  milieu  du 
brasier;  niais,  retenue  par  le  brigand,  elle  avait  senti  la  bouche  du 
misérable  s'appuyer  contre  sa  bouche,  et  venait  de  rouler  sur  le  gazon. 
Sa  mère,  terrassée  comme  elle,  poussait  comme  elle  de  ces  effroya- 
Ues  cris  de  femmes  qui  vous  font  vibrer  corps  et  ame,  et  qui  reten- 
tissent pendant  des  mois  aux  oreilles  de  ceux  qui  les  ont  une  fois 
entendus,  quand  tout  à  coup  une  lueur  vive  illumina  cette  scène 
d'horreur;  des  balles  sifflèrent  autour  de  nous,  je  vis  un  des  brigands 
trébucher  et  rouler* dans  le  feu  toujours  allumé,  où  il  resta  immo- 
bile: un  autre  poussa  un  cri  aigu  et  tomba  la  face  contre  terre  à  nos 
pieds  ;  plusieurs  coups  de  fusil  retentirent  à  la  fois. 

Dieu  soit  loué!  les  brigands  sont  surpris!  Telle  ftat  ma  première 
pensée.  Barbone  et  son  compagnon  avaient  l&ché  prise  au  bruit  des 
coups  de  fusil ,  et  sautaient  sur  leurs  armes. — Couchez-vous  à  terre, 
criai-je  en  anglais  à  M""*  B...  et  à  sa  fille  que  je  vis  se  relever  d'un 
air  égaré;  couchez-vous,  ce  sont  nos  sauveurs,  les  balles  pourraient 
vous  atteindre  !  —  Mais  ces  dames,  les  yeux  hagards  et  comme  frap- 
pées de  stupéfaction ,  restaient  accroupies  et  immobiles.  Les  brigands 
commençaient  à  se  reconnaître  et  essayaient  de  riposter.  L'un  d'eux» 
fir^pé  d'une  balle,  tomba  presque  sur  M*'  B...  Un  autre,  c'était,  je 
crois,  le  gros 'lieutenant ,  la  saisissant  par  les  cheveux,  la  traîna 
derrière  lui  Fespace  de  quelques  toises;  mais,  comme  les  soldats 
arrivaient  en  foule  au  pas  de  course,  il  lôcha  prise  après  l'avoir  bru- 
talement frappée  du  pied.  Cependant  les  coups  de  fusil  retentissaient 
de  tous  côtés,  et  ce  fut  vraiment  par  miracle  qu'aucun  de  nous  ne  fut 
atteint.  Les  balles  ne  sifflant  plus  à  nos  oreilles,  j'appelai  un  des  sol- 
dats, qui  coupa  les  cordes  qui  nous  liaient  les  mains  et  les  pieds; 
nous  pûmes  alors  nous  traîner  vers  nos  malheureuses  compagnes, 
qae  le  bruit  de  la  fusillade  qui  s'éloignait  faisait  encore  horriblement 
tressaillir.  Le  tertre  que  les  brigands  occupaient  avait  été  cerné.  Sept 
d'entre  eux  furent  tués  ou  pris;  mais  les  deux  chefs  s'échappèrent, 
accompagnés  d'une  huitaine  d'hommes,  reste  de  la  bande.  L'officier 
qui  commandait  le  détachement,  tout  en  nous  secourant,  nous  ra- 
conta que  ses  soldats  avaient  surpris  et  égorgé  une  des  sentinelles  des 
brigands ,  et  que  sans  doute  on  les  eût  tous  arrêtés  si  en  entendant 
les  cris  des  femmes  qu'il  croyait  en  danger  de  mort,  il  n'eût  com- 
mandé le  feu. 

Nos  compagnes  commençaient  à  reprendre  leurs  sens;  le  capitaine 
les  fit  placer  comme  nous  sur  des  brancards,  car  les  forces  de  H.  B.*.. 


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U  REVUE  DES  DEUX  MOlfDES. 

étaient  à  bout,  et  ma  blessure  me  causait,  dans  tout  le  cdté  droite 
un  engourdissement  et  une  pesanteur  singulière;  trois  ou  quatre 
soldats  portaient  chaque  brancard,  le  reste  du  détachement  escortait 
les  prisonniers.  La  malheureuse  femme  de  chambre  était  dans  un 
état  déplorable;  cependant  le  sentiment  qui  dominait  chez  elle,  c'était 
la  colère  :  les  soldats  eurent  toutes  les  peines  du  monde  à  Tempécher 
de  souffleter  un  des  brigands  qu'elle  croyait  reconnaître  pour  l'avoir 
vu  d'un  peu  près.  Ce  ne  fut  que  long-temps  après  notre  arrivée  à 
l'auberge  de  Fondi,  que  M"'  B....  et  sa  fille  sortirent  de  l'état  de 
stupeur  dans  lequel  les  évènemens  de  cette  terrible  soirée  les  avaient 
plongées  et  qu'elles  recouvrèrent  parfaitement  leurs  sens.  Leurs  che- 
veux étaient  épars,  leurs  vètemens  en  lambeaux  ;  mais,  au  milieu  de  ce 
désordre,  elles  étaient  admirablement  belles,  surtout  quand,  rouges  et 
les  yeux  baissés,  elles  répondaient  avec  embarras  à  nos  consolations 
et  à  nos  soins. 

Un  chirurgien  de  Terracine  qui  sonda  ma  blessure  dans  la  nuit, 
reconnut  que  fort  heureusement  le  muscle  seul  de  la  poitrine  avait  été 
offensé,  et  que  la  plèvre  n'avait  même  pas  été  touchée;  la  main  de 
M.  B...  le  faisait  affreusement  souffrir;  cependant  le  chirurgien,  qui 
avait  autrefois  servi  dans  l'armée  de  Murât,  nous  permit  de  reprendre 
dès  le  lendemain  la  route  de  Rome,  où  nous  ne  tardâmes  pas  à  être 
parfaitement  guéris  de  nos  blessures.  Malheureusement,  cette  scène 
horrible  avait  frappé  au  cœur  le  pauvre  M.  B...  ;  il  languit  tout  l'hiver 
et  fut  emporté  dans  le  mois  de  mars  de  l'année  suivante,  par  les 
rapides  progrès  de  la  maladie  consomptive  dont  il  était  atteint. 

J'ai  eu  souvent  occasion  de  revoir  M""^  B...  et  sa  fille,  qui  depuis  a 
épousé  l'avocat  G...  A  la  suite  d'un  danger  couru  de  compagnie, 
l'intimité  s'établit  d'une  façon  durable. — Quelles  étaient  vos  pensées 
dans  ce  terrible  moment?  lui  demandai-je  un  jour  que  nous  causions 
ensemble  à  cœur  ouvert.. — Je  ne  pensais  qu'à  ma  fille,  me  répondit- 
elle. 

C'est  ce  même  Barbone  qui  fut  depuis  gracié  et  pourvu  d'un  emploi 
lucratif  par  le  gouvernement  romain.  Il  est  encore  aujourd'hui  con- 
cierge du  chftteau  Saint-Ange. 

Gasparone,  l'émule  de  Barbone,  qui  partagea  avec  lui  la  domina- 
tion de  l'Apennin ,  et  que  les  habitans  des  districts  de  Sonnino  et 
d'Itri  appellent  encore  le  dernier  des  braves,  a  terminé  sa  carrière  de 
brigand  d'une  manière  moins  heureuse  que  son  confrère.  Il  est  dé- 
tenu aujourd'hui  dans  la  forterc;  se  de  Civita-Vecchia.  Gasparone 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  45 

débuta  dés  l'Age  de  seize  ans,  en  tuant  dans  le  conressional  le  curé 
de  sa  paroisse  qui  lui  refusait  l'absolution  d'un  vol.  Obligé  de  fuir,  il 
rejoignit  quelques  connaissances  qu'il  avait  dans  la  montagne ,  et  se 
fit  brigand.  Un  jour,  les  carabiniers  entourèrent  la  bande  dont  il  fai- 
sftit  partie.  Gasparone  ne  perdit  pas  courage.  Il  tua  de  deux  coups 
dé  poignard  deux  soldats  qui  le  saisissaient;  puis,  retranché  dans  un 
mftquis,  il  en  mit  six  autres  hors  de  combat.  Ses  camarades,  émer- 
veillés  de  son  courage,  et  qui  venaient  de  perdre  leur  chef,  l'élurent 
tout  d'une  voix  leur  commandant  en  sa  place.  Sa  répi^tation  s'étendit 
dans  tout  le  pays,  et  bientôt  il  compta  sous  ses  or()res  plus  de  deux 
cents  soldats.  Gasparone  avoue  cent  quarante-tro^  assassinats;  c'est 
néanmoins  le  chef  qui  s'est  fait  le  plus  aimer  des  montagnards  romains. 
Nous  avons  vu  des  pAtres  du  Monte-Cave  verser  des  larmes  de  regret 
en  racontant  ses  prouesses.  Gasparone,  moins  grossier  que  Barbone» 
dont  il  ne  parle  qu'avec  mépris,  s'est  toujours  piqué  de  galanterie. 
Un  des  lieutenans  de  Barbone  avait  enlevé  un  séminaire  de  jeunes 
garçons.  Gasparone  enleva  tout  un  couvent  de  religieuses.  Ces  jeunes 
filles,  au  nombre  de  trente-quatre,  arrachées  en  plein  jour  de  leur 
retraite  du  Monte-Commodo,  furent  conduites  dans  la  forêt  par  les 
brigands,  qui  ne  renvoyèrent  que  les  plus  pauvres.  Cachées  dans  des 
grottes  et  au  foi|d  des  précipices,  les  autres  vécurent  dix  jours  en  com* 
monjauté  avec  les  brigands,  qui  les  relâchèrent,  moyennant  rançon» 
sans  qu'aucune  d'elles  eût  à  se  plaindre  d'un  outrage  ou  même  d'un 
manque  de  respect. 

Gasparone,  le  galant  bandit,  fut  cependant  trahi  par  sa  maîtresse, 
qui  le  vendit  aux  sbires.  Celle-ci,  au  moment  de  le  livrer,  avait  pru- 
demment jeté  sa  carabine  et  son  poignard  par  la  fenêtre.  Gasparone, 
néanmoins,  tira  vengeance  de  sa  trahison;  il  l'étrangla  avec  ses 
mains,  tandis  que  les  sbire^  enfonçaient  la  porte.  Gasparone  est  à  la 
fois  un  homme  d'action  et  un  homme  d'esprit;  du  xrv*  au  x\V  siècle, 
mi  tel  chef  eût  rivalisé  avec  les  Sforza,  les  Carmagnola,  les  Pietro 
Saccone  et  tant  d'autres  fameux  condottieri. 

La  soumission  de  Barbone,  la  captivité  de  Gasparone  et  les  exemples 
iaits  par  le  cardinal  Gonsaivi  ont,  comme  nous  l'avons  dit,  amené  la 
dispersion  des  bandes.  Il  s'en  faut  toutefois  qu'aujourd'hui  l'on  voyage 
en  Italie  avec  la  même  sécurité  que  dans  le  reste  de  l'Europe,  comme 
le  prétendent  des  voyageurs  optimistes.  Quoique  commis  par  des  in- 
dividus isolés  ou  réunis  accidentellement,  les  vols  à  main  armée  sont 
presque  aussi  fréquens  qu'autrefois.  11  est  peu  de  voyageurs  qui,  à  la 
suite  d'une  ou  deux  années  passées  sur  les  routes  de  l'Italie ,  n'aient 


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i6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ftjt  leur  rencontre.  Récemment  encore,  an  artiste  de  nos  amis  (1)  a 
vu  luire  à  quelques  pouces  de  sa  poitrine  le  stylet  des  bandits  :  il 
n*avait  avec  lui  que  ses  crayons  et  son  portereuiUe;  peu  s'en  fallut 
que  les  brigands,  qui  n'apprécient  guère  ce  genre  de  richesses,  ne  se 
vengeassent  de  leur  déconvenue  en  le  frappant  de  leurs  poignards. 
Tel  autre,  à  son  arrivée  dans  Rome,  a  été  obligé  de  garder  la  chambre 
plusieurs  jours,  tous  ses  vètemens,  y  compris  l'habit  qu'il  avait  sur 
le  dos,  lui  ayant  été  enlevés  près  de  Viterbe.  Enfin,  Tannée  der- 
nière, nous  avons  vu  M.  Dabadie,  le  courageux  voyageur,  contraint 
de  se  présenter  en  costume  de  bal  masqué  dans  les  salons  du  palais 
de  Monte-Citorio,  cette  habitation  des  ministres  et  des  cardinaux 
romains,  les  brigands  ne  lui  ayant  laissé  pour  tout  vêtement  qu'un 
habit  arménien.  Ce  costume  de  M.  Dabadie  était  une  épigramme 
excellente.  Les  ministres  romains,  qui  entendent  à  demi-mot,  durent 
la  comprendre;  s'il  était  cruel  pour  le  voyageur,  après  plusieurs  an- 
nées passées  au  milieu  des  peuplades  barbares  de  TAbissynie,  de  se 
voir  dépouillé  de  la  riche  moisson  de  manuscrits  orientaux  et  de 
documens  de  toute  espèce  recueillis  au  prix  de  tant  de  sueurs,  il  était 
piquant,  en  effet,  pour  messieurs  les  cardinaux  ministres  de  l'inté- 
rieur et  de  la  police,  que  ce  vol  audacieux  se  fût  passé  aux  portes 
de  Rome.  Les  environs  de  la  cité  pontificale  étaient-ils  donc  moins 
sûrs  que  les  déserts  de  l'Afrique?  les  paysans  de  la  banlieue  romaine 
étaient-ils  moins  civilisés  que  les  Arabes  ou  les  Abissins? 

Ce  serait,  je  crois,  Tavis  des  bourgeois  de  Rome,  qui  redoutent 
beaucoup  plus  ces  brigands  amateurs  que  les  chefs  de  bandes  d'autre- 
fois. Ceux-ci,  du  moins,  avaient  des  procédés,  ne  Vous  tuaient  pas 
par  maladresse ,  et,  moyennant  quelques  écus,  Il  y  avait  toujours 
moyen  de  s'entendre  avec  eux.  Aujourd*|)ui ,  chacun  s'en  mêle,  on 
vous  arrête  sur  les  grands  chemins  pour  des  misères,  pour  vous  voler 
douze  chemises  ou  une  montre;  puis,  ces  gens-là  sont  si  maladroits, 
qu'ils  vous  estropient  ou  vous  tuent  sans  le  vouloir.  Plusieurs  voya- 
geurs ont  été  victimes  en  effet  de  ces  attaques  isolées,  exécutées  par 
des  hommes  armés  de  fusils  et  de  pistolets  dont  ils  ne  savaient  pas  se 
seryir.  M.  Hunt  et  sa  femme,  ces  jeunes  et  intéressans  voyageurs 
dont  la  mort  fit  tant'àe  bruit  ily  a  quelques  années,  périrent  victimes 
d'un  évèfiendent  de  ce  genre. 

M.  Hunt  faisait  sa  visite  obligée  aux  temples  de  Pœstum;  il  avait 
dans  sa  voiture  quelques  pièces  d'argenterie  dont  il  eut  l'imprudence 
de  se  servir  en  déjeunant  sous  le  portique  du  temple  de  Neptune;  sa 

(1)  M.  Cabat. 


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LE  BRIGANDAGE  DANS  LES  ÉTATS  ROMAINS.  47 

femme,  qui  raccompagnait,  avait  une  chaîne  d'or  au  cou  et  plusieurs 
bagues  aux  doigts.  Des  paysans  qui  passaient  virent  cette  argenterie 
et  ces  bijoux  ;  l'occasion  leur  parut  favorable  ;  armés  d'un  mauvais 
fusil  et  de  haches,  ils  s'embusquèrent  à  quelques  centaines  de  pas 
des  temples,  sur  la  route,  et  arrêtèrent  la  voiture  de  M.  Hunt  au  re- 
tour. M.  Hunt  n'essaya  pas  de  résister,  comme  on  l'en  a  accusé  à  tort; 
il  prit  même  la  chose  gaiement,  donna  son  argenterie  aux  brigands, 
et  se  mit  à  leur  jeter  à  la-  tête,  en  riaD4,  des  oranges  dont  une  des 
poches  de  sa  voMve  était  pltine.  Ceiix-d,  que  des  projectiles  de  ce 
genre  n'eflfraryaient  guère,  montèrent  fomitièrement  sur  le  marche- 
pied de  la  voiture,  et  l'un  d'eut  porta  brutalement  la  main  au  cou 
de  M"*  Hunt,  pour  détacher  la  chaîne  d'or  qu'elle  portait.  M.  Hunt, 
indigné  de  la  grossièreté  du  bandit ,  l'apostropha  avec  chaleur  en  fouil- 
lant vivement  dans  une  de  ses  poches.  Le  misérable  s'imagina  que 
l'Anglais  cherchait  une  arme,  et  sauta  à  terre  en  le  mettant  en  joue; 
c'est  alors  que  le  coup  partit,  involontairement,  à  ce  que  le  brigand 
'a  assuré  jusque  sur  l'échafaud;  la  balle  toutefois  traversa  la  poitrine 
de  M.  Hunt,  et  atteignit  sa  femme  à  la  tête.  M.  Hunt  mourut  le  jour 
même,  et  sa  femme  le  lendemain. 

En  racoQtant  avec  emphase  divers  accidens  du  même  genre ,  les 
pauvres  Romains  se  livrent  à  de  comiques  réflexions  sur  les  dangers 
que  font  courir  aux  voyageurs  ces  brigands  sans  expérience  et  par 
occasion  ;  ils  en  vieunent  presque  à  regretter  le  temps  où  les  Barbone, 
les  Fra  Diavolo  et  les  Gasparone  occupaient  les  routes  de  Rome  et  de 
Mapies.  On  prenait  ses  précautions,  disent-ils,  et,  comme  ces  chefs 
n'auraient  pas  souffert  la  concurrence  des  premiers  venus ,  les  attaques 
étaient  peut-être  plus  rares.  A  la  tournure  que  prennent  les  choses , 
nous  craignons  fort  que  que  ces  regrets  ne  soient  pas  de  longue  durée. 
Si  le  gouvernement  romain  n'adopte  pas  en  effet  quelques  mesures 
vigoureuses,  et  que  la  guerre  vienne  à  éclater,  de  nouvelles  bandes 
ne  tarderont  pas  à  se  reformer.  Les  mœurs ,  en  effet,  sont  les  mêmes 
que  par  le  passé;  le  gouvernement  a  contenu  ou  réprimé  les  mauvais 
instincts  du  peuple  :  il  n'a  rien  fait  pour  les  corriger.  Les  élémens  du 
brigandage  existent  comme  de  tout  temps;  ils  sont,  il  est  vrai,  dis- 
persés, mais  fis  tendent  à  se  réunir.  C'est  un  vice  de  constitution  hé- 
réditaire, un  mal  honteux  dont  une  cure  violente  a  passagèrement 
suspendu  les  accès,  mais  dont  elle  n*a  pas  détruit  la  cause.  Que  le 
médecin  ait  un  jour  de  néghgence,  que  le  malade  se  livre  à  son 
naturel  dépravé ,  et  le  mal  reparaîtra  aussitôt  avec  les  mêmes  symp- 
tômes et  la  même  férocité  qu'autrefois. 

Frédéric  Mercey. 


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SCHILLER. 


Jean-Christophe-Frédéric  Schiller  naquit  le  11  novembre  1759  (1), 
à  Marbach,  jolie  petite  ville  du  Wurtemberg,  située  sur  une  hau- 
teur qui  domine  le  Necker.  Une  tradition  populaire  raconte  que,  sur 
la  colline  où  s*élève  aujourd'hui  cette  cité  riante,  on  n'apercevait 
autrefois  qu'une  épaisse  forêt  habitée  par  un  géant,  par  une  divinité 
vivante  du  paganisme.  Mars  ou  Bacchus  (2).  «  C'était  aussi  un  géant, 
dit  le  biographe  allemand  de  Schiller,  un  géant  de  la  poésie  qui  venait 
de  naître  dans  ce  lieu  consacré  déjà  par  Jes  croyances  superstitieuses 
du  peuple;  mais  ses  yeux  s'ouvrirent  à  la  lumière  dans  une  humble 
demeure ,  dans  la  maison  de  son  aïeul  maternel  George  Kodweis,  qui 
avait  perdu  dans  une  inondation  du  Necker  la  meilleure  partie  de 
son  petit  bien ,  et  qui  exerçait  alors  l'état  de  boulanger  :  les  pre- 
mières émotions  du  poète  furent  celles  d'une  conditim  obscure,  sou- 
vent troublée  par  l'inquiétude  des  besoins  matériels.  » 

Son  père,  Jean-Gaspard  Schiller,  était  entré  à  l'âge  de  vingt-deux 
ans  dans  un  régiment  de  hussards  en  qualité  de  chirurgien-barbier. 
11  parvint  dans  l'espace  de  trois  ans  au  grade  de  sous-officier,  fut 
lircncié  à  la  paix  d'Aix-la-Chapelle  en  174^8 ,  et  se  maria  en  nk9. 


{i)  Diaprés  son  acte  de  baptême ,  vérifié  par  G.  Schwab. 

(i)  De  là  vicDi  lo  nom  de  la  ville,  Marbach  (  ruisseau  de  Mars}. 


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SCHILLER.  i9 

Lorsque  la  guerre  de  sept  ans  éclata,  il  demanda  à  reprendre  du  ser- 
vice, et  fut  admis  dans  le  régiment  du  prince  Louis  de  Wurtemberg 
avec  le  grade  d'adjudant.  Une  maladie  contagieuse  ayant  atteint  ce 
régiment  en  Bohème,  le  père  de  Schiller  revint  à  son  premier  état  de 
médecin.  Il  administrait  des  remèdes  aux  malades,  et,  dans  son  zèle 
tout  chrétien ,  remplissait  en  même  temps  auprès  d*eux  les  devoirs 
de  prêtre.  Il  leur  faisait  réciter  leurs  prières,  et  les  encourageait  dans 
leurs  soufTrances  par  ses  exhortations  et  par  le  chant  des  psaumes. 
De  la  Bohème  il  passa  avec  un  autre  régiment  dans  la  Hesse  et  la 
Thuringe;  puis,  a  la  fin  de  la  guerre,  il  se  retira  à  Louisbourg,  et  s'y 
livra  à  des  travaux  d'agriculture.  Peu  de  temps  après,  le  duc  Charles 
de  Wurtemberg  lui  confia  l'inspection  des  jardins  qu'il  venait  de 
faire  établir  près  de  Stuttgardt,  autour  du  riant  château  qu'il  appelait 
sa  Solitude,  Ce  fut  là  que  Gaspard,  revêtu  du  titre  de  major,  estimé 
du  prince,  heureux  des  devoirs  qu'il  avait  à  remplir,  termina  dans 
une  douce  aisance  une  vie  qui  avait  été  souvent  flottante  et  sou- 
vent traversée  par  d'amères  inquiétudes.  C'était  un  homme  d'une 
nature  ferme,  sévère  et  un  peu  rude,  mais  d'un  esprit  droit,  actif  et 
surtout  essentiellement  pratique.  Il  avait  fait  lui-même  en  grande 
partie  son  éducation ,  et  il  a  écrit  sur  la  culture  des  arbres  et  des  jar- 
dins des  livres  qui  ne  sont  pas  sans  mérite.  Quand  son  fils  vint  au 
monde,  il  le  prit  dans  ses  bras,  et  relevant  vers  le  ciel  :  a  Dieu  tout- 
puissant,  s'écria-t-il,  accorde  les  lumières  de  l'esprit  à  cet  enfant, 
supplée  par  ta  grâce  à  l'éducation  que  je  ne  pourrai  lui  donner.  ))  Il 
vécut  assez  pour  jouir  des  succès  littéraires  de  son  fils,  dont  il  avait , 
dans  sa  pauvreté,  salué  la  naissance  avec  une  joie  mêlée  d'une  tendre 
sollicitude.  Un  heureux  jour  pour  le  vieillard  était  celui  où  il  appre- 
nait qu'on  devait  imprimer  à  Stuttgardt  un  nouvel  ouvrage  de  son 
cher  Frédéric.  Le  digne  homme  s'en  allait  aussitôt  chez  l'éditeur,  pre- 
nait le  manuscrit  d'une  main  tremblante ,  et  le  lisait  avec  une  vive 
émotion.  Pour  mieux  comprendre  l'esprit  de  ces  compositions  poé- 
tiques, il  abandonnait  ses  livres  sur  l'agriculture  et  lisait  des  œuvres 
de  littérature,  d'histoire  et  de  critique.  L'amour  paternel  lui  ouvrait 
un  nouveau  monde  d'idées  où  jamais  auparavant  son  ame  simple  et 
peu  rêveuse  n'avait  pénétré.  De  chirurgien  il  était  devenu  jardinier; 
sur  la  fin  de  sa  vie,  de  jardinier  il  se  faisait  littérateur.  11  mourut  en 
1796.  La  lettre  que  Frédéric  écrivit  à  sa  mère  en  apprenant  que  son 
père  n'était  plus  est  le  plus  bel  hommage  rendu  à  sa  mémoire.  «  Quand 
même,  dit-il,  je  ne  songerais  pas  à  tout  ce  que  mon  bon  père  a  été 
pour  moi  et  pour  nous  tous,  je  ne  pourrais,  sans  une  douloureuse 
TOVE  xxiv.  4 


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1 


&0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

émotion ,  penser  à  la  fin  de  cette  vie  laborieuse  et  utile,  si  pleine  de 
droiture  et  dTionneur.  Non,  en  vérité,  ce  n'est  pas  une  petite  chose 
que  de  rester  si  fidèle  à  soi-même  pendant  une  longue  et  pénible 
existence ,  et  de  quitter  le  monde,  à  l'ftge  de  soixante-treize  ans,  avec 
un  cœur  aussi  pur  et  aussi  candide.  Que  ne  puis-je,  au  prix  de  toutes 
ses  douleurs,  finir  ma  vie  aussi  innocemment  qu'il  a  fini  la  sienne! 
car  la  vie  est  une  rude  épreuve,  et  les  avantages  que  la  Providence 
m'a  accordés  sur  lui  sont  autant  de  dons  périlleux  pour  le  cœur  et  la 
vraie  tranquillité.  Notre  père  est  heureux  à  présent,  nous  devons  tous 
le  suivre.  Jamais  son  image  ne  s'efTacera  de  notre  cœur,  et  le  regret 
que  nous  cause  sa  perte  ne  peut  que  nous  lier  plus  intimement  l'un  à 
l'autre.  » 

La  mère  de  Schiller,  Elisabeth  Kodweis,  était  une  Temme  d'une 
nature  tendre  et  pieuse,  qui  tempérait  par  la  sérénité  de  son  esprit  et 
la  douceur  de  ses  manières  ce  qu'il  y  avait  de  trop  rude  et  de  trop 
inflexible  dans  le  caractère  de  son  mari.  Jeune,  elle  manifestait  un 
vif  penchant  pour  la  poésie  et  la  musique.  La  pauvreté  de  ses  parens 
ne  leur  permit  pas  de  lui  donner  une  éducation  qui  répondit  à  ces 
dispositions;  mais  elle  recherchait  avec  avidité  tout  ce  qui  pouvait 
entretenir  en  elle  le  sentiment  poétique,  et  ses  compagnes  la  regar- 
daient comme  une  jeune  flUe  enthousiaste  et  rêveuse.  On  a  conservé 
d'elle  quelques  vers  qu'elle  adressait  à  son  mari  le  jour  du  huitième 
anniversaire  de  leur  mariage.  Traduits  dans  une  autre  langue,  ces 
vers  ne  peuvent  être  regardés  que  comme  l'expression  bien  simple 
d'une  pensée  assez  commune;  mais,  dans  l'original,  ils  sont  remar- 
quables parla  facture  de  la  strophe  et  l'harmonie  durhythme.  «  Oh  1  si 
j'avais,  dit-elle,  trouvé  dans  la  vallée  des  vergissmeinnitch  et  des  roses, 
je  t'aurais  tressé  avec  ces  fleurs ,  pour  cette  année,  une  couronne  plus 
belle  encore  que  celle  du  jour  de  notre  mariage. 

«  Je  m'afflige  de  voir  le  froid  empire  du  nord.  Chaque  petite  fleur 
se  glace  au  sein  de  la  terre  refroidie;  mais  ce  qui  ne  se  glace  pas, 
c'est  mon  cœur  aimant,  qui  est  à  toi,  qui  partage  avec  toi  les  joies  et 
les  douleurs.  y> 

Nul  doute,  dit  M.  G.  Schwab,  qui  le  premier  a  cité  ces  vers,  que 
Schiller  ne  dut  le  sentiment  de  la  forme  poétique  à  sa  mère  et  aux 
livres  choisis  dont  elle  faisait  sa  lecture  habituelle.  —  Il  lui  devait  aussi 
les  dispositions  pieuses  qui,  dès  ses  plus  jeunes  années,  se  manifestè- 
rent en  lui.  Jusqu'à  l'âge  de  quatre  ans,  il  resta  avec  elle  à  Marbach;  son 
père  était  alors  retenu  à  l'armée  par  la  guerre  de  sept  ans,  et  la  pauvre 
mère  soignait  avec  une  touchante  tendresse  Fenfent  qui  était  venu 


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SCHILLER.  51 

aa  inonde  avec  une  constftution  délicate,  et  qui  souvent  tombait  ma- 
lade. En  1763,  Gaspard  Schiller  rentra  dans  sa  patrie;  deux  ans  après, 
il  alla  occuper  à  Lorcb,  sur  la  frontière  du  Wurtemberg,  le  poste  de 
capitaine  de  recrutement.  Ce  fut  là  que  Frédéric  c(Hnmença  ses 
études.  Un  digne  pasteur,  nommé  Moser,  lui  enseigna  les  élémens 
du  grec  et  du  latin  (1).  Sa  mère,  qui,  deux  années  auparavant,  lui 
avait  appris  à  lire  et  à  écrire ,  continuait  en  même  temps  ses  douces 
leçons.  TanC6t  elle  lui  racontait  une  histoire  biblique  que  Fenfant 
écoutait  avec  une  religieuse  émotion  ;  tantôt  elle  le  distrayait  par 
une  de  ces  naïves  et  charmantes  traditions  dont  le  peuple  allemand 
a  si  bien  gardé  la  mémoire;  tantôt  enfin  elle  lui  faisait  lire  les  plus 
beaux  passages  de  ses  poètes  favoris,  les  vers  soleiutels  de  la  Mes- 
iiade,  dont  les  trois  premiers  chants  venaient  de  paraître,  les  can- 
tiques de  Gberard ,  les  fables  de  Gellert.  Quelquefois  aussi  elle  remon- 
tait avec  lui  vers  une  époque  plus  reculée,  et  lui  faisait  faire,  pour 
ainsi  dire,  un  cours  de  littérature,  en  lui  apprenant  à  connaître  les 
poètes  d*une  autre  école,  en  htt  indiquant  leurs  qualités  et  leurs  dé- 
fauts, n  n'est  pas  rare  de  trouver  en  Allemagne  des  femmes  d*une 
condition  obscure  qui,  n'ayant  jamais  reçu  que  les  plus  simples  élé- 
mens d'instruction,  se  développent  elles^nêmcs  dans  le  cours  de  leur 
vie  paisible  et  retirée,  et  parviennent,  par  la  lecture,  à  se  former  le 
goût,  à  acquérir  des  connaissances  littéraires  étendues,  d'autant  plus 
douces  à  observer  qu'elles  sont  presque  toujours  alliées  à  une  grande 
modestie,  et  complètement  dégagées  de  tonte  prétention  et  de  toute 
pédanterie.  La  mère  de  Schiller  était  une  de  ces  femmes.  Les  dieux 
du  foyer  domestique  lui  avaient  révéh;  dans  les  heures  de  repos  du 
dimanche,  dans  les  veillées  de  l'hiver,  l'aimable  savoir  que  d'autres 
vont  inutilement  chercher  dans  l'ambitieux  travail  des  écoles. 

Tandis  que  les  leçons  classiques  du  prêtre  et  les  enseignemens 
maternels  exerçaient  ainsi  de  bonne  heure  l'intelligence  du  jeune 
Frédéric,  l'amour  de  la  nature,  cette  source  adorable  de  tant  de 
nobles  pensées,  de  tant  de  salutaires  émotions,  s'éveillait  dans  son 
coeur.  Des  riantes  et  fraîches  vallées  du  Necker  qui  entourent  la  jolie 
ville  de  Marbach,  il  se  trouvait  tout  à  coup  transporté  dans  une  con- 
trée d'un  aspect  sévère  et  imposant.  Le  village  de  Lorcb  est  bâti  au 
bord  d'une  plaine  silencieuse  entourée  de  pins,  au  pied  d'une  colline 
parsemée  de  grands  arbres  au  feuillage  sombre  et  couronnée  par  les 

(!)  C'est  sans  doute  pour  rendre  hommage  à  son  premier  mattre  que  Schiller  a 
donné  W  nom  de  Moser  aa  pastear  qni  figure  dans  Uê  Brigands, 


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S2  BSYUB  HS  DBUX  ll<MfI«S. 

mon  d'un  clottre.  Derrière  cette  colUiie  s*éiève  nne  chaine  de  mon-» 
tagnes  qui  donnent  à  ce  romantique  paysage  un  caractère  gran- 
diose ,  et  dans  le  cloitre  sont  les  tombeaux  des  Hobenstauien.  L'his- 
toire d'une  époque  féconde  en  traditions  poétiques,  en  traditions 
chevaleresques,  l'histoire  d'une  race  héroïque,  ardente,  ^rieuse ^ 
non  moins  célèbre  par  ses  revers  que  par  ses  succès,  était  \èt  à  côté 
d'une  nature  agreste  et  primitive.  Quel  vaste  champ  pour  une  jeune 
imagination  qui  commençait  à  prendre  l'essor!  Frédéric  aimait  à 
errer  sous  le  mélancolique  ombrage  de  ces  forêts  de  sapins,  à  gravir 
au  sommet  de  la  colline,  à  s'asseoir  pensif  au  pied  des  murs  du 
cloître.  Son  ame  se  dilatait  dans  ces  émotions  intimes  et  char- 
mantes, inconnues  de  tous  ceux  qui  n'ont  jamais  habité  que  l'en- 
ceinte des  villes,  dans  ce  bonheur  de  voir  et  d'admirer  tout  ce  que 
l'enfant,  avec  sa  naïve  spontanéité  d'impressions,  comprend  bien 
mieux  que  l'homme  avec  sa  réflexion  et  son  esprit  d'analyse,  toutes 
ces  grandes  et  riantes  images  d'un  beau  jour  qui  se  lève  sur  la  mon- 
tagne, d'une  vallée  qui  s'épanouit  connue  une  corbeille  de  fleurs  aux 
rayons  du  soleil,  et  ce  jeu  d'ombre  et  de  lumière  qui  tour  à  tour  voile 
ou  éclaire  les  profondeurs  de  la  forêt,  et  cette  vie  mystérieuse  des 
plantes  qui  s'élèvent  jusque  sur  les  flancs  décharnés  du  roc  sauvage  ^ 
et  ces  milliers  d'êtres  qui  tourbillonnent  dans  l'air,  flottent  sur  les 
eaux,  se  baignent  dans  une  goutte  de  rosée  ou  s'égarent  sur  un  brin 
d'herbe. 

Souvent  aussi,  le  père  de  Frédéric  le  conduisait  dans  le  camp  où 
il  devait  se  rendre  à  difTérentes  époques  pour  assister  aux  manœuvres, . 
ou  dans  quelque  vieux  ch&teau  des  environs  dont  il  lui  racontait  l'his- 
toire, et  chacune  de  ces  excursions  était  pour  l'enfant  une  source 
abondante  de  souvenirs.  Les  émotions  de  l'enfance  ont  des  suites 
infinies.  Pareilles  à  ces  ruisseaux  limpides  de  la  Suisse  qui  coulent 
inaperçus  sous  des  toufTes  de  gazon  et  des  rameaux  d'arbres,  elles 
poursuivent  discrètement  leur  cours  au  dedans  de  notre  ame ,  elles 
se  cachent  sous  nos  préoccupations  nouvelles;  mais  un  mot  échappé 
au  hasard,  un  son  fugitif,  un  point  de  vue  accidentel  les  dévoile  par 
un  charme  soudain,  les  fait  revivre  à  nos  yeux,  et  nous  replace  sous 
leur  empire.  Qui  sait  si  l'histoire  dramatique  des  Hohenstaufen,  ra- 
contée à  Schiller  sur  le  tombeau  même  de  cette  famille  de  chevaliers 
et  d'empereurs,  n'imprima  pas  de  bonne  heure  à  son  insu  une  ten- 
dance particulière  à  son  esprit,  et  si  les  sensations  qu'il  puisa  tout 
jeune  dans  son  ardent  amour  pour  la  nature  n'agirent  pas  plus  tard 
sur  sa  destinée.  «  Oh!  qu'on  est  bien  ici  I  s'écriait-il  un  jour  qu'il  se 


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SCHILLER.  63 

troayait  seul  avec  un  de  ses  camarades  dans  la  forêt  de  Lorcb.  Je  re- 
ooncerais  volontiers  à  tout  ce  que  je  possède ,  plutôt  qu*à  la  joie  que 
j'éprouve  sous  ces  beaux  arbres  verts.  »  Au  même  instant,  comme 
pour  sanctionner  son  vœu,  un  pauvre  enfant  s'avance  couvert  de 
haillons  et  courbé  sous  le  poids  d'un  lourd  fagot.  Frédéric  court  à 
lui,  le  regarde  avec  une  tendre  piUé,  et  lui  donne  tout  ce  qu'il  a 
dans  ses  pocbes,  jusqu'à  une  vieille  monnaie  d'argent  dont  son  père 
loi  avait  fait  cadeau  le  jour  anniversaire  de  sa  naissance. 

Une  autre  fois  il  était  sorti  par  une  chaude  journée  d'été.Vers  le 
soir,  des  nuages  épais  s'amoncèlent  dans  le  ciel,  l'éclair  luit,  la  tem- 
pête éclate,  et  Frédéric  ne  paraît  pas.  Ses  parens  alarmés  courent  de 
cêté  et  d'autre  à  sa  poursuite,  et  son  père  le  trouve  tranquillement 
assis  sur  l'un  des  arbres  les  plus  élevés  de  la  colline.  —  Que  fais-tu 
donc  là,  s'écrie-t'il,  malheureux  enfant? — Je  voulais  savoir,  répond 
Frédéric ,  d'où  venait  le  feu  du  ciel. . 

Toutes  ces  émotions  d'une  vie  passée  dans  les  champs  ou  au  foyer 
de  famille,  toutes  ces  études  faites  sous  la  direction  de  sa  mère  ou  du 
pasteur  Moser,  s'alliaient  en  lui  à  un  vif  sentiment  de  religion  et  de 
piété.  Déjà,  quand  on  l'interrogeait  sur  ce  qu'il  deviendrait  un  jour, 
il  déclarait  qu'il  se  ferait  prêtre,  et,  dans  son  ardeur  enfantine  pour 
l'état  sacerdotal,  il  lui  arrivait  souvent  de  monter  sur  une  chaise,  le 
corps  enveloppé  d'un  tablier  en  guise  de  surplis,  et  de  faire  sur  un 
texte  de  la  Bible  des  sermons  auxquels  il  voulait  qu'on  prêtât  une 
sérieuse  attention,  et  qui ,  s'il  faut  en  croire  les  biographes  allemands. 
De  manquaient  pas  d'une  certaine  logique. 

Cependant  la  position  de  ses  parens  était  alors  fort  pénible  et  deve- 
nait de  jour  en  jour  plus  intolérable.  En  sa  qualité  d'ofQcier  de  recru- 
tement,  son  père  devait  recevoir  chaque  mois  une  solde  de  19  florins 
(environ  ^7  francs]!  et,  pendant  trois  années  de  suite,  il  ne  toucha 
pas  un  denier  de  ce  modique  traitement.  Pour  pouvoir  subsister,  il 
vendit  pièce  par  pièce  son  petit  patrimoine,  il  invoqua  l'assistance  de 
ses  parens  et  amis;  mais  enfin,  hors  d'état  de  soutenir  plus  long-temps 
cette  situation ,  il  s'adressa  directement  au  grand-duc ,  qui ,  ayant  re- 
connu la  validité  de  ses  titres,  le  fit  incorporer  dans  la  garnison  de 
Louisbourg,  et  lui  fit  remettre  l'arriéré  de  sa  solde.  A  Louisbourg, 
Frédéric  fut  placé  sous  la  direction  d'un  professeur  de  latin  nonmié 
Jahn,  homme  dur  et  froid,  qui  le  premier  lui  fit  sentir  les  rigueurs 
d'une  vie  de  discipline  et  l'amertume  du  fruit  scolastique.  De  joyeux 
et  confiant  qu'il  était  dans  son  heureuse  retraite  de  Lorch ,  l'enfant 
devint,  sous  la  férule  de  ce  nouveau  maître,  timide  et  contraint. 


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ak  REVUE  DBS  INEUX  MONDES. 

Toutefois  il  iedsaft  des  progrès  assex  notables;  il  désirait  toi^ows^ 
devenir  prêtre,  et  il  subissait  réguUèreiDeDt  les  exameM  imposés  à 
ceax  qui  voulaient  quitter  le  gymase  pour  entrer  dans  les  écoles 
spéciales  de  théologie.  En  1769,  à  la  suite  d'un  de  ces  exasMns,  H 
fiit  noté  ainsi  :  Puer  bonœ  speiy  quem  nihU  impedit  quominws  wêer 
poientes  kujus  awU  rKipiafw, 

Ce  fut  à  LouislMHirg  que  Schiller  assista ,  pour  la  première  fois,  i 
une  représentation  théâtrale.  On  jouait  un  de  ces  fades  opéras  nrf-- 
thologiques  imités  de  ceux  de  Vereailles;  mais  l'éclat  des  décorations, 
le  costume  des  acteurs,  la  musique,  produisn*ent  sur  Fenfent,  qui 
jonais  n'avait  rien  imaginé  de  semblable,  une  profonde  impression. 
Dès  oe  moment,  il  abandonna  ses  jeux  habituels  pour  dresser  un 
théètre  oè  il  faisait,  comme  Goethe,  mouvoir  des  marionnettes*. 
(Test  de  Lonisboorg  aussi  que  date  sa  première  inspiration  poé- 
tique. Un  jour  qu'il  avait  récité  pins  couranunent  encore  que  de^oou- 
tume  sa  leçon  de  catéchisme,  son  maître  lui  donna  deux  kreuzers  (nn 
peu  BMiittS  de  daix  sois).  Un  de  ses  camarades  reçut  la  même  récom>' 
pense.  Fiers  de  leurs  succès ,  riches  de  leur  petit  trésor,  tous  deux  se 
réunirent  comme  des  hommes  dignes  de  marcher  ensemble,  associè- 
rent leur  fortune  et  résolurent  d'aller  gaiement  la  dépenser  dans  une 
ferme.  Us  airivent  au  hameau  voisin,  ils  montrent  leurs  quatre 
kreuzers  et  demandent  du  lait;  mais  le  fermier  ne  jugea  point  à  propos 
de  so  déranger  pour  une  telle  somme,  et  les  renvoya  impitoyaMe- 
meut.  Us  contimMut  leur  route,  ils  entnent  dans  une  ai^re  maison, 
où  on  leur  sert  du  lait  et  des  fruits  en  abondance.  En  retournant  à 
Louisbourg,  les  deux  enfens  s'arrêtèrent  sur  une  colline  d'où  l'on 
apercevait  les  deux  fermes  où  ib  avaient  passé.  Là ,  dans  le  sentiment 
de  sa  déception  et  de  sa  reconnaissance,  le  jeune  Frédéric,  étendant 
la  main,  prononça  en  stances  cadencées  une  imprécation  sur  la  de- 
meure où  leur  prière  avait  été  rejetée,  et  bénit  celle  où  ils  avaient 
reçu  l'hospitalité. 

En  1770,  Gaspard  Schiller  toi  nommé  inspecteur  du  château  de 
Solitude  et  quitta  Louisbourg.  L'enfant  resta  dans  la  maison  de  Xahn. 
Ce  fut  pour  lui  un  douloureux  changement.  Jusque4i  sa  vie  s'était 
écoulée  doucement  au  foyer  de  famille,  et  son  codur  s'était  ouvert 
avec  amour  aux  enseignemens  de  sa  mère.  Il  se  trouva  dès-lors  assa- 
jéti  à  la  volonté  d'un  maître  rude  et  impérieux,  qui  accompagnait  ses 
leçons  d'invectives  et  lui  apprenait  le  catéchisme  à  coups  (te  fouet. 
Sa  seuia  consolation  était  d'aller  de  temps  à  autre  voir  ses  parens 
dans  leur  nonvdle  demeure»  U  continuait  à  se  préparer  à  l'étude  de 


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SCHILLSE.  55 

1»  théologie  et  espérait  bientôt  entrer  dans  une  école  spéciale.  La 
volonté  du  grand-duc  en  disposa  autrement.  Il  venait  de  fonder  une 
sorte  d'académie  militaire.  Pour  la  peupler  de  sujets  distingués,  il  fit 
prendre  des  renseignemens  sur  les  élèves  des  gymnases;  Jahn  lui 
indiqua  le  jeune  Frédéric,  et  le  duc  voulut  Favoir.  Cette  disposition 
du  prince  surprit  douloureusement  le  digne  Gaspard  et  sa  femme, 
qui  avaient  destiné  leur  enfant  à  l'état  ecclésiastique  et  qui  se  réjouis- 
saient de  le  voir  bientôt  suivre  cette  carrière.  Mais  le  souverain  avait 
parlé,  il  fallait  obéir;  Frédéric  entra  à  l'académie  de  Charles  (Karb 
ak€tdemie). 

Pour  faire  mieux  comprendre  la  nouvelle  position  de  Schiller,  et 
les  évènemens  qui  en  furent  la  suite,  il  est  nécessaire  d'expliquer  la 
nature  et  l'organisation  de  cette  école.  Ce  n'était  d'alH)rd  qu'un  éta- 
blissement d'éducation  bien  restreint,  destiné  à  recevoir  quinze  pau- 
vres enfans  de  soldats  qui  apprenaient  la  musique  et  la  danse  pour 
être  ensuite  employés  dans  la  chapelle  ou  dans  les  ballets  de  la  cour. 
Le  duc  Charles  transporta  cet  établissement  à  Stuttgardt ,  et  en  fit 
une  vaste  institution  où  l'enseignement  devait  s'étendre,  si  l'on  ex- 
cepte la  théologie,  à  toutes  les  branches  des  connaissances  humaines. 
On  lui  donna  alors  le  titre  d'académie,  et  elle  fut  ouverte  aux  étran- 
gers. L'esprit  aristocratique  et  militaire  qui  avait  présidé  à  la  fonda- 
tion de  cette  école  éclatait  dans  tout  l'ensemble  de  son  organisation 
et  dans  le  moindre  de  ses  règlemens.  Les  jeunes  gens  admis  dans  cet 
établissement  étaient  divisés  en  deux  classes  :  les  fils  de  nobles  ou 
d'ofSciers  et  les  fils  de  bourgeois  ou  de  soldats.  Les  premiers  por- 
taient le  titre  de  cavaliers  y  les  autres  celui  à' élèves.  La  première 
classe  était  en  grande  partie  destinée  à  l'état  militaire,  la  seconde  aux 
beaux-arts  et  aux  arts  mécaniques.  Toute  cette  école  était  conduite 
comme  un  régiment  :  les  maîtres  d'études  étaient  sergens,  les  pro- 
fesseurs officiers,  et  le  gouverneur  était  colonel.  Tous  les  exercices 
se  faisaient  au  son  de  la  trompette  et  du  tambour;  les  élèves,  rangés 
sur  deux  hgnes,  marchaient  par  file  à  droite  ou  par  file  à  gauche,  et 
se  rendaient  ainsi  à  la  salle  d'étude,  à  la  récréation ,  au  dortoir.  Les 
règlemens  étaient  sévères,  et  les  punitions  rudes  :  pour  la  moindre 
infraction  à  la  discipline,  on  infligeait  les  coups  de  plat  d'épée,  la 
schlague,  et  il  n'était  pas  rare  d'entendre  prononcer  l'arrêt  du  chA- 
timent  avec  cette  terrible  formule  :  Que  l'élève  soit  battu  jusqu'à  ce 
que  le  sang  vienne  (1)! 

(1)  G.  Schwab ,  SehûUf»  Leten,  pag.  30. 


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56  REVUE  DES  DEUX  MOlfDES. 

Les  mêmes  ordooDances  qui  prescrivaient  jusque  dans  les  plus 
petits  détails  les  mesures  de  subordination  réglaient  aussi  le  costume 
des  élèves.  Ceux  de  la  seconde  classe  n'étaient  pas  astreints  à  de 
grands  frais  de  toilette  ;  mais  ceux  de  la  première  portaient  un  habit 
bleu  clair,  avec  le  collet,  les  revers  et  les  pareroens  de  pluche  noire, 
des  culottes  blanches,  un  petit  chapeau  à  trois  cornes,  deux  papil- 
lotes de  chaque  côté  et  une  fausse  queue  d'une  longueur  déterminée 
par  les  règlemens.  Il  y  avait  en  outre  un  autre  costume  pour  les  jours 
de  fête,  et,  dans  les  grandes  parades,  les  élèves  de  la  seconde  classe 
devaient  tous  être  en  uniforme  comme  les  cavaliers.  Le  prince  atta- 
chait la  plus  grande  importance  à  ce  ridicule  costume.  On  rapporte 
qu'un  jour,  en  parlant  d'un  élève  dans  l'incroyable  dialecte  mêlé  de 
français  et  d'allemand  qui  régnait  alors  dans  les  cours  d'Allemagne, 
il  lui  rendit  ce  singulier  témoignage  de  satisfaction  :  a  Je  déclare  que 
M....  est  le  meilleur  élève  de  l'établissement  pour  la  conduite  conune 
pour  la  vergetle.  » 

En  sa  qualité  de  fils  d'officier,  Schiller  fut  admis  dans  la  première 
classe.  Il  avait  le  corps  maigre  et  élancé,  le  cou  et  les  bras  longs,  les 
jambes  arquées,  le  visage  pftle,  parsemé,  comme  celui  de  sa  mère,  de 
taches  de  rousseur,  le  nez  fin  et  alongé,  les  lèvres  minces,  le  con- 
tour des  yeux  un  peu  enflammé,  et  les  cheveux  tirant  sur  le  roux. 
Plus  tard,  quand  sa  physionomie  eut  pris  un  caractère  déterminé, 
ou  admirait  l'expression  touchante  de  son  regard,  la  noblesse  de  son 
front,  le  mouvement  énergique  de  ses  lèvres;  mais  alors  il  n'était 
rien  moins  que  beau  et  élégant.  Qu'on  se  représente  l'étrange  aspect 
qu'il  devait  avoir  avec  ses  cheveux  roux  et  ses  jambes  efQlées,  portant 
un  petit  chapeau,  une  queue  et  des  papillotes.  Ce  n'était  là  toutefois 
qu'un  des  moindres  désagrémens  de  sa  nouvelle  situation.  Ce  qu'il 
y  eut  de  douloureux,  de  cruel  pour  lui,  enfant  de  la  nature,  élève 
chéri  d'une  mère  intelligente  et  pleine  de  bonté,  ce  fut  de  se  voir 
placé  sous  le  joug  de  cette  discipline  militaire,  soumis  à  la  baguette 
d'un  sergent,  condamné,  sous  peine  d'une  rude  punition,  à  ne  pas 
s'écarter  d'une  ligne  des  leçons  qui  lui  étaient  prescrites,  obligé 
d'avoir  recours  à  la  ruse,  à  la  dissimulation ,  pour  écrire  une  lettre  à 
un  ami ,  ou  lire  un  autre  livre  que  ses  livres  d'étude.  Toute  sa  nature 
de  jeune  homme  libre,  poétique,  enthousiaste,  se  révolta  contre  ce 
régime  rigoureux  et  pédantesque.  Son  imagination,  grossissant  en- 
core tout  ce  qui  choquait  ou  fatiguait  sa  pensée,  donna  le  nom  d'es- 
clavage à  ce  que  d'autres  n'auraient  peut-être  appelé  qu'une  rigide 
contrainte,  et  dès  ce  moment  il  amassa  dans  son  cœur  cette  haine 


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SCmLLBR.  57 

profonde  de  la  servitude  qu'il  a  si  souvent  et  si  énergiquement  ex- 
primée dans  ses  drames.  Six  mois  après  son  entrée  à  Técole,  il  écrivait 
an  fils  du  pasteur  Moser,  qui  était  devenu  son  ami,  et  lui  racontait 
d'un  ton  douloureux  à  quelles  lois  il  était  assujéti.  Quelques  mois 
plus  tard,  il  lui  dit  :  «  Tu  crois  que  je  suis  enchaîné  à  cette  sotte 
routine  que  nos  inspecteurs  regardent  comme  une  honorable  mé- 
thode? Non;  aussi  long-temps  que  mon  esprit  pourra  prendre  l'es- 
sor, nuls  liens  ne  le  feront  fléchir.  Pour  ^homme  libre,  l'image  seule 
de  l'esclavage  est  un  odieux  aspect;  et  il  devrait  regarder  patiem- 
ment les  chaînes  qu'on  lui  forge!...  0  Charles,  le  monde  que  nous 
portons  dans  notre  cœur  est  tout  autre  que  le  monde  réel  !  Nous  con- 
Daissions  Tidéal  et  non  pas  le  positif.  Souvent  je  me  révolte  quand  je 
me  vois  menacé  d'une  punition  pour  un  fait  dont  tout  mon  être 
atteste  l'innocence.  » 

Tout  en  souCTrant  amèrement  du  genre  de  vie  qu'il  menait  à  l'école, 
Schiller  étudiait  avec  zélé,  et  faisait  de  rapides  progrès  dans  l'étude 
du  français,  de  la  géographie,  de  l'histoire  et  surtout  de  la  philoso- 
phie; il  n'en  était  pas  de  même  de  la  jurisprudence  qui  devait  être  sa 
partie  spéciale.  Il  était ,  sous  ce  rapport,  en  arrière  de  tous  ses  cama- 
rades, et  ses  professeurs  en  droit  n'avaient  de  lui  qu'une  très  médiocre  • 
opinion  ;  mais  le  duc,  plus  clairvoyant,  l'avait  deviné  :  Laissez-le  aller, 
disait-il,  on  en  fera  quelque  chose. 

Frédéric  suivait  depuis  environ  un  an  les  cours  de  jurisprudence, 
lorsque  le  duc,  qui  examinait  sans  cesse  et  attentivement  l'état  de 
son  académie,  reconnut  que  le  nombre  des  élèves  en  droit  était  hors 
de  proportion  avec  celui  des  autres  facultés.  Il  essaya  de  le  diminuer, 
et,  par  suite  de  cette  nouvelle  disposition ,  engagea  les  parensde 
Schiller  à  faire  étudier  la  médecine  à  leur  fils.  Ils  reçurent  à  regret 
cette  invitation,  car  la  jurisprudence  leur  offrait  une  perspective  plus 
brillante  que  la  médecine ,  mais  ils  étaient  dans  la  dépendance  absolue 
du  prince,  et  ils  obéirent;  Frédéric  partageait  leurs  regrets  et  leurs 
préventions.  Cependant  il  ne  tarda  pas  à  apporter  dans  ses  nouveaux 
devoirs  un  zèle  et  une  application  qu'il  n'avait  jamais  manifestés 
dans  l'étude  du  droit.  Il  commençait  à  pressentir  sa  destinée  de  poète 
dramatique,  et  il  lui  semblait  que  la  physique,  la  physiologie,  Tana- 
tomie,  ne  lui  seraient  pas  inutiles  dans  la  conception  de  ses  tragédies. 
Plus  tard,  il  disait  aussi  que  le  poète  devait  avoir,  en  dehors  de  ses 
travaux  favoris,  une  science  spéciale,  une  carrière  à  suivre,  n'im- 
porte laquelle.  «Je  crains  depuis  long-temps,  écrivait-il  à  un  de 
ses  amis,  et  non  pas  sans  raison ,  que  mon  feu  poétique  ne  s'éteigne, 


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5S  REVUE  IffiS  DEUX  MONDES. 

si  la  poésie  doit  être  mon  mriqoe  moyen  de  subsistance,  tandis  qu'elle 
aora  pour  moi  sans  cesse  de  noaveaox  attraits,  si  elle  ne  devient  pas 
mie  obligation ,  si  je  ne  loi  consacre  que  des  lienres  choisies.  Alors 
toute  ma  force  et  mon  enthousiasme  seront  appliqués  à  la  poésie, 
et  j*espère  que  ma  passion  pour  Fart  se  prolongera  pendant  tout  le 
cours  de  ma  rie.  » 

Animé  par  cet  espoir,  séduit  par  la  pensée  qu*une  contrainte  pas- 
sagère lui  serait  par  la  suite- d*un  grand  secours,  il  r^^hit  de  consa- 
crer exclusifement  toutes  ses  heures  de  travail,  toutes  ses  pensées 
à  la  médecine,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  acquis  dans  cette  science  une 
assez  grande  habileté  pour  pouvoir  la  mettre  en  pratique.  Aussi ,  ne 
tarda-t-il  pas  à  se  distinguer  entre  tous  ses  condisciples,  et  il  écrivit  à 
deux  années  de  distance  deux  thèses.  Tune  sur  la  physiologie,  Taytre 
sur  les  rapports  de  la  nature  animale  avec  la  nature  morale  de  l'honmie, 
qui,  toutes  deux,  lui  firent  beaucoup  d'honneur. 

Mais,  en  se  promettant  de  se  dévouer  sans  réserve  à  la  médecine, 
le  jeune  étudiant  s'exagérait  à  lui-même  sa  propre  force.  Enfant ,  il 
avait  été  conduit  par  sa  mère  dans  le  monde  poétique ,  il  avait  respiré 
l'air  de  ces  régions  enchantées ,  il  avait  vu  s'ouvrir  devant  lui  ces 
'  horizons  dorés  de  la  pensée  humaine.  Toutes  ces  images  vivaient 
encore  dans  son  esprit,  et,  à  chaque  in^nt,  la  lecture  d'un  livre, 
l'entretien  d'un  ami  les  faisaient  reparaître  à  ses  yeux  plus  éclatantes 
et  plus  belles.  Quelle  que  fût  la  rigidité  du  cordon  militaire  établi  au- 
tour de  l'académie,  les  élèves  n'étaient  pourtant  pas  tellement  retran- 
chés de  la  vie  sociale,  qu'ils  n'entendissent  parier  d'un  livre  nouveau , 
d'un  succès  littéraire.  En  dépit  des  officiers  et  des  sergens,  ces  livres 
étaient  introduits  dans  l'enceinte  classique,  on  les  lisait  à  la  dérobée, 
on  les  cachait  aux  regards  des  surveillans  sous  quelque  estimable 
traité  de  droit  ou  de  médecine,  et  ils  passaient  de  main  en  main. 
Cétait  le  temps  où  la  littérature  allemande  brisait  ses  vieilles  chaînes 
et  sortait  de  sa  route  craintive  et  routinière  pour  s'élancer  dans  l'im- 
mense espace  qu'elle  devait  parcourir  avec  édat.  T>u  fond  de  leur 
école,  où  ils  étaient  renfermés  comme  dans  un  cloître,  les  jeunes 
disciples  de  la  science  pressentaient  une  nouvelle  ère  et  en  recher- 
chaient avidement  tous  les  indices.  Schiller,  qui  connaissait  déjà  les 
poètes  d'un  autre  temps,  lut  avec  d'autant  plus  de  fruit  les  produc- 
tions récentes,  car  alors  il  s'établissait  dans  son  esprit  une  compa- 
raison entre  Tépoque  ancienne  et  l'époque  naissante,  et,  en  voyant 
d'où  l'on  était  parti,  U  comprenait  mieux  ou  l'on  pouvait  aller.  Gaietz 
de  Berlichingen  etWeriher,  qui  venaient  de  paraître,  produisirent  sur 


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SCHILLn.  50 

loi  une  nve  impression  ;  les  œuvres  de  critique  et  les  diurnes  de  Les- 
siog  furent  une  de  ses  études  Givorites.  Un  jour,  il  entendit  réciter 
à  un  de  ses  professeurs  un  passage  de  Shakspeare ,  et  ce  passage 
l'ébranla  jusqu'au  fond  de  l'ame.  Dè&*lors,  il  n'eut  point  de  repos 
qu'il  ne  se  fôt  procuré  les  œuvres  complètes  du  poète  anglais;  un 
de  ses  amis  lui  donna  la  traduction  de  Wieland  ;  il  la  lut  avec  avidité, 
et  la  relut  encore ,  et  y  revint  sans  cesse.  Ses  amis  disent  qu'elle  agit 
puissamment  sur  lui,  et  décida  de  sa  vocation.  Le  jugement  qu'il 
portait  plus  tard  sur  ce  grand  poète  est  curieux  à  noter.  0  Lorsque, 
tout  jeune  encore,  j'appris,  dit-il»  à  connaître  Shakspeare,  je  fus 
révolté  de  la  froideur,  de  l'insensibilité  qui  lui  permettent  de  plai- 
santer au  HUilieu  du  plus  grand  enthousiasme.  Habitué  par  l'étude 
des  nouveaux  poètes  à  chercher  de  prime-abord  le  poète  dans  ses 
œuvres,  à  rencontrer  son  cœur,  à  réfléchir  conjointement  avec  lui 
sur  le  sujet  qu'il  traite ,  c'était  pour  moi  une  chose  insupportable  de 
ne  pouvoir  ici  le  saisir  nulle  part  :  il  était  déjà  depuis  plusieurs  années 
l'objet  de  mon  admiration ,  de  mes  études ,  et  je  n'aimais  pas  encore 
son  individualité.  Dans  ce  temps-là,  je  n'étais  pas  encore  capable  de 
comprendre  la  nature  de  première  main.  » 

Outre  ces  œuvres  de  poète ,  Schiller  lisaR  aussi  assidûment  qu'il 
le  pouvait  des  livres  d'histoire,  entre  autres  Plutarque,  des  livres  de 
philosophie,  et  il  étudiait  sa  langue  dans  la  traduction  de  le  Bible  de 
Luther,  cet  admirable  monument  de  la  langue  allemande. 

Ainsi,  toujours  séduit  par  l'attrait  des  idées  poétiques  et  détourné  à 
chaque  instant  des  études  spéciales  qui  lui  étaient  prescrites,  Schiller 
finit  par  vouloir  aussi  prendre  part  a  cette  vie  littéraire  qui  lui  appa- 
raissait de  loin ,  a  travers  les  barrières  de  l'école,  comme  une  vaste  et 
riante  contrée  à  travers  les  fenêtres  d'une  prison.  11  s'associa  avec 
quelques-uns  de  ses  camarades  qui  avaient  les  mèoaes  penchans  que 
loi,  et  ils  formèrent  une  sorte  de  concile  académique  où  l'on  discu- 
tait gravement  sur  les  questions  -d'art  et  de  poésie  et  sur  les  titres 
réels  des  écrivains  les  plus  illustres.  Dans  leur  jeune  et  naïve  ambi- 
tion ,  les  membres  de  ce  petit  congrès  n'aspiraient  à  rien  moins  qu'à 
sortir  de  l'école  avec  des  œuvres  qui  étonneraient  le  monde.  L'un 
d'eux  devait  écrire  un  roman  à  la  Werther,  un  autre  un  drame  lar^ 
noyant,  un  troisième  une  tragédie  chevaleresque  dans  le  genre  de 
QœU  de  Berlichingen.  Quant  à  SchiU^,  il  cherchait  un  sujet  de  pièce 
dramatique,  et  il  disait  parfois  en  riant  qu'il  donnerait  bien  son  der- 
nier habit  et  sa  dernière  chemise  pour  le  trouver.  Il  crut  le  découvrir 
.dans  le  récit  du  suicide  d'un  étudiant,  et  écrivit  un  drame  intitulé 


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flO  RBTUB  DKS  DBUX  HOlfDBS. 

VÉtudiant  de  Nassau,  dont  il  n'est  rien  resté.  Plus  tard  il  en  fit  un 
autre,  dont  Cosme  de  Médicis  était  le  principal  personnage,  et  qui  a 
été  détruit  comme  le  premier.  Ses  amis  disent  qu'il  y  avait  là  plu- 
sieurs scènes  vraiment  dramatiques  et  des  passages  très  remarquables. 

Tout  en  composant  ainsi  des  plans  de  tragédie,  Schiller  s'essayait 
dans  un  autre  genre.  La  plus  ancienne  composition  qui  nous  ait  été 
conservée  de  lui  est  une  ode  intitulée  le  Soir,  C'est  une  œuvre  de 
souvenir  plutôt  que  d'inspiration  première,  une  sorte  de  rapsodie 
écrite  sous  l'impressibn  des  lectures  favorites  du  poète.  Le  rédac- 
teur du  Magasin  Sauabe  la  jugea  pourtant  digne  d'être  publiée,  et  y 
ajouta  une  note  ainsi  conçue  :  a  L*auteur  de  ces  vers  est  un  jeune 
homme  de  seize  ans.  Il  nous  semble  qu'il  a  déjà  lu  de  bons  auteurs, 
et  qu'il  pourra  avoir  avec  le  temps  os  magna  sonaiurum.  » 

En  1777,  une  seconde  pièce  de  Schiller  fut  publiée  dans  le  même 
recueil,  et  suivie  de  cette  observation  du  rédacteur  :  «Ces  vers  sont 
d'un  jeune  homme  qui  lit  tout  en  vue  de  Klopstock,  et  ne  voit  et  ne 
sent  que  par  lui.  Nous  ne  voulons  pas  étouffer  son  ardeur,  mais  la 
modérer.  Il  y  a  dans  cette  pièce  des  non-sens,  de  l'obscurité  et  des 
images  outrées.  Si  l'auteur  parvient  à  se  corriger  de  ces  défauts,  il 
pourra  avoir  une  place  assez  distinguée  et  faire  honneur  à  sa  patrie.  )> 

Il  est  de  fait  qu'il  y  avait  dans  cette  nouvelle  composition  moins 
d'originalité  encore  que  dans  la  première.  C'était ,  pour  le  fond  comme 
pour  la  forme,  une  imitation  servile  de  Klopstock.  «  Dans  ce  temps-là, 
dit  plus  tard  Schiller,  j'étais  encore  un  esclave  de  Klopstock.  »  Du 
reste,  la  manière  même  dont  il  travaillait  à  cette  époque  n'annon- 
çait guère  avec  quelle  facilité  il  écrirait  un  jour.  «  Qu'on  ne  s'imagine 
pas,  dit  un  de  ses  amis,  que  ses  premières  poésies  fussent  le  fruit 
d'une  imagination  toujours  riche  et  toujours  abondante ,  ou  l'inspi- 
ration d'une  muse  amie.  Non  pas  vraiment.  Ce  ne  fut  qu'après  avoir 
long-temps  recueilli  et  classé  ses  impressions,  après  avoir  amassé  des 
remarques,  des  idées,  des  images,  après  maint  essai  aiforté  et  anéanti, 
qu'il  parvint,  à  peu  près  vers  l'année  1777,  à  s'élever  assez  haut 
pour  que  des  juges  clairvoyans  pressentissent  en  lui  le  poète  futur, 
plutôt  cependant  d'après  des  observations  assez  minimes  que  d'après 
des  œuvres  importantes.  » 

Cependant  toutes  ces  études  en  dehors  des  devoirs  classiques,  la 
surveillance  rigoureuse  exercée  par  les  maîtres,  la  punition  qui  sui-^ 
vait  de  près  la  menace,  ne  faisaient  que  rendre  plus  odieui  à  Schiller 
le  séjour  de  l'école.  Une  fois  il  avait  projeté  sérieusement  de  s'en- 
fuir; mais  la  crainte  que  le  mécontentement  du  duc  ne  rejaillit  sur 


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SCHILLER.  61 

ses  parens  le  retint,  et  il  resta.  II  resta  ponr  être  sans  cesse  en  4utte 
EYec  loi-mênie,  pour  subir  ce  rude  combat  des  désirs  de  l'ame  aux 
prises  a^ec  la  nécessité  matérielle.  S'il  voulait  lire  un  autre  livre  que 
ceax  qui  étaient  prescrits  par  les  règlemens,  il  fallait  qu'il  se  réfu- 
giât dans  le  coin  le  plus  obscur  de  sa  chambre  à  coucher,  qu'il  se  ca- 
chât dans  le  jardin ,  derrière  un  arbre.  Pour  pouvoir  écrire  ses  vers, 
il  en  était  de  même;  pour  les  communiquer  à  ses  camarades,  il  en 
était  de  même  aussi.  Quelquefois  il  feignait  d'être  malade.  Alors  il 
lui  était  permis  d'avoir  le  soir  une  lampe  près  de  son  lit,  et  je  laisse 
à  penser  quelle  joie  c'était  pour  le  pauvre  étudiant  altéré  de  science 
et  de  poésie  de  pouvoir  lire  à  son  aise ,  et  sans  crainte  d'être  arrêté 
aux  plus  beaux  passages,  ses  livres  favoris.  Mais  tous  ces  innocens 
artifices  d'une  jeune  ame  contrainte  et  arrêtée  dans  ses  penchans 
échouaient  encore  devant  l'incessante  surveillance  d'un  maître  d'é- 
tudes. Un  jour  un  des  camarades  de  Schiller  le  trouva  assis  tout  seul 
dans  sa  chambre  et  pleurant  ;  on  venait  de  lui  enlever  son  Shakspeare 
et  tous  ses  autres  livres  de  littérature. 

Ce  fut  dans  les  sentimens  de  révolte,  de  colère,  de  résignation 
forcée,  où  le  jetaient  sans  cesse  les  habitudes  de  l'école,  qu'il  écrivit 
ses  Brigands,  Le  fait  principal  était  emprunté  au  Magasin  Souabe^ 
qui  racontait  l'histoire  d'un  vieillard  délivré  par  le  fils  qu'il  avait 
repoussé  loin  de  lui.  Chaque  scène  de  ce  drame  terrible  était  le 
résultat  (Tone  imagination  ardente  péniblement  réprimée,  d'un  sen- 
timent de  haine  profond  pour  toute  espèce  de  contrainte,  de  servi- 
tude, d'une  foule  d'idées  étranges,  exagérées,  sur  l'état  d'une  société 
où  il  n'avait  jamais  vécu,  et  d'un  génie  puissant  qui  devinait  une 
partie  des  choses  qu'il  n'avait  jamais  éprouvées,  et  donnait  à  celles 
qu'il  rêvait  la  vie,  le  mouvement,  la  réalité.  Cinq  à  six  ans  après, 
l'auteur,  examinant  avec  plus  de  calme  cette  première  œuvre  de  jeu- 
nesse, expliquait  parfaitement  les  dispositions  d'esprit  dans  lesquelles 
il  la  composa.  Nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  citer  ses  propres 
paroles.  «J'écris,  dit-il,  comme  un  citoyen  du  monde,  qui  n'est  au 
service  d'aucun  prince.  J'ai  de  bonne  heure  perdu  ma  patrie  pour 
l'échanger  contre  le  vaste  monde  que  je  ne  connaissais  que  par  les 
verres  d'un  télescope.  Une  erreur  de  la  nature  m'a  condamné  à  être 
poète  dans  le  lieu  n)ême  de  ma  naissance.  Le  penchant  pour  la  poésie 
blessait  les  lois  de  l'établissement  où  j'étais  élevé,  et  contrariait  les 
plans  de  son  fondateur.  Pendant  huit  années,  mon  enthousiasme  a 
été  en  lutte  avec  les  règlemens  militaires;  la  passion  pour  la  poésie 
est  ardente  et  forte,  comme  le  premier  amour  :  ce  qui  devait  l'étouffer 


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62  REVUE  DBS  VBVX   MONDES. 

ne  fit  que  loi  doDoer  plus  d'ardeur.  Pour  échapper  à  la  situation  <|ui 
me  torturait,  idod  cœur  s'élauça  vers  ud  inonde  idéal.  Mais  je  ne 
connaissais  pas  le  monde  réel,  dont  j'étais  séparé  par  des  l^arrières 
de  fer;  je  ne  connaissais  pas  les  hommes,  car  les  quatre  cents  créa^ 
tures  qui  m'eAtonraieot  n'étaient  qu'une  même  créature,  une  fidèle 
copje  d'un  seul  et  même  modèle,  dont  la  nature  plastique  se  déga- 
geait solennellement.  Je  ne  connaissais  pas  le  libre  penchant  d'un 
être  qui  s'abandonne  à  lui-même,  car  un  seul  penchant  a  mûri  en 
moi,  et  celui-là  je  ne  veux  pas  le  nommer  à  présent.  Chaque  autre 
force  de  volonté  s'assoupissait,  tandis  que  celle-là  se  développait  con- 
vulsivement. Chaque  particularité,  chaque  image  entrahiante  de  la 
nature  si  riche  et  si  variée,  se  perdaient  dans  le  mouvement  uniforme 
de  l'organisation  à  laquelle  j'étais  soumis.  Je  ne  connaissais  pas  le 
beau  sexe,  car  on  entre  dans  l'établissement  où  j'étais  enfermé, 
avant  que  les  femmes  soient  intéressantes ,  et  l'on  en  sort  quand  elles 
cessent  de  l'être.  Dans  cette  ignorance  des  hommes  et  de  la  destinée 
des  hommes,  la  ligne  de  démarcation  entre  Tange  et  le  démon  de- 
vait nécessairement  échapper  à  mon  pinceau.  Il  devait  produire  un 
monstre,  qui  par  bonheur  n'a  jamais  existé  dans  le  nfK)nde,  et  que 
je  voudrais  seulement  perpétuer  comme  l'exemple  d'une  création 
enfantée  par  l'alliance  monstrueuse  de  la  subordination  et  du  génie. 
Je  veux  parler  des  lirigands.  Cette  pièce  a  paru.  Le  monde  m(M3l  tout 
entier  accuse  l'auteur  d'avoir  offensé  sa  majesté.  Le  dîmat  sous 
lequel  cette  œuvre  a  reçu  le  jour  est  sa  seule  justification.  De  toutes 
les  innombrables  récriminations  soulevées  par  ies  Brigands j  une  seule 
me  touche  :  c'est  que  j'aie  osé  peindre  les  hommes  deux  années 
avant  d'en  avoir  rencontré  aucun  (1).  » 

Cette  pièce  fut  écrite  à  la  dérobée  comme  les  autres  essais  de 
Schiller,  et  lue  par  fragmens  à  ses  amis,  qui  l'accueillirent  avec  en- 
thousiasme. Elle  était  terminée  quand  l'auteur  quitta  l'écolç  pour 
entrer  dans  le  régiment  Ange,  en  qualité  de  chirurgien.  Il  avait 
alors  vingt-un  ans. 

Sa  nouvelle  position  n'était  rien  moins  que  brillante.  Ses  appmn^ 
temens  ne  s'élevaient  pas  à  phis  de  18  florins  (45  francs)  par  mois. 
Il  était  astreint  à  une  régularité  de  service  très  rigide  ;  il  fallait  en 
outre  qu'il  assistât  aux  revues,  aux  parades,  et  il  faisait  une  assez 
triste  figure  avec  son  uniforme  prussien,  ses  cheveux  roulés  de  chaque 
côté  et  sa  longue  queue.  Mais  pour  la  première  fois  il  entrait  dans  ce 

(1)  tOkMniickt  ThoUa  (  17Si). 


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SCHILLBR.  63^ 

monde  qu'il  avait  si  souvent  appelé  dé  tous  ses  vœux;  il  était  libre, 
et  le  premier  usage  qu'il  fit  de  sa  liberté  effraya  ceux  qui  Taimaient. 
Affranchi  tout  à  coup  de  la  rude  contrainte  qu*il  avait  subie  pendant 
tant  d'années,  il  se  laissa  prendre  aux  premières  séductions  de  la  vie. 
n  passa  avec  l'emportement  de  sa  nature  fougueuse  d'un  extrême  à 
l'autre,  de  la  servitude  à  la  licence.  Par  malheur  pour  lui ,  il  demeu- 
rait avec  ua  jeune  lieutenant  dont  le  cœur  était  depuis  long-temps 
vicié  par  une  conduite  fort  irrégulière.  Cet  homme  n'eut  pas  de  peine 
à  s'emparer  de  l'esprit  inexpérimenté  de  Schiller,  et  il  exerça  sur 
lui  une  fatale  influence.  Dans  la  même  maison  demeurait  la  veuve 
d'un  officier  qui  n'était  plus  ni  jeune  ni  jolie,  et  dont  la  réputation 
était  en  outre  fort  équivoque.  Mais  c'était  la  première  femme  que  le 
poète  rencontrait  sur  sa  route,  une  réalité  à  la  suite  d'un  long  rêve, 
une  image  vivante  après  tant  d'images  vagues  et  indécises  qui  avaient 
passé  comme  des  ombres  fugitives  dans  sa  pensée.  Schiller  se  pro- 
sterna à  ses  pieds  dans  toute  la  ferveur  d'un  premier  amour,  l'adora 
et  la  chanta.  Ce  fut  elle  à  qui  il  donna  le  nom  de  Laure;  c'était  à  elle 
qu'il  adressait  ces  odes  rêveuses  et  idéales  où  les  grandes  images  de 
la  destinée  humaine  et  de  la  nature  se  mêlent  à  l'expression  enthou- 
siaste de  l'amour.  Si  cette  femme  comprit  et  apprécia  une  telle  exal- 
tation ,  c'est  ce  que  nous  ne  saurions  dire.  A  en  croire  le  témoignage  ' 
des  amis  de  Schiller,  ce  premier  amour  était  purement  platonique  et 
ftit  toujours  contenu  dans  les  bornes  du  respect. 

L'entrainement  funeste,  les  folles  dissipations  du  jeune  chirurgien 
forent  heureusement  de  courte  durée.  Près  de  cette  belle  et  dange- 
reuse ville  de  Stuttgardt  qui,  comme  une  courtisane,  attirait  dans  ses 
perfides  séductions  l'ame  candide  et  crédule  de  Schiller,  s'élevait  la 
douce  retraite  de  Solitude.  Près  des  écueils  où  il  avait  lancé  témérai- 
rement sa  barque  fragile  était  le  foyer  de  famille  avec  la  tendre  remon- 
trance et  le  doux  enseignement  de  Tamour  maternel.  Ce  fut  là  ce  qui 
le  sauva.  Il  s'était  jeté  avec  impétuosité  au-devant  de  toutes  les  émo- 
tions dont  il  était  altéré.  Quelques  jours  de  Calme  passés  au  milieu 
des  siens,  l'aspect  d'une  vie  simple  et  pleine  de  joies  sans  trouble,  de 
désirs  sans  remords,  amortirent  son  ardeur  et  lui  firent  voir  le  péril 
auquel  il  s'était  livré.  Il  s*éloigna  des  relations  blâmables  qu'il  avait 
formées,  et  rentra  dans  la  ligne  de  ses  devoirs. 

Cependant  ces  quelques  mois  passés  dans  le  tourbillon  du  monde 
avaient  dérangé  l'état  de  ses  finances,  et  il  fhut  avouer  qu'un  budget 
de  hb  francs  par  mois  n'est  pas  difficile  à  mettre  en  désordre.  Schiller 
tenait  en  réserve  son  drame;  c'était  la  pierre  de  touche  qu'il  voulait 


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6i  RBVUB  DKS  DEUX  HOITOBS. 

employer  pour  essayer  la  véritable  valeur  de  son  génie.  C'était  là- 
dessus  aussi  qu'il  comptait  pour  réparer  les  brèches  faites  à  son  mo- 
dique revenu.  «  Si  le  poète  souabe  Standlin ,  écrivait-il  à  un  de  ses 
amis,  reçoit  pour  ses  vers  un  ducat  par  feuille,  ne  puis-je  pas  en 
espérer  autant  pour  une  tragédie?  Au-dessus  de  cent  florins,  le  reste 
est  à  toi.  • 

Cent  florins  pour  cette  grande  œuvre  du  jeune  poète  !  En  vérité,  la 
demande  était  modeste.  Ses  amis  qui,  depuis  le  temps  qu'ils  avaient 
passé  avec  lui  à  l'école,  étaient  habitués  à  le  regarder  avec  une  haute 
considération ,  et  qui  étaient  bien  plus  que  Im*  charmés  de  son  drame, 
l'engagèrent  vivement  à  le  mettre  au  jour,  et  voulurent  coopérer  à 
la  publication.  L'un  d'eux  en  fit  une  analyse  détaillée;  un  autre  des- 
sina comme  symbole  de  ce  drame  de  colère  un  lion  en  fureur  avec 
cette  devise  :  In  iyrannos.  Mais,  quand  Schiller  en  vint  à  chercher  un 
éditeur,  il  éprouva  toutes  les  angoisses  et  toutes  les  agitations  d'un 
pauvre  auteur  dont  le  nom  ignoré  n'offre  encore  aucune  garantie  aux 
spéculateurs.  Au  lieu  de  recevoir  cent  florins  de  sa  pièce,  il  fut  obligé 
de  la  faire  lui-même  imprimer  à  ses  frais.  Un  de  ses  amis  lui  servit 
de  caution  pour  cent  cinquante  florins,  et  les  Brigands  parurent  im- 
primés en  vieux  caractères  sur  un  mauvais  papier  gris.  Schiller  en 
envoya  quelques  exemplaires  au  libraire  Schwann ,  de  Mannheim ,  en 
le  priant  de  vouloir  bien  chercher  à  répandre  l'ouvrage.  Et  quelle  ne 
fut  pas  la  joie  du  poète  lorsqu'un  jour  il  reçut  une  lettre  de  Schwann 
qui  lui  annonçait  qu'il  avait  montré  ce  drame  au  baron  Dalberg, 
directeur  du  théâtre  de  Mannheim,  et  que  Dalberg  désirait  le  faire 
représenter,  si  l'auteur  voulait  en  modifier  certains  passages!  C'était 
là  un  résultat  que  Schiller  n'avait  pas  osé  espérer,  un  résultat  d'au- 
tant plus  heureux ,  que  le  théâtre  de  Mannheim ,  habilement  dirigé 
et  possédant  des  acteurs  tels  que  Bock  et  Iflland,  passait  alors  pour 
un  des  premiers  théâtres  de  l'Allemagne. 

Schiller  entra  immédiatement  en  correspondance  avec  Dalberg, 
qui  lui  indiqua  plusieurs  scènes  à  changer,  et  diverses  nuances  de 
caractère  à  adoucir.  Après  maint  essai  et  mainte  correction,  la  pièce 
fut  agréée,  et  l'on  convint  de  part  et  d'autre  de  la  faire  jouer  pro- 
chainement. 

En  même  temps  que  Schiller  travaiflait  ainsi  à  réformer  son  drame, 
il  préparait  V Anthologie  poétique  y  qui  fut  publiée  en  1782.  C'était  un 
recueil  de  difTérentes  poésies  lyriques,  composées  pour  la  plupart 
par  des  jeunes  gens  :  celles  de  Sdiiller  étaient  signées  de  diverses 
initiales;  elles  sont  aujourd'hui  extrêmement  rares,  et  nous  ne  les 


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SCHILLER.  65 

avons  jamais  lues;  mais  les  critiqaes  allemands  s'accordent  à  les  re- 
présenter comme  des  compositions  de  fort  peu  de  valeur,  et  Fauteur 
lui-même  les  a  condamnées,  en  les  retranchant  de  ses  œuvres  com- 
plètes. 

Le  13  janvier  de  la  même  année,  on  lisait  au  coin  des  rues  de 
Mannheim  une  afBcbe  portant  en  gros  caractères  :  Les  Brigands^ 
drame  en  cinq  actes  ^  arrangé  pour  la  scène  par  M.  Schiller.  Dalberg 
avait  fait  joindre  à  cette  annonce  une  longue  explication ,  dans  le 
genre  de  celle  que  les  acteurs  des  mystères  prononçaient  jadis  sur  la 
scène  pour  faire  comprendre  au  public  la  marche  des  évènemens  et 
la  moralité  de  la  pièce.  La  représentation  de  ce  drame,  annoncée 
depuis  long-temps,  avait  attiré  à  Mannheim  un  nombreux  concours 
de  spectateurs.  De  Ueidelberg,  de  Francfort,  de  Mayence,  de  toutes 
les  villes  voisines,  les  curieux  arrivèrent  à  pied,  à  cheval,  en  voiture. 
Dès  le  matin ,  les  avenues  du  théâtre  étaient  occupées  par  la  foule. 
La  représentation  devait  commencer  à  cinq  heures  et  finir  à  dix. 

Schiller  avait  demandé  la  permission  de  venir  à  Mannheim,  mais 
elle  lui  fut  refusée,  et  on  lui  dit  même  assez  sèchement  qu'il  eût  à 
s'occuper  davantage  de  ses  devoirs  de  médecin ,  s'il  ne  voulait  attirer 
sur  lui  des  mesures  de  rigueur.  Cette  menace  ne  pouvait  l'efrrayer 
dans  une  circonstance  aussi  importante  :  il  partit  en  secret,  assista  à 
la  représentation  de  son  drame,  qui  fut  fort  bien  joué,  entendit  les 
applaudissemens  de  la  foule  et  s'en  revint  enivré  de  son  succès. 

L'impression  produite  par  sa  pièce  se  propageait  de  ville  en  ville; 
de  toutes  parts,  son  nom  était  répété  par  la  foule,  son  œuvre  était 
le  sujet  de  tous  les  entretiens.  Bientôt  l'Allemagne  fut  inondée 
d'une  quantité  de  drames  dont  les  héros  étaient  d'aimables  voleurs 
de  grands  chemins,  et  l'on  découvrit  à  Leipzig  une  association  de 
jeunes  gens  qui  avaient  formé  le  projet  de  se  retirer  dans  les  forêts 
de  la  Bohême,  pour  y  exercer  le  noble  métier  de  brigands.  En  même 
temps  Schiller  vit  arriver  chez  lui  cette  nuée  d'oisifs  et  de  curieux 
qui  courent  de  ville  en  ville  à  la  recherche  d'une  distraction ,  et  pen- 
sent ennoblir  leur  désœuvrement  en  contemplant  une  célébrité. 
Chaque  jour,  il  recevait  une  nouvelle  visite  :  tantôt  c'était  un  élégant 
touriste  qui  voulait  retracer  dans  les  salons  la  figure,  les  manières, 
le  costume  du  jeune  poète;  tantôt  c'était  une  femme  sentimentale  qui 
criait  à  l'injustice,  à  la  cruauté  du  sort,  en  voyant  la  pauvre  chambre 
et  le  misérable  mobilier  de  celui  qui  savait  si  bien  faire  couler  de 
douces  larmes. 

Si  ces  hommages  stériles  flattaient  la  vanité  de  Schiller,  il  devait 
TOMB  xxrv.  5 


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M  BETTS 

fOMlM,  M»  l»béaéic»Hwi1n»  lelftfMe.  larshlnÉiMide 
l'ilji/4o/o^î^  venait  cTaccroitre  CBcore  cette  dette,  et  ce  qu'H  y  aiait 
dephttlmteT  c'ertciBeie  |,iinri  àm  ^  *ef»  SriiilpriiÉpttdMtciitiè- 
lemeiit  ainsi  que ttfimiHe,  B^afailéléinpfé,  daMliiilebi 
produite  par  rapfarkkMi  des  Bri§mné$y  qae  dn  icpracht  d'i 
ralité  adresK  à  cette  pièce.  Des  hsmme^  ariveilMi  loi  i 
teadie  aa»  qu'elle  reofemait  plusieiirs  aUemas  oiffmaotei  i  l*étiit 
de  ia  cow.  SefaiOer  l'avait  déjà  mécmteiité  par  «m  ode  écrite  iv  la 
iBOft  d'un  iifficier.  Deux  lignes  fort  inaoceiiles  des  jgiiyaarfi  firent 
édatersen  himeiir.  An  second  acte,  Spâeçettef^,  en  cacontnntaes 
prooeues,  dit  à  on  de  ses  camarades  :  «  Va  dans  le  pays  des  Gri- 
iooi,  c'est  r  Athènes  actneUe  des  filous.  »  Un  Grison  écrivit  à  cfr  sujet 
on  Tîoleot  article  dans  le  Corr^sp<mdmmt  de  Hamkm^r^.  Un  nonuné 
Walter,  eoncni  particulier  de  Schiller,  qui  espérait  obtenir  le  droit 
de  bourgeoisie  parmi  les  Grisons,  se  mêla  de  rafîaire,  et  la  présenta 
ao  grand-duc  sous  les  couleors  les  plus  busses.  JLe  duc,  irrité, 
ordonna  à  Schiller,  sous  peine  de  prison,  de  ne  pins  faire  imprimer 
aucun  ouvrage,  à  moins qne  ce  ne  fiât  un  ouvrage  de  médeone,  de 
n'entretenir  aucune  relation  au  dehors,  et  de  s'astreindre  au  strict 
accomplissement  de  ses  devoirs. 

Cet  ordre  fra]^  le  pauvre  écrivain  comme  on  co^p  de  foudre. 
Animé  par  le  succès  .de  ses  Brigands^  û  rêvait  alors  de  nouvelles 
oeuvres  ;  il  avait  entrepris ,  avec  deui  de  ses  amis,  la  puhiication  d'un 
recueil  littéraire,  il  écrirait  des  élèves  et  des  dîjs^crlatioos  critiques; 
il  commençait  déjà  à  parier  à  D^lberg  du  drame  qu'il  lui  présenterait 
bientôt  :  la  Cof^aiUm  de  Fiesque;  et  tout  à  coup  le  voilà  soumis  à 
une  censure  sans  restriction  et  sans  examen,  condamné  à  étouffer 
en  loi  sa  pensée,  à  renoncer  à  tout  ce  qui  foisaitsa  gloire,  sa  joie, 
son  espérance,  pour  s'enfermer  servilement  dans  le  cercle  étroit  d'une 
occupation  naonotone! 

Peu  de  temps  après,  il  aggrave  encore  sa  situation ,  en  faisant  de 
nouveau  à  la  dérobée  le  voyage  de  Mannbeim.  Cette  fois  le  duc  le 
sut  et  le  mit  aux  arrêts,  en  lui  adressant  de  vives  réprimandes, 
âchiller  se  tourna  avec  anxiété  du  côté  du  baron  Dalbecg.  11  espérait  que 
4^t  homme  qui ,  par  sa*  nai^oee ,  par  an  position ,  avait  de  l'influenee , 
pourrait  intercéder  pour  lui  auprès  du  prince,  et  adoucir  racrét  qui 
lui  défendait  d'écrire.  Il  adressa  dans  ce  sens  une  longue  et  tauchantae 
lettre  au  baron,  et  reçut  une  ntponse  polie,  mois  ^  ne  poom^ttait 


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rieB.  Schiffer  éerirtt  une  seconde  fois  d*ane  nmmère  pins  pressante. 
Il  témoignatt  le  désir  d'aUer  à  MannbeHfki;  il  annonçait  aussi  qu'il 
pensait  à  ebotsir  don  Carlos  pour  sujet  d'un  nouveau  drame.  Le 
noble  directeur  de  tbé&tre  ne  daigna  pas,  à  ce  qu'il  parait,  répondre 
à  cette  l^tre,  et  ScMiler,  privé  de  tout  appui ,  désespérant  de  faire 
retenir  le  prince  sur  sa  décision,  tremblant  d'être  enfermé,  comme  le 
poèie  Scbubart  (1) ,  à  la  forteresse  de  Hohenasperg,  s'il  avait  encore 
l'audace  d'écrire,  incapable  pourtant  de  renoncer  à  la  seule  carrière 
qu'il  ambitionnait,  résolut,  pour  mettre  un  terme  à  toutes  ses  craintes 
et  à  toutes  ses  souffirances  morales,  d'aller  lui-même  solliciter  Tinter- 
vention  de  Dalberg,  et  préparer,  par  des  négociations,  son  retour  à 
Sttittgardt.  Dans  le  cas  on  sa  demande  à  cet  égard  ne  serait  pas  accueil- 
lies ,  il  espérait  pouvoir  se  fixer  à  Mannheim ,  et  y  suivre  librement  ses 
penchans  littéraires. 

Il  communiqua  ce  projet  à  un  de  ses  amis,  nommé  Strekber,  qui 
voulait  aller  étudier  la  musique  à  Hnmbourg,  et  qui  résolut  de  partir 
avec  lui.  Streicher  était  libre,  mais  Schiller  ne  pouvait  quitter  Stutt- 
gardt  sans  s'exposer  à  être  arrêté  comme  déserteur.  Une  circonstance 
favorisa  ses  projets  de  fuite.  Le  gra«d-duc  de  Russie  allait  venir 
visiter  le  Wurtemberg.  On  préparait  des  fêtes  pompeuses  pour  le 
recevoir,  et  Schiller  choisit  ce  moment  pour  s'échapper.  Il  n'avait 
pas  voulu  mettre  son  père  dans  le  secret,  afin  de  loi  laisser  plus  de 
liberté  dans  ses^  réponses,  si  le  duc  le  feisait  interroger;  mais  il  alla 
dire  adieu  à  sa  mère,  qui  pleura  et  n'osa  pourtant  le  retenir.  Puis,  le 
jour  du  départ  étant  venu,  Streicher  s?  charge  lui--mêrae  des  prépa- 
ratife,  rassemble  les  livres  et  les  effets  de  Schiller;  car,  pendant  ce 
temps,  le  poète,  enthousiasmé  par  une  ode  qu'il  venait  de  Hre,  ne 
songeait  plus  ni  à  son  voyage  ni  à  ses  projets,  et  se  promenait  de 
long  en  large  dons  la  chambre ,  abandonné  aux  rêves  de  son  imagi- 
nation. A  dix  heures  du  soit,  une  voiture  s'arrête  à  la  porte  de  Strei- 
cher. Les  deux  amis  y  nmntent.  Ils  passent  par  les  rues  les  plus 
obscures,  ils  arrivent  avec  anxiété  i  la  porte  de  la  ville.  Le  factionnaire 
les  arrête  et  appelle  le  soi»-ofHcier  de  garde.  — Qui  est  là?  demande 


(1)  Scbobart,  MitMr  ck  la  baUadt  du  Juifenunt  ot  de  plusieiirs  pèésie»  lyriqutft 
assez  eslimées.  \\  fut  cnlemiô  peodani  dix  ans  par  Tordre  du  duo  de  Wurtemberg, 
sous  le  prétexte  le  plus  frivole.  Il  rédigeait  ù  Augsl)Ourg  la  Chronique  allemande, 
et  e*e8t  de  lui  que  le  bourgmestre  de  cette  ville  disait  un  jour,  au  milieu  du  sénat  : 
«  Il  y  a  par  là  un  vagabond  qui  demande  pour  sa  feuille  impie  plein  son  chapeau  de 
liberté  an^aiie;  il  a*etraiini  pm  plein  «ne  ooquille  dte  noix.  » 

5. 


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W  BETTE  DBS  VEUX  MONDES. 

ceioî-ci.— Le  docteur  Rîtter  et  le  docteur  WolfT allant  à  Essliogen. — 
Laissez  passer.  —  La  voiture  franchit  la  barrière,  et  les  amis  respirent. 

Au  même  instant  une  lumière  éclatante  apparaît  du  cAté  de  Louis- 
bourg;  c'était  celle  des  édifices  illuminés,  celle  de  la  forêt,  où  le 
grand-duc  Taisait  une  chasse  aux  flambeaux,  l'ne  lueur  de  pourpre 
se  répand  à  Thorizon ,  un  jour  nouveau  éclaire  la  contrée;  à  un  mille 
de  distance,  Schiller  aperçoit  dans  cette  soudaine  clarté  le  château 
de  Solitude.  —  Ma  pauvre  mère  î  murmura-l-il  doucement.  —  Puis 
il  continua  sa  route  en  silence. 

Le  lendemain ,  les  deux  voyageurs  arrivaient  à  Mannbeim.  Dniberg 
était  parti  pour  Stuttgardt;  mais  Meier,  le  régisseur  du  théâtre,  les 
reçut  avec  empressement.  Le  premier  soin  de  Schiller  fut  d'écrire  à 
son  souverain  une  lettre  soumise  et  respectueuse,  dans  laquelle  il 
expliquait  la  raison  qui  l'avait  porté  à  fuir  Stuttgardt ,  et  demandait 
du  ton  le  plus  humble  la  permission  de  suivre  sa  vocation  littéraire, 
promettant  de  retourner  alors  dans  son  pays  et  de  ne  donner  lieu  à 
aucune  nouvelle  plainte  contre  lui.  Il  envoya  sa  lettre  à  son  colonel, 
et  il  lui  fut  répondu,  en  quelques  mots  fort  secs,  que,  s'il  voulait 
retourner  à  Stuttgardt,  on  ne  le  punirait  pas  de  sa  désertion.  Ce 
n'était  point  là  ce  que  le  poète  avait  osé  espérer,  ce  qu'il  désirait.  Il 
vit  que  toute  transaction  était  impossible,  et  il  resta. 

Il  apportait  avec  lui  le  manuscrit  de  Fiesque,  auquel  il  avait  tra- 
vaillé depuis  quelque  temps  toutes  les  nuits.  Les  comédiens  se  réu- 
nirent chez  Meier  pour  en  entendre  la  lecture.  A  la  fin  du  premier 
acte,  personne  ne  dit  mot;  au  second,  les  auditeurs  bâillent,  et  quel- 
ques-uns d'entre  eux  s'esquivent:  à  la  fin  de  la  pièce,  d'autres  s'éloi- 
gnent encore  sans  murmurer  le  moindre  éloge,  et  ceux  qui  restent  se 
mettent  à  parler  des  nouvelles  du  jour.  Schiller  s'en  alla  chez  lui 
désespéré.  Alors  Meier  tire  son  compagnon  de  voyage  à  l'écart ,  et 
lui  dit  :  «  Est-ce  vraiment  Schiller-qui  a  écrit  fes  Brigands?  —  Mais 
sans  doute.  Pourquoi  cette  question?  —  C'est  que  je  ne  puis  croire 
que  l'auteur  d'une  pièce  qui  a  eu  un  si  grand  succès,  puisse  être 
l'auteur  du  misérable  drame  qui  vient  de  nous  être  lu.  » 

Le  soir  pourtant,  Meier,  se  ravisant,  voulut  lui-même  voir  cette 
nouvelle  pièce,  et  à  peine  l'avait-il  lue,  qu'il  courut  trouver  Streieher. 
«  Je  me  suis  trompé,  s'écria-t-il;  Fiesque  est  un  excellent  drame  et 
bien  mieux  écrit  que  les  Brigands;  mais  Schiller  nous  le  rendait 
insupportable  en  le  lisant  avec  sdn  ton  déclamatoire  et  son  accent 
souabe.  » 

Il  fut  convenu  alors  que  la  pièce  serait  représentée  dès  qu'elle 


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SCHILLER.  69 

aurait  été  soumise  au  jugement  de  Dalberg,  et  que  Tauteur  y  aurait 
fait  quelques  corrections.  Sur  ces  entrefaites  arrive  M"'  Meier,  qui 
avait  assisté  aux  fêtes  de  Stuttgardt,  qui  raconte  que  la  fuite  de 
Schiller  a  fait  beaucoup  de  bruit,  et  qui  l'engage  à  se  cacher.  Les 
deux  amis  prennent  la  résolution  de  s'éloigner  de  Mannheim ,  où  il 
était  trop  facile  de  les  attemdre,  et  de  se  retirer  à  Francfort.  Ils  par- 
tent à  pied ,  car  ils  n'avaient  plus  qu'une  très  petite  somme  d'argent. 
Ils  s'en  vont  par  des  chemins  détournés,  Schiller  poursuivant  tou- 
jours ses  rêves  de  poète,  tantôt  saisi  d'un  abattement  profond,  tantôt 
enthousiasmé  par  quelques  vers ,  et  le  fidèle  Streicher  le  suivant,  le 
guidant,  le  soutenant  comme  un  enfant  malade. 

A  Francfort,  Schiller  écrit  une  lettre  à  Dalberg;  il  lui  exprime, 
dans  des  termes  touchans,  sa  douloureuse  position ,  l'anxiété  qui  le 
poursuit,  la  misère  qui  le  menace.  Il  le  prie  de  lui  donner  une  faible 
somme  à  compte  sur  les  représentations  de  Fiesque,  Après  quelques 
jours  d'attente,  de  perplexité,  il  retourne  à  la  poste,  et  n'y  trouve 
rien  ;  il  y  retourne  encore,  et  reçoit  un  paquet  à  son  adresse,  revient 
chez  lui,  l'ouvre  d'une  main  tremblante,  et  n'y  trouve  rien,  rien  que 
de  vains  encouragemens  de  Meier  et  une  froide  lettre  de  celui  qu'il 
regardait  comme  un  protecteur,  et  qui  n'était  qu'un  plat  courtisan, 
avare  et  égoïste. 

La  position  du  poète  à  Francfort  n'était  plus  soutenable.  En  mesu- 
rant avec  la  plus  stricte  parcimonie  ce  qui  lui  restait  d'argent ,  il  n'avait 
pas  de  quoi  vivre  plus  de  huit  jours.  Heureusement,  Streicher  reçut 
de  sa  mère  trenteillorins  qu'il  avait  demandés  pour  se  rendre  à  Ham- 
bourg, et,  au  lieu  de  faire  ce  voyage,  il  voulut  partager  son  modique 
trésor  avec  son  ami.  Par  mesure  d'économie ,  tous  deux  se  décidèrent 
à  retourner  aux  environs  de  Mannheim,  où  la  vie  était  moins  chère 
qu'à  Francfort.  Meier  leur  loua  un  petit  logement  à  Oggersheim  ;  ce 
fut  là  que  Schiller  corrigea  Fiesque  et  commença  à  écrire  V Amour  et 
Vlntrigue,  Il  y  vivait  fort  isolé,  et  prenait  de  plus  en  plus  l'habitude 
de  travailler  pendant  la  nuit,  habitude  dont  il  abusa  plus  tard,  et  qui 
ne  contribua  pas  peu  à  altérer  ses  forces  et  à  détruire  sa  santé. 

Au  mois  de  novembre ,  il  présenta  à  Dalberg  Fiesque  dans  sa  nou- 
velle forme,  et  attendit  avec  impatience  la  décision  qui  devait  être 
prise  à  l'égard  de  cette  pièce;  mais  le  lâche  baron ,  qui  craignait  de  se 
compromettre  en  donnant  une  il  marque  d'intérêt  au  pauvre  fugitif, 
ne  se  pressait  pas  de  lui.  répondre.  Après  des  instances  réitérées, 
Schiller  obtint  enfin  une  solution,  hélas!  et  elle  trompait  toutes  ses 
espérances.  IfEland  avait  en  vain  demandé  que  Fiesque  fût  reçu  au 


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7&  REVUB  DES  DBUX  MONDES. 

théâtre;  Dalberg  «déclara  qu'il  D'eceepterait  cette  pièce  que  lorsqu'elle 
aurait  été  refaite  en  grande  partie.  Schiller,  eu  désespoir  de  cause, 
s'estima  très  beuceus  de  la  vendre  au  libraire  Schwann  pour  un  louis 
par  feuille.  Avec  l'argent  qu'il  reçut,  il  paya  sa  pension,  et  il  lui  resta 
juste  ce  qui  hii  était  nécessaire  pour  aller  à  Bauerbach,  ou  une  noble 
feoune^  la  mère  d'un  de  ses  compagnons  d'étude.  M"*  de  Wollzogen  ^ 
lui  avait  offert  un  généreux  asile.  Streicher  vint  le  reconduire  jusqu'à 
Wonns;  là,  quand  l'heure  des  adieux  sonna,  les  deux  amis  ne  ver- 
sèsent  pas  une  larme,  n'exprimèrent  pas  une  seule  plainte;  ils  s'em- 
brassèrent en  silence,  puis  partirent,  et  cet  adieu  rouet  de  deux  âmes 
tendres,  qui  avaient  si  lang-temps  partagé  les  mêmes  joies  et  les 
mêmes  angoisses,  en  disait  plus  que  les  gémisseniens  et  les  sanglots. 
A  Bauerbacb  ^  Schiller  passa  une  heureuse  vie  de  rêves  et  de  travaiL 
Il  était  seul,  dans  une  riante;]^meure,  au  milieu  de  ce  beau  pays 
parsemé  de  fraîches  vallées ,  entouré  de  forêts.  Il  était  près  de  Ru- 
dolstadt,  l'une  des  phis  jolies  petites  villes  de  l'Allemagne,  près  de 
Heiningen,  et  il  y  trouva  un  ami,  le  bibliothécaire  Reiowald,  quit 
plus  tard,  épousa  sa  sœur.  Au  mois  de  janvier,  M"^  de  Wollxogen^ 
qui  habitait  ordinairement  Stuttgordtpoury  surveiller  l'éducation  de 
ses  fils,  vint,  avec  sa  fille,  passer  quelques  jours  à  Bauerbacb.  L'as- 
pect de  cette  jeune  fille  éveilla  dans  le  cœur  de  Schiller,  un  sentiment 
d'amour  tendre,  pur  et  idéal;  mais  il  apprit  que  M"*  de  Wollzogen 
était  déjà  en  quelque  sorte  promise  à  un  autre,  et  cette  nouvelle  éveilla 
en  lui  un  sentiment  passionné  de  jalousie.  Tantôt  il  voulait  quitter 
Bauerbacb  pour  ne  plus  la  rencontrer,  tantôt  il  espérait  la  ravir  à  son 
rival  par  le  succès  de  ses  œuvres,  u  Je  ferai,  disait-il,  toutes  les  an- 
nées une  tragédie  de  plus  ;  j'écrirai  sur  la  première  page  :  Tragédie 
pour  ChaHotie.  »  Puis,  les  désirs  de  l'amour,  les  rêves  d'une  vie  pai- 
sible et  enchantée  par  le  charme  d'une  douce  union  l'emportaient 
dans  sa  pensée  sur  l'ambition  poétique,  et  il  écrivait  à  la  mère  de 
Cbarlatte  :  «  11  fut  un  temps  où  l'espérance  d'une  gloire  impérissr^le 
me  séduisait  comme  une  robe  de  bal  séduit  une  jeune  femme;  à  pré- 
sent, je  n'y  attache  plus- de  prix,  je  vous  donne  mes  lauriers  poétiques 
pour  les  employer  la  première  fois  que  vous  ferez  du  bœuf  à  la  mode, 
et  j^  vous  renvoie  ma  muse  tragique  pour  être  votre  servante.  Ohl 
que  la  plus  grande  élévation  du  poète  est  petite,  comparée  à  la  pensée 
de  vivre  heureux  1  C'en  est  fait  de  mes  anciens  plans,  et  malheur  à 
moi  si  je  devais  renoncer  aussi  à  ceux  que  je  projette  maintenant!  U 
est  bien  entendu  que  je  reste  auprès  de  vous.  La  question  est  seule- 
ment de  savoir  de  queUe  manière  jp  puis  assurer  près  dej  vous^la 


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flGBILLBR.  ^1 

4aiée  denen  bonbour;  mais  je  j^eux  i-a^ureroumomir,  «t,  quand  je 
compase  la  force  de  mon  cœur  aux  obsMM^les  qui  m'i^tent,  je  me 
dis  que  je  les  aurmooterai.  » 

£harloHe  revint  avecsa  nièreàBauerbachvetâchiUer,^cèai»tqu''eHe 
ne  pouvait  ètce  à  lui ,  eut  la  force  de  rùpriiuer  sa  .passion.  Il  écriarait , 
quelques  jours  après  avoir  revu  c^tte  jeuue  fille,  à  son  jioii  WqP- 
sogen,  qui  la  lui  avait  recommandée,  celte  lettre  ohacQiante  :  a  J'ai 
ceconnu  ici -pour  la  première  fois  combien  il  faut  feu  pour  0tiie  heu- 
reux. Un  cœur  noble  et  ardent  est  le  premier  élépient  duèonheur, 
up  ami  en  est  Taccomplissement.  Pendant  imit  pnnées,  nous  avons 
vécu  ensemble,  et  nous  étions  alprs  indifférens  Fun  ài'autce;  ^nops 
voila  séparés,  et  nous  nous  recherchons.  Qui  de  oous.deitf  a  le  pre- 
mier pressenti  de  loin  les  liens  secrets  qui  xlevaient  nous  unir  éter- 
nellement? C'est  vous,  mon  ami,  qui  avez  fait  le  premier  pas,  et  je 
rougis  devant  vous.  J'ai  toujours  étv^  moins  habile  à  mefaire  de  nou- 
veaux amis  qu'a  conserver  les  anciens.  Vous  m'avez  confié  votre  Char- 
lotte, que  je  connais;  je  vous  remercie  de  cette  grande  preuve  d'affec- 
tion, et  je  vous  envie  cette  aimable  sœur.  C'est  une  ame  innocente 
encore,  coname  si  elle  sortait  des  mains  du  créateqr,i belle,  ri(^e, 
sensible.  Le  souffle  de  la  corruption  générale  n'a  pas  encore  terni  ie 
pur  miroir  de  sa  pensée.  Ohl  malheur  à  ceijuiqui  attirerait  un  nuage 
sur  cette  ame  sans  tache!  Comptez  sur  la  sollicitude  avec  laquelle  je 
lui  donnerai  des  leçons.  Je  crains  seulement  d'entreprendre  cette 
tâche,  car  d'un  sentiment  d'estime  et  de  vif  intérêt  à  d'autres  sensa- 
tions la  fiisUnce  est  bientôt  franchie.  Votre  mère  m'a  confié  son 
proj^,  qui  doit  décider  du  sort  de  Charlotte;  elle  m'a  aussi  fait  con- 
naître votre  manière  de  voir  à  ce  sujet.  Je  cofinais  4f .  de....  Quelques 
petites^ mésintelligences  se  sont  élevées  entre  nous;  mais^je  n'en  garde 
point  rancune,  et  je  vous  le  dis  avec  sincérité,  il  n'e^t  pas  indigne 
de  votre  sœur.  Je  Testime  réelleme^nt,  quoique  je  ne  puisse  me  dire 
son  ami.  Il  aime  votre  Charlotte  noblement,  et  votre  Charlotte  l'aune 
comme  une  jeune  GUe  qui  aime  pour  la  première  fois.  Je  n'ai  pas 
besoin  d'en  dire  plus;  d'ailleurs,  il  a  d'autres  ressources  que  son 
grade,  et  je  réponds  qu'il  fera  son  chemin.  » 

Cette  Charlotte  tant  aimée  ne  sut  jamais  xK>rabien  elle  avait  jeté 
^'émotions  dans  l'ame  du  poète,  et  n'éprouva  pour  lui  qu',une  inno- 
.<3ante  amitié.  Elle  épousa  un  autre  jeune  thomme  que  celui  qui  Ipi 
était  d*abord  destiné,  et  mourut  un  an  après. 
U  A  part  1^  jours  que  W*  de  WoUzogen  yeoait  passer  à  Bauer- 
baoh,  Schiller  vivait  fort  retiré.  Il  ne  voyait  que  fieinwal4«  qui  lui 


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72  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

procurait  des  livres,  et  le  régisseur  du  chAteau,  qui  ne  savait  pas  son 
vrai  nom ,  et  jouait  de  temps  à  autre  aux  échecs  avec  lui.  Il  faisait  de 
longues  promenades  solitaires  à  travers  les  bois,  les  vallées,  rêvant  à 
son  drame  de  r Amour  et  V Intrigue^  auquel  il  travaillait  avec  ardeur, 
et  à  Don  Carlos  y  qui  le  jetait  dans  des  dispositions  d'esprit  bien  plus 
lyriques  que  dramatiques.  «  Au  milieu  de  cet  air  frais  du  matin ,  écri- 
vait-il à  un  de  ses  amis,  je  pense  à  vous  et  à  mon  Carlos.  Mon  ame 
contemple  la  nature  dans  un  miroir  brillant  et  sans  nuages,  et  il  me 
semble  que  mes  pensées  sont  vraies.  »  Plus  loin  il  ajoute  :  «  La  poésie 
n*est  autre  chose  qu'une  amitié  enthousiaste  ou  un  amour  platonique 
pour  une  créature  de  notre  imagination.  Un  grand  poète  doit  être 
au  moins  capable  d'éprouver  une  grande  amitié.  Nous  devons  être 
les  amis  de  nos  héros,  car  nous  devons  trembler,  agir,  pleurer  et 
nous  désespérer  avec  eux.  Ainsi  je  porte  Carlos  dans  mon  rêve,  j'erre 
avec  lui  à  travers  la  contrée.  Il  a  l'ame  de  THamlet  de  Shakspeare,  le 
sang  et  les  nerfs  du  Jules  de  Leisewitz,  la  vie  et  l'impulsion  de  moi.  » 

Au  milieu  de  tous  ces  travaux  poétiques,  la  situation  matérielle  de 
Schiller  ne  s'améliorait  pas.  Entraîné  pas  les  fascinations  de  la  poésie, 
égaré  dans  le  paradis  des  rêves,  il  oubliait  la  réalité.  Reinwald,  dont 
l'esprit  était  plus  positif,  voulait  l'emmener  à  Weimar  et  le  présenter 
à  Goethe,  à  Wieland,  qui  sans  doute  lui  auraient  donné  d'utiles  con- 
seils, et  lui  auraient  peut-être  offert  l'appui  dont  il  avait  besoin; 
mais  une  voix  de  syrène,  comme  l'appelait  Schiller,  fit  échouer  ce 
projet. 

Cette  voix  de  syrène,  c'était  celle  du  baron  Dalberg,  qui,  voyant 
que  le  duc  de  Wurtemberg  ne  faisait  pas  poursuivre  Schiller,  et 
ayant  besoin  du  jeune  poète,  revenait  à  lui  sans  autre  formalité.  «  Il 
faut ,  écrivait  alors  Schiller,  qu'il  soit  arrivé  un  malheur  au  théâtre  de 
Mannheim,  puisque  je  reçois  une  lettre  de  Dalberg.  »  Cependant  il 
se  laissa  séduire  encore  par  les  paroles  flatteuses  de  cet  homme  sans 
cœur,  et  partit  pour  Mannheim.  Dalberg  le  reçut  avec  empresse- 
ment, promit  de  faire  reprendre  les  Brigands  y  de  faire  jouer  bientôt 
Fiesque,  l* Amour  et  C Intrigue ,  et  demanda  à  conclure  avec  lui  un 
traité  pour  le  fixer  à  Mannheim.  Schiller  s'engagea  pour  un  an.  Il 
donnait  au  théâtre  ses  deux  pièces,  en  promettait  une  troisième,  et 
recevait  pour  le  tout  500  florins  (environ  1200  francs).  Cette  position 
parut  d'abord  satisfaire  tous  ses  vœux.  Il  retrouvait  à  Mannheim  son 
fidèle  Streicher,  il  se  rapprochait  de  sa  famille,  et  revit  sur  les  fron- 
tières du  Wurtemberg  sa  mère  et  sa  sœur;  il  était  libre  d'écrire,  de 
suivre  cette  douce  et  entraînante  vocation  littéraire,  combattue  par 


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SCHILLER.  73 

les  règlemens  d'une  école  et  la  volonté  d'un  souverain  ;  enfin  il  allait 
voir  jouer  ses  deiïx  derniers  drames,  et  il  en  attendait  un  nouveau 
succès  et  un  nouvel  encouragement  pour  l'avenir.  Déjà  chaque  jour^ 
dans  la  maison  de  Dalberg  et  dans  celle  du  libraire  Schwann,  il 
goûtait  le  fruit  de  ses  premières  œuvres  ;  il  se  trouvait  sans  cesse  en 
contact  avec  des  hommes  distingués,  qui  aimaient  à  le  voir  et  qui 
rendaient  hommage  à  son  génie. 

Au  commencement  de  178V ,  Fiesque  fut  représenté ,  mais  ne  pro- 
duisit pas  TefTet  qu'on  en  espérait.  Schiller  dit  que  le  public  n'avait 
pas  compris  cette  pièce  :  «  La  liberté  républicaine,  écrivaiMl,  est 
ici  un  vain  son,  un  mo.tvide  de  sens.  Dans  les  veines  deshabitans  de 
ce  pays,  il  n'y  a  point  de  sang  romain.  »  Ce  drame  obtint  plus  de 
succès  à  Francfort  et  à  Berlin,  où  il  fut  joué  quinze  fois  dans  l'espace 
de  trois  semaines.  Il  eut  aussi  un  assez  grand  retentissement  en  France 
à  une  époque  où  le  mot  de  république  était  sur  toutes  les  lèvres  et 
agitait  tous  les  esprits.  Le  Moniteur  de  1792  l'appelait  le  plus  beau 
triomphe  du  républicanisme  en  théorie  et  dans  le  fait,  Fiesque  valut  à 
Schiller  le  titre  de  citoyen  français.  Lorsque  son  brevet  lui  parvint,  il 
remarqua,  dit  M.  de  Barante,  que  «  de  tous  les  membres  de  la  con- 
vention qui  l'avaient  signé,  il  n'y  en  avait  pas  un  qui  depuis  n'eût 
péri  d'une  mort  violente,  et  le  décret  n'avait  pas  trois  ans  de  date  I  Ce 
n'était  pas  ainsi  qu'il  avait  compris  la  liberté  et  la  république  (1).  -» 

Trois  mois  après  la  représentation  de  Fiesque  j  le  public  de  Mannheim 
assistait  à  celle  de  l'Amour  et  Vlntrigue^  et  cette  fois  ce  fut  un  beau 
et  éclatant  succès.  Tous  les  spectateurs  en  masse  applaudirent  avec 
enthousiasme  et  se  tournèrent  vers  la  loge  où  était  le  poète  pour  le 
saluer.  Mais  à  ces  heures  de  triomphe  succédèrent  bientôt  les  heures  de 
doute  et  de  tristesse.  Dans  son  ignorance  des  choses  positives,  Schiller 
s'était  imaginé  qu'un  traitement  de  500  florins  était  un  trésor  inépui- 
sable. 11  ne  tarda  pas  à  reconnaître  qu'au  milieu  d'une  grande  ville, 
avec  les  relations  étendues  qu'il  avait  formées,  cette  somme  pouvait 
à  peine  subvenir  à  ses  besoins.  Il  se  trouva  de  nouveau  gêné,  obligé 
de  faire  des  dettes.  Celle  qu'il  avait  contractée  à  Stuttgardt  pour  l'im- 

(1)  En  1789,  Schiller  apprit  dans  un  salon  la  nouvelle  de  la  prise  de  la  Bastille. 
Tous  ceux  qui  se  trouvaient  là  écoutaient  avec  enthousiasme  le  récit  de  ce  mémo- 
rable événement.  Schiller  seul  restait  froid.  «  Les  Français,  dit-il,  ne  pourront 
jamais  s'approprier  les  véritables  opinions  républicaines.  »  —  Lorsqu^en  Vt9l  on  lui 
annonça  que  Louis  XVI  était  mis  en  jugement,  sa  première  pensée  fut  d'écrire  en 
sa  faveur,  d*aller  le  défendre  à  Paris.  Il  en  parlait  sérieusement  à  son  ami  Kœmer; 
les  évènemens  l'empêchèrent  d'exécuter  ce  projet. 


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7)f  REVUE  DE»  BBCX  MONDES. 

ptësH^M  àêê  Briyimds  et  de  V Anthologie  fut  fnt  réclamée  insteinniefit. 
Pour  Fflcqnitte^,  H  efAqpraiita.  En  même  temps  se^  rapports  avec  les 
acteiM^  hif  flrekrt  pretidre  des  habitudes  de  dissipation  contre  les- 
quelles^ 1»  Mture  éiètée  de  Son  esprit  protestait  vivement,  et  dans 
lesqueHes  il  i^etomiiefl  encore  après  des  heares  de  méditation  et  de 
repentir.  Qnelt|iÉe6  aimées  pins  tard ,  lé  souvenir  de  ses  jours  de  trou- 
ble, de  regret  et  de  fausses  joies  n'était  pas  encore  eflacé  de  sa  mé- 
mmt.  H  écrivaft  avee  une  courageuse  Tranchise  à  ceHe  qu'il  devait 
éfiottsèr  :  tt  Cette  ville  dé  Mahnheim  me  rappelle  bien  des  folies  dont 
je  me  Éolt^  rëncTu  cmi^le,  il  est  vrai,  avant  de  vous  connaître,  maïs 
dotit  je  Sitis  pvhirtanit  coupable.  Ce  n'est  pas  sans  un  sentiment  de 
honte  (|ae!jê  vtmis  conduirai  dans  ces  lieux  où  je  me  suis  égaré,  pauvre 
insensé,  avec  urte  nmél^blè  passion  dans  le  coeur.  » 

Le  terme  de  son  engageaient  avec  le  théâtre  étant  exph-é,  Dalberg 
nese  so<l<iia  plus  de  le  renouveler,  et,  dans  son  froid  égoïsme,  au  lieu 
de  tetidrè  unie  inàin  séf  durable  au  poète,  il  l'engagea  à  quitter  la  car- 
rière KItéraire  et  à  reprendre  ses  études  de  médecine.  Schiller,  qui 
c^gkiait  toUjdUr»  qife  son  ardeur  poétique  ne  vint  à  s'éteindre  s'il 
n'avaK  ^a^  d'autre  moyen  d'existence,  n'était  pas  éloigné  de  suivre 
cet  avis;  it  demandait  seulement  que  la  direction  du  théâtre,  en  fai- 
sant av)3ê  lui  un  nouveau  contrât ,  lui  donnât  le  moyen  d'aller  passer 
une  chinée  h  l'miivei^slté  de  Heidelberg.  Dalberg  s'y  refusa. 

SbhiHer  pasto  ëUcore  l'hiver  de  1786  à  Mannheim.  Il  avait  entrepris 
de  publier  un  joufriet  die  critique  dramatique.  Dans  le  prospectus  de 
ce  recileît^  H  ratcoi»taft  sa  fuite  du  Wurtemberg,  sa  situation,  puis  il 
ajoutait  :  e  Le  public  est  maintenant  tout  pour  moi.  C'est  mon  étude, 
mon  souvetain,  tnon  Confident.  C'est  à  lui  que  j'appartiens  tout  entier. 
C'est  l'unique  tribunal  devant  lequel  je  mé  placerai.  C'est  le  seul  que 
je  craigne  et  que  je  tespeete.  Il  y  a  pour  moi  quelque  chose  de  grand 
dans  l'idée  de  ne  plus  être  soumis  à  d'autres  liens  qu'à  la  sentence 
du  monde,  et  de  ne  pas  en  appeler  à  un  autre  trône  qu'à  l'ame 
hiHiMilie.  » 

Gejowmal  «  dont  l'kiée  plaisait  à  Dalberg  et  à  d'autres  hommes  plus 
distingués,  aggrava  encore  la  situation  de  Schiller,  qui,  ne  se  laissant 
arrêter  par  aucune  considération  personnelle  dans  cette  œuvre  de 
conscience ,  attaqua  vivement  tout  ce  qu'il  trouvait  de  répréhensible 
dans  le  jeu  et  TaccetH  des  acteurs  de  Mannheim,  et  suscita  parmi 
eut  une  violenté  colère.  Les  choses  en  vinrent  au  point  que  l'un  de 
ces  acteurs  Hnsulta  un  jour  de  la  façon  la  plus  grossière.  Schiller 
résolut  alors  de  quitter  cette  ville  où  il  ne  pouvait  dire  la  vérité. 


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SOIILLBR.  T5 

<m  celai  qui  promettait  de  kiî  assurer  une  enstenoe  lMMiorat4e 
l*avait  une  seconde  fois  trompé.  Ses  œuvres  hii  avaieiit  ftit  des 
«iHîs  à  Leipzig.  Ce  fut  vers  cette  ville  de  savcir  et  de  poésie  f|u'il 
tourna  ses  regards.  En  quittant  Maenheim,  il  ««nportait  <;ependaBt 
deux  titres  qui  ne  devaient  pas  lui  être  tnaliles.  Il  airait  été  nommé 
membre  de  !a  société  allemande  du  PahKttnat ,  et  le  duc  de  Weiraar, 
dans  un  voyage  qu'il  fit  à  Mannbeim,  lui  «vMt  eonfëré  le  titre  de 
conseiller.  Ce  titre  était  purement  honorifique;  mais,  dans  un  pays 
comme  TAUemagne,  où  l'on  attache  encore  tant  d'importance  à  ces 
vaines  dénominations,  M.  le  conseiller  SchHlerponvutt,  aux  yeux  de 
bien  des  gens,  passer  pour  un  personnage  fdus  considérable  que 
Frédéric  Schiller,  auteur  de  trois  grands  drames. 

Au  mois  de  mars  1785 ,  Schiller  écrivit  à  son  ami  Huber,  à  Leiprig  : 
<(  le  ne  veux  pas  être  moi-même  chargé  de  ré^r  mes  comples,  et  je 
ne  veux  plus  demeurer  seul.  Il  m'en  coûte  moins  de  conduire  trae 
difaire  d'état  et  toute  une  consph^ion  que  de  diriger  mes  flffiaires 
matérielles.  NuUe  part,  vous  le  savez  vous-même,  la  poésie  n'^est 
plus  dangereuse  que  dans  tes  calculs  matériels.  Mon  ame  n'aime  pas 
à  se  partager,  et  je  tombe  du  haut  de  mon  monde  idéal ,  si  un  bas  dé- 
chiré me  rappelle  au  monde  réel.  En  second  lieu,  j*ai  besoin,  pourêtre 
infiniment  heureux ,  d'un  ami  de  cœur  qui  soit  toujours  près  de  moi, 
comme  noon  ange ,  et  auquel  je  puisse  communiquer  mes  pensées  au 
moment  où  elles  naissent,  sans  avoir  besoin  de  lui  écrire  oudehii 
faire  une  visite.  L'idée  seule  que  cet  ami  ne  demeure  pas  sous  les 
mêmes  lambris  que  moi ,  qu'il  faut  traverser  la  rue  pour  le  trouver, 
m'habiller,  etc.,  anéantit  la  jouissance  que  j'aurais  à  le  voir.  Ce  sont 
là  des  minuties,  mais  les  minuties  ont  souvent  bien  du  poids  dans  le 
cours  de  notre  vie.  Je  me  connais  mieux  que  des  miHiers  d'autres 
honmies  ne  se  connaissent  eux-mêmes,  le  sais  tout  ce  qu'A  me  faut 
et  combien  peu  il  me  faut  pour  être  entièreraent  heureux.  Si  je  puis 
partager  votre  demeure ,  tons  mes  soucis  disparaissent.  Je  ne  suis  pas 
fln  mauvais  voisin ,  vous  pouvez  le  croire.  J'ai  assez  defleïibflité  pour 
m*accommoder  au  caractère  d'un  autre,  et  une  certaine  habileté, 
comme  dit  Yorick,  pour  l'aider  à  devenir  meilleur  et  à  s'égayer.  Je 
n'ai  besoin  du  reste  que  d'une  chambre  à  coucher  qui  me  serve  en 
même  temps  de  cabinet  de  travail,  et  d'une  autre  chambre  pour  rece- 
voir des  visites.  Il  me  faudrait  une  commode,  un  secrétaire,  un  lit  et 
un  canapé,  une  table  et  quelques  chaises.  Je  ne  veux  pas  demeurer 
au  rez-de-<;haussée,  ni  sous  le  toit,  et  je  ne  voudrais  pas  non  plus 


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76  RBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avoir  devant  moi  Taspect  d'uu  cimetière.  J'aime  les  hommes  et  le 
mouvement  de  la  foule.  » 

En  partant  pour  Leipsig,  Schiller  avait  sérieusement  Tintention  de 
se  créer  une  existence  en  dehors  de  la  vie  littéraire.  Il  voulait  étudier 
le  droit  à  Tuniversité  de  cette  ville ,  et  ce  projet  faisait  déjà  naître  en 
lui  de  nouvelles  idées  d'ambition*  Quand  Streicher  et  lui  se  quittèrent, 
les  deux  amis  convinrent  de  ne  s'écrire  que  quand  l'un  d'eux  serait 
devenu  ministre  et  l'autre  maître  de  chapelle. 

Ce  qui  contribuait  sans  doute  alors  à  ramener  ses  idées  du  côté  de 
la  vie  positive ,  c'était  le  sentiment  d'amour  qu'il  éprouvait  pour  la 
fille  du  libraire  Schwann,  sentiment  secret,  timide,  mais  noble  et 
sérieux,  auquel  il  désirait  pouvoir  donner  un  jour  la  sanction  du  ma- 
riage. Quelque  temps  après  avoir  quitté  Mannheim,  il  écrivit  à 
Schwann  pour  lui  exprimer  ses  vœux  et  lui  demander  la  main  de  sa 
fille.  Schwann  lui  fit  un  refus  tendre  et  amical,  mais  c'était  un 
refus;  et,  dans  le  premier  mouvement  de  surprise  douloureuse  que 
lui  causa  cette  réponse,  le  poète  écrivit  l'une  de  ses  plus  touchantes 
et  solennelles  élégies,  celle  qui  a  pour  titre  :  Résignation.  Du  reste, 
il  ne  cessa  pas  d'être  en  relation  avec  Schwann  et  ne  lui  retira  pas 
son  amitié. 

A  son  arrivée  à  Leipsig,  Schiller  demeura,  comme  il  l'avait  désiré, 
avec  Huber,  puis  le  quitta  on  ne  sait  pourquoi,  et  se  retira  dans  une 
pauvre  chambre  d'étudiant.  Il  était  alors  dans  un  état  de  gêne  presque 
constante,  n'ayant  pour  toute  ressource  que  le  produit  incertain  de 
son  journal  dramatique  et  de  son  Don  Carlos,  dont  il  publia  d'abord 
les  trois  premiers  actes.  Son  nom  faisait  pourtant  grand  bruit  de  tous 
côtés,  et  la  moindre  composition  qui  lui  échappait  était  reproduite  à 
l'instant  par  des  milliers  de  plumes  et  connue  du  public  long-temps 
avant  d'être  imprimée.  Beaucoup  de  familles  riches  et  considérées 
enviaient  le  bonheur  de  le  voir  et  eussent  été  fières  de  l'attirer  dans 
leur  intérieur  et  de  le  produire  dans  leur  cercle  ;  mais  il  préférait  à 
toutes  ces  grandes  réunions,  où  il  n'eût  reçu  que  de  vains  hommages, 
les  causeries  intimes  de  l'amitié,  les  rêves  de  la  solitude. 

A  une  demi-lieue  de  Leipzig,  dans  cette  grande  plaine  arrosée  par 
tant  de  sang,  et  consacrée  par  tant  de  funérailles,  on  aperçoit  un  frais 
et  riant  village,  parsemé  d'arbres,  de  vergers,  où  nos  soldats,  cernés 
de  toutes  parts,  soutinrent  en  1813  une  lutte  acharnée.  C'est  Gohlis. 
On  y  arrive  par  un  vert  sentier  qui  serpente  au  bord  de  la  rivière, 
par  une  des  avenues  imposantes  du  Rosenthal,  cette  belle  et  grande 


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SCHILLER.  77 

forêt  si  souvent  chantée  par  les  poètes  d'Allemagne.  Ce  fut  là  que 
Schiller  alla  chercher  un  refuge  pour  mûrir  ses  pensées,  pour  achever 
les  œuvres  qu'il  avait  entreprises.  Un  jour  qu'il  faisait  sa  promenade 
solitaire  le  long  de  la  rivière,  il  entendit  quelques  mots  prononcés 
près  de  lui  à  voix  basse,  et  il  aperçut  un  jeune  homme  à  demi  dés- 
habillé qui  allait  se  jeter  dans  l'eau  et  priait  Dieu  de  lui  pardonner. 
Schiller  s'approche,  l'interroge  avec  bonté,  et  le  jeune  homme,  qui 
était  un  étudiant,  lui  avoue  que  la  misère  le  pousse  au  suicide.  A 
l'instant  même,  le  poète  lui  donne  tout  ce  qu'il  avait  alors  d'argent 
sur  lui,  le  console,  l'encourage,  et  promet  de  venir  bientôt  à  son 
secours.  Quelques  jours  après,  il  se  trouvait  au  milieu  d'une  nom- 
breuse société  ;  il  raconte  avec  émotion  et  chaleur  la  scène  dont  il 
avait  été  témoin ,  puis  prend  une  assiette  sur  la  table,  fait  le  tour  du 
salon ,  adressant  à  chacun  sa  pieuse  requête,  et  le  soir  le  malheureux 
étudiant  recevait  une  somme  assez  considérable  pour  être  long-temps 
à  l'abri  du  besoin.  Le  succès  de  cette  bonne  œuvre  inspira  à  Schiller 
une  de  ses  plus  belles  odes,  une  ode  qui  jouit  en  Allemagne  d'une 
grande  popularité,  et  dont  on  chante  souvent  le  refrain  dans  les  fêtes 
et  les  grandes  réunions;  c'est  celle  qui  a  pour  titre  :  La  Joie  [Die 
Freude). 

Tout  en  suivant  le. cours  de  ses  inspirations  poétiques,  Schiller 
consacrait  encore  une  grande  partie  de  son  temps  à  l'étude  de  la  phi- 
losophie, à  celle  de  Kant  surtout,  qui  le  séduisait  par  son  côté  spiri- 
tualiste,  et  il  prenait  un  goût  sérieux  pour  l'histoire,  cette  source 
profonde  de  philosophie  et  de  poésie.  II  entreprit  avec  quelques-uns 
de  ses  amis  la  publication  d'un  vaste  ouvrage,  V Histoire  des  princi- 
pales révolutions  et  conjurations  du  moyen^ge  et  des  temps'tnodemes^ 
Lui-même  traduisit  pour  ce  recueil  la  conjuration  du  marquis  de 
Bedmar  contre  la  république  de  Venise;  puis  les  recherches  qu'il 
avait  faites  pour  Don  Carlos  l'amenèrent  à  écrire  V Histoire  des  rév&-^ 
lutions  des  Pays-Bas.  Plus  tard,  par  cette  association  de  la  poésie  et 
de  l'histoû^,  un  autre  drame  lui  Gt  écrire  le  récit  de  la  guerre  de 
trente  ans. 

Pendant  qu'il  était  livré  à  ses  travaux,  un  de  ses  amis,  le  conseiller 
Koemer,  le  père  du  chevaleresque  poète  Théodore  Koemer,  l'em- 
mena à  Dresde.  Heureux  s'il  n'eût  trouvé  là  que  les  séductions  de 
l'amitié!  Mais  il  y  trouva  celles  de  l'amour,  d'un  faux  et  mauvais, 
amour,  indigne  de  lui.  Il  rencontra  par  hasard  une  jeune  flUe  d'une 
beauté  charmante ,  mais  coquette  et  rasée ,  gouverni'e  d'ailleurs  par 
une  mère  intrigante,  qui  faisait  acheter  cher  aux  galans  le  plaisir  de 


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78  REVUE  MS  MIUX^  MONDES. 

firéquenter  soo  salon.  La  tounuire,  les  aaanières , la. ifhymmmÊm de 
Schiller,  pour  ceux  nm  ne  savaient  pas  en  comfuemiise  la  vjyp^itinafcle 
expression,  n*élaieQt  rien  Bioins  que  séduiaaotaa.  Il  le  présMtnit  twli- 
uairement  dans  le  monde  avec  une  vieille  redingote  grise,  le  ool 
découvert,  les  cheveux  épars  et  4e  visage  harbouiUé  de  taiMMU  6a 
.  réputation ,  déjà  étendue  et  toi^urs  MMssante,  flattait  la  ffiàre  de  la 
jeune  fille,  elle  s'en  servait  pour  donner  plus  de  preaUge  àsa  «aisap. 
Hais  ce  n'était  pas  asaez.  Il  fallut  que  le  pai^vce  Schiller  payAt  conmie 
les  autres  en  complaisances  infinies,  en  présetts  de  toute  sorte, 
parfois  même  en  argent  comptant,  le  droitd'adresser  quelques  eom- 
plimens  à  des  femmes  quise  jouaient  de  sa  bonne  foi  et  de  9a  poésie. 
Ses  amis  Tarrachèrent  à  cette  malheureuse  relation.  On  M  qa'au 
-moment  où  elle  «le  vit  partir,  la  jeune  fUle,  aittendrie,  pleura.  Étaîeat- 
ce  les  larmes  du  repentir,  ou  celles  de  la  coquetteûe?  Quoi  qu'il  en 
soit ,  Schiller,  profondémcaat  ému ,  jura  de  revenir  voir  sa  thion-aimée 
.ou  de  mourir. 

Le  séjour  de  Weimar,  et  les  occupations  d'espait  qui  l'attendaient 
dans  cette  ville  célèbre,  surnommée  alors  l'Albènes  de  l'AUemat^, 
lui  firent  oublier  son  perfide  anpuour  etson  serment.  U  tvouvaà  Wei- 
mar Herder  pour  qui  il  avait  une  grande  estime ,  Wieland  dent  il 
jvait.déjà  reçu  plusieurs  lettres  aimables,  et  qui  lui  donna  l'utile 
aonseil  d'étudier  les  anciens.  Goethe  était  alors  en  Italie.  Schiller 
passa  là  quelques  mois  d'une  existence  studieuse  et  retirée,  ne  voyant 
que  les  honunes  doit  la  conversation  lui  offrait  un  véritable  iotését, 
enfermé  le  reste  du  temps  avec  ses  livres,  et  d'ailleurs  vivant  fort 
économiquement,  car,  à  cette  époque  encore,  il  n'était  rien  Eurfns 
que  riche. 

Au  mois  de  novembre  1787,  il  fit  un  voypge  i  Rodolutiilt^  -pour 
voir  son  ami  Reinwald,  qui  était  devenu  son  beau-frère*  £e  voyage 
aiobeva  de  fixer  sa  destinée.  Il  vit  chez  son  ancienne  bienfaitrice, 
M""  de  WoUzogen,  une  jeune  personne  d'une  famille  noble,  d'une 
nature  douce  et  afiCectueuse ,  d'un  esprit  éclairé ,  et  l'aima  sans  oser 
d'abord  le  dire.  Mais  cet  amour  devait  être  plus  heureux  que  U^sautms; 
Charlotte  de  Lengefeld  devait  être  sa  femme. 

Ce  fut  chez  la  mère  de  cette  jeune  fille  qu'il  rencontra  Goethe  pour 
la  première  fois.  Les  deux  grands  poètes  s'abordèrent  avec  une  i^serve 
qui  ressemblait  beaucoup  à  de  la  froideur,  et,  à  les  voir  l'un  en  Ssce 
de  l'autre  dans  cette  première  entrevue,  personne,  sans  doute,  n'au- 
rait pu  présager  la  liaison  qui  s'établit  entare  eux  plus  tard.  SchiUer 
écrivait  alors  à  son  ami  Koerner  :  a  La  grande  idée  que  je  m'étais 


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faite  de  GocUtar  n'a  pu  été  amoindrie  per  oè tto  rencontre;  ma»  je 
donlei^'i  pnîtse janimsy  aroirentivnouttin  gnmd llen^  Bonnc^np 
de  ohoïM  ipH  mintëressBnt  encore^,  ^ai  ecenpenl  me»  dèsifs^et  me» 
espérancasy  sont  déjà  épuisées  pour  M;  Dès  «in>  point  de  dépéri,  sa 
oataïc  esl  tout  aattre  que lamenne,  son  mwide nr'eit pe» le* mien, 
et  nos  mamèroi  de  ¥oir  diffèrent  essentiellement.  Cependant  on  ne 
sanmit  tirer  aucine  conaéqaence  œrCaine  de  œtte  première  entre^ 
Yoe.  Non»  verrons  phn  tard  ce  qui: en  nésnlteni*  » 

debîller  roTiiit  à  Weimar;,  très  épris  de  W*  de  Lengeléld,  très 
occupé  en  même  tamps  de  Tétade  d'Homère  et  de»  tragiqaes  gvee». 
a  Les  anciens,  écrivait-il  à  un  de  ses  ami»,  me  donnent  une  vraie 
jotfssance;  j'ai  besofn  d'eux  pom*  coitîger  mon  goàt,  qui,  p«r la  fMih 
tiltté,  fa  fecberdie,  le  raffinement,  commençait  à  s^étotgner beau- 
coup de  la  véritable  simplicité,  p  F\m  loin,  en  partant  dlStnipide, 
il  ajonte:  «  Il  y  a  pour  moi  un  ii»térèt  psycliotogiqoe  àieoonnaKre 
que  toujours  les  hommes  se  ressemblent;  ce  sont  tbujonrs  lesmémes 
passions,  le»  mêmes  luttes  du  cœnr  et  le  même  langage.  » 

A  la  suite  de  cette  étude ,  il  traduisit  VIphiffénié  d'Ëuripidè  et  lès^ 
Phénieienneê.  Plus  tard,  elle  Tut  aussi  un  de  sespikicipam  nv^biles, 
lorsqu'il  écrivit  ia  Fiancée  de  Messine. 

Pendant  un  second  séjour  à  Weimar,  il  revit  M^^^  de  Lengefeld, 
et  lessefvtimens  qu'il  avait  conçus  pour  elle  se  foitifidrent  H  retourna 
passer  quelques  semaines  auprès  d'elle,  et  »'en  revint  avec  Feipoir 
de  ne  pas  lui'  être  indiSénent  Le  désir  qu'il  arait  soni«nt  exprimé 
de  retrouver  le  calme ,  les  joies  de  la  vie  de  fkmille,  s^évdlhi  aior» 
plus  fortement  dan»  son  ccenr.  c<  Jusqu'à  présent,  écrivait-il  dans 
une  de  ses  lettres,  j'ai  vécu  isolé  et  pour  ainsi  dire  étranger  dans 
le  monde;  j'ai  erré  à  travers  la  nature,  et  n'ai  riraeu  à  moi;  j'i»pire 
à  la  vie  domestique  et  bourgeoise.  Depiris  bien  des  année»,  je  n*ai 
pas  éprouvé  un  bonheur  complet,  non  que  le»  ocoasions  d'être  heu^ 
renx  me  manquent,  mais  parce  que  je  surprends  seulement  la  joie 
et  ne  la  savoure  pas ,  parce  que  je  sols  privé  de»  douée»  et  paisibles 
sensations  que  donne  le  cafane  de  là  vie  de  famille.  » 

âa  position ,  si  brillante  qu'elle  fût,  n'était  pourtant  pas  alors  assez 
assurée  et  ne  présentait  pas  ass^  de  garanties  positives  pour  qu'il 
osAt  demandiefr  la  main  de  cdie  qu'il  aimait  Le  duo  de  Weimar  lui 
offrit  un  moyen  de  la  consolider  en  le  nommant  professeur  d'histoire 
àl'milversiléd'Iéna.  Cette  nomination^  qài  devait  l'aider  à  r^liser 
ses  vesttt  les  plus  tendres,  mais  qui  lui  imposait  un  devoir  régulier, 
ne  lui  causa  hébété  qu'une  joie  médiocre ,  tont  il  craignait  de  perdre 


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80  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

sa  chère  liberté,  a  II  est  toujours  triste  et  difficile,  disait-il,  de  dire 
adieu  aux  belles  et  aimables  muses,  et  les  muses,  qui  sont  femmes, 
ont  l'esprit  rancunier;  elles  veulent  bien  nous  quitter,  mais  elles  ne 
veulent  pas  qu'on  les  quitte.  Quand  une  fois  nous  leur  avons  tourné 
le  dos,  elles  ne  reviennent  plus  à  notre  appel.  »  Puis  il  ajoutait  en 
riant  :  «  Il  me  semble  que  je  vais  faire  une  drôle  de  figure  dans  ma 
nouvelle  position.  Beaucoup  d'étudians  sont  déjà  plus  savans  en  his- 
toire que  M.  le  professeur;  mais  je  me  rappelle  les  paroles  de  Sancho 
Pança  :  «  Quand  Dieu  nous  donne  un  emploi ,  il  nous  donne  aussi 
l'intelligence  nécessaire  pour  le  remplir.  Que  j'aie  seulement  mon 
tle ,  et  je  saurai  bien  la  gouverner.  » 

Il  commença  son  cours  au  mois  de  mai  1789,  et  obtint  un  grand 
succès.  Plus  de  quatre  cents  auditeurs  se  pressaient  autour  de  lui  et 
lui  donnaient  journellement  les  témoignages  d'estime  et  de  respect 
dus  à  son  noble  caractère  et  à  son  grand  nom.  Cependant  il  n'avait 
point  encore  de  traitement  fixe  :  le  tribut  payé  par  ses  élèves  était 
son  seul  revenu.  Le  duc  de  Weimar  lui  accorda  enfin  200  thalers  par 
an  (800  francs).  Charles  de  Dalberg,  coadjuteur  de  Mayence,  frère 
du  baron  Dalberg  qui  avait  si  froidement  abandonné  le  poète  dans 
les  premières  années  de  sa  vie  littéraire,  manifesta  l'intention  de  lui 
assurer  une  pension  annuelle  de  bfOOO  florins.  Alors  Schiller  crut 
avoir  surmonté  les  obstacles  matériels  qui  s'opposaient  à  son  mariage. 
Le  20  mai  1790,  il  épousa  Charlotte  de  Lengefeld,  et  quelque  temps 
après  cette  union  il  écrivait  :  (c  La  vie  est  pourtant  tout  autre  aux 
côtés  d'une  femme  chérie  que  lorsqu'on  reste  seul  et  abandonné.  A 
présent  je  jouis  réellement  pour  la  première  fois  de  la  belle  nature, 
et  je  vis  en  elle.  Je  promène  ma  pensée  joyeuse  autour  de  moi ,  et 
mon  cœur  trouve  toujours  au  dehors  une  douce  satisfaction,  et  mon 
esprit  a  son  aliment  et  son  repos.  Tout  mon  être  est  dans  une  har- 
monie parfaite;  mes  jours  ne  sont  plus  agités  par  la  passion,  ils 
s'écoulent  dans  la  paix  et  la  sérénité,  et  je  regarde  gaiement  ma  des- 
tinée future.  Maintenant  que  je  suis  arrivé  au  but,  je  suis  surpris  de 
voir  conune  tout  a  dépassé  mon  attente.  Le  sort  a  lui-même  sur- 
monté pour  moi  les  entraves,  il  m'a  porté  paisiblement  au  but.  J'es- 
père tout  de  l'avenir  :  encore  quelques  années,  et  j'aurai  la  pleine 
jouissance  de  mon  esprit;  oui,  je  l'espère,  je  reprendrai  ma  jeunesse, 
et  elle  me  rendra  ma  vie  intime  de  poète.  » 

La  situation  de  Schiller  était  vraiment  alors  pleine  de  charmes. 
Marié  à  une  jeune  femme  d'une  nature  excellente,  dégagé  des  Soucis 
matériels  qui  l'avaient  si  long-temps  attristé,  entouré  d'amis,  d'hom- 


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SCHILLER.  81 

mages,  de  considération,  quand  il  pariait  de  son  bonheur,  il  ne  se 
faisait  pas  illusion  à  lui-même,  il  était  heureux;  et  l'une  de  ses  plus 
grandes  joies  était  encore  de  pouvoir  suivre  avec  calme  le  cours  de 
ses  travaux  et  de  ses  conceptions  poétiques.  Il  étudiait  tout  à  la  fois 
avec  ardeur  et  la  philosophie  de  Kant  et  Thistoire.  Il  songeait  à  faire 
de  Frédéric  II  le  héros  d'une  épopée;  il  écrivait  des  articles  pour  la 
Gazette  littéraire,  pour  la  Thalie,  et  V Histoire  de  la  guerre  de  trente  ans. 

Mais  Texcès  du  travail  et  lis  vailles  trop  prolongées  altérèrent  et 
minèrent  sa  santé.  Souvent  il  écrivait  pendant  toute  la  nuit,  se  levait 
dans  Taprès-midi ,  passait  le  reste  du  jour  tantôt  h  faire  sa  correspon- 
dance, tantôt  à  causer  ou  à  lire,  et,  pour  ranimer  ses  forces  épuisées 
par  une  continuelle  tension  d'esprit,  par  la  privation  de  sommeil,  il 
avait  tecours  a  des  moyens  de  surexcitation  funestes  (1). 

En  1791,  il  tomba  si  gravement  malade,  qu'on  désespéra  presque 
de  lui,  et  que  le  bruit  de  sa  mort  se  répandît  en  Allemagne  et  jus- 
qu'en Danemark.  On  le  conduisit  aux  bains  de  Carlsbad  :  là,  forcé 
d'interrompre  ses  travaux,  ses  leçons,  et  n'ayant  plus  que  son  misé- 
rable traitement  de  200  écus,  il  se  voyait  menacé  de  retomber  dans 
toutes  les  inquiétudes  matérielles  qu'il  avait  eu  tant  de  peine  à  sur- 
monter, et  l'Allemagne,  qui  le  lisait  avec  enthousiasme,  qui  était  Gère 
de  son  nom  et  de  ses  œuvres,  oubliait  ses  souflrances.  Ce  fut  un 
étranger  qui  vint  à  son  secours.  Le  prince  d'Augustembourg,  sur  la 
demande  du  célèbre  écrivain  danois  Baggesen ,  offrit  au  poète  ma- 
lade et  délaissé  une  pension  de  1,000  écus.  Les  termes  honorables  et 
délicats  dans  lesquels  cette  offre  était  faite  lui  donnaient  encore  plus 
de  prix.  Schiller  l'accepta  (2). 

De  retour  a  léna,  il  se  remit  au  travail  comme  par  le  passé,  et 
bientôt  la  prudence  lui  ordonna  de  s'éloigner  une  seconde  fois  de  ses 
livres,  de  faire  un  nouveau  voyage.  Il  éprouvait  depuis  long-temps 
un  vif  désir  de  revoir  sa  patrie,  sa  famille.  Ce  fut  de  ce  côté  qu'il 
dirigea  ses  pas.  Sa  mauvaise  santé  le  força  d'abord  de  s'arrêter  à  Heil* 
bronn  ;  il  écrivit  de  là  à  Stuttgardt,  pour  savoir  s'il  pourrait  se  pré- 
senter sans  inconvénient  dans  cette  ville.  Le  duc  fit  répondre  qu'il 
.  ignorerait  son  arrivée.  D'après  cette  assurance,  Schiller  partit.  Oh! 
ce  fut  une  grande  joie  pour  lui  de  rentrer  librement  dans  cette  cité 

(1)  Carlyle,  Leben  SchilUn, 

(S)  Ce  n*est  pas  la  seule  fois  que  rAUemagne  s*est  montrée  ainsi  ingrate  envers 
ses  grands  hommes.  Quarante  ans  auparavant,  c'était  déjà  un  prince  de  Danemarlv 
qui  tendait  à  KIopstoclc  une  main  généreuse,  et  lui  donnait  le  moyen  d*acbever  sa 
Meêsiade, 

TOME  wiv.  6 


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82  REVUE  VES  MSUX  MONDES. 

qu'il  avsA;  Taie  ftvea  angoisse,  de  rettonver,  après  dhi  ans- d'absence, 
sa  pauvre  mère  qni  pleurait  tant  à  sou  départ,  san  pèra  qui  ae  plai-' 
gnait  de  sa  désertion  ei  qui  le  revayait  entouré  d'une  auréole  de 
gloire,  sa  jeune  seeur  qui  récitait  avec  enthoasiasme  ses  vers,  et  tous 
ses  compagnons  d'étude,  sesr  amis,  qui  se  pressaient  joyeui  autour 
de  lui  et  parlaient  en  riant  des  anciennes  chaînes  de  l'école!  H  visita 
successivement  les  lieux  où  il  avait  vécu,  et  chaque  jîte,  chaque  seiH 
tier  connu,  chaque  pas  qu'il  faisait  sur  ce  sol  consacré  par  les  souve- 
nirs de  son  enfance,  éveillaient  dans  son  ame  de  tendres  émotions.  It 
alla  voir  aussi  ceux  de  ses  anciens  professeurs  qui  vivsâent  encore,  et 
même  le  vieux  Jahn ,  qui  était  bien  fier  alors  de  lui  avoir  donné  des 
leçons.  Une  partie  de  son  temps  se  passait  ainsi  en  entretiens  affec- 
tueux, en  bons  souvenirs;  il  employait  l'autre  à  lire,  à  étudier,  à 
écrire  son  Wallenstein.  Pendant  qu'il  .était  à  Stottgardt,  il  éprouva 
encore  un  autre  bonheur  :  il  devint  père  pour  la  première  fois.  On 
eût  dit  qu'après  tant  de  jours  de  lutte  et  de  souffrance,  une  divinité 
bienfaisante  l'avait  ramené  dans  sa  patrie  pour  lui  faire  savo^orer  en 
même  temps  les  plus  douces  joies  de  la  vie  humaine ,  les  souvenirs 
du  passé  et  les  espérances  de  l'avenir.  Mais  ces  joies  de  l'ame  ne  de- 
vaient plus  se  renouveler;  il  ne  devait  plus  revoip  une  autre  fois  ni 
son  pays  natal,  ni  sa  famille  bien-aimée  (1). 

Ce  voyage  fut  du  reste  fort  utile  à  ses  intérêts.  Pendant  son  séjour 
à  Stuttgardt,  Schiller  entra  en  relations  avec  Cotta,  qui  devint  plus 
tard  son  unique  éditeur  et  qui  lui  proposa  la  rédaction  d'un  recueil 
littéraire  mensuel.  A  son  retour  à  léna,  il  publia  le  prospectus  de  ce 
recueil  intitulé  les  Heures  [Die  Horen),  et  appela  tous  les  hommes 
distingués  de  l'Allemagne  à  y  concourir.  Peu  de  temps  après,  le  pre* 
mier  numéro  parut  ;  mais,  malgré  les  efforts  de  l'éditeur,  les  articles 
favorables  de  la  Gazette  littéraire^  et  les  noms  illustres  qui  le  recom- 
mandaient au  public,  ce  journal  produisit  peu  d'effet  et  n'eut  qu'une 
courte  durée. 

De  cette  époque  datent  ses  relations  plus  intimes  avec  Goethe.  Les 
deux  poètes  avaient  compris  que,  par  la  différence» même  de  leur 
nature  et  de  leur  manière  de  vivre,  ils  pouvaient  se  rendre  utiles  l'un 
à  l'autre.  Ils  marchaient  parallèlement  sur  deux  lignes  séparées; 
mais  ils  se  rejoignaient  à  la  sommité  de  l'art.  Il  s'établit  entre  eux 
une  correspondance  suivie,  sérieuse,  savante,  et  qui  de  jour  eu 
jour  prit  un  caractère  plus  amical.  Schiller  en  avait  en  même  temps 

(1)  Son  i)ère  et  sa  jeune  sœur  moururent  en  1796,  sa  mère  en  1S02. 


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«eilfLLKB.  63 

OMmeneé  une  avtfe  avec  Ouîllauive  de  Hmnboklt,  qtti  était  de 
méiM  oooMerée  à  fesanefi  des  f4us  fiautes  «jueslkms  de  phHosophie 
«I  d'eeiliéttipie.  Atnri  seiiienu  par  4f^%  liotimes  éfomens,  éclairé 
par  leiire  corneMs,  animé  par  leurs  encouragemens,-!!  suWait  avec 
«■e  ïïHàAt  audace  sa  carrière ,  ti  se  jetait  sans  cesse  iotrépidemefit 
danside  imifeaux  travaux. 

fin  1795,  Il  entreprit  ia  publication  d'^n  Almanach  des  Mnsn,  qa\ 
obtînt  un  grand  sncoès.  Il  y  mit  (pielqne^^miesdeses  pkis  charmantes 
poésies  lyriques,  et  Goethe  fAnsieurs  ballades.  €e  fut  dans  ce  tnème 
recueil  que  les  deux  poètes  firent  insérer  smssi  ces' petits  distiques  si 
connus  «n  AHeinagnesous  le  nom  de  xenhs.  €*étaient  autant  d'épi- 
grammes  nMfdantes  dirigées  oontre  une  fonle  deMrres^  d'écrivains. 
Elles  mirent  tout  le  monde  Bttéraire  en  rumeur,  et  produisirent 
chez  ceux  qu'elles  atteignaient  une  vive  animosité.  Le  bon  ScliîHer 
s'attendrit  sur  les  blessures  qu'il  avait  faites  et  se  repentit  d'avoir  été 
M  lotn. 

D'autres  travaux  plus  tmportans  vinrent  ttentAt  ^straire  son  esprit 
de  cette  guerre  d'épigrammes.  Il  travaillait  toujours  à  son  Wa^en- 
stein.  En  1T98,  il  fit  représenter  ia  première  partie  de  cette  vaste  tri- 
logie, la  phts  belle,  la  plus  imposante  de  ses  œuvres.  A  cette  mngni- 
"fique  composition ,  qui  avait  si  long-temps  occupé  sa  pensée  et  ses 
vcAles,  succéda  mmédiatement  Marie  Stuart,  puis  Jeanne  et  Arc  ^ 
qui  fct  jouée  en  MOI  sur  le  théâtre  de  Leipzig.  Le  poète  assistait  lui- 
même  a  cette  représentation,  et  fut  reconduit  en  triomplie  chez  hii 
aux  cris  mille  fe4s  répétés  de  rive  Schiièer!  Hve  le  grand  Schiller / 
Deux  ans  après  parut  4n  Fiancée  de  Menshie,  puis,  en  18W,  Guil- 
laume Tell,  A  voir  la  rapidité  avec  Inquelle  toutes  ces  grandes  com- 
positions se  succédaient,  on  e<it  dit  que  SchiHer  pressentait  sa  fin 
prochaine  et  sehétait  de  léguer  au  monde  les  plus  beaux  fruits  de 
son  génie. 

n  se  trouvait  à  Berim  lorsqu'on  joua  son  Guillaume  TeV.  Ln  reine 
Louise  voulut  le  voir,  et  lui  fit  offrir  une  pension  annuelle  de  trois 
mille  tbalers,  une  place  à  l'académie ,  et  la  jouissance  d'une  voiture 
de  la  cour,  s'il  voulait  se  fixer  à  Berlin  ;  mais  il  était  retenu  par  les 
liens  du  cœur  dans  le  duché  de  Weimar,  et  il  y  retourna.  Depuis 
1798,  il  avait  quitté  léna  pour  habiter  Weimar.  Il  était  là  près  de 
Goethe,  qui  exerçait  une  heureuse  influence  sur  lui,  près  de  Wie- 
laod,  qui  l'avait  toujours  traité  avec  une  sincère  affection ,  et  près  du 
théâtre. 

Le  grand-duc  lui  témoignait  une  considération  toute  particulière. 

6. 


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6k  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  princesse  Caroline,  mère  de  M**  la  dachesse  d'Orléans,  aimait  à 
le  voir,  à  s'entretenir  avec  lui.  C'était,  au  dire  de  tous  ceux  qui  l'ont 
connue,  une  femme  d'un  esprit  élevé  et  d'une  bonté  de  coeur  ange- 
lique  (1).  Schiller  éprouvait  pour  elle  un  sentiment  de  vénération  et 
de  reconnaissance  qui  seul  aurait  sufB  pour  l'attacher  à  Weimar,  s'il 
n'y  avait  été  Gxé  d'ailleurs  par  d'autres  liens.  Le  grand-duc,  en  lui 
permettant  de  venir  habiter  cette  ville,  lui  avait  assuré  une  pension 
de  1,000  écus.  Peu  de  temps  après  il  demanda  à  l'empereur  d'Au- 
triche et  obtint  pour  lui  un  titre  de  noblesse.  C'était  une  singulière 
Taveur  pour  celui  qui  n'avait  jamais  chanté  que  la  démocr^itie;  mais 
Schiller  ne  vit  là  qu'une  aimable  intention  et  en  fut  reconnaissant  (2). 
Malheureusement  sa  santé  allait  toujours  en  déclinant.  Plus  d'une 
fois  déjà  il  avait  donné  de  sérieuses  inquiétudes  à  ses  amis;  il  avait 
lui-même  été  ébranlé  par  l'idée  d'une  mort  prochaine.  Puis  son 
énergie  morale,  luttant  contre  ses  douleurs  physiques,  lui  rendait 
une  apparence  de  vie,  puis  il  retombait  dans  une  nouvelle  faiblesse. 
En  1805,  il  fut  atteint  d'une  fièvre  catarrhale,  qui  d'abord  ne  présen- 
tait aucun  caractère  alarmant,  mais  qui  bientôt  empira  d'une  manière 
effrayante.  Tous  ceux  qui  le  connaissaient  et  qui  l'aimaient,  car  le 
connaître  c'était  l'aimer,  furent  consternés  de  cette  nouvelle.  Mais 
lui  ne  montra  nulle  frayeur  :  il  fut,  jusqu'à  son  dernier  jour,  bon  et 
aflectueux  envers  ceux  qui  l'entouraient,  comme  il  l'avait  été  tonte 
sa  vie.  Sa  plus  grande  crainte  était  que  sa  femme  se  trouvât  près  de 
lui  lorsqu'il  pressentait  quelque  crise  violente.  Dans  les  momens  où 
il  était  mieux,  il  se  faisait  lire  des  traditions  populaires,  des  contes  de 
chevalerie;  puis  il  parlait  avec  calme  et  douceur  de  sa  femme,  de  ses 
enfans,  et  de  son  drame  de  Démétrius,  auquel  il  essayait  encore, 
mais  en  vain ,  de  travailler.  Le  8  mai ,  il  demanda  à  voir  sa  plus  jeune 
fille,  la  prit  par  la  main ,  la  regarda  avec  une  profonde  douleur;  puis, 
tout  à  coup,  se  détournant  d'elle,  cacha  sa  tête  dans  son  oreiller  et 
pleura  amèrement  (3).  Le  soir  sa  belle-sœur  lui  demanda  conmient 


(t)  Ein  himmlischet  gêmuth,  un  caractère  céleste,  dit  Gustave  Sch^^b.  —  Elle 
épousa  en  1810  le  grand-duc  de  Mecklenbourg,  et  mourut  en  1816. 

(2)  «  Vous  allez  rire,  écrivait-il  à  Humboldt,  en  apprenant  ma  nouvelle  dignité. 
C'est  notre  duc  qui  en  a  eu  Tidée,  et,  puisque  la  chose  est  faite,  je  Taccepte  avec 
plaisir  pour  ma  femme  et  mes  enfans.  » 

(3)  Schiller  bissait  après  lui  un  fils  et  deux  filles,  que  la  grande-duchesse  de  Wei- 
mar se  chargea  généreusement  de  faire  élever.  Le  fils  est  aujourd*hur  conseiller 
d'appellation  à  Cologne;  une  des  filles  a  été  mariée  au  baron  de  Gleichen ,  Tautre  au 
conseiller  Junot  de  la  Tburinge. 


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SCHILLER.  85 

il  se  trouvait  :  «  Toujours  mieux,  répondit-il,  toujours  plus  tran- 
quille. »  Il  la  pria  d'ouvrir  les  rideaux,  contempla  d*un  regard  serein 
les  rayons  du  soleil  couchant,  qui  projetait  encore  sur  ses  fenêtres 
une  lueur  pâle  et  mélancolique,  puis  il  dit  adieu  du  fond  de  Tame  à 
cette  belle  nature  qu'il  avait  tant  aimée.  Le  lendemain  il  était  mort. 
Il  n'avait  pas  quarante-six  ans. 

Le  nouvelle  de  sa  mort  produisit  dans  toute  l'Allemagne  un  senti- 
ment de  désolation.  À  Weimar,  où  il  n'était  pas  seulement  connu  par 
ses  œuvres,  où  tout  le  monde  l'aimait  comme  homme  en  l'admirant 
comme  écrivain,  le  théâtre  fut  fermé;  les  habitans  prirent  le  deuil. 
On  s'abordait  avec  tristesse,  et,  dans  la  maison  du  riche  comme  dans 
celle  du  plus  humble  bourgeois,  l'unique  sujet  des  entretiens,  c'était 
la  mprt  de  Schiller  et  le  récit  de  ses  derniers  momens.  Il  fut  enterré 
au  milieu  de  la  nuit.  Douze  jeunes  gens  des  premières  familles  de  la 
ville  avaient  brigué  l'honneur  de  le  porter.  La  journée  avait  été  ora- 
geuse, et  des  nuages  noirs  voilaient  la  surface  du  ciel;  mais,  au  mo- 
ment où  l'on  allait  descendre  le  cercueil  dans  la  fosse,  on  raconte 
que  tout  à  coup  les  nuages  s'entr'ouvrirent,  la  lune  apparut,  et  un 
doux  rayon  éclaira  la  tombe  du  poète. 

X.  Marmier. 


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HISTOIRE 


L'ÉCOLE  D'ALEXANDRIE 


¥èA  M.  «ÀTTU. 


La  destinée  de  TÉgypte  a  toujours  été  de  se  faire  oublier  pendant 
des  siècles,  et  de  reparaître  tout  à  coup  pour  devenir  le  théâtre  d'un 
de  ces  grands  évènemens  qui  laissent  leurs  traces  dans  la  vie  de  tous 
les  peuples.  Alexandre ,  César,  Napoléon ,  marquent  jusqu'ici  les  trois 
grandes  phases  de  son  histoire;  qui  sait  si ,  dans  quelques  semaines, 
le  sort  de  l'Europe  entière  ne  va  pas  se  décider  sur  les  bords  du  Nil? 
La  vieille  et  immobile  Egypte  ne  semblait  pas  réservée  à  un  pareil  ave- 
nir. Isolée  du  reste  du  monde  avec  ses  castes  et  sa  dynastie  séculaire, 
Alexandre,  au  milieu  de  ses  conquêtes,  y  fonde  en  courant  une  ville, 
qui  devient  un  puissant  empire.  Cette  colonie  grecque,  jetée  sur  les 
bords  du  Nil,  fait  fleurir  dans  son  sein  les  arts  de  la  métropole;  et 
pendant  que  la  Grèce,  en  proie  aux  guerres  civiles,  voit  s'éteindre 
peu  à  peu  cet  amour  des  lettres  qui  avait  fait  sa  gloire,  et  qui  devait 
se  rallumer  une  fois  encore,  Alexandrie,  sous  la  domination  des 


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C*ÉGOLB  D*AUXA!n)RlB.  87 

Lagides,  oompose  ott^  CfMiothèqae,  élère  lAi  mtisée,  rassemble  (es 
safiin»  et  lesérucHte ,  et  prewd  en  quelque  §ofte  là  place  d'Athènes  à 
la  tète  de  la  cIviliMtSon  greeque.  On  voit  éette  activité  littéraire  s'é- 
tendre et  s'acMToHre,  presque  sans  interruption,  jusqu'aux  premiers 
siècles  de  notre  ère;  puis  tout  à  coup  Alexandrie  abandonne  la  phi- 
lologie et  les  lettres ,  jusque-là  son  unique  étude ,  et  s'attSiche  à  la  phi- 
losophie qu'elle  avait  cultivée  avec  moins  d'éclat.  C'est  alors  que  se 
produit  l'école  néoplatonicienne,  dën»faiquelle  tiennent  s'absorber 
toutes  les  philosephies  de  la  Grèce  et  de  l'Orient,  et  qui  lutte  seule, 
pendant  cinq  cents  ans,  pour  les  dieux  et  les  traditions,  contre  le 
cbristianisme  et  l'esprit  nouveau.  Cette  grande  école  occupe  une  telle 
place,  non^-^utement  dans  l'histoire  des  systèmes,  mais  dans 
rUstoire  générale  de  l'esprit  humain ,  que  tous  les  travaux  précédons 
aecompli^à  Alexandrie  ne  semblent  destinés  qu'à  la  préparer  et  à  la 
rendre  possible. 

Il  y  a  donc  unité  parfaite  dans  cette  histoire,  qui  embrasse  près  de 
dix  siècles.  L'école  néoplatonicienne  est  tout,  et  ce  qui  précède  ne 
semble  être  là  que  pour  concourir  à  la  former.  Une  histoire  de  l'école 
d'Alexandrie  doit  faire  ressortir  cette  filiation;  elle  doit  montrer 
comment  cette  unique  philosophie  résume  toutes  les  philosophîes, 
toutes  les  religions,  toutes  les  mœurs  de  l'antiquité.  H  faut  qu'en  la 
comparant  avec  le  christianisme,  elle  éclaire  à  la  fois  la  philosophie 
qoi  va  naître  et  celle  qui  va  finir,  et  que  l'on  voie  apparaître ,  dans 
uû  même  moment  et  avec  une  égale  évidence,  ce  qui  a  fait  la  force 
et  la  durée  du  polythéisme  antique,  et  ce  qui  fait  au  fiwid  sa  faiblesse 
et  son  néant. 

M.  Matter,  qui  publie  un  livre  sur  l'école  d'Alexandrie,  n'a  pas  été 
frappé  de  l'importance  capitale  de  la  question  philosophique.  Tout 
rintéresse  ao  même  titre  dans  ce  qu'il  raconte,  ou  plutôt  la  philoso- 
phie et  tout  ce  qui  s'y  rapporte  l'intéresse  moins  que  le  reste,  car  il 
mentionne  à  peine  en  passant  les  noms  de  Plotîn,  de  Proclus,  et  se 
borne  à  nous  promettre  de  consacrer  plus  tard  un  volume  à  l'exposi- 
tion des  doctrines  philosophiques.  Ce  n'est  pas  une  heureuse  inspira- 
tion que  d'avoir  ainsi  mis  de  côté  la  philosophie  dans  l'histoire  d'une 
école  qui  doit  à  la  philosophie  son  importance  et  son  éclat.  On  ne  se 
douterait  guère,  en  lisant  M.  Matter,  que  pendant  une  période  de 
cinq  siècles,  où  le  christianisme  grandissait  chaque  jour,  les  alexan- 
drins ont  été  à  la  tête  de  la  résistance;  qu'ils  ont  lutté  pour  les  doc- 
trines du  paganisme,  dont  ils  étaient  alors  les  uniques  représentans; 
que  pour  opposer  avec  quelque  chance  de  succès  ces  vieux  systèmes 


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88  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

de  la  Grèce  et  de  TOrient  aux  doctrines  toutes  nouvelles  qu'ils  s'ef- 
forçaient d'arrêter  dans  leur  marche,  ils  ont  amassé  plus  d'érudition, 
reroué  plus  d'idées,  construit  plus  de  systèmes  qu'on  n'en  trouve  en 
dix  siècles  d'une  époque  ordinaire.  M.  Matter  traverse  en  indifférent 
tout  ce  charop  de  bataille;  il  n'a  ni  admiration  pour  les  vainqueurs  ni 
sympathie  pour  les  vaincus;  il  ne  se  doute  pas  de  la  grande  lutte  qui 
remplit  tous  les  siècles  dont  il  croit  faire  l'histoire;  il  attribue  la  chute 
des  écoles  grecques  et  le  triomphe  du  christianisme  à  Constantin,  à 
Théodose,  à  Justinien.  Il  ne  sait  pas  que  la  conversion  des  empe- 
reurs est  un  efTet,  et  non  une  cause,  que  ce  ne  sont  pas  les  évène- 
mens  qui  gouvernent  les  idées,  mais  les  idées  qui  gouvernent  les 
évènemens.  Il  bannit  de  son  livre  avec  un  soin  si  scrupuleux,  non- 
seulement  toute  histoire  des  doctrines  philosophiques,  mais  toutes 
les  réflexions  qu'auraient  suggérées  a  un  penseur  les  faits  mêmes 
qu'il  raconte ,  que  l'on  reconnaît  sans  peine  qu'il  y  a  là  de  sa  part 
un  parti  pris,  une  résolution  bien  arrêtée  de  se  borner  au  récit  des 
évènemens  matériels.  Sans  cela ,  la  philosophie  serait  entrée  dans  son 
livre  malgré  lui,  elle  se  serait  fait  jour  quelque  part.  À  coup  sûr 
Diogène  de  Laërce  n'est  qu'un  biographe  qui  n'a  pas  de  prétention 
au  titre  de  philosophe,  et  pourtant,  à  l'aide  de  ses  indications,  on  a 
pu  retrouver  et  reconstruire  des  théories  tout  entières.  M.  Matter  ne 
donne  pas  d'indications  pareilles;  il  a  tenu  jusqu'au  bout  cette  sin- 
gulière gageure  d'écrire  l'histoire  d'une  philosophie  qui  dure  cinq 
siècles  et  déploie  une  activité  prodigieuse,  sans  prononcer  un  seul 
mot  qui ,  de  prés  ou  de  loin ,  ait  trait  à  la  philosophie. 

Puisque  M.  Matter  fait  abstraction  de  la  philosophie,  il  est  inutile 
d'ajouter  qu'il  s'occupe  fort  peu  de  la  naissance  et  des  progrès  du 
christianisme.  C'est  là  pour  lui,  à  ce  qu'il  semble,  un  événement 
ordinaire,  beaucoup  moins  important  que  la  fondation  d'un  nouveau 
musée  à  Alexandrie  par  l'empereur  Claude.  La  dernière  moitié  de 
cette  histoire,  qui  devait  nous  montrer  le  monde  ancien  aux  prises 
avec  le  monde  nouveau,  tout  le  passé  et  tout  l'avenir  de  la  civilisa- 
tion dans  une  seule  lutte,  cette  période  de  grandeur  et  d'éclat  pour 
l'école  d'Alexandrie  est,  aux  yeux  de  M.  Matter,  une  époque  de 
décadence.  En  effet,  les  idées  s'agrandissent,  les  systèmes  se  coor- 
donnent, la  philosophie  est  défendue  avec  enthousiasme,  et  illumine 
le  monde  de  ses  clartés;  mais  les  bâtimens  du  musée  commencent  à 
tomber  en  ruine  ;  on  déserte  ce  palais  pour  une  autre  école  fondée 
par  les  chrétiens  à  Alexandrie.  Les  savans  n'ont  plus  au  milieu  d'eux , 
comme  au  temps  des  Lagides,  un  roi  qui  les  interroge  et  les  écoute; 


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l'école  D'ALEXANDRIE.  89 

ib  ne  tiennent  plus  le  même  rang,  je  l'avoue,  dans  les  rues  de  la 
cité  et  sur  les  places  publiques  ;  mais  c'est  le  moment  où  ils  remplis- 
sent l'histoire. 

L'histoire  de  l'école  d'Alexandrie,  esquissée,  même  rapidement^ 
fera  ressortir  cette  unité  qui  semble  avoir  échappé  à  M.  Matter.  Mais 
il  faut  d'abord  montrer  par  quelle  série  d'évènemens  Alexandrie  était 
devenue,  aux  premiers  siècles  de  notre  ère,  la  véritable  capitale  du 
polythéisme  et  de  la  philosophie  païenne. 

Alexandrie  a  une  histoire  littéraire  dès  le  premier  jour.  Ce  n'était 
pas  seulement  une  cité  grecque;  elle  avait  été  fondée  par  Alexandre ,  le 
royal  disciple  d'Aristote ,  versé  lui-même  dans  la  philosophie  et  les 
lettres,  et  dont  on  connaît  l'amour  passionné  pour  Homère.  Les  La- 
gides,  entre  les  mains  desquels  tomba  cette  proie,  quand  fut  dissous 
l'empire  d'Alexandre,  au  lieu  de  se  faire  Égyptiens,  entreprirent  de 
rendre  l'Egypte  grecque,  et,  toujours  Macédoniens  par  l'esprit  et  par 
le  cœur,  appelèrent  à  eux  les  arts  et  la  littérature  de  leur  pays.  Rien 
ne  leur  coûta  pour  implanter  en  Egypte  la  civilisation  de  la  Grèce. 
Us  ne  réussirent  qu'à  moitié.  Le  peuple  égyptien,  avec  ses  castes  et 
ses  mœurs  étemelles,  tenait  à  son  passé  par  des  liens  trop  forts  pour 
entrer  dans  une  voie  nouvelle;  mais  la  colonie  grecque  vit  accourir 
chaque  jour  des  hôtes  plus  nombreux  et  plus  illustres.  Ces  deux  civi- 
lisations si  opposjes  se  rencontrèrent,  sans  se  mêler,  sur  les  bords 
du  même  fleuve,  objets  d'étonnement  et  peut-être  de  mépris  l'une 
pour  l'autre.  C'est  ep  vain  que  Ptolémée-Soter,  dans  un  esprit  de 
sage  conciliation ,  éleva  dans  sa  capitale  un  temple  aux  divinités  de 
l'Egypte.  Ses  nouveaux  sujets  se  groupèrent  autour  du  temple,  lais- 
sant aux  Grecs  les  autres  quartiers,  et  le  roi ,  au  lieu  d'une  ville  mixte 
qu'il  voulait  avoir,  eut  deux  villes  dans  les  mêmes  murailles. 

Ce  n'était  pas  en  élevant  des  temples  à  Jupiter  ou  à  Minerve  qu'on 
pouvait  attirer  les  Grecs  dans  Alexandrie.  Depuis  long-temps  les  Grecs 
n'adoraient  plus  leurs  dieux  que  dans  Homère.  I^s  Ptolémées  érigè- 
rent un  musée,  fondèrent  une  bibliothèque;  ils  firent  leurs  commen- 
saux et  leurs  amis  des  savans  qui  affluaient  dans  leur  cour;  plusieurs 
rois  de  la  dynastie  de  Lagus  cultivèrent  eux-mêmes  les  lettres  avec 
succès,  et,  grâce  à  cette  protection  libérale  et  éclairée,  Alexandrie 
ne  tarda  pas  à  devenir  le  foyer  de  la  civilisation  grecque. 

Démétrius  de  Phalère,  exilé  d'Athènes,  dont  il  avait  presque  été 
le  roi ,  et  réfugié  à  la  cour  de  Ptolémée-Soter,  devint  le  conseiller  et 
l'ami  de  ce  prince ,  et  dirigea  sous  lui  la  construction  du  musée  et  de 
la  bibliothèque.  Démétrius  avait  été  l'ami  de  Théophraste,  qui  venait 


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^délever  à  ^tbàoes  uAe  liaola ,  w  (eiople  .«t  ido^  ^nim pmr^emk 
de  su'^,  et  en  quelque  sorte  da  ^ef^bei^è  I9  pbibMOfibie. péripaté- 
ticienne. C'est  à  rimitniion  de  ce  musée  que  celui  d^éî^^niriQ  fet 
conçu.  Om  ^mi  que  les  gymnases  athéniens,  (|^  Toq  ax^outame  de 
coosidércr comme  le  siège  des  écoles  ptBtosophjques,  YmaAémie.le 
lycée,  le  cynosarge,  le  portique,  ai^^ftrteoaieiii  à  liiTépttblique,«t 
aon  pas  aux  philosophes  qui  veadient  y  donn^  leurs  leçops.  Platûo 
n*exerçait  aucune  autorité  dans  le  gymnase  de  Tacadémie;  il  n'avipt 
accès  que  ddj>s  les  parties  ouvertes  au  put)lic,  et  i)  y  réanissaît  ses 
ijiscjples,  grâce  à  la  tolérance  des  magistrats  plutôt  qm  f»  uoe 
permission  expresse.  Il  en  fut  de  même  d'Aristotc  dans  le  Lycée;  il 
pouvait  se  rendre ,  deux  fois  par  jour,  ^vqc  ses  disciples,  dans  le  pé- 
jipatos  de  ce  gymnase;  et  cette  permissioii  ayant  ùté  retirée  à  SQp 
#cole  après  son  départ  pour  Chalcis,  Tbéophraste  acfa/eta  de  ses  de- 
niers un  autre  péripatos  avec  ses  accessoires;  il  y  construisit  .u|i  temple 
dédié  aux  muses,  et  donna  le  nom  de  musée  à  cette  propriété  de 
récole  péripatéticienne,  qu'il  transmit  par  testament,  avec  la  direc- 
tion de  récole ,  à  celui  qu'il  se  donna  pour  sivcoessaur.  i.e  juusée 
.fondé  à  Alexandrie  par  Ptoléniée-Soter  ne  fut  pas ,  eomme  celui  de 
Théopbraste ,  exclusivement  consacré  à  une  seule  icole;  les  poètes,  les 
historieqs,  les  philosophes,  furent  appelés  à  en  faire  partie;  le  prinoe 
leur  assigna  pour  demeure  un  de  ses  propres  palais ,  et  fournit  roya- 
lement à  leurs  dépenses.  Cette  grande  institution,  qui  ne  compta 
jamais  qu'un  nombre  de  membres  assez  restreint,  snt^  maintenir 
^sez  haut  dajas  l'opinion  par  la  sévérité  de  ses  choix,  pom*  que  rbon- 
neur  d*en  faire  partie  devînt  l'objet  suprême  de  l'ambition  des  savans; 
^t  comme  lesPtolémées,  au  lieu  de  prendre  sur  le  trésor  royal  las 
dépenses  dja  musée,  le  dotèrent  dès  le  principe  d'un  ridie  don^aimB, 
«ette  institution  traversa  les  désastres  de  l'Egypte ,  survécut  i  la  dy- 
nastie qui  l'avait  fondée,  et  se  retrouve  encore  dorissainte  plus  de  six 
siècles  après  son  origine. 

Quoique  la  flatterie  des  écrivains  de  l'époqji^  attribue  à  Ptolémée- 
Philadelphe  la  fondation  de  la  bibliothèque,  il  est  certain  qu'die 
xemonte  à  Ptolémée-Soter,  et  qu'elle  devjnt  sur^e-ehaqap  une  col- 
teetion  considérable.  Le  nombre  des  rouleaux  qu'elle  contenait,  suir 
vant  l'estimation  la  plus  probable,  s'élevait  à  cinq  cent  miHe,  ce  qui, 
d'après  les  calculs  de  M.  Matter,  représente  environ  cent  cinquante 
mille  de  uos  volumes  modernes.  Un  secoiid  dép6t  fut  fondé  quelque 
lemps  après  dans  le  Sérapéum  j  et  cette  seeon^te  bibliothèque  deviot 
Jia  seale l)ibliothè](}ue  d'Alexandrie, lQisqii*ap£ès  la  bataille  c^Pharsale 


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L'icoLB  B'AtmjLMmmiB.  91 

Jofes-Céftar  iiKeiidîa  le  quartier  de  la  ville  qui  cooteMît  la  première» 
Rien  n'égale  Factivité  que  déployèreoi  les  savans  du  nmsée  saus  la 
dynastie  des  Lagides.  Pendant  que  les  rois  pfeseritaieni  des  voyage» 
mentknes,  des  chasse»  laintaines,  enireieoaient  à  grands  frais  des 
collectioffis  d'animaux  rares  et  précieux,  achetaient  de  tons  côtés  des 
ouvrages,  payaient  au  poids  de  For  les  nmirnscrits  d'Aristote,  et  io* 
statuaient  dans  Alexandrie  des  jeux  ei  des  combats  poétiques,  les 
membres  du  onsée  ot  tous  les  savaiis  que  la  bibliothèque,  le  minée 
et  la  libéralité  des  princes  attiraient  à  Alexandrie,  s'occupaient  sans 
relâche  de  la  révision,  de  la  transcription,  du  classement  des  dmh 
MiscritSw  Les  Zénodote,  les  Ératosthène,  les  Apollonius ,  les  CaHi' 
maqiie,  présidèrent  successivement  à  la  bibliothèque,  et  c'est  sous 
cette  habile  direction  que  les  diortbotes  et  les  eborisotites  accom- 
plirent leur  (Buvre  patiente.  Tous  les  poètes^  tous  les  historiens,  tous 
les  philosophes,  forent  revus,  commentés,  annotés.  Des  éditions 
excellentes,  des  abrégés  et  des  compilations  sans  nombre,  furent  le 
fruit  de  tout  ce  travail,  et  Callimaque,  au  nom  du  musée,  publia  mie 
classification  par  pléiades  des  poètes,  des  savans,  des  philosoplies. 
Les  illustres  parmi  les  vivans  et  parmi  les  morts  forent  présentés 
officiellement  dans  l'ordre  de  leur  mérite  respectif  à  l'admiration  des 
peuples,  et  le  musée  devint  comme  un  tribonai  qui  dispensa  la  gloire, 
et  jugea  sans  appel  toutes  les  productions  de  l'esprit  humai». 

Il  est  remarquable  qu'au  milieu  de  cette  activité ,  les  critiques  et  les 
philologues  abondent,  tandis  que  les  historiens,  les  poètes,  et  smr- 
tout  les  pbilosopbes,  font  défaut.  Ainsi,  d'un  côté,  Alexandrie  semble 
être  devemie  le  plus  grand  centre  d'activité  littéraire,  car  eHe  possède 
une  bibliothèque  qui  efface  toutes  les  autres,  et  même  celle  de  Per- 
game,  la  gloire  et  la  passion  des  Attales;  elle  a,  dans  son  nmsée  et 
i  la  tète  de  sa  bibliothèque,  des  savans  dont  l'érudition  et  la  sagacité 
n'ont  pas  été  surpassées;  mais  si  l'on  cherche  le  OMnivement  philo- 
sophique, on  trouve  que  les  cheis  des  écoles  grecques  refusent  les 
honneurs  du  musée,  et  daignent  à  peine  envoyer  quelqu'un  de  leurs 
disciples  pour  y  tenir  leur  place.  Arcésikis  et  Carnéade,  dans  l'aca* 
demie;  Crilolaiis,  parmi  les  péripatéticiens,  Cléantbe,  Clirysippe, 
Zenon  de  Tarse  dans  l'école  stoïcienne,  pour  celle  d'Épicure ,  Poiys*- 
tnte  et  Basilides,  ce  sont  là  les  véritables  chefs  de  la  pitilosophie 
de  ce  temps»  11  semble  que  cette  civilisation  factice,  produite  par  l'or 
des  Ptolémées,  ne  puisse  aboutir  qu'à  des  travaux  (f  érudits  et  de 
compilateuisi.  11  n'y  a  là  qu'une  apparence  de  nMmvement  et  de  pros* 
pirité:  on.  y  conserve^  on  y  entretient  le  trésor  amassé  par  les  poc4es 


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92  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  les  philosophes,  mais  on  n*y  ajoute  plus.  Il  n'importe;  cette  érudi- 
tion, pour  un  temps  stérile,  produira  plus  tard  ses  fruits.  Quoique 
les  écoles  philosophiques  de  la  Grèce  n'aient  a  Alexandrie  que  des 
représentans  obscurs,  elles  y  sont  cependant  représentées;  les  tradi- 
tions religieuses  de  l'Egypte  s'y  conservent  au  fond  des  sanctuaires; 
les  Arabes,  les  Perses  et  surtout  les  Juifs  remplissent  la  ville;  toutes 
ces  doctrines  placées  en  présence,  et  qui  vivent  ensemble  sans  se 
combattre,  fournissent  au  moins  la  matière  d'une  érudition  qui  pourra 
devenir  féconde;  c'est  l'avenir  d'un  éclectisme  le  plus  érudit  et  le  plus 
compréhensif  qui  fut  jamais. 

Il  y  avait  peut-être  une  cause  à  cette  stérilité  philosophique,  et  si 
M.  Matter,  qui  la  remarque  sans  l'expliquer,  avait  comparé  la  situa- 
tion des  esprits  à  cette  époque  en  Grèce  et  dans  Alexandrie,  il  aurait 
trouvé  le  secret  de  cette  infériorité  des  philosophes  alexandrins.  En 
Grèce,  où  les  écoles  socratiques  avaient  jeté  tant  d'éclat  dès  leur  prin- 
cipe, où  elles  répondaient  si  bien  au  caractère  national,  où  la  présence 
d'écoles  rivales  entretenait  le  feu  sacré  dans  tous  les  esprits,  un  grand 
mouvement  philosophique  n'était  pas  seulement  naturel,  il  était  en 
quelque  sorte  nécessaire.  Mais  l'Egypte,  toute  grecque  qu'on  avait 
voulu  la  faire,  était  demeurée  l'Egypte.  Ce  vieux  peuple,  fier  de  sa 
vieillesse  et  de  ses  traditions,  serré  autour  de  ses  prêtres  et  regardant 
toujours  le  passé,  n'avait  pu  être  entamé  dans  ses  mœurs  et  dans  ses 
croyances.  Le  génie  plus  mobile  des  vainqueurs  avait  subi  au  con- 
traire l'influence  des  mœurs  égyptiennes.  Quelques  sophistes  venus 
des  îles,  et  qui  formaient  la  cour  frivole  et  dissolue  des  Lagides,  con- 
servaient toute  la  légèreté  de  leur  caractère  national  ;  mais  les  mem- 
bres du  musée,  fixés  à  Alexandrie,  attachés  à  l'Egypte,  placés  sous 
la  présidence  d'un  prêtre ,  avaient  contracté  à  la  longue  une  certaine 
affinité  avec  cette  immuable  civilisation ,  et  quelque  chose  de  reli- 
gieux, de  sacerdotal,  s'était  peu  à  peu  glissé  dans  leurs  esprits.  Les 
Lagides  eux-mêmes,  dont  la  politique  était  d'amener  une  fusion  qui 
ne  se  réalisa  jamais  complètement,  s'étaient  appliqués  avec  persévé- 
rance à  faire  naître  et  à  entretenir  chez  les  Grecs  le  respect  des  tradi- 
tions, cette  première  religion  de  l'Egypte.  La  philosophie  n'avait 
donc  en  Egypte  qu'un  intérêt  de  pure  spéculation,  et  la  tendance 
commune  des  esprits  les  portait  à  s'attacher  aux  dogmes  traditionnels 
et  à  respecter  tout  ce  qu'avaient  consacré  les  siècles.  L'érudition  mise 
à  la  place  de  la  réflexion,  la  foi  implicite  que  réclame  chaque  reli- 
gion accordée  à  toutes  simultanément ,  les  doctrines  philosophiques 
assimilées  aux  dogmes  religieux,  tel  est  le  caractère  général  qui  se 


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l'ÉCOLB  D'ALEXANDRIE.  93 

retrouve  de  bonne  heure  chez  les  savans  de  l'école  d'Alexandrie,  et 
il  explique  les  deux  phases  de  la  philosophie  alexandrine;  impuis- 
sante et  stérile  tant  que  le  polythéisme  ancien  n'a  d'autre  ennemi 
que  l'indifférence,  elle  se  réveille  tout  à  coup  et  devient  une  école 
puissante  et  originale,  quand  une  religion  nouvelle  attaque  toutes 
les  religions  et  toutes  les  philosophies  de  l'antiquité.  Cette  érudition 
universelle  élaborée  pendant  cinq  siècles,  cette  fusion  de  la  Grèce  et 
de  l'Egypte,  cet  attachement  aux  anciennes  mœurs  et  aux  vieilles 
doctrines  qui  triomphe  peu  à  peu  de  la  versatilité  de  l'esprit  grec, 
tout  cela  prépare  à  merveille  les  savans  d'Alexandrie  à  devenir  plus 
tard  les  défenseurs  opiniâtres  du  passé  et  à  tenter  cette  résurrection 
d'un  monde  déjà  mort,  entreprise  de  géans  dans  laquelle  ils  ont  péri. 

La  Qn  de  ce  grand  et  glorieux  empire  des  Lagides  est  une  lamen- 
table histoire  :  les  fureurs  de  Ptolémée-Kakergète ,  qui  faisait  mas- 
sacrer d'un  seul  coup  tous  les  enfans  d'un  gymnase;  l'invasion  d'An- 
tiochus;  des  minorités  agitées  et  turbulentes;  l'usurpation  par  le 
meurtre  et  l'adultère;  la  protection  des  Romains,  fléau  plus  grand 
que  tous  les  autres  ensemble,  achetée  à  prix  d'or  par  Ptolémée-Au- 
lète,  et  payée  plus  tard  par  des  provinces,  telle  est  la  série  de  désas- 
tres qui  se  termina  par  la  conquête  romaine.  Quand  une  jeune  reine, 
presqu'un  enfant,  occupa  le  trône  des  Ptolémées,  les  grâces  de  son 
esprit  et  de  sa  personne ,  sa  passion  pour  la  gloire ,  son  amour  de  la 
science,  ne  purent  préserver  ni  son  peuple  ni  elle-même.  Maîtresse 
de  César,  esclave  d'Auguste,  elle  prodigua  à  l'un  les  trésors  des  Pto- 
lémées  et  fut  dépouillée  par  l'autre  de  son  trône  et  de  la  vie. 

Il  est  vrai  que  pour  imiter  Alexandre ,  et  peut-être  aussi  dans  des 
vues  politiques  bien  entendues ,  les  empereurs  accordèrent  leur  pro- 
tection au  musée  et  aux  écoles  scientifiques  d'Alexandrie.  La  biblio- 
thèque de  Pergame ,  déposée  au  Sérapéum,  vint  remplacer  la  grande 
bibliothèque  incendiée.  Auguste  et  ses  successeurs  s'étudièrent  à 
l'envi  à  combler  de  bienfaits  cette  capitale  du  monde  savant;  l'em- 
pereur Claude,  à  côté  du  musée  des  Lagides,  éleva  le  Claudium, 
institution  rivale ,  organisée  sur  le  même  plan ,  et  il  imposa  aux  sa- 
vans des  deux  musées,  l'obligation  de  lire  alternativement  chaque 
année,  en  séance  publique,  les  ouvrages  historiques  qu'il  avait  lui- 
même  composés.  Mais  tout  cela  ne  rendait  pas  à  Alexandrie  la  cour 
des  Lagides ,  ces  princes  de  race  grecque,  élevés  parmi  les  savans  du 
musée,  cultivant  eux-mêmes  les  lettres  et  passant  leur  vie  dans  des 
entretiens  philosophiques.  Transformée  en  province  de  l'empire, 
l'Egypte  devenait  comme  un  lieu  d'exil  pour  les  esprits  du  premier 


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%  REVI»  UE%  Deux  MOfTMM^ 

ordre.  Rome  les  appelait  à  «Ue;  là  était  la  psissance,  là  était  la  gloife. 
Bientôt  rétablissemeiii  de  chaires  d'éloquence  et  de  philosophie  r>^ 
chemeot  rétribuées  «  c^i  couvrirent  en  un  cUo  d'œil  la  surface  4e 
l'empire ,  vint  porter  le  dernier  coup  au  Hionopole  de  l'enseigûemeDl 
littéraire^  dont  AlexaiKlrie  avait  joui  jusqu'alors.  Athènes  recouvra  sa 
suprématie ,  et  ses  écoles  furent  une  secoiide  fois  le  rendez-vous  des 
savaos  de  tons  les  peuples.  Alexandrie  était  perdue,  si  l'eiistefiec  du 
polythéisme,  qu'elle  seule  était  préparée  à  défendre,  n'avait  été  mise 
en  question  par  tes  progrès  du  christianisme. 

C'est  donc  à  ce  moment  de  l'histoire,  à  l'apofée  de  la  puissanee 
romaine,  qoand  l'excès  de  la  civilisation  eut  usé  tous  les  ressortt  de 
l'esprit  humain ,  et  ramené  le  monde  à  cette  enfance  imbécile  qœ 
produit  l'extrême  vieillesse;  c'est  alors  que  la  reKgion  chrétienne, 
née  dans  les  derniers  rangs  dn  peuple,  propagée  par  des  esclaves  et 
décriée  d'abord  à  Rome  comme  une  secte  exécrable,  commença  à 
remplir  le  monde  et  à  faire  présager  une  ère  nouvelle.  A  partir  ée 
cette  époque,  l'histoire  de  l'école  d'Alexandrie  ne  peutphs  se  sépa- 
rer de  l'histoire  du  christianisme. 

Suivant  M.  Matter,  la  décadence  de  l'école  d'Alexandrie  (onkmence 
à  la  chnte  des  Ptolémées,  tandis  que  je  place  au  contraire  dans  le 
siècle  snivant  te  commencement  de  sa  gloire.  La  religion  chrétienne, 
qui  a  fini  par  anéantir  l'école  d'Alexandrie,  est  précisément  ce  qui 
Ta  sauvée  au  ii*  siècte  de  notre  ère.  Appelée  naturellement  à  la  dé- 
fense du  polytliéisme,  Alexandrie  se  trouva  à  la  tète  d'un  parti;  elle 
combattit  sans  succès,  mais  la  lutte  fut  glorteuse,  même  pour  eUe, 
et  le  polythéisme  parut  tout  brillant  encore  au  moment  où  il  allait 
s'éteindre  et  disparaître  pour  jamais.  Au  lieu  de  comparer  les  deux 
adversaires  et  de  rediercher  dan»  les  élémens  mêmes  de  la  lutte  ce 
qui  en  a  déterminé  le  résultat,  M.  Matter  prend  p^ur  la  décadence 
de  récote  d'Alexandrie  ce  qui  est  tout  au  plus  la  dé(>adence  d'Alexan- 
drie elle-même,  et  il  nous  abandonne  tout  à  coup ,  au  moment  préct» 
où  l'histoire  qu'il  raconte  acquiert  de  l'importance  et  de  la  grandeur. 

Ce  fut  une  haute  pensée  des  premters  apôtres  du  christianisme 
d'établir  dans  Alexandrte  une  écote  chrétienne.  Ils  comprirent, 
comme  plus  tard  Julien  l'Apostat ,  que  c'était  lÀ  la  capitale  du  paf^ 
nisme.  A  cMé  de  ee  musée  où  toutes  les  religions  étatent  reçues  « 
hormis  la  jittive,  en  face  de  ce  tempte  de  Sérapis  où  l'on  avait  accumulé 
tant  de  trésors,  s'éteva  une  bumbte  école  ^  u»  didascalée,  une  éeole 
de  petits  eofans.  Les  maîtres  de  cette  éeote  n'étaient  pas,  comme  dans 
le  musée,  des  chevaliers  romains  et  des  gouverneursT  de  provi»ee; 


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l'iGOLE  li'ALfiXAfIBRie.  95 

eo  derenaift^farétieiiB,  fl^ûMiqnaîent  leurs  honneurs,  et  se  nouaient 
à)la  fersiofàkm  eti  k  |MKivreté.  Tous  ies^ouvenn^s,  toutes  tes  gloires, 
toole  la  forse,  étaient  à  leurs  adversaires;  pour.eux,  faumMes  parmi 
ks 'plus  bambles,  pieds  nos,  revêtus  d'habHs  grossiers,  à  peine 
iiottrris,  mais  indifferens  sur  leur  nusère,  ils  enseigaatent  pour 
quatre  oboies  toutes  les  lettres  humaines ,  et  prêchaient  à  tout  le 
peuple  les  mystères  de  leur  religion.  Ils  venaient  renouveler  par  une 
religion  nouvelle  ee  vieux  monde  que  les  Alexandrins  voulaient 
sauver  par  Téclectisme,  , 

C'est  une  belle  et  noble  chose  que  Téciectisme  appliqué  à  l'histoire, 
pourvu  qu'on  ne  se  renonce  pas  soi-mènie  au  profit  du  passé.  L'an- 
lorité  des  sièdes  est  imposante,  mais  la  raison  est  au-dessus  d'elle. 
L'éclectisme  sans  critique  a  bien  encore  quelque  poésie  :  il  com- 
prend, il  embrasse,  il  concilie  tout;  cela  est  beau  et  grand  au  pre- 
BÛereoup  d'<eil,  mais  cela  n'est  ni  sage,  ni  philosophique.  On  u'est 
philosopiie  qu'à  condition  de  produire.  On  ne  ressuscite  pas  un  sys- 
tème en  le  recommençant ,  nwis  en  le  renouvelant. 

Ce  n'est  ni  la  grandeur,  ni  la  sublimité  des  doctrines  qui  manquent 
à  Yéelectisme  alexandrin.  Ne  parlons  que  de  Pletin.  Quel  monde  que 
les  £mnéad6sf  II  y  a  dans  les  Ennéades  des  croyances  pour  vingt 
siècles.  Biais  sur  quoi  reposent  ces  croyances?  6ur  le  raisonnement, 
fur  les  faits,  sur  robservation?  On  trouve  de  l'observation  dans 
Plotin ,  mais  il  est  trop  clair  qu'elle  est  insuffisante ,  et  que  les  con- 
etusions  la  débordent  de  toutes  parts.  Sur  l'extase?  L'extase  explique 
l'existence  d'une  philosophie;  elle  n'en  saurait  justifier  les  résultats. 
Sor  l'autorité?  L'autorité  n'est  pfais  rien,  quand  on  admet  toutes  les 
autorités  au  même  titre. 

L'éclectisme,  pour  être  compris,  demande  une  certaine  culture; 
il  fout,  pour  le  créer,  une  édition  immense,  une  vaste  imagination, 
one  souplesse  d'esprit  à  se  plier  à  tout,  ii  comprendre  tout,  à  recon- 
nailre,  à  deviner,  à  créer  des  analogies.  Ce  n'est  pas  là  une  doctrine 
qui  puisse,  à  elle  seule,  remplacer  une  religion  ou  en  retarder  te 
trioMiphe.  B'aiUeuFS  le  mysticisme  alexandrin  est  un  tout  par  la  corn- 
nudauté  de  vues,  d'origine  et  de  nséihode;  mais  les  doctrines  diffè- 
rent pour  chaque  philosophe  :  chacun  forme  sa  synthèse  comme  il 
peut  et  comme  il  veut.  Les  Alexandrins  d'Athènes  ne  relèvent  pas 
de  ceux  d'Alexandrie;  Syrien,  Proclus,  Marinus,  Isidore,  sont  indé- 
fendaiifi  de  lamMique  jet  d^Olya^piodore.  H  se  rencontre  dans  l'école 
plus  d'un  esprit  éminent  qui  ne  peut  poiter  ie  poids  de  sa  propre 
énidition ,  et  qui ,  au  lieu  de  coordonner  en  un  grand  tout  ces  élémens 


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%  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

divers,  se  perd  dans  des  subtilités  et  devient  victime  d*ane  sorte 
d'éblouissement.  A  force  de  se  complaire  dans  leur  propre  sagacité, 
ils  en  viennent  à  légitimer  à  leurs  propres  yeux  jusqu'à  Fimposture, 
pourvu  qu'elle  soit  habile  et  qu'elle  tende  à  leur  unique  but.  ^Com- 
ment s'expliquer  autrement  leurs  prétendus  miracles?  Il  y  eut  parmi 
eux  des  illuminés;  mais  il  y  eut  aussi  des  hommes  habiles  qui  croyaient 
avec  Platon  qu'on  peut  tromper  le  vulgaire  pour  le  sauver.  Quand 
l'empereur  Sévère  réunissait  dans  son  culte  les  images  de  Moïse  et 
de  Jésus-Christ  à  celles  d*Apolionius  de  Tyane,  il  ne  faisait  peut-être 
qu*obéir  à  l'esprit  de  son  temps;  mais  Hiéroclès,  Tinventeur  de  la 
divinité  d'Apollonius,  voulait  sans  doute  opposer  ses  miracles  à  ceux 
de  Jésus-Christ,  et  pour  combattre  un  Dieu,  il  en  donnait  un  à  sa 
secte. 

L'unité  et  la  simplicité  même  de  la  croyance  des  chrétiens,  ce  carac- 
tère qui  frappe  tous  les  yeux  dans  Téglise  écuménique,  apparaissait 
déjà,  même  aux  gentils,  à  Torigine  de  la  religion.  Jamais  l'antiquité 
n'avait  présenté  un  pareil  spectacle;  ni  l'institut  de  Pythagore,  ni  la 
reUgion  des  mages,  ni  les  dogmes  immuables  des  sanctuaires  égyp- 
tiens, ne  pouvaient  en  donner  une  idée.  Réunis  en  concile  dès  les 
premiers  siècles,  les  pères  de  l'église  concentrèrent  sous  une  formule 
brève  et  précise  les  principales  vérités  de  leur  foi,  et  ce  symbole 
devint  la  règle  inviolable  de  leur  enseignement  et  de  leur  croyance. 
Cette  simplicité,  cette  immobilité  du  symbole,  rendit  la  propagande 
facile,  et  creusa  dès  le  premier  jour  un  abîme  entre  cette  doctrine 
exclusive,  invariable,  et  ces  théories  alexandrines,  où  les  contraires 
pouvaient  entrer,  et  qui,  de  l'aveu  même  des  maîtres,  pouvaient  se 
contredire  elles-mêmes  impunément.  Les  deux  doctrines  opposées 
avaient  sans  doute  quelques  points  de  ressemblance,  et  c'est  une 
étude  curieuse  de  rechercher  ces  analogies  et  de  les  rapporter  à  leur 
véritable  cause;  mais  au  fond  Topposition  était  complète,  et  le  prin- 
cipe de  chacune  était  expressément  la  négation  de  celui  de  l'autre. 
D'un  côté,  on  se  fait  gloire  de  tout  admettre  et  de  ne  rien  exclure, 
et  de  l'autre  on  se  renferme  étroitement  dans  un  symbole  hors  duquel 
il  n'y  a  pas  de  salut.  Ici,  intolérance  absolue;  là,  indulgence  univer- 
selle. Supposez  une  doctrine  éclectique  qui  se  fait  gloire  de  n'être 
que  cela,  et  cherchez  quel  est  son  contraire;  c'est  une  religion  into- 
lérante avec  un  symbole  immuable  :  c'est  le  christianisme. 

Aussi  quelle  différence  !  Dès  le  premier  jour,  les  Alexandrins  se 
séparent.  Les  disciples  immédiats  de  Plotin  n'adorent  pas  tous  le 
même  dieu,  et  se  construisent  chacun  une  trinité  différente.  Dans 


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l'école  D'ALEXANDRIE.  97 

l'église  chrétienne,  au  contraire,  la  plus  légère  erreur  en  matière  de 
dogme  sépare  celui  qui  la  professe  du  culte  commun,  et  pour  choisir 
on  exemple  du  même  temps,  Origène  le  chrétien,  qui  avait  peut- 
être  été,  à  l'école  de  Plotin,  le  condisciple  de  l'autre  Origène,  et 
qui  fut  après  Clément  d'Alexandrie  le  chef  du  didascalée ,  ne  put 
échapper  à  la  censure,  malgré  tant  de  vertus  et  tant  de  services.  Il 
y  avait,  dans  cette  église  naissante,  un  pouvoir  constitué,  sans  appel, 
maintenant  la  foi  dans  sa  pureté  et  dans  son  intégrité,  séparant  le 
schisme  de  l'orthodoxie ,  et  ne  laissant  aux  membres  de  l'église  que 
le  droit  d'enseigner,  de  commenter  et  de  croire. 

Ce  qui  assurait  par-dessus  toutes  choses  le  triomphe  du  christia- 
nisme, c*est  qu'il  apportait  une  doctrine  simple,  raisonnable,  à  la 
portée  de  tous  les  esprits,  du  moins  dans  les  points  essentiels,  compo- 
sant un  système  facile  à  embrasser,  et  venant  aboutir  dans  la  pratique 
à  la  morale  la  plus  pure.  Les  alexandrins,  au  contraire,  défenseurs 
du  polythéisme,  avaient  beaucoup  à  cacher,  beaucoup  à  dissimuler  : 
la  souplesse  de  leur  esprit  suffisait  à  peine  pour  leur  faire  à  eux- 
mêmes  illusion  sur  des  contradictions  par  trop  choquantes,  et  d*ail- 
leurs  ils  ne  pouvaient  s*adresser  qu'à  des  intelligences  du  premier 
ordre;  le  peuple  était  incapable  de  comprendre  leur  philosophie, 
incapable  de  s'en  tenir  à  une  philosophie  quelconque.  II  lui  fallait 
une  religion.  C'est  parce  qu'eux-mêmes  l'avaient  compris  en  honunes 
qui  connaissent  les  exigences  de  leur  temps,  qu'ils  avaient  mis  en 
avant  ce  vieux  polythéisme  auquel  ils  ne  croyaient  plus.  Mais  cette 
religion  qu'il  leur  fallait  subir,  elle  n'était  plus  pour  tout  le  monde 
qu'un  scandale;  il  fallait  une  religion,  à  la  vérité,  mais  une  autre. 
Conserver  les  formes  du  culte,  les  transformer  en  symboles  d'une 
métaphysique  profonde,  et  concilier  ainsi  la  philosophie  avec  les  tra- 
ditions, telle  est  la  chimère  qu'ils  poursuivirent,  ne  s'apercevant  pas 
que  pour  le  philosophe,  à  qui  la  métaphysique  suffisait,  le  symbole 
était  inutile,  et  que  pour  le  vulgaire,  incapable  de  rien  saisir  au- 
delà  ,  le  symbole  restait  une  réalité  et  n'en  valait  pas  mieux  après 
toutes  leurs  tentatives.  En  un  mot ,  les  deux  doctrines  opposées  ne 
pouvaient  réussir  que  comme  doctrines  religieuses,  et  c'est  ce  qui  fit 
à  la  fois  la  force  du  christianisme  et  la  faiblesse  des  alexandrins. 

Enfin,  il  faut  tenir  .compte  aussi  d*un  autre  ordre  d%  faits,  d'une 
moindre  importance  à  la  vérité,  mais  qui  ne  sont  pas  indignes  de 
l'attention  de  l'histoire.  On  se  fait  souvent  illusion  sur  le  véritable 
caractère  d'une  école  philosophique.  Une  telle  école  n'est  pas  une 
congrégation  religieuse.  Sans  doute,  entre  les  membres  de  l'institut 

TOMB  XXIY.  7 


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98  RBVGB  DBB.  BBCX  MOIOW. 

pj^tbagmque,  iL  y  eut  une  oannuiuMiié  parCûte  At  prûMpes,  de 
dttetriae»;  mus  çiml  fut  le  sect  «  qiieik  lot  la  durée  de  eel^  iiisliial  ? 
UoapUlofiopbie,  parsaaaiHre,  Uisst  aiuesprU^touriDdépendaBce, 
fit  dès  4«e riodépendance  esl  réanime,  chaque  disciple  peut  aveir 
«lie  doctrine  particulière,  et  U  est  rare  q«e  I»  philosophie  du  chef 
d'école  se  tnnsraette  après  lui  sans  altération.  Peu  d'écoles  ont  dans 
rhistoireune  aussi  kuigne  durée  que  racadémie;  compares  cependant 
k  système  de  Speiisippe  à  celui  de  sou  maître.  Ce  n*est  phis  Platon v 
c'est  Speusippe;  c'est  une  doctrine  toute  nouvelle  qui  rappelle  en 
beaucoup  de  points  la  doctrine  du  maître,  mais  qui  peut^tre  s^en  écarte 
euoore  plus  qu'elle  ne  s'en  rapproche.  Il  en  est  de  Biiéme  de  ce  que 
l'ou  appelle  ordinairement  l'école  d' Alexandrie;  c'est  une  seule  école» 
pacce  qu'elle  procède  d'un  même  maître,  qu'elle  emploie  la  méoift 
méthode,  qu'eUe  conspire  au  noème  but  et  qu'elle  défend  la  môme 
cause;  mais  chacun  des  membres  qui  la  composent  a  soa  action  per- 
sonnelle «  son  influence  propre,  son  système  à  lui  ;  il  y  a  là  plutôt  un 
certain  nombre  d'écoles  analogues  qu'une  seule  école.  Deux  choses 
pourraient  faire  penser  que  le  lien  a  été  plus  fort  entre  les  pbiloscH- 
phes  de  cette  école,  le  musée  et  la  càaine  dorée.  Mais ,  quant  aui 
musée,  qui  fut  le  berceau  de  la  gloire  littéraire  d'Alexandrie,  c'est 
une  instRntion  spéciale  dont  tous  les  philosophes  de  l'école  n'ont 
pas  été  membres,  il  s'en  faut  de  beaucoup;  et  d'ailleurs  le  musée 
n'a  js^ais  été  qu'une  sorte  d'académie  dont  les  membres  vivaient 
en  commun  sans  être  soumis  à  un  règlement  ni  astreints  à  un 
travail  collectif.  Le  président  du  musée,  que  le  roi  devait  toujours 
choisir  parmi  les  prêtres,  n'était  que  le  premier  entre  ses  égaux,  et 
ne  pouvait  imprimer  aucune  direction  aux  travaux  de  ses  collègues. 
Pour  ce  qui  est  de  la  chaîne  dorée,  par  laquelle  les  alexandrins  se 
rattachaient  entre  eux  dans  leur  école,  et  rattachaient  leur  école  aux 
écoles  inspirées  de  siècle  en  siècle  en  remontant  à  Hermès,  c'est  une 
conception  fort  poétique  sans  doute  et  qui  rappelle  le  fameux  pas- 
sage de  Y  Ion;  mai»  cette  chaîne  n'était  pas  tellement  serrée,  qu'elle 
détruisit  toute  liberté  et  tout  mouvement.  U  restait  quelque  place  à 
l'individualité  de  chaque  doctrine  et  même  de  chaque  philosophe,  et 
il  est  permis  de  croire  que  Syrien,  Proclus,  Isidore,  tout  dévoués 
qu'ils  étaient^  ce  grand  intérêt  commun  du  polythéisme  et  des  doc- 
trines de  la  chaîne  dorée,  conservaient  aussi  quelque  ardeur  pour  la 
propagation  de  leurs  propres  idées  et  pour  la  gloire  de  leur  nom. 
U  n'en  était  pas  de  même  au  didascalée;  il  n'y  avait  là  ni  ambition  de 
gloire  QÎ  jak)usie  de  puissance;  on  n'avait  pasà  défendre  son  influence 


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h'ÈCOLE  D'ALEXANimiV.  99 

dms  m  propre  école,  ni  à  combattre  pour  lliomieur  de  ses  idées. 
RéwNs  dans  une  même  pensée ,  soumis  au  même  symbole ,  les  chré- 
tiens renonçaient  même  ii  interpréter  leur  foi ,  on  du  moins  ils  sou- 
mettaient leurs  interprétations  à  la  censure  des  péreS  de  leur  église; 
cette  mité  parfaite  de  doctrines  concentrait  sans  réserve  toute  leur 
action  ,  toutes  leurs  farces,  et  cette  unique  action  de  tout  un  corps 
était  nécessairement  pk»  puissante  que  les  efforts  divisés  de  leurs 
adversaires.  D'ailleurs  la  hiérarchie  de  l'église  chrétienne,  avec  sa 
discipline  inflexible ,  remonte  au  temps  des  premiers  conciles ,  et  l'on 
ne  saurait  trop  insister  sur  la  puissance  d'une  pareiHe  organisation , 
qui  jusque-là  n'avait  pas  eu  d'exemple.  Les  mystères ,  les  collèges  de 
prêtres,  les  sanctuaires  même  d'Egypte,  n'en  approchaient  pas.  La 
doctrine  chrétienne  est  la  première  qui  proclama  sans  restriction  la 
soumission  absolue  de  la  raison  à  l'autorité ,  qui  fit  même  aux  plus 
grands  docteurs  un  devoir  de  l'humilité ,  et  qui  mit  au  nombre  des 
vertns  l'obéissance  passive  et  le  renoncement  de  soi-même.  Avec  de 
tels  principes ,  l'église  enseignante  forme  l'unité  la  plus  parfaite  qui 
se  puisse  concevoir;  ce  ne  sont  pas  plusieurs  volontés  qui  s'accordera, 
c'est  qne  seule  volonté  devant  laquelle  toutes  les  autres  volontés 
s'anéantissent.  £t  cela  même  ne  leur  coAtait  pas,  puisque  la  doctrine 
étant  commune,  le  prosélytisme  de  chacun ,  au  lieu  de  nuire  à  celui 
des  autres,  le  fortifie  au  contraire  et  hii  vient  en  aide.  Cette  unité 
dans  la  doctrine ,  cette  hiérarchie  puissante ,  cette  abdication  de  toute 
volonté  individuelle,  ce  renoncemeiit  absolu  de  soinnême,  signes 
earactéristiqaes  des  congrégations  religieuses,  seront  toujours  pour 
elles,  en  tous  temps  et  en  tous  lieux ,  une  des  plus  infaillibles  condi- 
tions de  succès. 

Ce  sont  là  les  causes  extérieures  qui  expliquent  le  résultat  de 
cette  lutte.  Mais  quand  on  laisse  de  côté  toutes  ces  questions  dé  po- 
sitions et  de  personnes,  et  que  l'on  entre  dans  l'histoire  tles  idées, 
la  seule  véritable  hisHoire  d'une  école  de  philosophie,  on  aperçoM; 
avec  bien  plus  d'évidence  encore  combien  cette  école,  d'ailleurs  ai 
riche,  avait  pende  chances  de  durée.  Il  semblerait  en  vérité,  à  voir 
comment  M.  Matter  décrit  les  bAtimens  du  musée  et  dresse  la  liste  de 
ses  habitons,  qu'H  s'occupe  à  rechercher  curieusement  les  vestiges 
tfone  de  ces  littératures  entièfement  perdues  pour  nous,  et  dont  nous 
connaissons  à  peine  l'existence  par  la  tradition.  11  s'agit  pourtant  de 
l'école  d'Alexandrie,  c'est^à-dtre  de  l'école  la  phis  fi-conde  en  Kvres, 
sinon  en  bons  iivies,  et  l'en  pourrait  dire  aussi  la  plus  féconde  en 
systèmes;  car  non-seulement  chacun  a  le  sien,  mais  il  en  est  qvi  en 

7. 


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iOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ont  plusieurs,  et  des  systèmes  qui  se  contredisent.  Cest  Je  Tavone, 
une  longue  et  pénible  étude,  de  prendre  un  à  un  et  de  dépouiller 
tous  ces  commentaires,  écrits  pour  la  plupart  dans  un  fort  mauvais 
grec,  et  dont  quelques-uns,  à  Theure  qu*il  est,  ne  sont  pas  même 
édités;  mais  enfin,  puisqu'ils  existent,  il  n'est  pas  permis  à  un  his- 
torien de  l'école  d'Alexandrie  de  les  négliger.  C'est  dans  leurs  pro- 
pres ouvrages  qu'il  faut  étudier  les  alexandrins,  et  non  pas^dans 
Strabon,  où  M.  Matter  les  a  vus.  Resserrer  dans  un  dernier  volume 
l'exposition  des  doctrines,  et  consacrer  le  premier  à  des  catalogues, 
à  des  descriptions  et  à  des  plans,  c'est  se  tromper  sur  le  but  même  et 
le  sens  de  la  tâche  qu'on  s'est  donuce;  c'est  entendre  l'histoire  de  la 
philosophie  en  architecte. 

Quand  on  pénètre  pour  la  première  fois  dans  cette  littérature  à  la 
suite,  qui  ne  présente  jamais  un  livre  qu'à  titre  de  commentaire,  il 
est  naturel  de  se  figurer  qu'on  va  tourner  constamment  dans  le  même 
cercle  et  commenter  sans  fin  le  même  texte.  M.  Matter  n'a  pas  réflé- 
chi que  ce  sont  ici  des  commentateurs  d'une  espèce  toute  particu- 
lière, qui  ne  s'attachent  pas  à  un  livre,  comme  les  faiseurs  de  notes 
et  d'illustrations,  pour  le  développer  et  le  délayer  dans  des  péri- 
phrases, mais  pour  fournir  un  argument  nouveau  à  leur  thèse  favo- 
rite, que  les  ouvrages  de  Platon  contiennent  toutes  les  philosophies 
et  toute  la  philosophie.  Avec  une  prétention  pareille,  on  ne  saurait 
analyser  le  moindre  dialogue  de  Platon  sans  y  mettre  un  système 
complet;  aussi,  la  plupart  du  temps,  les  commentaires  des  alexan- 
drîns  sont  une  reproduction  fidèle  de  la  situation  de  leur  intelligence 
au  moment  où  ils  écrivent  ;  aucune  suite,  aucun  ordre  dans  les  idées; 
des  digressions  perpétuelles  :  c'est  la  pensée  comme  elle  vient  et  à 
mesure  qu'elle  se  présente.  Si  la  lecture  de  la  veille,  la  discussion, 
le  besoin  du  moment,  un  ouvrage  qu'un  adversaire  vient  de  faire 
paraître,  ont  imprimé  à  leur  esprit  une  direction  nouvelle,  aussitôt 
ils  introduisent  dans  leur  système  un  élément  nouveau,  qu'ils  em- 
pruntent aux  mages,  aux  Éthiopiens,  aux  Juifs,  à  quiconque  possède 
une  idée  qui  puisse  combler  une  lacune  ou  parer  à  une  objection. 

Au  milieu  de  ce  pêle-mêle  d'explications  philologiques  et  de  sys- 
tèmes, d'analogies  puériles  et  de  grandes  pensées,  ce  n'est  pas  la 
moindre  difficulté  de  l'histoire  que  de  rattacher  à  une  méthode  com- 
mune ces  éternelles  divagations.  Le  lien  existe  cependant,  et  dans 
le  silence  complet  de  tous  les  historiens,  et  même  du  plus  récent, 
j'essaierai  de  dire  en  peu  de  mots  comment  je  conçois  qu'on  pourrait 
le  retrouver. 


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L*ÉCOLE  D^ALEXANDRfiSw  '  /lOl 

Si  j'ai  réussi,  dans  ce  qui  précède,  à  montrer  de  quelle  façon  les 
cinq  premiers  siècles  de  la  domination  grecque  en  Egypte,  depuis 
Alexandre  jusqu'à  Vespasien ,  préparent  et  amènent  l'école  philoso- 
phique dans  laquelle  tout  ce  mouvement  littéraire  vient  s'absorber, 
et  qui  de  Plotin,  vers  le  n*  siècle  de  notre  ère,  s'étend  jusqu'à  Isi- 
dore et  Damascius  dans  le  vi%  on  comprend  facilement  quels  sont  les 
trois  caractères  principaux  qui  distinguent  les  philosophes  alexan- 
drins. Mystiques  par  l'influence  de  l'Orient  et  de  l'Egypte,  et  parce 
qu'ils  combattent  une  religion  au  nom  d'une  autre;  dialecticiens 
parce  qu'ils  voient  Pythagore  dans  Platon,  et  dans  Pythagore  tout 
rorient,  et  que  la  méthode  dialectique,  qu'ils  empruntent  à  Platon 
en  la  faussant,  ou  du  moins  en  l'exagérant,  convient  à  la  fois  aux 
exigences  de  leur  position  et  à  la  nature  de  leur  esprit;  éclectiques 
enfln ,  parce  qu'ils  vivent  sur  une  terre  devenue  la  terre  classique  de 
rérudition.  Le  caractère  de  leur  méthode  est  avant  tout  dialectique, 
et,  si  j'ose  le  dire,  contre  l'opinion  presque  universelle,  le  mysti- 
dsme  et  l'éclectisme  ne  sont  chez  eux  qu'accessoires.  Pour  peu  qu'on 
y  réfléchisse,  quelle  est  la  tendance  de  la  dialectique  poussée  à  l'ex- 
trême? La  dialectique  consiste  à  diviser  et  à  rapprocher;  considérée 
uniquement  dans  sa  forme  extérieure,  c'est  une  méthode  de  généra- 
lisation ;  elle  diffère  de  la  généralisation  purement  logique  en  ce  que 
les  idées  générales  qu'elle  découvre  sont  conçues  par  elle  comme 
des  réalités  indépendantes  des  individus,  comme  des  types  existant 
réellement  dans  là  nature  des  choses,  et  même  plus  réellement  que 
tout  le  reste,  car  le  reste  n'existe  que  par  eux.  Cette  méthode  a  le 
défaut  d'attribuer  a  l'esprit  trop  de  puissance,  et  de  le  laisser  s'égarer 
trop  loin  des  faits  et  de  l'expérience.  Il  est  évident  en  effet  que  Tes- 
prit  crée  un  nouvel  être  en  créant  un  nouveau  terme  général,  et  que 
plus  un  philosophe  aura  de  subtilité  et  d'imagination ,  plus  il  multi- 
pliera les  réalités  ou  ce  qu'il  croit  être  des  réalités.  En  appliquant  ce 
procédé,  qu'il  ne  s'agit  pas  ici  de  juger,  puisqu'il  appartient  à  Platon 
et  non  aux  alexandrins,  on  crée  une  sorte  d'échelle  on  tous  les  êtres 
dont  le  monde  se  compose  occupent  un  ordre  hiérarchique,  suivant 
qu'ils  sont  plus  ou  moins  généraux,  c'est-à-dire,  dans  le  point  de 
vue  des  dialecticiens,  plus  ou  moins  réels.  Or  cette  échelle,  de  quel- 
que côté  qu'on  la  considère,  en  montant  ou  en  descendant,  ne  peut 
s'étendre  jusqu'à  l'infini  ;  car  elle  a  son  point  de  départ  dans  le  monde 
des  sens,  et,  d'un  autre  côté,  il  y  a  une  idée  dans  l'esprit  humain, 
au-delà  de  laquelle  il  lui  est  impossible  de  rien  imaginer,  une  idée 
qui  est  de  toutes  la  plus  générale,  et  non  pas  la  plus  générale  pour 


tel  <Mi  tel  èegré  d^imiigiinitioii  dont  m  pourrait  être  é&Êé ,  mais  la 
pIuB  générete  poor  tout  esprit  humain,  quel  qu'il  soit,  teUe  enfin 
tpi^étantabsolament  et  parfaitement  simple,  elle  ne  puisse  être  divi- 
sée et  rapportée  à  une  classe  plus  générale  même  par  l'imagination 
H  plus  exercée  et  l'esprit  le  plus  subtil.  Cette  idée  saprèine,  qui  ar- 
rftle  ta  dîaled)ii({Qe  et  Vempéche  de  se  perdre  dans  l'infini ,  c'est 
l'unité.  Mais  enire  l'unité  absolue  et  le  monde  des  sens,  l'imaginatiot 
a  beau  jeu  pouf  se  développer,  et  il  arrive,  chose  bizarre,  que  la 
même  méthode  <ifai  procède  par  distinctions,  et  qui  en  vit,  pour 
ainsi  dire,  à  force  de  distinguer  avec  subtilité,  fin;t  par  combler 
^presque  entièrement  les  intervalles,  et  à  placer,  par  exemple  entre 
deux  distinctions  données,  tant  de  distinctions  intermédiaires,  4|ae  tes 
diffiérences  tombent  enfin  dans  rmfiniment  petit,  et  qu'on  arrive  ainsi, 
par  l'excès  même  de  la  distinction,  à  la  confusion  absolue.  Platon  ne 
«'était  pas  perdu  dans  cet  abtme,  préserré  qu'il  était  par  les  leçons 
tJe  Socrate,  pat  l'excellence  de  son  esprit,  el aussi  par  le  caractère  An 
jgénie  grec,  si  plein  de  tnesure  et  de  retenue,  et  qui  a  horreur  de  tous 
les  excès.  Mais  tes  slexandrins  qui  s'evnpàrent  de  cetHe  arme  dange^ 
reuse  de  la  dialectique  è  une  époque  de  civilisation  très  raffinée,  dana 
un  temps  où  les  pei4)1es,  réunis  violemment  pour  former  une  seule 
tiation,  perdent  leur  caractère,  leurs  traditions,  leur  croyance  eidu- 
sive,  et  sont  disposés  à  admettre  tout  ce  qui  est  nouveau,  étrange, 
lûrizarre,  comme  dans  une  sorte  d'ivresse,  les  alexandrins  ne  saveat 
pas  se  retenir;  et  il  résulte  de  lé  que  quand  on  se  donne  le  spectacle 
de  leur  doctrine ,  on  les  volt  osciller  entre  l'unité  absolue  et  la  con- 
fusion absolue,  comme  entre  deux  pdies  oppost-s  qui  les  attirent 
four  à  tour,  parce  qu'ils  ne  voient  pas,  et  ne  peuvent  pas  Toir  au 
pdint  de  Vue  oiù  ils  sorït  placés,  que  ce  sont  là  deux  termes  opposés^ 
et  même  contradictoires.  ïl  "y  a  donc  è  la  fois  chez  eux ,  par  suite  de 
cette  dialectique  poussée  à  l'excès,  une  tendance  à  tout  diviser  et  une 
tendance  à  tout  rapprocher.  Rien  n'est  plus  contraire  évidenmieiit 
qu'un  pareil  état  à  la  philosophie  et  au  sens  commun  ;  mais  en  même 
temps  rien  ïi'e^  pins  commode  pour  une  école  placée  sans  cesse  «i 
présence  d'habiles  adversaires,  et  qni  veut  prouver  par  toutes  les 
i^oies  qu'elle  possède  è  elle  seule  toute  la  sagesse,  et  qu'il  ne  peut  y 
avoir  en  dehors  d'elle  que  des  parties  d'elle-même. 

La  dialectique  particulière  aux  alexandrins  une  fois  bien  comprise^ 
i\  n'y  a  rien  de  plus  focile  à  saisir  que  leur  éclectisme.  Ils  poussent 
l'éclectisme  è  l'excès  comme  la  dialectique;  l'excès  de  la  dialectique 
consiste  Â  anéantir  h  possiMHté  des  distinctions  précisément  en  mtlK 


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tipUaat  \e^  distinction;  l'exoè»  de  TécleetiMnet  ccwiate  iadaiertlire 
muttanéinant  deui  doctrine»  coDtmdictaire».  A  carter  pR^iraneot, 
oa  n*e6t:  là  ni  de  récl^€tisine,  ni  de  la  diaieetique;  «*^  une  situatian 
non  philaaophi^tte,  à  laquelle  on  parvient  en  poussait  à  1%  dernière 
eiUrénûté,  contre  toute  raison  >  deux  méthodes  pbik>aophi4uea.  On 
<»^iiçoit  du  moins  que  cette  dialectique  sana  frein  donne  ptaee  è  cet 
éclectisme,  qui  n*est  plus  alprade  récleeti9me«  et  qui  devient  une  conr 
fefioa  universelle;  car  si  la  dialectique  épuise  tontealea  oonçepCions 
paesibles  de  Tesprit  humain,  et  les  dispoaedftos  un  certain  ordre,  on 
peut  rattacher  tous  les  systèmes  à  quelque  échelon  de  cetle  échelle 
immense.  L*bistoire  de  la  philosophie  y  est  à  Taise  tout  entière.  Voici, 
par  exemple,  quels  sont^  chez  la  plupart  des  diatectioiens,  les  trois 
diemiers  termes  généraux  auxquels  arrive  la  pensée,  ce  sont  Tunité, 
nntelligence  et  la  force  intelligente  dana  œt  ordre.  Qr,  les  éléates 
ramènent  tout  à  l'unité  absolue  sans  intelligence  ni  puissance;  Aris* 
tote,  à  un  ôtre  intelligent  qui  ne  connaît  que  luiHBaènaa  et  n*agit  sur 
rien  en  dehors  de  lui;  Platon,  à  une  force  irUelligente.  Ces  trois  dieux 
réunia  n*en  forment  phis  qu*un  dans  la  philosqihie  de  Plotsn ,  et  c*est 
à  la  fois  un  seul  dieu  et  un  dieu  triple.  L*unité  placée  au  sommet  de 
réehelle  est  aussi  la  première  personne^  ou«  oomme  parient  les 
alexandrins,  la  première  hypostase  de  la  trinité  divine;  Tintelligence 
tient  le  second  rang,  et  la  puissance  le  troisième.  Le  polythéisme  de 
la<ïràce,  de  TOrient,  de  TÉgypte,  les  grands  et  les  petits  dieux ,  les 
démons,  les  génies,  se  distribuent  suivant  le  degré  de  leur  importance 
dans  les  échelons  intermédiaires.  Le  monde  des  alexandrins,  tel  que 
la  dialectique  le  leur  donne,  ne  contient  pas  de  vide,  et  forme  un 
plein  continu  depuis  Talpha  jusqu'à  Toméga  ;  et  dans  oes  espaces 
sans  fin ,  ila  jettent  a  profusion  une  myriade  de  divinités  empruntées 
à  tous  les  peuples  et  à  tous  les  cultes. 

On  peut  dire  en  un  certain  sens  qu'il  n'y  a  d'original  chez  les 
alexandrins  que  le  parti  pris  de  n'avoir  point  d'originalité.  Cepen- 
dant le  caractère  mystique  de  leur  philosophie  leur  appartient  en 
propre,  et  c'est  assurément  la  première  fois  que  l'extaae  est  expli* 
quée  psychologiquement,  et  placée  par  une  école  philosophique  au^ 
dessus  même  de  la  raison.  11  y  a  bien  quelques  traoes  obscures  d'une 
apinion|analogue  dans  Empédocle,  et  les  alexandrin»  n'ont  pas  manr 
que  de  les  faire  ressortir,  en  les  exagérant,  suivant  leur  coutume; 
mais  en8n|quoiqM'ils  aient  pu  emprunter  des  théories  mystiques  aux 
illuminéadu  v  et  du  ii*  siècle  de  notre  ère,  quoiqu'ils^  aient  conaidéré 
oartaîoa  passageadu  Phèàtt^  du  Parifiâiiidf^»  et  de  la  R4puMgiiô  de 


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lOi  mBVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

Platon  comme  une  reconnaissance  expresse  de  Textase  et  des  con- 
ceptions supérieures  à  la  raison  que  Textase  produit,  ils  n'en  sont  pas 
moins,  aux  yeux  de  l'histoire,  la  première  grande  école  mystique  qui 
se  soit  produite  en  philosophie,  et  ce  côté  de  leurs  doctrines  est 
même  ce  qui  permet  d'y  découvrir  les  élémens  d'une  philosophie 
commune,  au  milieu  de  toutes  ces  opinions  qui  se  heurtent  et  se 
contredisent,  sans  règle,  frein  ni  mesure. 

Une  dialectique  qui  s'égare  et  se  perd  dans  des  subtilités,  un  éclec- 
tisme qui  finit  par  n'être  plus  qu'une  indulgence  universelle  et  l'in- 
capacité absolue  de  rien  exclure,  un  mysticisme  qui  aboutit  souvent  à 
l'extravagance,  tout  cela  fait  que  l'école  d'Alexandrie  ne  pouvait 
naître  et  se  soutenir  qu'au  moment  où  nous  la  rencontrons  dans 
l'histoire,  et  qu'elle  n'a  pu  vivre  pendant  cinq  siècles  qu'en  se  ratta- 
chant à  tous  les  vieux  souvenirs ,  et  en  appelant  à  elle  tous  ceux  qui , 
par  leur  éducation,  leurs  principes  et  leur  caractère,  adhéraient  for- 
tement aux  vieilles  croyances  et  aux  vieilles  mœurs,  et  avaient  en 
horreur  toute  innovation.  M.  Matter  ne  voit  d'autre  cause  à  la  ruine 
de  cette  école  que  la  décadence  de  la  ville  d'Alexandrie  et  le  triomphe 
du  christianisme  par  la  protection  de  Constantin  et  de  Théodose.  Cela 
tient  à  son  système  général,  sur  lequel  il  est  fort  inutile  de  revenir; 
mais  s'il  avait  coitipté  les  idées  pour  quelque  chose,  s'il  s'était  de- 
mandé quel  est  l'avenir  d'une  doctrine  mystique  qui  s'appuie  sur  une 
théologie  empruntée  à  toutes  les  théologies  humaines,  et,  si  on  l'ose 
dire,  encombrée  de  dieux;  s'il  avait  comparé  cette  philosophie  qui 
ne  repose  sur  rien  et  qui  renferme  tant  d'élémens  étranges  et  dis- 
parates à  cette  autre  doctrine  si  simple,  si  complète,  si  bien  unie, 
appuyée  uniquement  sur  le  principe  de  l'autorité,  et  n'hésitant  pa^  à 
le  reconnaître;  si  M.  Matter  avait  pu  peser  tout  cela,  il  est  permis  de 
penser  que  l'histoire  de  l'école  d'Alexandrie  serait  devenue  entre  ses 
mains  quelque  chose  de  moins  inanimé,  qu'on  aurait  entrevu  du 
moins  qu'il  y  avait  1^  de  grandes  questions,  une  grande  lutte,  et 
qu'il  serait  sorti  de  ses  recherches  quelque  lumière  sur  cette  religion 
dont  le  triomphe  presque  universel  est,  après  tout,  le  plus  grand  fait 
de  l'histoire. 

Ce  serait  au  surplus  commettre  une  erreur  capitale  que  de  ne  voir 
autre  chose,  dans  l'école  d'Alexandrie,  qu'une  sorte  de  syncrétisme 
aveugle.  Il  y  a  bien  du  fumier  dans  cette  scholastique  alexandrine, 
mais  il  y  de  l'or  en  abondance.  La  nature  et  les  attributs  de  Dieu,  son 
action  sur  le  monde,  la  nécessité ,  le  mal  moral,  l'extase,  l'expiation, 
la  prière,  que  de  problèmes  philosophiques  ignorés  jusqu'alors  ou 


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l'école  D'ALEXANDRIE.  105 

laissés  dans  l'ombre,  et  qui  se  trouvent  tout  à  coup  inondés  des  plus 
vives  lumières!  L'antiquité  n'a  pas  de  génie  plus  vigoureux  que 
Plotin ,  et  on  peut  citer  tel  livre  des  Ennéades  dont  la  critique  mo- 
derne ne  retrancherait  pas  un  seul  mot.  Ne  serait-ce  pas  un  abondant 
sujet  d'études,  que  de  comparer  la  doctrine  des  Ennéades  à  celle 
du  concile  de  Nicée?  Les  ressemblances  abondent;  à  quelle  cause  les 
attribuer?  Y  a-t-il  eu  des  emprunts  mutuels?  Les  deux  écoles  ont- 
elles  puisé  dans  une  source  commune,  ou  bien  encore  sont-elles 
arrivées  par  des  chemins  divers  à  des  conclusions  identiques?  Porphyre, 
lamblîque ,  Syrien ,  Proclus,  venus  après  Plotin ,  construisent  d'autres 
systèmes  et  donnent  lieu  a  des  rapprochemens  nouveaux.  En  voici 
un  que  je  signalerai,  parce  qu'il  est  propre  à  faire  ressortir  les  con- 
tradictions et  le  défaut  d'unité  des  théories  alexandrines;  le  caractère 
propre  des  doctrines  païennes,  c'est,  comme  personne  ne  l'ignore, 
d'une  part  le  polythéisme,  et  de  l'autre  l'éternité,  ou  plutôt  la  néces- 
sité de  la  matière.  Or,  l'école  d'Alexandrie  soutient  l'unité  de  Dieu  et 
la  production  de  la  matière,  tantôt  par  voie  de  procession,  tantôt 
par  voie  d'émanation.  Peu  importent  les  détails  des  systèmes;  mais, 
ce  que  chacun  peut  remarquer  ici,  c*est  que  voilà  une  école  qui  com- 
bat pour  le  polythéisme  et  le  paganisme,  et  qui  au  fond  n'est  plus 
païenne.  Elle  conserve  les  dieux  à  la  vérité;  mais,  pour  les  soumettre 
au  grand  Dieu,  qui  est  l'artisan  et  le  père  du  monde,  pour  en  faire 
les  forces  personniBées  de  la  nature,  ou  des  anges  et  des  archanges 
intermédiaires  entre  les  dieux  et  les  hommes.  N*est^il  pas  évident 
qu'à  force  de  tout  admettre,  elle  perd  l'intelligence  du  rôle  qu'elle  a 
voulu  soutenir,  et  jusqu'à  la  conscience  d'elle-même? 

Ce  qui  a  fait  la  grandeur  de  l'école  d'Alexandrie,  c'est  l'abondance 
des  idées,  le  luxe  de  po.-sie  et  de  sentimens  qui  déborde  dans  tous  les 
ouvrages  qu'elle  a  produits;  ce  qui  a  déterminé  sa  chute,  c'est  l'as- 
cendant supérieur  d'une  religion  à  laquelle  l'avenir  appartenait,  et 
l'extravagance  où  ont  été  conduits  les  alexandrins  par  l'abus  de  leur 
méthode.  Cette  folie  qui  s'était  emparée  des  esprits  au  premier  et  au 
second  siècle,  et  qui  faisait  surgir  de  tous  côtés  des  prophètes  et  des 
miracles,  se  montre  de  nouveau  vers  la  fin  du  cinquième;  mais  cette 
fois,  c'est  dans  l'école  même  que  la  théurgie  tend  à  se  substituer  au 
mysticisme.  Au  reste,  dans  les  derniers  siècles,  la  ruine  de  l'école  est 
imminente,  et  c'est  à  peine  si  le  zèle  de  Syrien  et  le  génie  de  Pro- 
clus rendent  à  la  philosophie  un  éclat  passager. 

On  avait  trop  misa  nu  les  plaies  du  polythéisme;  Alexandrie  pé- 
rissait par  son  principe.  Déjà ,  sous  le  règne  de  Constantin ,  le  peuple 


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a?âit  prfs parti  pôtttla  retigioti  nouvelle; ^les  chrétiens retuplissaietit 
alors  hi  vilte,  et  VÈf^pte,  ei  l'empire.  Si  le  triomphe  d'une  des  causes 
rivales  aviHt  dép^MMlci  dn'pmiVoir,  connue  M.  Matter  paraît  te  croire, 
rapo$t»STe  ée  Mlièn  liimift  pu  être  fatale  au  christianisme.  Elle  ne 
servit  qti'ànMîtr^qu'M  avançait  par  sa  propre  force.  Il  avait  déjà 
traversé 'd^S  ]^r9éclltl6iiils  bien  autrement  cruelles.  Ce  qui  marque, 
au  fifurplij»,  qire  Vinflueuce  d'Alexandrie  n'était  pas  méconnue,  c'e^t 
le  soin  que  prit  Pempereyr  d'y  réchauffer  te  zèle  des  écoles  païennes. 
Il  voulait  récurer  le  musée ,  rouvrir  les  sanctuaires.  Le  médecin 
Zenon  de  Chypl^,  A  qui  cette  mission  fut  confiée,  se  consuma,  pour 
y  parvenir^  ^en  inutiles  efforts.  Rien  n'y  pouvait;  le  paganisme  n'avait 
plus  de  souffle.  L'évêque  arien  qui  occupait  le  siège  d'Alexandrie 
pendant  l'etil  de  saifft  Athanase,  disait  à  la  foule  qui  l'entourait,  en 
passant  devant  le  Sérapéum  :  «  Jusqu'à  quand  tolérera-t-^n  ces  sépul- 
cres? »  Bientôt  Théodose  "fit  fermer  les  temples  ou  les  convertit  en 
églises  chrêtievMies.  Oh  vnontrait  au  peuple  avec  dérision  les  statues 
creuses  <iont  les  prêtres  s'étaient  servis  pour  faire  parier  leurs  dieux. 
A  Alex^drie,  totites  les  statues  furent  renversées;  on  en  laissa  de- 
bout un^  seule,  comme  un  monument  de  la  folie  du  polythéisme; 
c'était  un  cynocéphale.  Enfin  Théodose  ferma  l'école  d'Athènes  en 
529.  Celle  d'AteiHndrre  végéta  encore  quelque  temps,  et  il  restait  à 
peine  quelques  fbibles  traces  de  toute  cette  vie  littéraire,  quand  Omar 
fit  jeter  à  l'eato  ta  seconde  bibliothèque,  et  que  l'Egypte  devint  mu- 
sulmane. 

En  s'attacbant  âwx  faits  matériels  avec  une  persévérance  opiniâtre, 
M.  Matter  est  parvenu  à  supprimer  tout  l'intérêt  que  l'école  d'Alexan- 
.  drie  inspire.  Quand  il  n'a  plus  que  des  ruines  à  nous  montrer,  on 
n'éprouve  ni  pitié  ni  syrafpathie  pour  ces  écoles  détruites,  pour  cette 
civilisation  iméantie.  C'est  qu'en  supprimant  les  Idées,  il  a  supprimé 
tout,  et  qu'il  ne  reste  dans  son  livre  que  des  noms  propres  qui  ne 
rappellent  rien  et  ne  disent  rien. 

Voilà  un  développement  de  dix  siècles;  où  est  l'unité  de  cette  his- 
toire? Qtiel  en  est  le  point  culminant?  Quel  rôle  a  joué  cette  école 
sur  la  scèneihitnondé?  Comment  se  rattache-t-elle  aux  autres  écoles? 
A^t-elle  vécu  sur  de  vieiRes  idées,  ou  produit  des  idées  qui  lui 
appartiennent?  Et  teiie  antiquité  que  l'école  d'Alexandrie  repré- 
sente tout  entière,  ce  vieux  monde  si  héroïque,  si  poétique,  avec  ses 
traditions,  ses  arts,  ses  moeurs,  sa  Uttérature,  a-t-il  péri  sans  retour 
«tans  Alexamdrie?  N*a-t^H  rien  laissé  de  lui  dans  la  société  nouvelle? 
M.  Matter  annonce  sur  son  titre  et  déclare  dans  sa  préface  qu'il  corn- 


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l'école  D'ilLEXAlfDftU.  MT 

parera  l'école  d'Aleiandrie  aox  écoles  eontenmioiaiDes;  mais  cette 
ooroparaisoD  roi^e,  comme  son  {listoire  entiàie,  au?  lea  édifiées, 
sur  les  catalogues,  sur  toutes  ces  Hieiiiies  queatiooa  qui  n'oot  d'iu- 
térM  qu'à  condition  de  se  rattacher  par  quelque  endroit  k  Tbistoke 
des  idées.  Singulière  confusion,  qui  substitue  Leahàtîoaans  d'une  école 
à  l'école  elle-roème ,  et  qui  croît  que  cette  noble  et  sérèeuae  curii^ilé 
qu'excite  une  école  de  philoaaf)bie,  s'attache  anx  lieux  ou  elle  a 
brillé,  et  non  aux  doctrines  qu'elle  a  propagées  I  On  peut  disserter  sur 
des  détails  de  temps  et  de  lieu  dans  des  notes  i  la  suite  d'un  livre; 
mais  foire  des  notes  le  livre  même ,  et  appeler  cebi  ooe  histoire ,  c'est 
se  tronq>er  sur  la  valeur  des  mots  qu'on  empbie.  Il  follfût  Taire  Thia- 
toire  du  musée  comme  Parthey  et  Klippel,  ou  de  la  biUiotliàque 
oomme  Eitscbl.  Cela  intéresse  les  érudits  et  ne  trompe  personne. 

M.  M atter  est  assurément  un  homme  exact  et  CMuciencieux ,  qui 
a  cru  de  bonne  foi  qu'il  faisait  l'hiatoife  de  l'école  d'Alexandrie.  Il 
avait  déjà  publié ,  il  y  a  vingt  ans,  un  Uvfe  sur  le  même  sujet,  qu'il 
intitulait  dans  ce  temps*là  Essai  historique.  Ce  mot  d'bktoire,  dàaaiNI 
alors  dans  sa  préface,  lui  avait  paru  trop  ambitieux.  De  nouvelles 
recherches  sur  les  bibliothèques  et  le  musée  auront  sans  doute 
apaisé  ses  scrupules  ;  et  ce  livre ,  composé  avec  soin  sur  un  ai^et  tort 
ingrat,  quand  on  le  comprend  comme  lui,  méfite  en  effet  une  part 
d'éloges.  Toutefois,  même  à  ce  point  de  vue,  il  y  a  bien  çà  et  là 
quelques  reproches  que  l'on  pourrait  faire  à  l'auteur.  Par  exemple, 
pourquoi  M.  Matter  a-t-il  accueilli  les  calomnies  odieuses  dont  la  vie 
privée  d'Aristote  a  été  l'objet,  et  les  a-t-il  répétées  comme  des  faits 
acquis  à  l'histoire^  Ses  interprétations  semblent  aussi  quelquefois  un 
peu  hasardées  :  à  propos  de  la  prière  que  les  Égyptiens  adressent  aux 
dieux  pour  faire  retomber  sur  les  ministres  les  fautes  du  souverain, 
croirait-on  que  M.  Matter  appelle  cela  une  idée  tout-à-fait  constitu- 
tionnelle? Le  contre-sens  est  complet,  et  ce  n'est  pas  du  côté  de  Dieu 
que  la  personne  des  rois  constitutionnels  est  inviolable  et  sacrée.  Mais 
à  quoi  bon  ces  objections  de  détail?  Le  livre  de  M.  Matter  conserve 
son  importance  propre.  Il  fournira  des  matériaux  utiles  à  une  histoire 
future  de  l'école  d'Alexandrie;  car,  il  faut  bien  le  répéter,  après  ces 
savantes  et  curieuses  dissertations,  l'histoire  de  l'école  d'Alexandrie 
reste  à  faire,  non  pas  parce  qu'elle  a  été  mal  faite,  mais  parce  qu'elle 
n'a  pas  été  faite. 

Une  histoire  réelle  de  l'école  d'Alexandrie  serait  le  complément 
nécessaire  de  tous  les  grands  travaux  dont  la  philosophie  ancienne  a 
été  récemment  l'objet.  Outre  l'importance  historique  de  cette  école» 


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108  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  livre  pourrait  éclairer  tout  un  côté  de  la  science  de  Thomme. 
Alexandrie  est,  dans  Thistoire,  la  première  école  mystique.  Plotin  et 
ses  sucx^esseurs  ont  étudié  tous  les  phénomènes  si  compliqués,  si  dé- 
licats, si  fugitifs,  de  Textase,  et  cette  analyse,  souvent  obscure,  mais 
quelquefois  lumineuse,  a  devancé  sur  beaucoup  de  points  la  pro- 
fonde psychologie  mystique  du  catholicisme,  qui  donne  une  si  grande 
importance  aux  livres  ascétiques  du  moyen-âge.  Le  mysticisme,  je 
le  sais,  est  le  plus  souvent  un  ennemi  de  la  philosophie,  ennemi  d'au- 
tant plus  dangereux  qu'il  s'appuie  sur  de  plus  nobles  sentimens,  et 
redoutable  surtout  en  ce  qu'il  est  l'écueil  des  âmes  tendres  et  pas- 
sionnées. A  quelle  loi  de  la  nature  humaine,  à  quel  dessein  caché  de 
la  Providence,  répondent  ces  aspirations  ferventes,  ces  désirs  inquiets, 
cet  élan,  ce  soupir  de  l'homme  vers  Dieu?  Y  a-t-il  véritablement 
dans  l'extase  une  force  d'intuition  refusée  a  la  raison  elle-même? 
L'excès  de  l'amour  est-il  une  surabondance  de  grâce,  ou  faut-il  mettre 
le  devoir  au-dessus  de  l'amour  de  Dieu,  et  soumettre  l'illumination 
mystique  au  contrôle  de  la  raison?  Alternative  pleine  d'incertitude, 
redoutable  et  mystérieuse  question  que  l'humanité  porte  partout 
avec  soi ,  comme  son  tonrment  et  comme  sa  gloire,  et  dont  la  philo- 
sophie seule  peut  aujourd'hui  lui  donner  la  solution. 

• 

Jules  Simon. 


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THOMAS  CARLYLE. 


TBE  FRENCH  REVOLUTION,  A  HISTORY  {{). 


Depuis  l'époque  de  Byron  et  de  Scott,  ère  mémorable  de  la  litté- 
rature britannique,  et  qui  laissera  au  front  du  \ix^  siècle  une  trace 
éclatante  etinunortelle,  Técrivain  qui  a  le  plus  vivement  préoccupé 
l'attention  en  Angleterre,  c'est  Thomas  Carlyle. 

Le  style  anglais  avait  traversé,  au  xvi' siècle,  les  phases  de  limi- 
tation italienne  et  espagnole,  et  au  xvii%  celles  de  l'imitation  fran- 
çaise, grecque  et  latine.  A  la  fin  du  xviii%  il  revint  brusquement  à 
son  point  de  départ  anglo-saxon.  Ce  retour  à  ses  origines  lui  donna 
la  force  extraordinaire  et  la  beauté  mftie  ou  naïvQ  qui  distinguent 
les  poètes  et  les  prosateurs  de  l'époque  immédiatement  antérieure  à 
la  nôtre.  Byron,  Scott,  Southey,  Cobbett,  Coleridge,  Lamb,  Haziitt, 
Wordsworth,  quelles  que  fussent  les  diversités  de  leur  esprit,  ont 
recherché  avec  amour  la  verdeur  et  la  puissance  de  l'ancienne  diction 
anglaise;  chez  quelques  écrivains,  tels  que  Leigh  Hunt,  Keats  et  SheU 
ley ,  l'affectation  de  l'archaïsme  étouffa  des  qualités  distinguées. 

L'humanité  est  ainsi  faite,  qu'elle  ne  peut  se  passer  de  modèle. 
Après  avoir  épuisé  la  copie  de  l'antiquité  greeque,  de  l'Italie,  de 

(1)  IQ  Uiree  volumes.  J.  Fraser,  Regent-Street,  London.  ^ 


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110  REVUE  DES  DEUX  MONI«S. 

l'Espagne,  de  la  France  et  de  l'archaïsme  national,  il  ne  restait  plus 
à  l'Angleterre  qu'une  seule  imitation  à  tenter,  celle  de  l'Allemagne. 
Déjà  Coleridge,  Walter  Scott  et  Wordsworth  avaient  emprunté  à  ce 
pays,  non  pas  des  formes,  mais  des  fictions  ou  des  théories.  Personne 
cependant  n'avait  essayé  de  rapprocher  le  style  anglo-saxon  du  saxon 
primitif,  et  de  fondre  ensemble  les  caractères  particuliers  et  distincts 
de  l'idione  alleaand^  avec  ceux  de  ranfiai^qui  en  dérivt.  Le»  ana- 
logies et  tes  dissemblances  des  deux  langages  semblafent  s'opposer 
également  à  cette  fusion.  Bien  que  toutes  les  racines  anglaises  soient 
teutoniques,  la  phrase  anglaise  ne  marche  jamais  selon  la  syntaxe 
allemande.  Le  mot  anglais  reste  isolé  et  repousse  l'assimilation  ;  la 
phrase  anglaise,  phrase  de  gens  d'affaires,  aime  la  précision  et  la 
rapidité.  Le  mot  allemand,  au  contraire,  s'associe  aisément  à  d'autres 
mots;  il  se  compose,  se  ramifie  et  se  complique  à  volonté,  s'assimi- 
lant  et  groupant  autour  de  hii  presque  tous  les  mots  qu'il  veut  ab- 
sorber. La  phrase  germanique  est  complexe  comme  le  mot  germa- 
nique; elle  s'emboîte,  s'agence,  se  contourne,  se  plie  et  forme  très 
aisément  une  synthèse  vaste  dont  la  coordination  harmonique  est 
une  beauté  pour  elle.  L'allemand  n'est  que  de  l'anglais  à  syntaxe 
complexe;  l'anglais  n'est  que  de  l'allemand  réduit  à  son  expression 
analytique  et  la  plus  simple.  On  peut  très  bien  écrire  une  page  alle- 
mande, calquée  sur  le  mode  de  la  syntaxe  anglaise;  elle  sera  claire 
et  un  peu  plate,  voilà  tout.  On  ne  peut  transvaser  Une  page  de  Nck- 
valis  ou  de  Hegel  en  anglais  pur,  sans  faire  subir  une  excessive  vio- 
lence à  l'idiome  qui  sert  de  récipient  aux  idées  traduites. 

Une  étude  approfondie  de  la  poésie  et  de  la  philosophie  allemandes 
avait  prépare  Carlyle  à  la  création  du  nouveau  style  anglo-aUemasd 
qui  lui  appartient;  singulière  œuvre  qu'il  a  réalisée  eu  Angleterre, 
nous  dirons  tout  à  l'heure  avec  quel  succès.  Sa  tracfaictioii  du  Wilhelm 
Meister,  de  Goethe,  et  ses  Mélanges  critiques  sur  la  Littérature  aUe^ 
mandey  contenant  quelques  morceaux  biographiques  d'une  haute 
valeur,  signalèrent  un  esprit  curieux.,  ardent,  énergique,  investi- 
gateur, et  le  placèrent  au  premier  rang  de  ceuîx  qui  se  livreiit  eo 
Angleterre  aux  mêmes  études.  Toutefois  son  métier  de  traducteur 
lui  nuisait  fort.  On  a  peine  à  reconnaître  chez  le  même  komneie  les 
qualités  qui  semblent  se  repousser  nmtuellemevt,  et  l'on  nie  autant 
que  l'on  peut  l'esprit  d'un  philologue^  roriglDaiité  d'u&  traducteur,  . 
le  génie  d'un  érudit., Carlyle  était  tout  cela,  et  à  la  fois.  Sou  talent 
n'en  restait  pas  moins  assez  obscur,  quoique  ces  ténèbres  fussent  sfl- 
ion  nées  de  quelques  lueurs.  On  commença  à  le  distinguer,  lors(|ue  la 


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THOMAS  CARLYUS.  fli 

R9vme  d'^Bdmûmtrg  ouvrit  fies  pages  à  deai  articles  tle  darlyle  sur 
iem-ftal  Bîcliter  et  sur  ^^e^lîs.  hauteur,  ennuyé  sans  doate  de 
MSter  si  k>Dg-te»ps  dans  les' Kinbes  fKtéraires,  avait  pris,  en  déses- 
poir de  cttue,  le  parti  ^'écrire  h  f ailemande ,  ^sans  se  gêner,  avec  des 
flMils  longs  d*iNie  toise  et  inw .  Técondité  înonie  de  nrats  composés. 
L'innovation  fût  rennrquée,  critiquée,  puis  enfin  pardonnée  à  Car- 
If  le,  qui^  dans  im  su  jet  tout  aHemand ,  pouvait  soutenir  qu'il  avait 
droit  de  l'être  m  peu  trop.  Un  article  intitulé  les  Signes  caraciéris- 
(iqms  du  Temps,  inséré  dans  la  Bévue  tPÉdimhourg,  révéla  chez  lui 
d'aotres  qualités  plus  rares,  laprorondeur,  la  sagacité,  la  justesse,  et 
cet  instinct  du  mouvement  général  de  l'humanité,  qui  est  sublime 
foaad  il  s'élève  jusqu'à  la  prophétie.  Ici  les  singularités  de  diction 
étaient  encore  plus  marquées  qee  dans  les  écrits  précédons  du  même 
ai*e«r;on  s'y  heurtait  sans  cesse  contre  des  mots  absurdes,  dans  le 
genre  de/aîm-ef-50i/-ocra/îe,  mots  qui  ne  prodmsent  pas  en  anglais 
un  effet  beaucoup  aaeilleur  que  dans  notre  langue.  Cependant  le  public 
étonné,  peut-être  attiré  par  le  ridicule  extérieur  et  la  baroque  nou- 
veauté d'un  style  qui  ne  lui  en  rappelait  aucun  autre,  se  rapprochait 
de  Corlyle.  Le  t^agazin  de  Fraser  Taccepta  alors  pour  rédacteur,  et 
lui  donna  ses  coudées  franches.  Le  Fraser  est  un  recueil  tory  auquel 
coopèrent  des  gens  de  beaucoup  d'esprit,  et  qui  ne  redoute  ni  la  har- 
diesse, ni  l'originalité,  dans  leur  excès  même.  Carlyle  profita  xle  l'oc- 
casion, et  écrivit  pour  le  Fraser  un  petit  volume  intitulé  Sartor  re- 
sartus,  facétie  rabelaisienne  et  mystique,  étincelaitte  de  taleort  et 
d'idées,  mais  dont  l'obs^^urité  burlesque  dérouta  beaucoup  de  lec- 
teurs. A  ce  Sartor  resarius  succéda  un  autre  essai  intitulé  le  Procès 
du  C&llier^  roman  philosophique  auquel  la  fameuse  aventure  du  col- 
lier servait  de  prétexte,  et  qui  avait  pour  but  le  développement  des 
causes  immédiates  de  la  révolution  française.  C'était  tfivisé  en  cha- 
pitres, tous  très  briilans,  quelques-uns  grotesques,  et  qui  eurent  un 
extrême  succès.  Sans  doute  ce  succès  engagea  Carlyle  à  écrire  du 
même  style  son  Histoire  de  la  Révolution  française,  qui  a  été  accueillie 
avec  la  même  faveur. 

11  a  paru,  dans  ces  derniers  lemrps,  en  Europe,  peu  d'ouvrages 
aussi  dignes  d^altention  ;  Il  en  est  peu  que  distinguent  autant  de  qua- 
lités répulsives  à  la  fois  et  sympathiques.  Si  votre  coup  d'œil  s'arrête 
aux  9affeces,etque  les  singularités  extérieures  vous  repoussent,  ne 
lisez  pas  cet  étrange  livre,  La  forme  mystique  et  obscure  choisie  par 
Carlyle  vous  fatiguerait  hientôt,  et  ^vous  vous  plaindriez  de  tant  de 
Yoiies  qui  ne  sont  pas  même  transparens.  Si  la  pureté  de  la  diction 


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112  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

>ous  charme,  si  vous  êtes  habitué  au  style  âDglo-français  d'Adisson, 
à  la  phrase  brève ,  incisive  et  toute  britannique  de  Bacon ,  à  la  période 
énergique  et  robuste  de  Southey,  Carlyle  vous  déplaira  :  vous  ne 
saurez  que  faire  de  ces  mots  composites,  que  la  phraséologie  anglaise 
a  toujours  repoussés,  de  ces  incises  perpétuelles,  qui  jettent  à  tra- 
vers sa  pensée-mère  une  forêt  de  broussailles  parasites.  Si  vous  êtes 
historien  du  fait,  et  que  vous  vous  complaisiez  surtout  à  Tétude  pra- 
tique des  évènemens  et  des  choses,  vous  le  mépriserez  encore;  car  les 
faits  sont  mal  racontés  par  lui,  tantôt  grossis  quant  à  leur  impor- 
tance, tantôt  accumulés  ou  brouillés  diversement,  toujours  privés  de 
cet  ordre  lumineux  qui  est  l'histoire. 

Mais  si  vous  êtes  philosophe,  c'est-à-dire  observateur  sincère  de 
rhumanité,  vous  relirez  plus  d'une  fois  son  ouvrage.  Il  vous  charmera 
spécialement,  si  vous  osez  vous  élever  au-dessus  des  partis  et  des 
préjugés  quotidiens. 

Ce  n'est  ni  un  livre  bien  écrit ,  ni  une  histoire  exacte  de  la  révolu- 
tion française. 

Ce  n'est  pas  une  dissertation  éloquente,  —  encore  moins  une  trans- 
formation des  évènemens  et  des  hommes  en  narration  romanesque. 

C'est  une  étude  philosophique  mêlée  d'ironie  et  de  drame,  rien  de 
plus. 

Elle  ne  se  concentre  pas  dans  le  cercle  de  la  révolution  française. 
Elle  s'attache  au  cours  entier  de  la  civilisation  européenne ,  dont  ce 
mouvement  terrible  est  une  des  cataractes  les  plus  imposantes.  En 
récrivant,  l'auteur  s'est  beaucoup  plus  occupé  de  la  pensée  que  du 
mot;  il  a  médité  son  œuvre  plus  qu'il  ne  l'a  élaborée.  Il  a  presque 
toujours  bien  vu  ;  il  a  souvent  mal  dit.  Son  récit  a  toute  la  chaleur 
d'un  spectacle  présent  et  actuel.  Ces  voyans  (1),  qui  pénètrent  l'his- 
toire dans  son  intimité,  dans  le  secret  de  son  fonds  et  de  sa  réalité, 
qui  comprennent  l'inutiUté  des  surfaces  et  la  nullité  des  faits  inex- 
pliqués, sont  rares.  Savent-ils  à  la  fois  voirai  dire?  ils  sont  sublimes; 
Thucydide,  par  exemple,  et  Tacite.  La  moitié  de  ce  don  merveil- 
leux, c'est  la  moitié  d'un  grand  homme. 

Carlyle  n'a  que  cette  moitié ,  et  précisément  celle  qui  convient  le 
moins  à  l'intelligence  française,  la  sagacité  et  la  profondeur. 

Notre  don  et  notre  besoin  national,  c'est  la  clarté.  La  théorie  de 
Cariyle,  encore  obscure  et  ambiguë,  ne  se  révèle  pas  à  ses  yeux  d'une 

(1)  Voyant,  doué  de  la  seconde  vue  écossaise;  leer,  magicien  des  choses  bu- 


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THOMAS  CARLTLB.  113 

manière  certaine,  puissante  et  systématique.  Il  ne  sait  pas  tout  ce 
qu*il  \eut,  il  ne  comprend  pas  tout  ce  qu*il  sait,  il  ne  discerne  pas 
tout  ce  qu*il  voit.  Il  est  sur  le  trépied  de  la  pythonisse.  De  là  s'exha- 
lent des  vapeurs  qui  sont  les  pensées  de  Carlyle.  Il  y  a  des  formes 
mystiques  dans  le  nuage,  des  lueurs  éclatantes  au  sein  de  cette  brume, 
et  des  points  de  vue  lointains  qui  déchirent  le  voile  flottant  de  ses 
méditations.  Le^  uns  dédaigneront  ces  vagues  épaisses  et  tumultueuses 
qui  dérobent  au  regard  la  moitié  des  tableaux  de  l'avenir;  les  autres 
se  prosterneront  avec  une  admiration  profonde  devant  des  clartés 
incomplètes.  Essayons  de  dire  ici  ce  qui  manque  au  philosophe  Car- 
lyle et  ce  qui  fait  sa  grandeur  ;  c'est  l'un  des  plus  mauvais  écrivains 
et  l'un  des  plus  puissans  penseurs  de  l'époque. 

Soit  que  l'éducation  de  Carlyle  se  soit  faite  en  Allemagne,  ou  que 
les  singularités  inconnues  de  sa  jeunesse  l'aient  assimilé  aux  pensées 
dominantes  des  écrivains  germaniques,  il  s'est  trouvé,  par  une  série 
de  causes  que  lui  seul  est  capable  de  dire  et  qu'il  n'a  pas  jusqu'ici 
racontées,  profondément  isolé  de  l'Angleterre.  Ce  malheur  pour  sa 
vie  est  un  bonheur  pour  sa  gloire.  Il  n'a  rien  sacrifié  à  aucun  parti.  Il 
a  été  l'homme  de  sa  pensée  et  l'expression  de  son  caractère.  Après 
dix  années  de  demi-obscurité,  la  Grande-Bretagne  a  reconnu  en  lui 
un  génie.  En  France,  son  adoption  eût  éprouvé  plus  de  difficultés  en- 
core. Nous  sommes  fort  disposés  è  nier  la  puissance  d'une  idée,  toutes 
les  fois  qu'elle  n'est  pas  incorporée  aune  masse  d'hommes  qui  la  prend 
pour  son  étendard.  Carlyle,  répugnant  à  cette  servitude  disciplinaire 
des  groupes  hostiles,  s'est  placé  au-dessus  de  tous  les  partis,  si  bien 
qu'on  le  croirait  homme  de  tous  les  partis.  11  reconnaît  que  la  maturité 
des  temps  a  entraîné  la  révolution  ;  il  admet  la  petitesse ,  la  faiblesse , 
la  misère  de  presque  tous  ses  acteurs;  il  admet  la  grandeur,  la  vigueur, 
la  nécessité  du  combat.  Il  ne  méprise  point  la  royauté  qui  est  une 
forme.  Il  n'exalte  pas  la  république  qui  est  une  forme.  Il  comprend 
que  les  sociétés  sont  des  corps,  dont  l'organisme  intérieur  s'use,  et 
qui  se  renouvellent  par  des  cataclysmes.  Il  ne  fait  point  l'apothéose 
des  destructions;  il  ne  maudit  pas  la  mort  qui  est  nécessaire  à  la  vie. 
Il  sent  que  la  royauté  était  devenue  mensonge,  que  l'on  ne  croyait 
plus  à  elle.  La  hiérarchie  ecclésiastique,  ainsi  que  le  fond  même  des 
croyances,  ayant  perdu  leur  force  vhtuelle,  devenaient  mensonge  à 
leur  tour.  La  ferveur  de  l'explosion  qui  eut  lieu ,  quand  on  reconnut 
le  creux  et  le  vide  général  des  institutions  sur  lesquelles  on  reposait, 
ce  fut  la  révolution  ;  —  cette  ferveur  tint  lieu  de  croyance  alors,  — 
une  croyance  de  néant! 

TOME  XXIV.  8 


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tM  REVM  ms  «smt  «dffbEs. 

<M;flenicmileciiittn6itt8eW  celle  opératkm^e  destroetion,  «oi»* 
■nntcnMriapâie-^niék  la  vmte  Mnqm  de  ta  monarctNe française, 
précéâaat  taTiâaie  de  ta  monarcfaie  européenne.  Qu'il  y  ait  eu,  dans 
ee  moneÉt,  desiprolectoiirs  du  vieux  luonament  et  d'ardens  démo- 
Usaeiire  de  ces  piemes  ▼ermcmtves ,  il  ne  s'en  étonne  pas.  Que  les  uns 
et  les  autres  aieni  été  Tintons  toujours,  aublimes  rarement,  ridicules 
somrent,  il  ne  is*en  étonne  pas  davantage,  et  il  n'accuse  personne. 
Quand  tes  acteurs  sont  pnérils  et  les  personnages  mesquins,  il  com- 
pare en  riattt  leur  petitesse  aux  àMMtties  dimensions  de  la  calas- 
kophe,  et  c'est  alors  qu'il  lui  «rive  d'être  fréquemment  burlesque. 

Ce  cdté  de  son  talent  n'est  pas  moins  hostile  que  tous  les  autres  à 
nos  habitudes  et  à  nos  idées  gallo-^romaines,  toujours  un  peti  so- 
lennettes  ^et  dîsciplinanres.  Il  n'y  a  rien ,  certes ,  qui  nous  aille  moins 
que  le  ton  buri^qne  appliqué  comme  couvertore  et  comme  voile 
à  une  pensée  énergique  et  à  un  tableau  puissant.  Nous  préférons  le 
vernis  de  ta  profondeur  dorant  ta  nollilé  du  fond ,  à  Tair  fnvole  ou  gai 
caclunt  un  fond  révère.  Ceux  de  nos  compatriotes  qui  s'aviseront  de 
lire  quelques  chapitres  de  Oarlyle  sur  ta  foi  de  notre  recommanda- 
tion ,  ciwoBt  en  vérité  que  nous  nous  moquons  d^eux ,  quand  ils  dé- 
chiffreront les  titres  suivans  :  Asirée  4e  retour  mns  un  sol;  —  Pétition 
hiéroglyphique^ —  Probiémalique ;  —  Les  saes  à  vent;  —  Cela  de^ 
vient  électrique; — Mercure  de  Brézé; — De  Brogliey  dieu  de  la  guerre; 
—  Les  Noyades  ;  —  etc. ,  etc.  Leur  mépris  pour  F  homme  qui  traite  en 
style  de  Scaramouche  le  plus  grand  événement  des  temps  modernes 
se  mêlera  sans  doute  de  quelque  €olèrequi  pourra  bien  retomba  sur 
son  critique. 

Raisonnons  cependant.  La  grandeur  des  caractères  ne  dépend  point 
de  ta  grandeur  des  événemens.  Il  est  également  vrai  ^ue  les  faits 
sérieux  et  graves  de  ce  monde  sont  toujours  mêlés  d'un  alliage  de 
puérilité  et  de  bizarrerie  qui  n'est  pas  le  moindre  enseignement  de 
l'histoire,  iteproduireau  hasard  œs  misérables  détails  sans  en  oublier 
un  seul  serait  une  oeuvre  obsupde  et  abjecte;  les  dioisir  et  les  carac- 
tériser, de  manière  à  ce  fue  l'humanité  tout  entière ,  analysée  dans 
ses  derniers  rephs  et  dans  ses  derniers  élémens,  se  montre  et  s'offre 
nue  à  l'œil  investigateur,  c'est  un  travaiLsérieux ,  immense  et  profond. 
Lorsque  Cromwdlet  ses  officiers  décidèrent  que  la  république  serait 
instituée  «en  Angleterre ,  lorsque  ce  puissant  hypocrite  eut  écouté  les 
déclamations  de  ceux  qui  l'entouraient  et  leurs  sermons  centre  le 
pouvoir  d'un  seul  et  ta  dictature ,  il  lui  prit  tout  à  coup  (dit  Ludlow, 
qui  était  présent)  aune  si  folle  joie,  que,  saisissant  un  coussin,  et 


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THOMAS  CAIO^tK.  11& 

me  le  jetani  i  la  tète  d*uo  air  grave ,  il  descendit  Tescalier  quatre 
à  quatre.  Je  m*einparai  d'un  autre  coussin  que  je  lui  lançai  à  ooon 
tour  du  haut  de  l'escaUer.  »  Voilà  un  bien  petit  laît  et  qui  déroge 
siagulièreoient  à  la  gravité  des  conspirateurs  puritains,  à  la  majesté 
de  l'histoire,  au  but  grandiose  et  au  caractère  austère  de  l'époque. 
Qui  n'aperçoit  cependant  la  lumière  versée  par  un  incident  aussi 
grotesque  surCroaiwell,  son  caractère,  ses  associés,  ses  espérances 
^  son  avenir?  Dans  cette  facétie,  il  y  a  plus  de  mépris  burlesque 
pour  les  graves  utopies  des  gens  qui  conspirent  avec  Cromwell,  que 
dans  un  volume  entier  de  commentaires;  c'est  une  révélatioa  si 
naïve  de  son  énergie  et  de  son  ambition  comprimées!  Carlyle  n'a 
pas  oublié  un  de  ces  traits.  Son  habileté  consiste  à  les  choisir,  à  les 
détacber,  à  les  éclairer.  La  force  de  son  taitelligeoce  l'empêche  de 
confondre  les  faits  mesquins  avec  les  circonstances  caractéristiques, 
les  petitesses  inévitables  de  la  vie  humaine  avec  les  bassesses  spéciales 
de  l'individu.  Son  Miralieau,  son  Bonaparte,  sa  Charlotte  Corday, 
soumis  à  ce  procédé  bizarre  et  peints  à  la  loupe  „  n'en  paraissent  que 
phi»  grands. 

En  analysant  Carlyle,  on  est  obligé  d'expliquer  perpétuellement 
rapératÎQU  de  sa  pensée  et  de  dire  les  motifs  de  cette  opération. 
Quant  à  son  style,  qui  n'est  m  anglais  ni  allemand,  nous  ne  nous 
émargeons  point  de  le  défendre;  c'est  assez  de  le  comprendre,  ou 
ifaitôt  de  le  deviner.  Il  se  distingue  surtout  par  la  recherche,  la  roa^ 
aière ,  l'exagération  et  l'atTectation  ;  mais  ce  qui  est  singulier,  c'est 
que  cette  affectation  est  naïve.  11  ne  la  revêt  pas  comme  un  oostuEie; 
elle  est  devenue  lui-même.  £lle  résulte  de  ses  longues  études,  de 
l'éducation  excentrique  qu'il  a  imposée  a  sa  vie  intellectuelle,  et  de 
k  retraite  dans  laquelle  il  viL  Comme  ensemble  et  comme  plan, 
rœuvre  oGûre  des  disparates;  un  accès  lyrique  interrompt  pendant  six 
pages  une  description  matérielle,  et  l'apostrophe  hasardée  tache  pres- 
que tous  les  chapitres  de  points  d'exclamation  interminables.  La  répé- 
tttioB  des  roêmesépithèies,  appliquées  sans  cesse  aux  mêmes  hoomies, 
comme  dans  Homère,  iH*odttit  un  efiet  nauséabond;  vous  vous  en* 
nuyez  fort  de  retrouver  toujours  V incorruptible  vevdàtre  au  lieu  de 
^bespurrey  et  le  tituienaut''oli^S''nQire  pour  le  jeiêne  Bonaparte. 
L'art  de  la  composition,  celui  des  nuances  heureusement  fondues, 
le  goût ,  la  modération ,  la  grâce,  tout  ce  qui  s'apprend  dans  un  cer- 
tain monde  élevé,  manquent  à  Carlyle.  Cette  hs^itude  de  style,  pé- 
liblement  forte  et  sècheotent  étudiée,  rappelle  la  vieille  école  de  pein- 
ture allemande,  dont  nous  ne  contestons  pas  les  mérites,  mais  qui, 

8. 


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116  REVUE  DES  MSUX  MONDES. 

à  son  énergie,  à  sa  précision  et  à  un  sentiment  profond  de  Fart,  joi- 
gnait une  sécheresse  si  laborieuse. 

Tels  sont  les  défauts  de  forme  et  de  composition  qui  rendent  cet 
ouvrage  intraduisible  et  à  peine  intelligible.  Au  lieu  de  trouver  un 
livre  fait,  une  pensée  accomplie,  un  plan  mis  en  œuvre,  comme 
c'est  la  loi  et  la  juste  loi  en  France,  vous  découvrez,  accumulés  dans 
un  espace  assez  étroit,  les  élémens  de  la  pensée,  les  suggestions  les 
plus  diverses,  les  points  de  vue  les  plus  originaux,  les  excitations  les 
plus  vives  de  l'esprit.  Ce  travail,  qui  n*est  pas  achevé,  tente  et  sti- 
mule toutes  les  capacités  et  toutes  les  facultés  de  votre  intelligence. 
Tout  ce  que  vous  avez  d'activité  et  de  mouvement  dans  le  Cerveau 
s'ébranle  et  s'émeut  à  cette  impulsion  originale.  Ce  serait  un  chef- 
d'œuvre,  si  Carlyle  avait  réalisé,  par  la  grande  perfection  de  la 
forme,  la  profondeur  et  la  variété  du  sens  que  son  livre  contient. 
Erreur  ou  malheur  qui  appartiennent  au  Nord,  aux  Anglais  moins 
qu'aux  Allemands,  mais  à  toutes  les  nations  empreintes  de  teu- 
tonisme,  à  toutes  les  langues  teutonnes.  Esse  quàm  videri;  c'est 
le  mot  d'ordre  de  ces  peuples.  Us  ont  pardonné  à  Burke  sa  gau- 
cherie et  la  longueur  déclamatoire  de  ses  discours  en  faveur  de  son 
éloquence.  Videri  quàm  esse,  c'est  la  devise  de  tous  les  peuples  méri- 
dionaux qui  ont  recueilli  l'héritage  romain;  elle  emporte  avec  elle 
les  dangers  contraires.  Notre  littérature  est  pleine  de  talens  complets 
et  creux,  de  livres  bien  divisés  et  nuls,  de  formes  extérieures  qui 
ont  passé  pour  régulières,  d'apparences  de  choses  complètes  qui  ne 
sont  coniplètes  que  par  leur  aspect.  Les  boites  à  épopée,  les  canevas  à 
roman ,  les  charpentes  de  drame ,  ingénieuses  et  mécaniques  fabri- 
cations des  artisans  sans  idées  qui  se  livrent  à  ces  agréables  métiers, 
abondent  parmi  nous.  Les  littératures  septentrionales  au  contraire 
manquent  d'œuvres  régulièrement  fabriquées.  Les  uns,  hommes  du 
Nord  et  du  teutonisme,  crient  vivat  y  à  propos  de  six  pages,  même 
brutales,  qui  fTo\x\eut  génie  et  pensée;  les  autres,  enfans  du  Midi  et 
de  Rome,  s'agenouillent  devant  un  volume  bien  rangé,  s'il  est  gros. 
Pour  ceux-ci ,  le  génie  est  la  forme;  pour  les  autres,  la  valeur  intrin- 
sèque décide  de  tout.  Il  est  curieux  de  retrouver  dans  cette  division  ^ 
plus  féconde  qu'on  ne  le  pense,  d'une  part  l'héritage  plastique  de  la 
littérature  grecque  et  de  la  discipline  romaine,  accepté  par  les  méri- 
dionaux ,  d'un  autre  le  sauvage  élan  des  nations  germaniques  con- 
servé dans  le  Nord.  Ce  point  de  vue,  exactement  historique,  profon- 
dément vrai ,  explique  à  la  fois  toute  la  diversité  de  nos  littératures  et 
toute  celle  de  nos  institutions  politiques  dans  l'Europe  moderne. 


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THOMAS  CARLYLE.  117 

Une  extrême  valeur  philosophique  n*empèche  donc  pas  l'ouvrage  de 
Carlyle  d'être  incomplet  et  obscur,  ilais  que  de  talent,  quelle  sagacité 
dans  ce  livre  obscur!  Cette  admirable  sympathie  shakspearienne,  qui 
voit  tout  de  très  haut,  qui  est  indulgente  pour  tout,  qui  est  ironique 
pour  tout,  qui  a  des  larmes  pour  les  millions  de  douleurs  humaines^ 
qui  a  des  sourires  pour  les  innombrables  folies  de  ce  monde,  se 
trouve  comme  raffinée  philosophiquement  et  portée  à  son  expression 
la  plus  haute  dans  Fintelligence  de  Carlyle.  Il  est  impartial  par  ironie 
et  par  pitié.  C'est  encore  un  sentiment  peu  français.  Nous  sommes 
trop  ardens,  trop  vifs,  trop  guerroyans,  pour  nous  résoudre  à  une 
impartialité  si  froide  et  si  haute.  Nous  croidons  nous  faire  injure 
en  admettant  les  qualités  d'un  ennemi.  Nous  adorons  ceci,  nous 
détestons  cela.  Hélas!  il  y  a  peu  de  choses  qui  soient  adorables  ou 
détestables.  Souvent  encore,  pour  accommoder  les  affaires,  nous 
détestons  la  même  idée  ou  le  même  homme,  après  les  avoir  adorés. 
Là,  dans  cette  faculté  rapide  d'émotion  vive,  est  notre  élan,  là  notre 
puissance,  là  aussi  notre  faiblesse.  La  haute,  souveraine  et  magni- 
fique justice  nous  semble  odieuse;  c'est  froideur,  indifférence,  nul- 
b'té,  qui  sait?  perfidie  peut-être.  Quant  à  Carlyle,  son  œuvre  ultra- 
saxonne ne  peut  guère  nous  convenir  :  elle  est  teutonique  par  le 
long  et  intuitif  regard  ;  elle  est  anglo-normande  par  la  connaissance 
des  hommes  et  des  affaires.  Elle  n'a  rien  de  romain ,  rien  de  gaulois, 
rien  de  disciplinaire,  rien  d'extérieur;  allemande  et  anglaise,  elle 
pèche  par  la  mauvaise  forme  ;  elle  excelle  par  la  sincérité  de  la 
profondeur. 

Tous  les  défauts  singuliers  et  toutes  les  qualités  étranges  de  l'écri- 
vain se  retrouvent  dans  le  passage  suivant,  consacré  à  l'ouverture 
des  états- généraux.  Je  le  répète,  que  l'on  ne  s'étonne  d'aucune 
bizarrerie,  que  l'on  se  garde  bien  de  comparer  Cariyle  à  personne,  et 
qu'on  lui  donne  liberté  plénière,  comme  les  rois  du  moyen-âge  la 
donnaient  à  leurs  fous;  écoutezrle  avec  patience,  s'il  est  possible. 

a  Voici,  dit-il,  le  baptême  de  la  démocratie,  le  temps  l'a  en- 
fantée, après  le  nombre  de  mois  nécessaire,  et  il  faut  baptiser  la  fille. 
La  féodalité  reçoit  l'extrême-onction.  Il  faut  qu'il  meure ,  ce  système 
monarchique  décrépit,  usé  de  travaux,  car  il  a  beaucoup  travaillé, 
ne  fûtrce  que  pour  vous  produire,  vous,  tout  ce  que  vous  avez  et  tout 
ce  que  vous  savez  :  il  faut  qu'il  meure,  usé  de  rapines  et  de  disputes 
appelées  victoires  glorieuses,  de  voluptés  et  de  sensualités.  Il  est 
vieux,  très  vieux,  il  radote.  Entre  les  angoisses  de  l'agonie  et  les 
angoisses  de  l'enfantement,  un  nouveau  système  va  naître.  Quelle 


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118  REVUK  HBt  IBUX  IKNfDBS. 

œuvre  1 6  cid  et  tm^  !  Que  résuMeni-trll  ée  cette  révolutioB?  bttailfes 
et  sang  versé,  luam^eres  (le  septembre,  ponts  de  Lodi,  retraites  de 
Moscou ,  Waterloos ,  Peterloos ,  réformes  pariementaires ,  guillotines , 
journées  de  juillet!  --«  et  depuis  le  montent  où  nous  écrivons  ceci, 
deux  sièdes  au  moins  de  combat  (  si  nous  osons  prophétiser),  deux 
siècles,  et  c'est  témoins,  avant  que  la  démocratie  traverse  oes  tristes 
et  nécessaires  époques  de  charlatanocratie,  avant  qu'un  monde  pe»* 
tiféré  soit  détruit,  avant  qu'un  nouveau  monde  verdoyant  et  finals 
reparaisse  à  sa  place. 

«  Membres  des  états-généraux,  assemblés  à  Versailles,  réjoidssez» 
vous,  le  but  lointain  ^  définitif  apparaît  à  vos  yeux;  tout  l'espace 
intermédiaire  vous  est  caché.  Aujourd'hui  sentence  de  RM>rt  est  poin- 
tée contre  le  mensonge;  sentence  de  résurrection,  à  quelque  distance 
que  ce  soit,  est  prononcée  en  Ceiveur  des  réalités.  La  grande  trom-- 
pette  du  monde  proclame  aujourd'hui  qu'un  mensonge  est  impos-* 
sible  à  oroire  :  voilà  tout.  Croyes  cela ,  soutenez  cela,  et  laissez  faire 
au  temps.  Vous  ne  pouvez  rien  de  plus,  et  que  Dieu  vous  aide! 

«  Regardez  cependant,  les  portes  de  l'église  Saint-Louis  s'ouvrent 
tout  à  coup.  La  grande  procession  mardie  vers  Notre-Dame,  un  vaste 
cri,  un  cri  unique,  déchire  l'air.  En  eCTet  c'est  un  spectacle  8olen«* 
nel  et  splendide  :  les  élus  de  la  France,  puis  la  cour  de  France,  tous 
en  rang  et  m  ordre  dans  leurs  costumes  respectifs  et  à  leurs  places 
assi{g:nées;  nos  communes  en  petits  manteaux  noirs  et  cravates  blan- 
ch.'s;  la  noblesse  en  habit  de  velours  brodé  d'or  aux  nuances  écla- 
tantes, ruisselante  de  dentelles,  flottante  de  plumes;  le  clergé  en 
rochet,  en  aube  et  dans  sa  splendeur  ecclésiastique;  enfin  le  roi  lui- 
même  et  sa  maison  :  tous  dans  leur  splendeur  la  plus  éclatante.  — 
Hélas!  c'est  le  dernier  jour  de  cette  splendeur.  Quatorze  cents  hommes, 
amenés  par  l'orage  politique  de  tous  les  points  de  l'horizon,  se  ré- 
unissent pour  une  œuvre  inconnue  et  profonde.  Oui,  dans  cette 
masse  qui  s'avance  silencieuse,  il  y  a  de  l'avenir  endormi.  L'arche 
symbolique  ne  marche  pas  devant  elle  comme  devant  les  anciens 
juiis  :  ils  ont  cependant  aussi  leur  alliance;  eux  aussi  président  à  une 
nouvelle  ère  dans  l'histoire  des  hommes.  Tout  le  futur  est  là ,  toute 
la  destinée  qui  les  couve  de  ses  ailes  sombres  :  l'avenir  illisible  et 
inévitable  git  dans  les  cœurs  et  les  pensées  flottantes  de  ces  hommes. 
Singulier  mystère  I  ik  l'ont  en  eux,  l'avenir  !  et  ni  leurs  yeux  ni  aucun 
Qsil  mortel,  mais  seulement  rœil  suprême,  peut  le  découvrir.  Il  éclora 
de  lui-même,  je  vous  le  jure,  dans  le  feu  et  le  tonnerre,  dans  les  sièges 
et  les  champs  de  bataille,  dans  le  frémissement  des  drapeaux,  le 


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VnOlfilS  CAKLYLB.  IfV 

piéthieniertt  ée«  rmirsien  -de  'guette ,  llncenAie  fofsge  des  vMm  ^  le 
€t\  des  niftioM  étnmgléesl  Voilà  les  diosest[ui  rcuteÉt-cadvées,  pro- 
fondement  CTveloppées  ao  sein  de  ce  <|iiatrièiiie  jôv  du  mois  de 
mai.  Depuis  long^mps  elles  y  étaient  dépesées, i^  les  voici  cpà 
éclosent.  En  vérité,  que  de  miracles  n*y  a*4-41  pas  dans  chacun  des 
jours  qm  naissent ,  si  nous  savions  les  décbiffjper?  «^  mais  heureuse- 
ment nous  n'avons  pas  d'assez  bons  yeui.  ta  plus  méprisée  de  nos 
journées  n'est -elle  pas  le  confluent  de  deu  éternités?  Supposez 
eependunit,  mon  bon  leeleur,  c|oe  uow  prenions  position  comme 
tant  d'^itres  sur  quelque  comidie  ou  quelque  entablement.  CKo  la 
aiuse  BOUS  le  permet  sans  nmracle;  jetons  un  passager  regard  sur  cette 
procession,  sur  cet  océan  de  vie  humaine,  mais  un  regard  prophé^ 
tique  qui  n'appartient  qu'à  nous  aujourd'hui  :  nous  pouvons  mmiter 
et  nous  bien  tenir,  sans  crainte  de  tomber. 

«(<}uant  à  cet  océan  de  vie  humaine,  quant  à  cette  foule  de  specta- 
teurs sans  nombre,  maRieureusement  eHe  est  confuse;  mais,  en  arrê- 
tant sur  elle  un  regard  plus  Bre ,  ne  voyez-vous  pas  se  découvrir  à 
fous  quelques  figures  sans  nom  qui  auront  un  nom  plus  tard?  Cette 
jeune  baronne  de  Staël  est  visible  à  une  fenêtre,  au  milieu  d'autres 
femmes  de  son  temps;  son  père  est  ministre  et  figure  au  nombre  des 
grands  acteurs,  héros  de  la  fête  à  ses  propres  yeux.  Jeune  amazone 
liTtelIectueHe,  toi  et  ton  père  bien-aimé,  vous  imagmez-vous  que  les 
choses  vont  en  rester  là?  Comme  Mallebranche  voyait  tout  en  Dieu, 
Necker  voyait  tout  en  ^'ecker  :  mauvais  théorème  et  qui  ne  peut  tenir  1 

«  N'est-elle  pas  présente  aussi,  cette  demoiselle  à  la  chevelure  brune 
et  bouclée,  Théroigne,  aux  mœurs  légères  et  au  cœur  de  feu  ?  Brune  et 
belle  fiHe,  éloquente  fille,  dont  le  regard  et  la  parole  enflammés  ébran- 
leront un  jour  des  bataillons  germaniques  aux  dures  poitrines  cou- 
vertes d'acier,  le  moment  viendra  où  tu  porteras  le  casque  et  la  pique; 
€1  bientôt  après,  hélas!  la  chemise  de  force  et  la  chaîne  d'anain  dans 
ta  longue  demeure  à  ta  Salpétrièrel  Tu  aurais  bien  mieux  fait  de  rester 
dans  ta  province  de  Luxembourg,  et  de  donner  de  beaux  enfans  à 
quelque  brave  homme.  Mais  ce  n'était  pas  ta  t&che,  ce  n'était  point 
ton  lot.  Quant  au  sexe  fort.  Il  faudrait  cent  langues  de  fer  pour  en 
énumérer  les  notabilités.  Le  marquis  |Valadi  vient  de  Glasgow  ;  il  a 
quitté  la  vie  py  thagorique  et  le  chapeau  de  quaker  à  grands  bords  ; 
Horande  aussi,  rédacteur  du  Courrier  de  l'Europe  y  Linguet,  rédac- 
teur des  ÀnnaleSy  ont  abandonné  leurs  travaux  et  percé  le  brouil- 
lard de  Londres,  avides  d'assister  à  ce  spectacle  et  de  venir  alimenter 
la  guillotine,  qui  leur  est  bien  due.  N'est-H^e  pas  là  Louvet,  auteur 


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120  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  Faublasy  debout  sur  la  pointe  du  pied?  Et  BrissQt,  Tami  des  noirs, 
qui  s'amuse  à  s'appeler  de  Warville.  C'est  lui  qui ,  avec  le  marquis 
Condorcet  et  le  Genevois  Clavière,  va  créer  le  Moniteur^  Il  faut 
un  nouveau  journal  pour  rendre  compte  d'un  jour  nouveau.  N'y 
a-t^il  pas  là,  bien  loin  des  places  d'honneur,  un  nommé  Stanislas 
Maillard ,  huissier  à  cheval  du  ChAtelet,  homme  plein  de  ressources? 
Un  capitaine  Hullin  de  Genève,  un  capitaine  Élie,  du  régiment  de  la 
reine?  tous  deux  en  demi-solde,  et  qui  en  ont  l'air.  Voici  Jourdan, 
aux  Tavoris  couleur  de  brique,  et  dont  la  barbe  sera  bientôt  célèbre! 
Il  a  vendu  des  mules,  et  sans  trop  de  probité,  dit-on;  il  s'appellera 
dans  quelque  temps  Jourdan-€oupe-Tète,  et  il  aura  autre  chose  à 
faire. 

«  Sûrement  aussi,  dans  quelque  coin  peu  honorable,  rampe  ou  se 
traîne,  en  se  plaignant,  un  petit  homme  sale,  blèmë,  flétri,  coupe- 
rosé, sentant  la  suie  et  les  cataplasmes.  C'est  Jean-Paul  Marat,  de 
NeufchAtel.  0  Marat!  rénovateur  de  la  science  humaine,  auteur  de 
traités  sut*  l'optique,  le  plus  remarquable  des  vétérinaires,  médecin 
naguère  des  écuries  du  comte  d'Artois,  dis-moi  ce  que  croit  voir,  à 
travers  tout  ceci,  ton  ame  malade  et  flétrie,  enfermée  dans  un  corps 
flétri,  misérable,  torpide  et  envenimé.  Est-ce  un  faible  rayon  d'espoir? 
Est-ce  une  aurore  après  les  ténèbres,  ou  n'est-ce  qu'une  lumière 
sulfureuse  et  des  spectres  bleus?  Malheur,  douleur,  soupçons,  envie 
et  vengeance  sans  fin  !  voilà  ce  que  tu  entrevois,  je  le  pense. 

((  Du  drapier  Lecointre,  qui  a  fermé  boutique  tout  à  l'heure,  et  qui 
est  venu  ici ,  nous  ne  parlerons  guère,  ni  de  Santerre  le  brasseur,  le 
brasseur  sonore  du  faubourg  Saint-Antoine.  Il  y  a  deux  autres  per- 
sonnages, et  deux  seulement  que  nous  signalerons  :  l'homme  puis- 
sant, musculeux,aux  sourcils  noirs,  à  la  figure  écrasée,  annonçant 
une  force  non  employée,  et  comme  un  Hercule  qui  attend  sa  colère; 
c'est  un  avocat  sans  cause  qui  a  faim.  Il  s'appelle  Danton ,  remar- 
quez-le bien.  Il  y  en  a  un  autre,  son  frère  de  profession,  maigre, 
mince,  le  teint  noir,  aux  longs  cheveux  bouclés  et  bruns,  une  phy- 
sionomie de  gamin,  merveilleusement  illuminée  par  le  génie,  comme 
si  une  lampe  de  naphte  brûlait  au  dedans.  C'est  Camille  Desmoulins, 
un  garçon  d'une  pénétration,  d'un  esprit,  d'une  force  comique 
infinie;  parmi  ces  millions  d'hommes,  il  y  a  peu  d'intelligences  aussi 
nettes  et  aussi  vives.  Pour  toi,  mon  pauvre  Camille,  que  l'on  dise  ce 
que  l'on  voudra,  il  est  difficile  de  ne  pas  avoir  envie  de  t'aimer, 
étourdi,  brillant,  léger  Camille!  Quant  à  l'autre  homme  musculeux 
qui  attend  sa  colère,  j'ai  dit  qu'il  se  nommait  Danton,  hom  passable- 


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THOMAS  CARLTLE.  121 

ment  célèbre  dans  la  révolution  française,  ainsi  qu'il  le  dira  lui-même 
avant  de  monter  sur  l'échafaud.  Il  est  président  du  district  des  Corde- 
liers,  et  ses  poumons  de  bronze  vont  tonner  bientôt.  Ne  nous  occupons 
(MIS  davantage  de  la  foule  ^spectatrice  et  tumultueuse.  Pensons  aux 
députés  des  communes;  les  voilà  sous  nos  yeux. 

((  Parmi  ces  six  cents  individus  en  cravates  blanches  qui  sont  là  pour 
régénérer  leur  pays,  t&chons  de  deviner  quel  sera  le  roi  ;  car  il  faut  un 
roi  i  un  chef  à  tous  les  hommes  assemblés ,  quelle  que  soit  leur  œuvre. 
II  leur  faut  un  homme  qui,  par  sa  position,  son  caractère,  ses  facul- 
tés, soit  le  plus  propre  de  tous  à  faire  Tœuvre.  Cet  homme,  ce  roi 
non  élu,  ce  roi  nécessaire  de  l'avenir  marche  là  parmi  les  autres 
et  comme  un  autre.  Ne  serait-ce  pas  celui-ci ,  dont  la  chevelure  est  si 
dense,  cet  homme  à  la  hure  terrible,  comète  flamboyante  devant 
laquelle  les  trônes  trembleront?  A  travers  ses  épais  sourcils,  ses 
traits  taillés  avec  une  hache,  sa  figure  couturée  et  bourgeonnée, 
vous  lisez  la  petite-vérole,  le  libertinage,  la  banqueroute,  mais  aussi 
le  feu  brûlant  du  génie.  Cet  astre  fumeux  qu'on  ne  peut  méconnaître, 
n'est-ce  pas  là  Gabriel-Honoré-Riquetti  de  Mirabeau,  l'homme  chargé 
de  pousser  le  monde  dans  sa  voie  nouvelle ,  n'est-ce  pas  le  roi  des 
hommes,  le  député  d'Aix?  S'il  faut  en  croire  M"'  de  Staël,  qui  l'a 
bien  vu,  son  pas  est  fier,  quoiqu'on  le  regarde  de  travers,  et  il  secoue 
déjà  sa  crinière  de  lion. 

«  Oui,  lecteur,  c'est  là  le  type  du  Français  de  1789,  comme  Voltaire 
fut  le  type  du  Français  de  1750.  Il  est  Français  dans  ses  désirs,  ses 
espérances,  ses  conquêtes,  ses  ambitions.  Il  résume,  il  exprime,  il 
domine  les  vertus  et  les  vices  du  temps.  Il  est  plus  Français  que 
tout  autre,  aujourd'hui  du  moins.Yoilà  pourquoi  il  est  roi  de  France 
dans  la  réalité,  dans  la  vérité  du  fait;  puis,  intrinsèquement,  pro- 
fondément, c'est  un  homme  et  un  homme  très  viril.  Remarquez-le 
bien  ;  sans  lui ,  l'assemblée  nationale  ne  serait  pas  du  tout  ce  qu'elle 
est.  Il  peut,  s'il  le  veut,  dire  comme  Louis  XIV  :  «  L'assemblée 
nationale,  c'est  moi )» 

a  Si ,  entre  nos  six  cents  régénérateurs,  cet  homme  est  le  plus  grand, 
quel  est  donc  le  plus  petit?  Voici  un  petit  personnage  portant  lunettes, 
à  physionomie  peu  significative,  maigre,  inquiet;  l'œil  incertain  lors- 
qu'il ôte  ses  lunettes  ;  le  nez  en  l'air  comme  s'il  aspirait  vaguement 
je  ne  sais  quel  avenir  inconnu;  le  teint  atrabilaire  et  de  toutes  cou- 
leurs ;  mais  le  verdAtre  y  don&ine ,  c'est  un  homme  couleur  de  mer.  Cet 
individu  verdAtre  est  un  avocat  d'Arras ,  Maximilien  Robespierre.  Son 


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1S2  RETGB  ne  BBVm  MMDBS. 

père ,  avocat  coimne  1  w ,  fonda  des  )o§n^  m^v^mkffm^  ^VtMtigptàM 
dnprétendiQt  Cliarle»<4Èdf>iuirdw  HhxinûUeos  son  filaaloé.  bit  élevé 
avec  grande  économie.  Il  eut  pour  camande  de  clasM  te  vif  Camilte 
Desmoulius.  Il  a  plaidé  une  fois  i  Arraa  eo  faveur  do  pamUmoene. 
Son  intelligence  rigide  el  triste^  son  espritdair*,  prooapl,  mais  étroite 
plurent  à  quelques  hommes  en  place,  cbannés  de  ne  lui  v^  aucun 
génie,  mais  seulement  les  quidités  négatives  qui  convieiuieiit  à 
rhonune  d'affaires.  U  n'a  pas  voulu  juger  à  mort  un  coupaUe  qpand 
révéque  du  diocèse  Feut  nommé  juge,  et  il  s*est  retiré.  C'est  un 
kommeaustère,  voye^vous,  unbommestrictetscnipuleui,  anbemme 
peu  fait  pour  les  révolutions,  dont  la  petite  ame,  transparente  et  pure 
comme  de  la  petite  bière,  tourne  facilement  à  Taig^e  aussi.  Elle 
pourra  bien  plus  tard...  nous  verrons*  » 

Ce  n'est  pas  la  le  bon  style  historique  assurément.  Dans  l'origiiial, 
l'enchevêtrement  de  la  diction,  l'excès  dn  nùologisnie,  l'audaœ 
bizarre  des  mots  inventés,  rejident  cette  manière  d'écrire  enc<HY  plus 
burlesque.  Mais  il  est  impossible  d'assigner  mieux  et  plus  nettement 
à  chaque  personnage  sa  place  pittoresque  dans  Tbistoire.  Garlyle, 
saisissant  avec  une  dextérité  infinie  le  caractère  de  tout  honune  his^ 
tco-ique,  jouant  avec  lui.  comme  le  tigre  ou  le  chat  se  jouent  avec  uv 
animal  d'ordre  et  d'espèce  inférieurs,  l'analysant  sans  pitié,  le  ra^ 
tournant  à  droite  et  à  gauche,  le  traitant  cependant  avec  une  bonne 
indulgence  qui  est  mêlée  de  mépris,  de  pénétration  et  de  charité, 
passe  en  revue  ainsi  Calonne,  Mirabeau,  Marat,  Necker,  tout  oequî 
a  brillé  obscurément  ou  miraculeusement  dans  la  révolution  fran** 
çaise.  Ce  procédé  d'impartialité  point  milleuse,  point  dénigrante, 
point  laudative,  prenant  l'homme  pour  ce  qu'il  est,  ne  le  croyant 
jamais  sublime  complètement,  ou  complètement  haïssable,  ne  voyant 
jamais  en  kii  une  chose  d'une  seule  pièce,  prouve  une  extrême  saga^ 
cité;  c'est  le  procédé  de  Tacite,  Labru;ère,  Shakspeace  et  Saint* 
Simon*  Chez  Carlyle,  le  sourire  et  la  pitié,  mêlés  d'un  parti  pris  phi^ 
losqphique,  rendent  cette  disposition  plus  saillante.  On  retrouve  ea 
lui  l'observation  de  Shakspeare,  moins  calme,  plus  métaphysique, 
malheureusetnent  mêlée  de  quelque  aflteclation ,  mais  singuUèronMiit 
puissante. 

Toute  l'histoire  de  notre  révolution,  toutes  ses  jpumées  dramatî** 
qioes,  sont  décrites  ainsi  par  l'auteur,  dans  un  style  brillamment  con»* 
pliqué,  étrangement  bariolé,  rempli  de  mascarades  et  d'hynmes, 
détestable  modèle  que  l'onessaie  déjà  d'imiter  en  Angteterre.  Ailleuni 


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THOMAS  CAALIHLB.  itS 

ae  iTMtnt  la  éBKri|itiOB  <k»  faite,  lear  encbatuemeiit,  leur  soile^ 
leur  ei|i(icali<ni ,  lliistoire  m  an  «Ml.  H.  Mignet  a  déihiit  les  oaose» 
^  les  effets  de  ce  je«  de  la  JestiKée.  H.  Tbîers  a  reproduit  a^ec 
me  vive  clarté  la  marche  prattcfoe  des  évènemetis,  le  ceaflit  des 
ambitions,  l'adresse  des  uns,  la  folie  des  antres,  les  ressorts  cachés, 
les  résultats  nécessaires,  eiiin  tout  cet  édrifwier  binife,  et  lesminées 
de  pasBÎdss  et  d'intérêts  qui  s*y  livrent  la  gnenpe  selon  des  leis  ives 
et  déCeraii^es.  Rien  de  tout  cela  n*est  dansCaityie.  Doué  du  génie 
dramatique  et  du  génie  de  robsertation ,  qui  en  est  une  Corme 
«t  une  source;  il  observe  d'en  haut  ce  chaes  hfiraain,  «oasme  sll 
était*,  lui,  un  dieu  su^pèrieur,  el  que  uiiRe  acteurs  secondâmes  lui 
donnassent  la  comédie,  la  tragédie,  la  pastorale  et  la  farce;  il  assiste, 
en  souriant,  à  ces  mille  mélanges  de  drames  hétéroclites  que  les 
aorlelsinrennei^  la  peine  de  jouer,  €^  qui  se  nomment,  selon  Shalcs- 
peare,  la  comédîf^^érce^êtgitfue  ^  la  pnslomle^kéroîqftt^énrhsque  ^ 
on  même  la  tr^gi-tnmi-par^âie.  Il  aine  infimment,  et  eomme  Slteks- 
feare  aiMi,  i  entendre  un  héros  «  roucouler  comme  un  lion ,  »  ou 
i  voir  «ne  queue  de  poisson  attachée  i  une  tète  de  femme;  mysti- 
fications que  Dieu  se  pennet  souvent,  au  mépris  de  notre  humanité 
et  de  votre  dignité.  Chacun  des  personnages  ou  radme  des  eomparaes 
du  grand  théâtre  airive  donc  à  son  «lomeiit  et  à  son  tour,  éclairé  d'une 
tranlère  vive,  j'aHais  dire  rouge;  fermant  «omme  un  pomt  lumînemc 
et  sînguKer,  à  la  feçou  des  peroonnages  de  Rembrandt;  Théroigne, 
avec  ses  cheveux  novs  et  sa  pique;  Mîrabeni  secouant  sa  crinière; 
Robespierre  aux  veines  vertes,  ot  suant  l'envie;  tous,  jusqu'à  M.  Ba- 
hoeof  et  U.  de  Barras;  parfUtemeut  vra»,  tous  vivans,  pas  plus  grands 
et  plus  heaux  qu'ils  ne  feront.  La  plupart  du  temps,  ce  sont,  il  fout  le 
dire ,  de  mwces  personnages,  des  hommes  de  taHie  assez  potHe  quaift 
èla  vertu,  au  génie  et  à  l'intelligeiKe.  Hais  ils  sont  ouiieux  à  contem- 
(pler  dm»  leurs  groupes,  oomtne  ces  bonnes  gens  de  TOpéra ,  diargés 
de  Tupréaeoter  la  faule^  un  bailli ,  un  bourreau ,  un  archevêque  ou  un 
tyran.  Il  lait  beau  les  voir  s'agtter  dans  les  grands  événemens,  tantdt 
fartés  par  la  vague ,  iRnadnés  par  récliùr ,  tautAt  foudroyés  et  perdus 
dans  les  abîmes.  M.  Marat,  médecin  des  écuries  de  son  altesse  le 
eotirte  d'Artois^  ne  fotril  pas  dieu  trois  mois  et  demi?  Et  M.  de  Ca- 
tawe,  an  mois?  £t  IL  de  Robespierre,  deux  ans?€arlylc  \t  dit.  11 
«e  les  hait  pas,  et  c'eatone  superb&cfaose  qim  de  ne  pas  haïr.  Il  ne  les 
raurfait,  ne  les  exagère  tt  ne  les  manditpoiat;  viaudipe  est  encore  une 
imaaière  tflTflsagèaer;  K^'est  la  hénédiction  relamrnée.  Non.  U  s'^en 


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12^  REVUE  I>BS  DEUX  MONDES. 

amuse;  il  place  sa  lanterne  sous  leur  Ggure ,  les  regarde ,  examine  leur 
costume  et  leurs  traits,  les  applaudit  un  peu,  les  prie  de  passer  bien 
vite  et  s'occupe  de  ceux  qui  restent.  Ce  qui  me  semble  encore  excel- 
lent, c'est  qu'il  n'a  de  prédilection  ni  pour  les  girondins,  ni  pour 
les  jacobins,  ni  pour  personne. 

Seulement,  il  aime  l'humanité;  il  souffre  pour  elle,  il  Tait  des  vœux 
pour  elle.  Il  la  montre  se  débattant,  dans  sa  faiblesse  et  sa  grandeur, 
pour  obtenir  une  destinée  plus  complète  et  meilleure.  Sa  sympathie 
appartient  à  ceux  qui  se  dévouent,  à  ceux  qui  tombent,  à  ceux  qui 
pensent,  à  ceux  qui  agissent  noblement.  Il  relève  pieusement  tous 
les  héros  de  cette  grande  mêlée,  et  il  les  baise  au  front  comme  des 
frères. 

Il  n'est  donc  ni  royaliste,  ni  républicain,  ni  Français,  ni  Anglais. 
Mirabeau  ne  lui  en  impose  pas,  ni  M.  Necker  Don  plus.  Il  n'a 
d'hymne  que  pour  le  dévouement;  il  n'a  de  cœur  et  d'entrailles  que 
pour  l'humanité  qui  souffre,  et  j'aime  cela.  Il  ne  fait  point  le  panégy- 
rique de  Marat,  ni  de  M.  de  Flesselles,  prévôt  des  marchands.  Il  raille 
à  peu  près  également  le  brillant  Rivarol  et  M.  le  marquis  de  Saint- 
Hurugues,  citoyen  de  Saint-Huruge,  devenu  Saint-Huruge,  puis 
Huruge  tout  court,  attendu  la  démolition  successive  du  marquis,  de 
la  particule  et  du  saint.  Passez,  mes  amis,  leur  dit-il,  passez.  Louis  XVI 
lui-même  n'obtient  pas  de  lui  beaucoup  plus  de  respect,  et,  il  faut 
le  dire,  c'est  expressément  et  uniquement  pour  les  qualités  naturelles 
et  les  grandes  actions  que  notre  auteur  (je  ne  dis  pas  notre  historien  ] 
réserve  son  culte.  C'est  bien,  et  c'est  rare.  Ni  Malesherbes,  ni  Tur- 
got,  ni  les  dévouemens  sublimes  des  filles  et  des  femmes  sacrifiées, 
ne  sont  négligés  par  lui.  Si  la  masse  presque  entière  des  célébrités, 
des  supériorités,  des  dignités  et  des  popularités,  est  traitée  lestement 
par  Carlyle;  si  à  droite,  à  gauche,  Carlyle  frappe  sans  pitié  sur  les 
royalistes  qui  ne  savent  pas  mourir  devant  les  marches  du  trône,  sur 
les  républicains  qui,  chargés  d'aider  à  l'enfantement  de  la  France, 
étouffent  avant  le  berceau  la  liberté  qu'ils  veulent  faire  nattre;  —  ce 
n'est  pas  la  faute  de  notre  peintre,  mais  bien  plutôt  celle  de  ces  mes- 
sieurs dont  il  fait  le  portrait.  ^ 

On  ne  comprendra  guère  ce  mélange  obstiné  d'ironie  et  d'admira- 
tion; d'ironie  pour  les  hommes,  d'admiration  pour  la  scène  qu'ils 
remplissent  de  leur  bruit.  J'avoue  que  je  partage  tout-à-fait  ce  double 
sentiment.  Cet  écrivain  récent,  mauvais  écrivain  quant  au  style,  qui 
n'a  pas  de  droits  à  se  placer  parmi  les  grands  hérauts  de  l'histoire,  a 


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THOMAS  CARLTLE.  125 

le  mérite  particulier  d*analyser  finement  les  individus  de  la  révolu- 
tion qui  sont  ou  incomplets,  ou  faux,  ou  risibles,  et  de  juger  d'en- 
semble et  dignement  la  masse  des  faits  révolutionnaires,  qui  sont 
pleins  de  grandeur  et  d'avenir. 

Le  petit  nombre  d'hommes  que  la  singularité  de  quelques  circon- 
stances personnelles  aura  placés,  comme  Carlyle,  de  niveau  avec  le 
temps  futur,  au-delà  des  opinions  contemporaines,  des  folies,  des 
sottises,  des  ambitions  et  des  prétentions  contemporaines,  recevront 
le  livre  de  Carlyle  avec  enthousiasme.  —  Quoi  !  parce  qu'il  n'a  pas 
d'opinion,  demandez-vous?  —  Non,  non;  mais  parce  qu'il  a  une 
opinion  plus  haute,  plus  vraie,  plus  civilisatrice,  moins  personnel- 
lement intéressée,  plus  noble  et  plus  populaire  que  les  autres.  Cette 
opinion ,  la  voici  :  nous  formulons  nettement  la  théorie  qu'il  a  laissée 
dans  les  nuages. 

Carlyle  affirme  que  nous  «  ne  sommes  pas  aujourd'hui ,  »  que  nous 
n'existons  pas,  que  la  société  tout  entière  de  l'Europe  moderne  con- 
stitue un  vaste  compromis  entre  le  passé  et  l'avenir;  que  nous  ne 
sommes  ni  organiques,  ni  doués  d'une  énergie  et  d'un  ordre  réels. 
II  prétend  que  l'aristocratie  et  la  monarchie  n'ont  pas  fait  place  à  la 
démocratie  organisée ,  mais  seulement  à  la  charlatanocratie;  — 
jugez-en.  — 

a  Les  institutions  humaines,  dit-il,  sont  destinées  à  subir  des 
transformations  inévitables.  Elles  ont  une  époque  de  préparation  plus 
ou  moins  longue  ;  —  puis  une  époque  de  réalité,  d'existence,  celle 
où  l'on  croit  en  elles;  —  enfin  une  époque  de  destruction,  lente 
d'abord,  et  plus  tard  violente  et  bruyante.  Il  serait  absurde  de  mau- 
dire leur  destruction.  Elles  se  détruisent  comme  le  cadavre  se  dissout. 
Elles  sont  mensonge  et  apparence  quand  l'ame  sociale  les  a  quittées. 
C'était  le  fait  de  l'Europe,  et  spécialement  de  la  France  en  1789, 
quand,  cette  mort,  ce  mensonge,  ce  faux,  venant  à  se  faire  sentir 
aux  Français,  ils  descendirent,  avec  une  effroyable  véhémence,  vers 
la  révolution  qui  fut  le  cataclysme ,  l'expression  foudroyante  de  la 
transformation  sociale.  Non-seulement  l'Europe  n'en  est  pas  sortie , 
mais  la  France  elle-même  s'y  débat  encore;  toutes  les  autres  institu- 
tions du  monde  moderne  y  passeront.  Maudire  les  révolutions  ou 
les  bénir,  c'est  donc  chose  niaise.  Il  est  curieux  de  les  étudier,  malheu- 
reux de  les  suivre  quand  elles  ont  laissé  après  elles  la  boue  et  la  pluie. 


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m  REYtS  MBS  Mra  M91IDES. 

fital  de  les  seitir,  inutile  de  les  comlrattre,  glorieQx  de  jeter,  avant 
Taccompnssemeiit  de  la  régénéraftion,  an  milieu  des  débris  qu'êtes 
laissent,  quelques  idées  de  moralité ,  quelques  germes  de  croyance  i 
la  vérité  et  au  bien,  quelques  pierres  d'attente  pour  la  reconstmo 
tionfature.  » 

Et  puisqne  dans  ce  temps  nous  sommes  tous  rois,  et  en  quafité 
lie  rois  forcés  de  rendre  compte  à  nos  peuples  ;  —  tous  grands 
hommes,  tous  dieux,  et  en  tette  qualité  responsables  de  nos  pen* 
sées;  —  puisque  la  curiosité  demande  à  chacun  quelle  est  sa  ban- 
nière; —  quel  est  son  avis  ;  —  quelle  opinion  il  professe; 

Je  me  trouve  forcé  d'ajouter  que  cette  opinion  c'est  la  mienne. 

Philarète  Chasles. 


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LITTERATURE  DU  NORD. 


L  Histoire  db  la  poésie  Scandinave  ,  par  M.  du  Méril.  —  H*  PMvit 
laijkNDtAtt,  tnduil*  par  M.  B8rgwuiD.«-UI.  Im  Bmaa^-^V.  (Mtawwm 
a'Uaib  Teanbb,  —  V.  OEoviuM.  d^Anobé  Fbvsmx,  tiwdaUm  p«i> 
MU*  du  PugeU  —  VI.  Histoire  rb  la  LuriRAiiiRB  w  Daubuaiul 
ET  EN  SiJliDB ,  par  M.  Marinier. 


Cefit  une  eomptnsation,  ou,  n  Fou  «n»  iSMia ,  cVal  un  privilège  dies  épo* 
ques  d'indîfféveDoe  couiin»  la  nétre,  que  rimpartialité  à  Tégard  dea  oheaM  de 
Tesprit,  que  radmiratiou  ouverte  el  non  exchiilve  pour  lea  preduo^oiis  de 
Tait  étrai^.  Les  banrièieB  qui  sépataieiil  laa  netàeee  evropéeonea  soaI  lete 
d'dtie  tombées  en  poétique,  nous  semmea  pwt-élie  à  la  icîlle  d^nltra  lémoînai 
lams  on  est  heureux ,  en  revanche,  dent  le  donaîne  de»  lettrée,  de  ne  plua 
Ktrouvor  an  même  degré  eee  trialee  diasidenee».  Il  eat  devenu  vrai  de  dire,  en 
détournant  le  mot  de  Louis  XIV,  que  là  il  n'y  a  pluad'Alpea,  plu8dePyrénéeB« 
M.  Qurnet  avait  donc  raison  de  proolamer,  en  traitant  de  l'unité  des  liga- 
tures modernes^  qu'il  n'existe  point  de  finontièaMe  dans  l'oidve  de  l'esprit  II 
semble,  en  effet,  que  de  toutes  parts  une  grande  et  adminahle  tiève  intellee- . 
tuelle  ait  oommeneé.  Ces  tendanees  aant  dîgnee  d'éloge;  elles  agrandissent  la 
çbère  des  idées;  elles  aont  un  solennel  hommage  renda  mutueUement  par 
les  peuples  aux  diverses  et  légitimes  manifestations' nationales  du  génie  peér 
tique.  Les  lettres  deviennent  de  la  sorto  un  terrain  neutw,  où  tontes  leabainee 
sfefiaeent,  oà  toutes  les  sympaliiiea  se  rejoignent  dans  un^  même  et  nolile 
eelte,  le  eulte delà  beauté. 

C'est  an  IVaaee,  pomt  étceacoepiésaenaaîte  de  rBNnipe,.pQur^  admiewi 


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128  RET€E  DBS  DEUX  MONDES. 

par  le  monde,  que  les  gloires  étrangères  ont  dû  le  plus  souvent  recevoir  la 
consécration.  Avant  de  prendre  ombrage  de  Shakspeare,  avant  d'injurier  avec 
mauvais  goût  des  créations  désormais  acquises  à  l'esprit  humain ,  Voltaire  avait 
révélé  le  premier  à  son  siècle  le  génie  de  Fauteur  de  Macbeth,  La  France,  il 
faut  le  dire  haut,  n*a  à  envier  aucune  des  littératures  modernes,  et  il  est  digne 
de  son  intelligence  de  reconnaître  tous  les  talens.  Son  Panthéon  est  comme 
celui  de  Rome;  il  y  a  place  pour  tous  les  dieux.  Toutefois,  si  ce  r61e  d'univer- 
salité sans  exclusion  est  grandiose ,  s'il  est  bon  d'être  cosmopolite  dans  les 
lettres,  cela  ne  doit  pas,  à  le  bien  prendre,  dépasser  la  mesure  du  vrai  sens  et 
du  bon  goût.  Les  alliances  sont  chose  louable,  à  coup  sûr;  mais  il  ne  faut 
pas  abdiquer  en  faveur  de  l'étranger. 

Maintenons  donc  avant  tout  nos  qualités  propres,  nos  traditions;  ne  faisons 
pas  si  bon  marché  de  l'originalité  fran(^aise.  Pourquoi  oublier  le  culte  des  lares 
au  profit  de  ces  divinités  inconnues  auxquelles  nous  dressons  des  autels  à 
plaisir,  Diis  ignotisf 

Les  engouemens  littéraires  chez  nous  ne  sont  pas  nouveaux;  on  dirait 
qu'ici  chaque  époque  presque  a  eu  ses  caprices  particuliers,  son  idole  prise  au 
dehors.  Au  xvi'  siècle,  nous  avons  imité  les  Italiens  ;  sous  Louis  XIII ,  l'Es- 
pagne a  fait  invasion  ;  enfin ,  après  la  manie  anglaise  du  dernier  siècle ,  est 
venu  le  germanisme.  Nous  avons  accompli  le  tour  de  nos  frontières,  et  voilà 
que,  sans  faire  école  encore  (cela  serait  difficile),  la  poésie  du  Nord  a  aussi  ses 
trop  vifs  admirateurs.  Je  ne  veux  pas  dire  le  moins  du  monde  qu'en  aucun 
temps  nous  ayons  complètement  sacrifié  notre  originalité,  à  Dieu  ne  plaise; 
mais ,  imitation  pour  imitation ,  j'aime  mieux  le  procédé  de  l'époque  de 
Louis  XIV,  qui  s'inspire  directement  de  Tantiquité.  S'il  faut  absolument  des- 
cendre de  quelqu'un ,  pourquoi  ne  pas  préférer  a  des  aïeux  d'hier  cette  généa- 
logie glorieuse  ?  Je  sais  d'ailleurs  que  nous  serions  mal  venus  à  nous  plaindre 
de  l'influence  que  les  littératures  exercent  les  unes  sur  les  autres.  La  plus 
belle  part  a  toujours  été  la  nôtre.  Au  temps  de  Voltaire,  nous  avons  possédé  la 
dictature  des  lettres.  C'est  une  des  plus  hautes  gloires  de  la  France  que  d'avoir 
eu  de  la  sorte  deux  grands  siècles  littéraires,  l'un  de  réflexion ,  l'autre  d'ac- 
tion; le  premier  qui  reproduit,  qui  égale  les  merveilles  de  Périclès  et  d'Au- 
guste, le  second  qui  porte  nos  idées  dans  toute  TEurope,  et  les  laisse,  pour 
ainsi  dire,  écrites  à  tous  les  carrefours  des  grandes  nations. 

Il|faut  bien  accepter  à  notre  tour  l'influence  extérieure  dans  ce  qu'elle  peut 
avoir  d'utile,  je  ne  le  conteste  point.  Au  milieu  des  modes  de  toute  espèce, 
notre  génie  national  a  toujours  su  se  préserver,  se  mettre  à  part,  imprimer, 
pour  son  propre  compte,  un  vif  mouvement  aux  intelligences,  et  pousser  au 
libre  développement  des  talens.  A  travers  les  goûts  transitoires,  le  bon  sens 
français  persiste  et  se  retrouve.  Qu'importe,  par  exemple,  l'invasion  des  mythes 
allemands  et  des  prétentieux  symboles  de  la  poésie  d'outre-Rhin?  Nous  avons 
des  correctifs  sûrs.  Quelques  pages  de  Voltaire,  à  travers  tout  cela,  suffiront 
au  besoin  à  guérir  les  intelligences  nuageuses,  à  ramener  les  plus  errans.  Il 
faut  donc ,  ay  fond ,  attacher  peu  d'importance  aux  invasions  successives,  aux 


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UTTÉRATCBS  DU  NOBD.  1S9 

eoDqaétes  des  différons  procédés,  des  différentes  manières  de  Fart  étranger. 
L*admîratioa  risquée  passe  d'autant  plus  rapidement  qu'elle  est  plus  vive.  Ce 
qu'une  critique  sage  doit  donc  seulement  blâmer,  c'est  la  facilité  singulière 
avec  laquelle  on  croit  maintenant  sur  parole  aux  réputations  qui  viennent  de 
loin.  Ce  qui  naguère  n'était  qu'un  engouement  particulier,  tantôt  italien, 
tantôt  espagnol,  tantôt  anglais,  semble  s'être  transformé  en  une  indulgence 
universelle.  On  a  dit  que  l'hospitalité  antique  était  morte  :  elle  revit  dans  notre 
littérature.  Nous  avons  comme  des  caravansérails  intellectuels  pour  les  pèle- 
rins égarés  de  la  poésie  étrangère.  Notre  bon  sens  était  naguère  proverbial , 
eomme  notre  politesse.  Or,  il  faut  le  dire,  ces  prévenances  exagérées  font 
plutôt  honneur  à  notre  politesse  qu'à  notre  bon  sens.  La  civilisation  naît  du 
contact-,  mais  Joseph  de  Maistre  remarque  très  bien  que  c'est  aussi  le  propre 
des  épidémies.  Voilà  le  seul  danger  qu'il  y  ait  à  craindre. 
Ces  réflexions  peuvent  paraître  par  trop  alarmantes ,  puisque  je  n'ai  à  parler 
'  que  de  la  littérature  septentrionale.  Cette  littérature  sans  doute  n'aura  jamais 
dans  le  public  un  succès  profond  et  marqué;  si  elle  trouvait  une  école,  si  elle 
faisait  éclat,  cela  ne  durerait  pas  long-temps.  De  toute  manière,  ce  serait 
une  aurore  boréale.  Son  influence  pourtant,  bien  que  lointaine  et  mitigée, 
semble  avoir  pénétré  jusqu'en  Italie.  Il  y  a  telle  strophe  de  Manzoni  ou  de 
Pellioo  qui  sent  sou  OËhlenschlo^er  ou  son  Tegner.  La  blanche  et  vaporeuse 
poésie  du  Nord ,  avec  ses  lignes  mal  arrêtées,  avec  ses  horizons  brumeux ,  ses 
paysages  gracieux,  mais  uniformes;  la  poésie  du  Nord,  dis-je,  s'est  penchée 
sur  sa  soeur  du  Midi,  et  au  lieu  des  canzoni  r^sonnans,  des  sautillantes  chan- 
sons ,  elle  lui  a  appris  la  ballade  énervée ,  facile ,  languissante;  elle  a  évoqué , 
sous  le  soleil  romain ,  dans  cet  air  où  retentissent  encore  les  prestes  dactyles 
et  les  lourds  spondées  de  la  langue  latine,  elle  a  évoqué  les  ombres  pâles  des 
scaldes  et  des  minnesingers. 

Eh  bien  !  je  prétends  que  cette  influence,  qu'on  l'attribue  à  l'Allemagne  ou 
qu'on  la  fasse  venir  du  Nord  même,  est  loin  d*étre  bonne.  La  poésie  italienne 
D'était  pas  rêveuse  de  sa  nature.  Dans  ses  défauts,  elle  se  permettait  plutôt  la 
recherche,  les  concetti ,  la  manière;  mais  sa  langue  était  toujours  demeurée 
nette,  décidée  dans  le  contour,  point  vague,  point  indécise,  point  flottante; 
quelque  chose,  au  contraire,  de  sonnant  et  de  distinct,  quelque  chose  d'har- 
monieux comme  un  timbre.  Les  brouillards  conviennent  peu  à  cette  chaude 
et  brûlante  atmosphère. 

Us  ne  vont  guère  mieux  à  notre  climat  si  tempéré  et  si  sain.  Dès  les  pre- 
mières années  de  l'empire,  Ossian  avait  été  très  à  la  mode;  mais,  malgré  le 
faible  de  Napoléon  pour  le  pastiche  de  Macpherson ,  la  traduction  et  les  vers 
de  M.  Lormian  eussent  suffi  à  nous  guérnr.  Le  goût  en  passa  donc  assez  vite. 
Toutefois,  ce  souffle  venu  de  Fingal  était  précurseur.  On  pouvait  déjà  deviner 
les  enthousiastes  qui  mettraient  un  jour  les  Eddci$  et  les  Niebelungen  à  côté 
d'Homère.  On  le  sait,  c'est  un  honneur  dont  les  modernes  éditeurs  des  trou- 
vères ne  sont  pas  non  plus  avares,  et  qu'ils  accordent  volontiers  à  ce  qu'on 
nomme  maintenant  sans  façon  les  poèmes  du  moyen-âge.  Il  fallait  bien  être 

TOME  XXIV.  — SUPPLÉMENT.  9 


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189  REnm  Dfis  vmcjL  momn^ 

aussi  indillcfeot  pour  iss  sealdes  qie  pour  tes  trmivèNs.  3é  doHi  le  4lire  p<iiff- 
tant ,  notre  {Poésie  4ii  xu*"  aa  xi¥'  siècle ,  aos  cif/fles  cb«v;alefes(|i]e8 ,  conime 
on  dit  assez  eiliphatilluanent,  nos  lais  de  la  lai^riie  d'oïl  soiRt  lein  de  valoir 
les  oeuwres  à  demi  tarbares,  mais  souvent  pleines  de  careetère ,  de  Pancienne 
poésie  séandinave.  Sass  nier  la  finesse  maKgne  de  nos  fabliaux  >  letoor  gra-^ 
deux  dé  nos  vieilles  romances  (  le  recueil  do  Romancero  françois  en  contient 
quelques-unes  vraiment  charmantes  ) ,  on  peut  affirmer  que  les  tt^ouvères, 
placés  entre  Thannonie  provençale  et  les  rêveries  guerrières  des  poèmes  sep- 
tentrionaux,  qu'ils  imitent  également,  sont  inférieur  et  aux  troubadours  et 
aux  scaides.  Je  ne  vois  pas  quel  profit  la  France  pourrait  avoir  à  malnteofr, 
malgré  l'évidence,  l'originalité  et  la  supériorité  de  la  poésie  d'ofl.  Kotre  véri- 
table, noire  belle  littérature,  ne  date  guère  de  là.  On  aura  beau  parler  du  cycle 
de  Cliarlemagne,  du  cycle  de  la  Table-Ronde,  du  cydle  du  Saint-Graal  ;  ce  sont 
des  noms  sonores  qui  font  effet  dans  une  dissei^tion,  mais  qui  ne  sauvedt 
aucunement  l'ennui  du  lecteur,  quand  il  se  risque  à  parcourir  les  intermina- 
bles fatras  que  Cervantes  a  heureusement  couverts  de  ridicule,  et  qu'on  décore 
maintenant  du  titre  grandiose  d'épopées.  Quoi  qu'en  ait  dit  M.  de  Montalem- 
bert  dans  l'introduction  éloquente  et  passionnée  de  son  ElUàbeféà  de  Hon^ 
grie,  quoi  qu'en  puissent  dire  les  admirateni^  de  «  l'art  chrétien ,  »  au  nom 
de  je  ne  sais  quelle  religiosité  sentimentale,  ta  poésie  (je  dis  mal  peut-^tre, 
mais  ce  n'est  pas  ma  faute  )^  les  vers  des  trouvères  sont  de  beaucoup  infé- 
rieurs à  la  poésie,  aux  vers  des  Provençaux.  Voilà  une  grande  concession  faite 
au  Midi;  le  Mord  a  droit  aussi  à  sa  part.  Eh  bien  !  j'ose  affirmer,  «piand  cela 
devrait  faire  douter  M.  Paris,  M.  Jubinal ,  M.  Michel ,  et  tous  les  collecteurs 
du  monde,  de  la  rectitude  de  mon  jugement;  j'ose  affirmer  que  la  France 
(Voltaire  eût  dit  la  Gaule)  du  moyen-âge  n'a  pas  une  épopée  qui  vaille  les 
Eddas  ou  les  Niebelungen,  lesquels  ne  valent  pas  tout-lhfait  œ  qu'on  ea 
a  dit. 

Telle  est  la  place  qu'il  faiit  accorder  a  la  poésie  Scandinave.  Si  jela  lui  dôme 
quelque  peu  aux  dépens  de  nos  trouvères ,  démesurément  exaltés  depuis  quel- 
ques années,  ce  ne  peut  être,  après  tout,  qu'une  erreur  de  chronologie  et  de 
goût  sans  inconvénient.  L'influencede  la  littérature  septentrionale  a  pu  avoirses 
avantages  au  moyen-âge  ;  à  l'heure  qu'il  est,  elle  serait  funeste.  Notre  langue 
est  la  netteté  même;  toute  cette  poésie  vague,  floconneuse,  inoolora,  uniforme, 
sans  force,  sans  vie,  sans  grandeur,  ne  peut  qu*étre  nuisible.  Voilà  les  réserves 
que  je  voulais  faire  et  que  j'eusse  aimé  à  retrouver,  au  moins  indiquées,  dans 
quelques  productions  françaises  dignes  d'estime,  et  qui ,  depuis  un  an  ou  deux, 
sont  venues  jeter  un  nouveau  jour  sur  l'ensemble  dé  la  littérature  du  Nord. 
Si  la  critique,  raisonneuse  de  sa  nature,  se  laisse  prendre  amsi  à  ces  simula- 
cres de  pensée  et  de  style  (je  sais  faire  la  part  des  beautés  douces  et  tendres 
qui  s'y  rencontrent),  si  l'histoire  elle-même  croit  trower  des  points  de  vue 
pittoresques  et  variés  dans  un  paysage  terne,  monotone,  sans  édlat,  que  sera- 
ce  donc  de  la  poésie?  Comment  se  garder  des  illusions  de  la  bienveillance 
dans  un  sujet  de  prédilection?  On  me  permettra  d^ébre  «évève;  ee  ne  sera 


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LirrifeATURE  mj  mord.  131 

qo^nne  compensation.  Tout  ce  que  je  tiens  d'ailleurs  à  maintenir,  c*est  que  fa 
poésie  française  doit  dire  des  productions  septentrionales  comme  la  rose  du 
Bengale  aux  autres  (leurs,  dans  je  ne  sais  quelle  jolie  pièce  d*Hégé8ippe  Moreau  : 

I^las  elles  du  Iford ,  vous  n'éies  pas  mes  jobui». 

Il  y  a  quelques  années  déjà  que  Tatteotion  en  France  s'est  dirigée  sur  toute 
cette  littérature  de  Tlslande,  de  la  Suède,  du  Danemark,  de  Tancienne  Alle- 
magne. M.  Ampère,  dont  rintelligenoe  ouverte  s'attaque  volontiers  aux  points 
peu  connus,  vint  un  des  premiers  et  ouvrit  la  vole*  On  a  de  lui  tout  un  remar- 
quable volume  sur  ce  sujet,  qu'il  a  bien  fait  de  reeuaillir  avaot  de  se  livrer 
à  son  grand  |travail  d'hUtoire  littéraire.  Le  oours  que  H.  S«int>*Marc  Gi- 
rardin  professa  pendant  plusieurs  années  à  la  Sorbonne  sur  Thistoire  d'Al- 
lemagne, l'amena  aussi  tout  naturellement  vers  ees  origines  littéraires,  et  il 
s'éprit  un  moment  des  cycles  et  des  épopées;  mais  son  esprit  si  net  et  si  vif  ne 
devait  pas  se  plaire  long-temps  aux  mythes  et  aux  sjrmboles  des  poésies  primi- 
tives :  il  s'en  tira  vite,  et,  dans  un  de  ses  derniers  discours  d'ouverture,  il 
faisait  même  allusion  à  oette  prompte  retraite ,  avec  une  fine  malice  qui  rit  des 
désencbantemens.  M.  Saint^Marc  Girard! n  s*était  proposé  de  traduire  les  Nie- 
belungen,  et  il  en  a  inséré  quelques  fragmens  dans  ses  spirituelles  Noticei, 

Avec  l'appui  d'esprits  aussi  distingués,  la  littérature  du  P^ord  ne  pouvait 
manquer  d'attirer  les  regards  :  les  voyages  de  M.  Marmier,  qui  sedévoua  bieotdt 
en  poète  et  avec  amour  à  ces  lointaines  études,  la  firent  de  mieux  en  mieux 
connaître.Tout  un  mouvejnent  scientifique  s'est  donc  opéré  sous  cette  influence, 
et,  en  moins  de  deux  années,  il  a  été  é(Tit  eu  France  plus  de  livres  sur  œ 
si^et  que  nous  n'en  possédions  jusqu'ici.  De  là,  tout  un  groupe  de  travaux 
sérieux,  utiles,  qu'il  importe  de  faire  connaître  et  d'apprécier. 

lies  Prolégomènes  à  V Histoire 4e  la  Poésie  Scandinave  (1),  de  M.  EdéJes- 
tand  du  Méril ,  doivent  figurer  au  premier  i^og.  C'est  un  ouvrage  conscien- 
cieux, savant,  plein  de  recherches,  où  se  décèle  même  du  talent,  mais  qui , 
par  le  vice  complet  de  méthode ,  par  les  écarts  d'imagination ,  appelle  une 
critique  sévère.^  l'auteur  persiste  dans  oette  fausse  route ,  il  se  fourvoie;  si 
au  contraire  il  coordonne  ses  idées,  s'il  dégage  sa  pensée  du  vague  où  elle 
s'égare,  son  style  des  phrases  lourdes  et  prétentieuses  où  il  s'enchevêtre  volon«> 
tiers;  s'il  met  un  frein  à  l'intempérance  de  son  érudition;  s'il  sait  enfin  faire 
unchoix^  trouver  la  vraie  mesure  sans  se  perdre  aux  menus  détails,  sans  en- 
tasser puérilement  les  notes  inutiles,  sans  essayer  de  bâtir  un  monument,  une 
Babel  avec  des  grains  de  sable ,  alors  M.  du  Méril  pourra  prendre  place  parmi 
les  rares  écrivains  qui  savent  joindre ,  dans  une  unité  imposante,  ces  deux 
élémens,  trop  souvent  isolé&  et  qui  pourtant  s'appellent  et  se  complètent,  la 
science  et  le  style.  —  Il  y  auraij;  beaucoup  à  dire  sur  ce  livre* 

£t  d*abord  si  Ton  juge  M.  Ëdélestand  du  Méril  sur  ses  prétentions,  on  a 

(A)  Un  vol.  iiHl>^ ,  chas  ffrodib^tta  et  à^enarius ,  rue  de  BicheUeu ,  M. 

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132  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

droit  cl*étre  exigeant.  Il  a  voulu  faire,  il  le  dit  hautement,  un  travail  complet 
«  auquel  une  seconde  publication  ne  pût  rien  ajouter.  »  Il  est  vrai  que  Tauteur 
se  croit  quelque  peu  prédestiné  à  ces  sortes  d'études,  et  que  la  prédestination 
<loit  donner  l'assurance.  «  Ce  qu'il  y  a ,  dit-il ,  de  grave  et  de  fortement  arti- 
culé dans  son  nom  n*est  point  demeuré  sans  influence  sur  le  développement 
de  son  caractère  et  de  son  intelligence.  »  Cela  rappelle  le  vers  de  Victor  Hugo  : 

Mon  nom  saxon  redit  par  des  bouches  bretonnes.... 

A  part  même  le  plan  général ,  dont  je  ne  conçois  pas  parfaitement  Tarrange- 
ment  brisé  et  confus,  les  divisions  arbitraires  et  sans  suite  qui  font  du  livre 
une  série  de  dissertations  peu  cohérentes,  plusieurs  défauts  me  choquent  dès 
l*abord  et  me  gâtent  les  meilleures  parties.  On  est  frappé,  avant  tout,  de  ce  que 
M.  du  Méril  a  voulu  faire  un  livre  savant  au  lieu  de  faire  un  bon  livre.  Sans 
doute  ces  deux  qualités  ne  s'excluent  pas.  On  peut  faire  un  bon  livre  qui  soit 
un  livre  savant;  mais,  en  revanche,  on  trouve  beaucoup  de  livres  savans  qui 
sont  loin  d'être  de  bons  livres,  et  c'est  précisément  le  cas  du  volume  de  M.  du 
Méril.  Pourquoi  en  effet  c«tte  effrayante  accumulation  de  notes  sans  fin  qui 
rompent  désagréablement  la  trame  du  texte  et  où  on  se  perd  ?  La  méthode  dis- 
cursive de  Bayle ,  méthode  fausse  qui  Veut  infailliblement  perdu  si  les  merveil- 
leuses finesses  de  son  génie  critique  ne  faisaient  oublier  ce  déplorable  procédé; 
cette  méthode  était  préférable  encore  à  celle  que  l'auteur  a  cru  devoir  adopter, 
sans  doute  par  une  déférence  mal  comprise  pour  l'Académie  des  Inscriptions. 
Assurément  M.  du  Méril  a  dû  beaucoup  lire,  beaucoup  feuilleter;  le  labeur  a 
été  dur,  et  l'auteur  a  grapillé  ça  et  là ,  dans  sa  trop  abondante  moisson,  des 
textes  curieux,  peu  connus.  C'est  un  volume,  je  le  reconnais,  qui  accuse  plus 
'de  travail  peut-être  qu'il  n'en  serait  nécessaire  pour  écrire  plusieurs  bons 
livres.  Mais  est-ce  que  la  véritable  érudition  est  complète,  est-ce  qu'elle  dit 
tout?  La  critique  n'est-elle  pas  là  aussi ,  dont  le  rôle  est  de  choisir  et  d'élimi- 
ner ?  Comment  se  reconnaître  dans  cet  entassement?  On  s'y  absorbe.  L'œil  va  du 
texte  aux  notes,  et  une  fois  égaré  dans  ces  notes  confuses  qui  ressemblent  à 
une  forêt  sans  clairières,  il  s'efforce  en  vain  de  revenir  au  texte;  fatigué,  ébloui 
de  ce  scintillement  de  citations  bicarrées,  il  ne  sait  où  se  reprendre.  Cela  fait 
l'effet  d'une  de  ces  armées  de  barbares  décrites  par  Tacite  et  jetées  pêle-mêle 
dans  des  chariots.  Qui  ne  préférerait  de  beaucoup  la  rigoureuse  discipline  des 
légions? 

M.  du  Méril  est,  à  coup  sûr,  fort  instruit;  mais  il  fait  montre  de  sa  science, 
il  la  donne  en  petite  monnaie.  Son  livre  est  comme  ^n  musée  où  tout  est  en 
vue ,  où  les  moindres  choses ,  le  grain  de  poussière  et  le  ciron ,  s'ils  se  pouvaient 
voir,  auraient  leur  case  et  leur  étiquette.  A  qui ,  par  exemple,  tout  cet  étalage 
de  langues  étrangères  peut-il  faire  illusion  ?  «  L'histoire  des  influences  de  la 
littérature  Scandinave,  dit  textuellement  M:  du  Méril,  nécessite  des  connais- 
sances philologiques  presque  universelles,  et  l'auteur  doit  reconnaître  que  les 
siennes  sont  nulles  sur  quelques  points  et  fort  superficielles  sur  beaucoup 
d'autres.  »  On  voit  bientôt  par  le  sourire  qui  semble  échapper  à  l'auteur  à 


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LITTÉRATURE  DU  NORD.  133 

propos  du  critique  Olafsen  peu  renseigné  sur  le  sanscrit  et  sur  le  persan ,  on 
Toit  que  c'est  là  un  pur  déguisement  de  modestie.  Et  en  effet,  sans  parler  des 
idiomes  anciens  et  modernes  que  M.  du  Méril ,  en  polyglotte  universel ,  cite  à 
tout  propos,  ses  notes  sont  incessamment  lardées,  comme  dirait  Rabelais,  de 
caractères  cunéiformes  et  runiques,  de  mots  arabes,  turcs,  syriaques,  hébreux, 
persans,  arméniens,  sanscrits,  égyptiens  ou  russes,  donnés  chacun  dans  son 
alphabet  respectif.  Avec  un  pareil  livre,  on  pourrait  apprendre  à  lire  aux 
enfans  de  tous  les  pays.  M.  du  Mértfr  affirme  que  ces  citations  originales  sont 
une  garantie  de  bonne  foi  pour  le  lecteur,  même  quand  il  ne  les  compren- 
drait pas.  Est-ce  une  épigramme  contre  le  public  qui  ne  vérifie  point  les  asser- 
tions des  savans?  Est-ce  une  épigramme  contre  les  savans  qui  se  donnent  à 
plaisir  des  simulacres  d'exactitude  impossible  à  contrôler?  Quoi  qu'il  en  soit, 
ce  faste  d'érudition  est  un  abus,  s'il  n'est  pas  un  travers.  M.  de  Sacy,  qui 
savait  un  certain  nombre  de  langues;  M.  Fauriel,  qui  a  aussi,  je  suppose, 
quelques  notions  en  ces  matières ,  n'ont  jamais  montré  ce  mauvais  goût. 

A  quoi  mène ,  je  le  demande ,  ce  laborieux  entassement  d'imperceptibles 
détails?  On  ne  perce  pas  des  voies  romaines  tous  les  jours  assurément;  mais  il 
ne  faut  pas  se  perdre,  en  revanche,  dans  des  sentiers  trop  menus.  Jusqu'ici 
Tarchéologie  avait  été  réservée  pour  Uantiquité,  et  cela  paraissait  raisonnable 
et  suffisant.  La  valeur,  le  caractère,  la  date  des  monumens,  justifiaient  l'éter- 
nelle insistance  des  érudits.  Mais  si  on  applique  maintenant  ce  procédé  au 
moyen-âge,  ne  sera-ce  pas  du  fétichisme  puéril?  A  quelles  monades,  à  quels 
infiniment  petits  ne  descendra-t-on  point,  si  on  traite  les  trouvères  et  les 
scaldes  comme  des  classiques,  si  on  assimile  aux  poèmes  d'Homère  les  épopées 
chevaleresques?  Il  est  vrai  que  les  assertions  générales,  que  les  vues  d'ensemble 
ne  manquent  pas  dans  le  livre  de  M.  du  Méril  ;  mais  c'est  un  autre  excès  qui 
fait  contraste. 

Je  me  garderai  assurément  de  blâmer  l'alliance  de  la  pensée  et  de  la  science. 
Ce  sont  deux  sœurs  trop  soutent  séparées  et  heureuses  de  se  donner  la  main. 
Bien  qu'on  puisse  m'opposer  le  plus  grand  nombre  des  cas  dans  la  pratique , 
l'érudition  n'exclut  pas  l'art.  L'art  consacre  tout  ce  qu'il  touche ,  et  il  n'y  a  de 
monumens  vraiment  durables,  même  dans  la  science,  que  ceux  qu'il  a  revêtus 
de  ses  formes  immortelles.  Je  ne  veux  pas  dire  que  la  beauté  plastique  doive 
être  le  principal  soin  d'un  archéologue;  mais  quand  j'entends  certains  érudits 
de  profession  médire  de  ceux  qui  écrivent ,  et  ranger  parmi  les  littérateurs 
légers  quiconque  cherche  à  couvrir  l'idée  de  formes  élégantes ,  quiconque  se 
préoccupe  même  de  savoir  correctement  sa  langue ,  le  souvenir  de  la  vieille 
fable  de  La  Fontaine  me  revient  involontairement  à  l'esprit  :  Ils  sont  trop 
verts,  M.  du  Méril  n'a  pas  pensé  de  la  sorte ,  et  il  faut  Ten  féliciter.  Mais 
pourquoi  compromettre  par  un  lyrisme  déplacé,  par  un  ton  déclamatoire, 
ces  velléités  de  style,  trop  rares  en  pareilles  matières?  Avec  l'appareil  scienti- 
fique auquel  se  complaît  Fauteur,  avec  le  cortège  de  notes  dont  il  s'entoure  ou 
plutAt  dont  il  s'enveloppe,  ses  écarts  n'en  ressortiront  que  mieux. 

M.  du  Méril  parait  s'être  laissé  quelque  peu  prendre  à  la  phraséologie 


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ifSk  Rj^'IW  Wè  hKK.  vomis.    ' 

Aumomtoire  ^  c^rtainw  écoles  modevQesK  C'est  une  faute,  faute  e^oa- 
sable  dans  Tesj^èoe,  pour  paelsr  le  langage  du  palais.  Presque  tous  ceux  qui 
s'occupent  des  aocieunes  poésies  nationales ,  presque  tous  les  éditeurs  ou  col- 
lecteurs de  productions  du  moyen-âge  s'en  sont  en  eff^  tenus,  depuis  dix 
ans,  au  métier  estimable,  mais  peu  intelligent,  de  copistes  exacts  (je  pourrais 
être  plus  sévère,  o^moie  on  voit)  et  de  patiens  correcteurs  d'épreuves.  On  a 
reproduit  lesmaiiuserits  avec  une  fidélité  judaïque ,  avec  une  exemplaire  exac- 
titude; on  s'est  modestement  borné,  pour  ainsi  dire,  à  un  rôle  de  diagrapbe. 
La  philqlogie,  un0  philologie  très  abondanUi,  mais  peu  rationnelle,  peu  philoso- 
phique, les  étymologies,  les  variantes ,  les  glossaires  partiels,  ont  fourni  leur 
contingent;  il  a  été  beaucoup  question  de  la  fameuse  règle  de  TS;  mais  de 
critique,  loais  de  saine  appr>éciation ,  mais  de  vues  générales,  mais  d'histoire 
littéraire ,  pas  le  plus  petit  mot.  Tout  s'est  passé  en  respectueux  procédés  à 
l'égard  de  ces  pauvi^es  maouscrits  du  moyen-âge,  dont  (  pour  se  dispenser  de 
préfaces  qui  demandent  des  idées)  ou  a  décrit  longuement  la  cx)uverture  et  le 
vélin ,  dont  on  a  éouméré  le  contenu ,  sans  faire  graee  d'un  recto  ni  d'un 
verso.  Monsignor  Mai  ne  traite  pas  avec  plus  de  précautions  ses  palimpsestes 
du  Vatican.  On  n»  peut  donc  qu'approuver  la  réaction  tentée  par  JVL  du  MériU 
au  nom  de  l'esprit  contre  la  lettre.     ^ 

Ce  n'est  pas  à  dire  toutefois  qu'il  faille  tomber  dans  lexcès  contraire,  et,  à 
propos  de  la  poésie  Scandinave,  parler  à  chaque  instant  ^' esthétique  et  à' hu- 
manité. Mon  Dieu  !  réservez  donc  ce  grand  mot  d'esthétique  pour  les  grandes 
occasions,  poui*  quelque  beauté  d'Homère  ou  même  de  Goethe,  et  n'empruntez 
pas  la  terminologie  de  Hegel  pour  la  transplanter  sous  le  climat  glacé  de 
l'Islande.  Toute  eette  poésie,  en  définitive,  n'est  que  Tinfarme  bégaiement 
d'un  peuple  enfant  et  sauvage.  L'histoire  a  beaucoup  plus  à  y  prendre  que  les 
lettres.  Et  puis,  qu'a  de  cx)mmun  le  développement  de  l'humanité,  qu'a  de 
commun  la  marche  des  sociétés  avec  ces  chants  Scandinaves.^  ils  ont  exercé 
une  cevtaine  influence  sans  doute,  influence  bornée  et  restreinte.  Us  ont  eu^ 
comme  toute  chose,  leur  rôle,  leur  destinée.  Mais,  après  tout ,  quel  invisible 
et  mince  comparse  que  ÏEdda  dans  le  drame  immense  du  monde  !  A  quoi 
sert  de  monter  sur  le  trépied  et  de  parler  au  nom  de  Vico ,  quand  deux  pages 
plus  loin,  quand,  au  bout  de  quelques  phrases,  on  entre  de  plain-pied  dans 
les  pkis  minutieuses  questions  de  vocabulaire  et  d'acceus.^  On  a  Tair  par  là  de 
vouloir  détermiiner  l'influence  de  la  rime  et  de  l'alphabet  sur  la  marche  de  la 
politique,  et  cela  a  son  côté  plaisant.  Je  sais  bien  qu'Aristote  a  dit  que  la  poésie 
était  plus  vraie  que  l'histoire.  M.  du  Méril  eût  pu  s'appuyer  de  ce  texte;  mais 
Aristote  ne  parlait  pas  ainsi  en  traitant  des  questions  de  versification  et  de 
grammaire. 

Plusieurs  des  assertions  de  Mh  du  Méril  impliquent  d'ailleurs  contradictiQU. 
11  nie  presque  l'histoii^  de  la  philosophie,  qui  court ,  dit-il ,  la  bague  aux  idées, 
et  en  revanche  il  accepte,  il  proclame  la  philosophie  de  l'histoire.  Par  mal- 
heur, cette  philosophie  proprement  dite  ;  q^ui  vous  fait  soiurire ,  ne  date  pas 
d'hier;  c'eçt  tine  forme  éternelle ,  et  par  conséquent  nécessaire  de  l'ç&prit  hu- 


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UltmEATORB  DU  NDMD^  1 A 

mû.  £lle  a  heooié  tmnes  Us  graudcB  époque  La  philMèphis  de  l^faittQîns 
au  cootraiee  (fue  Je  «e  veux  .pas  ini^r^  que  fa«knire  mène  dans  lie  oertaineft 
limites,  et  qui  excite  vos  8ympathies4i  vives) ,  est  une  acieDce  nouvelle,  .soi^Ttta 
nuovu,  Cest  Vico ,  que  vous  aimez  ^ut  à  citer,  qui  la  oomme  ainsi,  fillt*  nail 
à  peine,  elle  n'a  pas  d*aiitécé<iens.  Herder  n'a  recueilli  qoe^ses  vagissemens; 
et,  si  on  doit  la  trouver  quelque  part^  ce  sera  ailleurs,  je  m'imagine,  que  dans 
les  neiges  du  Nord ,  et  à  propos  de  quelques  obants  populaires  éorics  dans 
une  langue  barbare. 

M.  du  Méril  est  de  Técole  allemande.  Ses  autorités  préférées  viennent,  bien 
entendu ,  d*au*delà  du  Rhin,  il  cite  fort  peu  Maliet  et  beauooup  M.  Grimm. 
Cela  est  légitime  jusqu'à  un  certain  point,  puisqu'on  a  beauooup  écrit  sur  le 
Nord  en  Allemagne  et  qu'on  s'en  est  fort  peu  occupé  en  France.  Les  procès 
de  tendance  sont  permis  en  littétature,  s'ils  ne  le  sont  pas  en  politique.  Or, 
la  tendance  de  M.  du  Méril  est  très  marquée,  il  aime  à  donner  les  litres  des 
iivres  étrangers  qui  complaisent  à  ses  goûts  d'érudlt.  Cest  donc  de  l'Allemagne 
évidemment  que  procède  la  critique  de  l'auteur;  là  est  son  point  de  ralliement, 
là  est  son  centre,  son  drapeau.  Je  ne  veux  pas  nier  les  beaux  travaux  d'érudi- 
tion qui  honorent  le  pays  des  Ranke  et  des  Savigny;  c'est,  dans  les  idées 
actuelles,  la  terre  classique  des  recherches  et  de  la  science.  On  me  permettra 
seulement  de  maintenir,  en  passant,  que  beaucoup  de  vues  nouvelles,  adop- 
tées par  nous  avec  enthousiasme,  sont  d'abord  parties  de  France,  pour  nous 
revenir  ensuite  chargées  de  nuages.  Derrière  Niebuhr,  j'aperçois  Beaufort  et 
Léveeque,  que  im)us  avons  oubliés.  C'était ,  sur  les  premiers  temps  de  Rome, 
UB  scepticisme  intelligent  que  l'Allemague  a  exagéré,  et  que  nous  avons  re- 
pris ensuite  enveloppé  de  brouillards  et  g!*ossi  de  l'inadmissible  théorie  des 
épopées  populanres.  Dans  un  autre  ordre  d'idées,  il  en  est  de  même  du  lr\'re  de 
M.  Strauss,  si  bien  traduit  par  M.  Lituré.  Qu'est-ce  autre  chose  que  du  Volney, 
du  Dupuis  atlénné,  mitigé,  annoté,  recouvert  de  textes,  et  jeté  au  publie  en 
pâture  sous  une  carapace  bien  pédante,  bien  hérissée,  bien  obscure?  Nous 
citons  à  tout  propos  les  érudits  allemands,  qui  nous  citent  foit^^eu.  M.  Strauss, 
par  exemple,  dont  je  parlais  à  l'instant ,  a  trouvé  moyen  d'écrite  deux  volumes 
éaorraes  de  théologie,  où  le  dernier  docteur  de  la  dernière  université  d'tmtre- 
iUiin  a  sa  place  en  note,  et  où  on  ne  trouve  pas  indiqué,  je  croiSi,  un  seul  livre 
français,  attendu  probablement  que  le  pays  de  Bossuet,  de  dom  Calmet  et  de 
vingt  autrts  inlerprètes  célèbres  de  l'Écriture ,  n'offre  pas  assez  de  garanties 
sérieuses  à  messieurs  k  s  faiseurs  d'exégèse.  Il  en  est  ainsi  en  histoire.  Nous  ne 
jurons  que  par  l'Allemagne,  et  presque  au<nin  des  grands  noms  ^i  représen- 
tent ici  les  sciences  historiques  n'obtient  chez  nos  voisins  les  honneurs  <le  la 
citation,  il  est  vrai  qu'ils  s'appuient  quelquefois  de  l'autorité  de  M.  CapeK^ue. 
Estrce  une  malice?  L'Allemagne  n'est  pas  par  exoelleiioe  la  contrée  des  fines 
plaisanteries ,  et  je  suppose  que  cela  est  seulement  analogue  au  procédé  des 
rmmes  anglaises,  qui  parlent  beaucoup  plus  de  M.Soulié  ou  de  M.  Paul  de 
lU>ck  que  de  Mérimée  ou  d'Alfred  de  Musset. 
Mais  revenons.  Biso^de  de  l'ioole  germanique,  M.  du  Méril  devait  adopiter 


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136  REYFB  DBS  DEUX  MONDES. 

avec  empressemeot  les  idées  de  Wolf  et  les  appliquer  à  la  ScandiDavie.  Il  nie 
doBC  la  personnalité  poétique  de  Fauteur  de  VEdda,  de  Saemund ,  ainsi  qu'on 
avait  fait  pour  Homère,  ou  au  moins  il  ne  le  regarde  que  comme  un  compila- 
teur secondaire,  coupable  tout  au  plus  de  quelques  remaniemens  postérieui^. 
Quand  c'est  sur  V Iliade  que  j'entends  soutenir  cette  théorie,  quand  j'entends 
faire  de  la  grande  épopée  homérique  une  agrégation  fatale  de  chants  populaires, 
les  plus  subtiles  raisons  de  critique ,  les  plus  ingénieuses  et  les  plus  savantes 
objections  ne  m'ébranlent  pas ,  je  l'avoue.  Ce  peut  être  la  marque  d'une  intel- 
ligence étroite,  méticuleuse,  arriérée.  Il  y  a  une  objection ,  une  seule,  qui  me 
paraît  renverser  tout  le  spécieux  échafaudage  de  l'érudition  destructive;  c'est 
le  mot  que  la  voix  d'en  haut  disait  à  saint  Augustin  sur  l'Évangile  :  Toile, 
lege.  En  effet,  quand  on  lit  Homère,  l'unité  du  génie  se  manifeste  dans  le 
détail,  éclate  dans  l'ensemble,  et  il  devient  évident  qu'un  poème  ne  se  fait 
pas  comme  un  vaudeville,  avec  des  collaborateurs.  Assurément  je  ne  donnerai 
pas  le  même  conseil  pour  VEdda;  le  mot  d'Augustin  ne  suffît  plus.  L'épreuve 
d'ailleurs,  fort  difGcile  à  accomplir  d'une  haleine,  ne  serait  pas  convaincante. 
Je  serais  assez  porté,  par  tempérament  d'esprit ,  à  croire  à  Saemund;  mais  cepen- 
dant l'incohérence  de  l'œuvre  et  des  détails  donne  peutrétre  raison  à  M.  du 
Méril.  Il  serait  toutefois  facile  de  contredire  plusieurs  de  ses  affirmations. 

Ainsi ,  VEdda  appartenant  aux  traditions  de  l'ancienne  théogonie  Scandi- 
nave, et  son  rédacteur  Saemund  ayant  été  un  chrétien  assez  zélé,  M.  du  Méril 
se  trouve  amené,  dans  l'intérêt  de  son  hypothèse,  à  soutenir  d'une  manière 
absolue  que  le  christianisme,  que  \e  fanatisme  religieux  (le  mot  est  quelque 
peu  dur),  ne  transigea  sur  aucun  point  avec  les  croyances  antérieures.  Cest 
méconnaître  le  caractère  conciliant  du  christianisme ,  qui  a  toujours  su ,  au 
contraire,  dans  les  strictes  limites  de  la  foi ,  opérer  une  habile  fusion.  Que  de 
débris  du  paganisme,  du  druidisme  même,  ne  retrouve-t-on  pas  dans  les  pre- 
miers siècles  !  Il  y  en  a  bien  des  preuves,  même  après  les  Capitulaires.  Est-ce 
que  les  choses  se  seraient  passées  autrement  dans  le  Nord  qu'ailleurs.'  Pourquoi 
Saemund  n'aurait-il  pas  été  un  chrétien  à  la  manière  de  ces  anciens  évêques  des 
Gaules ,  zélés  pour  la  foi ,  indulgens  pour  la  littérature  païenne?  Sa  littérature 
païenne  à  lui ,  c'était  la  mythologie  Scandinave.  Je  n'insiste  pas.  Ce  qu'il  im- 
porte seulement  de  rétablir,  c'est  que  le  christianisme  primitif  n'a  jamais 
montré  ces  emportemens  d'intolérance,  surtout  littéraire.  La  religion  nouvelle 
savait  être  douce  dans  ses  conquêtes,  inflexible  dans  ses  résistances.  C'est 
par  là  qu'elle  a  triomphé. 

Un  des  avantages  que  trouve  M.  du  Méril  en  retirant  à  Saemund  la  compo- 
sition de  VEdda,  c'est  d'augmenter  la  valeur  du  poème  en  en  reculant  la  date. 
Tel  est  le  caractère  particulier  de  ces  sortes  d'ouvrages  :  ils  embellissent  en 
vieillissant,  et  c'est  une  coquetterie  habituelle  de  la  critique  de  leur  donner  à 
plaisir  des  années.  Quoi  qu'il  en  soit,  j'aurais  tort  de  dissimuler  que  M.  dU 
Méril ,  avec  son  érudition  très  variée ,  très  renseignée,  très  approfondie,  donne 
de  ses  paradoxes  scientifiques  beaucoup  de  raisons  ingénieuses,  fînes,  quel-  ^ 
quefois  même  spécieuses.  Il  déploie  un  tel  luxe  de  citations  et  d'autorités  qu'on 


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LITTÉRATURE  DU  NORD.  137 

s'y  laisserait  presque  prendre,  si  on  n*était  en  garde  contre  la  pente  habituelle 
de  ses  idées. 

Les  grands  problèmes,  les  problèmes  compliqués,  n*effiraient  pas  M.  du 
Méril;  il  les  aborde  de  front,  sans  détour,  avec  un  rare  courage  d'esprit: 
ses  dissertations,  sur  les  données  les  plus  diverses,  se  succèdent  sans  trop 
d'ordre ,  d'après  une  classification  à  peu  près  arbitraire,  et  dont  le  sens  m'é- 
chappe complètement.  Cette  extrême  variété  d'études  poussées  en  tout  sens, 
cette  curiosité  inquisitive  et  volontiers  distraite  par  les  épisodes,  cette  manière 
incohérente  enfin ,  que  l'auteur  a  introduites  dans  un  sujet  fort  restreint  et 
uniforme,  déconcertent  la  critique,  la  dépistent,  et  la  réduisent  forcément  aux 
objections  générales  et  de  sens  commun.  Il  lui  serait  impossible  de  donner  du 
livre  une  idée  même  sommaire,  d'aborder  l'analyse  ou  le  détail ,  sans  se  perdre 
à  son  tour  dans  les  imperceptibles  nuances.  Les  questions  les  plus  minutieuses 
ont  leur  place  chez  M.  du  Méril  à  côté  des  thèmes  les  plus  grandioses.  La 
rhythmique  et  la  versification  Scandinaves  sont  traitées  avec  un  amour  de 
grammairien  ;  puis  tout  à  coup  les  rapports  littéraires  des  populations  euro- 
péennes au  moyen-âge  sont  esquissés  d'un  ton  tout-à-fait  philosophique  et 
général.  Ces  rapides  transitions,  on  le  devine,  sont  désagréables  à  l'esprit  :  il 
est  peu  habile  de  faire  passer  brusquement  le  lecteur  de  quelque  liste  bien 
sèche  des  scaldes,  de  quelque  énumération  philologique,  de  quelque  catalogue 
bien  savant,  à  un  dithyrambe  humanitaire. 

Comme  la  plupart  des  écrivains  qui  traitent  un  sujet  spécial,  M.  du  Méril 
cherche  à  agrandir  son  domaine  aux  dépens  des  voisins;  il  est  envahissant  et 
conquérant.  C'est  tout-à-fait  un  Charles  XII  littéraire  ;  il  veut  reculer  les  fron- 
tières du  Nord.  Tout  vient  de  Scandinavie,  tout  y  retourne.  Mais,  je  le  de- 
mande, si  M.  du  Méril  avait  occasion  d'écrire  successivement  sur  les  diffé- 
rentes littératures  européennes,  ne  ferait-il  pas  comme  M.  de  Beausset,  qui, 
dans  son  Histoire  de  Fénelon,  prenait  parti  pour  l'archevêque  de  Cambrai, 
et  dans  son  Histoire  de  ^os^ue/ était  du  parti  de  l'évêque  de  Meaux.  On  pour- 
rait alors  appliquer  à  son  cœur  de  critique  ce  que  le  poète  dit  de  l'amour  d'une 
mère  : 

Chacun  en  a  sa  part  et  tous  l'ont  tout  entier. 

Dans  l'ordre  des  idées ,  cette  méthode  affectueuse  a  ses  inconvéniens.  M.  du 
Méril  tire  tout  à  lui.  Voici  la  légende  de  Véland-le-Forgeron ,  il  la  lui  faut; 
\oilà  la  tradition  d'Oger,  elle  lui  convient,  et  dès-lors  Charlemagne  est  évincé. 
£n  philologie,  M.  du  Méril,  bien  entendu,  traite  longuement  des  origines 
Scandinaves  des  langues  romanes;  et  de  même  sur  toutes  les  questions.  On 
conçoit  combien  ce  procédé  est  vicieux.  Sans  doute  le  sujet  est  assez  pauvre 
pour  qu'il  soit  légitime  de  chercher  à  l'enrichir;  sans  doute  aussi  M.  du  Méril  a 
raison  sur  beaucoup  de  points.  Les  motifs,  les  preuves  qu'il  allègue,  bien  que 
<>ompromis  quelquefois  par  une  forme  enveloppée  et  confuse,  attestent  souvent 
de  la  science  et  de  l'étendue  d'esprit;  mais  le  manque  de  mesure  vient  vite,  qui 
gâte  tout  et  laisse  le  doute. 


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138  B«WI  BBS  mSCX  MOïfDBS. 

En  trbiliuit  des  foèmeseeaDdfnaves,  des  imitations  qui  en  ont  ét^  faites, 
de  rinfluence  qn^ils  ont  exercée,  M*,  du  Méril  donne  çà  et  là  phisieurs  frag- 
meos,  et  eifemiilto  ses  chafiilres  de  tradttetions  utiles,  curieuses  et  habilement 
ÙAtm-  il  éfUÊÊÊê  même  à  ce  propos  toute  une  théorie  de  Part  de  traduire.  La 
meiUflUf e  est  assuvément  m>  sens  délicat  et  un  goût  sûr.  Ces  généralités  pour- 
tant,  ^edistibgueotëesvMs  heureuses  et  d*habiles  rapprochemens  sur  les 
langues,  air  te-  mystérieuse  oombinaîson  des  idiomes,  font  honneur  au  talent 
de  M.  «hi  Méril.  Je  reMverai  seulement  une  sortie  contre  notre  admirable 
langue  française,  fui ,  audhre  de  Fauteur,  est  «  ingrate  et  rebelle  à  la  poésie.  » 
Cest  seondmite  dan^quekfu'ua  à(èi  livres  allemands  auxquels  il  a  si  souvent 
emprunté  que  M.  du  Méril  a  Ki  et  copié  cette  vieille  et  injuste  banalité.  Au 
surplus^  le  français  n*«neourt  pas  seul  cette  terrible  malédiction  ;  la  poésie  de 
]*Ostenti  et  méaie  la  poésie  du  Midi  paraissent  puériles  à  Tauteur.  J'avoue 
cepeadanliv  pour  ma^  poit,  que  j*ai  Taudaoe  de  mettre  la  Divine  Comédie  bien 
au'^dMnus  des  chants  dis  VEdda. 

Et  é'atUnunr  M.  du>  Méril  n'a  pas  trop  à  se  plaindre.  Notre  langue ,  dans 
ses  ioteUigcnM  traduciMs ,  semble  reproduire  assez  exactement  le  sentiment 
poétique  des  ooamres  Scandinaves.  La  pratique  ici  ne  dément  pas  la  théorie. 
PeutnlM  ccukmen*  pmiRn-W)n  trouver  qu'il  eût  été  de  meilleur  goût  de 
plaoec  aiUnuvn  ee  oode  de  Fart  de  traduire.  On  dirait  un  général  qui  refait 
Yégèce  ou  Montécuculli  en  tête  du  mit  de  ses  campagnes  ou  de  ses  victoires, 
si  Ton  aime  mièux^  Cela  n'cct  pas  précisément  modeste. 

Le  Uttrede  M.  du  Méni  est  très  substantiel ,  très  nourri ,  plein  de  recherches 
«rtiles  qt  intéresaajiles.  Ce  ne  sont  là  pourtant  que  des  prolégomènes  à  un  tra- 
vaiLplMS  spécial ,  qnî  est  annoncé.  L'auteur  changera-t-il  de  méthode,  s^amen- 
dem-Vil  de  ses  écarts?  U  est  à  craindre  que  non  ;  car  M.  du  Méril  a  précisé- 
ment lit  deux  dékuts  qai  sont  comme  aux  deux  p6les  de  la  science.  Il  est 
vague  V  vÎ99U^f  dédamateur,  dans  l'ensemble,  dans  les  vues  générales  ;  puéril, 
au  contraire,  miautieitf ,  abondant  jusqu'à  la  satiété  dans  le  détail.  Ces  deux 
tendances blimabltos  sont  d'ordinaire  isolées;  M.  du  Méril ,  par  une  singularité 
exceptionnelle,  les  réunit  et  les  exagère.  L'une  corrigera-t-elle  l'autre?  Le 
niveau  s'établira-t-il  dans  ee  talent  par  ce  double  contre-poids?  Un  souffle 
sain ,  contenu ,  généreux ,  succédera-t-il  à  ce  tourbillon  mêlé  de  poussière?  Je 
ne  sais.  Ati  fond ,  cela  serait  désirable ,  très  désirable  pour  la  science  comme 
pour  l'art.  M-  du  Mnril  est  évudit,  et  il  a  en  même  temps  un  véritable  senti- 
ment poétique;. mnift ces  denx  qualités  rares,  au  lieu  de  se  réunir,  de  s'agréger 
pour  être  fortes,  eoncei^  chacune  au  hasard  et  se  dispersent.  Bossuet,  par 
une  de  ces  expressions  dn  génie  qui  n'appartiennent  qu'à  kii  seul ,  parle,  à  im 
endroit,  des  natuir^  qui  ne  sont  pas  éclcdrcies.  M.  du  Méril  y  devrait  songer; 
il  devrait  songer  aiii  mot  de  Vauvenavgues ,  que  la  clarté  est  le  vernis  des 
maître^. 

Il  serait  facile  de  continuer  long^^tcmpc  ces  remarques.  On  me  pardonnera 
d^avoir  insisté.  V Histoire  de  la  poésie  Scandinave  est  sans  contredit  le  tra- 
vail le  plus  considérable ,  le  seul  livre  même  un  peu  étendu  et  sérieux  qui  ait 


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LirrÊ1tÂT€RE  DU  HOitD.  IS^ 

étë  imbtîé  en  France  strr  ce  dffOcile  et  Intéressant  sn}èt.  Cmmé  je  Vrnsfiraafs 
font  à  rheure ,  la  critique  qu'on  en  pourrait  faire  htrit  droft  ara  vice  de  h 
science  de  notte  temps  oo  de  ce  qill  y  vise;  elle  fatteindrait  par  ses  deux  cAtés 
les  phis  afttaquables ,  le  vague  hasardé  des  considérations  générales  d^une  pant, 
et  de  Tautre  renfantiltage  méticuleux  de  la  petite  érudition.  Ce  que  Ton  s^est 
permis  de  dire  plus  haut  do  livre  lafhorieax  et  inégal  de  llll.  du  Mérfl,  va  nsftu- 
rellement  rejoindre,  dans  leur  vanfté  dherse  et  irritable,  tous  les  généralisa- 
tédrs  nuageux ,  comme  tons  les  collecteurs  de  notes  hisrgniftarftës  et  d^aftdmes 
scientifiques. 

Avant  M.  du  Méril  dans  Tordre  chronologie,  aprèa  M.  da  MéHI  ftams 
l*«rdre  logique ,  vient  M.  Bergmann.  Sous  le  titre  de  Poèrhen  idandàis  (1)  ae 
tFOitvc»t  interprétés,  annotés,  commentés,  des  fragmens  qm  pestent  servir 
de  pièees  justificatives  à  V Histoire  de  la  poésie  Scandinave.  OS  noMiroeaox 
s^nt  au  nombre  de  trois,  et  portent  le  nom  de  Volu^ ,  de  Wafthmflaismat  et 
deLokasenma.  Hs  sont  littéralerheat  traduits  ëe  VBdda  de  Ssemund  et  aai- 
goeosemefit  reproduits  avec  le  texte  en  regihrd.  M.  Bergmami  y  a  ajouté  des 
introductions,  des  noies,  un  glossaire,  tout  un  travail  enfin  de  philologue  et 
de  eoramentateur.  On  dirait  des  excursus,  comme  on  eu  fait  en  Allemagne 
stnr  les  classiques.  C'est  assurément  beaucoup  d'honneur  pour  ces  moreeauk 
isolés  de  VEdda,  que  d'être  ainsi  traités  avec  ce  soin  religieux ,  avec  ix  schi«- 
pôle  singulier. 

M.  du  Méril,  ayant  occasion  de  citer  Toovrage  de  M.  Bergmanti ,  en  loue 
«  rérudition  remarquable.  »  C'est  une  galanterie  un^peu  exagérée,  mais  de  iNm 
gOvK  entre  confrères.  Le  travail  de  M.  Bergmann  n'a  rien,  en  effet,  de  préci- 
sément remarquable  ;  il  est  sage  et  judicieux  ;  il  montre  une  intelligence  réser- 
vée, proilente  et  visant  seulement  aux  finesses  phtlolo^ques,  aax  raffineniens 
de  ponctuation  et  d'accentuation.  Ce  sont  là  des  prétentions  fort  humbles. 
M.  Bergmann  a  donc  sur  M.  du  Méril  un  grand  avantage;  il  n'a  pas  rêvé  une 
course  icartenne,  et  se  tenant  terre  à  terre,  il  n'a  pu  tomber.  Lies  liaaites  qu'il 
s'était  posées  soiA  atteintes  ;  il  est  ce  qu'il  a  voulu  être.  Assurément  son  recueil 
ne  révèle  pas  des  qualités  d'esprit  extraordinaires,  l'élévation  ou  l'étendue; 
mais  il  est  estimable ,  il  renferme  des  notions  utiles ,  il  lait  honneur  h  la 
patience  et  au  discernement  de  l'auteur. 

L'ouvrage  a  trois  parties  bien  distinctes.  Dans  la  première,  M.  Bergmann 
traite,  avec  beaucoup  de  lucidité,  de  Torigine  des  idiomes  Scandinaves  et  des 
Eddas;  puis  il  passe  à  un  examen  grammatical  tout-à-fait  minutieux  et  parti- 
culier de  la  langue  islandaise.  Le  défaut  de  ces  préliminaires  est  de  soule\er 
et  de  trancher  à  la  hâte,  comme  en  courant  et  presque  d'un  seul  mot ,  plu- 
sieurs problèmes  intéressans  et  ardus  sur  l'histoire  de  la  mythologie  septen- 
trionale. Sans  doute  les  monumens  font  défaut  pour  résoudre,  avec*  la  pléni- 
tude de  l'évidence  et  d'une  manière  complètement  satisfaisante,  toutes  ces 

(t)  tJQ  vol.  in-S»;  Imprimerie  royale.  Chez,  firockbauseï  Avenirrius. 


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IM  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

questions.  Sur  beaucoup  de  points,  il  faut  s*en  tenir  à  la  réserve  et  aux  hypo- 
thèses. Mais  plus  la  nature  d'un  problème  en  rend  la  solution  purement  con- 
jecturale, plus  il  faut  être  sobre  dans  les  conclusions  auxquelles  on  est  amené, 
plus  il  faut  s'entourer  surtout  de  preuves  à  Fappui ,  et  ne  point  glisser  sur  les 
surfaces.  L'esprit  n*est  pas  toujours* satisfait  des  explications  que  produit 
M.  Bergmann.  En  un  mot,  et  pour  dire  toute  ma  pensée,  cette  introduction 
est  claire,  nette,  méthodique,  mais  souvent  superûcielle  et  insuffisante. 

La  seconde  partie  de  l'ouvrage  est  la  plus  curieuse.  C'est  une  traduction , 
mais  une  traduction  littérale,  pied  à  pied ,  presque  mot  à  mot ,  de  trois  épi- 
sodes fort  remarquables  de  VEdda  de  Sœmund.  Tavoue  qu'appliqué  à  une 
œuvre  d'art  et  de  style,  à  un  travail  de  maître,  ce  procédé  serait  tout-à-fait 
inacceptable.  Quand  on  veut  forcer  le  génie  de  l'expression,  faire  entrer  vio- 
lemment dans  une  autre  langue  une  nuance  poétique  tout-à-fait  étrangère, 
quand  on  s'obstine  enfin  à  traduire  les  idiotismes,  on  se  trouve  forcément 
conduit  à  des  résultats  déplorables;  on  est  exact  dans  le  détail,  faux  dans 
l'ensemble;  on  sacrifie  la  phrase  au  mot  et  l'idée  à  la  phrase.  Le  talent  de 
M.  de  Châteaubriant  lui-même  y  a  échoué,  et  on  court  vite  à  yelléda  et  à  René, 
quand  on  vient  de  lire  quelques  pages  de  son  Milton.  Mais  en  matière  d'Edda, 
il  s'agit  fort  peu  d'art,  quoi  qu'on  en  puisse  dire,  et  une  fidélité  absolue,  tout- 
à-fait  voisine  du  texte,  peut  seule  rendre  la  couleur  primitive  et  particulière  de 
l'original. 

Les  trois  épisodes  interprétés  par  M.  Bergmann  sont  chacun  d'un  caractère 
différent ,  et  suffisent  à  donner  une  idée  du  bizarre  et  curieux  recueil  de  VEdda. 
Le  but  de  la  f^oluspa,  ou  faisions  de  Vala,  est  de  représenter  la  mythologie 
Scandinave  dans  son  ensemble,  depuis  les  mythes  sur  l'origine  de  toutes 
choses  jusqu'à  ceux  relatifs  à  la  destruction  et  à  la  renaissance  du  monde.  Le 
scalde  a  choisi  le  personnage  de  Vala ,  qui  est  un  t}'pe  de  la  prophétesse,  pour 
lui  faire  dire  avec  autorité  tout  ce  que  contient  le  poème.  L'idée  principale  de 
ce  chant,  c'est  que  la  ruse  et  la  force  doivent  être  dominées  par  la  justice.  Les 
malheurs  dont  est  semée  la  vie  de  Thomme  sont  nés  de  l'injuste.  De  là  cette 
conclusion  que  le  monde  périra  en  même  temps  que  les  dieux  qui  les  premiers, 
comme  Odin  et  Thor,  se  sont  livrés  à  des  actes  de  violence  et  de  mauvaise  foi. 
On  entrevoit  ici  comme  une  annonce  de  la  chute  de  l'ancienne  théogonie 
Scandinave  et  de  l'avènement  du  christianisme,  il  y  a  dans  ce  morceau  une 
teinte  sombre  et  morale  qui  est  très  frappante.  —  Le  yafthrudnismal  a  un 
caractère  bien  plus  sauvage.  Cest  un  dialogue  entre  l'iote  Vafthrudnir,  un  de 
ces  êtres  qui ,  au  commencement  de  toutes  choses ,  possédaient  l'intelligence 
et  la  science,  et  Odin ,  ase  de  la  sagesse  et  du  savoir.  Odin  répond  aux  ques- 
tions difficiles  que  lui  adresse  son  rival ,  et  Vafthrudnir  se  tire  habilement  aussi 
des  problèmes  qui  lui  sont  posés.  A  la  dernière  énigme  pourtant ,  Fiote  reste 
court.  Le  prix  de  la  gageure  était  la  tête  du  vaincu.  On  rencontre  dans  ce 
fragment  une  raideur,  une  dureté  de  langage  vraiment  extraordinaire.  C'est 
un  duel  d^esprit  sec  et  hautain.  Sous  chaque  pcrole,  on  sent  comme  le  tran- 
chant de  Tacier.  —  Les  Sarcasmes  c/e/-oAi  reflètent  aussi  des  mœurs  atroces  et 


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UTTÉBATURE  DU  NORD.  141 

▼ioteotes.  Cest  la  critique,  la  satire  de  Todinisme,  par  une  espèce  de  Luden 
seaodînave,  de  Voltaire  du  pôle  arctique.  Loki  est  un  dieu  septentrional  et 
un  dieu  railleur,  qui  n*a  d'autre  plaisir  que  de  taquiner  ses  collègues.  Les 
ases  sont  assemblés  chez  OEgir,  et  font  un  vrai  festin  de  princes.  Loki , 
qui  n'avait  pas  été  invité,  se  présente  à  la  porte,  et  pressé  par  son  appétit, 
irrité  par  rimpolitésse  qu'on  lui  avait  faite,  il  accable  chacun  de  sanglans  sar- 
casmes. 11  y  a  quelque  esprit  sans  doute,  mais  de  l'esprit  barbare,  dans  ces 
virulentes  et  curieuses  invectives. 

On  retrouve  avec  plaisir,  dans  la  version  de  M.  Bergmann ,  la  couleur  tran- 
chée, la  crudité  même  de  l'original,  et  ces  phrases  coupées,  brèves,  énigma- 
tiques,  ces  images  spontanées  qui  caractérisent  presque  tous  les  monumens  des 
littératures  primitives.  Je  ne  suis  aucunement  compétent  pour  apprécier  et 
goûter  la  troisième  partie  de  l'ouvrage ,  dans  laquelle  il  est  traité  au  long  des 
formes  grammaticales  de  la  langue  islandaise.  Bien  que  ces  recherches  témoi- 
gnent d'études  patientes  et  d'une  bonne  méthode,  je  me  permettrai  une  simple 
observation  de  bon  sens  sur  la  composition  même  du  livre.  Le  but  capital  que 
s'est  évidemment  proposé  M.  Bergmann ,  c'est  la  traduction  des  trois  courts 
fragmens  dont  jeviens  de  donner  une  idée  sommaire.  Le  titre  de  l'ouvrage  en 
indique  assez  le  but.  Eh  bien  !  avec  le  texte,  ces  morceaux  occupent  à  peine  le 
tiers  du  volume.  Par  un  singulier  manque  de  proportion ,  le  reste  se  compose 
d'accessoires.  Ce  sont  des  introductions  qui  se  succèdent,  se  font  oublier  les 
unes  les  autres,  et  ont  le  tort  de  promener  l'esprit  du  lecteur  sur  une  foule  de 
questions  qui  devraient  s'éclairer  mutuellement  dans  un  travail  complet,  au 
lieu  d'être  séparées.  Il  arrive  par  là  que  la  littérature  est  rejetée  sur  le  second 
plan,  au  profltde  la  grammaire,  et  que  la  lexicographie,  l'étymologie  compa- 
rative, usurpent  toute  la  place.  Je  n'ai  aucune  raison  pour  dire  du  mal  de  la 
philologie,  que  je  respecte  inflniment;  mais  l'auteur  me  parait  s'être  préoc- 
cupé trop  exclusivement  de  linguistique.  Les  idiomes  ne  sont  que  des  instru- 
mens,  et  les  mots  ne  doivent  venir  qu'après  les  idées.  Quoi  qu'il  en  soit,  si  le 
travail  de  M.  Bergmann  manque  de  qualités  perçantes  et  vives,  de  sagacité 
pénétrante,  s'il  n'a  rien  d'excitant  et  d'étendu,  s'il  est  quelque  peu  pâle  et 
morne  comme  les  crépuscules  du  Nord ,  il  accuse  cependant  une  intelligence 
curieuse.  Là  au  moins  on  se  sent  sur  un  terrain  solide;  on  ne  perd  pas  pied  à 
chaque  instant  comme  dans  les  courses  aventureuses  de  M.  du  Méril. 

M.  Bergmann  n'avait  donné  que  trois  épisodes  de  VEdda;  M"*  du  Puget 
l'a  traduite  tout  entière  (1);  elle  ne  s'est  même  pas  bornée  à  la  collection  poé- 
tique de  Saimund;  elle  y  a  joint  le  recueil  en  prose  de  Snorre  Sturieson, 
lequel  appartient  à  une  date  plus  récente  et  n'est  qu'une  rédaction  différente 
et  postérieure  des  mêmes  légendes.  Je  me  garderai  de  donner  une  nouvelle 
analyse  des  Eddas;  elles  sont  connues.  Mais  aujourd'hui,  au  moins,  on  a  le 
monument  tout  entier  sous  les  yeux,  et  l'on  peut  juger  par  soi-même.  Nous 

(1)  Un  vol.  in-8<»,  chez  l'éditeur,  me  Saint-Lazare,  M. 


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143  REV^JB  DES  DEOX  MONBBft. 

ne  saurions  donc  trop  féliciter  M'*^  du  Puget  de  ne  pas  s'être  laissée  rebuter 
par  la  difCculté  extrême  de  Teatreprise.  Cette  publieatioD  est  uo  véritable  ser- 
vice reodu  aux  lettres  ;  elle  complète  la  grande  série  des  épopées  nationales  de 
l'Europe. 

Cette  traduction  des  Eddas  est  d'une  grande  élégance,  et  c'est  à  peine  si 
Ton  pourrait  relever  çà  et  là  quelques  incorrections  de  langage.  Si  Ton  com- 
pare toutefois  la  version  de  M"*  du  Puget  à  celle  des  épisodes  interprétés  par 
M.  Bergmann ,  Tavantage,  au  moins  scientifique,  me  paraît  rester  à  M.  Bevg' 
mana.  La  traduction  de  M.  Bergmann  n'a  pas  assurément  le  obanne  littéraire 
qui  l>lalt  chez  M"*"  du  Puget;  mais  M''"*  du  Puget- adoucit  quelquefois  les 
tournures,  et,  dans  sa  phrase  châtiée,  disparaît  la  rudesse  brutale  du  texte. 
Les  contours  en  un  mot  se  substituent  quelquefois  aux  saillies  brusques  et 
dures.  On  peut  objecter  en  revanche  que  M.  Bergmann  a  poussé  junqu'arux 
extrêmes  limites  le  système  de  la  littéralité.  Tout  est  sacrifié  à  la  forme;  le  vers 
est  traduit  par  le  vers,  le  mot  par  le  mot.  C'est  un  calque.  (1  est  fâcheux  que 
M.  Bergmann  n'ait  pas  achevé  son  travail  et  qu'il  nait  publié  que  des  ârag- 
neus.  On  aurait  eu  deux  versions  conçues  dans  des  systèmes  différons  et  dont 
l'une  aurait  servi  à  l'autre  de  correctif  et  de  contrôle.  Que  M"'  du  Puget  ait 
atténué  la  crudité  choquante  de  quelques  expressions  cyniques^  je  le  corn* 
prends,  c'est  de  la  part  d'une  femme  (surtout  dans  un  temps  où  il  semble 
permis  aux  femmes  de  tout  écrire,  et  où  elles  usent  largement  de  la  per- 
mission) ,  c'est  une  marque  de  bon  goût  ;  mais  on  doit  regretter  que  dans 
l'ordre  purement  littéraire ,  l'auteur  ne  se  soit  pas  astreint  à  une  fidélité  abso- 
lue. La  manière  saccadée  des  scaldes  s'efface  un  peu  dans  sa  prose.  Je  crains 
que  ce  ne  soit  là  aussi  le  défaut  capital  d'une  traduction  complète  des  Nie- 
belungen,  poème  appartenant  à  la  même  famille ,  à  la  même  souche  que  les 
EcldaSy  qu'a  précédemment  tentée  une  autre  femme.  M*"'  de  la  Meltière.  Quoi 
qu'il  en  soit,  ces  deux  publications  se  correspondent  et  se  complètent. 

Je  ne  relèverai  pas  une  phrase  de  M''""  du  Puget,  dans  laquelle  il  est  dit  que 
YEdda  de  Ssemund  peut  rivaliser,  «  sous  le  rapport  du  mérite  poétique,  avec 
toutes  les  productions  du  même  genre  que  les  anciens  nous  ont  laissées.  » 
Comme  Homère  et.  Virgile  se  trouvent  englobés  dans  cette  étrange  affir- 
mation, on  me  permettra  seulement  de  protester  au  nom  des  plus  simples  prin- 
cipes littéraires.  Au  surplus,  une  si  inadmissible  opinion  n'a  pas  ici  d'in- 
convénient. M"*"  du  Puget  traduit,  elle  ne  disserte  pas.  Son  enthousiasme  naïf 
n'a  pu  qu'être  un  aiguillon  utile ,  en  lui  exagérant  à  elle-même  la  portée  de  sa 
tentative  et  les  beautés  qu'elle  avait  à  reproduire. 

Comment  se  plaindre  d'ailleurs  de  l'extrême  admiration  que  manifeste 
M"'  du  Puget  pour  les  Eddasl  Ce  n'est  vraiment  rien  auprès  de  l'engoue- 
ment qu'ont  soulevé  naguère  les  Niebelungen.  Le  roi  de  Bavière  n'a-t-il  pas 
fait  retracer  dans  son  palais  de  Munich  les  principaux  évènemens  de  ce  poème 
par  le  grand  peintre  Cornélius?  IS'a-t-on  pas  créé  des  chaires  d'interprétation 
spéciale,  par  une  indigne  parodie  de  ce  qui  s'était  passé  pour  Dante  au  temps 
de  Boccace.^  Les  bibliophiles  n'ont-ils  même  pas  poussé  le  culte  plus  loin  ?  On 


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.     iklTRteikXOK  WB  HOI»«  VIS 

ge^yapfMtte  ki  Itormi  ée  Lasib^rg,  quî»  avait  ftiH  impvimti,  d^pvà»  n»  manas- 
crk,  les  ekaatsi  des  HiMMUmgisn  «iir  tes  mur»  de  )»  psincipaie'  salle  de  sa 
imifoiii. 

Quoiqu'il  y  ait  bieo'  à  labattue  de  ce  Ciiiialîsne,  on  nopeat  dlîsoooveolv  du 
owbot  vraiment  oiigiiial  emprekie  sur  eesibiflarres  productions.  Aussi*  bien  que 
les  Niebelungen,  }e».EMas  méritent  d'être  étudiées.  Il  va^sausdire  fue  oeux 
qui  ohercbeut,  dans  les  monucnens  primitifs,  des  induotioBS  sur  les  oroyauoes 
Ibéogoniqueo  dips  peuples,  sur  les  caractères  et  les  meeursdeS'VieiHes^  races, 
ont  beaucoup  à  proiÉteiv  de  la  lecture  de  ce  oeeueil ,  où  la  grâce  naïve  s'alKe 
quelquefois  à  la  plus  étrange  rudesse^  et  les  plus  beaux  mouvemensde  V  ame 
au  plus  féroce  orgueil ,  au  plus  cruel  égoïsan.  Il  y  a  là  plus  df  uas*  lévélaiion 
oovieuse  sur  les  teadanoes  des  sociétés  au  beroeau. 

La  phtloso^liie  elte-oiéroe  aurait  quelque  profit  à  tmr  de  ces  antiques 
doeumens.  Je  n'en  veux  qu^un  oMOiple.  J'ouvre  ÏEdéa  de  Stui4eson  et  je 
iFouve  cette  phrase  :  «  Nous  donnons  le  uom  d'Ûdin  au  m9ttie>de  Funivers, 
paroe  que  ce  nom  est  celui  du  plus  grand  homme  que  nous  eonnaissons.  11 
faut  que  les  hommes  l'appellent  ainsi.  »  Quelle  portée ,  quelle  révéla^on  dans 
ces  simples  mots  !  n'expliquent-ils  pas  d'une  manièie  frappante  oommeut  les 
aoeieunes  croyances  mythologiques  des  peuples  sont  semées  de  souvenîrs 
humaius  et  historiques?  Les  hommes,  ne  sachant  quel  nom  donner  à  IXeu^ 
l'appellent  du  nom  du  plus  grand  homme  qu'ils  connaissent;  mais  bientét  les 
souvenirs  de  la  vie  de  cet  homme  se  mêlent  dans  leur  esprit  avec  les  données 
que  la  véflexion  leur  fournit  sur  Téltre  suprême ,  et  de  cet  ensemble  ils  con- 
struisent l'histoire,  les  uns  d'Odiu,  les  autres  de  Jupiter.  Aiasi^  naissent  les 
théogomee,  ainsi  débutent  les  religions. 

I90US  voilà  bieaioin  de  notre  sujet ,  bien  loin  siprlout  des  OiùÊÊorMcPJêaU 
Tegner  (1),  que  ^M"*  du  Puget  a  également  traduites;  Avec  "Begner,  que 
M.  Macmier  nouo  a  fait  aimer,  noua  quittons  les.  vieilles  plages  Scandinaves 
pour  les  temps  tout-à-fait  modernes.  Tegn^,  oase  le  rappelle,  est  un  des 
poètes  les  plus  populaires  de  la  Suède.  Ijes  types  dT Axel  et  de  Frylhiof  se 
retrouvent  crayonnés  dans  toutes  les  chaumières  du  Iford ,  comme  Bialek- 
Adel  (hélas!  )  et  Atala  dans  nos  auberges  de  vijioges.  Tegner  est  ua  poète 
charmant,  plein  d'harmonie,  de  grâce,  de  douceur;  mais  M.  Manaier  kii* 
même  lui  remise  l'invention  et  la  for^.  Son  style  est  flottant,  indéterminé, 
éti)éré,  comme  trop  souvent  celui  de  Lamartine.  M.  Sainte^euve  a  même  pu 
rapprocher  la  gracieuse  idylle  de  la  Première  CemmtmUm  du  poème  de 
Jocelyn.  Tegner  enfin  a  abaodonné  l'art  tout  comme  l'illustre  et  grand  poète 
qu'il  reflète  de  loin,  llest  devenu  évêque  et  fait  des  homélies,  de  même-que 
M.  de  Lamartine  est  devenu  député  et  fait  des  dfisoou».  C'est  la  diflérenee 
de  la  Suède  à*  hi'  France . 

Tegner  dit  quelque. pavt,  dans  une  de  se» aimables' poésieBi  f(»t heureuse». 

(1)  Un  vol  in-8»,  chez  l'édHeuf,  rueSaiel-Lazai^e,  es. 


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14^  REVUE  DES  IHSUX  MONDES. 

ineot  traduites  par  M"*  du  Puget  :  «  Hélas!  dans  notre  Nord,  le  printemps  a 
des  flocons  de  neige  dans  les  cheveux.  »  La  poésie  aussi ,  par  malheur.  —  La 
légende,  la  rêverie,  le  vague,  suffisent-ils  désormais  à  l'inspiration,  à  une  inspi- 
ration durable?  Ce  breuvage  mielleux  et  adouci  est-il  toujours  sain?  Fortifie-t-il 
véritablementrame?Ne  Fénerve-t-il  pas  au  contraire?  Mais  c'est  faire,  dira-t-on, 
la  critique  de  toute  une  école,  c'est  nier  un  côté  de  Fart.  Mon  Dieu,  je  ne 
conteste  pas  qu'il  y  ait  là  de  la  poésie.  EHe  y  abonde,  mais  elle  n'est  pas  fixée 
sous  une  forme  ferme  et  par  conséquent  immortelle.  La  pensée  n'est  pas 
arrêtée  nettement  sous  les  mots  par  le  génie  de  l'expression.  C'est  là  le  vice 
capital  de  toute  la  littérature  moderne  du  Nord  :  une  lyre  harmonieuse,  tou- 
chante «  mais  qui  n'a  qu'une  corde. 

Le  genre  une  fois  adopté,  on  ne  peut  nier  que  Tegner  ne  soit  un  suave  écri- 
vain, plein  de  rêverie.  On  retrouve  pourtant  encore  dans  sa  manière  quelques 
traces  égarées  du  xviii'  siècle.  La  littérature  française  a  exercé  une  si  grande 
influence  alors,  qu'elle  a  laissé  partout  ses  formes  empreintes.  Les  efforts  de 
Tart  renouvelé  ne  sont  pas  encore  parvenus  à  les  couvrir,  à  les  faire  dispa- 
raître entièrement.  Ainsi  il  y  a  telle  image  de  Tegner  qui  sent  son  Dorât. 
Seulement,  au  lieu  de  ces  Amours  que  Bouclier  savait  si  coquettement  peindre, 
ce  sont  de  petits  génies  d'hiver,  aux  joues  fraîches,  souriant  sous  leur 
fourrure. 

M"'  du  Puget  a  parfaitement  réussi  dans  sa  traduction  de  l'auteur  d'j4xel. 
Quelque  chose  de  la  grâce  de  l'original  est  certainement  demeuré  dans  sa  prose 
facile  et  mélodieuse.  On  ne  saurait  trop  encourager  ces  sortes  d'essais.  Les 
langues  du  Nord  n'ont  pas  donné  assez  de  chefs-d'œuvre,  elles  n'appartien- 
nent pas  à  des  littératures  assez  éminentes  pour  devenir  jamais  populaires, 
pour  qu'il  convienne  de  les  apprendre,  à  moins  qu'elles  ne  se  rencontrent  sur 
la  route  même  des  études  qu'on  a  à  poursuivre.  Les  interprétations  sont  donc 
là  plus  utiles,  plus  nécessaires  qu'ailleurs.  Il  serait  à  désirer  que  le  succès  vint 
aider  M^^*'  du  Puget.  Le  premier  volume  des  (ouvres  d'André  Fryxcll  (1), 
qu'elle  a  publié  l'année  dernière ,  semble  devoir  rester  incomplet.  Cette  lacune 
serait  vraiment  déplorable.  C'est  le  commencement  d'une  histoire  de  Gustave- 
Adolphe,  pleine  d'intérêt  et  de  vues  nouvelles.  Le  grand  drame  de  la  guerre 
de  trente  ans  s'ouvre  à  peine,  quand  le  tome  s'achève,  et  on  est  tristement 
arrêté  dans  la  lecture.  Je  regrette  que  M^^*  du  Puget  n'ait  pas  songé  à  nous 
faire  connaître  Fryxell  et  ses  travaux  par  quelque  notice  étendue.  Le  nom  de 
cet  historien  est  peu  connu  en  France,  et  il  eût  été  curieux  de  nous  initier  à 
sa  biographie  et  à  son  œuvre. 

Ces  études  diverses,  ces  traductions,  dont  la  poursuite  serait  si  désirable, 
contribuent  à  nous  faire  mieux  connaître,  dans  tous  ses  développemens,  la 
culture  septentrionale.  Les  travaux  de  M.  Marmiery  ont  aidé  aussi ,  comme 
on  suppose,  et  pour  la  meilleure,  pour  la  plus  active  part.  V Histoire  de  la 

{{)  Va  vol.  in-S»,  chez  l'éditeur,  rue  Saint-Lazare ,  66. 


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UTTÉRATURB  DU  NORD.  ii5 

lÀUératnre  en  Danemark  et  en  Suède  (1)  a  pris  naissance  dans  cette  Revue, 
«t  elle  y  touche  de  trop  près  pour  qu'il  soit  convenable  d'insister.  On  me  per- 
mettra seulement  quelques  courtes  observations  critiques;  elles  seront  mieux 
placées  ici  que  des  banalités  louangeuses. 

Avant  de  constater  les  deux  reproches  principaux  que  j'ai  à  adresser  à 
M.  Marmier,  je  tiens  à  rendre  justice  à  son  infatigable  persévérance,  au  zèle 
tout-à-fait  dévoué  qu'il  n'a  cessé  de  montrer.  On  peut  dire  que  depuis  cinq  ans 
M.  Marmier  vit  plutôt  dans  le  Nord  qu'avec  nous.  Les  plus  pénibles  voyages, 
les  plus  lointaines  excursions,  rien  ne  l'a  arrêté.  Il  s'est  acquitté  de  sa  tâche 
avec  courage,  avec  amour  ;  il  s'y  est  donné  tout  entier.  A  cette  heure  même, 
observant  curieusement  la  Hollande,  il  complète  ses  précédentes  éludes,  et 
amasse  pour  nous  de  nouvelles  richesses.  C'est  sans  doute  dans  quelque 
vieille  cité  batave  que  ces  pages,  avec  nos  vœux ,  l'iront  trouver. 

M.  Marmier  a  trop  d'esprit  pour  ne  pas  prendre  en  bonne  part  les  deux 
griefs  que  je  lui  soumets.  Le  premier,  le  plus  grave,  c'est  d'avoir  souvent 
substitué  l'esprit  poétique  à  l'esprit  critique.  Sans  doute,  il  eut  été  du  plus  mau- 
vais goût  de  ne  visiter  le  Nord  que  pour  le  juger  avec  aigreur ,  que  pour  en 
rapporter  des  caricatures;  sans  doute  le  fond  même  de  la  critique  doit  se  com- 
poser de  bienveillance,  d'admiration  ;  dès  qu'elle  a  un  parti  pris ,  dès  que 
l'animosité  perce,  dès  que  l'aménité  manque,  elle  n'est  plus  littéraire ,  et  la 
poésie  lui  échappe.  Mais  M.  Marmier  ne  s'est  pas  assez  dégagé  des  douces  illu- 
sions. La  critique  a  cela  de  commun  avec  la  poésie  qu'il  lui  faut  vivre  le  plus 
souvent  de  désenchantemens;  elle  a  cela  de  distinct  que  ses  désenchantemens 
sont  souvent  produits  par  les  poètes.  M.  Marmier  a  donc  traité  quelquefois 
avec  une  indulgence  trop  marquée  les  écrivains  du  Nord  ;  il  s'est  assis  à  leur 
foyer,  il  s'est  fait  de  la  famille.  Qu'en  est-il  résulté?  Cest  que  son  talent,  natu- 
rellement poétique ,  naturellement  tourné  à  la  rêverie,  a  reflété  la  couleur  qui 
Pentoorait,  s'est  empreint  de  formes  et  d'images  septentrionales. 

Mon  premier  grief  allait  à  la  méthode  de  M.  Marmier;  le  second  s'adresse 
à  la  forme  qu'il  a  choisie,  et  surtout  qu'il  a  gardée  dans  son  livre.  J'aurais 
désiré  qu'en  réimprimant  ces  morceaux,  écrits  souvent  sur  les  lieux  mêmes, 
à  la  hâte,  sous  l'impression  directe  et  vive  des  hommes  et  des  sites,  M.  Mar- 
mier les  eût  retouchés,  les  eût  appuyés  de  textes  et  d'indications  plus  positives. 
C'est  là  un  des  devoirs  de  l'historien  littéraire.  Sans  doute  l'auteur  n'a  pas 
voulu  faire  une  œuvre  d'érudit.  Il  eût  paru  bizarre,  pour  juger  des  poètes, 
de  s'entourer  de  tout  un  appareil  scientifique,  de  toucher  avec  un  gnnt  de  fer 
ces  ailes  bigarrées  de  papillon.  Mais,  sans  s'égrener  en  innombrables  notes, 
sans  se  perdre  dans  un  fatras  de  citations ,  pourquoi  n'avoir  pas  complété , 
affermi ,  rectifié  ces  intéressantes  esquisses?  Pourquoi  ne  les  avoir  pas  étayées 
de  recherches  nouvelles  et  approfondies?  A  certains  endroits,  M.  Marmier 
s'est  tenu  aux  surfaces  :  Summa  sequar  fastigia  rerum.  C'est  toujours 
rette  tendance  poétique,  qui  a  sa  séduction,  que  j'ai  à  peine  le  courage 

(1)  Ud  vol.  io-80,  rue  des  Beaux-Art$,  10. 

TOME  XXIV.  JO 


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1A6  RKrVUS^  D«B  WCX  MONDES. 

de  blâmer  et  qui  oe  dooiMB  que  U»  fleurs.  VHiêUdre  de  h  Littérature  en 
DanemarJi  et  en  Suède  est  d'une  lecture  fort  agréable  et  pleipe  de  cbanve. 
Ces  études  gagneut  à  être  réunies,  et  on  aperçoit  nneux  les  unes  nuangcs 
de  ce  qui ,  dans  Tisolement  successif  des  articles ,  pouvait  paraître  un  peu  mo- 
notone. Le  talent  délirât,  tendre^  aimable  de  M.  Marmier  s'y  retrouve  et 
brille  en  bien  des  page^,  relevé  par  un  style  facile ,  plein  de  laisser-aller  et  de 
grâce.  Mais,  je  Tai  dit,  il  ne  serait  pas  de  bon  goût  d'insister  ici  sur  Téloge. 
J'aime  mieux  tomber  dans  l'inverse  du  défaut  que  je  blâmais  tout  à  l'heure. 
M.  Marmier  est  trop  indulgent,  et  je  suis  trop  sévère  à  son  égard.  C'est  un 
privilège  de  l'amitié. 

Le  livre  de  M.  Marmier  dot  la  lista  des  récens  travaux  sur  le  Nord  ;  nous  ne 
pouvions  mieux  terminer.  Ces  efforts,  oes  essais,  dans  leur  variété,  dans  la 
diversité  même  de  leur  méthode  et  de  leur  but,  méritent  d'être  remarqués  et 
souvent  encouragés.  Il  suffit  de  se  méfier  de  l'engouement  facile  des  traduc- 
teurs et  de  l'enthousiasme  exagéré  des  historiens,  contre  lesquels  il  était  bon 
de  protester  avec  quelqMC  vivacité.  Mais  dès  que  la  mesure  est  sufSsarament 
rétablie,  dès  que  c'est  seulement  un  voyage  de  découverte,  sens  admiration 
préconçue ,  sans  expédition  bruyante  vers  une  invisible  toison  d'or,  on  ne  sau- 
rait trop  pousser  l'ardente  activité  des  intelligences  de  notre  temps  vers  eos 
plages  inconnues  qu'il  importe  de  conquérir  à  la  science.  Les  lettres,  comme 
l'histoire ,  ont  beaucoup  à  profiter  de  ces  utiles  excursions.  Et  d'ailleurs  qui 
sait  l'avenir.^  La  littérature  Scandinave  n'a  pas  été  sans  influence  sur  la  poésie 
européenne  du  moyen-âge.  Puis  est  venu  le  tour  de  la  politique.  De  grands 
rois  ont  fait  d'un  petit  peuple  une  grande  nation  :  Gustave  Wasd ,  Gustave- 
Adolphe,  Christine,  Charles  XII,  cette  glorieuse  et  unique  succession  d'hommes 
puissans  (je  ne  retire  pas  le  mot  pour  Christine  ) ,  ont  élevé  les  destinées  de  la 
Suède  à  la  hauteur  de  leur  génie.  Depuis,  les  états  du  Nord  ont  cessé  de 
figurer  au  premier  plan.  Mais  voilà  de  nouveau  que  toute  une  littérature, 
déjà  brillante,  renaît  en  Danemark,  à  Stockholm,  en  Islande  même.  Que 
deviendra  ce  mouvement  intellectuel?  S'arrétera-t-il?  Les  populations  Scandi- 
naves reprendront-elles  un  jour  le  rang  politique  que  leur  avaient  conquis  quel- 
ques grands  capitaines?  La  monarchie ,  en  un  mot,  aura-t-elle  été  plus  favo- 
rable pour  le  Nord  que  ne  le  sera  la  démocratie  qui  s^avance  ?  C'est  ce  que  l'his- 
toire dira  un  jour,  c'est  ce  qu'il  serait  difficile  de  deviner. 

Ch.  Labittb. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUIN^ArNE. 


30  septembre  I8i0. 

La  situation  politique  est  toujours  compliquée  et  difficile.  Nous  écrivons  au 
moment  où  des  nouvelles  impoUaotes  sont  peut-être  en  route,  venant  de 
Londres,  d* Alexandrie ,  delà  Syrie,  de Gonslantinople  :  peut-*étre  les  eonjec- 
tnres  d'aujourd'hui  seront-elles  démenties  demain;  des  faits  inattendus  peu- 
vent ouvrir  un  nouveau  champ  à  la  politique  et  donner  aux  idées  une  direc-^ 
tkm  imprévue.  Tout  est  possible  dans  une  question  où  tant  de  volontés  et 
d'Intérêts  divers  se  rencontrent  et  se  croisent  :  une  question  qui  a  pu  éloigner 
l'Angleterre  de  l'alliance  fran<^'se,  mettre  en8eniA>le  les  maîtres  de  l'Inde  et  les 
agresseurs  de  Khiva,  amener  la  Porte  à  se  proclamer  l'humble  vassale  de 
l'Angleterre  et  de  la  Russie,  et  faire  oublier  à  la  prudence  de  l'Autriche  et 
de  la  Prusse  tout  ce  que  le  traité  de  Londres  renfermait  de  menaçant  potir  le 
repos  du  monde  et  dè»'k)rs  pour  leur  propre  sûreté;  une  pareille  question,  dts- 
je,  par  fles  oortipKeations  et  ses  difficultés,  par  tout  ce  qu'elle  contient  de 
prévu  et  d'imprévu ,  de  calculé  et  d'accidentel ,  peut  offrir  d'un  instant  à 
l'autre  les  issues  les  plus  surprenantes,  les  dénouemens  les  plus  bizarres, 
comme  les  plus  funestes  catastrophes. 

Ces  compHcatioos  et  ces  difficultés,  ces  diances  et  ces  dangers  pèsent  sur 
tout  le  monde.  Bien  léger  serait  celui  qui  s'en  croirait  à  l'abri;  bien  aveugle 
serait  l'opinion  de  ceux  qui  imagineraient  avoir  mis  toutes  les  bonnes  chances 
de  leur  côté.  Le  pacha  d'Egypte ,  les  signataires  du  traité  de^Londres  et  le 
gouvernement  fraiçais  ont  chacun  leur  part  de  difficultés  et  de  périls  :  il 
serait  puéril  de  le  dissimuler,  mais  il  n'est  pas  difficile  de  démontrer  à  tout 
homme  impartial  et  froid  que  la  situation  la  moins  compliquée ,  la  plus 
digne,  et  par  cela  même  la  plus  sdre,  est  celle  de  la  France. 

Mél)émet-Ali ,  empressoiis-nous  dejle  reconnaître,  se  trouvait  dans  une  posi- 
tion délicate.  Il  y  a  en  lui,  si  on  peut  s'exprimer  ainsi,  une  dualité  qui 
reparaît  toujours  et  que  ne  doivent  jamais  oublier  ceux  qui  prétendent 

10. 


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I<k8  RBVUE  DBS  DBUX  MONDES. 

coDoaître  d^avance,  par  voie  de  conjecture,  ]a  conduite  du  pacha.  Turc  de 
naissance,  de  première  éducation  et  de  sentiment.  Européen  par  ses  idées 
acquises,  par  sa  vie  politique,  par  la  vigueur  de  son  esprit;  vainqueur  et 
vassal  de  la  Porte,  placé  entre  les  signataires  de  la  convention  de  Londres  qui  le 
traitent  indignement  et  le  sultan  qu'il  vénère  comme  le  chef  sacré  des  Osmanlis, 
entre  la  Porte  dont  il  a  le  droit  de  mépriser  les  forces  et  les  anglo-rujsses  qui  le 
menacent  de  leurs  flottes  et  de  leurs  armées,  entre  des  adversaires  dont  il  ne 
peut  méconnaître  la  puissance,  et  la  France  qui ,  bienveillante  pour  lui ,  n'est 
cependant  pas  son  alliée  et  veut  conserver  toute  la  liberté  de  ses  décisions  et 
de  son  action  ;  hardi ,  i-nais  père  de  famille ,  actif,  mais  vieux ,  ayant  toujours 
devant  lui  les  souvenirs  glorieux  de  son  passé  et  les  craintes  d'un  avenir  qu'il 
ne  pourra  pas  gouverner,  le  pacha  s'est  vu  appelé  à  résoudre  la  question  la 
plus  compliquée,  la  plus  ardue  que  la  politique  ait  jamais  posée  à  un  homme 
d'état.  La  moindre  faute  pouvait  lui  être  fatale  :  jusqu'ici  il  ne  Ta  pas  commise. 

Il  lui  fallait  ménager  l'orgueil  de  son  suzerain,  les  convenances  de  la 
Porte;  il  l'a  fait  par  des  concessions  fraoches,  capitales;  il  Ta  fait  pour  le  fond 
et  pour  la  forme,  car  c'est  de  la  magnanimité  du  sultan  qu'il  déclarait  vou- 
loir tenir  tout  ce  qu'il  conservait. 

Il  lui  fallait  résister  aux  menaces  des  alliés,  sans  cependant  \e&  irriter, 
sans  les  provoquer,  sans  attirer  sur  lui  le  blâme  d'avoir  commencé  la  lutte. 
Il  l'a  fait  en  défendant  à  son  Gis  de  passer  le  Taurus,  en  ne  brisant  point 
ses  rapports  pacifiques  avec  les  Européens,  quels  qu'ils  fussent.  Anglais, 
Russes,  Autrichiens;  il  l'a  fait  en  abandonnant  des  prétentions  qui  auraient 
paru  trop  absolues  et  trop  exclusives,  en  proposant  une  transaction  dont  le 
refus  à  l'égard  d'un  vieillard  de  soixante-douze  ans,  sera  une  preuve  évidente 
qu'on  ne  cherchait  qu'un  prétexte  pour  le  dé|)osséder  complètement,  pour 
troubler  la  paix  du  monde  et  amener  une  crise  décisive  et  sanglante. 

Il  lui 'fallait  cultiver  l'amitié  de  la  France;  il  devait  (il  faut  bien  ledire,^ 
puisque  ce  sont  les  vues  et  les  intérêts  du  pacha  que  nous  cherchons  à  ana- 
lyser ici),  il  devait  s'efforcer  d'attirer  de  plus  en  plus  vers  lui  notre  gou- 
vernement, et  de  l'associer  à  sa  cause.  Nous  sommes  convaincus  que, 
malgré  T habileté  du  pacha,  notre  gouvernement  a  conservé  toute  sa  liberté 
d'action.  C'est  là  une  bonne  politique.  Toujours  est-il  queMéhémet-Ali  a  fait 
ce  qu'il  devait  faire  dans  son  intérêt  pour  mériter  de  plus  en  plus  l'amitié  de 
la  France.  Il  a  écouté  avec  déférence  les  conseils  de  modération  et  de  sagesse 
qui  lui  ont  été  donnés;  et  par  les  concessions  qu'il  a  offertes,  il  a  prouvé  d'une 
manière  irrécusable  qu'il  allait  droit  au  but,  et  qu'il  avait  sérieusement  com- 
pris combien  il  lui  importait,  dans  un  siècle  où  en  définitive  l'opinion  publique 
juge  souverainement  toutes  les  questions  (elle  l'a  assez  prouvé  dans  l'affaire 
de  Grèce),  de  mettre  de  son  côté  la  raison  et  la  justice. 

C'est  ainsi  que  le  pacha  s'est  montré  jusqu'ici  ferme  sans  arrogance,  souple 
sans  faiblesse;  il  a  fait  preuve  d'énergie  en  Syrie,  où  il  n'y  avait  que  des  som- 
mations et  des  démonstrations  militaires ,  de  prudence ,  de  mesure ,  d'habi- 
leté en  Egypte,  où  se  développait  la  lutte  diplomatique. 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  149 

STîl  persiste  dans  cette  ligne,  les  grands  embarras  ne  seront  pas  pour  lui. 
S'il  avait  brutalement  franchi  le  Taurus,  il  se  perdait  par  sa  témérité;  s*il  sous- 
crivait au  traité  de  Londres,  il  périssait  d'abaissement  et  de  platitude.  Il  a  con- 
cédé tout  ce  qu'il  devait  concéder;  il  a  fait  à  Tamour  de  la  paix  tous  les  sacri- 
fices que  des  hommes  raisonnables,  sensés,  pouvaient  lui  demander;  il  a  été 
respectueux  envers  le  sultan ,  modeste  envers  les  signataires  du  traité  de  Lon- 
dres, plein  d'égards  et  de  déférence  envers  nous.  Si  ses  propositions  sont  accep- 
tées, I9  paix  du  monde  est  conservée,  et  il  n'y  a  de  honte  pour  personne.  Si 
elles  sont  refusées,  |a  lutte  commencera;  Topinion  publique  éclairée  protégera 
le  bon  droit ,  et  le  succès  démontrera  si  Tentétement  et  la  violence ,  si  la  force 
brutale,  doivent,  en  Tan  de  grâce  1840,  l'emporter  sur  la  raison  et  l'équité. 

Il  n'est  pas  aujourd'hui  aussi  facile  qu'on  paraît  le  croire  en  certains  Keux, 
de  s'abandonner  à  son  caprice  et  de  mettre  pour  toute  raison  dans  la  ba- 
lance son  épée.  Aujourd'hui  il  faut  dire  au  monde  et  ce  que  l'on  fait  et  les 
raisons  de  tout  ce  que  l'on  fait.  Qu'on  ose  donc  dire  à  l'Europe,  à  son  industrie, 
à  son  commerce,  à  sa  civilisation,  qu'on  a  compromis  la  paix  générale,  fait 
renaître  d'immenses  questions,  mis  en  doute  toutes  choses,  jusqu'à  l'existence 
de  plus  d'un  état,  parce  qu'on  ne  veut  pas  qiie  l'illustre  vieillard  que  la 
victoire  a  couronné  à  Nézib,  conserve  pendant  quelques  années  encore,  via- 
gèrement,  l'administration  des  pays  conquis,  parce  qu'on  veut  le  contrain- 
dre, lui  vainqueur,  à  évacuer  honteusement  la  Syrie  comme  un  général 
fanfaron  qui  cependant  livre  la  place  sans  tirer  un  coup  de  canon  !  Il  faudrait 
rougir  de  honte  pour  l'Europe,  pour  sa  politique,  pour  ses  hommes  d'état,  si 
on  devait  sérieusement  s'attendre  à  de  pareils  résultats. 

Ces  vérités,  au  surplus,  sont  connues,  senties.  Aussi ,  voulait-on,  en  dés- 
espoir de  cause,  dans  ce  premier  mouvement  d'irritation  que  donne  le  tort  que 
l'on  a  et  qu'on  ne  voudrait  pas  avoir,  rejeter  sur  la  France  la  résistance  sage , 
raisonnable,  courtoise  du  pacha.  S'il  n'a  pas  tout  accordé,  disait-on,  c'est 
que  la  France  ne  l'a  pas  voulu ,  c'est  qu'elle  lui  a  donné  le  conseil  de  ne  pas  le 
faire.  Si  la  France  l'eût  voulu,  nous,  signataires  du  traité  fait  sans  la  France, 
nous  eussions  triomphé  à  Alexandrie,  et  la  France  doit  se  reprocher  de  ne  pas 
nous  avoir  aidés  à  réussir  promptement,  péremptoirement,  dans  une  entre- 
prise dont  le  premier  résultat  était  de  substituer  l'alliance  anglo-russe  à 
l'alliance  anglo-française  :  tant  il  est  vrai  qu'il  y  a  un  côté  parfaitement 
comique  en  toute  chose ,  même  dans  la  haute  politique  ! 

Au  reste,  empressons-nous  de  le  dire,  ce  singulier  thème  est  aujourd'hui 
abandonné.  Il  est  aujourd'hui  reconnu  que  la  France,  tout  en  donnant  au 
pacha  des  conseils  de  modération  et  de  prudence,  ne  lui  a  rien  prescrit  ;  que, 
bien  loin  de  le  retenir  dans  la  voie  des  concessions,  il  a  fallu  l'y  pousser  par 
une  saine  représentation  des  choses  et  des  intérêts  permanens  du  monde. 

La  France  ne  peut  que  savoir  bon  gré  au  pacha  de  ses  démarches.  On  doit 
lui  tenir  compte  de  sa  déférence ,  et  après  des  concessions  que  la  sagesse  et 
l'équité  ne  peuveni  qu'approuver,  le  gouvernement  fran(^ais  n'a  fait  qu'un 
acte  de  stricte  justice  et  de  saine  politique,  s'il  est  vrai  qu'il  ait  déclaré  à 


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150  BEvuB  M»  tfn\  Mmn. 

Méhéme^AH  que  désormais  la  France  ii*a  plus  rien  à  UA  demanda.  Saitt  doiife, 
libre  au  pacha  de  s'abaisser,  sMI  le  veut,  le  froat  daâs  la  pouësièi^;  «ôiis 
Tavons  toujours  dit,  si  c*eM  effectivenieilt  à  la  PdrtiB ,  à  ta  t^orté  seule,  à  «eft 
forces,  à  son  gouvernement ,  qu*îl  rend  les  provinïïes  qu'il  occupe,  i^ndWI 
même  TÉ^pte,  la  France,  tout  en  s'étonnaut  de  tant  de  fafblétte  après  tant 
d*énergfe,  de  tant  d'abaissement  après  faiit  de  gloire,  n*a  Irien  à  dire;  seu- 
lement, peu  convaincue  de  la  possibilité  pour  la  Pone  de  ressafisir  rétdlértieift 
le  gouvernement  de  ces  provinces,  la  France  réciterait  Parme  aMi  bras,  -et  ^haét^ 
vation ,  pour  s'assurer  que  l'Egypte  et  la  Syrie  ne  devienftetit  fias ,  abus  le  nom 
de  la  Porte,  le  prix  de  quelque  ambition  mal  dégui^. 

Encore  une  fois,  Méhémet-Ali  a  fait  preuve  ju^ulci  de  raison  et  d^habfleté. 
Placé  dans  la  position  la  plus  difBclle,  il  a  échappé  à  tôu^  les  piégea  et  marché 
d'un  pas  ferme  sur  une  ligne  très  étrofte.  Plus  hardi,  plus  irritable,  tl  se 
faisait  passer  pour  un  provocateur  audadetfx,  téméraire,  voulant  la  guerfè 
h  tout  prix ,  sacriOant  le  repos  du  monde  à  ses  minces  întéréta;  l'opinion  pu- 
blique, même  en  France,  l'aurait  abandonné.  SI ,  au  contraire,  déeodragé, 
effrayé,  ne  sachant  tirer  aucun  parti  des  lorœs  qu'il  possède.  Il  eût,  à  lA 
face  du  monde  qui  le  regarde,  cédé  auk  sommations  impérieuses  des  puis- 
sauces,  comme  un  timide  écolier  se  baisse  sous  la  férule  d'un  cuiâtrte  irrité, 
lui  eut-on  laissé  quelque  chose,  Il  périssait  par  le  ridicule  et  sous  le  mépris 
de  l'Europe. 

La  conduite  habile  du  pacha  fait  l'embarras  des  signataires  du  traité  de 
Londres.  On  comptait  sur  sa  faiblesse  ou  sur  sa  témérité.  Peut-être  même 
qu' in  petto  tous  les  signataires  du  traité  ne  faisaient  pas  le  même  pronostic. 
Peut-être  que  les  uns  comptaient  sur  la  faiblesse  du  pacha ,  tandis  que  tel 
av\  i  se  flattait  d'entendre  bientôt  les  clairons  des  phalanges  ^ptiennes 
franchissant  le  Taurus  et  appelant  ainsi  ime  armée  russe  à  CoUstantinople  ou 
dans  l'Asie  mineure. 

Quoi  qu'il  en  soit,  timide  ou  téméraire,  le  pacha  paraissait  courir  à  Sa  perte. 
L'blgypte,  dans  les  deux  cas,  sous  une  forme  ou  sous  une  autre,  ne  devait 
pas  tarder  à  devenir  une  sorte  d'île  ionienne;  la  Russie  se  serait  chargée  tout 
naturellement  de  faire  de  plus  en  plus  sentir  à  la  Turquie  son  puissant  patro- 
nage, qui  doit  peu  à  peu  la  préparer  au  sort  de  la  Pologne.  Quant  à  la 
France ,  on  était  convaincu  qu'elle  resterait  spectatrice  impassible  de  ces 
étranges  transactions. 

Le  pacha  a  déjoué  jusqu'à  ce  jour  toutes  les  hypothèses,  sauf  une  seule, 
celle  où  il  serait  raisonnable,  hypothèse  que  ses  ennemis  ne  lui  avaient  pas 
fait  r honneur  d'admettre.  Dès-lors  ont  commencé  les  eml)arras  des  nouTeaux 
alliés. 

Que  faire .^  Pousser  à  bout  un  homme  raisonnable,  qui,  malgré  l'outrecui^ 
dance  de  vos  agens,  vient  au-devant  de  vous  avec  des  propositions  équitables, 
avec  des  concessions  que  l'opinion  publique  doit  hautement  avouer?  Il  y  aurait 
là  une  sorte  de  démence;  ce  serait  assumer  sur  soi  la  responsabilité,  se 
rendre  coupable  de  tous  les  malheurs  qui  peuvent  retomber  sur  l'Asie  et  sur 


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RBYUE  —  CRftOMQlJE.  151 

FEurope.  L'histoire  n'aurait  pas  d'expression  assez  amère  pour  stigmatiser 
une  parfiille  poKlique.  Il  serait  par  trop  évident  qu'on  voudrait  autre  cliose 
que  ee  que  fondit,  que  les  protocoles  et  les  déclarations  de  désintéressement 
ne  sont  que  des  mensonges  surannés,  de  vieux  artifices  qui  rappellent  trop 
la  fin  du  dernier  siècle,  et  qui  ne  peuvent  désormais  tromper  personne. 

Transiger  avec  le  pacha  ?  Accepter  ses  concessions  ou  quelque  chose  d'ana- 
li^ue?  Cest  là  sans  doute  la  sagesse,  la  raison ,  Téquité.  Cest  là  ce  que  com- 
mande rintérét  général ,  la  paix  du  monde.  Cest  là  Caire  ce  qui  est  bien ,  mais 
c'est  aux  dépens  de  Tamour^propre.  Il  faudrait  reconnaître  qu'on  n'a  pas  été 
infaillible,  qu'on  a  dépassé  la  mesure,  qu'on  a  tout  remué,  fait  les  actes  les  plus 
étranges ,  tenu  la  conduite  la  plus  singulière ,  pour  un  résultat  qu'on  aurait 
pu  obtenir  avec  une  politique  plus  loyale  et  plus  naturelle.  Les  petites  pas- 
sions l'emporteront-elles  sur  l'intérêt  du  monde? 

Au  reste,  c'est  là  une  question  que  lord  Palmerston  seul  peut  s'adresser  à 
lui-même;  elle  le  r^arde  seul. 

La  Prusse  et  l'Autriche  sont  en  quelque  sorte  hors  de  cause.  Elles  ont  signé 
par  résignation ,  par  faiblesse ,  par  une  vieille  habitude  de  déférence.  Le  jour 
où  la  Russie  et  TAngleterre  se  diront  satisfaites,  la  Prusse  et  l'Autriche  n'élè- 
veront pas  la  moindre  objection;  elles  témoigneront  au  contraire  une  grande 
satisfaction  de  voir  s'éloigner  des  chances  et  des  périls  où  elles  auraient  beau- 
coup à  perdre ,  et  rien  à  gagner.  Leur  amour-propre  n'est  point  intéressé  à 
Texécution  littérale  du  traité  de  Londres. 

Quant  à  la  Russie,  la  question  est  moins  simple.  Croira  qui  voudra  que  la 
Russie  a  déchiré  le  traité  d'Unkiar-Skelessi ,  renoncé  à  son  protectorat  exclusif 
de  la  Porte,  donné  un  démenti  formel  à  la  vieille  politique  russe,  en  se  met- 
tant en  quelque  sorte  à  la  suite  de  l'Angleterre  pour  les  affaires  d'Orient, 
uniquement  pour  arracher  à  Méhémet-Ali  la  Syrie.  On  ne  fait  pas  un  acte 
aussi  énorme  pour  un  si  mince  résultat.  Le  cabinet  russe  est  trop  habile;  il 
a  droità  être  jugé  de  plus  haut.  —  Il  a  voulu  rompre  Talliance  anglo-française. 
—  D'accord.  C'est  là  ce  qu'il  a  voulu  avant  tout  et  à  tout  prix.  Les  stipulations 
du  15  juillet,  si  elles  ne  cachaient  pas  d'autres  vues,  seraient  contraires  n 
l'intérêt  russe.  C'est  sans  doute  là  ce  que  lord  Palmerston  dira  avec  emphase 
au  parlement.  Il  se  vantera ,  en  formules  diplomatiques,  d'avoir,  comme  on 
dit  vulgairement,  attrapé  la  Russie.  Ce  serait  puéril  de  le  dire,  bien  plus 
puéril  de  le  croire. 

Évidemment  il  y  a  là  pour  la  Russie  une  arrière-pensée.  A-t-elle  voulu  rompre 
Talliance  anglo-française  uniquement  pour  le  plaisir  de  la  rompre?  L'alliance 
anglo-française  !  Mais  pour  quiconque  étudie  à  fond  la  question ,  il  est  évident 
que  l'alliance  anglo-française,  c'est  la  paix;, que  toute  autre  combinaison, 
quelle  qu'elle  soit,  c'est  la  guerre.  11  faut  appeler  les  choses  par  leur  nom. 
Malheur  à  ceux  qui  se  berceraient  d'illusions!  En  pareille  matière,  trop  de 
confiance  perd ,  la  méfiance  sauve. 

De  toutes  les  combinaisons  qui  sont  en  dehors  de  l'allfanoe  anglo-française, 
il  en  est  plusieurs  qui  offrent  à  la  France  une  brillante  perspective  d'avantages 


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152  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  de  gloire  :  il  n*y  en  a  point  qui  lui  enlère  les  moyens  d'échapper  à  toute 
perte.  Aussi  c'est  plus  encore  dans  Fintérêt  de  la  civilisation  et  du  monde  que 
dans  rintérét  purement  français  que  nous  déplorons  la  marche  qu'on  vient 
d'imprimer  à  la  politique  de  l'Europe.  Quoi  qu'il  en  soit,  convaincus  que  la 
Russie  n'a  mis  un  si  grand  prix  à  briser  l'alliance  anglo-française  que  dans  le 
but  de  donner  une  impulsion  nouvelle  a  la  politique  générale  et  de  l'entrât- 
ner  hors  des  voies  où  cette  alliance  l'avait  maintenue  depuis  1830,  nous  sommes 
nécessairement  enclins  à  croire  que  la  Russie  ne  négligera  aucun  effort  pour 
faire  rejeter  les  propositions  de  Méhémet-Ali.  Elle  saura* exploiter  toutes  les 
passions,  irriter  tous  les  amours-propres,  pour  que  l'on  pousse  à  bout  le 
pacha,  pour  qu'on  ait  recours  aux  moyens  les  plus  extrêmes,  pour  que  le 
traité  soit  exécuté  au  pied  de  la  lettre.  L'embarras  dont  nous  avons  parlé  ne 
la  retient  guère.  Elle  sait  bien  qu'on  finira  par  comprendre  que  seule  elle  ne 
se  trompait  pas  dans  ce  jeu  terrible,  et  qu'ainsi  sa  conduite  sera  justifiée 
même  aux  yeux  des  Russes,  si  le  traité  du  15  juillet  s'exécute.  Si  au  contraire 
le  traité,  après  l'avoir  dépouillé  de  son  protectorat  exclusif  à  Constantinople, 
n'amenait  qu'une  transaction  et  par  là  l'inaction ,  le  cabinet  russe  paraîtrait 
avoir  trahi  la  politique  de  Catherine  et  d'Alexandre ,  et  avoir  été  la  dupe*  des 
cajoleries  de  l'Angleterre. 

11  est  donc  probable  que  tout  projet  d'arrangement  ^ra  repoussé,  que  des 
faits  brusques,  violens ,  viendront  couper  court  à  toute  négociation  et  com- 
mencer en  Orient  cette  série  d'évènemens  dont  il  n'est  donné  à  personne  de 
prévoir  l'enchaînement  et  l'issue. 

On  avait  annoncé  qu'un  conseil  de  cabinet  devait  avoir  lieu  avant-hier  à 
Londres  pour  délibérer  sur  la  question  de  savoir  si ,  en  conséquence  des  pro- 
positions de  Méhémet-Ali ,  il  n'y  avait  pas  lieu  de  modifier  les  conventions  du 
15  juillet  et  de  faire  des  ouvertures  à  notre  gouvernement.  On  dit  aujourd'hui 
que  le  conseil  n*a  pas  eu  lieu ,  qu'il  a  été  ajourné. 

Dans  l'hypothèse  de  l'exécution  littérale  des  conventions,  si  le  pacha  résiste 
avec  quelque  énergie ,  les  prévisions  explicites  du  traité  ne  tarderont  pas  à  être 
épuisées.  Que  fera-t-on  ensuite.^  La  Prusse  et  l'Autriche  signeront-elles  un 
traité  nouveau?  S'enfonceront-elles  davantage  encore  dans  la  voie  périlleuse 
où  elles  se  sont  laissées  entraîner?  A  ces  questions  et  à  tant  d'autres  qui 
naissent  spontanément  du  sujet,  il  serait  superflu  et  téméraire  de  vouloir 
répondre  d'avance.  Il  n'est,  en  pareilles  circonstances,  qu'une  seule  politique 
qui  soit  à  la  fois  sage  et  digne  :  c'est  celle  qui  réunit  la  prévoyance  à  l'action , 
qui  ne  précipite  rien  et  prépare  toutes  choses ,  qui  sans  anticiper  sur  rien  sait 
éviter  toute  surprise  et  se  tenir  prête  à  toute  événement. 

La  conduite  du  gouvernement  français  lui  était  donc  impérieusement  dictée 
par  les  circonstances. 

En  présence  du  traité  du  15  juillet,  la  France  devait  à  sa  dignité  de  faire 
sentir  qu'elle  comprenait  l'esprit  de  cet  acte  et  la  nature  du  procédé;  elle  devait 
en  même  temps  donner  au  pacha  des  conseils,  non  d'abaissement  et  d'aban- 
don ,  mais  de  modération  et  de  sagesse;  enfin  ,^lle  devait  élever  son  état  mlli- 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  153 

taire  au  point  de  suffire  à  tous  les  évènemens.  C'était  armée,  forte,  que  ta 
France  devait  se  mettre  en  observation  et  se  tenir  prête  à  passer  d*un  instant 
à  Fautre  de  l'observation  à  l'action. 

Cest  là  ce  que  le  gouvernement  a  fait ,  et  ce  qu'il  ne  cessera  pas  de  faire. 

Les  arniemens  de  la  France  ont  jeté,  n'en  doutons  pas,  dans  la  balance  po- 
litique un  poids  sur  lequel  les  signataires  du  traité  de  Londres  ne  comptèrent 
pas  d'abord.  Évidemment  ils  nous  supposaient ,  que  dirai-je?  plus  insoucians, 
plus  économes,  plus  épris  des  délices  du  repos  que  nous  ne  le  sommes.  Leur 
politique  s'est  trouvée  en  présence  d'un  fait  inattendu.  L'élément  français  est 
ainsi  entré,  malgré  eux ,  dans  la  question.  Ils  doivent  maintenant  délibérer  en 
présence,  non  de  la  Fr^ince  apathique  et  désarmée,  mais  de  la  France  calme  et 
armée,  modérée,  amie  de  la  paix ,  mais  bien  décidée  à  ne  rien  sacrifier  de  ses 
intérêts  et  de  sa  dignité.  , 

Les  armemens  de  la  France  peuvent  devenir  inutiles.  —  C'est  possible ,  et 
nous,  qui  désirons  sincèrement  la  paix  tant  qu'elle  sera  compatible  avec  l'hon- 
neur et  la  sûreté  du  pays ,  nous  nous  féliciterons  de  l'inutilité  de  ces  dépenses. 
Mais  pour  se  préparer  à  la  guerre ,  faut-il  attendre  qu'elle  ait  éclaté  ?  que  la 
paix  soit  impossible?  Les  états  qui  attendent  ainsi ,  les  bras  croisés,  le  flot  des 
grands  évènemens,  n'ont  pas  de  longues  guerres,  il  est  vrai ,  car  d'ordinaire, 
ils  succombent  promptement.  Sans  doute,  l'enthousiasme,  dans  certaines 
droonstances,  peut  opérer  des  miracles  :  la  France  le  sait;  mais  dans  des  temps 
calmes,  ordinaires,  c'est  sur  la  prudence  qu'il  faut  compter,  et  non  sur  des 
prodiges. 

Quand  nous  parlons  d'armemens  qui  peuvent  devenir  inutiles,  ce  n'est  point 
des  fortifications  de  Paris  que  nous  entendons  parler.  Si  quelque  chose  doit 
surprendre,  c'est  qu'on  ait  pu  retarder  vingt-cinq  ans  une  mesure  que  le 
devoir  le  plus  strict  commandait  au  gouvernement  de  la  France.  Pouvait-on 
hésiter  à  se  donner  cette  immense  sécurité ,  cette  force  colossale ,  cette  base 
d'opérations  qui  nous  place,  vis-à-vis  de  l'Europe,  dans  une  position  analogue 
à  celle  des  Anglais,  si  fiers  et  si  forts  de  leur  ceinture  maritime?  La  population 
parisienne,  derrière  de  bons  remparts,  vaudra  bien  pour  nous,  l'Europe  le 
sait,  les  vagues  de  l'Océan  et  les  récifs  des  cdtes  de  l'Angleterre. 

£p  résumé ,  le  gouvernement  en  présence  des  évènemens  du  jour  avait  à 
opter  entre  deux  grandes  responsabilités,  la  responsabilité  de  la  France  dés- 
armée ,  la  responsabilité  de  la  France  armée.  Le  gouvernement  a  opté  pour 
l'armement.  Qui  aurait  osé  faire  un  autre  choix?  On  sait  ce  qu'un  armement 
sérieux  met  dans  la  balance;  on  sait  ce  qu'il  nous  donne  d'influence  et  de  sécu- 
rité :  sait-on  ce  qui  serait  arrivé,  ce  qui  aurait  pu  arriver,  si  le  gouvernement 
s'était  endormi  dans  une  insouciance  funeste,  si  par  son  inaction  il  avait  réa- 
lisé les  espérances  des  signataires  du  traité  ? 

Sans  doute,  le  gouvernement  peut  s'y  attendre,  si  les  évènemens  dissipent 
toutes  les  craintes,  si  la  raison  se  fait  jour  dans  les  conseils  des  alliés  «  on  lui 
reprochera  sévèrement  d'avoir  trop  fait,  trop  dépensé  :  on  ne  lui  tiendra  pas 
compte  de  l'influence  que  son  énergie  aura  exercée  sur  l'issue  de  la  crise.  Le 


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15^  REVUS 

chiffre  des  dépenstt  devieadia  une  an>e  pour  les  nrmhutB  pnîlwwntjktn  : 
c'est  de  bonne  guene.  Le  ^^oifvenieiinut  peut  se  résigner;  4ûl-il  suoœiiiber 
daos  la  lutte,  qu1l  se  console:  il  vaut mieuK Babir de  seoiblaUes r^roolws 
qu'être  aeeusé  d'avoir  tnM  son  pajs. 

L'Espagne  eonttaoe  sa  trisle  révolmion.  Elle  aboutira ,  comme  to«t  ee  ffii 
se  fait  dans  ce  malheureux  pays,  à  l'anarohie^t  à  l'impoissaiMe.  Cesl  «m 
lutte  entre  deux  fractions  de  la  classe  moyenne;  le  peuple,  les  masses  rcgar- 
dent  et  laissent  faire.  11  serait  par  trop  ridicule  ^  comparer  ces  agitations  à 
notre  grande  révolution.  C'est  tout  an  plus  la  Fronde,  moins  le  cardinal  de 
Retz,  Tureone  et  Ck>ndé.  Les  municipalités  représentent  le  viewt  principe 
bourgeois,  tel  qu'il  s'était  organisé  à  côté  de  la  féodalité;  c'est  ce  pr'mcipe  totft 
local  qui  est  incompatible  avec  toute  grandeur  nationale. 

Il  ne  se  passera  pas  deux  mois  qu'Espartero  sera  l'homme  le  plus  impoptt* 
lairede  l'Espagne.  Il  estd^à  péniblement  étonné  de  rinfluencedesjnntes;  01 
ce  serait  un  grand  rêve  que  d'imaginer  qu'il  pourra ,  lui  Espartero,  faire  ren- 
trer toutes  ces  ambitions  bourgeoises  dans  le  giron  de  la  loi  commune.  Espar- 
tero n'est  pas  plus  apte  à  faire  qu'à  dompter  une  révolution.  Il  ne  voudra  pas 
s'associer  au  désordre,  et  dès  qu'il  voudra  sérieusement  le  faire  cesser,  il 
sentira  ses  forces  défaillir.  Les  baïonnettes  ont  délibéré,  elles  déKbéreront 
encore,  et  ne  feront  nullement  la  volonté  du  duc  de  la  Victoire.  Qu'il  Use 
notre  histoire,  qu'il  se  rappelle  les  noms  de  certains  généraux,  il  y  trouvera 
d'utiles  enseignemens.  Mais  ce  n'est  pas  à  Napoléon  qn'il  faut  penser  :  celui- 
là,  on  l'admire,  on  ne  l'imite  pas.  La  révolution  qui  vient  de  se  faire  en  Es* 
pagne  n'est  pas  même  le  commencement  de  la  fin. 


Revu^  Musicale. 

Le  ballet  nouveau  de  l'Opéra  appartient  encore  5  ce  genre  d'imaginations 
fantastiques  dont  on  semble  ne  vouloir  plus  sortir.  Depuis  que  les  trombones 
de  M.  Meyerbeer  ont  remué  les  mondes  souterrains  au  grand  proBt  de  VApk- 
demie  royale  de  Musique,  c'est  à  qui  évoquera  son  diable  amoureux  ou  non, 
son  lutin ,  sa  sylphide  ou  son  kobold.  Pas  un  coin  de  l'air  ou  de  la  teire,  pas 
ime  grotte,  pas  un  fleuve,  qui  soit  demeuré  à  l'abri  de  ces  investigations  labo- 
rieuses. Il  semble  en  vérité  que  l'enfer  n'ait  été  imaginé  que  pour  la  plus 
grande  gloire  de  l'Opéra,  et  que  les  Satans  de  Dante  et  de  Milton  n'aient  autre 
chose  à  faire  qu'à  venir  parader  en  casques  de  pompier  devant  la  rampe.  Et 
cette  belle  mythologie  allemande ,  qu'est-elle  devenue,  bon  Dieu!  On  a  pris 
aux  roses  leurs  elfes,  aux  mines  d'or  leurs  gnomes,  pour  les  faire  danser  aux 
sons  d'une  musique  quelconque  de>ant  un  public  ennuyé;  et  les  cygnes  blancs 
de  Musœus  en  sont  réduits  à  barbotter  dans  le  Lac  des  Fées.  Les  poètes  de 
l'Académie  royale  de  Musique  sont  un  peu  cousins  des  alchimistes  du  moyen- 
âge;  ils  savent  eux  aussi  se  soumetnre  par  des  incantations  les  foroes  rayité^ 


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rieiiaes  de  la  na^ture,  et  faire  de  Tor  à  leur  manièoe.  Ceci  dous  amèoe  naturel- 
lemeot  à  peosen  qu'm  fait  d'imagination  les  poètes  de  TOpéra  sont  au  moins 
aussi  éoGoomes  que  les  musiciens.  Après  Robert^le-Dickble ,  tous  avez  eu  la 
TentaUony  le  Diable  boiteux,  le  Diable  ammrenx,  de  même  qu^après  la 
Fille  d(/u  Danube,  le  Lac  dea  Fées,  y  original  appelle  la  copie;  le  fsu  ou  Teau, 
peu  impM^rte,  du  moment  que  Tun  s'y  jette,  tous  se  précipiteal  :  c'est  toujours 
riiistoire  des  moutons  de  Panurge.  D'ailleurs,  diable  pour  diable,  j'aime 
autant  le  voir  amoureux  que  boiteux.  Pourquoi,  au  fait,  le  diable  ne  serait-il 
pas  accessible  a  tous  les  plus  honnêtes  sentimens  de  l'humanité?  Si  la  légende 
prétend  que  le  diable  ne  saurait  aimer,  attendu  que,  s'il  lui  arrivait  de  pouvoir 
aimer  une  ame,  il  cesserait  à  l'instant  d'être  le  diable,  la  légende  a  tort;  et  lors- 
que Goethe  donnait  à  son  Méphistophélès  un  masque  glacial ,  une  ironie  im- 
placable, un  oœur  de  boue  et  de  fiel ,  Goetlie ,  à  coup  sûr,  ne  savait  ce  qu'il 
faisait.  Le  diable,  au  fond,  ne  demeure  étranger  à  aucune  des  facultés  du 
oœur  et  de  l'intelligence  ;  il  s'éprend  de  belle  passion ,  il  se  marie  à  l'église , 
il  a  des  enfans  auxquels  il  se  dévoue  et  qu'il  élève  dans  la  foi  de  ses  pères  : 
qu'y  a-t-il  donc  d'étonnant  à  voir  au  diable  un  cœur  tendre  et  passionné,  un 
ciiBur  de  jeune  ûlle  amoiuieuse?  ne  lui  avons-nous  pas  vu  jadis  des  entrailles 
de  père?  Ne  vous  souvient-il  plus  de  ce  digne  Bertram,  de  cet  excellent 
homme  qui  chérit  son  iiis  Robert  au  point  de  le  suivre  partout,  jusque  dans 
les  sanctuaires,  et  commence  à  larmoyer  pitoyablement  chaque  fois  qu'il  lui 
parle  de  sa  mère. 

Le  ballet  du  Diable  Amoureux  procède  de  Caeotte  absolument  comme  le 
ballet  du  Z>«i6^  ik^ifeuo:  procédait  deLesage;  après  le  roman,  la  nouvelle. 
On  ne  saurait  s'imaginer  ccunbien  les  écrivains  de  TAcadémie  royale  de  Mu- 
sique puisent  tous  les  jours  à  pleines  mains  dansée  petit  livre  du  siècle  der- 
nicHT  :  je  pourrais  citer  dix  scènes  du  répertoire,  des  plus  belles  et  des  plus 
dramatiques,  qui  viennent  de  là.  Seulement,  il  est  fâcheux  que  ces  messieurs, 
au  Heu  de  s'en  tenir  à  la  lettre,  n'aient  pu  imiter  cette  imagination  dans  ce 
qu'elle  a  de  vraiment  original.  Je  ne  prétends  pas  donner  ici  le  roman  de  Ca- 
zotte  pour  un  chef-d'œuvre,  tant  s'en  faut;  cela  est  décousu ,  débraillé,  plein 
de  n^ligences  et  de  mauvais  style  ;  mais  cependant ,  à  travers  un  bavardage 
où  Fart  n'a  rien  à  démêler,  on  rencontre  çà  et  là  des  scènes  aimables  et  char- 
mantes, la  scène  de  la  subduction  par  exemple,  et  d'autres.  De  plus,  ce  petit 
livre  a,  selon  nous,  le  mérite  d'être  fantastique  sans  le  vouloir,  presque  sans 
le  savoir,  un  peu  à  la  manière  du  Don  Juan  de  Molière.  En  effet,  la  Bi<m- 
detta  de  Cazotte  n'appartient  pas  le  moins  du  monde  à  la  famille  des  anges 
déchus;  ce  n'est  point  In  un  diable ,  pas  même  un  diablotin ,  mais  tout  simple- 
ment une  de  ces  illusions  qui  vous  prennent  à  vingt  ans,  vous  altirentet  vous 
possèdent  jusqu'à  ce  qu'un  beau  matin  elles  s'évanouissent  comme  elles  sont 
^^enues.  Otez  à  Biondetta  son  existence  vaporeuse,  habillez^la  de  ronge  et  d^or, 
faitesrcn  un  petit  page  démoniaque  aux  dents  grinçantes,  à  l'œil  ardent,  et 
vous  aurez  sur-le-champ  la  Miranda  de  la  Tentation,  ni  plus  ni  moins.  Je 
m'étonne  que  l'auteur  du  livret  n'ait  po'mt  senti  que  la  était  l'écueil  du  sujet 
et  qu'il  ne  parviendrait  pas  à  le  tourner. 

Or,  tomber  dans  cet  écueil ,  c'était  tomber  dans  le  vieil  enfler  des  machi- 
iBStes,  dans  tout  cet  appareil  de  flammes  du  Bengale,  de  démons  ventrus  et 
]»poufieaDS».etde  caricatures  pitoyables  qu'il  senait  temps  de  laisser  aux  théâtres 


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156  REVUE  DES  DEUX  MOffDES. 

du  boulevart,  d^abord  parce  qu'on  les  a  reproduits  jusqu*à  satiété,  ensuite 
parce  que  tous  ces  perfectionnemens  puérils  qu*on  y  ajoute  ne  serrent  qu'à  en 
faire  ressortir  le  ridicule.  On  dirait  que  depuis  dix  ans  TOpéra  ne  s'occupe  que 
du  soin  de  perfectionner  la  mise  en  scène  et  le  caractère  de  son  enfer,  et  que 
les  directeurs  à  qui  les  destinées  d'un  art  sérieux  pourtant,  l'art  de  Weber et 
de  Rossini,  sont  commises,  n'ont  d'autre  affaire  en  tête  que  de  transformer 
le  vieux  diable  de  Psyché  en  un  Satan  convenable ,  régulier  et  catholique. 
Que  d'expériences  n'a-t-on  pas  faites  à  ce  sujet  sur  ce  digne  M.  Montjoie! 
D'abord  on  l'affubla  d'une  épaisse  cuirasse  d'écailies  d'or,  puis  on  lui  donna 
des  cornes;  tels  furent,  s'il  nous  en  souvient,  les  résultats  de  la  première 
révolution.  Cependant  ces  cornes  étaient  droites;  des  cornes  droites  à  Beel- 
zebuth ,  quelle  hérésie!  On  les  courba  à  la  manière  des  béliers;  on  y  ajouta 
même  une  paire  d'excellentes  ailes  de  feutre  noir,  nouvelle  période;  enfln, 
pour  réforme  suprême,  on  vient  de  les  dorer.  Qu'est-ce  que  l'art  peut  de- 
mander de  plus?  On  a  doré  les  cornes  de  M.  Montjoie.  —  Puisque  nous 
sommes  en  train  de  rendre  à  Cazotte  ce  qui  lui  appartient,  disons  que  M.  Scribe 
lui  doit  l'intermède  tout  entier  du  cloître  et  des  nonnes  dans  BoberUle- 
Diable,  sans  en  excepter  cette  belle  scène  où  Robert  croit  reconnaître  l'image 
de  sa  mère  dans  la  statue  couchée  sur  le  sépulcre  qu'il  va  profaner  pour 
cueillir  le  rameau  magique.  La  manière  dont  Biondetta  se  révèle  à  don  Alvar 
rappelle  aussi  une  scène  de  Faust,  avec  cette  différence  toutefois,  qu'il 
s'agit  ici  d'un  petit  épagneul  dont  l'allure  vive  et  gracieuse  laisse  deviner 
la  gentille  espiègle  qu'il  dérobe,  d'un  de  ces  jolis  épagneuls  de  Charles  I***, 
à  dorlotter  dans  le  manchon  d'une  marquise,  tandis  que  le  chien  du  doc- 
teur Faust  est  un  barbet  noir  et  fâcheux.  Étrange  rapprochement!  A  coup 
sâr,  Goethe  n'aura  pas  imité  le  bonhomme  Cazotte.  Voici ,  je  crois,  tout 
le  secret  de  la  chose.  Cazotte  aime  les  chiens  et  ne  trouve  rien  de  plus  élégant 
pour  son  joli  lutin  «  qu'un  épagneul  blanc,  à  soies  Gnes  et  brillantes,  les 
oreilles  traînantes  jusqu'à  terre ,  et  qui  tourne  en  remuant  la  queue  et  faisant 
des  courbettes.  »  Goethe  les  a  en  aversion  et  met  son  Méphistophélès  dans  le 
ventre  d'un  barbet.  A  ce  point  de  vue,  la  rencontre  n'est-elle  pas  curieuse? 
Si  par  hasard  on  a  quelques  inquiétudes  sur  ce  fils  de  famille  en  veste  de 
velours,  en  perruque  frisée,  qui  boit  le  vin  de  Chypre  dans  des  coupes  (Tor, 
sème  les  billets  de  banque  chez  les  courtisanes  et  finit  par  se  ruiner  au 
jeu  sur  un  air  de  Meyerbeer,  puis,  dans  son  désespoir,  évoque  Lucifer  selon 
d'infaillibles  formules  écrites  en  lettres  rouges  sur  un  parchemin  noir,  et  se 
donne  à  lui  pour  arranger  ses  affaires;  si  par  hasard  on  s'informe  de  ce  bel 
étudiant  qui,  sous  les  traits  de  M.  Mazillier,  fascine  depuis  dix  ans  toutes  les 
femmes,  princesses,  bourgeoises,  comédiennes  et  paysannes,  nous  dirons 
qu'on  le  trouvera  dans  le  ballet  nouveau.  C'est  bien  lui,  nous  avons  reconnu 
l'appartement  où  s'élucubrent  d'ordinaire  les  conjurations,  cette  antique  salle 
ténébreuse  aux  fenêtres  en  ogives,  aux  murs  bariolés  de  toute  sorte  d'images 
fantastiques,  où  le  diable  ne  manque  jamais  d'être  représenté  dans  l'appareil 
sous  lequel  il  va  se  produire,  et  tenant  à  la  main  une  énorme  pancarte  où  se 
lit  quelque  devise  sacramentelle  :  Sois  à  moi ,  à  toi  toutes  les  pompes  de  la 
terre,  par  exemple,  tout  cela  pour  la  plus  grande  intelligence  du  drame  qui 
se  joue.  Nous  avons  reconnu  aussi  le  fumeux  grimoire  qu'on  épèle  avec  des 
gestes  forcenés,  en  ayant  l'air  de  battre  la  mesure  aux  infortunés  musiciens 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  157 

de  Torchestre,  qui  soufflent  à  s^époumonner  dans  la  gueule  béante  des  trom- 
bones et  des  ophycléides.  Seulement  le  vieux  bouquin  à  exorcismes  nous  a 
paru  un  peu  usé;  depuis  Robert-le-Diable,  il  a  passé  par  tant  de  mains  avant 
d'arriver  au  jeune  comte  Frédéric  ;  l'administration  fera  bien  de  s'en  procurer 
un  neuf.  — Une  fois  la  banalité  d'un  pareil  sujet  admise,  on  ne  peut  s'empé- 
cher  d'applaudir  à  la  manière  vraiment  ingénieuse  dont  certaines  parties  de 
l'ouvrage  sont  traitées.  Il  y  a  surtout,  au  second  acte,  une  scène  d'un  effet 
excellent,  et  qui  figurerait  à  merveille  dans  une  comédie. 

Le  comte  Frédéric,  amoureux  d'une  paysanne,  est  au  moment  de  l'épouser, 
lorsque  survient  la  Phœbé,  son  ancienne  maîtresse,  qui ,  pour  se  débarrasser 
de  sa  rivale,  paie  à  prix  d'or  les  ser\ices  d'un  pirate  qui  se  charge  d'enlever  la 
jeune  fille.  Lilia  sort  pour  venir  faire  sa  prière  au  pied  d'une  petite  croix ,  et 
comme  elle  est  encore  agenouillée,  on  l'entoure,  on  l'entraîne,  on  l'embarque. 
Mais  tout  n'est  pas  dit;  Urielle,  qui  vient  d'assister  à  la  scène,  imagine  de  faire 
enlever  la  Phœbé  à  son  tour.  Lorsqu'il  s'agit  de  se  passer  quelque  fantaisie, 
les  gens  de  l'enfer  ne  marc^handent  pas,  l'or  ne  leur  coûte  guère,  on  le  sait; 
la  diablotine  paie  double,  et,  délivrée  du  même  coup  des  deux  femmes  qui  lui 
disputaient  le  cœur  du  jeune  comte,  reste  seule  maîtresse  du  terrain.  On  ne 
saurait  dire  tout  ce  qu'il  y  a  d'esprit  et  de  mouvement  dans  cette  scène ,  bien 
jouée  du  reste  par  M"'  Pauline  Leroux,  M"*  Noblet,  et  Simon. La  malice 
égrillarde  du  petit  diable,  la  jalousie  de  la  belle  courtisanne  délaissée,  la 
rapacité  grossière  du  bandit,  tout  cela  est  bien  exprimé,  grâce  à  la  pétulance 
de  M"'  Leroux,  à  la  tenue  si  distinguée  de  M"'  Noblet  et  à  la  verve  bouillante 
de  Simon.  Il  vous  semble  que  vous  assistez  à  l'e.xécution  d'un  de  ces  admi- 
rables morceaux  de  la  bonne  école  italienne,  d'un  trio  de  Païsiello  ou  de 
Cimarosa  où  chacun  fait  sa  partie  en  conscience.  La  seine  du  marchand 
d'esclaves  a  son  agrément,  même  après  la  Tentation  et  la  Hévolte  au  sérail, 
et  l'on  aurait  tort  de  vouloir  s'en  plaindre,  car,  outre  qu'il  est  parfaitement 
indispensable  à  l'Opéra  que  tout  homme  ayant  des  accointances  avec  un 
diable  quelconque,  voyage  en  Orient  et  passe  en  revue  tous  les  harems ,  ce 
commerce  en  plein  vent  de  femmes  à  demi  nues  est  un  spectacle  qui  peut 
avoir  son  intérêt.  Vous  voyez  là  des  groupes  d'esclaves  plus  ou  moins  belles, 
indolemment  étendues  sur  des  nattés  et  des  coussins;  acheteurs  et  mar- 
chands vont  et  viennent,  soulevant,  à  mesure  qu'ils  passent,  les  gazes  qui 
les  voilent;  il  y  en  a  de  brunes  et  de  blondes,  de  vives  et  de  languissantes; 
celles-ci  se  reposent,  celles-là  dansent.  On  les  contemple,  on  les  mesure,  on 
les  crie  à  l'enchère  sur  une  estrade  autour  de  laquelle  viennent  s'asseoir  les 
marchands  et  les  amateurs,  les  gens  d'affaires  et  les  hommes  de  plaisir.  Parmi 
ceux-là ,  il  en  est  un  surtout  qui  fait  les  délices  de  la  salle ,  je  veux  parler  d'un 
Persan,  long,  maigre,  jaune,  épuisé,  l'homme  riche,  l'homme  important 
de  la  vente,  et  que  tous  les  marchands  accablent,  sans  qu'il  ait  l'air  d'y 
prendre  garde,  de  toute  sorte  d'obséquieuses  prévenances.  Il  arrive  dans  un 
palanquin  somptueux,  prend  place,  regarde  d'un  œil  hébété  les  femmes  qu'on 
lui  montre,  et  s'il  en  voit  une  pour  qui  ses  sens  veuillent  encore  parler,  il  puise 
l'or  à  pleines  mains  dans  un  coffre,  et  se  la  procure  sans  sourciller.  Élie  est 
excellent  dans  ce  personnage,  à  qui  M"*  Pauline  Leroux  finit  par  faire  perdre 
la  tête  dans  un  pas  vraiment  diabolique,  et  qui ,  pour  les  allures  lascives,  les 
gestes  effrénés  et  les  œillades  provocatrices,  laisse  bien  loin  derrière  lui  toutes 


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IfiS  BBVUE  MIS  VBCK  MONDES. 

kfl  preoeaMS  dit  genm  iitTcmée»  par  M''*"  Elstler.  il  faut  voir  ce  satrape  déjà 
mort  au  plaisir,  ee  dilettaote  de  la  luitini  passer  par  tous  les  degrés  de  la  sen- 
sation, de  rimpassibilîté,  de  raoéaiitissement ,  au  paroxisroe  du  désir,  de 
rœil  teme  à  roDÎI  de  feu  ;  sa  paupière  appesantie  se  soulève,  se  fixe,  s*allunie 
el  flamboie.  C'est  la  débauche  orientale  prise  sur  le  fait.  Ce  rôle  n'a  qu'une 
scène,  mais  il  est,  à  coup  sûr,  le  meilleur  de  la  pièce,  le  seul  original.-^ 
Quant  au  dénouement,  on  n'y  peut  guère  voir  qu'une  Tariante  à  celui  de 
la  Tentation  et  de  la  Sylphide.  Le  poète  nous  ramène  dans  la  fameuse 
chambre  aux  exorcisines ,  ce  qui  signifie,  dans  les  pièces  à  hccuspocus,  que 
les  choses  marchent  à  leur  fin.  Le  comte  Frédéric,  les  bras  croisés  sur  sa  poi- 
trine, rêve  à  son  bonheur,  et  contemple  avec  ravissement  sa  douce  fiancée  qui 
dit  ses  patenôtres,  agenouillée  devant  un  prie-dieu,  de  l'autre  côté  de  la  scène. 
Ëtrange  chambre  que  celle-là  !  On  y  invoque  Dieu  et  le  diable  dans  la  même 
heure ,  et  las  missels  vivent  en  paix  dans  la  bibliotlièque  avec  les  livrets  de 
sorciers.  —Survient  Urielle,  plus  amoureuse  et  plus  ardente  que  jamais;  le 
spectacle  du  bonheur  de  Frédéric  l'irrite,  la  vue  de  sa  rivale  heureuse  l'exas- 
père, elle  éclate,  elle  tempêta,  elle  menace  en  grinçant  des  dents;  Othello  n'est 
pas  plus  terrible  dans  l'alcove  de  Desdemona.  Cependant  tout  à  coup  elle  se 
trouble  et  s'arrête,  un  rayon  céleste  des<!end  d'en  haut  dans  cette  ame  de 
soufre  et  de  poix,  et  l'illumine;  la  diablesse,  revenue  «à  des  sentimens  humains, 
pardonne  aux  deux  amans,  les  unit,  comme  un  père-noble  du  Gymnase,  et, 
pour  sceller  le  sacrifice  de  sa  p<is8ion ,  brûle  à  la  chandelle  le  pacte  infernal , 
qui  prend  feu  comme  une  feuille  de  papier.  Avis  à  Beelzébuth,  qui  fera  bien 
4e  fonder  en  enter  une  pat^eierie  d'amyanthe,  car  il  est  déplorable,  pour  le 
prince  des  flammes*  et  des  salamandres,  de  voir  ses  sujettes  dévorer  les  archives 
de  son  royaume,  ni  plus  ni  moins  que  si  c'étaient  les  registres  d'un  notaire. 
Après  ce  magnifique  mouvement  d'abnégation,  Urielle  fléchit  sur  ses  jambes, 
lève  les  yeux  vers  le  ciel ,  bénit  ses  hôtes  et  rend  le  soutfle  comme  la  sylphide; 
Lilia  s'agenouille  auprès  du  cadavre  et  lui  passe  sa  croix  de  jeune  vierge  au- 
tour du  cou;  toujours  la  croix!  Frédéric  verse  des  torrens  de  larmes,  puis, 
quand  les  deux  amans  se  sont  bien  livrés  à  l'excès  de  leur  désespoir,  ils  se 
regardent ,  et ,  dans  une  pantomime  pleine  d'expression ,  se  tiennent  à  peu 
près  ce  langage  :  «  Elle  est  morte,  tout  est  fini ,  nous  n'y  pouvons  rien;  si  nous 
allious  nous  marier!  »  et  ils  partent.  Nous  voici  de  nouveau  en  eufer;  là  nous 
retrouvons  cet  excellent  M.  Montjoie  coiffé  de  cornes  d'or  à  rendre  jaloux  le 
plus  beau  bouc  du  Jardin  des  Pbntes,  paré  de  bracelets,  d'anueatix  et  de  ooli- 
liers  mystiques,  et  le  ventre  ceint  d'une  toile  d'araignée  à  paillettes  de  feu, 
qui ,  dans  la  pensée  du  costumier,  était  sans  doute  destinée  à  représenter  ces 
vapeurs  flottantes,  ces  émanations  bitiunineuses  dont  l'auge  des  ténèbres  s'en* 
vironne,  mais  qui  de  fait  ne  ressemble  qu'à  un  tablier  de  sapeur;  remarquée 
que  M.  Montjoie  en  a  déjà  le  casque,  de  sorte  que  rien  ne  manque  au  iravesr 
^ssemeot.  Sapeur  ou  diable,  M.  Montjoie  anathéniatise  du  haut  d'un  roc  son 
esclave  Urielle,  et  la  déclare  traîtresse  à  l'enfer  :  à  ce  geste,  tous  les  monstres 
tétardsde  la  2efUaUan,UinûsiUiwat  la victimetct s^apprôteutà  la  déchirer  à  belles 
griffes;  qiais  la  mignouine,  qui  n'est  jamais  à  court  d'expédiens ,  se  souvient 
de  Lilia ,  et  leiu*  montre  sa  croix  (on  sait  quel  effet  la  croix  produit  sur  les 
diables*  sur  les  diables  de  l'Qpéra  surtout);  et  tandis  que  dix  ou  quiuse  cam- 
pantes, cfiargéft  de  wfvéseoter  la  légion  des  esprits  rebelles,  s'e^crimeat  et 


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WBflflS  -^  €MO!flQ0fe.  l89 

grimacent  ^  leur  niNns ,  \'nn^  Michel  apfiiMjtt  éaitt  la  lumière,  n  mmitratit 
las  cieiK  de  son  épée,4WVK  à  la  éiablease  Vi^le  les  dienrins  de  la  gflofre. 
Un  Niable  qui  vaattoiet!  IMdée  eat  oariause  ei  vaut  bien  qifon  en  pa^le  même 
ai^jeurd'hui;  J'aamiiptîoii  fera  é{MM|ue.  €e  qtie  f  admire  sanocit ,  c'est  le 
rdie  de  l*mige  Micllel  dans  eetle  oemédie.  Le  pa«vre  aéraphin  !  comme  ses 
foDclioiis  ont  varié  depuis  la  Genèse!  Autrefois  il  expUlsati  les  démons  du 
paradis,  uDaintenaot  il  les  y  introduit.  Les  temps  changent;  hélas  !  TOpéra  le 
sait  mieux  que  personne. 

La  musique  du  Diabie  amoureux  est  de  deux  musiciens  peu  connus  du 
public,  et  qui,  bien  qu*à  des  tiu^  divera,  méritent  d*8tthrer  Pattention  des 
hommes  spéciaux.  M.  Benoit  a  écrit  le  premier  et  le  troisième  acte,  et  M.  Re- 
ber  le  second.  M.  Benott,  organiste  distingué ,  soft  du  Conservatoire,  dirige 
les  chœurs  de  TOpéra,  et,  pour  confectionner  une  fugue,  on  peut  s'en  fier 
à  lui.  Quant  à  M.  Reber,  c'est  un  jeune  homme  plein  de  courage  et  d'éner- 
gie, amoureux  de  son  art,  et  qui  depuis  long-temps  se  prépare  à  la  lutte 
par  des  études  sérieuses.  Une  symphonie  et  quelques  chœurs  détachés,  exé- 
cutés dans  un  ou  deux  oenoerts,  et  l'acte  de  ballet  qu'il  vient  de  produire, 
telles  sont  à  peu  près  toutes  les  compositions  de  M.  Reber  que  le  public  ait  été 
jusqu'ici  à  même  d'apprécier.  Les  amis  de  M.  Reber,  et  il  en  a  beaucoup,  prô- 
nent déjà  son  talent  avec  enthousiasme;  on  parle  même  de  génie.  Nous  atten- 
drons^ avant  de  le  proc/amer  maître,  que  les  chefs'd^oeuvre  soitent  de  son 
portefeuille.  On  prétend  que  M.  Reber  a  des  idées;  pourvu  que  ce  ne  soierrt 
pas  des  idées  esthétiques.  D'ailleore,  par  le  temps  qui  court,  il  faut  se  défier 
des  amis;  on  sait  ce  qu'ils  valent,  surtout  en  fait  d'art.  Que  signifient  les  anris 
en  musique?  M.  Berlioz  a  des  amis,  et  Rossini  n'en  a  pas.  M.  Benoit  et  M.  Re- 
ber ont  pris  leur  tâche  au  sérieux,  trop  au  sérieux  sans  dmite.  Dans  leur  zèle 
de  néophyte»,  ils  ont  saisi  par  les  eheveuK  cette  occasion  d'écrire  des  ouver- 
tures et  des  symphonies  pour  l'orchestre  et  pour  la  salle  de  l'Opéra ,  et  ne  se 
sont  pas  fait  faute  d'une  double  croche.  De  là  une  musique  fort  proprement 
travaillée,  quelquefois  élégante,  mais  «ouvent  diffuse  et  monotone.  Ils  ont 
traité  l'affaire  comme  s'il  se  f(h  agi  d'une  partition  en  cinq  actes  d'où  letir  re- 
nommée dépendait,  oubliant  qu'en  pareille  circonstance  un  arrangement  ingé- 
nieux est  tout  ce  qu'on  demande,  et  que  le  public  vous  tient  plus  compte  du 
motif  d'un  autre  habilement  présenté  que  de  toutes  les  prétendues  richesses 
de  votre  propre  fonds.  Une  idée  de  Rossini ,  d'Auber,  ou  d'Uérold ,  qui  sil- 
lonne l'orchestre  par  momens,  rafraîchit  l'oreille  en  même  temps  qu'elle  anime 
la  scène.  Quand  je  vais  voir  un  ballet,  ce  n'est  point  apparemment  pour  m'en- 
fouir  dans  l'orchestre;  je  veux  suivre  les  pas  des  danseuses ,  et  non  le  travail 
des  violoncelles  ou  des  clarinettes.  Jamais  vous  n'obtiendrez  d'un  musicien 
nouveau  qu'il  se  modère,  et  consente,  en  face  d'un  orchestre  prêt  à  gronder 
à  son  premier  signal ,  à  refouler  son  inspiration  qui  déborde;  ce  serait  là 
le  supplice  de  Tantale ,  et  vous  n'oseriez  pas  l'y  condamner.  Un  musicien 
d'avenir,  et  tous  les  musiciens,  jeunes  ou  vieux,  qui  n'ont  rien  produit  encore, 
en  sont  là;  uu  musicien  d'avenir  est  trop  au-dessus  d'une  pareille  tâche  pour 
ne  pas  être  au-dessous.  Vous  aurez  beau  dire ,  il  écrira  sa  grande  partition , 
sa  partition  en  cinq  actes,  il  la  fera  bon  gré  mal  gré.  Il  en  résulte  que  vous 
avez  un  ballet  sur  le  théâtre ,  et  dans  l'orchestre  un  opéra  auquel  rien  ne 
manque ,  ni  l'ouverture ,  ni  les  morceaux  d'ensemble ,  ni  les  chœurs  ;  l'ophy- 


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160  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

déide  chante  les  cavatines,  le  haut-bois  et  la  contre-basse  font  les  duos ,  et  la 
petite  flûte  concerte  avec  le  trombone.  Quand  vous  sortez,  les  oreilles  vous 
cornent.  Tout  en  croyant  ne  voir  qu'un  ballet ,  vous  avez  entendu  un  opéra. 
On  vous  a  doré  la  pilule.  En  motifs  étrangers ,  je  n*ai  guère  reconnu  qu'un 
mouvement  du  célèbre  menuet  du  Faust  de  Spohr  dans  Tacte  de  M.  Reber. 
Du  reste,  cette  danse  de  fascination  et  de  magnétisme  diabolique  est  loin  d'avoir 
à  rOpéra  l'effet  immense  qu'elle  produit  en  Allemagne.  Avec  la  meilleure 
volonté,  on  ne  saurait  se  flgurer  que  ce  diablotin  grêle  et  chétif  puisse  dominer 
sa  danseuse  au  point  de  l'étourdir  et  de  se  la  soumettre  du  regard.  Pour  com- 
prendre l'étrange  beauté  de  cette  scène,  il  faut  voir  le  Méphistophélès  alle- 
mand ,  grand ,  maigre ,  nerveux ,  serré  dans  son  justaucorps  étroit ,  le  petit 
manteau  de  velours  cramoisi  sur  l'épaule,  la  plume  de  coq  sur  l'oreille,  sa 
main  osseuse  appuyée  sur  la  tête  de  mort  qui  sert  de  pommeau  à  sa  longue 
rapière,  entraîner  aux  éclats  de  l'admirable  musique  de  Spohr  cette  jeune  fille 
écbevelée  qui  se  pâme  dans  ses  bras  et  sous  son  œil.  M"'  Pauline  Leroux  fait 
des  merveilles  dans  le  rôle  du  petit  diable,  je  doute  que  M"*"  Elssler  s'en  fût 
jamais  si  bien  tirée.  M'^'  Leroux  a  le  regard  mordant,  la  lèvre  pincée,  le 
pied  rapide;  elle  comprend  à  merveille  la  double  nature  de  son  personnage, 
la  nature  démoniaque  surtout ,  on  dirait  que  ses  mains  ont  des  griffes  :  il  y  a 
en  elle  de  la  chatte  et  du  lutin.  Ce  rôle  va  à  son  air,  à  ses  manières,  à  ses 
grâces  plus  vives  que  molles  et  vaporeuses.  Elle  est  bien  le  diablotin  de  la 
pièce,  cette  Urielle  pour  laquelle  on  a  travesti  d'une  façon  si  bouffonne  un 
des  plus  jolis  noms  de  la  légende.  Si  l'on  s'en  fût  tenu  au  roman  de  Cazotte, 
Taglioni  eût  été  plus  femme,  plus  sylphide.  A  propos  de  Taglioni,  ne  vous 
semble-t-il  pas  que  le  bonhomme  aux  prédictions  la  devinait  lorsqu'il  écrivait 
ces  lignes  il  y  a  près  d'un  siècle  :  «  L'homme  fut  un  assemblage  d'un  peu  de 
boue  et  d'eau  ;  pourquoi  une  femme  ne  serait-elle  pas  faite  de  rosée,  de  vapeurs 
terrestres  et  de  rayons  de  lumière,  des  débris  d'un  arc-en-ciel  condensé?  où  est 
le  possible?  où  est  l'impossible?  »  Mais  à  quoi  bon  parler  de  M"*" Taglioni  à 
l'occasion  de  FOpéra,  délaissé  de  ses  meilleurs  sujets?  M'*"  Taglioni  est  bien 
loin ,  et  le  Diable  amoureux  ne  la  fera  pas  oublier. 


V.  DE  Mabs. 


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ANCIENS 


POÈTES.  FRANC  Aïs. 


JOACniM  DU  BELLAY. 


n  y  a  bien  des  années  déjà  qu*à  mon  débat  littéraire,  je  me  suis 
occupé  des  poètes  du  xvi*  siècle,  et  que  je  me  suis  aventuré  avec 
Ronsard.  J'ai  souvent  regretté  depuis  qu'il  ne  m'ait  pas  été  donné  de 
perfectionner,  dans  des  éditions  successives,  ce  premier  travail ,  et 
d'y  joindre  ce  qu'en  pareille  matière  de  nouvelles  révisions  apportent 
toujours.  Pourtant,  aujourd'hui,  une  circonstance  favorable  m'y  ra- 
mène assez  directement.  Un  de  nos  amis,  imprimeur  à  Angers, 
M.  Victor  Pavie,  frère  de  l'orientaliste  voyageur,  prépare  k  ses 
frais  et  avec  un  culte  singulier  une  édition  des  vers  choisis  du  poète 
Du  Bellay,  son  compatriote.  Déjà ,  il  y  a  un  an  environ ,  on  avait 
reproduit  ici  la  Défense  et  lUtistration  de  la  Langue  française  (1). 
Ce  retour  d'attention  accordée  au  vieux  poète  angevin  m'encourage 
moi-même  à  y  revenir,  et  à  compléter  sur  lui  d'anciennes  études 

(1)  Publié  par  M.  Ackermann ,  chez  Crozet,  quai  Malaquais ,  19. 

TOME  XXIV.  —  15  OCTOBBS  1840.  11 


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i&i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

beaucoup  trop  abrégées.  Puis  aussi,  ledirai-je?  les  loisirs,  pour  moi 
tout  nouveaux ,  d*une  docte  bibliothèque  où  une  bienveillance  hono- 
rable m'a  placé,  viennent  en  aide  à  ce  retour,  et  me  remettent  en 
goût  aisément  de  l'érudition  du  xvi'  siècle.  Ces  poètes  italiens  latins 
que  Gabriel  Naudé  a  rapportés  de  son  voyage  d'Italie ,  et  que  Du 
Bellay  a  si  bien  connus  et  imitts,  sont  sous  ma  main  :  c'est  un  attrait 
de  plus  dans  ce  sujet,  plus  neirf  encore  que  vieilli,  où  ils  vont  me 
servir. 

Il  est  bon,  je  le  crois,  de  revenir  ainsi  à  une  certaine  distance  sur 
les  premiers  ouvrages  qui  nous  occupèreni,  et  de  revoir  les  mêmes 
objets  sous  deux  incinaisons  de  $oleil.*Ofi  ae  Ta  plus  dans  les  yeux, 
ce  soleil,  comme  au  brillant  matin;  on  Ta  derrière  soi,  et  il  éclaire 
plus  lucidement  l'après-midi  de  nos  pensées.  Mon  opinion  au  fond, 
sur  nos  vieux  poètes,  ne  sera  guère  différente  de  celle  d'autrefois; 
mais  je  l'exprimerai  un  peu  différemment  peut-être.  Le  premier  coup 
d'œil  que  la  jeunesse  lance  en  entrant  sur  les  choses  est  décisif  d'or- 
dinaire, et  le  peu  d'originalité'^u'on  est  destiné  à  avoir  dans  sa  vie 
intellectuelle  s'y  trouve  d'emblée  tout  empreint  Mais  ce  coup  d'œil 
rapide  a  aussi  du  tranchant.  En  se  jetant  d'un  bond  sur  ses  armes, 
comme  Achille,  on  s'y  blesse  quelquefois.  Il  y  a  à  revenir  ensuite  sur 
les  limites  et  la  saillie  exagérée  des  aperçus.  Ainsi,  dans  ce  sujet  du 
XVI'  siècle,  si  j'ai  paru  sonner  d'abord  de  la  trompette  héroïque,  je 
n'aurai  pas  maintenant  de  peine  à  passer  au  ton  plus  rappaisé  du 
sertno  pedestris.  J'ai  traité  Ronsard  plus  au  grave,  je  prendrai  plus 
familièrement  le  doux-coulant  Du.  Bellay. 

Cela  nous  sera  d'autant  plus  facile  avec  lui,  que  soa  genre  de 
talent  et  son  caractère  y  prêtent.  Son  rôle,  qui  le  fait  venir  le  premier 
après  Ronsard ,  fut  beaucoup  moins  tendu  et  vmvns  ambitieux.  Au 
second  rang  dans  une  entreprise  hasardée,  il  se  trouva  par  là  mënae 
moins  compromis  dans  la  déroute.  Le  Mélanchton,  le  Nicole,  le 
Gerbet,  dans  cet  essai  de  réforme  et  cette  controverse  poétique  do  la 
pléiade,  ce,fut  Joachim  Du  Bellay. 

Le  bon  Guillaume  CoUetet,  dans  sa  vie  manuscrite  (1)  de  Du  Bel- 
lay, a  très  bien  senti  cette  situation  particulière  du  poète  angevia, 
qui  lui  faisait  troiàver  grâce  auprès  d'une  postérité  déjà  sévère.  Il  le 
compare  en  commençai^t  à  Janus,  dont  un  visage  regardait  le  siècle 
passé  et  l'autre  le  siècle  à  venir,  «  c'est-à-dire^  ajoute-4-îl,  qu'aj^ès 
avoir  fait  l'un  des  plus  grands  ornemens  de  son  siècle,  il  Gui  encore 

(1)  Bibliolbèque  do  Loune. 


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ANCIfiNS  POÈTES  FRANÇAIS.  163 

les  délices  du  DÔire.  Et  c*est  une  chose  étrange  que  de  toute  cette 
fameuse  pléiade  d^excellens  esprits  qui  parurent  sous  le  règne  du  roi 
Henri  second ,  je  ne  vois  que  celui-ci  qui  ait  conservé  sa  réputation 
toute  pure  et  tout  entière  :  car  ceux-là  même  qui,  par  un  certain 
dégoût  des  bonnes  choses  et  par  un  excès  de  délicatesse,  ne  sauroient 
souffrir  les  nobles  hardiesses  de  Ronsard ,  témoignent  que  celles  de 
Do  Bellay  leur  sont  beaucoup  plus  supportables,  et  qu*il  revient 
mieux  à  leur  façon  d'écrire  et  à  celle  de  notre  temps.  »  Sans  aller  si 
loin ,  notre  impression  est  la  même.  Et  non-seulement  par  ses  œuvres, 
mais  aussi  par  sa  destinée,  Du  Bellay  nous  semble  offrir  et  résumer 
dans  sa  modération  Timage  parfaite  et  en  quelque  sorte  douloureuse 
d'une  école  qui  a  si  peu  vécu. 

U  naquit  au  bourg  de  Lire,  dans  les  Manges,  à  douze  lieues  d'An- 
gers, vers  1525.  Cette  date  a  été  discutée.  Ronsard  était  né  le  11  sep- 
tembre 152&-,  et  Du  Bellay  a  dit  dans  un  sonnet  des  Regrets  : 

Tu  me  croiras ,  Ronsard ,  bien  que  tu  sois  plus  sage , 
Et  quelque  peu  encor,  ce  crois-je ,  plus  âgé. 

En  supposant  donc  Joachîm  né  après  septembre  1521,  comme  d'ail- 
leurs on  sait  positivement  qu'il  mourut  le  1*' janvier  1560,  il  n'a  vécu 
que  trente-cinq  ans(l).  La  famille  de  Du  Bellay  était  ancienne,  et 
surtout  d'une  grande  illustration  historique  récente,  grâce  à  la  branche 
d'où  sortaient  les  deux  frères,  M.  de  Langey  et  le  cardinal  Du  Bellay, 
si  célèbres  par  les  armes,  les  négociations  et  les  lettres  sous  Fran- 
çois P^  (2).  M.  de  I^ngey  mourut  en  15^3,  avant  que  Joachim  entrAt 
4ans  le  monde,  et  le  cardinal,  qui  était  souvent  à  Rome,  et  qui  y 
séjourna  même  habituellement  depuis  la  mort  de  François  P^  ne 
paraît  avoir  connu  que  plus  tard  son  jeune  cousin.  Celui-ci  passa  une 
enfance  et  une  jeunesse  pénibles;  malgré  son  illustre  parentage,  il 

(t)  Pourtant ,  au  racuafi  IiI)d  intitulé  :  Joaehimi  Bellaii  andini  Pœmatum  Libri 
quatuor  (  Parisiis  ),  1558 ,  dMifi  une  épîgramme  à  son  ami  Gordes  (  f.  S0«  Do  Bellay, 
déplorant  ses  cheveux  déjà  blancs  et  sa  vieillesse  anticipée,  a  dit  : 

Et  faciunt  septem  lustra  peracta  S;.'nem. 

W  aurait  donc  eu  trente-cinq  ans  accomplis  en  1558.  Mais  la  nécessité  du  vers  Taura 
ici  emporté  sur  l'exacte  chronologie,  et  Du  Bellay  aura  Cait  comme  Béranger,  qui, 
dans  sa  chanson  du  TailUur  et  de  la  Féê,  s*est  vieilli  d'un  an  pu  deux  pour  la  rime. 

(2)  Martin  Bn  Bellay,  frère  de  M.  de  Langey  et  du  cardinal ,  personnage  dislingné 
a«s6i,  mais  alors  moias  coosidérable  qu'eux ,  est  aujourd'hui  leur  égal  en  nom  po«r 
avoir  continué  et  suppléé  les  Ménutirês  de  M.  de  Lanfegr. 

11. 


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VA  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

eut  à  souffrir  avant  de  se  faire  jour.  Né  simple  gentilhomme,  on  se 
tromperait  en  le  faisant  quelque  chose  de  plus; 

Si  ne  suis-je  seigneur,  prince,  marquis  ou  comte, 

ti-tnl  pu  dire  dans  un  sonnet  à  un  ami.  Lui-même,  dans  une  belle 
élégie  latine  adressée  à  Jean  de  Horel  d*£mbrun,  son  Pylade^  et 
écrite  dans  les  derniers  temps  de  sa  vie  (1559) ,  il  nous  récapitule 
toutes  ses  vicissitudes  de  fortune  et  ses  malheurs  :  cette  élégie,  d*un 
ton  élevé  et  intime ,  représente  comme  son  testament  (1).  On  l'y  voit 
dès  Tenfance  animé  d'une  noble  éiàulation  par  ces  grands  exemples 
domestiques,  mais  un  peu  lointains,  la  gloire  de  M.  de  Langey  et  le 
lustre  poétique  et  politique  du  cardinal  ;  c'étaient  là  pour  lui  des 
trophées  de  Miltiade,  et  qui  l'empêchaient  de  dormir.  Mais  si  jeune  « 
orphelin  de  père  et  de  mère,  tombé  sous  la  tutelle  assez  ingrate  d'un 
frère  aîné,  il  fut  long-temps  à  manquer  de  cette  culture,  de  cette 
rosée  fécondante  que  son  génie  implorait.  Son  frère  mourut;  lui- 
même  atteignait  rage  d'homme;  mais  de  nouveaux  soins  l'assaillirent. 
De  pupille,  le  voilà  à  son  tour  devenu  tuteur  de  son  neveu,  du  flls  de 
son  frère;  le  fardeau  de  la  maison ,  la  gestion  d'affaires  embrouil- 
lées, des  procès  à  soutenir,  l'enchaînèrent  encore  et  achevèrent  de 
l'éprouver  : 

Hoc  ludo ,  bis  studiîs  primes  transegimus  annos  : 
Haec  sunt  militiœ  pulchra  elementa  meœ. 

A  ce  propos  de  procès  et  de  tutelle,  de  tout  ce  souci  positif  si  mal- 
séant à  un  poète ,  le  bon  CoUetet  ne  peut  s'empêcher  d'observer  com- 
bien le  grand  cardinal  de  Richelieu  fut  sage ,  d'avoir,  en  établissant 
l'Académie  française,  obtenu  du  roi  Louis  XIII  des  lettres  d'exemp- 
tion de  tutelle  et  de  curatelle  pour  tant  de  beaux  esprits  présens  et 
futurs,  aGn  qu'ils  ne  courussent  risque,  par  des  soins  si  bas,  d'être 
détournés  de  la  vie  contemplative  du  Dictionnaire  et  de  leur  fauteuil 
au  Parnasse.  Le  fait  est  que  le  pauvre  Du  Bellay  faillit  y  succomber. 
Sa  santé  s'y  altéra  pour  ne  jamais  s'en  relever  complètement;  deux 
années  entières  la  maladie  le  retint  dans  la  chambre  :  c'est  alors  que 
l'étude  le  consola.  U  lut  pour  la  première  fois,  il  déchiffra  comme  il 

(1)  On  la  trouve  dans  le  recueil  qui  a  pour  titre  :  Joaehimi  Bellaii  andiniPoetœ 
€Îarissimi  Xenia  seu  iUvstriumquorumdam  Naminum  AUusiones  (Parisiis)»  15<(9, 
in-40.  Je  ne  sais  pourquoi  elle  a  été  omise  dans  le  recueil,  d*ailleurs  complet,  des 
vers  lalins  de  Du  Bellay,  qui  fiait  partie  du  Delieiœ  Poetarum  GaUarum  (1609) , 
publié  par  Gruter  sous  le  pseudonyme  de  Rinutius  Ghenis. 


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ANCIENS  POiTES  FRANÇAIS.  165 

put  les  poètes  latins  et  grecs  ;  il  comprit  qu'il  les  pouvait  imiter.  Mais 
les  imiter  dans  leur  idiome  même,  comme  tAchaient  de  faire  les  éro- 
dits,  lui  parut  chose  impossible;  la  partie  de  son  Age  la  plus  propre 
à  rétade  était  déjà  écoulée.  Pourquoi  ne  pas  les  imiter  en  français? 
se  dit-il.  La  nécessité  et  Tinstinct  naturel  s'accordèrent  à  Ty  pousser. 

C'est  ici  que  se  place  sa  première  relation  avec  Ronsard;  ils  étaient 
un  peu  parens  ou  alliés;  Ronsard  avait  même  été,  un  moment,  atta- 
ché à  M.  de  Langey  dans  le  Piémont.  Du  Bellay,  à  ce  qu'on  raconte, 
était  allé ,  sur  le  conseil  de  ses  anus,  étudier  le  droit  à  Poitiers  «  pour 
parvenir  dans* les  emplois  publics,  à  l'exemple  de  ses  ancêtres,  qui 
s'étaient  avancés  à  la  cour  par  les  armes  ou  les  saints  canons.  »  Il 
est  à  croire  que  le  cardinal,  qui  venait  de  se  retirer  à  Rome  depuis 
la  mort  de  François  I*'  (1547) ,  était  pour  quelque  chose  dans  cette 
détermination  de  son  jeune  parent,  et  qu'il  lui  avait  fait  dire  de  se 
mettre  en  état  de  le  rejoindre.  Du  Bellay  avait  alors  l'épée,  mais  n'y 
tenait  guère,  et  le  droit  menait  à  l'église.  Quoi  qu'il  en  soit.  Du 
Bellay  était  en  train ,  assure-t-on ,  de  devenir  un  grand  jurisconsulte, 
lorsqu'un  jour,  vers  1518,  s'en  revenant  de  Poitiers,  il  rencontra 
dans  une  hôtellerie  Ronsard ,  qui  retournait  de  son  côté  à  Paris.  Ils  se 
connurent  et  se  lièrent  à  l'instant.  Ronsard  n'était  pas  encore  célèbre; 
il  achevait  alors  ce  rude  et  docte  noviciat  de  sept  années  auquel  il 
s'était  soumis  sous  la  conduite  de  Jean  Dorât,  de  concert  avec  Jean- 
Antoine  de  Baïf ,  Reroi  Belleau  et  quelques  autres.  Du  Bellay,  arrivé 
on  peu  plus  tard,  voulut  en  être;  les  idées  de  poésie,  qu'il  nourris- 
sait en  solitaire  depuis  deux  ou  trois  années,  mûrirent  vite,  grâce  à 
cette  rencontre.  Il  était  ardent,  il  était  retardé  et  pressé,  il  devança 
même  Ronsard. 

Le  premier  recueil  des  poésies  de  Du  Bellay,  dédié  à  la  princesse 
Marguerite,  sœur  de  Henri  II,  est  daté  d'octobre  15&9.  Sa  Défense 
et  Illustration  de  la  langue  française ,  dédiée  au  cardinal  Du  Bellay, 
est  datée  de  février  1549;  mais,  comme  l'année  ne  commençait  alors 
qu'à  Pâques,  il  faut  lire  février  1550.  En6n  son  Olive  parut  vers  la 
fin  de  cette  même  année  1550  ou  au  commencement  de  la  suivante, 
à  peu  près  en  même  temps  que  les  premières  poésies  de  Ronsard, 
lequel  pourtant  demeura  le  promoteur  et  le  chef  reconnu  de  l'entre- 
prise :  Du  Bellay  n'en  fut  que  le  premier  lieutenant. 

Le  premier  recueil  de  Du  Bellay,  si  précipitamment  publié  en  1549, 
&illit  ruiner  son  amitié  avec  Ronsard,  et  l'a  fait  accuser  d'avoir 
dérobé  son  anu.  Le  détail  de  cette  petite  querelle  intestine  est  resté 
iissez  obscur.  Bayle,  d'après  Claude  Binet,  nous  dit  dans  son  article 


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166  BBYm  IIB9  DSlTf  MOHOÈA. 

llofisard  dd  DieiianniHtîp  :  «  fl  plaMa  contre  Joachim  Du  Bellay  pMr 
recouvrer  «(uelqties  odes  qa'on  lui  détenoît  et  qu'on  lui  atoit  déro- 
bées adroitement.  »  Et  le  moqueur  ajoute  en  note,  se  donnant  plus 
libre  carrière  :  «  Voilà  un  procès  fort  singulier;  je  ne  doute  pas  4tfe 
Ronsard  ne  s'y  échauffât  autant  que  d'autres  feroient  pour  recouvfi$r 
l'héritage  de  leur  père.  Son  hi^rien  manie  cela  doucement,  fl  craint 
de  blesser  le  demandeur  et  le  dc^^fendeuf  :  ce  dernier  soutenoit  devant 
les  juges  le  personnage  le  plus  odieux,  mais  l'autre  ne  laissoît  pas  de 
leur  apprêter  un  peu  à  rire.  »  Colletet  nous  raconte  la  même  hîsto>- 
riette  plus  au  sérieux,  en  reproduisant  à  peu  près  les  termes  de  Claude 
Binet  et  en  homme  qui  marche  sur  des  charbons  ardens  :  «  Comnote 
le  bruit  s'épandoit  déjà  partout  de  quatre  livres  d'odes  que  Ronsafd 
promettoit  à  la  façon  de  Pindnre  et  d'Horace,..*  Du  Bellay ^  itito 
d'émulation  jalouse,  voulut  s'essayer  à  en  composer  quelques->-mtes 
sur  le  modèle  de  celles-là,  et  trouvant  moyen  de  les  tirer  du  cabinet 
de  l'auteur  à  son  insu  et  de  les  voir,  il  en  composa  de  pareilles  et  les 
fit  courir  pour  prévenir  la  réputation  de  Ronsard  ;  et ,  y  ajoutant 
quelques  sonnets,  il  les  mit  en  lumière  l'an  15^9,  sous  le  titre  de 
Recueil  de  poésies  :  ce  qui  fit  naître  datis  l'esprit  de  notre  Ronsaird , 
sinon  une  envie  noire,  à  tout  le  moins  une  jalousie  raisonnable 
contre  Du  Bellay, /^«gii^J  à  ht  tenter  une  action  pour  le  recouvrement 
de  ses  papiers^  et,  les  ayant  ainsi  retires  par  là  voie  de  tn  justice ^ 
comme  il  étoit  généreux  au  possible  et  comme  il  avoit  de  tendres  seil- 
timens  d'amitié  pour  Du  Bellay,...  il  oublia  toutes  lés  choses  passéèi^ 
et  ils  vécurent  toujours  depuis  en  parfaite  intelligence  :  Ronsard  fM 
le  premier  à  exhorter  Du  Bellay  à  continuer  dans  l'ode.  » 

Pourtant  cette  action  en  jmtice  est  un  peu  forte  :  cju'en  Omi-^il 
croire?  Volsenon  se  trouvait  un  jour  avec  Racine  fils  cheï  Voltaire, 
qui  lisait  sa  tragédie  A^Alzire.  Racine,  qui  était  peu  grncieut,  ctUt 
reconnaître  au  passage  un  de  ses  vers,  et  il  répétait  toujours  entre 
ses  dents  et  d'un  air  de  grimace  :  «  Ce  vers-là  est  à  moi.  »  Cela  itnpu^ 
tienta  Voisenon,  qui  s'approcha  de  M.  de  Voltaire  en  hii  disant: 
«Rendez-lui  son  vers«  et  qu'il  s'en  aille»  n  Mais  ici  ce  n'était  pas  d'tîti 
vers  qu'il  s'agissait  ^  c'étaitd'une  ode,  de  plusieurs  odes  toutfentièresc 
quelle  énormité  I  Comment  toutefois  s'expliquer  que  Du  Bellay  les  ait 
prises,  ou  qu'il  ne  les  ait  rendues  que  contHaihtT 

Cette  anecdote  m'a  toujours  paru  suspecte  :  ce  serait  un  viMn*tt*ait 
au  début  de  carrière  de  Du  Bellay  qui  n'en  eut  jmnais  par  la  suite  à 
se  reprocher;  ce  serait  la  seule  taché  de  sa  vie«  Je  sens  le  besohi  et 
in'eu  rendre  compte^  et  toici  comment  je  tti'iniagine  simplement 


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fm  à*4mM  vive;  Da  BeU»;  surtout,  490^  sa  p^^inv^l^  Serveur^ 
v^mlMt  râparer  le»  aimé^^i^idi^?^  il  brûlait  d'epuoMif  Im  tcMigne,  la 
paé#îe  iF(M»çai«e,  2t  4'y  9iar<)uer  gon  hoo».  Rod88^4,  pkis  irave. 
mieux  préparé  et  au  terme  de  sa  longue  étude ,  se  montrsût  ausaî 
imm^  praî^«  A  ce  collège  de  Cqqueret,  où  Pu  WAaj  n'é^m\  peut- 
Atfopa»  tottl^-^fait  d'abord  sur  le  même  pied  d'iutîwilé  que  les  au-r 
tm^,  0^  perlait  défi  projets  futurs ,  des  prochaines  audaces;  Pu  PeUay 
lî^it  ses  premiers  soimets;  mais,  dès  qu*il  s'agissaÂt  de  Tode,  Roi^ 
swr4^  dont  c'était  le  domaine  propre ,  ne  s'expliquait  qu'avec  mystère 
et  110  90  déboutoonait  pas;  il  avait  ses  plana  d'ode  pindarique,  ses 
seereti  à  lui,  il  élaborait  l'œuvre ,  il  disait  À  ses  amis  avides  :  Atiendez 
H  %çm  verrez.  Or,  comme  je  le  suppose.  Du  Bellay i  impatienté  de 
cette  réserve  d'oraicle  et  voulant  rompre  au  ptus  vite  la  g(ace  près  du 
pilblîc,  u'y  put  tenir,  et  il  déroba  un  jour  du  tiroir  le  précieux  cahier 
sîl^lUa,  non  pas  pour  copier  et  s'approprierauc^neod6(rieu  de  pareil), 
qjiais  pour  en  surprendre  la  forme,  le  patrm;  et,  une  fois  informé, 
il  alla  de  l'avant.  Pure  espièglerie,  on  le  voit,  d'écolier  et  de  cama- 
rade, Honsard  s'en  fâcha  d'abord  :  il  prit  la  chose  au  soleunel,  dans 
le  4yle  du  genre,  et  voulut  plaider;  puis  il  en  rit.  Ils  restèrent  tous 
4e(M^  trop  étroitement,  trop  teodremeut  unis  depuis,  la  mort  de  l'un 
ipspi^a  à  l'autre  de  trop  vrais  accens,  et  cette  mémoire  pleurée  lui 
qpapr^ua  avec  les  années  une  vénération  trop  chère,  pour  qu'on  puisse 
supposer  qu'il  y  ait  jamais  eu  une  mauvaise  action  entre  eui^  (1). 

Ceci  bien  expliqué,  il  y  a  pour  nous  à  apprécier  ces  premières 
œuvres  de  Du  Bellay  publiées  en  si  peu  de  temps ,  presque  dans  le 
seul  espace  d'une  année,  et  qui  marquèrent  avec  éclat  son  entrée 
dans  la  carrière.  Un  assez  long  intervalle  de  silence  suivit,  durant 
lequel  sa  seconde  manière  se  prépara  ;  car,  dès  l'année  1550,  ou  1551 
au  plus  tard,  et  probablement  pendant  que  ses  amis  de  Paris  va- 
quaient à  l'impression  de  son  Olive,  il  partait  pour  Rome  et  s'y  atta- 
chait au  <!:ardinal  son  parent,  pour  n'en  plus  revenir  que  quatre  ans 

(1)  Et  si  cela  avait  été.  Du  Bellay  aurait-il  pu,  dans  V Hymne  de  la  Surdité^ 
adressée  à  Ronsard,  s'écrier  en  pariant  au  cœur  de  son  ami  : 

Tout  ce  que  j'ai  de  bon,  tout  ce  qu  un  moi  je  prise, 
C'est  d'être ,  comme  toi ,  tant  fraude  et  tant  feintite. 
D'être  bor\  compagnon,  d^itre  à  la  bonne  foi, 
Mtf  d'être,  mon  ^Qpsard ,  ()emi-sour^  coo^me  (p^? 

IfoQS  reviendrons  aillears  sof  oèUê  sutéitè^. 


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168  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

après,  en  1555  (1).  Sa  carrière  littéraire  fat  comme  coupée  en  deux 
par  ce  voyage  et  par  cette  longae  absence;  sa  santé  s'y  usa;  mais 
nous  verrons  peut-être,  malgré  les  plaintes  qu'il  exhale,  et  dans  la 
douceur  dé  ces  plaintes  même,  que  son  talent  et  son  esprit  y  ga- 
gnèrent. 

Le  premier  recueil,  de  15&9,  se  ressent  de  la  rudesse  du  premier 
effort,  et  me  semble,  en  quelque  sorte,  encore  tout  récent  de  l'en- 
clume. Jean  Proust  Angevin  crut  devoir  y  joindre  une  explication  des 
passages  poétiques  les  plus  dirOclles,  et  ce  n'était  pas  superflu.  La 
première  pièce  y  a  pour  titre  :  Pro.*phonématique  au  roi  très  chrétien 
Henri  IL  Du  Bellay,  d'ailleurs ,  s'est  sagement  gardé  du  pindarique 
à  proprement  parler,  et,  malgré  le  patron  dérobé  à  son  ami ,  la  forme 
lyrique  qu'il  aflecte  n'est  que  Thoratienne.  Dans  un  Chani  triomphal 
sur  le  voyage  du  roi  à  Boulogne  en  août  1549,  il  trouvait  moyen  d'in- 
troduire et  de  préconiser  le  nom  de  Ronsard;  preuve  qu'il  ne  voulait 
en  rien  le  déprimer.  Une  ode  flatteuse  au  vieux  poète  Mellin  de 
Saint-Gelais  témoignait  d'avance  de  la  modération  de  Du  Bellay  et 
tendait  à  fléchir  le  chef  de  l'ancienne  école  en  faveur  des  survenans. 
Je  ne  remarque  dans  ce  premier  recueil  que  deux  odes  véritablement 
belles.  L'une  à  Madame  Marguerite  sur  ce  qu'il  faut  écrire  en  sa  langue 
exprime  déjà  les  idées  que  Du  Bellay  reprendra  et  développera  dans 
son  Illustration;  il  y  dénombre  les  quatre  grands  poètes  anciens , 
Homère  et  Pindare, Virgile  et  Horace ,  et  désespère  d'imiter  les  vieux 
en  leur  langue  : 

Princesse ,  je  ne  veux  point  suivre 
D'une  telle  mer  les  dangers. 
Aimant  mieux  entre  les  miens  vivre 
Que  mourir  chez  les  étrangers. 

Mieux  vaut  que  les  siens  on  précède , 
Le  nom  d'Achille  poursuivant. 
Que  d^étre  ailleurs  un  Diomède, 
Voire  un  Tbersite  bien  souvent. 

Quel  siècle  éteindra  ta  mémoire, 
O  Boccac€  ?  et  quels  durs  hivers 
Pourront  jamais  sécher  la  gloire , 
Pétrarque,  de  tes  lauriers  verts?... 

(1)  Les  biographes  de  Du  Bellay  ont  en  général  Tait  son  séjour  en  Italie  un  peu 
plus  court  qu'il  ne  le  fut  réellement  :  on  lit  dans  le  CLXVI«  sonnet  de  ses  Regrets 
que  son  absence,  son  enfer,  a  duré  quatre  an$  et  davantage. 


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ANCIENS  POÈTES  FRANÇAIS.  109 

VoOà,  ce  me  semble,  des  accens  qui  montent  et  auxquels  on  n'était 
pas  jusqu'alors  accoutumé.  L'autre  ode,  également  belle  pour  le 
temps ,  est  adressée  au  seigneur  Bouju  et  s'inspire  du  Quem  tu  Melr- 
pomene  semei  d'Horace  :  ce  sont  les  conditions  et  les  goûts  du  vrai 
poète,  qui  ne  suit  ni  l'ambitieuse  faveur  des  cours  ni  la  tourbe  insensée 
des  villes ,  qui  ne  recherche  ni  les  riches  cmtrées  d'outre-mer  ni  les 
«olyséessupèVbes, 

Mais  bien  les  fontaines  vives 
Mères  des  petits  ruisseaux 
Autour  de  leurs  vertes  rives 
EDCOurtinés  d'arbrisseaux. . . 

Et  encore,  toujours  parlant  du  poète  : 

Il  tarde  le  cours  des  ondes , 
Il  donne  oreilles  aux  bois , 
Et  les  cavernes  profondes 
Fait  recbanter  sous  sa  voix. 

Du  Bellay,  on  le  sent ,  se  ressaisit  de  ces  antiques  douceurs  en  esprit 
pénétré,  et,  revenant  vers  la  fin  à  Madame  Marguerite,  il  dit  volon- 
tiers de  cette  princesse  ce  qu'Horace  appliquait  à  la  muse  : 

Quod  spiro  et  placeo  (si  placeo)  tuum  est. 

Cette  vénération ,  ce  culte  de  Du  Bellay  pour  Madame  Marguerite 
sort  des  termes  de  convention  et  prit  avec  les  années  un  touchant  ca- 
ractère. Dans  les  derniers  sonnets  de  ses  RegreUy  publiés  à  la  fin  de  sa 
vie  (1559),  il  dédie  à  cette  princesse,  avec  une  émotion  sincère,  le 
plus  pur  de  ses  pensées  et  de  ses  affections.  Il  convient  que  d'abord 
II  n'avait  fait  que  l'admirer  sans  assez  l'apprécier  et  la  connaître,  mais 
que  depuis  qu'il  a  vu  de  près  d'Italie,  le  Tibre  et  tous  ces  grands 
dieux  que  F  ignorance  adore  ^  et  qu'il  les  a  vus 

Ignorans,  vicieux  et  méchans  à  leavi, 

«a  pi;jncesse  lui  est  apparue ,  au  retour,  dans  tout  son  prix  et  dans  sa 
Tertu  : 

Alors  je  m'aperçus  qu'ignorant  son  mérite , 
Tavois,  sans  la  connoltre,  admiré  Marguerite, 
Comme,  sans  les  connoître,  on  admire  les  cieux. 

Et  ce  sentiment,  il  l'a  mieux  exprimé  que  dans  des  rimes.  En  une 
lettre  datée  de  trois  mois  avant  sa  mort  (5  octobre  1559)^  déplorant 


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^1^  MVtte  DES  DeU3t  rifOi^Ws^ 

le trét)^  (te  Her^rt  It ,  fl  tie  dépl<!>re  pas vn<yins  le  prochtfiâ  éépardemeM 
de  sa  DàMie  qtii,  devei^ue  dndiêsse  de  Savoie,  s'en  «tlaft  dans  les 
états  ^  son  hiMi  :  <(  Je  ne  puis ,  écrit^l ,  continner  ptas  longuemetft 
(3è  ptH)^os  ^sfnSlai%és,  Je  dis  les  plus  vraies  larmes  (}ae  je  pletutti 
jafiitfis...  >i  ïtt  <jèh  encote,  Dti  Bellay  me  sembJe  accompUf  l'imaf^ 
parfaite,  le  ju^e  emblème  d'une  école  qui  a  si  peu  vécu  et  tpxi  tî*ei!ft 
qu'un  instant.  Il  brille  avec  Henri  II ,  le  voit  mourir  et  tneiitt.  Il  cfiantè 
sous  un  regard  de  Madame  Marguerite,  et,  quand  eUe  part  pour  la 
Savoie,  il  meurt.  A  cette  heure-là,  en  effet,  l'astre  avait  rempli  son 
éclat  ;  l'école  véritable,  en  ce  qu'elle  avait  d'original  et  de  vif,  était  finie. 

La  Défense  et  Illustration  de  la  Langue  françoise^  qui  suivit  de 
peu  de  mois  son  premier  recueil,  peut  se  dire  encore  la  plus  sûre 
gloire  ile  Du  Bellay,  et  son  titre  le  plus  durable  aujourd'hui.  Ce  ne 
devait  être  d'abord  qu'une  épitre  ou  avertissement  au  lecteur^  en  tête 
de  poésies  ;  mais  la  pensée  prit  du  développement,  et  l'essor  s'en  mêla  : 
l'averUssement  devint  un  petit  volume.  J'ai  parlé  trop  longuement 
autrefois  (1)  de  cette  harangue  chaleureuse,  pour  avoir  à  y  revenir 
ici:  elle  «st  d'aiHeurs  à  relire  tout  entière.  La  prose  (chose  remar- 
qu&t]^e,  et  à  l'inverse  des  autres  langues]  a  toujours  eu  le  pas,  chez 
nous,  sur  notre  poésie.  A  côté  de  Villehardouin  et  de  ses  pages  déjà 
épiques,  nos  poèmes  chevaleresques  rimes  font  mince  figure;  Phi- 
lippe de  Cominesest  d'un  autre  ordre  que  Villon.  De  nos  jours  même, 
quand  le  souffle  poétique  moderne  s'est  réveillé,  Chateaubriand, 
dans  sa  prose  nombreuse,  a  pu  précéder  de  vingt  ans  les  preraieb 
essais  en  vers  de  l'école  qui  se  rattache  à  lui.  Au  xvi"  siècle ,  le  même 
signe  s'est  rencontré.  Du  Bellay,  le  plus  empressa  le  plus  vaHlant  des 
jeunes  poètes  et  le  porte-enseigne  de  la  bande,  veut  planter  sur  la 
tour  gauloise  de  Francus  la  bannière  de  l'ode ,  les  flammes  et  bande- 
roles du  sonnet;  que  fatt-it?  il  essaie  auparavant  deux  simples  mots 
d'explication,  pour  prévenir  de  son  dessein  et  de  celui  de  ses  jeunes 
amis;  et  ces  deux  mots  deviennent  une  harangue,  et  cette  harangue 
devient  le  plus  beau  et  le  plus  clair  de  Tœuvre.  Comme  dans  tant 
d'entreprises  (pi'on  a  vues  depuis ,  ou ,  pour  mieux  dire ,  comme  dans 
presque  toutes  les  entreprises  humaines,  c'est  l'accident,  c'est  la  pré- 
face qui  vaut  le  mieux. 

Honneur  à  lui  pourtant  d'avoir  le  premier,  chez  notis ,  compris  et 
proclamé  que  le  naturel  facile  n'est  pas  suffisant  en  poésie,  qu'il  y  a 
le  labeur  et  l'art,  qu'il  y  a  l'agonie  sacrée!  Le  premier  il  donna 

(1)  faibU^Méê  Ut  P&ésie  frmçaUe  au à^xUrn»  Siècle,  pafg.  58  et  safv. 


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AMGaHia  VOiTES  FRANÇAIS. 

VeufOfi»  »  êi  rarement  suin,  de  réiévation  ^  de  VèU^xiew»49m 
qôUqiie.  Sob  manifeste  fit  grand  éclat  et  scandale  :  ^n  poète  de  raof* 
cîeiNpe  éeole,  Cbarbes  Fontaine,  y  répondît  par  le  Quintil  koraéiam, 
dans  lequel  il  prit  à  partie  Du  Bellay  sur  ses  yen,  et  sooHgna  des 
négHgeAces,  des  répétitions,  des  iqétaphofes:  tiMl  cela  terre  à  teiye» 
nais  non  sans  justesse.  JU  critique  qui  éobaufe  ^et  la  critique  qui 
sMiNgn^  jetaient  désirs  en  présenee  et  en  at mes  autant  qu'eHes  to 
teent  depuis  à  auciin  moment. 

Dm  BeUay,  dans  une  Épitre  au  Uctmr  .^cée  en  télé  de  YQlipê^ 
leyjent  sur  ses  desseins  en  poésie;  en  répondant  à  quelques-^uies  4les 
otyeoÉioBfi  qu'on  lui  iaisail,  il  les  conitote  et  nous  £0  informe.  11 
Q'tapérait  pas  trouver  grâce  auprès  des  rhètmquewrs  françoif;  VL  ne 
ae  dissimulait  nullement  que  «  telle  nouveauté  ée  poésie,  pour  le 
oopimnicement,  seroit  trouvée  fort  étmng?  et  riyle,  )^  On-ii^i  i«pjso^ 
(A^  de  réserver  la  lecture  de  ses  écrits  à  une  çJJeeUe  iami-dwmine 
<i«s  pl«s  renommés  poètes  qu'il  avait  cités  dans  son  Nimtr(i(i(m;mm 
il  o'j^Ait  pas  préteiidu  faire,  répondeit^il,  le  catalogua  de  tous  les  aur 
tires,  il  disiîjt  de  fort  t>onne$  choses  sur  rimitatîou  des  andeus,  at  q/û 
iippeJleot  notablement  les  idées  du  poàqie  de  l'Inveutiim  per  indié 
Ghônier,  Ce  qu'il  voulait,  c'était  enrichir  notre  vulgaire  d*unfi  wmr 
iHiHe  çu  plutôt  ancienne  rsnoupeiée  poésiç  ; 

Sur  des  pensers  nouveaux  faisons  des  vers  antiques. 

fl  nousr-méme  ajoutons  ici  sur  ces  analogies  d* André  Cbénier  et  de 
Du  Bellay,  et  sur  celles  de  ce  dernier  et  d'Horace ,  que  c'est  eu  yaja 
qu'on  a  dit  des  deux  écoles  poétiques  françaises  du  xvi''  siècle  et  du 
nôtre,  qu'elles  étaient  des  écoles  de  la  forme,  et  que  les  poètes  n'y 
visaient  qu'à  l'art.  Ceux  qui  font  ces  grandes  critiques  philosophiques 
aux  poètes  ii'y  entendent  rîen  et  sont  des  boçpmes  d'un  autre  métiipr, 
d'j^i^  vxication  supérieure  proi>9biement,  mais  )^-dessus  pqcompé^ 
te^te.  C'est  presque  toujours  par  la  forme,  en  effet,  qiie  se  détermii^ 
le  poète.  On  voit  dans  une  vie  d'Horace^  publiée  pour  la  première 
fois  par  Vanderbourg,  que  Mécènes  pria  le  poète  son  ami  de  trans- 
porter dans  la  langue  latine  les  difTérentes  variétés  de  mètres  inventées 
chei  les  Grecs,  en  partie  par  Arcbiloque,  en  partie  par  Alcée  et 
Sfffh^ ,  et  qne  personne  n'avait  encore  fait  connaître  à^x  Romaiii0* 
Ainsi  sont  nées  les  odes  d'Horace  (1).  C'est  en  voulant  reproduire  uud 

(1)  Dans  VExegi  monumèntum  (  ode  XXX ,  liv.  m  ) ,  il  dit  lui-même  : 
Prinoeps  iEolium  carmen  ad  Italos 
Deduxisse  modos 


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172  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

forme  qu*il  a  saisi  et  fixé  ses  propres  seotimens.  Ainsi  à  leur  tour 
Tont  tenté  avec  plus  ou  moins  de  bonheur  Du  Bellay,  Ronsard,  et 
ensuite  André  Chénier.  Ce  n*est  pas  la  méthode  qu'il  faut  inculper; 
il  n'y  a  en  cause  que  l'exécution  et  le  degré  de  réussite  de  l'œuvre. 
Quelques  mots  encore  de  cette  préface  de  Y  Olive  sont  à  relever  en 
ce  qu'ils  dénotent  chez  Du  Bellay  une  dignité  peu  commune  aux 
gens  de  lettres  et  aux  poètes  de  son  temps  et  de  tous  les  temps.  Aux 
moqueurs  et  mauvais  plaisans  qui  espéraient  engager  la  partie  avec 
lui,  il  répond  qu'ils  doivent  chercher  autre  badin  pour  jouer  ce  rolle 
avecq'eux;  il  se  garde  bien  de  leur  prêter  collet.  Quant  à  ceux  qui 
le  détournent  charitablement  de  la  poésie  comme  futile,  il  les  re- 
mercie, et  d'un  ton  de  gentilhomme  qui  ne  sent  en  rien  son  rimeur 
entiché,  je  vous  assure.  Il  ne  s'exagère  pas  son  rôle  de  poète;  il  aime 
la  muse  par  passe-temps,  pour  elle  seule  et  pour  les  fruits  secrets 
qu'elle  lui  procure;  sa  petite  muse,  comme  il  dit,  n'est  aux  gages  de 
personne  :  elle  est  serve  tant  seulement  de  mon  plaisir.  Il  fait  donc  des 
vers  parce  qu'il  a  la  veine ,  et  que  cela  lui  plait  et  le  console;  mais  il 
sait  mettre  chaque  chose  à  sa  place;  dans  son  élégie  latine  à  Jean  de 
Morel  il  le  redira  :  la  médecine,  l'art  de  gouverner  les  hommes,  la 
guerre,  il  sait  au  besoin  céder  le  pas  à  ces  grands  emplois;  si  la  for-^ 
tune  les  ouvrait  devant  lui,  il  y  réussirait  peut-être;  il  est  poète 
faute  de  mieux  ;  il  est  vrai  que  ce  pis-allçr  le  charme,  et  que,  si  l'on 
vient  impertinemment  l'y  relancer,  il  ne  se  laissera  pas  faire.  A  mes- 
sieurs les  courtisans  qui  disent  que  les  poètes  sont  fous ,  il  avoue  de 
bonne  grâce  que  c'est  vérité  : 

r^ous  sommes  fous  en  vers ,  et  vous  Têtes  en  prose  : 
Ceit  le  seul  différent  qu*est  entre  vous  et  nous  (1). 

Les  cent  quinze  sonnets  qui  composent  YOlive  laissent  beaucoup 
à  désirer  tout  en  épuisant  à  satiété  les  mômes  images.  Olive  est  une 
beauté  que  Du  Bellay  célèbre  comme  Pétrarque  célébra  Laure;  après 
le  laurier  d'Apollon,  c'est  le  tour  de  Y  olivier  de  Pallas  : 

Phœbus  amat  laurum ,  glaucam  sua  Pallas  oHvam  : 
Ille  suum  vatem ,  née  minus  ista  suum , 

lui  disait  Dorât.  Ce  jeu  de  mot  sur  l'olive  et  l'olivier  se  reproduit  per- 
pétuellement dans  cette  suite  de  sonnets;  à  côté  de  Pallas,  l'arche 
même  et  Noë  ne  sont  oubliés  : 

(1)  Regrets,  sonnet  CXLI. 


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ANCIENS  POÈTES  FRANÇAIS.  173^ 

Sacré  rameau  de  céleste  présage, 
Rameau  par  qui  la  colombe  envoyée 
Au  demeurant  de  la  terre  noyée 
Porta  jadis  un  si  joyeux  message... 

CoUetet  nous  apprend  le  vrai  nom  de  la  demoiselle  ainsi  célébrée;  ir 
le  tient  de  bonne  tradition,  assure-t-il  :  elle  était  Parisienne  (et 
non  d*Angers,  comme  Goujet  Ta  dit),  et  de  la  noble  famille  des 
Violes;  d'où  par  anagramme  Olive.  Mais  cet  amour  n'était,  on  le 
pense  bien,  qu'un  prétexte,  un  argument  à  sonnets.  Du  Bellay  ne 
paraît  avoir  aimé  sérieusement  qu'une  fois,  à  Rome,  et  il  a  célébré 
l'objet,  en  vers  latins  bien  autrement  ardens,  sous  le  nom  de  Faustine. 

Avant  YOlive  on  n'avait  fait  en  France  que  deux  ou  trois  sonnets; 
je  ne  parle  pas  de  la  langue  romane  et  des  troubadours;  mais  en  fran- 
çais on  en  citait  à  peine  un  de  Marot,  un  autre  de  Mellin  de  Saint- 
Gelais.  Du  Bellay  est  incontestablement  le  premier  qui  fit  fleurir  le 
geoie  et  qui  greffa  la  bouture  florentine  sur  le  cbène  gaulois. 

Dans  YOlive,  l'entrelacement  des  rimes  masculines  et  féminines 
n'est  pas  encore  régulièrement  observé  comme  il  va  l'être  quelques 
années  plus  tard  dans  les  sonnets  des  Regrets.  Les  vers  mAles  et  vigou- 
reux véritablement,  au  dire  de  CoUetet,  n'ont  pas  encore,  il  en  con- 
vient, toute  la  douceur  et  toute  la  politesse  de  ceux  que  le  poète 
composa  depuis.  On  ne  parlait  pourtant  alors  parmi  les  doctes  et  les 
curieux  que  des  amours  de  Du  Bellay  pour  Olive  et  de  ceux  de  Ron- 
sard pour  Cassandre;  on  les  récitait,  on  les  conunentait;  on  a  la  glose 
imprimée  d'Antoine  Muret  sur  les  amours  de  Ronsard;  celle  que  le 
savant  jurisconsulte  lyonnais  André  de  Rossant  avait  composée  sur 
V Olive  de  Du  Bellay  s'est  perdue.  Il  semblait,  disait-on,  que  l'amour 
eût  quitté  l'Italie  pour  venir  habiter  la  France. 

Du  Bellay,  au  milieu  de  ce  premier  triomphe,  part  pour  l'Italie, 
ce  berceau  de  son  désir,  pour  Rome  où  il  va  s'attacher  au  cardinal 
son  parent.  Il  lui  avait  dédié  Y  Illustration  et  adressé  une  ode  de  son 
premier  recueil  :  il  résulte  même  de  celle-ci  que  le  cardinal  aurait 
dû  faire  un  voyage  eu  France  vers  1550,  auquel  cas  il  aurait  natu- 
rellement connu  et  emmené  avec  lui  son  jeune  cousin.  Que  Du  Bellay 
n'ait  fait  que  le  suivre  au  retour,  ou  qu'il  soit  allé  le  rejoindre  (1),  une 

(1)  U  parait  bien  qu'en  effet  il  raccompagna;  dans  Télégie  à  Horel,  on  lit  : 

Mittiiur  iuterea  Romam  Bellaius  ille... 
Alpibus  et  duris  ille  seqwnduê  erat. 


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174  RETCE  DES  DEUX  MONDES. 

nouvelle  vie  pour  lui  commence.  Il  accomplissait  ses  yingt-cinq  ans 
et  était  à  ce  point  où  un  seul  rayon  de  plus  achève  de  nous  mûrir. 

Le  cardinal  auquel  Du  Bellay  s'attachait  était  un  personnage  émi- 
nent  par  l'esprit,  par  les  lumières,  le  doyen  du  Parnasse  comme  du 
sacré  Collège.  Il  avait  été  autrefois  le  patron  de  Rabelais  qu'il  avait  eu 
pour  médecin  dans  ses  anciens  voyages  de  Rome ,  pour  moine  ou 
chanoloe  séculier  à  sa  très  commode  abbaye  de  Saint-  Maur,  et  à 
qui  il  avait  procuré  finalement  la  cure  de  Meudon  (1).  On  peut  s'éton- 
ner, libéral  et  généreux  comme  il  était,  quil  n*ait  pas  plus  Tait  pour 
notre  poète  dont  il  put  apprécier  de  ses  yeux  le  dévouement  et  les 
services  durant  des  années.  Le  cardinal  avait  à  Rome  le  plus  grand 
état  de  maison  ;  il  s'était  fait  bâtir  un  magnifique  palais  près  des 
Thermes  de  Dioclétien.  Joachim  devint  son  intendant,  son  homme 
d'affaires  et  de  confiance  : 

Paigas,  veux-tu  saToir  quels  sont  mes  pasie-temps? 
Je  9(mge  au  leademaîa ,  j'ai  soin  de  la  dépense 
Qui  se  fait  ehaque  jour,  et  si  faut  que  je  pense 
A  rendfesans  argent  cent  créditeurs  contens... 

Tai  le  corps  maladif,  et  me  ùiut  voyagier; 

'  Je  suif  né  pour  la  muse ,  on  me  fait  aiéaager.. . 

Jamais  d'ailleurs,  dans  les  plaintes  qu'il  nous  a  laissées,  jamais  un  mot 
ne  M  échappe  contre  son  patron.  Ce  n'est  ni  l'ambition  ni  l'avarice 
qui  l'ont  poussé  près  de  lui  et  qui  l'y  enchaînent;  un  sentiment  plus 
noble  le  soutient  : 

L'boonéteflervitudeoà  mon  devoir  me  lie 
M'a  fait  paaiar  les  monts  de  France  en  Italie. 

Toute  la  série  des  souffrances  et  des  affecftions  de  Du  Bellay  dorant 
ce  séjour  à  Rome  nous  est  exprimée  fidèlement  dan«  deux  recueils 
ifrtimes ,  dans  ses  vers  latins  d'abord ,  puis  dan«  ses  Heçrets  ou  TYiwtes 
à  la  manière  d'Ovide. 

Il  y  eut  évidemment  interruption  du  premier  coup  et  comme  sota- 
tion  de  continuité  dans  son  existence  m<»r8Se  et  poétique.  H  arrivait 
avec  de  Tentfiousiasme,  arec  des  espérances;  il  se  heurta  contre  la 

(1)  Il  m'est  échappé,  dans  le  Tctbleau  de  la  Poésie  française  au  seizième  Siècle^ 
pag.  7S ,  ^e  dire  que  Rabelais  fut  avec  Du  Bellay  du  voyage  de  Rome;  il  faut  lire 
avant.  Ils  suivirent  Tun  et  Tautre  le  même  patron ,  mais  en  des  temps  différeos. 
Il  y  a  près  de  quinze  ans  entre  le  dernier  voyage  de  Rabelais  en  Italie  et  celui  de 
Joachim. 


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ASH^NS  POÈTES  PRAVÇâK.  175 

vie  positive ,  contre  le  specl«cle4e  i'mnUtioD  eit  4e8  vices  sur  la  pins 
libre  scène  qui  fat  jamais.  La  Rome  des  Borgia,  des  Médicis  et  des 
Faraèae,  avait  aoeumulé  toutes  «ortes  dingrédiens  nwi  me  EEÛsaieiit 
«qvecotitîDuer  leur  Jeu  avec  moins  de  grandeur.  Du  Bellay  arriva  sans 
le  pontificat  égoïste  et  înactif  de  ^ules  III  ;  il  dut  assister,  et  en  phis 
d*an  sonnet  il  fait  allusion  aux  circonstances  du  doaUe  conclave  qui 
eut  lieu  à  la  mort  de  ce  pape,  puis  à  la  mort  de  Marcel  II ,  laquel  ne 
régna  que  vingt-deux  jours.  U  put  voir  le  début  du  pontificat  beUi- 
queui  et  violent  de  Paul  IV.  Son  moment  eût  été  bien  mieux  trouvé 
quelques  années  plus  tét  bous  Paul  III ,  ce  spirituel  Farnèse  gui  âéco- 
lait  de  la  pourpre  les  dmiscs  latines  dans  la  personne  des  Bembo  et 
des  SadoleL  Mais  cet  âge  d'or  finissait  pour  Fltalie  lorsque  Du  Bellay 
j  arriva;  il  n'eu  put  recueillir  que  le  souffle  tiède  encore,  et  d  le 
respira  avec  délic^es  :  son  goût  bientôt  Feibalera.  Il  hit  ces  vers  latins 
•modernes,  et  souvent  si  antiques,  qu'il  avait  dédaignés;  il  fat  pris  à 
leur  charme,  et  lui ,  le  ehampicm  de  sa  langue  nationale,  il  ne  pat 
résister  à  prendre  rang  parmi  les  étrangers.  Dans  sa  touchante  pièoe 
intitulée  Patrice  dcsideriuniy  il  sent  le  besoin  de  s*^cuser  : 

Hoc  I^tium  poscit ,  romanae  hafc  débita  lingus 
Est  opéra;  hue  genius  compulit  ipse loci. 

C'est  doDC  4in  hommage,  un  tribut  payé  à  la  grande  cité  latme;  îl 
faut  bien  parler  latin  à  Bome.  Ainsi  Ovide,  à  qui  il  se  compare,  dut 
parler  gète  parmi  les  Sarmates.  £t  puis  des  vers  français  n'avaient  pas 
là  leur  public^  et  les  vers,  si  intimes  qu'ils  saientot  si  détacbés  du 
monde,  ont  toujours  besoin  d'un  peu  d'air  et  de  soleil,  d'un  aidi*- 
teur  enfin  : 

Carmina  princîpibus  gaudeot  plausu^uatheatsi, 
Quique  placet  paucis  displicet  ipse  sibi. 

J'aime  assez,  je  l'avouerai,  cette  sorte  de  contradiction  à  laquelle 
Du  Bellay  se  laisse  naturellement  aller  et  dont  il  nous  offre  encore 
quelques  «xemptes.  Ainsi,  dans  ses  Regrets ^  il  se  contente  d'être 
famili^  et  naturel,  afMPès  avoir  ailleurs  prêché  l'art.  Ainsi,  lui  qui 
avait  parlé  oofttre  les  traductions  des  poètes,  un  jour  qu'il  se  sent  en 
noindre  veine  et  à  court  d!invention,  il  traduit  en  vers  deux  cfaanla 
de  l'Enéide,  et  si  on  le  lui  reproche,  il  répondra  :  «  Je  n'ai  pas  oublié 
ce  que  autrefois  j'ai  dit  des  translations  poétiques;  mais  je  ne  suis 
si  jalousement  amoureux  de  mes  premières  appréhensions  que  j'aie 
honte  de  les  changer  quelquefois,  à  l'exemple  de  tant  d'excellens 


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176  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

■auteurs  dont  Tautorité  nous  doit  6ter  cette  opiniâtre  opinion  de  vou- 
loir toujours  persister  en  ses  avis,  principalement  en  matières  de 
lettres.  Quant  à  moi,  je  ne  suis  pas  stoïque  jusques-Ià.  y>  En  général, 
on  sent  chez  lui,  en  avançant,  un  homme  qui  a  profité  de  la  vie  et 
qui,  s'il  a  payé  cher  Texpérience,  ne  la  rebute  pas.  Il  a  dit  quelque 
part  de  ses  dernières  œuvres,  de  ses  derniers  fruits^  en  les  offrant  au 
lecteur,  qu'ils  ne  sont  du  tout  5t  savottrenx  que  les  premiers,  mais 
qu'ils  sont  peutr-être  de  meilleure  garde.  Du  Perron  goûtait  beaucoup 
ce  mot-là. 

Il  conviendrait  peu  d'insister  en  détail  sur  la  suite  des  poésies 
iatines  de  Du  Bellay;  il  en  a  lui-même  reproduit  plusieurs  en  vers 
français.  De  Thou,  en  louant  ses  Regrets,  ajoute  que  Joachim  avait 
moins  réussi  aux  vers  latins  composés  à  Rome  dans  le  même  temps. 
Golletet  est  d'un  autre  avis  et  estime  qu'au  gré  des  connaisseurs, 
ces  vers  latins  se  ressentent  du  doux  air  du  Tibre  que  l'auteur  alors 
respirait.  S'il  m'était  permis  d'avoir  un  avis  moi-même  en  une  telle 
-question,  j'avouerai  que,  s'ils  ne  peuvent  sans  doute  se  comparer 
à  ceux  d'un  Bembo  ou  d'un  Naugerius,  ils  ne  me  paraissent  au- 
cunement inférieurs  à  ceux  de  Dorât,  de  L'Hêpital  ou  de  tout  autre 
Français  de  ce  temps-là.  La  seule  partie  qui  reste  pour  nous  vérita- 
blement piquante  dans  les  vers  latins  de  Du  Bellay,  ce  sont  ses  amours 
4eFaustine.  Le  ton  y  prend  une  vivacité  qui  ne  permet  pas  de  croire 
cette  fois  que  la  flamme  se  soit  contenue  dans  la  sphère  pétrar- 
quesque.  Il  ne  vit  et  n'aima  cette  Faustine  que  le  quatrième  été  de 
son  séjour  à  Rome;  il  avait  bravé  fièrement  jusque-là  le  coup  d'œil 
des  beautés  romaines  : 

Et  jam  quarta  Gères  capiti  nova  serta  parabat, 
Nec  dederam  saevo  colla  superba  juge. 

Il  n'est  nullement  question  de  cet  amour  dans  ses  Begrets,  dont 
presque  tous  les  sonnets  ont  été  composés  vers  la  troisième  année 
de  son  séjour  :  à  peine ,  vers  la  fin ,  pourrait-on  entrevoir  une  vague 
allusion  (1).  Si  Du  Bellay  avait  aimé  Faustine  durant  ces  trois  pre- 
mières années,  il  n'aurait  pas  tant  parlé  de  ses  ennuis,  ou  du  moins 
c'eût  été  pour  lui  de  beaux  ennuis,  et  non  pas  si  insipides.  A  peine 
commençait-il  à  connaître  et  peut-être  à  polder  (2)  cette  Faustine, 

(1)  Peut-élre  dans  le  sonnet  LXXXVII,  où  il  se  montre  enchaîné  et  comme 
enraciné  par  quelque  amour  caché. 

(a)  Haud  prius  illa  Umen  nobis  erepU  fuit,  quam 

Venii  in  amplexus  terque  quaterque  meos. 


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ANOENS  POÈTES  FRANÇAIS.  iT7 

qae  le  mari ,  vieux  et  jaloui  (comme  ils  sont  toujours  dans  les  élégies) , 
et  qui  d'abord  apparemment  était  absent,  la  retira  de  chez  sa  mère  où 
elle  vivait  libre,  pour  la  loger  dans  un  cloitre.  Le  belliqueux  Paul  lY 
venait  de  monter  sur  le  siège  pontifical  ;  il  passait  des  revues  du  haut 
de  ses  balcons;  il  appelait  les  soldats  français  à  son  secours  pour 
marcher  contre  les  Espagnols  de  Naples  et  prendre  leur  revanche  des 
vieilles  vêpres  siciliennes.  Mais  Du  Bellay,  lui,  soldat  de  Vénus,  ne 
pense  alors  qu'à  une  autre  conquête  et  à  d'autres  représailles;  il  veut 
délivrer  sa  maltresse  captive  sous  la  grille;  c'est  là  pour  lui  sa  Naples 
et  sa  sirène  : 

Haec  repetenda  mihî  tellus  est  viodice  dextra , 
Hoc  bellum,  hœcvirtus,  b»c  mea  Partbenope. 

Il  est  curieux  de  voir  comme  le  secrétaire  du  doyen  du  sacré  collège, 
le  prochain  chanoine  de  Paris  (1),  celui  qui,  quatre  ans  plus  tard, 
mourra  désigné  à  Farchevêché  de  Bordeaux ,  parle  ouvertement  du 
cloître,  des  Vestales  ^  où  on  a  logé  sa  bien-aimée.  Toutes  les  vestales 
brûlent,  dit-il;  c'est  un  reste  de  l'ancien  feu  perpétuel  de  Vesta: 
puisse  sa  Faustine  y  redoubler  d'étincelles!  En  pur  païen  anacréon- 
tique ,  il  désire  être  renfermé  avec  elle;  de  jour  il  serait  comme  Jupiter 
qui  se  métamorphosa  une  fois  en  chaste  Diane;  nulle  vestale  ne  paraî- 
trait plus  voilée  et  plus  sévère ,  n'offrirait  plus  religieusement  aux 
dieux  les  sacrifices  et  ne  chanterait  d'un  cœur  mieux  pénétré  les 
prières  qui  se  répondent.  Mais  de  nuit,  ohl  de  nuit,  il  redeviendrait 
Jupiter  : 

Sic  gratis  vicibus ,  Vestse  Venerisque  sacerdos , 
liocte  parum  castus  luce  pudica  forem. 

Notez  que  ces  poésies  latines  furent  publiées  à  Paris  deux  ou  trois 
ans  après,  en  1558,  par  Du  Bellay  lui-même,  sans  doute  alors  engagé 
dans  les  ordres.  Elles  sont  dédiées  à  Madame  Marguerite,  et  portent 
en  tête  un  extrait  de  lettre  du  chancelier  Olivier  qui  recommande 
l'auteur  à  la  France.  Etienne  Pasquier,  en  une  de  ses  épigrammes 
latines  (2) ,  ne  craignait  pas  de  rapprocher  sa  maîtresse  poétique  Sa- 
bine de  cette  Faustine  romaine  qui  était  si  peu  une  Iris  en  l'air. 

Il  paraît  bien,  au  reste,  sans  que  Du  Bellay  explique  comment, 
que  sa  Faustine  en  personne  sortit  du  cloître  et  lui  fut  rendue;  les 

(1)  U  le  fut  dès  cette  année  même  de  ses  amours  (1555) ,  par  la  faveur  d*un  autre 
de  ses  parens  du  même  nom ,  Eustache  Du  Bellay,  alors  évèque  de  Paris. 
(a)  La  47*  du  liv.  VI. 

T0M8  XXIV.  J2 


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1 


tf8  BIVVI  aiBS  «Aux  MORMBS. 

àUite^  {)ôéti^e8  ifui  tenameÉt  raiinonoent  assez;  il  la  oéidiré  {Ans 
vokmtiec8daii6«etie  ImebeureBse^ons  le  nomexpressiriteCsiiMifo  .- 

Scm,  ma  petite  Colocnbelle, 
Ma  petite iMile  rebelle, 

ainsi  qu'il  Fa  traduit  eu  vers  français  depuis.  On  s'étonne  de  voir,  au 
milieu  de  tels  transports,  qu'il  ne  semble  pas  avoirencore  obtenu  d'elle 
le  dernier  don,  mais  seulement,  >dit-il,  summisJbonaproxima.  £âtH^ 
bien  elle-même,  en  effet,  qu'il  alla  voir  une  nuit  cbez  elle  en  rendes- 
Yous,  et  qui  demeurait  tout  près  de  l'église  Saint-Louis  (1)?  U  dut 
quitter  Rome  peu  après ,  et  peut-être  aussi  cette  aventure  contrîbua- 
t-elle  au  départ. 

Mais,  avant  de  Taire  partir  Du  Bellay  de  Rome,  nous  avons  à  le 
suivre  dans  toute  sa  poésie  mélancolique  des  R^ffrets.  Et  voici  com- 
ment je  me  figuce  la  succession  des  poésies  et  des  pensées  de  Du 
Bellay  durant  son  séjour  de  Rome.  Arrivé  <laiis  le  premier  «ntbou- 
siasme ,  il  tint  bon  quelque  temps;  il  paya  sa  bien-venue  à  la  ville 
éternelle  par  des  chants  graves ,  par  des  vers  latins  [Romœ  DescHptio)  ; 
il  admira  et  tenta  de  célébrer  les  antiques  ruioes,  les  colysées  su- 
perbes. 

Les  théâtres  en  tond  ouverts  de  tous  <(*-6tés; 

il  évoqua  dans  ce  premier  livre  A' Antiquités  le  génie  héro'ique  des 
lieux  et  lui  dut  quelques  vrais  accens  : 

Pâles  Esprits ,  et  vous.  Ombres  poudreuses  ! . . . 

Puis  le  tous  les  jours  des  affaires,  les  «oins  positifs  de  sa  charge,  le 
spectacle  diminuant  des  intrigues ,  le  gagnèrent  bientôt  et  le  plongè- 
rent dans  le  dégoût.  Quelqu'un  a  dit  que  la  rêverie  des  poètes,  c'est 
proprement  l'ennui  enchanté^  mais  Du  Bellay  à  Rome  eut  suEiout 
l'ennui  tracassé,  ce  qui  est  tout  différent  (2).  Il  regretta  donc  sa  Loire, 

(1)  Nox  erat ,  et  pactae  properabam  ad  tecta  puellse , 

Junguntur  fane  qose ,  Lodoîce ,  tuo. 

L*égHse  dile  Saint-Louis-des-Français  est  d'une  date  postérieure.  Quelle  était  cetle 
égUse Saint-Louis  de  15551  Je  laisse  ce  tHiiift  de  topographie  à  M.  Nibt>y  et  ani  an- 
tiquaires. 

(S)  Un  élégiacpie  moderne,  imitateur  4e  {>u  BeUaydans^ le  sonnet»^  «nriessement 
marqué  la  différence  de  ces  deux  ennuis,  mais  dans  un  temps  où  il  avait  lui-même 
une  Fausline  pour  se  consoler  : 

Moi  qui  rêvais  la  vie  en  une  verte  enceinte , 
Des  loisirs  de  pasteur,  et  sous  les  bois  sacrés 


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ANClBm  fOkinS  FRANÇAIS.  IW 

ses  àvm  de  Paris,  son  humble  vie  d'études  «  w  gloire  inkyroeptée  au 
départ,  et  il  eut,  en  ne  croyant  éerire  que  pour  lui ,  des  $Wfm  qm 
nous  toucheot  encore.  Depuis  troîa  ans  clêêté  comme  tm  Promiêhée 
sur  rAventin^  il  ne  prévoit  pas  de  terme  à  son  exil  :  que  faire?  que 
chanter?  Il  ne  vise  plus  à  la  grande  faveur  publique  et  n'aspire,  comme 
devant»  au  temple  de  Fart  ;  il  fait  de  ses  vers  fraQçaisses;»apt>r«>itirv 
fwoio:  et  ses  plus  humbles  secrétaires;  il  se  plaiot  à  eux  et  leur  devMWide 
seulemeat  de  géaiir  avec  lui  et  de  se  consoler  eoseo»t>le  ; 

Je  ne  chante,  Magny,  je  pleure  mes  ennuis, 
Ou,  pour  le  dire  mieux,  en  pleurant  je  les  chante, 
.   Si  bien  qu*en  les  chantant,  souvent  je  les  enchante. 

Et  encore  : 

Si  les  vers  ont  été  l'abus  de  ma  jeunesse , 
Les  Ters  seront  aussi  Tappul  de  ma  vieillesse  ; 
S'ils  furent  ma  folie,  ils  seront  ma  raison. 

Dans  ses  beUes  stances  de  dédienee  à  M.  d'Avanseo ,  ambessadenr  de 
Fcanoe  à  Rome ,  il  exprime  admireUement ,  par  toutes  sortes  de  grik 
cîeuses  images,  cette  disposition  plaintive  et  découragée  de  son  ane  : 
il  ckante,  comme  le  laboureur,  au  hasard,  pour  s'évertnerau  sillon; 
il  chante ,  comme  le  rameur,  en  cadence ,  afin  de  se  rendre ,  s'il  se 
peut ,  la  rame  plus  légère.  Il  avertit  toutefois  que,  pour  ne  fâcher  le 
monde  de  ses  pleurs  (  car,  poète ,  ou  pense  toujours  un  peu  à  ce  monde 
pour  qui  Ton  n'écrit  pas),  il  entremêlera  une  douce  satire  à  ses 
tableaux,  et  il  a  tenu  parole  :  la  Rome  des  satires  de  l'Arioste  revit 
chez  Du  Bellay  à  travers  des  accens  élégiaques  pénétrés. 
Littérairement,  ces  Regrets  de  Pu  Bellay  ont  encore  du  charme,  à 

nés  vers  iieureux  de  mihre  et  long-temps  murmurés; 
Mok  4osi  les  ebaues  nuits ,  atant  la  lampe  éteinte. 

Ourdiraient  des  Usbus  ok  Tame  semii  peinte , 
^11  dont  bBs  joiix  errans,  par  la  lune  éclairés, 
6*en  Iraient  /aire  un  charme  avec  les  Oeurs  des  prés; 
Moi  dont  Je  cœur  surtout  garde  use  image  sainte! 

Au  tracas  des  journaux  perdu  matin  et  soir, 

Je  suis  à  ce  métier  comme  un  Juif  au  comptoir. 

Mais  comme  im  Juif  du  moins  qui  garde  en  la  demeure , 

Dans  Tarrière-bouUqae  où  ne  Tient  nul  chalant, 

Sa  Rebecca  divine,  un  ange  consolant, 

Dont  U  rentre  h^mr  ie  front  dix  fois  par  beure. 

12. 


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180  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

les  lire  d'une  manière  continue.  A  partir  du  xxxn^,  il  est  vrai,  ils 
languissent  beaucoup;  mais  ils  se  relèvent,  vers  la  Gn,  par  de  piquans 
portraits  de  la  vie  romaine.  Le  style  en  est  pur  et  coulant  ; 

Toujours  le  style  te  démange, 

a-t-il  dit  très  spirituellement  du  poète-écrivain,  dans  une  boutade 
plaisante  imitée  de  Buchanan;  ici,  dans  les  Regrets^  évidemment  le 
style  le  démange  moins;  sa  plume  va  au  sentiment ,  au  naturel ,  même 
au  risque  d'un  peu  de  prose.  Dans  un  des  sonnets  à  Ronsard,  il  lui 
dit  d'un  air  d*abandon  : 

Je  suivrai,  si  je  puis, 

Les  plus  humbles  chansons  de  ta  muse  lassée. 

Bien  lui  en  a  pris;  cette  lyre  un  peu  détendue  n'a  jamais  mieux  sonné; 
les  habitudes  de  l'art  s'y  retrouvent  d'ailleurs  à  propos,  au  milieu 
des  lenteurs  et  des  négligences.  Ainsi  quelle  plus  poétique  conclusion 
que  celle  qui  couronne  le  sonnet  xvi ,  dans  lequel  il  nous  représente 
à  Rome  trois  poètes,  trois  amis  tristes  et  exilés,  lui-même,  Magny 
attaché  à  M.  d'Avanson ,  et  Panjas  qui  suit  quelque  cardinal  français 
(celui  de  ChAtiilon  ou  de  Lorraine)?  Heureux,  dit-il  à  Ronsard,  tu 
courtises  là-bas  notre  Henri,  et  ta  docte  chanson,  en  le  célébrant, 
t'honore  : 

Las!  et  nous  cependant  nous  consumoos  notre  âge 
Sur  le  bord  inconnu  d'un  étrange  rivage , 
Où  le  malheur  nous  fait  ces  tristes  vers  chanter  : 

Comme  on  voit  quelquefois,  quand  la  mort  les  appelle. 
Arrangés  flanc  à  flanc  parmi  Therbe  nouvelle, 
Bien  loin  sur  un  étang  trois  cygnes  lamenter. 

Quand  Du  Bellay  Gt  ce  sonnet-là,  il  avait  respiré  cet  air  subtil  dont  il 
parle  en  un  endroit,  et  que  la  Gaule  n'aurait  pu  lui  donner,  cette 
divine  flamme  attique  et  romaine  tout  ensemble. 

Je  suivTais  plus  longuement  Du  Bellay  à  Rome,  si ,  en  quelques 
imges  d'un  érudit  et  ingénieux  travail  (1),  M.  Ampère  ne  m'en  avait 
dispensé.  Je  ne  me  permettrai  d'ajouter  qu'une  seule  remarque  aux 
siennes,  et  qui  rentre  tout-à-fait  dans  ses  vues  ;  c'est  que  Du  Bellay, 
tout  en  maudissant  Rome  et  en  ayant  l'air  de  l'avoir  prise  en  grippe^ 
s'y  attachait,  s'y  enracinait  insensiblement,  selon  l'habitude  de  ceux 

(1)  Portratti  de  Rome  à  différera  âges,  Revue  des  Deux  Mondes  de  juin  I8S5. 


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ANCIENS  POÈTES  FRANÇAIS.  181 

qui  n'y  veulent  que  passer  et  qui  s'y  trouvent  retenus.  Le  charme 
opérait  aussi,  et,  ce  qui  est  plus  piquant,  malgré  lui.  Il  faut  l'en- 
tendre : 

D'où  vient  cela ,  Mauny,  que  tant  plus  on  s^efforce 
D'échapper  hors  d'ici ,  plus  le  Démon  du  lieu 
(Et  que  seroit-ce  donc,  si  ce  n'est  quelque  dieu?) 
Pîous  y  tient  attachés  par  une  douce  force? 

Seroit-ce  point  d'amour  cette  alléchante  amorce, 
Ou  quelque  autre  venin ,  dont  après  avoir  heu 
Nous  sentons  nos  esprits  nous  laisser  peu  à  peu , 
Comme  un  corps  qui  se  perd  sous  une  neuve  écorce? 

Tai  voulu  mille  fois  de  ce  lieu  m'étranger, 
Mais  je  sens  mes  cheveux  en  feuilles  se  changer. 
Mes  bras  en  longs  rameaux ,  et  mes  pieds  en  racine. 

Bref,  je  ne  suis  plus  rien  qu'un  vieil  tronc  animé, 
Qui  se  plaint  de  se  voir  à  ce  bord  transformé. 
Comme  le  myrte  anglois  au  rivage  d'Alcine. 

Voilà  bien ,  ce  me  semble,  ce  magique  enchantement  de  Rome  qui 
fait  oublier  la  patrie;  à  moins  qu'on  ne  veuille  croire  que  ce  charme 
secret  pour  Du  Bellay,  c'était  déjà  Faustine. 

Un  bon  nombre  des  sonnets  de  la  dernière  moitié  des  Regrets  ont 
la  pointe  spirituelle,  dans  le  sens  français  et  malin  du  mot;  aussi 
Fontenelle  ne  les  a-t-il  manques  dans  son  joli  recueil  choisi  de  nos 
poètes.  Conune,  par  les  places  et  les  rues  de  Rome,  la  dame  romaine 
à  démarche  grave  ne  se  promène  point,  remarque  Du  Bellay,  et 
qu'on  n'y  voit  vaguer  de  femmes  (  c'était  vrai  alors  )  que  celles  qui  se 
sont  donné  l'honnête  nom  de  la  cour,  il  craint  fort  à  son  retour  en 
France 

Qu'autant  que  j'en  voirai  ne  me  ressemblent  telles. 

Il  se  moque  en  passant  de  ces  magnifiques  doges  de  Venise,  de  ces 
vieux  Sganarelles  (le  mot  est  approchant),  surtout  quand  ils  vont  en 
cérémonie  épouser  la  mer, 

Dont  ils  sont  les  maris  et  le  Turc  l'adultère. 

Marot  en  gaieté  n'eût  pas  mieux  trouvé,  ni  le  bon  Rabelais  que 
Du  Bellay  cite  aussi.  Il  y  a  de  ces  sonnets  qui ,  sous  air  purement 
spirituel,  sont  poignans  de  satire,  comme  celui  dans  lequel  on  voit 
ces  puissans  prélats  et  seigneurs  romains  qui  tout  à  l'heure  se  pré~ 


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1M  Riv€9  OÊê  raoi:  mminm. 

laméent  pareik  à  des  dieux ,  se  troubler,  pàUr  tout  d'un  coup,  flf  Sa 
Sainteté,  de  qui  ils  tioMieot  tout,  a^oacbé  dans  le  l>asdB  on  petit 
filet  de  sang, 

Puis  d'un  petit  souris  feiadre  la  séreté  ! 

Parmi  le  butin  que  Du  Bellay  rapporta  de  RoBie,  il  oi'e^t  impossible 
de  ne  pas  compter  les  plus  agréables  vers  qu'on  cite  de  lui ,  bien  qu'ils 
ne  fassent  point  partie  des  RegreU;  omis  ils  ont  été  puMié^  vers  le 
même  temps,  peu  avant  sa  mort  ;  je  veux  parler  de  ses  ihux  rus- 
tiques. C'est  naturellement  le  voyage  d'Italie  qui  mit  Du  BeHay  à  la 
source  de  tons  ces  poètes  latins  de  la  renaissance  italienne,  et  de  Nau- 
gerius  en  particulier,  Tun  des  plus  çharmans,  qu'il  a  reprodpit  avec 
prédilection  et,  en  l'imitant,  surpassé.  Naugerius,  ouNavagero,  était 
ce  noble  vénitien  qui  offrit  à  Yulcain,  c'est-^nlire  qui  brûla  ses  pre- 
mières Sytves  imitées  de  Stace,  quand  il  se  convertit  à  Virgile,  et  qui 
sacrifiait  tous  les  ans  un  exemplaire  de  Martial  en  l'honneur  de  Ca- 
tulle. Il  ne  vivait  plus  depui3  déjà  long-temps  quand  Du  Bellay  fit  le 
voyage  d'Italie  ;  mais  ses  Lust$s  couraient  dans  toutes  les  mains.  Or, 
QQ  sait  la  jolie  chanson  de  Du  B^Uiqr  • 

UN  VANIH9ro  Pi  BWÈ  AV%  VWTS. 

A  TOUS,  troupe  légère. 
Qui  d*aile  passagère 
Par  le  monde  ^oiez , 
£l  d'un  sifflaot  murmure 
L*oiabr4geiise  verdure 
DpuoBuieot  ébfaoleE , 

l*offre  ces  violettes, 
Ces  lys  et  ces  fleurettes. 
Et  ces  roses  ici, 
Ces  verineillettes  rose» 
Tout  fratchemeal  éeioseï, 
£tees  œillets  aussi. 

De  votre  douce  baleine 
Eventez  cette  plaine, 
Éventez  ce  séjour. 
Ce  pendant  que  j'abanne  (1) 
A^mon  blé  que  je  vanne 
A  La  chaleur  du  jour  ! 

{i)lAhanmr,  travailler,  fatl^er. 


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L'original  est  de  Naugerius;  il  félit  te  dter  powr  Ciîii^  comprendre  de 
quelle  manière  Du  Bellay  a  ptSi  êfre  Intentetir  evi  traduisant  : 

VOTA  AD  AURAS. 

Aurae  qu«  levlbus  perCtirfMs  a«ra  pendh, 

Et  strepîtis  blando  per  ùemora  ïiha  sono, 
Serta  dat  h«c  vobis,  Tobis  haec  msticus  Idmon 

Spargit  odorato  plena  canistra  crocD. 
Vos  lenite  (BStum ,  et  paleas  sejungite  inanes, 

Dum  medio  fruges  ventilât  11  le  die. 

L'invention  seule  du  rhythme  a  conduit  ï>u  Betlay  t  sortir  de  la  mo- 
notonie du  distique  latin,  si  parfait  qu'il  fût,  et  à  faire  une  villanelle 
toute  chantante  et  ailes  déployées,  qui  sent  la  gaieté  naturelle  des 
campagnes  au  lendemain  de  la  moisson ,  et  qui  nous  arrive  dans 
l'écho. 

A  simple  vue ,  je  ne  saurais  mieux  comparer  les  deux  pièces  qu'à 
un  escadron  d'abeilles  qui ,  chez  Naugerius,  est  un  peu  ramassé,  mais 
qui  soudainement  s'allonge  et  défile  à  travers  l'air  à  la  voix  de  Du 
Bellay.  L'impression  est  tout  autre,  l'ordre  seul  de  bataille  a  changé. 

Mais  voici  qui  est  peut-être  mieux.  Le  même  Naugerius  avait  fait 
cette  autre  épigramme  : 

THYRSiniS  VOTA  VENERI. 

Quod  tulit  optata  tandem  de  Leucide  Thyrsis 

Fructum  aliquem ,  bas  violas  dat  tibi ,  sancta  Venus. 
Post  sepem  banc  sensim  obrepens,  tria  basîa  sumpsi  : 

Nil  ultra  potui  :  nam  prope  mater  erat. 
Nune  violas,  sed ,  plena  feram  si  vota  l  dicabo 

Inscriptam  hoc  myrtum  carminé.  Diva,  tibi  : 
«  Hanc  Veneri  myrtum  Thyrsis,  ^uod  amore  potitus 

Dedicat ,  atque  una  seque  suosque  grèges.  » 

Ce  que  Du  Bellay  a  reproduit  et  déployé  encore  de  la  sorte,  dans 
une  des  trius  gtacietises  pièces  de  notre  langue  : 

A  VÉNUS, 

Ayant,  après  long  désir, 
Pris  de  ma  douée  ennemie 
Quelques  arilies  du  plaisir 
Que  sa  rigueur  me  dénie. 


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18&.  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Je  f  offre  ces  beaux  oeillets, 
YéQus,  je  t'offre  ces  roses 
Dont  les  boutons  vermeillets 
Imitent  les  lèvres  closes 

Que  j*ai  baisé  par  trois  fois, 
Marchant  tout  beau  dessous  Tombre 
De  ce  buisson  que  tu  vois; 
Et  n*ai  su  passer  ce  nombre, 

Pour  ce  que  la  mère  étoit 
Auprès  de  là,  ce  me  semble, 
Laquelle  nous  aguettoît  : 
De  peur  encore  j'en  tremble. 

Or'  je  te  donne  ces  fleurs; 
Mais,  si  tu  fais  ma  rebelle 
Autant  piteuse  à  mes  pleurs 
Comme  à  mes  yeux  elle  est  belle. 

Un  myrte  je  dédirai 
Dessus  les  rives  de  Loire, 
Et  sur  récorce  écrirai 
Ces  quatre  vers  à  ta  gloire  : 

a  Thénot,  sur  ce  bord  ici , 
a  A  Vénus  sacre  et  ordonne 
«  Ce  myrte,  et  lui  donne  aussi 
«  Ses  troupeaux  et  sa  personne.  » 

NVt-on  pas  remarqué,  en  lisant,  à  cet  endroit  : 


Imitant  les  lèvres  closes 
Que  j'ai  baisé  par  trois  fois. 


comme  le  sens  enjambe  sur  la  strophe,  comme  la  phrase  se  continue 
à  travers,  s'allonge  [sensim  ohrepit)^  et  semble  imiter  Tamant  lui- 
même  glissant  tout  beau  dessous  Vombre? 

De  peur  encore  j'en  tremble, 

ce  vers-là ,  après  le  long  et  sinueux  chemin  où  le  poète  furtif  semble 
n*avoir  osé  respirer,  repose  à  propos,  fait  arrêt  et  image.  Tout  dans 
cette  petite  action  s*encba!ne,  s*anime,  se  fleurit  à  chaque  pas.  Du 


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ANCIBNS  POÈTES  FRANÇAIS.  185 

Bellay,  en  imitant  ainsi,  crée  dans  le  détail  et  dans  la  diction, 
toQt-à-fait  comme  La  Fontaine  (1). 

Qne  si  maintenant  on  joint  à  ces  deux  pièces  exquises  de  Du  Bellay 
son  admirable  sonnet  du  petit  Lire,  on  aura,  à  côté  des  pages  de 
f  Illustration  et  comme  autour  d'elles,  une  simple  couronne  poétique 
tressée  de  trois  fleurs,  mais  de  ces  fleurs  qui  sufGsent,  tant  que  vit 
une  littérature,  à  sauver  et  à  honorer  un  nom.  Le  sonnet  du  petit 
Lire  est  également  imité  du  latin,  mais  du  latin  de  Du  Bellay  lui- 
même,  et  le  poète  a  fait  ici  pour  lui  comme  pour  les  autres,  il  s'est 
embelli  en  se  traduisant.  Dans  son  élégie  intitulée  Patriœ  desiderium  y 
il  s'était  écrié,  par  allusion  à  Ulysse  : 

Félix  qui  mores  multorum  vidit  et  urbes , 
Sedibus  et  potuit  consenuisse  suis; 

et  il  continuait  sur  ce  ton.  Mais  voici,  sous  sa  plume  redevenue 
française ,  ce  que  cette  pensée,  d'abord  un  peu  générale,  et  qui  gar- 
dait, malgré  tout,  quelque  chose  d'un  écho  et  d'un  centon  des 
anciens,  a  produit  de  tout-à-fait  indigène  et  de  natal  : 

Heureux  qui,  comme  Ulysse,  a  fait  un  beau  voyage. 
Ou  comme  cettui-là  qui  conquit  la  toison , 
Et  puis  est  retourné,  plein  d'usage  et  raison. 
Vivre  entre  ses  parens  le  reste  de  son  âge  ! 

Quand  reverrai-je,  hélas!  de  mon  petit  village 
Fumer  la  cheminée,  et  en  quelle  saison 
Beverrai-je  le  toit  de  ma  pauvre  maison , 
Qui  m'est  une  province ,  e(  beaucoup  davantage  ! 

Plus  me  plaît  le  séjour  qu'ont  bâti  mes  aïeux 
Que  des  palais  romains  le  front  audacieux; 
Plus  que  le  marbre  dur  me  plaît  l'ardoise  flne; 

Plus  mon  Loire  gaulois  que  le  Tibre  latin , 

Plus  mon  petit  Lire  que  le  mont  Palatin , 

£t  plus  que  l'air  marin  la  douceur  angevine  (2). 

(1]  n  était  si  plein  de  son  Naugerius,  qa'il  s'est  encore  souvenu  de  lai  dans  un 
passage  de  ses  stances  à  M.  d'Avaeson ,  en  tète  des  Hegrêtt  : 

Quelqu'un  dira  :  De  quoi  servent  ces  plaintes?... 

Cest  inspiré  d'un  fragment  délicieux  de  Philémon  sur  les  larmes  qne  Naugerius 
avait  traduit,  et  Du  Bellay  sans  doute  l'avait  pris  là. 

(S)  Lire,  redisons-le  avec  plus  de-déiaU,  est  un  petit  bourg  au  bord  de  la  Loire, 
au-dessous  de  Saint-Florent4e-Yieax  ;  il  fait  partie  de  l'arrondissement  de  Beau- 


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nmm  ms  iibcx  mwme». 

Catte  doue^ut  augemna,  qu'on  y  veuille»  pepaer^  est  inftlée  ici  ^  lit» 
romaine,  de  la  vénitienne,  de  toute  celle  que  fiu  Beihif  »  i»«pWd 
là-'bas.  Saule  et  primitive,  avant  de  fiasser  par  Fesit  i^maiB,  eVe 
Q*eùt  jamais. eu  cette  fipetae,  cette  saveur  poétique  cousonuBèe.  C'est 
hieu  tottjoiftr&  le  vin  chi  pays,  n^is  qui  a  vayagé,  et  qui  levient  avec 
l'arosa^»  Combieu  n'eBtre-nt-*il  pa&  «fétéineBs  divers,  aiosi  oonAbiaéfu 
et  pét4?i9,  dfMDiS  le  goât  nùrt  qui  a  l*Bir  simple!  Cenihien  de  fe^ffiBi 
da«9  la  niel  parfait  !  Combien  de  sortes  de  nectars  daM  kl  baiser  Ae^ 
Vénus I 

U  est  dans  TAutholofie  deux  vers  que  te  sonaei  de  Du  Bellay  lap^ 
pelle;  les  avait-il  lus?  Ils  exprioieot  le  même  sentiQ»i»it  daaa  vue 
larme  intraduisible  :  a  La  maison  et  la  patrie  sont  la  grâce  de  la  vie  : 
tous  autres  soins  pour  les  mortels,  ce  n'est  pd&  vivre,  c*est  souffrir.  )> 

Enfin  Du  Bellay  quitte  Rome  et  l'Italie;  le  cardinal  a  besoin  de  lui 
en  France  et  l'y  «envoie  pour  y  soigner  des  affeires  importantes.  H 
repasse  les  monts,  mais  non  plus  comme  il  les  avait  passés  la  pfe* 
mière  fois,  e»  cenquérant  et  en  vainqueur.  Quatre  années  acceow 
plies  ont  changé  pour  lui  bien  des  perspectives.  Usé  par  tes  ennui», 
par  les  chagrins  où  sa  sensibilité  se  consume,  tout  récemment  encore 
vieilli  par  les  tourmens  de  l'amour  et  par  ses  trop  vives  con3olations 
peut-être,  il  est  presque  blanc  de  cheveux  (!)•  Au  seuil  de  ce  foyer 
tant  désiré,  d'autres  tracas  l'attendent;  les  rou^:es  ont  poussé;  les 
procès  foisonnent.  Il  lui  faudrait,  pour  chasser  je  ne  sais  quels  en- 
nemis qu'il  y  retrouve.  Tare  d'Ulysse  ou  celui  d'Apollon. 

Adieu  donques ,  Dorât ,  js  sais  eacor  Romain , 

préau.  On  s*y  souvient  d*uo  grand  homm/B  qui  y  vécut  }adis;  voilà  UMt.  W  9*y  a  point 
de  restes  authentiques  du  manoir  qu'il  ^^bila.  —  La  locution  de  âmic^ur  angevine, 
qui  termine  le  mémoraMe  sonnet,  peut  paraître  récl^imer  un  petit  commentaire 
quant  à  Tacception  précise.  J'interroge  dans  le  pays,  et  on  me  répond  :  Ce  n'est  point 
une  locution  proverbiale,  ou  du  moins  ce  n'ea  est  plus  une;  mais,  indépendamment 
de  ridée  naturelle  et  générale  (  âukês  Argos  )  qu'un  lecteur  pur  et  simple  pourrait 
se  contenter  d'y  trouver,  cette  eipressioa  n'est  pas  tout'^à-fait  dièouée  d'vne  valeur 
relative  et  locale.  l\  existe,  en  efTet,  sur  le  compte  des  Angevins  une  tradition  de 
facilité  pgisée  dans  l'abondance  de  toi|s  les  biens  4<»  cette  vie,  dan^  la  suia^itéde 
l'air  et  du  sol.  Le  caractère  du  boa  roi  U^né  en  doun^a  l'idée.  4nd<(IK|t}^  moli^^ 
disait  le  Romain. 

(1)  Jaro  mea  cygneis  sparguntur  tempera  plumis , 

dit-il  à  l'imitation  d'Ovide;  c'est  d'avanise  coQiio^  Mmartine  : 

Ci^oh9v#i»  49aA  takneigQ,  li^la»!  aii9#i0  k^Sm 
Ua  &^«A  (9^  ^  d«pto^a  gmvé  le  p^si^ 


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Ananis  FoiTES  français.  197 

s'éerie-4^k  Ainsi  Horace  regrette  Tibnr  à  Roine  et  Home  à  Tibnr; 
ainsi  Martial,  à  peine  retourné  dans  sa  Bilbilis^  qui  faisait  depuis  des 
années  l'objet  de  ses  vœux,  s'en  dégoûte  et  redemande  les  Esquilies. 
Quand  TibuUe  a  décrit  si  amoureusement  la  vie  champêtre,  il  était  à 
k  gverfe  prds  de  Messala. 

Pour  Du  Bellajr,  quelques  eonsolatioos  se  mêlèrent  sans  doute  aut 
èonvtalles  amertumes,  et  tous  ses  espoirs  ne  firent  pas  trompés.  Ses 
àitNS  célébrèrent  avec  transport  son  retour;  Dorât  fU  une  pièce  latine; 
ce  fht  une  tète  cordiale  des  muses  ches  Ronsard ,  Baïf  et  Belleau.  Au 
bml  d'un  ou  de  deux  ans,  et  sa  santé  n'y  suffisant  plus,  Du  Bellay 
se  déobargea  de  la  gestion  des  affiaires  du  cardinal  ;  il  sortit  paurre  et 
fmr  de  ce  long  et  considérable  service.  Il  revint  à  la  Muse,  et  fît  ses 
Je^êx  msiignêiy  il  mit  ordre  à  Ses  vers  de  Rome  et  les  compléta  ;  il 
puUià  ses  poésies  latines  (Épigrammes,  Amours,  Élégies)  en  1558, 
et  Tannée  suivante  ses  sonnets  des  Regrets.  Mais  une  calomnie  à  ce 
propos  vint  l'affliger  :  on  le  desservit  près  du  cardinal  à  Rome.  Ses 
vers  étaient  le  prétexte;  mais  Du  Bellay  ne  s'en  explique  pas  davan^ 
lÉge^  et  cette  accusation  est  denoeurée  obscure  comme  celle  qui  pesa 
sur  O'ide  (1).  Qne  put^n  dire?  La  licem^e  de  quelques  pièces  à 
Faustioe  lui  filt^eile  reprochée?  Supposa-t^on  malignement  que  quel- 
ques sonnets  des  HegreUj  qui  couraient  avant  la  publication ,  attei- 
gnaient le  cardinal  lui«-méme?  Dans  ce  cas  Du  Bellay,  en  les  publiant, 
détruisait  l'objection.  Toujours  est-il  qu'il  devenait  criant  qu'un 
homme  de  ce  mérite  et  de  ce  parentage  demeurât -aussi  maltraité  de 
la  fortune.  Le  chancelier  François  Olivier,  Michel  de  L'Hôpital,  tous 
ses  amis  s'en  plaignaient  hautement  pour  lui.  On  assure  que,  lors- 
qu'il mourut,  il  était  rentré  dans  les  bonnes  grâces  du  cardinal,  qui 
idiait  se  démettre  en  sa  faveur  de  l'arthevéché  de  Bordeaux.  Et  certes, 
4ui  avait  fait  de  Rabelais  un  curé  de  Meudon  pouvait  bien ,  sans  scnn 
puiéf  faire  Du  Bellay  areheféque.  Quelques  sonnets  de  celui-ci  6 
Madame  Marguerite^  quelques  autres  de  VHmnéte  Amour  f\\n  sentent 
kuriBn,  des  stances  étrangement  douloureuses  et  pnoignaiites  intitu- 
lées ta  Gmofiptaimie  dm  Dé9ê$péré,  semblent  dénoter  vraiment  qu'il 
É'oconpait  à  corriger  les  Impressions  trop  vives  de  ses  premières  ar- 

(i)  Dans  l'élégie  à  Morel  on  Ut  ; 

UraUi»  ftKonti  mtfMB  fétéve  €taientt> 

Iraunn  imltMi  qnf  vel  hàbèf^  JtMSm, 
mA  iiiiM  P^Hgni  ulNteWa  Uh  fcmm 

Htc  eliam  fatis  sunt  rewnKIa  Meis,». 


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188  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

deurs  et  à  méditer  de  plus  graves  affections ,  sacrato  homine  dignioray 
dit  Sainte-Marthe  (l). 

Au  milieu  de  son  dépérissement  de  santé ,  il  était  devenu  demt- 
sourdf  et  pendant  les  derniers  mois  de  sa  vie  cette  surdité  augmenta 
considérablement,  jusqu'à  le  condamner  à  garder  tout-à-fait  la 
chambre.  Dans  son  Hymne  de  la  Surdité  à  Ronsard,  dans  son  élégie 
à  Morel ,  il  parle  agréablement  de  cet  accident.  Jacques  Yeilliard  de 
Chartres,  en  son  oraison  funèbre  de  Ronsard,  dit  que  Du  Bellay  ché- 
rissait tellement  ce  grand  poète,  qu'il  tâchait  de  Timiteren  tout, 
jusques  à  vouloir  passer  pour  sourdaud  aussi  bien  que  lui,  quoiqu'il 
ne  le  fût  pas  en  effet,  a  Ainsi  les  meilleurs  disciples  de  Platon  pre- 
noient  plaisir  à  marcher  voûtés  et  courbés  comme  lui ,  et  ceux  d'Aris- 
tote  tâchoient,  en  parlant,  de  hésiter  et  bégayer  à  son  exemple.  » 
Mais  cette  explication  est  plus  ingénieuse  que  vraie.  La  surdité  de  Du 
Bellay,  trop  réelle,  précéda  seulement  Tapoplexie  qui  l'emporta,  et 
dont  elle  était  un  symptôme.  Si  Ton  voulait  pourtant  plaisanter  à  son 
exemple  là-dessus,  on  pourrait  dire  que  Ronsard  et  lui  étaient  demi- 
sourds  en  effet,  et  qu'on  le  voit  bien  dans  leurs  vers  :  ils  en  ont  fait 
une  bonne  moitié  du  côté  de  leur  mauvaise  oreille.  Et  puis,  comme 
certains  sourds  qui  entendent  plus  juste  lorsqu'on  parle  à  demi-voix, 
ils  se  sont  mieux  entendus  dans  les  chants  de  ton  moyen  que  lors- 
qu'ils ont  embouché  la  trompette  épique  ou  pindarique. 

Du  Bellay  fut  enlevé  le  1*'  janvier  1560,  à  Paris,  six  semaines  seu- 
lement avant  que  son  parent  le  cardinal  mourût  à  Rome,  et  moins 
d'un  an  après  que  Martin  Du  Bellay,  frère  de  ce  dernier,  était  mort 
à  sa  maison  de  Glatigny  dans  le  Maine  :  inégaux  de  fortune,  mais 
tous  les  trois  d'une  race  et  d'un  nom  qu'ils  honorent,  De  Thou  les  a 
pu  joindre  avec  éloge  dans  son  histoire.  J'ai  dit  que  Joachim  mourut 
à  temps  :  Scévole  de  Sainte-Marthe  a  déjà  remarqué  que  ce  fut  l'année 
même  de  la  conjuration  d'Amboise,  et  quand  les  dissensions  civiles 
allaient  mettre  le  feu  à  la  patrie.  Ronsard  a  trop  vécu  d'avoir  vu 
Charles  IX  et  la  Saint-Barthélémy,  et  d'avoir  dû  chanter  alentour. 
Du  Bellay,  d'ailleurs,  mourut  sans  illusion;  au  moral  aussi,  il  avait 
blanchi  vite.  Il  avait  eu  le  temps  de  voir  les  méchans  imitateurs  poé- 

(1)  Du  Bellay  fut  clerc;  mais  fut-il  prêtre?  ou  seulement  était-il  en  voie  de  le 
devenir?  Il  dut  quitter  Tépée  et  prendre  Thabit  de  clerc  durant  son  séjour  de  Rome; 
car,  dans  la  ville  pontificale,  on  prend  cet  habit  pour  plus  de  commodité,  comme 
ailleurs  celui  de  cavalier.  Vers  le  temps  de  son  retour  à  Paris,  il  fut  un  instant  cha- 
noine de  Notre-Dame ,  mais  non  pas  archidiacre,  comme  on  Ta  dit.  Rien  ne  m*a&- 
sure  que  Du  Bellay  ait  jamais  dit  la  fnesse. 


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ANCIENS  POÉT]^  FRANÇAIS.  189 

tiques  foisonner  et  corrompre,  comme  toujours,  les  premières  traces. 
Il  ne  pense  pas  là-dessus  autrendent  que  Pasquier  et  De  Thou;  une 
sanglante  épigramme  latine  de  lui  en  fait  foi ,  et  en  français  même  il 
n'hésite  pas  à  dire  : 

Héllcon  est  tari  (1) ,  Parnasse  est  une  plaine. 
Les  lauriers  soot  sécbés 

Quand  on  en  est  là,  il  vaut  mieux  sortir.  Lui  donc,  le  plus  pressé 
des  novateurs  et  en  tète  de  la  génération  poétique  par  son  appel  de 
t Illustration j  il  tomba  aussi  le  premier.  Quelques  autres  peut-être, 
dans  les  secondaires,  avaient  disparu  déjà.  Un  intéressant  poète, 
Jacques  Tahureau,  était  mort  dès  1555,  ainsi  que  Jean  de  La  Péruse, 
auteur  d'une  Médée.  Olivier  de  Magny,  ami  de  Du  Bellay  et  que  nous 
avons  vu  son  compagnon  à  Rome,  mourait  au  retour  vers  le  même 
temps  que  lui  (15G0).  Mais  Du  Bellay,  parmi  les  importans,  Gt  le 
premier  vide;  ce  fut,  des  sept  chefs  de  la  pleïade,  le  premier  qui 
quitta  la  bande  et  sonna  le  départ.  A  l'autre  extrémité  du  groupe,  au 
contraire,  Etienne  Pasquier,  avec  Pontus  de  Tyard  et  Louis  Le  Caron, 
survécut  plus  de  quarante  ans  encore,  et  il  rassemblait,  après  1600, 
les  souvenirs  déjà  lointains  de  cette  époque,  quand  déjà  Malherbe 
était  venu  et  régnait,  Malherbe  qu'il  ne  nommait  même  pas. 

Les  œuvres  françaises  de  Du  Bellay  ont  été  réunies  au  complet 
par  les  soins  de  ses  amis  dans  l'édition  de  1569,  mainte  fois  repro- 
duite. Ses  reliques  mortelles  avaient  été  déposées  dans  l'église  de 
Notre-Dame,  au  côt(;  droit  du  chœur,  à  la  chapelle  de  Saint-Crépin 
et  Saint-Crépinien.  Il  y  avait  eu  à  Notre-Dame  assez  d'évêques  et  de 
chanoines  du  nom  de  Du  Bellay  pour  que  ce  lui  fût  comme  une 
sépulture  domestique. 

Tous  les  poètes  du  temps  le  pleurèrent  à  l'envi.  Ronsard,  en  maint 
endroit  solennel  ou  affectueux,  évoqua  son  ombre;  Rémi  Belleau 
lui  consacra  un  Chant  pastoral,  Colletet,  dans  sa  vie  (manuscrite)  de 
notre  poète,  épuise  tous  ces  témoignages  ftlnéraires;  mais  il  va  un 
peu  loin  lorsque,  entraîné  par  la  chaleur  de  l'énumération ,  il  y  met 
une  pièce  latine  de  Bembo,  lequel  était  mort  avant  que  Du  Bellay 
visitât  Rome.  Le  livre  des  Antiquités  eut  l'honneur  d'être  traduit  en 
anglais  par  Spenser.  Au  wiV  siècle,  le  nom  de  Du  Bellay  s'est 

(1)  Hélicon  $it  tari!  On  poorraU  voir  là  une  inadvertance,  mais  elle  serait  trop 
ioTraisemblable  chez  Da  Bellay;  je  n'y  puis  voir  qu'une  hardiesse  :  il  aura  mis  THé- 
ticoQ  montagne  pour  le  Permesse  qui  y  prend  sa  source. 


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iM  BBTUE  1>ES  DEUX  HONDES. 

encore  sratenn  et  a  sornagé  sans  trop  d'injnre  dans  le  naafrage  du 
passé.  Ménage,  son fompatriote  d'Anjou,  parle,  en  une  églogue,  de 

Bellay,  ce  pasteur  d'élernelle  mémoire. 

Colletet,  dans  son  Art  poétique  imprimé,  remarque  que,  de  cette 
multitude  d'anciens  sonnets,  îl  n'y  a  guère  que  ceux  de  Du  Bellay 
gui  aient  Jorcé  les  temps,  Sorel,  Godeau,  tiennent  compte  de  sa  gra- 
vité et  de  sa  douceur.  Boileau  ne  le  lisait  pas,  mais  Fontenelle  Ta 
connu  et  extrait  avec  goât.  Au  xviïV  siècle ,  Marmontel  l'a  cité  et 
loué;  les  auteurs  des  Annales  poétiquesy  Sautreau  de  Marsy  et  Imbert, 
l'ont  présenté  au  public  avec  faveur.  En  un  mot,  cette  sorte  de  mo- 
destie qu'il  a  su  garder  dans  les  espérances  et  dans  le  talent,  a  été 
comprise  et  a  obtenu  grâce.  Lorsque  nous-méme  nous  eûmes  il  y  a 
quelques  années ,  à  nous  occuper  de  lui ,  il  nous  a  suffi  à  son  égard 
de  développer  et  de  préciser  les  vestiges  de  bon  renom  qu'il  avait 
laissés;  nous  n'avons  pas  eu  à  le  réhabiliter  comme  Ronsard.  Mais  ce 
nous  a  été  aujourd'hui  une  tâche  très  douce  pourtant,  que  de  revenir 
en  détail  sur  lui,  et  d'en  parler  plus  longuement,  plus  complmsam- 
mcnt  que  personne  n'avait  fait  encore.  Bien  des  réflexions  à  demi 
philosophiques  nous  ont  été,  chemin  faisant,  suggérées.  Les  écoles 
poétiques  passent  vite;  les  grands  poètes  seuls  demeurent;  les  poètes 
qui  n'ont  été  qu'agréables  s'en  vont.  Il  en  est  un  peu  de  ce  que  nous 
appelons  les  beaux  vers  comme  des  beaux  visages  que  nous  avons  v|is 
dans  notre  jeunesse.  D'autres  viendront  qui ,  à  leur  tour,  en  ainei^t 
d'autre»;  •—  i^  ils  sont  déjà  venus. 

Sainte-Beuve. 


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-jLHLjnija-mjm--jtjmj   Minnti-- 


ÉTUDES  HISTORIQUES 


ET  POUnQVBB 


SUR  L'ALLEMAGNE." 


1.  —  CONftJritS  «B  T»lf!fB.  —  L*ACra  WÈBÈMAL. 

La  coBsUtntioo  actuelle  de  TAIleiBagne  étant  l'oarrage  da  ooB^rét 
de  YieBse,  on  ne  peut  en  donner  une  idée  eiaete  si  Tob  n*a  étudi6 
atee  soin  ce  qni  fut  foit  dans  eette  assemblée,  et  si  Ten  ne  s'est  imm 
rendu  compte  des  vues  qui  présidèrent  à  ses  déiibéralioas  et  des  Mé* 
réta  qui  j  forent  délMittus.  La  tâdM  du  congrès  était  tmnMnaa;  il  ne 
s'agiflsaH;  da  rien  moins  que  de  reconstruire  l'édifice  pditiqne  eorO" 
péeu  avee  les  ?astes  décombres  dont  la  cbute  de  Nafoléon  avait  eouf 
vert  le  sol;  et  cette  œuvre,  si  difficile  par  elfo-mème,  il  fallatt  eo 
qaekpie  sorte  l'improviser,  car  les  évènemena  avai^il  marché  si  vite, 
q^  tout  le  monde  se  trouvait  pris  au  dépourvu.  Quelques  Mais 
avaient  auS  pour  changer  entièrement  la  fiice  de  l'Euiope,  et  ce 
n'était  pas  pendant  une  guerre  si  vive,  si  courte,  et  dont  risme  était 
rcatée  incertaine  ^uqn'au  dernier  ammeaâ,  qu'on  avait  pu  mirir  dea 
prageta  et  arrêter  des  résotutioi»  pnur  l'arvenir.  La  leataunlion  dan 

(1)  Voyez  les  livraisons  du  15  décembm  tasael  ISjokà  ia«0u 


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192  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Bourbons,  première  conséquence  du  triomphe  des  coalisés,  n*ayait 
pas  été  la  suite  d'un  plan  formé  à  Tavance,  mais  le  résultat  inattendu 
de  circonstances  fortuites  qui  avaient  délivré  les  puissances  du  plus 
grand  embarras  de  leur  victoire,  la  nécessité  de  régler  le  sort  de  la 
France.  Ce  premier  problème  étant  résolu,  il  restait  à  disposer  de  la 
Belgique,  de  la  Pologne,  de  l'Italie,  des  provinces  rhénanes,  d'une 
partie  de  TAllemagne  centrale  et  septentrionale,  et  à  reconstituer  le 
corps  germanique.  Or,  dans  ce  remaniement  général  de  FEurope,  on 
était  dominé  par  une  idée  fixe,  celle  de  créer  contre  la  France  une 
grande  force  d'agression  et  de  défense,  comme  si  la  liberté  du  monde 
n'eût  jamais  dû  être  menacée  que  de  ce  côté.  Ce  fut  dans  ce  but 
qu'on  créa  le  royaume  des  Pays-Bas  avec  son  rempart  de  forteresses» 
qu'on  établit  la  Prusse  sur  la  rive  gauche  du  Rhin ,  qu'on  fit  à  l'Au- 
triche une  si  énorme  part  en  Italie,  qu'on  livra  la  Pologne  à  la  Russie, 
et  qu'on  abandonna  à  l'Angleterre  tant  d'importantes  positions  desti- 
nées à  assurer  plus  solidement  son  omnipotence  maritime  et  son  mo- 
nopole commercial.  La  France,  réduite  aux  limites  qu'elle  avait  eues 
sous  ses  derniers  rois,  paraissait  encore  trop  dangereuse  pour  qu'on 
ne  dût  pas  fortifier,  par  de  notables  accroissemens  de  territoire,  toutes 
les  puissances  rivales  :  c'est  ce  qu'on  appela  rétablir  l'équilibre  euro- 
péen. Tout  ce  qui  assurait  ce  soi-disant  équilibre  fut  jugé  suffisam- 
ment juste  et  légitime;  on  lui  immola  les  droits  anciens,  les  souve- 
nirs historiques,  les  convenances  morales,  les  intérêts  religieux  des 
populations;  on  ne  respecta  à  quelques  égards  qu'un  certain  droit 
monarchique ,  pour  lequel  M.  dé  Talleyrand  créa  le  mot  de  %t/t- 
mité.  Ainsi  les  pays  qui  avaient  été  gouvernés  par  des  dynasties  héré- 
ditaires furent  en  général  restitués  à  leurs  anciens  possesseurs.  Quant 
à  ceux  qui  n'avaient  pas  eu  cet  avantage,  comme  Venise,  Gènes,  la 
Pologne,  les  états  sécularisés  et  médiatisés  de  l'Allemagne,  ils  furent 
considérés  comme  vacans  et  disponibles ,  et  on  se  crut  autorisé  à  les 
distribuer  selon  le  bon  plaisir  et  les  convenances  des  hautes  parties 
contractantes.  C'est  ainsi  que  la  destruction  de  la  vieille  Europe, 
opérée  par  Napoléon,  fut  ratifiée  et  légalisée  par  ses  vainqueurs. 
Comme  le  dit  fort  bien  Gœrres,  «ils  se  mirent  en  son  lieu  et  place, 
et,  après  avoir  proscrit  le  grand  spoliateur  de  la  société  européenne, 
ils  jugèrent  de  bonne  prise  ce  qu'il  s'était  approprié  (1).  »  Sans 
doute,  les  difficultés  étaient  grandes,  on  avait  les  mains  liées  par 
des  engagemens  pris  d'avance;  certains  arrangemens  peu  conformes 

(1)  Gœrres,  VÂUemagnê  et  la  Révolution. 


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ÉTUDES  SUR  L'ALLEMAGNE.  193 

aux  règles  ordinaires  de  la  justice  et  du  droit  étaieut  considérés  comme 
indispensables  pour  assurer  le  repos  de  l'Europe;  enfin  bien  d'autres 
obstacles  de  toute  espèce  se  mettaient  à  la  traverse  des  meilleures  inten- 
tions. Quoi  qu'il  en  soit,  ces  obstacles  ne  furent  pas  surmontés;  aussi 
les  efforts  du  congrès  de  Vienne  n'ont-ils  abouti  qu'à  une  œuvre  de 
circonstance,  œuvre  incomplète,  confuse,  incapable  de  durée,  parce 
qu'on  y  a  tenu  plus  de  compte  des  exigences  du  moment  que  de  ces 
nécessités  de  tous  les  temps  qui  ont  leur  source  dans  la  nature  même 
des  choses;  ce  qui  a  conduit  la  plupart  du  temps  à  combiner  violem- 
ment des  clémens  hétérogènes  et  des  principes  contradictoires. 

Les  seuls  actes  du  congrès  de  Vienne  dont  nous  ayons  à  nous  occuper 
sont  ceux  qui  eurent  l'Allemagne  pour  objet.  11  y  avait  deux  questions 
principales  à  résoudre  :  la  répartition  de  ce  qu'on  appelait  les  terri- 
toires vacans,  et  la  constitution  intérieure  du  pays,  qui,  aux  termes 
du  tiBité  de  Paris,  devait  former  une  fédération  d'états  indépendans. 
L'une  et  l'autre  présentèrent,  dès  l'abord,  des  difficultés  qui  sem- 
blaient insurmontables.  La  première  questten ,  celle  de  la  répartition 
des  territoires,  se  trouvait  intimement  liée  à  la  question  polonaise. 
L'empereur  Alexandre  avait  à  cette  époque,  on  n'en  peut  pas  douter, 
des  intentions  réparatrices  et  désintéressées.  11  voulait  rétablir  un 
royaume  de  Pologne  qui  eût  été  donné  à  son  frère  le  grand-duc 
Constantin  ou  à  son  parent  le  duc  d'Oldenbourg.  Ce  royaume  aurait 
été  formé  du  grand-duché  de  Varsovie,  créé  par  Napoléon  en  faveur 
du  roi  de  Saxe,  et  où  se  trouvait  comprise  la  partie  de  la  Pologne 
prussienne  enlevée  à  Frédéric-Guillaume  111  par  la  paix  de  Tilsitt. 
Or,  la  Russie  ayant  garanti  à  la  Prusse,  par  le  traité  de  Kalitz,  la  res- 
titution de  ses  provinces  polonaises,  cette  dernière  puissance  ne  vou- 
lait y  renoncer  que  moyennant  une  compensation  ;  elle  demandait 
en  échange  la  Saxe,  que  ses  troupes  occupaient,. qui  était  considérée 
comme  pays  conquis  à  cause  de  la  fidélité  de  son  roi  à  Napoléon,  et 
qui  donnait  en  Allemagne  à  la  monarchie  prussienne  un  accrois- 
sement tout  à  sa  convenance.  Les  avantages  européens  de  cette  com- 
binaison étaient  évidens  :  elle  réparait  le  plus  grand  crime  politique 
du  siècle  précédent,  élevait  la  plus  sûre  de  toutes  les  barrières  entre 
l'Allemagne  et  la  Russie,  et  arrondissait  la  Prusse  au  lieu  de  l'épar- 
piller sur  une  immense  étendue;  enfin  la  France  s'y  trouvait  inté- 
ressée par  l'espoir  de  n'avoir  pour  voisins  sur  le  Rhin  que  des  états 
de  second  ordre ,  ce  qui  devait  prévenir  un  contact  irritant  et  dan- 
gereux. Ce  fut  pourtant  M.  de  Talleyrand,  représentant  de  la  France, 
qui,  poussé  par  des  motifs  que  l'histoire  n'a  pas  encore  bien  éclair- 

TOMB  XXIV.  13 


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IM  RBVUB  DiBS  DEUX  BIQNMS* 

cis,  fit  la  première  et  la  phis  vive  opposition  à  cet  arrangement. 
Il  plaida  la  «aase  de  la  légitimité  do  roi  de  Saxe  avec  une  chaleur 
presque  ridicule  dans  une  telle  bouche,  dénia  au  congrès  le  droit  de 
deposséderune  dynastie  et  de  confisquer  un  royauoie,  refusa  de  recon*- 
aaitre  que  la  souveraineté  pût  se  perdre  ou  s'acquérir  par  le  seul  GoJt 
de  la  conquête,  et  alla  jusqu'à  chercher  des  argumens  dans  le  parti 
que  pourrait  un  jour  tirer  la  France  de  la  nouvelle  situation  où  l'on 
voulait  placer  les  membres  du  corps  germanique  (1).  L'Autriche,  à 
laquelle  les  souvenirs  de  la  guerre  de  sept  ans  faisaient  redouter  de 
voir  la  Prusse  étabUe  sur  les  frontières  de  la  Bohème,  et  qui  sentait 
d'un  autre  côté  qu'avec  le  voisinage  d'une  Pologne  indépendante,  il 
lui  serait  difficile  de  garder  long-temps  la  Galicie,  prit  aussi  fait  et 
cause  pour  le  roi  de  Saxe.  On  entraîna  l'Angleterre,  qui  n'avait  aucun 

(1)  Voici  un  passage  de  la  note  de  M.  de  Talieyrand  à  M.  de  Metternich ,  en  date 
do  19  décembre  ISli  :  «  La  question  de  ha  Saxe,  dii-il ,  est  devenue  la  plus  impor- 
tante  et  la  première  de  toutes,  parce  qu'il  n*y  en  a  aucune  antre  où  les  deun  principes 
de  la  légitimité  et  de  Téquilihre  soient  compromis  à  la  fois  et  à  un  aussi  haut  degré 
qu'ils  le  sont  par  la  disposition  qu'on  u  prétendu  faire  de  ce  royaume.  Pour  recon- 
naître cette  disi)osilion  comme  légitime,  il  faudrait  tenir  pour  vrai  que  les  rois 
peuvent  être  jugés,  quMIs  peuvent  Pétre  par  celui  qui  veut  et  peut  s'emparer  de 
leurs  possessions;  qu'ils  peuvent  être  condamnés  sans  avoir  été  entendus,  smis 
avoir  pu  se  défendre;  que  dans  ienr  condamnation  sont  nécessairement  envektppés 
leurs  familles  et  leors  peuples;  que  la  conAscartion ,  que  les  nations  éclairées  ont 
bannie  de  leur  <îode,  doit  être,  au  xix«  siècle,  consacrée  par  le  droit  général  de 
l'Europe,  la  cooGscation  d'un  royaume  étant  sans  doute  moins  odieuse  que  celle 
d'une  simple  chaumière;  que  les  peuples  n'ont  aucuns  droits  distincts  de  ceux  de 
leurs  SON veraiss,  et  peuvent  éire  assimilés  au  bétail  d'une  métairie;  que  la  aouve- 
raineté  se  perd  et  s'acquiert  par  le  seul  fait  de  la  comfuète;  en  un  mot,  que  tout  est 
légitime  à  qui  est  le  plus  fort.  La  disposition  que  l'on  a  prétendu  faire  du  royaume 
de  Saxe  serait  l'équilibre  de  l'Europe  :  1»  en  créant  contre  la  Bohème  une  force 
d'agression  très  grande;  2*  en  créant  au  sein  du  corps  germanique  et  pour  un  de 
ses  membres  une  force  d'agression  hors  de  proportion  avec  les  forces  de  résistance 
de  loos  les  autres,  ce  qui  mettrait  ceux-ci  dans  un  péril  toujours  imaiinent,  et  les 
forçant  de  chercher  des  points  d'appui  au  dehors,  rendrait  nulle  la  force  de  tém^ 
tance  que,  dans  le  système  général  de  l'équilibre  européen,  le  corps  entier  doit 
offrir,  etc.  »  Il  est  évident  que  ce  point  d'appui  au  dehors,  pour  les  membres  du 
corps  germanique,  ne  peut  être  qu'une  alliance  plus  étroite  avec  la  France.  D'ail- 
leurs, la  pensée  4u  eéièbre  diplomate  s'exprime  clairement  à  œ  sujet  dans  ane 
antre  note  en  date  du  S  wyvembre,  oà ,  après  avoir  parlé  des  gennes  de  diviai€ii4]oe 
4ièmerait  en  Allemagne  l'union  foroéedc  la  Saxe  et  de  la  Prusse,  il  ^ule  cesoiote  : 
«  La  France  resterait-elle  tranquille  spectatrice  de  ces  discordes  civiles?  Il  est 
plutôt  à  croire  qu'elle  en  profilerait,  et  [)eut-ètre  ferait-elle  sagement  d'en  profiter.» 
91  je  blâme  la  cotidiiite  du  plénipotentiaire  français  dans  cette  circonstance,  ce 
n'eA  pus  <qiie  |e  vevflle  me  porter  défenseur  des  principes  €0  ^lerUi  defi^jneb  «n 
vonlait  exproprier  le  roi  détaxe,  et^we  je  n'adhère  fMœaeiit  à  tont  œ  qui  fieut 


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ÉTtJDES  SUR  L'ALLEMAGNE.  19S 

intérêt  dijrect  dans  là  question,  mais  qui  peut-être  se  rendit  aux 
argumens  de  M.  dé  TàllfejFrand  sur  le  danger  d'ouvrir  une  porte  trop 
large  à  rihfllience  Trançaise  sur  le  continent.  Les  dissentimens  filè- 
rent si  loin  sur  cette  question ,  qu'ils  donnèrent  lieu  dé  part  et  d'autre. 
à  dés  démonstrations  hostiles,  et  qu'on  fut  au  moment  de  prendre 
les  armes.  Une  triple  alliance  fut  conclue  lé  6  janvier  1815  entre  là 
France,  l'Angleterre  et  l'Autriche,  pendant  que  d'un  autre  côté  le 
grand-duc  Constantin  invitait  les  Polonais  à  se  réunir  pour  la  défense 
de  leur  existence  politique,  et  que  le  comte  de  Nesselrode  déclarait 
an  congrès,  au  nom  dé  Fempereur,  que  huit  millions  d'hommes  s'ar- 
maient pour  reconquérir  leur  indépendance.  Voilà  où  en  étaient 
venues,  au  commencement  de  1815,  les  négociations  relatives  à  la 
double  question  saxonne  et  poloiraise.  On  ne  s'entendait  guère  mieux 

être  dit  contre  cette  application  4u  dh>it  du  plus  fort ,  qui ,  suivant  les  expsessions. 
de  la  note  citée  plus  haut,  asiimiU  Us  peuples  au  béiail  d'tme  métairie. M9is,  avec, 
des  convictions  si  intraitables  sur  tout  ce  qui  pouvait  violer  la  justice  et  le  droit 
des  DitiMis,  il  y  avaitibisn  peu  cTactes-du^  oongrès  auioqiMU  Bi.  de  TàUeyrand  m^ût 
refuer  son  oooeo^nb  U.  fallait  »*oppMep  à  ce  qu*0B' enle^t  Ui  Nocvége  au^roi  da. 
Danemark ,  à  cerqu^on  donnftt  b  république  de  Gènes  au  roi  de  Sajodaigne,^  et  celle, 
de  Venise  à  Tempereur  d^Autriche,  à  tant  d*autces  actes  qui  n*étaient  possibles  que 
parce  qu'on  reconnaissait  très  positivement  que  les  peuplés  n'ont  aucuns  droits 
dUfikKês  d&cmsœ  de  leurs^ saw}erain9^  et  que  la  souvefraineté  se'perdets^acquitrt 
pm  lêimul  fiaUidg  la  conquit»,  lï  ne  fiiUait  pas  réserver  soni  oppoeitlon  pour  le  seuk 
ca»  peut-être  où  les  projets  des^  poissanoes  fussent  en  bamuMiie  avec  le  véritable- 
équilibre  de  l'Europe  et  avec  les  intcrêtsde  la  Frauce.  D'ailluu»,  il  y  avait  dans  la 
réunion  proposée  des  convenances  qui  lui  ôtaient  une  partie  de  ce  qu'elle  présentait 
d*odienx.  Les  Saions,  unis  à  la  Prusse  «  auraient  été  soumis  à  un  prince  de  même 
rat»,  de  même  langue^  de  même  religion;  il  n'y  avait  pasdMnoompaUbillténatu-- 
raHMet  invineiblu  entre  eux  et  les  Fvussiens,  et  ce  n*étail  pas  là  na  de  ces  anal^ 
g^ioMS  impossitiles  tomme  quelques-uns  de  ceuLqui  Airont  tentés  alors.  Le  roi  du- 
Saxe,  prince  catbolique,  aurait  reçu  en  VVe£ti)halieou  sur  ie  Rbin  des  sujets  alle- 
mands et  catholiques,  ce  qui  aurait  prévenu  les  collisions  fàcbeuscs  entre  fégUse  et 
l*ët&t  qui' devaient  s'élever  quelques  années  pins  tard.  Enfin,  il  est  de  fait  que, 
peur  vider  le  dUV^nd  ,^  on  a  fiai  par  enievcr  au  roi' de  Saxe,  sans  eompênsatùmf 
la>m«ilié  de  son  royaume,  et  M.  de  Talleyrand  y  consentait  d'avance,  commo  lei 
prouve'  un  passage  de  sa  note.  Mmâ  apparemment  celia  nwitié  a'appartenait  pa», 
moins  légitimement  au  roi  que  celle  qu'on  lui  laissait ,  et  la  conGscation  d'une  por- 
tion si  notable  n'était  pas  plus  justiflable  en  droit  que  celle  du  tout.  Nous  le  répé- 
tons donc,  le  plénipeientfoire  français,  s*!l  t  avait  eu  cher  Ibi  quelque  peu  de 
patriotisme  et  de  bonne  fof,  devait  ou  protester  absolument ,  et  dans  tous  les  cas, 
coatns  le  système  de  droff  pubMc  adiorpté  par  le  congrès,  ou>,  laissant  de  côté  des 
principes  que  péFrsemie  n^était  disposé  à  prendre  au  sérieux ,  ne  considérer  les 
diverses  (fuesHons  qui  se  présemaient  que  cTans  leurs  rapports  avec  l6s  iutéréts  d^ 
la  France. 

13. 


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196  RETUE  DES  DEUX  MOKDES. 

sur  les  autres  arrangemens  territoriaux  à  faire  en  Allemagne,  non  plus 
que  sur  rétablissement  de  la  constitution  germanique.  Le  principe 
avait  été  posé  d'une  manière  vague  et  générale  par  l'article  d^ 
traité»  de  Paris  où  il  était  dit  :  «  Les  états  de  l'Allemagne  seront  in- 
dépcndans  et  unis  par  un  lien  fédéral.  »  Restait  à  savoir  de  quelle 
nature  serait  ce  lien,  jusqu'où  irait  cette  indépendance,  et  de  quelle 
manière  les  deux  choses  se  concilieraient.  Les  cinq  principales  puis- 
sances allemandes,  l'Autriche,  la  Prusse,  la  Bavière,  le  Wurtemberg 
et  le  Hanovre,  qui  de  sa  propre  autorité  avait  changé  le  bonnet  élec- 
toral en  couronne  royale  (1),  se  réunirent  pour  délibérer  sur  cette 
importante  et  difHcile  question.  Les  autres  états,  dont  les  souverains 
ne  portaient  pas  le  titre  de  roi,  ne  furent  pas  admis  à  ce  conseil,  à 
leur  grand  mécontentement,  et  formèrent  avec  les  villes  libres  une 
seconde  assemblée  des  actes  de  laquelle  on  ne  paraissait  pas  vouloir 
tenir  beaucoup  de  compte.  Plusieurs  projets  furent  successivement 
présentés  dans  le  comité  des  cinq  cours.  Malgré  le  vœu  d'une  partie 
des  populations  et  de  q[uelques  princes  du  second  ordre,  l'idée  de 
rétablir  la  dignité  impériale  fut  abandonnée  dès  le  principe.  La  mai- 
son d'Autriche,  pour  laquelle  cette  dignité  n'avait  été  dans  les  der- 
niers temps  qu'un  fardeau  et  un  obstacle,  n'était  pas  disposée  à  la 
reprendre  à  des  conditions  plus  défavorables  encore  que  celles  que 
présentait  la  constitution  de  l'ancien  empire;  or,  elle  savait  bien  qu'il 
n'était  pas  possible  d'en  obtenir  d'autres  avec  des  électeurs,  devenus 
rois,  qui,  aux  termes  des  traités,  réclamaient  l'indépendance  absolue 
et  la  plénitude  de  la  souveraineté.  Cette  indépendance  et  celte  sou- 
veraineté n'étaient  guère  compatibles  avec  la  notion  même  d'état 
fédératif  qui  implique  de  la  part  de  chaque  membre  l'abandon  d'une 
portion  de  ses  droits  au  profit  de  la  communauté;  mais  les  princes 
du  second  ordre  surtout  ne  voulaient  pas  entendre  parler  de  con- 
cessions sur  cet  article.  On  proclamait  à  haute  voix  la  nécessité  d'un 
lien  étroit  entre  lés  membres  du  corps  germanique,  mais  on  ne  con- 
sentait à  rien  de  ce  qui  eût  été  nécessaire  pour  resserrer  ce  lien. 
L'Autriche  et  la  Prusse  voulaient  un  système  qui  plaçât  la  confédé- 
ration sous  leur  influence  égale  (-2) ,  et  qui  leur  donnât,  tant  qu'elles 

(1)  Le  roi  de  Saxe,  doDt  les  états  étaient  sous  le  séqnestre,  et  dont  le  sort  n'était 
pas  fixé,  ne  fut  pas  admis  à  prendre  part  à  ces  délibérations. 

(2)  «  Sa  majesté  impériale,  écrivait  le  prince  de  Metternich  an  prinoe  de  Harden- 
berg,  vise  à  établir  l'équilibre  le  plus  complet  entre  Tinfluence  que  TAutriche  et  la 
Prusse  se  trouveraient  appelées  à  exercer  en  Allemagne.  »  (  Lettre  du  fà  octobre 
1814.) 


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ÉTUDES  SUR  L'ALLEMAGNE.  197 

resteraient  anies,  la  direction  générale  des  affaires  de  rAlIemagne. 
Ce  fut  là  la  base  des  premiers  projets  où  le  conseil  fédéral  suprême 
était  toujours  composé  de  manière  à  ce  que  les  deux  grandes  puis- 
sances y  eussent  la  majorité  absolue  des  voix.  Ce  plan  échoua  contre 
l'opposition  des  états  secondaires,  qui  pensaient  arec  quelque  raison 
que  la  serfle  force  des  choses  donnerait  toujours  à  rAutriche  et  à  la 
Prusse  une  assez  grande  prépondérance  pour  qu'il  ne  fût  pas  néces- 
saire de  la  leur  assurer  par  un  article  de  la  constitution  :  des  mois  se 
passèrent  sans  qu'on  pût  s'entendre  à  ce  sujet. 

Un  autre  point  non  moins  difBcile  à  régler  était  la  position  parti- 
culière des  sujets  de  la  confédération ,  tant  vis-à-vis  des  souverains 
particuliers  que  vis-à-vis  de  l'autorité  fédérale.  Pour  exciter  la  nation 
à  se  soulever  contre  Napoléon ,  on  avait  fait  retentir  le  mot  de  liberté 
à  ses  oreilles,  et  les  proclamations  des  puissances  contenaient  à  cet 
égard  les  promesses  les  plus  solennelles  :  ces  promesses,  on  avait 
l'intention  de  les  tenir,  mais  il  s'agissait  de  savoir  comment  et  dans 
quelle  mesure.  On  tombait  assez  généralement  d'accord  que  des  con- 
stitutions d'états  territoriaux  devaient  être  rétablies  ou  introduites  dans 
tes  divers  pays  de  l'Allemagne;  seulement  il  restait  à  décider  si  ces 
constitutions  seraient  prescrites  par  l'acte  fédéral,  si  on  conserverait 
les  vieilles  formes  ou  si  on  en  introduirait  de  nouvelles ,  enfin  si  l'on 
établirait  un  minimum  de  droits  politiques  que  tout  souverain  serait 
tenu  d'accorder  à  ses  sujets  :  ces  divers  points  donnaient  lieu  à  de 
graves  dissentimens.  L'Autriche,  malgré  ses  traditions  et  les  diffi- 
cultés particulières  de  sa  situation,  paraissait  disposée  à  plus  de  con- 
cessions qu'on  n'aurait  eu  le  droit  d'en  attendre  de  sa  part.  Quant  à 
la  Prusse,  elle  se  prononçait  hautement  à  cette  époque  en  faveur  des 
idées  libérales.  Les  réformes  opérées  dans  sa  législation  et  son  admi- 
nistration, par  les  ministres  Stein  et  Uardenberg,  lui  rendaient  plus 
facile  peut-être  qu'à  aucun  des  autres  états  allemands  l'établisse- 
ment d'une  constitution  représentative  (l);puis  l'impulsion  qu'elle 
avait  donnée  au  mouvement  de  1813,  et  la  place  qu'elle  avait  con- 
quise dans  les  sympathies  de  l'Allemagne,  lui  faisaient  croire  qu'elle 
pourrait  tenter  avec  succès  cette  expérience.  Elle  espérait  augmen- 
ter encore  par  là  son  immense  popularité  et  rallier  exclusivement  à 

(1)  «  A  répoque  du  ooDgrës  de  Vienne,  dit  un  écrivain,  la  Prusse  était  încompa- 
rablenient  le  plus  avancé  de  tous  les  états  allemands  et  celui  qui  pouvait  le  plus 
facilement  établir  une  représentation  de  la  nation ,  parce  qu'il  s*y  était  préparé 
<lepuis  lon^-lemps.  »  (DieZeitgenùi$en,  Vie  de  Hardentierg.  ) 


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aie  h  pûrt!i6ir  h  flks  m^ttt  H  la  pfix^  èctoiréé  ée  la  natfoiif  (t).  tt 
KattoTre,  de  sbn  cMé,  agissait  dans'te  éertsdes  îdée^  anglaises  :fl 
(tenïmiKfeit  qWon  a^snrftt  aux  états  df  chaciofe  payrie  (frott  de  con- 
courir Hhtemttà  à  Tassietté  des  CMrtribittiotts,  dfe  partîcîper  à  hr  ct>ti^ 
fectibti  dies  lois  houvéHeS,  (te  surveiftef  f  emploi  des  impôts  consehtSs 
et  de  demati(fèf  h  pvttAtion  des  fonctioniMres  pnUîcs  conpafbTes  âé 
mrfversatBon.  ta  note  présentée  le  21  octobre  par  le  plédipoten- 
fhîre  hrfnovrierr  cohtenàft  à  cet  égard  des  considérations  l'emarqn*- 
Wes  :  a  Le  gouvernement  représentatif,  dlsait-efle,  a  été  de  droit 
C6tnfÉun  eh  Allemagne  depuis  les  temps  !es  plus  reculés.  Dans  beau- 
eoup  (f états,  ses  principales  dispositions  reposaient  sur  des  traîtés 
eWtre  le  souvefairt  et  ses  sujets,  et  même,  dans  les  pays  où  les  constt 
totions  d'états  te  ftirent  pas^  conseih^es,  les  sujets  avaient  certafti» 
êt(^  tmpo^tatis  (pe  les  iàk  de  l'empire  reconnaSssaient  et  proté^ 
geaient...  Il  n*y  of  pasdTîdée  de  despotisme  înqpKqùée  dàhsFidée  de 
h  smr^e^aftïdé.  Lé  roi  de  la  Graiw*EsBifetagne  est  incontestaMement 
afàssi  souverain  qfu'auctïn  autre  prince  en  Europe,  et  les  Kbertés^de 
#wi  peuple  fortifient  son  tfône  au  Keu  de  le  nrinef .  y(  La  Bavière"  et 
ïé  Wurtemberg,  au  Cbirtratre,  fepôussafîewt  totrtè  proposition  âë  dfe 
^te,  com^rte  ne  pouvant  se  cohcflief  Ètftt  h  plénff tfdê  de  sotiveraî- 
Éfeté  tpA  léùr  ataît  été  csotrférée  p^  le  (rafîté  dé  f  fesbotn-g  et  facfc 
éè  la  confédération  du  fthiUi  etrièe  les  traités  pàrtîcullef  s  de  iBtH 
htt  avaient  ^artfntie.  Le  plénfipotentiai^  bavarois  dédata  qtre  sot( 
souverain  ne  consentirait  jamais  à  ce  qtïe  sc^  sujets  pussent  avoîf 
reemi^  coiïtre  luf  nû  co/nseîl  fétïérrfl.  L'entoyé  de  Wurtemberg  d6- 
danr  également  qu'il  atait  pour  instructions  de  n'accéder  à  aucune 
d!spo!$tio^  qui  p6t  rcfstreirtdre  les  ptéro'gatives  des  princes  dans  l'in- 
térièur  de  lèWtS  étafts  :  Facte  fédéral,  selon  hii,  ne  devait  pas  faifë 
Éftention  des  droits  des  individus  à  Tégafd  de  leurs  souverains.  Le 
pfénipoterrtîaitiB  hàfrïovrien  répomdit  que  le  ptince  régent  ne  pouvait 
pttê  admfeftrè  cjtte  les  changemehs  qui  avaient  eu  lieu  en  Allemagne 
etiSseM  don^fé  aux  princes  dès  droits  de  souveraineté  despotique  sui* 
leurs  sujets,  ni  cfùe  lé  renversement  de  la  constitotion  gétmam'qué 
eët  pu  légMirher  ceKfl  dé  la  constitution  particulière  des  divers  étrits^ 
encore  moins  que  les  conventions  conclues  par  lés  princes  allemands 


(i)  n  téÈ  ttts^iénÈ  disent  qa^'lls  appelfénl  et  4ppetféront  par  système  tous  les  gens 
dé  talèht  à  leur  séri^èe,  Imaginant  qu^èn  possc^dant  Finte^ligence  de  l*Alleniagne, 
le  reste  ne  sera  qu'un  èûpUt  rhàrtùurh  ((ui  pliera  devant  leurarigle.  »  (Gagehi» 
Méin  Antheil  an  der  Poliiik ,  tom.  II ,  pag.  188.  ) 


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fu^ec  Itoimparte ,  ou  le»  tuMtéi  £wts  pli»  tar^  «vec  1^  {hussaiic^ 
alliée»,  a^sftQoi  pu  leur  CM^féror  des  droiU  mvr  lem:»  «hj^  qu'ils 
q:iHiniiefit  p«»  légitHi^^aieot  possédés  aptérieiv^^i^^t.  4veo  des  dis- 
«idABces  aussi  .traochées,  H  n'ét^t  pas  aisé  d'arriver  à  m  résuUat  : 
mm  AiM)P  MeaUt  obligé  de  s^spelldre  les  déUbératioD^.  J^  16  a<^ 
venabre  18U,  )e  roi  de  Wurtemberg  Gt  déclarer  par  sqo  pléoipQteor 
tiaire  qu'an  ne  pouvait  prendre  u»  parti  dé^oit^f  taut  qu'qu  qe  conr 
uMbPait  pas  avec  préeisim  Tétat  des  possesaiws  de  chaque  pripce, 
^  que  ridiér^t  de  sa  monarchie  et  de  sa  ^laisoD  ne  lui  permettait 
lias  de  contracter  des  oUigatioussur  un  poiut  particulier  avant  qu'op 
lui  eitt  communiqué  le  plan  général  de  Teusemble  et  les  dévelopr 
pemaus  qui  oiauquaient  encore.  A  dater  de  oe  ipameat^  le  co^iité 
de^  cinq  puissauoes  cessa  de  s'assembler,  et  ou  ue  s'occupa  plus  o(Br 
ciellemeqt  de  l'organisation  de  rAUemagoe.  ^ulemept  les  ministres  « 
des  princes  du  second  ordre  et  des  villes  libres  continuèrent  leur» 
délibérations,  quoique  n'ayant  pas  qualité  pour  rien  décider,  et  de^ 
mandèrent  sans  succès  la  réunion  de  tous  les  états  allemands. 

11  est  difQcile  d'in^giner  comment  tant  de  divisions  auraient  pu 
cesser  et  tant  de  divergences  se  mettre  d'accord,  si  la  nouvelle  du 
débarquement  de  Bonaparte  en  France,  et  bientôt  après  celle  de  son 
installation  aux  Tuileries,  n'étaient  venues  tomber  copune  uq  cqqp 
de  foudre  au  milieu  des  négociations  du  congrès  et  n^ettre  un  terme 
aw  lenteurs  el  aux  incertitudes,  On  eût  dit  que  l'Europe  était  incar 
pable  de  rien  conclure  sans  l'intervention  de  son  ancien  domina^r 
teor.  Devant  (e  dang^  conunun  i  les  dissentiineos  s'effacèrent  et  les 
alliances  se  renouèrent.  Chacun  Qt  quelques  eoncessions  au  moyep 
desquelles  on  put  régler  sonunaireroent  les  questiqns  territoriales, 
et  on  se  prépara  en  toute  bâte  à  que  (utle  où  il  fallait  être  victorieux 
pour  que  les  décisions  qu'on  venait  de  prendre  eussent  quelque 
valeur.  La  question  de  la  constitution  de  l'Allemagne  fut  résolue 
iûMs  Tenipire  des  mêmes  nécessités.  La  Prusse  et  l'Autriche  se  cpur 
cei:tèrent  pour  présenter  un  prqjet  qui  pût  servir  iu^édiatement  d^ 
hase  aii(4éli{)érations;  des  conférences  conunencèrent  le  ^  mai»  et 
le  8  juin  Tacte  fondamental  de  la  confédération  germanique  était 
signé.  Quelques-unes  des  parles  contractantes,  notaipment  la  Prusse 
et  le  Hanovre,  déclarèrent  qu'elles  .ne  donnaient  leur  signature  que 
parce  qu'il  valait  mieux  avoir  une  confédération  imparfoite  que  de 
n'en  pas  avoir  du  tout;  elles  eiprimèront  l'espoir  que  la  diète  gern- 
«lapîque  eonitituée  par  l'acte  fédéral  en  corrigerait  les  déÇactuosités 


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201 

lit  maintenant  eia 
'  •  h's  principales  dij 

lil>frïi  d'Allemagne »\ 
'  u  LL*  MM.  Tempe-* 
'k  et  des  Pays-Bas» 
H  Prusse  pour  toutes 
n<  .ippartenu  à  Tem- 
Mjié  de  Holstein,  et 
nibourg,  établissent 
um  \e  nom  de  con- 
hut  év  cette  confédé- 
lire  et  intérieure  de 
ilité  des  états  confé- 
orifédération  comme 
li' nient  à  maintenir 
c  icîj  confédérés  est, 
t)ct  de  conférer  à  l'Au- 
tn  hou6  contre  la  résis- 
les  grandes  puissances 
1^  eiles  lie  pourront  éta- 
Huntique,  et  en  mettant 
,  .  prîtR;es  leur  force  supé- 
ne  leur  assure* 
fédtlTatiuii  à  une  diète  fédé- 
doîveni  voter  p«ir  leurs  pléni- 
iil  t'ollcctivemenï ,  de  la  manière 
■i%  une  voix;  Bavière,  une  voix; 
Wurtemljcr^,  une  voix;  Bade, 
*i\  ;  liesse  UîirmstcKll,  une  voix; 
'ii\;  l*iiys-Biis,  pour  Luxembourg, 
:i  ducales  de  Save,  utn^  voix;  Bruns- 
klçnbourg-iïi'Iiwerin  et  Strelitz,  une 
hait  et  Schwarïbourg,  une  voix;  Ho- 
vcnss,  SclKiuinhourg-Lippe,  LîppeetWal- 
/:.  libres  (le  Lulieek,  Francrort,  Brème  et 
.  total,  dix-sept  voix.  Les  quatre  articles  sui- 
i^auisation  dt»  h  diète  et  à  la  forme  de  ses  déli- 
.  .  ithe  qui  a  la  proidcncc,  mais  chaque  état  ayant 
s  propositions  qui  doivent  être  mises  en  délibéra- 
li\e,  cette  présidence  n'est  guère  qu  honorifique. 


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SOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  en  remplirait  les  lacunes.  Le  Wurtemberg  ne  prit  point  part  aux 
délibérations  et  n'accéda  à  la  confédération  que  le  1"  septembre. 

On  sait  assez  comment  fut  résolue  la  question  polonaise.  L'espoir 
qu'avaient  fait  naître  les  bonnes  intentions  de  l'empereur  Alexandre 
s'évanouit,  et  la  Pologne  fut  partagée  de  nouveau  entre  les  trois  com- 
plices du  partage  primitif.  Le  roi  de  Saxe  garda  son  titre,  sa  capitale 
et  à  peu  près  la  moitié  de  ses  états.  Le  reste  fut  donné  à  la  Prusse 
avec  de  nouveaux  territoires  en  Westphalie  et  la  plus  grande  partie 
des  pays  situés  sur  la  rive  gauche  du  Rhin.  Ces  acquisitions,  jointes 
à  celles  du  traité  de  Lunéville,  dans  lesquelles  la  Prusse  rentrait  de 
plein  droit,  formaient  un  état  nouveau,  une  fois  plus  peuplé  et  plus 
riche  que  ne  l'avait  été  la  monarchie  du  grand  Frédéric.  L'Autriche 
ne  reprit  en  Allemagne  que  le  Tyrol  et  Salzbourg;  toute  son  ambition 
sembla  se  porter  vers  l'Italie,  où  elfe  se  fit  donner,  sous  le  nom  de 
royaume  lombardo-vénitien,  toute  la  partie  de  ce  beau  pays  com- 
prise entre  le  Tesin,  le  Pd,  la  mer  Adriatique  et  les  Alpes.  Les  ter- 
ritoires allemands  disponibles  qui  n'avaient  pas  été  adjugés  à  la  Prusse 
servirent  à  indemniser  la  Bavière  de  la  perte  du  Tyrol  et  de  Salz- 
bourg, et  à  donner  à  quelques  autres  états  des  limites  à  leur  conve- 
nance. Les  anciens  membres  de  la  confédération  du  Rhin  conser- 
vèrent les  avantages  que  leur  avait  faits  Napoléon ,  à  l'exception  du 
prince  primat  qui  avait  renoncé  antérieurement  à  son  grand-duché 
de  Francfort,  du  grand-duc  de  Wurzbourg  auquel  la  Toscane  fut 
restituée ,  et  de  quelques  petits  princes  punis  de  la  médiatisation  à 
cause  de  leur  fidélité  à  la  France.  Les  souverains  dont  la  dépouille 
avait  servi  à  former  le  royaume  de  Westphalie ,  s'étaient  remis  en 
possession  pendant  le  cours  de  la  guerre  ;  quelques-uns  d'entre  eux 
reçurent  un  accroissement  de  territoire,  notamment  le  roi  de  Ha- 
novre. Les  ducs  d'Oldenbourg,  de  Mecklenbourget  de  Saxe-Weimar 
reçurent  le  titre  de  grands-ducs.  On  fit  aussi  un  grand-duché  de  la 
province  de  Luxembourg,  laquelle,  bien  qu'annexée  au  royaume  des 
Pays-Bas,  dut  faire  partie  de  la  confédération  germanique.  Quatre 
villes  libres  recouvrèrent  leur  existence  politique  :  ce  furent  Franc- 
fort, destinée  à  être  le  siège  de  la  diète,  et  les  trois  villes  hanséati- 
ques,  Brème,  Lubeck  et  Hambourg.  La  défaite  de  Napoléon  à  Wa- 
terloo rendit  possible  la  mise  à  exécution  de  tous  ces  arrangemens, 
et  le  second  traité  de  Paris  enleva  encore  à  la  France  quelques  par- 
celles du  territoire  qui  lui  avait  été  laissé. 

Nous  avons  vu  au  milieu  de  quelles  circonstances  fut'enfanté  l'acte 


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ÉTUDES  SUR  L'ALLEMAGNE. 

constitutif  de  la  confédération  germanique  ;  il  faut  maintenant  eu 
miner  cet  acte  en  lui-même  et  en  faire  connaître  les  principales 
positions.  «  l.es  princes  souverains  et  les  villes  libres  d'Allemagne» 
dit  l'art.  V^,  en  comprenant  dans  cette  transaction  LL.  MM.  l'empe-* 
reur  d'Autriche,  les  rois  de  Prusse,  de  Danemark  et  des  Pays-Bas» 
et  nommément  l'empereur  d'Autriche  et  le  roi  de  Prusse  pour  toutes 
celles  de  leurs  possessions  qui  ont  anciennement  appartenu  à  l'em- 
pire germanique,  le  roi  de  Danemark  pour  le  duché  de  Holstein,  et 
le  roi  des  Pays-Bas  pour  le  grand-duché  de  Luxembourg,  établissent 
entre  eux  une  confédération  perpétuelle  qui  portera  le  nom  de  con- 
fédération germanique.  »  L'art.  2  indique  le  but  de  cette  confédé- 
ration, qui  est  «  le  maintien  de  la  sûreté  extérieure  et  intérieure  de 
l'Allemagne,  de  Tindépendance  et  de  l'inyiolabilité  des  états  confé- 
dérés. »  Suivant  l'art.  3,  a  les  membres  de  la  confédération  comme 
tels  sont  égaux  en  droits;  ils  s'obligent  tous  également  à  maintenir 
J'acte  qui  constitue  leur  union.  »  L'égalité  entre  les  confédérés  est» 
comme  on  voit,  posée  en  principe,  et  le  projet  de  conférer  à  l'Au- 
triche et  à  la  Prusse  une  suprématie  légale  a  échoué  contre  la  résis- 
tance des  états  de  second  ordre.  Sans  doute  les  grandes  puissances 
sauront  plus  tard  se  faire  la  part  du  lion  ;  mais  elles  ne  pourront  éta- 
blir leur  prépondérance  que  par  la  voie  diplomatique,  et  en  mettant 
au  service  des  intérêts  communs  à  tous  les  princes  leur  force  supé- 
rieure et  l'ascendant  naturel  que  cette  force  leur  assure. 

L'article  k  confia  les  affaires  de  la  confédération  à  une  diète  fédé- 
rative  dans  laquelle  tous  les  membres  doivent  voter  par  leurs  pléni- 
potentiaires, soit  individuellement,  soit  collectivement,  de  la  manière 
suivante  :  Autriche,  une  voix;  Prusse,  une  voix;  Bavière,  une  voix; 
Saxe,  une  voix;  Hanovre,  une  voix;  Wurtemberg,  une  voix;  Bade, 
une  voix;  Hesse-Électorale,  une  voix;  Hesse  Darmstadt,  une  voix; 
Danemark,  pour  le  Holstein ,  une  voix  ;  Pays-Bas,  pour  Luxembourg, 
une  voix;  maisons  grand-ducale  et  ducales  de  Saxe,  une  voix;  Bruns- 
wick et  Nassau,  une  voix;  Mecklenbourg-Schwerin  et  Strelitz,  une 
voix;  Holstein  Oldenbourg,  Anhalt  et  Schwarzbourg,  une  voix;  Ho- 
henzollern,  Liechtenstein,  Reuss,  Schaumbourg-Lippe,  Lippe  et  Wal- 
deck,  une  voix;  les  villes  libres  de  Lubeck,  Francfort,  Brème  et 
Hambourg,  une  voix  :  total,  dix-sept  voix.  Les  quatre  articles  sui- 
vans  sont  relatifs  à  l'organisation  de  la  diète  et  à  la  forme  de  ses  déli- 
bérations. C'est  l'Autriche  qui  a  la  présidence,  mais  chaque  état  ayant 
le  droit  de  fair^  des  propositions  qui  doivent  être  mises  en  déUbéra- 
tion  dans  un  temps  fixé,  cette  présidence  n'est  guère  qu'honorifique. 


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la  diète  à  deMttaràtiJèresdèdélftë^riet*.  HUMtnelIcAMeiit,  ellé^  Fbtriné 
èil  àssembléfe  ordlDaîire  ((î^gr^r*?  Rarty,  âvcc  dhe^efA  Viôft  irép«n»lie» 
côMftoeûyrl'A  vti  plSïs  haut;  ïitois,  lorsqii'ns*ttglt  <f  de  lofeifonda^menlâiieA 
2  t>t>^r9  de'chifingéMï^i^  à  fafre  dan^ceDefs  qnl  eifetetit ,  dé  meit^lrës  à 
prendre  pat  rapport  à  l'adte  fedéral  lui-même,  d1h9tituttons6tga niques 
ou  d*aut)re^  iamm'geihefi^  d'uti  intérêt  commun  à  érdoptét,  »  ta  tfièb^ 
doit  se  formefr  ^en  assemblée  plénièr e  ou  générale  [plénum  ) ,  a^uel 
tas  fti  diistributfon  dtes  Volt  est  cakulée  sut  retendue  res^yeetive  des 
états;  alors  chacttn  dés  trente-huit  menibres  vote  séparément.  L'Ail^ 
triche  et  les  dtiq  tm  aietnands  ont  chacun  quatre  voix;  Bade,  lèss 
deut  Hessîefs,  le  Banematk  pio^r  le  Roistein,  lies  Pays-Bas  pour  le 
Luxeml!w)urg,  chacun  ttois;  Brunswick,  Mècklentourg-^hweriA  et 
Nassau,  chacun  deux;  lés  vingt-Kpiatre  autres  princes  et  villes  Hbrèsv 
dMictm  tme:  le  tl^olsil  est  alots  de  soixante-neuf  voix.  C'e^l'flfssemMéé 
ordlhaite  qui  tfèelde  si  une  question  sera  portée  à  rassemblée  ^né^ 
raie  et  qyiî  préparé  lès  projets  de  résolutions  qui  dofventèt?re  portés  à 
Certes^i.  ï^ns  la  première,  les  décisions  se  prennent  à  ta  nMjorité 
âbsohie,  et  en  cas  dé  paArtage  la  vôix  du  président  est  prépondérante; 
datts  fti  Secondé,  lés  deux  tiers  dés  voix  sont  nécessaires  pour  prendre 
une  résohltlon.  Cette  majbrité  même  ne  suffit  pas,  et  il  raiill\ina^ 
nimité  x(  q\iand  H  s'agit  ée  l'acceptation  ou  dîi  changement  de  lois 
fondamentales,  d'institutions  organiques,  de  droRs  individuels  oti 
d'afTaires  de  religion.  »  La  diète  est  permanente;  elle  peut  cepen- 
dant, lorsque  les  points  soumis  à  sa  déh'bératron  se  trouvent  réglés, 
s*âjournier  à  une  époqne  flxe,  mais  pas  aunleià  de  quatre  mois.  Les 
articles  d  ^  10  firent  ToùVerture  de  la  diète  au  1*  septembre  1»!  5t 
Le  premier  objfeft  à  traiter  par  elle  doit  être  «  la  rédaction  des  îofs 
fondamentales  de  la  confédération  et  de  ses  institutions  organicpiés, 
relativement  à  Ses  rapports  extérieurs,  militaires  et  intérieurs.  »  L'ar- 
ticle 11  est  relatif  è  l'indépendance  et  à  la  sûreté  extérieure  de  la 
cotifédéfatiort.  Les  états  qui  la  composent  s'engagent  à  défendre 
non-seulement  T Allemagne  entière,  mais  éhaque  état  paiticutier  de 
l'union ,  s*tl  est  attisiq^,  et  se  garantissent  mutuellement  tontes  celtes 
Aé  leurs  posseSsîoîW  qtd  se  trouvent  comprises  dans  teftfe  union*. 
Lorsque  la  guerre  ^t  dédaréte  par  la  confédétaSon ,  a^un  membre 
ne  petit  etitamer  de  nêgc^ations  particulières  av«c  Teifmemi',  ni  Mtè 
la  paix  ou  un  armistice  sans  le  consentement  des  antres.  Les  mem'^ 
bres  de  la  confédérafion  se  réservent  pourtant  le  droit  de  ftJk^  des 
aSKances,  iha^étt  sV^Mi^éant  à  ne  contracter  aucun  engagement  qui 
serait  dirigé  cûntte  k  Sûreté  de  la  confédération  ou  des  étafo  qui  la 


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l^teAte  jCit  M  m  foM  paun uivi;e  Jeuip  iiSSéxeu4a  par  il|i  foliée  4e$ 
IHwes,  inwâJie^iWffiâltDe  A  iL^iète^iM  4Miit,ef9a$ieriavifl|ie/4e»i9i 
«ié4»tîQp.  i<  Si  Ke  mojFen  ne  Fâufiûtii^,  e^  fu^ii^  ^en^^pce  j/uri- 
4M|iie  de^iewe  néces^^,  4I  y  4€tra  poiin^  jHir  m  j^gepc^t  fii|k* 
ts^a4  (atai>*^€ya/  iiMtona)  bien  organisé  Mqf^  im  parties  çwte#?- 
4ai4esse40Hioettro^t.sai|ksi|)|pel.^  U4i'y|i^ieBda{>lttgBur4^  fMe^Mop 
si4qip4i)rta9te  4*iW  itâtmwl  fé4ôral  qfiid  fimm^  ^pvûsMi^çes,  ,e^(|^« 
^qlEes  la  l^ntt^ ,  |t wwt  décliuçé  éttre  Ip  piom  aqyolaiqe  ie  VfyiiS^ 
fenuanique.  Cette ^HesUon  est  éjiudée  et  f^eoyayée  l'aY^nir,  Qcpme 
tmUfiA  celles  .«iir  Jfe^uelles  le»  4iBseaUfl»eiis  .étaient  Arop^ciooBQé^. 
L!^|itk;le  13^  (Qoi  est  relatif  fiax  oopgt^aUoiis  à  établir,  e^  4*!W  [tpcor- 
pîaineiertsa^iWK'ei  il  eit  4iiii8i  conçu  :  4(  9m^  ftoys  les  états  JJie- 
maud&i  ^1  y  ^^ra  uae^nsl^UitiMP  d'état84erri(OFiaia  ((oiM2Ato€iiM(iM7A« 
V^/mmên^\.  »  Il .n'eat  c^^t  ^  «  ()e6  'Constttutk^s  ^Qîveat  être «étabUea 
dans  w  délai  &ié ,  ai  quelles  baac«  oomaïupes  e|les  dev^^nt  a^v^r,  iii 
dans  ;C|iiels  f i^oct^  elles  se  frouveroi^  i^v^c  (la  Q(Mà^tttiQp  fédéç£|le. 
«  .Qa*aurait-<ao  dit  sous  le  roi  leaii,ea  Angleterre ,  avait  obaenré  Kl.  4e 
^gern  Jors  de  ia  discussion  de  cet  article ,  si  l'on  ^^y^it  déorété  :  jU  y 
aura  4ipe  grande  «qh^iFte  qu  .u^  pademept ,  sans  détenniper  ce  qu'il 
y  Auva  dans  celle-là  ou  ce.qui  sera  traité  dans<celp-ci?  d 

JL'juçtide  1^  est. consacré  à  régler  la  position  des  iuédiatisés.  Environ 
qaatre-f^i^gts  princes  ou  .comtes  avaient  été  dépouillés  par  TétabUsse- 
9)ent  de  la  confédération  du  Rhin,  ou  pfir  ^^ctes  postérieurs,  des 
droits  honorifiques  et  utiles  ^qui  en  faisaient  autant  de  petite  sonvor- 
ralns.  41s  avaient  >eqpéré  avoir,  eu:(  aussi ,  leur  re^uration ,  et  Us 
avaient  vivement  réclamé  auprès  du  congrès  le  xétabUssement  de 
leur  souveraineté,  lepr  adipission  à  la  diète  et  une  indemnité  p^r 
les^ertesqu^ils/avaiQatéprouvées.l.' Autriche  et  la  fausse  déslr^iept 
qu!on,lepr  aocordàtdes  voix  collégiales;  |^  Bavière,  le  Wurtei|i|iei^ 
et  la  >llesse ^cimdrdncale  s'y  of^posèrent,  et  on  convint, que (Cette 
question  aus^i aérait  renvoyée  à  la  diète  (1).  L'article  ik  énpmère  les 
^nnems,  les  drcHts  et  privilèges  qu'on  juge  compatibles  avec  la 
souveraineté  des  .princes  /dont  ils  sont  devenus  les  si^ets.  1°  fis  CQn- 
^ei:vept  ,1e  .droit  d'égalité  de  .puissance  (  Ehenbmr^çkeit  (2).  3°  I^ 

(l).Il  est  dit  dans  Tarlicle  6  de  Pacte  fédéral  que  la  diète ,  en  s'occupant  des  Ipis 
organiques  de  la  confédération ,  examinera  si  Ton  doit  accorder  quelques  voix  col- 
lectives aux  anciens  états  d'empire  médiatisés.  Par  le  fait,  ces  voix  ne  leur  furent 
pwtSQQord^. 

(i)  Dans  les  mtaisimveivInefliil^rrAUafn^ 


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20b  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chefs  de  ces  familles  sont  les  premiers  membres  de  l'état  auquel  ils 
appartiennent.  Ainsi,  dans  les  pays  où  il  y  a  deux  chambres,  ils  sont 
membres  nés  de  la  première;  eux  et  leurs  familles  forment  la  classe 
la  plus  privilégiée  particulièrement  sous  le  rapport  de  Timpôt.  3^  Ils 
continuent  de  jouir  de  tous  les  droits  et  avantages  attachés  à  leur 
propriété  qui  n'appartiennent  ni  au  pouvoir  suprême  ni  aux  préroga- 
tives des  gouvememens,  tels  que  ceux  établis  par  leurs  anciens  con- 
trats de  famille,  le  privilège  d'être  jugés  par  des  tribunaux  spéciaux, 
l'exercice  de  la  justice  civile  et  criminelle  en  première  et  quelquefois 
en  seconde  instance,  la  juridiction  forestière,  la  police  locale,  la  sur- 
veillance des  églises,  des  écoles  et  des  fondations  pieuses,  etc.,  toute- 
fois en  se  conformant  aux  lois  du  pays  qu'ils  habitent,  à  sa  constitution 
militaire,  et  en  restant  sous  la  haute  surveillance  des  gouvernemens. 
Quelques-uns  de  ces  privilèges  sont  accordés  à  l'ancienne  chevalerie 
d'empire  [Reichsritterschaft).  «  Dans  les  provinces  séparées  de  l'em- 
pire par  la  paix  de  Lunéville,  et  qui  y  ont  été  réunies  de  nouveau, 
ces  principes  doivent  subir  dans  leur  application  les  restrictions  que 
les  circonstances  rendent  nécessaires.  »  Ce  dernier  paragraphe  s'ap- 
plique aux  pays  qui  avaient  fait  partie  de  l'empire  français  et  où  la 
suppression  de  tous  les  droits  seigneuriaux  avait  changé  les  Gefs  en 
propriétés  libres.  Il  est  évident  que,  dans  ces  pays,  l'aristocratie  ne 
pouvait  pas  être  rétablie  dans  ses  anciens  droits  sans  un  bouleverse- 
ment général  de  tous  les  rapports  existans.  Elle  pouvait  l'être  jusqu'à 
un  certain  point  sur  la  rive  droite  du  Rhin ,  parce  que  la  plupart  des 
privilèges  mentionnés  plus  haut  n'avaient  pas  cessé  d'exister  au  proflt 
de  la  noblesse  immédiate ,  spécialement  en  Bavière  où  le  gouverne- 
ment l'avait  traitée  assez  favorablement.  Ce  fut  même  en  général  l'or- 
donnance bavaroise  qu'on  prit  pour  base  en  réglant  les  avantages 
qu'on  trouvait  juste  de  faire  aux  médiatisés,  puisque  les  engagemens 
contractés,  les  considérations  politiques,  la  nécessité  où  l'on  croyait 
être  de  diminuer  autant  que  possible  le  nombre  des  petits  états,  ne 
permettaient  pas  de  leur  rendre  l'existence  indépendante  dont  Na- 
poléon les  avait  dépouillés.  Du  reste,  quelques  privilèges  que  leur 
assurât  l'acte  fédéral,  ces  avantages  étaient  bien  au-dessous  de  leurs 
espérances  et  de  leurs  prétentions.  Aussi  un  grand  nombre  de  maisons 
médiatisées  protestèrent-elles  le  13  juin  contre  ces  dispositions. 
Quelques  princes  seulement  avaient  trempé  dans  la  médiatisation, 

n'ont  pas  droit  à  la  succession.  On  considère  comme  mésalliance  tout  mariage  con* 
clu  avec  une  femme  dont  la  famille  n'a  point  ce  droit  &*EbtnburtigMt. 


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ÉTUDES  SUR  L'ALLEMAGNE.  205 

tandis  qu'il  n'y  en  avait  aucun  qui  n'eût  pris  part  à  la  sécularisation 
et  qui  n'en  eût  largement  proOté  ;  de  là  vint  sans  doute  qu'on  fit 
quelque  chose  pour  l'aristocratie  et  qu'on  ne  fit  rien  pour  l'église 
catholique.  On  garantit  les  pensions  accordées  aux  membres  de  l'an- 
cien clergé  par  la  résolution  d'empire  du  25  février  1803,  mais  rien 
ne  fut  réglé  quant,au  rétablissement  des  évôchés,  à  la  dotation  de  l'é- 
glise, à  l'accomplissement  des  promesses  faites  à  Ratisbonne  lors  de  la 
sécularisation ,  et  qui  pour  la  plupart  n'avaient  pas  été  tenues.  L'église 
catholique  d'Allemagne  ne  pouvait  guère  prétendre  à  ce  qu'on  lui 
rendit  son  ancienne  position  politique,  mais  il  eût  été  juste  et  habile 
de  ne  pas  l'abandonner  aux  caprices  des  princes,  de  lui  assurer  une 
existence  convenable  et  de  lui  garantir  dans  l'ordre  spirituel  au  moins 
une  partie  de  l'indépendance  qu'elle  avait  possédée  autrefois  en  vertu 
de  la  constitution  de  l'empire.  D'ailleurs,  ce  point  important  n'avait 
pas  été  laissé  dans  l'oubli  lors  de  la  discussion  de  l'acte  fédéral,  car  le 
projet  présenté  par  la  Prusse  et  l'Autriche  contenait  un  article  ainsi 
conçu  :  a  La  religion  catholique  en  Allemagne  recevra,  sous  la  garantie 
de  la  confédération,  une  constitution  aussi  uniforme  que  possible  par 
laquelle  elle  ne  fera  qu'un  corps  et  qui  lui  assurera  les  moyens  de 
pourvoir  à  ses  besoins.  »  Mais  cet  article  fut  rejeté  à  la  demande  de 
la  Bavière;  et  en  effet  il  ne  résolvait  aucune  question ,  puisqu'il  se 
bornait  à  promettre  une  constitution  sans  déterminer  quelles  en 
seraient  les  bases  et  sans  dire  qui  aurait  qualité  pour  la  décréter.  II 
valait  mieux  ne  rien  dire  que  de  poser  des  règles  aussi  vagues  et  sus- 
ceptibles de  tant  d'interprétations  diverses;  aussi  se  borna-t-on ,  en 
ce  qui  concernait  la  religion ,  à  déclarer  que  a  la  différence  des  com- 
munions chrétiennes  dans  toute  l'étendue  de  la  confédération  n'ap- 
porterait aucune  différence  dans  la  jouissance  des  droits  civils  et 
politiques.  »  L'Autriche  et  la  Prusse  auraient  désiré  que  le  bénéfice 
de  l'égalité  des  cultes  s'étendit  aux  juifs,  mais  l'opposition  de  quel- 
ques états  secondaires  ne  le  permit  pas,  et  l'on  renvoya  à  la  diète, 
conmie  toujours ,  le  soin  d'examiner  «  comment  on  pourrait  amé- 
liorer l'état  civil  de  ceux  qui  professent  la  religion  juive  et  jusqu'à 
quel  point  on  pourrait  leur  accorder  la  jouissance  des  droits  civils 
contre  l'acceptation  de  tous  les  devoirs  du  citoyen.  » 

L'article  18  est  relatif  aux  droits  individuels  assurés  à  tous  les  sujets 
de  la  confédération;  ces  droits  sont  sans  doute  fort  modestes,  et  la 
liste  n'en  est  pas  longue.  Ce  sont  :  1^  celui  d'acquérir  et  de  posséder 
des  immeubles  en  dehors  des  limites  de  l'état  qu'ils  habitent,  sans 
pour  cela  être  soumis  dans  un  état  étranger  à  plus  de  charges  et  de 


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3Û6  BEVUE  J)ES  DEUX  MOMIES. 

taxes,  que  les  sujets  de  ce  pays;  2"  de  passer  libremeut  d*un  état  de 
la  confédératioD  dans,  un  autre  qui  consent  éTidemment  à  les  recevoir 
comme  sujets;  3°  d'y  prendre  du  service  civil  et  militaire;  h^  de  porter 
leur  fortune  d'un  état  dans  un  autre  sans  être  wumis  au  droit  dcidé- 
traction  ou  d'émigration  [Jus  detraetus,  ^abella  emigroHonis).  \jà 
liberté  de  la  presse  est  nommée  dans  le  même  article,  mais  c'est  en- 
core une  question  renvoyée  à  la  diète  qui  doit  s'occuper,  lors  de  «sa 
première  réunion ,  de  la  rédaction  de  lois  uniformes  sur  ce  .i>'oint. 
L'article  19  réserve  encore  à  la  diète  les  délibérations  sur  les  mesures 
relatives  aux  rapports  commerciaux  des  différeus  états  entre  teux., 
ainsi  qu'à  la  navigation  des  fleuves.  JL*attide  20,  qui  est  le  dernier, 
est  de  pure  forme. 

Telle  est,  sauf  quelques  dispositions  transitoires  ou  de  peu  d'im- 
.portance,  l'analyse  exacte  de  l'acte  qui  a  constitué  ta  confédération 
germanique,  acte. moins  remarquable  peut-être  par  ce. qu'il  dit  que 
.par  ce  qu'il  passe  sous  silence.  Aux  réflexions  sommaires  dont  nous 
avons  accompagné  ces,princjpaux  articles,  nous  ajouterons  quelques 
considérations  sur  la  situation  nouvelle  où  les  traités  de  Vienne' ont 
placé  l'Allemagne. 

Et  d'abord. il  est  bien  évident  que  l'ordre  de  choses  établi  par 
l'acte  fédéral  de  i815  n'est  rien  moins  qu'une  restauration  dupasse; 
c'est  une  organisation  qui  n'a  rien  de  commun  avec  la  constitution 
du  saint  empire  romain;  c'est  une  tentative  faite  dans  des  voies 
non  encore  parcourues,  aOn  de  satisfaire  au  double  besoin  d'unité 
et  d'indépendance  réveillé  tout  récemment  chez  les.  peuples  germa- 
niques. Il  n'y  a  plus  d'empereur,  plus*  d'électeurs,  .plus  de  hiérarchie 
entre  les  princes,  mais  seulement ^une  alliance  entre  des  souverains 
légalement  égaux.  On  a  emprunte  à  l'ancien  empire  l'idée  d'une  diète 
permanente;  mais  ta  composition  en  est  toute  -changée,  puisque  ni 
l'église,  ni  la  noblesse ,  ni  les  villes  (i) ,  n'y  sont  plus  représentées. 
L'ancienne  diète  avait  trois  collèges  indépendansJesuns  des  autres; 
ses  décisions  avaient  besoin  de  la  ratification  de  l'empereur  pour 
acquérir  force  de  loi.  La  nouvelle  forme  une  assemblée  unique  et  sou- 
veraine qui  ne  reconnaît  aucune  autorité  au-dessus  d'elle.  Tout  est 
changé  également  dans  la  situation  des  membres  du  corps. germa- 
nique :  ce  n'est  plus  sur  Ja  bulle  d'or,  ni  sur  les  capitulations  éldcto- 

(1)  Il  y  a  bien  ifuaure  v{)i«9lU)mft,  ^ijant  à  eiles  «ovtes  une  tMx  dans  rassemblée 
ordinaire  de  la  dièie;  nais  <fii'eslree  <|ue  cela  auprès  de  Taneien  collège  de&vtteis 
qui  délibérait  de  soncâlé  et  deoiJe  cooaentemeot  était  jaéces&aire  peur  «ne  réso- 
lution d'empire? 


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ÉnnM»  SUR  L*ALL»u«iaiw  a07 

itrles  qu'ils  font  reposer  leurs  prérogatives,  e'est  sur  les  décrets  d'us 
conquérant  étranger,  qui  leur  a  distribué  de  nowretux  titres,  de  non» 
veties  provinces ,  et  qui  a  sobstilué  à  leur  autorité,  limitée  jadis  par 
en  haut  et  par  en  bas,  ce  qu'ils  se  plaisent  à  nommer  la  plénitude  de 
la  souveraineté.  Quelques-uns,  dépouillés  par  Napoléon,  rentrent 
en  possession  de  leurs  états;  mais,  comme  on  ne  les  juge  pas  de  pire 
condition  que  les  ralres,  on  trouve  juste  qu'ils  se  mettent  à  leur 
mveau  par  Téclat  des  titres  et  l'étendue  du  pouvoir.  L'équilibre  de 
l'ancien  empire  n'est  pas  moins  complètement  bouleversé.  L'Autri«* 
die,  avec  la  dignité  impériale,  a  perdu  les  points  d'appui  qu'elle  trou- 
vait autrefois  dans  les  souverainetés  ecclésiastiques  et  dans  la  foule 
des  petits  princes.  Touraant  son  amtNtion  d'un  autre  cAté,  elle  n'as* 
pire  plus  h  d'autre  influence  en  Allemagne  qu'à  celle  que  peut  lui 
procurer  son  union  avec  la  Prusse.  Elle  abdique  parle  (ait,  au  proAt 
de  son  ancienne  rivale,  wie  piépondéiance  dont  elle  était  jadis  si 
jalouse.  Tandis  qu'elle  se  retire  et  se  concentre  au  sud-est  pour  sm*- 
veilter  et  contenir  ses  possessions  slaves  et  ilalieniies,  la  Prusse, 
devenue,  grâce  à  son  énorme  part  daiis  les  dépouilles  de  l'église ,  la 
grande  puissance  allemande,  s'allonge  démesurément  vers  l'ouest, 
s'asseoit  sur  le  RMn  et  siv  la  Moselle,  et  prend,  pour  ainsi  dire,  à 
revers  l'Allemagne  méridionale.  Ses  forces,  il  est  vrai,  sont  dissé- 
minées sur  une  immense  étendue;  mais  cet  ineonviénient  est  cons- 
pensé  par  f  avantage  d'avoir  partout  des  positions  au  moyen  desquelles 
aucun  point  de  la  confédéiralioB  ne  peut  plus  se  soustraire  à  son 
action.  Avec  son  empire  s'étend  et  s'agrandit  llnfluenoe  protestante, 
désormais  sans  contre-poids.  Le  catholicisme,  réduit  à  deux  voix  dans 
le  conseil  suprême  de  la  oonfédératioii  (1),  échange  son  ancienne 
prééminence  contre  une  position  subalterne,  et  les  cathoUques  aHe- 
mands,  malgré  leur  supériorité  nomériqtte  (2),  ne  peuvent  plus 

(1)  L'Autriche  et  la  Bavière oai  une  voix  obacune  dans  i*asBemblée  ordinaire  de 
la  diètA.  Trois  petits  princes  catholiques,  Hobenzollern-Sigmaringen,  HohenzoHem- 
Uechingen  et  Liechtenstein,  n*ont qu'une  voii  en  commun  avec  cinq  princes  pro- 
tmtBfns.  Le  rei  de  Saxe,  à  la  vérité,  professe  la  religion  calh(Alque;  mais  «en  royaume 
eet  mi  des  œatni  les  pins  adife  dn  pHAealBDtiane,  Dans  TaDcifiB  empise,  M  faisait 
partie  du  corps  des^vangéliques^  et  il  est  notoire  que  dan»  la  nouvelle  diète  il  ue 
représente  et  ne  peut  représenter  que  Pintérèt  protestant.  Les  catholiques  ont  donc 
deux  voix  sur  dix-sept  dans  rassemblée  ordinaire,  ou  onze  sur  soixante-neuf  dans 
raMonrtilée  générale. 

(t)  D'après  Pévaluation  de  Uasscd,  la  confôdéraiion  oonple  quinze  mllHonsde 
catholiques  ot  un  peu  plusdetrefee  mltKons  de  protestans;  le  catholidsme  a  donc 
la  jnajfBltè'daMile  peuple,  mais  11  est  en  très  faible  minorité  parmi  les  princes,  et 
ce  sont  les  prinoeftsealg'qîif  comptent. 


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208  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

espérer  que  leurs  intérêts  soient  comptés  pour  quelque  chose  dans  la 
direction  de  la  politique  nationale. 

Quoique  le  congrès  de  Vienne  ait  sanctionné  bien  des  usurpations 
et  consacré  bien  des  injustices,  quoiqu'il  ait  manqué  à  bien  des  pro- 
messes et  trompé  bien  des  espérances,  il  lui  a  été  beaucoup  pardonné 
par  les  Allemands,  à  cause  de  la  satisfaction  qu'il  s'est  efforcé  de 
donner  au  plus  cher  de  leurs  vœux ,  celui  de  l'unité  et  de  l'indépen- 
dance nationales.  C'était  la  haine  de  l'oppression  étrangère  qui  avait 
amené  le  mouvement  de  1813,  et  qui,  pour  la  première  fois  depuis 
bien  des  siècles,  avait  réuni  dans  un  sentiment  commun  tous  les 
enfans  de  l'Allemagne  :  les  rédacteurs  de  l'acte  fédéral  s'en  sont  sou- 
venus. On  le  voit  aux  précautions  qu'ils  ont  prises  contre  l'étranger, 
à  leurs  efforts  pour  prévenir  le  retour  d'un  état  de  choses  pareil  à 
celui  qu'avaient  amené  de  longues  dissensions  intestines.  Désormais 
tous  les  membres  du  corps  germanique  sont  solidaires  ;  quiconque 
attaque  l'un  d'eux,  a  pour  adversaire  la  confédération  tout  entière. 
£n  revanche,  ils  ne  peuvent  plus  faire  séparément  la  guerre  ou  la 
paix ,  ni  mettre  leurs  intérêts  particuliers  à  part  des  intérêts  com- 
muns; l'ennemi,  quel  qu'il  soit,  n'aura  désormais  affaire  qu'à  une 
Allemagne  compacte  et  unie,  et  le  scandale  du  traité  de  Bâle  ne  doit 
plus  pouvoir  se  renouveler.  Tel  a  été  le  but  de  l'article  11  de  l'acte 
fédéral ,  et  quoique  tous  les  dangers  ne  soient  pas  prévenus,  quoique 
la  position  exceptionnelle  des  puissances  qui  ont  des  états  hors  de  la 
confédération  puisse  et  doive  amener  des  complications  très  graves, 
il  faut  reconnaître  pourtant  qu'on  a  fait  à  peu  près  tout  ce  que  les 
circonstances  permettaient  de  faire,  et  que  la  position  de  l'Allemagne 
actuelle,  par  rapport  à  l'étranger,  est  meilleure  que  ne  l'était  celle 
du  saint-empire  romain. 

L'union  future  des  peuples  allemands  contre  l'ennemi  extérieur 
est  donc  garantie  par  l'acte  fédéral ,  autant  du  moins  que  des  lois  et 
des  traités  peuvent  garantir  quelque  chose.  Une  autre  satisfaction  fut 
donnée  au  sentiment  de  nationalité,  en  ce  que  l'Allemagne  recouvra 
ses  anciennes  limites  (1),  et  en  ce  que  les  populations  allemandes 
n'obéirent  plus  qu'à  des  princes  allemands.  Le  partage  des  territoires 
vacans,  fait  la  plupart  du  temps  au  mépris  de  mille  convenances  mo- 

(1)  On  se  plaignit  toutefois  qu*on  n'eût  pas  repris  à  la  France  TAlsace  et  la  Lor- 
raine, anciennes  dépendances  de  Tempire  germanique.  Quelques  AUemands  n'ont 
pas  encore  pardonné  au  congrès  de  Vienne  d'avoir  respecté  les  conquêtes  de 
J^uis  XIV.  et  nourrissent  l'espoir  qu'un  remaniement  futur  de  l'Europe  réparera  ce 
qu'ils  appellent  une  trahison  envers  la  cause  des  races  germaniques. 


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ÉTUDES  SUR  L'ALLEMAGNE.  209 

raies  dont  la  violation  devait  se  faire  ressentir  plus  tard,  fut  d'abord 
accepté  de  bonne  grâce,  à  la  faveur  de  Tenivrenient  de  patriotisme 
et  de  fraternité  qu'avait  fait  nattre  la.  délivrance  récente.  Un  prince 
allemand  et  donné  par  les  représentans  de  l'Allemagne  paraissait 
toujours  assez  légitime.  Tous  les  Allemands  n'étaient-ils  pas  rede- 
venus frères?  N'avaient^ils  pas  abjuré  pour  jamais  leurs  divisions  sur 
les  champs  de  bataille  où  ils  avaient  versé  leur  sang  en  commun?  Les 
provinces  rhénanes  et  la  Westphalie  auraient  été  mal  reçues  à  cette 
époque  à  se  plaindre  de  leur  réunion  à  la  Prusse  et  à  regarder  les 
Prussiens  comme  des  étrangers.  En  les  faisant  passer  sous  le  sceptre 
du  plus  populaire  des  libérateurs  de  la  patrie,  on  croyait  avoir  beau- 
coup fait  pour  elles  et  beaucoup  aussi  pour  l'unité  de  l'Allemagne,  qui 
paraissait  sufBsamment  assurée  par  la  communauté  de  race  et  de 
langue  entre  les  souverains  et  les  sujets. 

Quant  à  cette  unité  qui  résulte  de  lois,  d'institutions,  de  garanties 
communes,  c'était  le  côté  faible  de  la  nouvelle  constitution,  et  celle 
de  l'ancien  empire,  malgré  tous  ses  défauts,  était  plus  satisfaisante 
sous  ce  rapport.  L'empereur,  la  diète,  les  tribunaux  d*empire,  les 
cercles  avec  leurs  assemblées,  étaient  autant  de  centres  auxquels 
toutes  les  parties  du  corps  germanique  se  rattachaient  par  quelque 
côté.  Or,  toutes  ces  institutions  avaient  disparu ,  excepté  une ,  et  l'on 
n'avait  rien  mis  à  la  place.  Nous  avons  assez  dit  quels  obstacles  avaient 
paralysé  toutes  les  tentatives  faites  pour  arriver  à  une  véritable  or- 
ganisation fédérative.  Il  avait  fallu  se  borner  à  constituer  en  assem- 
blée souveraine  un  congrès  permanent  de  plénipotentiaires,  et  ren- 
voyer à  cette  assemblée  toutes  les  grandes  questions  de  politique 
intérieure,  en  lui  laissant  le  soin  d'interpréter  selon  les  circonstances 
les  promesses  vagues  et  les  principes  mal  déflnis  consignés  dans  l'acte 
fédéral.  La  plus  importante  de  ces  questions  ajournées  était  celle  des 
libertés  politiques  à  accorder  à  tous  les  sujets  de  la  confédération. 
C'était  au  nom  de  la  liberté,  comme  au  nom  de  l'unité,  que  les  sou- 
verains avaient  appelé  aux  armes  la  nation  allemande;  elle  ne  séparait 
pas  ces  deux  idées,  et  croyait  avoir  droit  à  ce  double  prix  de  sa  vic- 
toire. On  reconnaissait  qu'il  y  avait  danger  et  injustice  à  le  lui  refuser, 
et  de  louables  efforts  avaient  été  faits  à  Vienne  pour  arriver  à 
l'accomplissement  des  promesses  de  1813.  Mais  les  bonnes  intentions 
des  uns  avaient  été  paralysées  par  le  mauvais  vouloir  des  autres,  et  de 
l'impossibilité  de  se  mettre  d'accord  était  résulté  l'article  13  de  l'acte 
fédéral  qui,  à  vrai  dire,  laissait  la  question  intacte.  Il  fallait  pourtant 
en  venir  tôt  ou  tard  à  une  solution  ;  mais  comment  l'espérer  de  la 

TOM£  XXIV.  14 


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9I<|  VkBtVfÈ  MS  DBU<  MONMSi 

diète,  où  les  mêmes  iniérMfl  qui  avaient  latte  à  Vienne  allaient  se 
netiroiiver  en  présentée?  Aussi  ne  vint*-elle  pas  de  cette  assemblée,  et 
faillie  le  résultat  d^une  série  d'évènemens  qui  trompèrent  toutes  les 
prévîàfions  et  intervertireirt  tons  les  r6les.  Nous  entrons  ici  dans  la 
période  la  plus  importante  et  la  plus  décisive  de  Thistoire  de  la  confé* 
dération  germanique.  Rien  n'est  peut-^tre  plus  propre  à  faire  com- 
prendre TAIIemagne,  ses  idées,  ses  opinions  et  ses  passions  que  le 
tableau  de  ces  années  orageuses  qui  s'étendent  du  congrès  de  Vienne 
au  congrès  de  Carlsbad.  Nous  allons  essayer  de  le  retracer  aussi  briè^ 
vement  et  aussi  clairement  que  possible. 


11.  ~  SITUATION  DES   PABTIS  E?f   ALLEMAGNE  DEPUIS   1815  JUSQU*EN   1819. 
~   CONGRÈS  DE  CARLSBAD. 

Les  nombreuses  omissions  que  nous  avons  signalées  dans  rade 
fôdéral  firent,  comme  on  peut  le  croire,  une  pénible  impression  sur 
Topinion  publique.  La  nation  allemafide ,  après  tant  de  promesses 
d'une  part  et  tant  d'e^érances  de  l'autre,  restait  sans  garanties 
contre  le  pouvoir  absolu  des  princes,  sans  tribunal  fédéral  pour  pro^ 
téger  les  sujets  contre  Tarbitraire  des  gouvememens,  sans  institutions 
politiques  déterminées.  Rien  n'était  Aédàé  sur  la  liberté  de  la  presse, 
sur  la  Hbert'^  individuelle,  sur  la  diminution  desarmées>,  sur  les  rap- 
ports commerciaux  entte  les  états  confédi^rés,  sur  la  cons^itutioii  et 
la  dotation  de  l'c'^glise,  sur  bien  d'autres  peints  non  moins  împortans. 
Les  princes  n'avaient  rien  perdu  de  Teutorité  sans  limites  qu'ils 
s'étaient  arrogée  et  qui  pour  plusieurs  d'entre  eux  n'était  Fondée  que 
sur  des  usurpations  formelles  et  sur  cet  adte  de  la  confédération  du 
Rhin  qui  avait  fondé  en  Allemagne  la  domination  étrangère.  Des 
plaintes  s'éle\<èrent  donc  de  toutes  parts  ;  la  confiance  commença  à 
s^alt  Ter  et  à  faire  place  au  mécontentement  et  à  l'inquiétude.  Ce- 
pendant on  fondait  encore  desespénmces  sur  la  diète  à  laquelle  de 
si  grands  pouvoirs  avaiewit  été  confiés,  et  qui  était  expressément 
chargée  de  r^nptir,  dès  sa  première  rénniony  ptunenrs  lacunes  impor- 
tantes du  pacte  fondamental;  wiais  ces  espérsfnces  s^évanouirent 
bientôt,  et  il  n'en  pcruvait  pasèire  antremenft.  La  «diète,  en  vertu  de 
T'acte  4fOi  la  constituait,  ne  pMVait  prendre  de  résolutions  sur  les 
grands  objets  qu'à  l'unanimité;  <ir,  «'était  précisément  sur  les  ques- 
tions les  plus  essentielles  qu'ei^taient  les^dissentimens  les  plus  pro- 
noncés entre  les  princes  de  la  confédévsltidn.  Aussi ,  la  plupart  de 
ces  questions,  loin  d'être  résolues,  ne  furent pas^mème  abordées,  et 


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ÉXCDES  SUR  iL'AUAMAâKE.  ^M 

le  teiqpss'écoulaen  discussiens  stériiesiet  pédanteBqu^s^ardeftobjato 
seœndaii^s,  et  ces.disrii66îons.môinern.abouU8saÎ6ntieg^^^ 
aucune  conclusion.  Le  rôle  dellassemblàeiédérale  bit  donc  tfâsinti- 
^nifiaiit  pendant  les  quatre  premières  années  de  ^on  exiateaee,  «t 
x;'est  allleure  que  dans  ses  protocoles  <|u'il  faut  cberoher  rhi0leire<d^ 
oette  période,  qui  fut  pourtant,  ^nous  l'avons  4^à  dit,  féeMde  «eo 
évènemens  et.en  résultais. 

A  défaut •d'kistitutioas  communes, provenant  de  ^autorité' suprême 
ile.la  confédération,  chaque  état^particuKerdut  leeevoir  desen  soih- 
verain  les  institutions  qu'il  -plairait  à  celui-ci  «de  lui  idooner.  De  ilà 
résulta  naturellement  une  grande  diversité  dans  la  manière  d'inter^ 
j)réter  les  obligations  qu'imposait  l'article  13  dujpaotetfondaneittal. 
a  Dans  tous  les  états  de  la  cx)nfédération ,  di^it  cet  article,  il  y  ama 
juneconstitulion  d'états  territoriaux.  »  AucuAitermefn'étanttfiiéipoar 
l'Accomplissemeat  de  cette  .prescrirptioa,  l'exécution  ;pouvait  en  étie 
relardée  indéfiniment,  à  moins  que  iailiàle  n'iotervlnt,  ce  qu'elle  fie 
semblait  pas  disposée  à  foire.  Dans  le  cas  où  les  .princes  veudraient 
prendre  l'initiative,  les  expressions  de  .l'acte  fédéral  les  laissaieat 
dans  l'incertitude  sur  la  nature  des  coastitulions  qui  devraieotAtre  éta- 
blies. Suffisait-il,  pour  se  n^ttre  en  règle,  défaire  venvre  les  anoiennes 
assemblées  d'états  territoriaux  où  paraissaient  aeuteaient  certaines 
classes  et  certaines  corporations,  ou 'bien' folbitHl;  admettre  le^ystème 
d'une  représentation  nationale  dans  le  sens  des  idées  mederoes  et 
avec  tout  son  eorU'ige  de  garanties  constitutionnelles,  telles  que  la 
publicité  des  débats  législatifs,  rla  «liberté' dedarprease ,  la  responsabilité 
des  ministres,  etc. ?  Gomme  la  diète  ne  s^eiepliquait  pas  non  plus  sur 
ce  point,  l'une  ou  Kaulre  de  ees  deux  interprétations  devait  être 
adoptée  suivant  les  néceasiéés  et  les  iatérèts  de  chacun.  Ce  fut  en 
efTet  ce  qui  arriva. 

Une  séparation  tranchée  ne.tarda  pas  à  s'établir  ^entre  l'AUemagne 
septentrionale  et  l'Allemagne  méridionale,  parce  que  les  états  du 
nord  se  bornèrent  eiigénéral  é  oo^oserver  ou  à  rétablir  l'ancien  ordre 
de  choses,  tandis  que  les  états  du  midi  se  rattachèrent  .presque 
tous  aux.  idées  nouvelles  et  donnèrent  des  constitutions^  dont  les  bases 
étaient  a  peu  près  analogues  à  cellesdela  charte  française.  Cette  dif- 
férence s'explique  aisément  par  le  diversité  des  antécédens  ^  des 
positions.  Dans  une  partie  de  l'Allemagne  du  nord,  les  grands  mou- 
vemens  de  la  période  napoléonienne;  n'avaient  amené  aucun  «ehaige- 
ment  essentiel,  et  les  idées,  les  habitudes,  les  lois,  y  étaient  restées  à 
peu  près; telles  qu'à. la :fin  du  siècle ipréeédent.  Dans  l'antre  partie. 


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212  RBVCE  DES  DEUX  MONDES. 

celle  dont  Bonaparte  avait  fait,  au  profit  de  son  frère,  le  royaume  de 
Westphalie,  la  domination  française  avait  été  trop  impopulaire  et  de 
trop  courte  durée  pour  laisser  des  traces  profondes.  Le  retour  des 
anciens  souverains  y  avait  été  accueilli  avec  un  enthousiasme  qui  ne 
permettait  pas  d'être  très  exigeant  à  leur  égard ,  et  le  rétablissement 
des  vieilles  institutions  pouvait  y  paraître  un  complément  naturel  de 
la  restauration  des  dynasties  légitimes.  Il  n'en  était  pas  de  même  du 
midi  de  TAllemagne,  qui  avait  subi  à  un  haut  degré  l'influence  fran- 
çaise. D'abord,  les  pays  de  la  rive  gauche  du  Rhin  avaient  fait  partie 
de  la  France  pendant  vingt  ans,  le  régime  féodal  y  avait  complète- 
ment disparu,  et  le  code  Napoléon  y  avait  implanté  des  idées  et  des 
habitudes  démocratiques.  Quant  aux  états  de  la  rive  droite,  comme 
le  grand-duché  de  Bade,  le  Wurtemberg  et  la  Bavière,  c'était  à  la 
France  qu'ils  devaient  leur  agrandissement  et  la  nouvelle  importance 
qu'ils  avaient  acquise  :  ils  avaient  long-temps  lié  leur  fortune  à  celle 
de  Napoléon ,  leurs  armées  s'étaient  unies  aux  siennes  pour  conquérir 
le  reste  de  l'Europe,  et  leurs  gouvernemens  s'étaient  plus  ou  moins 
modelés  sur  le  gouvernement  impérial.  Pour  établir  l'unité  et  la  régu- 
larité despotique  de  l'administration  française  dans  des  pays  qui, 
comme  la  Souabe  et  la  Franconie,  avaient  été,  au  temps  du  saint- 
empire,  presque  exclusivement  peuplés  de  seigneuries  immédiates 
et  de  villes  libres,  il  avait  fallu  procéder  révolutionnairement,  c'est- 
à-dire  s'attaquer  directement  à  tout  ce  qui  avait  ses  racines  dans  le 
passé.  On  avait  donc  beaucoup  détruit,  beaucoup  nivelé ,  beaucoup 
bouleversé;  pour  diminuer  les  résistances  ou  les  rendre  inefficaces, 
on  avait  travaillé  sans  relâche  à  décrier  dans  l'esprit  des  peuples  les 
vieilles  institutions,  les  vieilles  coutumes,  les  vieilles  croyances.  On 
n'avait  cessé  de  lui  parler  de  lumières,  d'idées  libérales,  de  progrès , 
sans  trop  s'inquiéter  si  les  armes  qu'on  employait  dans  l'intérêt  mo- 
mentané du  pouvoir,  ne  seraient  pas  quelque  jour  retournées  contre 
lui  avec  avantage.  C'étaient  donc  les  gouvernemens  eux-mêmes  qui 
avaient  préparé  les  populations  de  l'Allemagne  du  sud  à  entrer  plus 
tard,  comme  de  plain-pied,  dans  la  carrière  des  innovations  et  des 
expériences  politiques.  D'un  autre  côté,  ces  gouvernemens  n'avaient 
donné  qu'une  adhésion  tardive  et  forcée  au  mouvement  national 
de  1813;  ils  ne  s'étaient  joints  à  la  coalition  contre  Napoléon  qu'au 
dernier  moment,  lorsque  le  déclin  rapide  de  la  fortune  du  conqué- 
rant eut  donné  à  penser  qu'il  y  avait  moins  de  risques  à  courir  en 
cédant  à  l'entraînement  populaire  qu'en  y  résistant.  Aussi,  malgré 
la  part  active  qu'ils  avaient  prise  aux  dernières  luttes,  ils  étaient 


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ÉTCDES  SUR  L*ALLEMAGKE.  213 

restés  suspects  aux  patriotes  purs,  et  on  avait  peine  à  leur  pardonner 
leur  longue  complicité  avec  l'oppresseur  de  rAllemagne.  On  peut 
croire  que  le  désir  de  regagner  la  popularité  par  une  autre  voie  fut 
pour  beaucoup  dans  la  facilité  avec  laquelle  ils  adoptèrent  les  théories 
représentatives,  qui,  du  reste,  étaient  encore  des  idées  françaises.  Il 
arriva  donc  que  le  midi  se  jeta  en  masse  dans  les  voies  constitution- 
nelles, tandis  que  le  nord  s*en  tenait  à  la  monarchie  pure,  plus  ou 
moins  légèrement  modiflée. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  des  pays  du  midi  ne  s'applique  pas  à 
rAutriche;  malgré  ses  velléités  quasi  libérales  du  congrès  de  Vienne, 
eUe  interpréta  l'article  13  de  l'acte  fédéral  de  la  seule  manière  qui 
put  se  concilier  avec  sa  crainte  habituelle  de  tout  changement  et  de 
tout  mouvement  politique.  Elle  se  contenta  donc  de  maintenir  ou  de 
rétablir  (1)  dans  ses  possessions  allemandes  les  anciens  états  provin- 
ciaux, assemblées  muettes  et  passives,  depuis  long-temps  réduites  à 
l'inertie  la  plus  complète,  et  constituées  de  façon  à  ne  gêner  en  rien 
l'action  toute-puissante  du  gouveniement.  Ce  fut  là,  comme  nous 
l'avons  déjà  dit,  la  marche  suivie  par  les  états  secondaires  du  nord 
de  l'Allemagne.  Les  uns,  comme  la  Hesse  électorale  et  le  Holstein, 
ne  tinrent  aucun  compte  de  l'article  13  et  rétablirent  le  régime  du 
bon  plaisir  pur  et  simple;  les  autres,  comme  la  Saxe,  le  Hanovre,  le 
Mecklenbourg,  remirent  en  vigueur  leurs  anciennes  constitutions  féo- 
dales, où  la  noblesse  presque  seule  avait  des  droits  politiques,  et  où 
ces  droits  eux-mêmes,  n'étant  plus  que  l'ombre  des  anciennes  liber- 
tés du  moyen-âge ,  ne  pouvaient  être  considérés  comme  un  contre- 
poids sérieux  à  l'influence  de  la  cour  et  de  l'administration.  L'on 
garda  ou  l'on  reprit  paisiblement  ses  vieilles  allures  ;  l'absolutisme 
régna  sans  contrôle,  tantôt  sage  et  modéré  comme  en  Hanovre, 
tantôt  absurde  et  tyrannique  comme  dans  la  Hesse  électorale,  mais 
partout  supporté  avec  assez  de  patience  par  des  populations  dociles 
et  dévouées  à  leurs  souverains,  chez  lesquelles  le  besoin  de  la  vie 
politique  ne  s'était  pas  encore  éveillé. 

La  Prusse  était  dans  une  position  toute  particulière ,  comme  tenant 

(1)  L'empereur  d'Autriche,  rentré  en  possession  du  Tyroi,  y  rétablit,  le  14  mars 
1816,  les  anciens  états,  supprimés  sous  la  domination  bavaroise.  Un  écrivain  alle- 
mand appelle  ces  états  a  des  diètes  à  postulats  qu'on  ouvre  solennellement  à  onze 
heures  et  qu'on  congédie  non  moins  solennellement  à  midi ,  après  qu'elles  ont  en- 
tendu et  approuvé  les  propositions  d'imp6ts  du  gouvernement.  »  Ces  propositions 
sont  ce  qu'on  appelle  pottulats.  Les  états  dont  nous  parlons  n'ont  aucune  part  à  la 
législation;  ils  ont  le  droit  de  faire  des  pétitions  et  des  remontrances,  mais  qu'ils 
ne  peuvent  envoyer  à  l'empereur  qu'avec  son  consentement. 


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%ik  BEVUE  SmS  tiEVX  MOIWBSi. 

à  ia  fois  à  rAllemagoe  du  nord  par  la  ^pkis  gn/aAe  partie  jAe  ses  Jim^ 
sessions,  et  à  rAUenagne  du  midi  par  ses  ^QOuyeUes  aoqiM(ritiiM»s^wr 
le  Rhin.  L'esprit  qui  animait  le  goavecpemeet.prusnw  a'aiii^t  «îw 
de  commun  avec  l'esprit  routinier  et  stalîooiMâre  des  états  .4wt  Bwa 
venons  de  parler.  Au  contraire,  depuis  la  paix  de  Tilsîtt  jp«f n'A  la 
guerre  de  Tindépendance,  il  avait  travaillé  avec  iM»e  activité  extra^f^ 
paire  à  uue  refonte  presque  générale  4e  sa  l^islaMWi  etrcela  MHfic 
rintention  positive  de  donner  au  pays  une  rqpgéseatatHyi  ifiatiomilc. 
Au  congrès  de  Vienne,  il  avait  mis  en  ava«ties  maximes  Jes  fdns 
libérales;  enfin,  le  32  mai  1815,  par «onséqueirt; avant  ia  «îgtfltiwe 
de  l'acte  fédéral ,  le  roi  avait  rendu  run  té(Ht  oà  il  promettait  .à  «as 
sujets  une  constitution  représentative, et  où  il  convoquait  pour  le  f*' 
septembre  suivant  des  députés  <le  toutes  les{>arties  du  royaume,  lea^ 
quels  devaient  se  réunir  avec  des  commissairesroyaui,  tpourrtnH 
vailler  à  un  projet  de  constitution.  Toutefois,  après  avoir  fait  ce  ft» 
en  avant,  on  reconnut  qu'il  serait  peu {>rofitable  et  peut^ve  dmge^ 
reux  d'appeler  à  des  délibérations  ^^mnaunes  les  mandataires  4e 
provinces  si  difTérentes  par  leurs  nneurs  et  loues  antécédens,  doilt 
plusieurs  étaient  nouvellement  réunies  à  la  mooarchie.et  montmieBt 
déjà  quelques  dispositions  hostiles.  J>e  là  vint  que  l'assemblée  fro^ 
mise  ne  futpoint  convoquée;  plus  tard,  le  gouvememeBtprus(tieo,.de 
plus  en  plus  effrayé  de  la  fermentation  des  esprits ,  recula  devwttt^aa 
engagemens,  et,  après  avoir  hésité  quelque  temps,  Qnit  fuc  j)asier 
dériùjmentducôté  de  la  réaction  absolutiste:  nous  verrons biontAt 
conunent  s'opéra  cette  réaction  et  quel  en  fut  le  caractère. 

Les  états  secondaires  de  l'Allemagne  du  midi  furent  donc , les  simls 
rappliquer  l'article  13  dans  le  sens  île  plus  conforme  au^  idées.daw- 
nantes,  et  même  aux  principes  qui  avaient  été  soutenus ipar  •d^aotres 
qu'eux ,  il  est  vrai,  dans  les  délibérations  du<x>ngcès  de  Vienne. ,11  y 
eut  à  cet  égard  un  revirement  assee  singulier.  Ainsi  la  Prusse  ^et  Je 
Hanovre,  qui ,  au  congrès,  avaient  réclamé  pour  toute  l'AHemagneées 
libertés  politiques  assez  étendues,  n'en  accordèrent  aucune  ;à  levs 
siyets,  tandis  que  les  états  qui  avaient  4éfendu  avecle  phis  d'^inît^ 
treté  les  droits  absolus  des  souverains,  furent  ceux  qui,  dans  la  pra- 
tiqiie ,  firent  les  plus  larges  concessions  aux  idées  libérales.  Comme 
l'a  dit  spirituellement  le  biographe  du  prince  de  Hardenberg,  a  on 
accomplit  littéralement  cette  parole  de  l'Évangile,  que  les  derpiors 
seront  les  premiers  et  les  premiers  les,  derniers  (1).  »  Nous  avons  déjà 

(4)  Die  Etitgmoêten,  tom.  XXII. 


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ÉtTMS  SUti  L'ALEfilfAGPifi.  fil& 

Mdkftté  itaelqiie!(^M^  des  misons  q«H  pioossèfietit  les  gourernehnens 
du  ibidi  dans  tes  voies  ^oiislitiitieniieHes;  il  faut  ajouter  qu'au  congrès 
dfe  Vienne ,  leor  opposition  avait  été  surtout  dirigée  contre  les  préten* 
Uons  de  1* Autriche  et  de  la  Prusse  au  protectorat  de  la  confédération. 
CéUrit  pour  échapper  à  ce  protectorat  qu*fls  avaient  tant  tenu  k  con-> 
aerver  leur  indépendance  vis-à-vis  de  Tautorité  fédérale,  et  è  ne  lui  rien 
mxùtier  qui  pût  devenir  un  ptétexte  pour  se  mêler  de  leurs  affoires 
intérieures.  La  pKmItude  de  leur  souveraineté  étant  une  fois  assurée 
de  ce  côté  par  les  dispositions  de  Taete  fédéral,  ils  trouvaient  un 
avanlkige  à  sacrifier  spontanément,  au  proflt  de  leurs  peuples,  une 
partie  de  leur  autorité,  parce  qu'en  suivant  ainsi  une  marche  opposée 
è  celle  desdem  grandes  puissances^  ils  se  donnaient  l'opinion  pu- 
blique pour  point  d'appui  contre  eHes ,  et  se  faisaient  une  place  à  part 
dans  la  confédération.  Il  serait  injuste  de  prétendre  que  ce  fut  là  le 
motif  déterminant  de  leur  conduite  (1),  mais  il  eut  certainement  son 
fnfluence  et  surtout  il  dut  les  empêcher  de  se  laisser  entraîner  au 
«nouvement  de  réaction  à  la  telle  duquel  se  placèrent  l'Autriche  et  la 
Prusse.  Sans  parler  des  constitutions  de  Nassau  et  de  Saxe-Weimar 
qui  remontent  l'une  à  1815,  l'autre  à  1816,  le  roi  de  Bavière  donna 
sa  chaHe  le  26  mai  1818,  et  le  grand-duché  de  Bade  eut  la  sienne 
tirois  mois  plus  tard  (lé  22  août).  Quant  au  Wurtemberg,  où  les  sujets 
Avaient  Joui,  jusqu'à  l'époque  de  la  confédération  du  Rhin ,  de  droits 
polfirques  très  étendus,  il  donna  le  spectacle  d*une  lutte  assez  remar- 
q^ble.  Le  premier  projet  de  constitution  présenté  par  le  roi  fut 
refmussé  par  les  états,  parce  que  ceux-ci  ne  reconnaissaient  pas  au 
souverain  le  droit  d'octroi  pur  et  sîmpte,  et  voulaient  qu'on  prft  pour 
point  de  départ  leurs  anciennes  libertés  qu'ils  ne  jugeaient  pas 
prescrites  par  une  interruption  de  quelques  années.  Cette  contesta- 
tiofi,  prolongée  pendant  assez  long-temps,  se  termina  par  un  com- 
^omfs  qui  eut  pour  résultat  la  constitution  du  25  septembre  1819  (2)  ; 
tbut  cela  se  IK,  du  reste,  sans  aucune  intervention  de  la  part  de  la 
dîèlfe.  A  la  vérité ,  le  petSt  gouvernement  de  Weîmar  avait  demandé 
p<^  sa  constitution  la  garantie  de  l'assemblée  fédérale,  et  celle-ci 
l'avait  accotdée  sans  difficulté;  mais  cet  exemple  ne  fut  pas  suivi  par 

(1)  Le  T6i  de  Bavière,  dès  tSIi,  ava4t  chargé  ses  mtaiïitfes  de  préparer  un  projet 
de  oonstHvtfon  où  H  assurtrît  i  ses  sajéis  Umtes  les  garanties  attachées  ordinaire- 
ment au  système  représentatir. 

(i)  La  constitution  de  Hesse-Darmstadt  ne  fût  donnée  qa*en  fSIO,  après  qu*on  eut 
mis  en  prison  des  pétitionnaires  trop  impatiens  et  qu'on  eut  réprimé  une  insarrec- 
tlon  de  paysans,  causée  par  le  retard  qu'on  mettait  à  raccorder. 


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S16  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  états  du  midi,  qui  semblaient  alors  ne  pas  vouloir  admettre  que  la 
diète  eût  à  s'occuper  de  leurs  afTaires  intérieures,  et  à  donner  ou  à 
refuser  sa  sanction  aux  nouveaux  rapports  qui  s'établissaient  entre 
les  souverains  et  leurs  sujets.  Mais  le  moment  approchait  où  son 
rôle  allait  changer  et  où  cette  assemblée,  jusque-là  inerte  et  passive» 
allait  prendre  en  main  la  direction  suprême  des  affaires  de  TAlle- 
magne,  et  exercer  avec  activité  et  énergie  un  pouvoir  dictatorial 
conféré  par  le  consentement  de  tous  les  membres  de  la  confédération. 
Il  nous  reste  à  expliquer  comment  cette  unanimité  fut  obtenue,  et 
quel  fut  l'intérêt  commun  qui  put  mettre  d'accord  toutes  ces  volontés 
jusque-là  si  divergentes. 

Pour  bien  nous  rendre  compte  de  l'état  des  esprits  pendant  la 
période  qui  suivit  le  congrès  de  Vienne,  il  faut  revenir  un  pe^  sur 
nos  pas  et  étudier  le  caractère  de  la  réaction  anti-française  qui  avait 
amené  le  soulèvement  de  1813.  L'abaissement  de  l'Allemagne  sous  la 
main  de  fer  de  Napoléon ,  et  les  souffrances  matérielles  et  morales 
qui  en  avaient  été  la  conséquence,  avaient  donné  lieu  à  une  espèce 
de  conspiration  de  tous  les  esprits  élevés  et  de  tous  les  cœurs  géné- 
reux pour  réveiller  le  patriotisme,  instrument  avec  lequel  on  put 
espérer  de  briser  le  joug  du  conquérant;  il  avait  fallu  pour  cela  relever 
les  Allemands  à  leurs  propres  yeux,  et  la  littérature  s'en  était  chargée, 
préparant  ainsi  les  voies  à  la  politique.  Comme  les  derniers  temps  du 
saint-empire,  temps  de  divisions  intestines,  de  faiblesse  et  de  déca- 
dence, n'offraient  rien  qui  pût  fournir  un  aliment  à  l'enthousiasme, 
on  était  remonté  de  plein  saut  à  l'Allemagne  du  moyen-ftge,  et  sou- 
vent même  plus  haut  encore.  On  avait  rappelé  en  termes  magniûques 
le  rôle  important  de  la  race  germanique  dans  l'histoire  du  monde ,  sa 
lutte  glorieuse  contre  les  Romains,  son  établissement  victorieux  dans 
toute  l'Europe  occidentale  et  méridionale,  la  régénération  du  monde 
antique  par  l'infusion  de  ce  sang  généreux,  plus  tard  la  suprématie 
dans  la  chrétienté  conférée  aux  Allemands  par  la  possession  de  la 
couronne  impériale,  enfln  la  civilisation  nouvelle  recevant  l'em- 
preinte germanique  dans  ses  institutions,  dans  ses  lois  et  dans  ses 
mœurs.  On  avait  représenté  l'Allemagne  comme  la  mère  de  la  cheva- 
lerie, de  la  liberté,  de  la  poésie  chrétienne,  de  l'art  chrétien ,  comme 
la  source  dont  était  sorti  tout  ce  qu'il  y  avait  eu  de  grand  et  de  beau 
dans  les  temps  qui  avaient  précédé  l'histoire  moderne;  on  avait  peint 
des  couleurs  les  plus  brillantes  les  époques  de  sa  gloire  et  de  sa  puis- 
sance; on  avait  évoqué  les  ombres  de  ses  empereurs,  de  ses  cheva- 
liers et  de  ses  saints;  puis  on  s'était  demandé  comment  elle  était 


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ÉTUDES  SUR  L'ALLEMAGNE.  217 

tombée  de  cette  hauteur,  et  on  avait  trouvé  la  cause  de  sa  décadence , 
d'abord  dans  les  discordes  civiles  qui  avaient  appelé  Fétranger  au 
sein  de  la  patrie,  et  lui  avaient  permis  d'en  arracher  les  lambeaux, 
ensuite  dans  un  long  asservissement  intellectuel  à  la  France,  à  laquelle 
on  avait  payé  pendant  plus  d'un  siècle  le  tribut  d'une  admiration  imbé- 
cile, dont  on  avait  singé  la  littérature,  la  philosophie,  les  manières, 
dont  on  s'était  inoculé  les  vices  et  les  folies,  ce  qui,  à  la  suite  de 
l'esclavage  moral,  avait  dû  amener  nécessairement  l'esclavage  poli- 
tique. Pour  sortir  de  cet  abaissement,  s'était-on  dit,  il  n'y  avait 
qu'un  moyen,  c'était  de  redevenir  Allemands,  rien  qu'Allemands, 
d'efTacer  partout  comme  une  souillure  la  trace  des  idées  et  des  mœurs 
étrangères,  de  raviver  le  sentiment  patriotique  en  se  nourrissant  de 
tant  de  souvenirs  glorieux ,  et  de  préparer  ainsi  la  résurrection  d'une 
Allemagne  unie,  forte,  fière  d'elle-même,  et  capable  de  reprendre 
son  rang  à  la  tête  des  nations.  Tel  fut  le  fonds  d'idées  exploité  par  les 
écrivains,  les  poètes,  les  savans,  les  professeurs  ;  tels  furent  les  senti- 
mens  exprimés  en  paroles  éloquentes  par  les  Arndt,  les  Gœrres» 
les  Kœmer,  etc. ,  et  ce  que  nous  venons  de  dire  suffit  pour  faire  voir 
quelle  immense  différence  il  y  avait  entre  ce  patriotisme  allemand 
se  rattachant  toujours  au  passé  avec  amour,  et  le  patriotisme  de  la 
France  révolutionnabe  par  exemple.  Ce  sentiment  d'orgueil  national, 
tel  que  nous  avons  essayé  de  le  caractériser,  fut  le  grand  instrument 
du  soulèvement  des  populations  en  1813,  ce  fut  lui  qui  donna  nais- 
sance à  la  fameuse  Union  de  la  vertu  (  Tugend-bund),  qui  enflamma 
d'une  ardeur  belliqueuse  la  jeunesse  des  écoles  et  la  précipita  presque 
tout  entière  dans  les  camps. 

Les  patriotes  de  1813  s'étaient  chaleureusement  rattachés  à  la 
Prusse  et  à  l'Autriche  comme  aux  derniers  soutiens  de  la  liberté  de 
l'Allemagne,  et  aucun  encouragement  ne  leur  avait  manqué  de  la 
part  des  deux  puissances.  Leur  centre  était  forcément  le  nord  de 
l'Allemagne,  parce  qu'il  y  avait  antipathie  réciproque  entre  eux  et  les 
princes  du  midi ,  qui  s'étaient  ralliés  tard  et  de  mauvaise  grâce  à  la 
cause  nationale,  et  qui  étaient  pour  la  plupart  entourés  d'anciens 
illuminés,  partisans  déclarés  des  idées  françaises.  On  comprend  aisé- 
ment que  les  traités  de  Tienne  et  de  Paris  ne  répondirent  pas  aux 
vœux  du  parti  patriote,  qui ,  en  général ,  ne  voyait  de  salut  pour  l'unité 
de  l'Allemagne  que  dans  le  rétablissement  de  la  dignité  impériale  et 
dans  la  résurrection  des  vieilles  libertés  germaniques.  Cette  unité  était 
à  ses  yeux  le  premier  intérêt  national,  et  il  ne  trouvait  pas  juste  de 
la  sacrifier  aux  convenances  de  quelques  princes  dont  la  plupart 


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918  R^ycs  OBS  Dgux  mmoÊm. 

étaient  considôiés  par  lui  camme  46b  traîtres  à  la  caufie  de  la  p^ie^ 
Mais  leg  iatérêls  de  l'Aiilriclie  et  de  la  Pnwe  ae  se  eotm\\a\iwtifm 
plus  que  eeux  des  princes  de  la  coqfëdôration  du  Hïm  avec  l'unité  de 
l*Alleningr;e  sous  uo  chef;  les  graudes  jmîssaDces  ccMnaie  ceUes  du 
second  ordre  se  fatiguèrent  proaiipteinefit  des  réobunationsd' HP  9WfU 
auquel  on  ne  pouvait  pas  interdire  une  certaine  liberté  de  lan^gj^, 
et  qu'on  trouvait  d'autant  plus  gênant  qu'on  s'était  plus  con^^romi^ 
avec  lui  lorsqu'on  avait  eu  besoin  de  ses  services.  Il  y  eut  dnqe  ui 
concert  entre  les  gouvernemens  pour  l'étoulTer,  si  faire  se  poi|v^t«  et 
au  nioins  pour  le  réduire  au  silence.  Ce  parti  ne  tarda  pas  du  ne^i 
s'affaiblir  et  à  se  déconiposer  :  ses  n^embres  les  plus  iniportans,  4^ 
courages  par  la  manière  dont  leurs  espérances  avaient  été  trompées, 
suivirent  d'autres  directions  et  se  rallièrent  à  d'autres  inlérôts.  Ll  oqssii 
donc  assez  promptement  d'exister  comme  parti  sérieux  et  organisé; 
mais  son  esprit  continua  à  régner  parmi  la  jeunesse  et  dans  les  uni«- 
versités,  où  Ton  ae  faisait  un  devoir  de  poiter  ce  qu'on  Appelait 
l'ancien  costume  allemand  (1) ,  où  l'on  s'exerçait  avec  ardeur  à  la 
gymnastique  pour  acquérir  la  vigueur  et  l'agilité  des  compagnoiis 
d'Arminius,  et  où  l'on  se  nourrissait  de  rêves  de  toute  es|^e  sur  h 
régénération  de  l'Allen^agne  et  la  reconstitution  (ùtuie  de  l'unité 
nationale. 

Pendant  ce  temps,  il  se  formait  en  Allemagne  un  autre  parti,  asseï 
semblable  à  celui  qui  s'organisait  en  France  contre  la  royauté  de^ 
Bourbons^  Celui-là  avait  principalement  pour  siège  les  anciens  étata 
de  la  confédération  du  Rhin,  où  l'influence  de  l'illumipisBif ,  les  rapr 
ports  intimes  et  prolongés  avec  la  France,  et  la  guerre  biht  par  les 
gouveroemens  aux  anciennes  idées,  sous  prétexte  d'éclairer  le$  p^ur- 
pies,  lui  avaient  dès  long-temps  préparé  les  voies.  Il  ne  profes^fiaii 
comme  le  parti  patriote,  le  culte  du  moyen^âge  et  des  vieilles  in^tbr 
tutions  germaniques;  U  se  rattachait  au  contraire  au  ratieaali^iiift 
philosophique  et  politique  de  la  fin  du  xyiV  siècle,  et  adoptait  pluf 
au  moins  explicitement  le  principe  de  la  souveraineté  du  peuple^  Q$ 
fut  lui  qui  s'efforça  de  tirer  parti  des  nouvelles  constitutioas^  de  le# 
développer,  autant  que  possible,  dans  un  sens  démocratique.  U  ne  (ie 
distingua  d'ailleurs  par  aueun  caractère  spécial  du  reste  du  libésth- 
Imwe  européen  de  cette  époque.  Quelques  patriote» de  1813  s'y  ml^ 

(1)  L'étndianl  allemand  de  cette  époque  se  reconnaissait  facilement  à  sa  petite 
redingote  notre ,  à  sa  toqne  neire,  à  son  «ou  bu  avec  on  grand  e6fi  de  Chemise  r»* 
teitR,  et  à  aes  lâogs  dkêMma  Ooltans  sur  ^Iûs  épaules.  C*ôlaitl»lM|  q/ài  aurait  vift.oa 
•salwaie  à  la  moé»,  oMN^a  étapu  la  nyii  i^osMimi»  )0»irinaai(tii«- 


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itnms'  SFR  £*aixéma€M.  ^l'd 

iJèi^enC  (fiiM  Fespmr  fwrmtt  à  Tunité  nationale  par  les  formes  de  h 
HberM  AMi4em«;  d'autres  au*  contraire,  voyant  dans  les  idées  de  ce 
parti  la  résurrection  de  l'influence  française,  et  n'y  trouvant  aucune 
dte  leurs  sympathies  poar  le  passé,  se  rangèrent  du  côté  des  gouver- 
neiiMii,  qa'Hs  espénmftt  gagner  phis  facilement  à  leurs  plans  de 
fesliaration  die  la  vîWMe  société  germanique  et  chrétienne. 

Si  aHl  deux  éfémens  généraut  d'oppositîon  dont  nous  venons  de 
parier  on  ajoute  les  mécontentemens  de  la  noblesse  immédiate  que 
ItepmHléges  qu'on  lui  avait  laissés  ne  consolaient  pas  de  îa-  perte  de 
mit  indépeitdlBiBœ  p<yKticrne,  tes  grieli  de  Tégfise  catholique,  restée 
me»  évèqMS  (1) ,  sans  dotation  et  livrée  à  Farbitraire  des  princes ,  les 
sMflRiMces  d'une  tofAe  dTntérêts  locaux  blessés  par  les  nouveaux  ar- 
rMigeHiefts,  on  s'expKque  faciîement  rhnmense  désordre  qui  régna 
é»s  les  idées  pendant  les  années  qui  suivirent  immédiatement  Téta- 
Mifseroent  de  h  confédération  germanique.  Comme  on  avait  iaissé 
ptPov^irement  à  h  presse  une  certaine  liberté,  eHe  devint  naturelle- 
menf  Técfco  de  tmie»  ces  prétentions  si  diverses  et  si  opposées,  et  iï 
jenluii  incroyable  pèfe-miéte  de  déclamations  patriotiques,  de  re- 
maoÊmtices  Hbérales,  de  doléances  aristocratiques  ou  religieuses, 
^efque  cette  confusion  même  eût  â\\  rassurer,  en  montrant  le  peu 
iefprêkabfHté  d'one  alliance  entre  les  différentes  oppositions,  les  gou- 
Wmemtm  s'en  effrayèrent.  Ib  ne  savaient  d'ailleurs  comment  satis- 
ftSm  àf  tttit  de  réchtnattons,  dont  phisieurs  n'étaient  que  trop  légi- 
WiÊm,  ei  ils  cédèrewf  k  cet  instinct  qui  porte  presque  toujours  te 
pmvoif  fr  juger  Aangerrax  ce  qui  est  incommode.  Au  lieu  de  recon-^ 
Heure  dafns  ce  qui  se  passait  les  agitations  inséparables  d^un  change- 
ttem  complet  e!  subit  dan»  l'existence  (fune  nation,  et  qui  sont 
«stMne  les  grondemens*  de  te  met  après  h  tempête,  ils  se  figurèrent 
<pfHé  a^ariewt  affaire  à  uff  gnmtf  parti  révotntionmiire ,  puissant, 
cMttinecehii  qm  existait  en  Finance,  par  l'union  des  idées  et  des  inté- 
f#l*v  €*  KAllemwgTic  fat  à  tetfrs  jem  te  foyer  d'ane  vaste  conspiration 
nfÉiÊi^  pour  but  te  renversement  do  tous  k»  trônes.  Celte  rrfée,  mise 
M  avant  par  des  esprits  cr»ilrtifs,  pénétra^  de  botme  hcrnre  dans  te» 
«ansefls  *es  princes  (2f);  elle  y  devint  bientôt  dominante,  à  h  suite 

(i)  T611S  les^  sièges  écaieirt  ▼acans,  àr  ^exception  de  trois  on  qtwftre.  Los  sonte- 
nins,  depuis  la  sécularisation,  s*étaient  emparés  du  gouvernement  de  résgNse,  et 
rien  n*avait  été  fait  pour  réorganiser  i'épiscopart.  L*ancteaiie  caifetttutfon  eoctéslas- 
tM|«e  n^etkiÉH  p*us  de  Mt,  et  on  nè^semMsiftttis  pi'essé  d'en  établir  nlie  nowelfe. 

(9)  De  Ni  initettî  lè^pats  réirogrades  du  rcri  de  ffwsse,  qui,  après  afôir  promis  à 
plusieurs  reprises  de  donner  une  constitution  à  ses  sujets,  se  persuada  qu'il  D»pon« 


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320  REVUE  DES  DEUX  MOHDBS. 

d'évènemens  auxquels  l'histoire  n'accordera  probablement  pas  rim- 
noense  importance  qui  leur  fut  attribuée  par  la  Irayeur  des  uns  et  la 
politique  des  autres. 

Les  universités  étaient,  conune  on  l'a  dit  plus  haut,  le  foyer  de  ce 
sentiment  de  patriotisme  exalté  qu'on  a  désigné  par  le  nom  de  teulo- 
nisme  [1  )  :  ce  n'était  guère  que  là  que  s'était  conservé  dans  toute  sa 
pureté  l'esprit  de  1813,  et  qu'on  prenait  encore  au  sérieux  les  rêves, 
si  bien  déjoués  par  la  diplomatie,  d'unité  nationale  et  de  régénération 
germanique.  Le  18  octobre  1817,  un  grand  nombre  d'étudians  d'Iéna, 
de  Halle  et  de  Leipzig  se  réunirent  à  la  Wartbourg,  vieux  château 
célèbre  par  le  séjour  de  Luther,  pour  fêter  à  la  fois  le  troisième  jubilé 
séculaire  de  la  réformation  et  l'anniversaire  de  la  bataille  de  Leipzig. 
Cette  fête,  assez  paisible  le  premier  jour,  prit,  les  jours  suivans,  un 
caractère  de  plus  en  plus  séditieux  ;  on  y  brûla  solennellement  des 
écrits  considérés  conune  hostiles  à  la  cause  de  la  liberté  allemande, 
on  y  déploya  le  drapeau  à  trois  couleurs  (2)  du  saint-empire,  comme 
symbole  de  l'unité  germanique;  on  y  tint  des  dtsceurs  pleins  de  dé- 
clamations boursoufflées  contre  les  fauteurs  d'une  politique  anti-na- 
tionale; puis  pourtant  chacun  s'en  rclouma  tranquillement  chez  soi. 
Cette  manifestation  ne  prouvait  qu'une  chose  connue  de  tout  te 
monde,  à  savoir,  que  la  surexcitation  produite  dans  la  jeunesse  des 
écoles  par  la  part  qu'elle  avait  prise  aux  grands  évènemens  des  der- 
nières années  n'était  pas  encore  dissipée;  maison  en  exagéra  beaucoup 
l'importance  et  la  gravité.  On  s'inquiéta  outre  mesure  du  teutonisme 
des  universités,  ainsi  que  du  projet  qui  y  avait  été  formé  de  remplacer 
par  une  association  générale  [Allgemeine  Burschenschaft)  les  associa- 
tions particulières  usitées  parmi  les  étudians,  afin  de  resserrer  les 
liens  de  la  fraternité  nationale  et  de  substituer  au  patriotisme  local  un 
sentiment  énergique  de  l'unité  de  la  patrie  allemande.  Quoique  cette 
association  n'eût  rien  que  de  public,  car  elle  ne  devint  secrète  que  lors- 
qu'elle fut  prohibée  et  poursuivie,  on  n'en  aimait  ni  le  but  ni  la  forme, 
et  il  est  certain  que  ces  appels  répétés  à  l'unité  étaient  une  protesta- 
tion incessante  contre  l'œuvre  du  congrès  de  Vienne.  De  nouveaux 
incidens  vinrent  augmenter  la  méfiance  d'une  part,  l'irritation  de 

Tait  tenir  sa  promesse  sans  compromettre  la  sûreté  de  son  royaume  et  ceUe  de  toute 
r  Allemagne. 

(1)  En  allemand ,  Deuttchthuemelei. 

(2)  Noir,  rouge  et  or.  Ces  trois  couleurs,  suivant  un  faiiatique  d'alors,  représen- 
taient le  lever  d*ane  aurore  couleur  de  sang  et  d*or  dans  la  nuit  d'biver  de  Tes- 
clavage. 


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ÉTUDES  SUR  L'ALLEMAGNE.  221 

Fautre.  Au  congrès  d'Aix-la-Chapelle,  qui  eut  lieu  à  la  fin  de  1818  et 
qui  délivra  la  France  de  l'occupation  des  troupes  étrangères,  un  jeune 
Russe,  H.  de  Stourdza,  présenta  aux  souverains  et  à  leurs  ministres 
un  mémoire  sur  Tétat  présent  de  l'Allemagne,  où  il  signalait  énergi- 
queraent  les  dangers  qui  résultaient,  selon  lui,  de  l'esprit  des  uni- 
versités allemandes.  Cet  écrit,  tiré  à  peu  d'exemplaires,  et  qu'on 
voulait  dérober  à  la  publicité,  fut,  malgré  toutes  les  précautions 
prises,  réimprimé  à  Paris  et  répandu  en  Allemagne,  où  il  excita, 
comme  de  raison,  beaucoup  d'indignation.  Des  étudians  d'Iéna  vin*- 
rent  demander  raison  à  l'auteur  des  accusations  qu'il  avait  portées, 
mais  il  eut  l'imprudence  de  répondre  qu'il  avait  écrit  par  ordre  de 
son  souverain ,  et  qu'il  n'avait  été  en  cette  occasion  que  le  rédacteur 
de  la  pensée  impériale.  Toute  la  colère  de  la  jeunesse  allemande  se 
tourna  alors  contre  l'empereur  de  Russie,  qui  était  devenu  notoire- 
ment l'adversaire  prononcé  des  idées  libérales,  dont  il  avait  été  quel- 
que temps  engoué.  Elle  attribua  à  l'influence  de  la  Russie  sur  les 
princes  de  la  confédération  tous  les  pas  rétrogrades  de  ceux-ci ,  et 
jura  une  haine  à  mort  à  ce  nouvel  ennemi  de  l'indépendance  de  l'Al- 
lemagne. Un  écrivain  allemand  devenu  conseiller  d'état  russe,  Kot- 
zebue,  célèbre  par  ses  romans  et  ses  pièces  de  théâtre,  publiait  alors 
à  Manheim  une  feuille  hebdomadaire  où  il  s'attachait  à  tourner  en 
ridicule  le  patriotisme  et  le  libéralisme  germaniques.  L'indignation, 
depuis  long-temps  excitée  dans  les  universités  par  ses  écrits»  fut 
portée  au  comble  lorsqu'on  apprit  qu'il  envoyait  continuellement  à 
Saint-Pétersbourg  des  bulletins  secrets,  et  que  c'était  vraisemblable- 
ment d'après  ses  rapports  que  s'était  formée  l'opinion  d'Alexandre 
sur  l'état  de  l'Allemagne.  Les  passions  du  moment  exagérèrent  hors 
de  toute  proportion  l'importance  de  cet  adversaire,  et  les  malédictions 
véhémentes  lancées  journellement  contre  Kotzebue  fanatisèrent  à  td 
point  un  étudiant  en  théologie  protestante,  nommé  Sand,  qu'il  crut 
rendre  un  grand  service  à  sa  patrie  en  la  délivrant  de  cet  agent  du 
despotisme  étranger,  et  qu'il  alla  en  eflet  le  poignarder.  Cette  action 
criminelle  était  la  conception  solitaire 4'un  cerveau  en  délire,  et 
l'instruction  judiciaire  ne  put  trouver  à  Sand  ni  confidens  ni  com- 
plices; toutefois  beaucoup  l'approuvèrent  ou  l'excusèrent,  et  il  fut 
imité  quelques  mois  ^prôs  par  un  apothicaire,  nommé  Lening,  qui 
tenta  d'assassiner  le  président  Ibell ,  fonctionnaire  important  du  duché 
de  Nassau.  Alors  les  gouvernemens  prirent  l'alarme  et  crurent  à  l'exis- 
tence d'une  espèce  de  tribunal  secret  organisé  pour  l'assassinat.  On 
multiplia  les  emprisonnemens  et  les  perquisitionsi  on  fiBrna  les  écoles 


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9iS  RWVB  DBS  ÏKKCX  flOlflffiS. 

dfe  gjrmnasCiqtte'  étàMies  à  BerKn^  par  John ,  on  arrêta  ce  professeur  et 
qtieliittes^aQii'espatKofies  de  f813,  et  enfin  on  assemblera  Carisbad  un 
congrès  (fe' ministres  allemands,  afin  d'aviser  à  des  mesures  géné- 
rates-coittreies  diamngers  dont  T Allemagne- était  menacée.  Ces  mesures, 
comme  on  Ta  l'etoir,  flirent  die  hr  nature  la  plus  énergique  :  à  l'union 
de»  peuples,  vainement  pouisuivie  par  les  patriotes  de  1813,  elles 
opposèrent  Tunion  de»  gouvernemens  déléguant  leurs  pouvoirs  à  la 
diète.  Gomme  elles  devaient  avoir  pour  résultat  de  renforcer  partout 
l'autorité  et  de  neutraliser  àia  fois  l'opposition  du  vieux  parti  patrio- 
tique et  celte  du  partf  libérai  qui  commençait  à  prendre  au  sérieux 
les  cottstitations"  nouvelles ,  if  ne*  fiit  pas  difficile  d'y  faire  adhérer 
tous  Ites  princes;  les  dissentimens  qut  s'étaient  montrés  à  une  autre 
épCNfue  disparurent  devant  l'inttfrét  commun  du  principe  monarchi- 
que', et  Ton  put  s'assurer  de  l'unanimité  pour  un  ensemble  d'e  réso- 
loIftMlB  que  rassemblée  de  Francfort  fut  chargée  de  promulguer. 


ÉTAT  DE   L'ALLBM A«N&  JOSOO'BIV   1830. 


Le M^âeptembre  €819^,  l'ewvoyé  autrichien,  président  de  lia  diète, 
aprèsa¥oip* appelé  ITaftentSon et  rassemblée  sur  fes  troubles existans 
Ans*  me  partie  de  rAHemagne  ^  en  avoir  signalé  les  causes  princi- 
pales, présenta  tes  projets  contenus  d'avance  à  Carlsbad,  lesquels 
ferrent  immédiatement  convertis  en  décrets  fédéraux.  Nous  en*  résu- 
merons en  peu  de  mots  les  principales  dispositions.  IVabord  ils  éta- 
Missaient  une  commission  extraordinaire  «  pour  faire  en  commun  des 
reehepches^  scrupuleuses  et  détaillées  concernant  l'existence,  Tori- 
gine  et  fe»  Rombreuses  ramMeations  des  menées  révoluttonuaires  et 
ée»  tentatives  démagogiques  dirigées  contre  fa  constitution  et  le 
repes^ intérieur  de  leeonilédénition  en  général  ou  de  ses  membres  en 
perticuffer.  »  Elle  devait  se  nJunirà  Mayence  dans  le  dféîaî  de  quinze 
jffm^.  Elle  était  chargée  de  fa  direction  générale  de  toutes  les  recher- 
ches qui:  avaient  déjè  été*  commencées  «m  qvit  pourraient  Fêtre  par  tar 
ssiie  dsfts-fes  drrers  états  de  l'Alfemargne,  et  devait  fèfire  dé  temps  en 
tèffftp»  è  fa  diète  un'  rapport  sur  fe  resuttat  de  ses  travaux.  Ce  tribunal 
dliMpiisitten'  peiHiqve  M  inslaffé  avec  une  grande  solennilè,  et  sub- 
sMa  JÊÊMpfé'  PfiiMéemB,  erir  JF  fM  dissons  sans  bruit.  Ses  efforts 
i/mtenèvenf,  dif  iMb,  aiKune  grandte^  découverte,  et  n'iabotattrent' 


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imm»  sua  L'Au^BiiAOïfi.  SSti 

ipoère  ^o'à  FeoueiUir  une  ouiltitiide'de  foitiiofiigiiîfiaos  etdo  pîàeQB 
aaoft  importance. 

Un  autre  arrtté  nâgla  les  mesures  à  pœodre  relativement  au»  inû- 
versHés.  Tous  ces  établîasemeos  durent  être  soumis  à  la  surveiUaiMoe 
4e  Gommissaîres  extraordinaires  nommés  par  les  sonvemins  respectifs 
et  munis  de  pouvoirs  très  étendus.  Ces  ageos  eurent  pour  mîBsioo 
«  de  yeiiler  au  strict  accomplissement  des  lois  et  réglemens  discipU- 
iiaires  en  vigueur,  de  se  rendre  un  compte  exact  de  Tesprit  da«s 
lequel  les  professeurs  faisaient  leurs  cours,  d'imprimer  à  renseigne- 
ment autant  que  possible  une  direction  salutaire,  calculée  sur  la 
destination  future  de  la  jeunesse  des  écoles;  enfin,  de  vouer  une 
attention  suivie  à  tout  ce  qui  pouvait  tendre  à  maintenir  la  moralité, 
le  bon  ordre  et  la  décence  parmi  les  étudians.  »  Les  gouvernemeQS 
de  la  confédération  s'engagèrent  réciproquement  à  éloigner  de  leurs 
universités  et  autres  établissemens  d'instruction  publique  les  profiss- 
seurs  et  maîtres  de  toute  espèce  «  qui  serpôent  convaincus  de  s'ètne 
écartés  de  leurs  devoirs  et  d'avoir  outrepassé  leurs  fonctions  en  abusant 
de  leur  légitime  influence  sur  l'esprit  de  la  jeunesse  pour  propager 
des  doctrines  pernicieuses,  contraires  à  l'ordre  et  au  repos  publie, 
ou  pour  saper  les  fondemens  des  institutions  existantes.  »  Un  prOi- 
fesseur  exclu  pour  ces  raisons  ne  pouvait  plus  être  admis  dans  les  états 
de  la  confédération  à  aucune  fonction  <lans  l'instruction  publique. 
Les  gouvememens  s'engagèrent  en  outre  à  maintenir  dans  toute  lenr 
force  et  rigueur  les  lois  existantes  contre  les  associations  secrètes  nu 
non  autorisées  porroi  la  jeunesse  des  écoles,  et  «  à  les  étendre  par- 
ticttlièreraent  et  avec  d'autant  plus  de  sévérité  à  l'association  connue 
ious  le  nom  de  Sociétr  générale^  laquelle  avait  pour  base  l'idée  toutti- 
Mt  inadmissible  d'une  cofunumanté  et  d'une  correspondance  per- 
manentes entre  les  unirersités.  »  Enfin,  tout  étudiant  qui,  par  un 
arrêté  du  sénat  académique,  rendu  i  la  demande  du  commissaire  du 
gouvernement  ou  confirmé  par  lui ,  aurait  été  exclu  d'une  université 
ou  qui  s'en  serait  éloigné  de  luinnême  peur  échapper  à  une  telle 
sentence,  ne  pouvait  plus  être  admis  dans  aucune  autre  nniv^nité 
aUeniande. 

Le  complément  naturel  de  ces  diverses  nMMfos  fet  un  arrêté  <oonlre 
la  presse.  La  diète  décréta  que,  même  dans  les  états  oà  la  liberté  de 
la^yresse  «xistait  en  verlu  de  le  constituiion ,  les  écrite  paraissant  sans 
la  fnrme  de  feuilles  quotidiennes  nu  de  cahiers  périodiques,  et  an 
f;énéiBl  tous  ceux  qui  ne  dépasseraient  pas  vingt  lÎMiiUes  d'jmpres- 
aion«  ne  powmaient  être  imprimés  sans  la  peoaission  préalable  de 


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Wk  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'autorité.  Chaque  gouvernement  fut  rendu  responsable  des  écrits 
publiés  ainsi  sous  sa  surveillance,  en  tant  que  ces  écrits  blesse- 
raient la  dignité  ou  la  sûreté  d'un  autre  état  et  se  livreraient  à  des 
attaques  contre  sa  constitution  oo  son  administration.  Dans  le  cas 
où  un  membre  de  la  confédération  se  trouverait  ainsi  blessé  par  des 
publications  faites  dans  un  autre  état ,  et  où  Ton  pourrait  obtenir 
satisfaction  complète  par  la  voie  amiable  et  diplomatique,  il  pou- 
vait porter  plainte  à  la  diète,  qui  devait  faire  examiner  par  une 
commission  l'écrit  dénoncé,  et  en  ordonner  la  suppression,  s'il  y 
avait  lieu.  «  La  diète,  ajoutait-on ,  procédera  de  même,  sans  dénon- 
ciation préalable  et  de  sa  propre  autorité,  contre  tout  écrit  publié 
dans  un  état  quelconque  de  la  condéfération  qui,  d'après  l'avis  d'une 
commission  nommée  à  cet  effet,  compromettrait  la  dignité  du  corps 
germanique,  la  sûreté  de  quelqu'un  de  ses  membres  ou  la  paix  inté- 
rieure de  l'Allemagne,  sans  qu'aucun  recours  puisse  avoir  lieu  contre 
l'arrêt  prononcé  en  pareil  cas,  lequel  sera  mis  à  exécution  par  le 
gouvernement  responsable  de  l'écrit  condamné.  »  Le  rédacteur  d'un 
journal  ou  autre  écrit  périodique  supprimé  par  un  arrêt  de  la  diète 
ne  pouvait  être  admis  pendant  cinq  ans  à  la  rédaction  d'aucun  écrit 
semblable  dans  les  limites  de  la  confédération.  Pour  assurer  l'exécu- 
tion de  cette  dernière  disposition,  tous  les  écrits  paraissant  en  Alle- 
magne devaient  porter  le  nom  de  l'éditeur,  et  tons  les  journaux  ou 
écrits  périodiques  celui  du  rédacteur  en  chef.  Tout  imprimé  mis  en 
circulation  sans  que  ces  conditions  eussent  été  remplies,  devait  être 
saisi ,  et  tous  ceux  qui  l'auraient  répandu  ou  colporté  condamnés , 
suivant  les  circonstances,  é  des  amendes  ou  autres  peines  propor- 
tionnées au  délit.  L'arrêté  sur  la  presse  avait  force  de  loi  pendant 
cinq  ans,  à  dater  du  jour  de  sa  promulgation.  Avant  l'expiration 
de  ce  terme,  la  diète  devait  prendre  en  mûre  considération  la  ques- 
tion de  savoir  comment  la  disposition  de  l'article  18  de  l'acte  fé- 
déral, relatif  à  l'uniformité  des  lois  sur  la  presse  dans  les  états  de 
la  confédération,  pourrait  recevoir  son  exécution,  en  fixant  défi- 
nitivement les  limites  de  la  liberté  d'écrire.  On  ne  pouvait  guère 
s'attendre  à  voir  citer  en  pareille  circonstance  l'article  18  du  pacte 
fondamental.  Cet  article,  enefTet,  après  avoir  énuméré  quelques 
droits  assurés  à  tous  les  sujets  de  la  confédération ,  ajoute  que  l'as- 
semblée fédérale  s'occupera,  lors  de  sa  première  réunion,  de  la 
rédaction  de  lois  uniformes  sur  la  liberté  de  la  presse,  ce  qui  veut  dire 
incontestablement,  d'après  le  sens  naturel  des  mots,  d'après  la  place 
où  se  trouve  ce  paragraphe,  et  surtout  d'après  les  intentions  notoires 


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ÊTCDBS  SUR  L'ALLEMAGNE.  225 

des  rédacteurs  de  l'acte  de  1815,  que  la  confédération  s'engage  à 
assurer  la  liberté  de  la  presse  à  tous  ses  sujets,  suivant  des  principes 
aussi  uniformes  que  possible.  Hais  les  idées  avaient  changé  avec  les 
circonstances,  et,  comme  l'arrêté  qu'on  venait  de  prendre  était  en 
contradiction  formelle  avec  la  lettre  et  l'esprit  de  l'article  18,  on  s'ef- 
forçait de  torturer  le  sens  de  cet  article  et  de  montrer  une  menace  de 
servitude  là  où  il  n'y  avait  dans  le  principe  qu'une  promesse  d'aHran- 
chissement. 

Les  décrets  de  Francfort,  il  est  aisé  de  le  reconnaître,  changent 
entièrement  la  nature  des  rapports  existans  dans  la  confédération,  et 
déterminent  le  caractère  jusque-là  incertain  de  cette  union.  C'en  est 
fait ,  à  dater  de  cette  époque,  de  Tindépendance  des  états  secondaires^ 
défendue  par  eux,  au  commencement,  avec  tant  de  jalousie;  mais 
cette  indépendance,  ils  Tout  sacriOée  volontairement,  dans  l'espoir 
de  la  compenser  par  des  avantages  plus  solides  et  plus  réels.  Tous 
ces  princes,  si  opposés  en  1815  à  l'établissement  d'un  tribunal  com- 
mun et  à  une  limitation  uniforme  de  leurs  prérogatives,  accordent 
cette  fois  à  la  diète  le  droit  de  faire  une  foule  de  règlemens  obliga- 
toires pour  eux,  mettent  leurs  tribunaux  à  son  service,  lui  livrent 
leurs  universités,  soumettent  à  sa  surveillance  ce  qui  se  passe  chez 
eux ,  l'autorisent  a  s'immiscer  spontanément  dans  leurs  afbires  inté- 
rieures, et  à  rendre  contre  eux,  dans  certains;cas,  des  jugemens  sans 
appel.  C'est  qu'ils  sentent  qu'ils  se  fortifient  vis-à-vis  de  leurs  peuples 
dans  la  proportion  où  ils  s'affaiblissent  vis-à-vis  de  l'autorité  fédéralef 
et  que  la  situation  plus  dépendante  où  ils  se  placent  par  rapport  à  la 
diète  peut  devenir  un  moyen  de  retirer  une  partie  des  concessions 
qu'ils  ont  faites,  et  de  briser  les  chaînes  des  constitutions  le  jour  où 
elles  leur  sembleraient  trop  lourdes  à  porter.  Désormais  la  confédé- 
ration prend  le  caractère  d'une  ligue  des  princes  contre  les  tendances 
politiques  de  l'époque,  et  devient,  si  l'on  ose  s'exprimer  ainsi,  une 
espèce  de  compagnie  d'assurance  au  profit  de  l'autorité  monarchique. 

Le  coup  d'état  du  20  septembre  avait  donné  des  armes  suffisantes 
contre  les  sociétés  secrètes,  les  universités  et  les  journaux;  mais  il 
restait  un  ennemi  qu'on  n'avait  pas  osé  attaquer  de  front,  et  que 
pourtant  on  désirait  vivement  réduire  à  l'impuissance  :  c'était  l'oppo- 
sition constitutionnelle  des  états  de  l'Allemagne  méridionale.  On  lui 
avait  ôté,  à  la  vérité,  une  grande  partie  de  sa  force  en  lui  enlevant 
son  point  d'appui  dans  la  presse;  mais  l'existeEce  seule  des  constitu- 
tions représentatives  importunait  l'Autriche  et  la  Prusse,  pour  les- 
quelles cette  application f  faite  à  côté  d'elles,  de  l'article  13  de  l'acte 

TOME  XXIV.  15 


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8S6  ttVI»  «HB  ^MCK  ilêllftll. 

fédéral  était  à  le  fm  hh  ^proche  et  une  laeBace*  ComiM  m  ne 
pouyait  gaère  penser  à  supprimer  ^ees  coiislitiitioaB  (l^^^on  s'efibrça 
4tt  moitid  4e  piéveiiir  à  la  fois  le  défelqsperoant  de  ceHes  qui  eaa^ 
valait,  et  rîniflation  qui  furairaît-ra  être  fiitte  aifeon,  en  intro- 
duisant dans  le  droit  pdbUc  de  la  cofilldénitk»  une  interprétation  de 
l'article  13  confonBe  aux  vues  actuelles  des  :grande8  puissances.  Cette 
intention  fut  d'abord  annoncée  dans  le  message  présdial  qui  servit 
de  prélude  aux  décrets  de  Francfort,  et  où  Ton  signala  comme  Tune 
des  oauaes  du  mal  aruquel  il  s'agissait  de  remédier,  rincertHude  où 
Ton  était  resté  sur  le  sens  de  rarticle  18,  ainsi  que  les  malentendus 
qui  ^en  avaient  été  la  suite.  «  Jamais ,  avait-on  dit,  les  fondatens  de 
la  oonfliâéralîon  gennanique  n'ont  pu  présumer  qu'il  serait  donné  i 
rarticle  18  des  interprétations  contraires  à  l'esprit  et  à  la  lettre  de  sea 
dispositions,  ou  quil  en  serait  tiré  des  conséquences  annuIaoÉ  noB^ 
seulement  cet  article  lui-même,  mais  l'ensemble  de  l'acte  fédéral 
dans  toutes  ses  parties  fondamentales,  et  rendant  ainsi  absolument 
problématique  Texistenoe  de  la  confédération  eHe*mème.  Jamais  ib 
n'oât  pu  imaginer  que  le  principe  non  équivoque  d'une  constitution 
d'étota  territoriaux  serait  confondu  avec  des  prindpes  et  des  formes 
purement  démocratiques,  et  qu'on  baseraitsur  «ne  seniUable  méprise 
des  prétentions  évidemment  incomptftlMes  avec  ressence  des  gou-* 
vememens  monarchiques,  lesquels  pourtant  (sailf  l'excqfition  peu 
considémble  des  villes  libres]  devaient  être  les  seuls  élémens  de  la 
eorfMMMtion.  fl  «n'était  pas  phis  probable  ^e  Von  eaeraft  conee- 
¥ckr&a  admettre  le  projet  d'opposer  les  constitutions  parHctiUèreB 
MX  émltè  ^t  aux  pouvoirs  de  la  confédération  générale,  4e  lévoquer 
en  doute ,  comme  on  Ta  effectivement  tenté ,  l'autorité  suprême  du 
corps  germanique,  et  de  dissoudre  akisi  le  seul  lien  qui  unisse  au-- 
jott^'bni  les  états  de  l'Allemagne  entre  eux  et  avec  le  système  euro- 
péen^ 9  est  néamnoins  de  fiait  que  toutes  ces  déplorables  erreurs  M 
sont  développées  pendant  les  derniéres«ittées,'et  que,  par  un  enchal* 
nement  htal  de  circonstances,  elles  se  sont  même  tellement  emparées 
de  l'opinion  publique,  que  levéritable  sens  deTaifticle  13  frété  presque 
entièrement  perdu  de  vue.  L'exaltation  pour  des  théories^himériques, 
Influence  4l%;ri¥ains  on  aveuglés  euxHmêmes  o«  décidés  à  "flatter 
toutes  les  îHasions  populaires,  l'ambition  malentenduede^transplanter 


(t)  Il  paraît  pourtant  que  la  proposition  en  fut  faite ,  en  ISSO ,  aux  conférences  de 
Vienne;  mais  l*oppo^t}on  fonnelle  de  te  Havière  empèctei  de  donner  suite  à  M 
im^ei. 


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ÉTUmCS  SUH  L'ALLEMAGNE.  22r 

sur  le  sol  de  rAnemagne  les  institations  de  tel  on  tel  pays  étranger 
dont  la  situation  actuelle  et  Tbistoire  ancienne  et  moderne  sont  éga- 
lement pen  analogues  à  notre  sitnatioir  et  à  notre  histoire,  voilà  les 
causes  qd  «conjointement  avec  quelques  autres,  peut-être  plus  affli- 
geantes encore,  ont  prodmt  cette  immense  conAision  dTdées  dans 
laquelle  la  nation  allemande,  si  célèbre  jusque-là  par  sa  solidité  et 
son  sens  profond,  est  menacée  de  se  perdre  (i).  »  A  la  suite  de  ces 
considérations,  qui  montrent  clairement  sur  quel  terrain  nouveau  on 
voulait  se  placer,  le  ministre  autricbien  invitait  la  diète  à  se  prononcer 
le  plus  tdt  possible  sur  le  sens  authentique  de  l'acte  fédéral,  et  à 
llnterpréter  d'Une  manière  applicable  à  la  position  actuelle  de  tous 
les  états  de  la  confédération ,  appropriée  surtout  au  maintien  du  prin- 
cipe monarchique,  dont  l'Aflemagne  ne  pouvait  s'écarter  impuné— 

(t)  A  toutes  ces  aliéga lions,  voici  ce  que  répond  on  publiciste  wurterobergeois 
fort  distingué  :  «r  Quoi  !  dU-il,  quand  précédemment  on  avait  promis  des  institutions 
en  raf>port  avec  l'esprit  du  temps  et  répondant  an  degré  de  chrilfsatiou  dn  siède; 
qwod  notnnneDt  la  Prusse  avait  proposé  expressément  la  particlpotiao  detottles 
les  classes  de  citoyens  aux  droits  consliiutioônels,  tout  cela  ne  reposait  que  sur  uifc 
pur  malentendu  ou  sur  une  fausse  interprétation!  Quoi!  les  constitutions  d*élats 
territoriaux,  de  Tarticle  13,  ne  désignaient  que  des  assemblées  sur  le  patron  des 

anciens  états  féodaux où  n*étaient  représentés  que  des  intérêts  particnliers  de 

caste!  C'était  doue  là  la  récompense  sur  la  promesse  de  laquelle  les  peuples  aHe- 
naBds  8*élaient  levés  pour  combattre  à  la  voix,  des  souverains ,  ei  avaient  bf  isé  le» 
cbaioesde  leurs  princes  pat  les  efforts  les  plus  inouis  que  puissent  exciter  ranour 
de  la  liberté  et  le  désir  ardent  d*une  meilleure  condition!  Et  ces  gouveroemens  qui 
avaient  réellement  introduit  des  constitutions  représentatives  conformes  à  l'esprit 
de  répoqne,  ils  avaient  donc  été  dans  Taveuglement  le  plus  complet  sur  le  sens  de 
rarticte  13!  Ella  diète  elle-même ,  qui  avait  vu  nattre  3cns  se»  yeux  des  oonstitu* 
tiens  de  cette  espèce,  qni  en  avait  mis  quelqm^s-oBes  sous  sa  garantie,  était  tombée 
dans  la  même  erreur,  dans  la  même  ignorance!  Comme  si  les  seuls  modèles  valables 
de  rhistoire  nationale  ne  devaient  se  chercher  que  dans  les  temps  de  la  décadence  ! 
Mais,  en  Angleterre  et  en  Suède,  c'est  grâce  aux  élémens  germaniques,  conservés 
dans  la  constitution ,  qu'une  partie  importinto  du  parlement  s'est  toujours  composée 
de  représenUis.  En  Allemagne  aussi ,  le  système  représentatif  était  plus  ancien  qiM 
le  système  d'éuu  territoriaux;  il  y  disparut  uniqtiemciil  pnrce  qne  resRrit  do  la 
féodalité  prête  une  telle  prépondérance ,  que  les  souverains  deviennent  impuissant 
et  dépendans  de  leurs  vassaux.  Aucun  droit  ne  put  plus  se  maintenir  devant  la 
fbrce;  la  plus  grande  partie  des  citoyens  perdit  ses  franchises  politiques,  peudani 
que  les  nobles,  qui  surent  se  dél^ndreet  fîaire  cause  commune,  parvinrent  d^aberd 
àaoiatenir  leur»  droits,  puis  ^ies  étendre  aux  dépens  de  tons  le»amtres.  Ce  n'était 
pas  b  résorreclion  4e  ces  eorporations  privilégiêas,  mais  le  rétaldisaBinent  du  droit 
commun,  qu'avaient  réclamé  les  peuples  de  l'Ailemagne,  et  que  les  princes  leur 
avaient  promis.  »  (  POzer,  Sur  U  développement  du  droit  publie  en  Âllefmgne  on 
moyen  d&la  eonititutionfldérale,  Stuttgardt,  taS9.] 

15. 


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228  REVUE  DBS  DEUX  MONDES* 

ment,  et  de  Tunion  fédératiye,  condition  indispensable  de  son  exis- 
tence et  de  son  repos. 

Cette  invitation  adressée  à  la  diète  n'était  que  l'annonce  d'un 
projet  déjà  convenu ,  et  qui  ne  tarda  pas  à  être  mis  à  exécution.  Dès 
la  fln  de  1819,  des  envoyés  de  tous  les  états  allemands  s'assemblèrent 
à  Vienne,  et  le  résultat  de  leurs  conférences  fut  l'acte  final  de  1820, 
long  commentaire  de  l'acte  fédéral,  qui  en  explique  les  principales 
dispositions  dans  un  sens  conforme  aux  exigences  du  moment  et  aux 
vues  nouvelles  adoptées  par  les  gouvernemens.  Cet  acte  fixe  la  com- 
pétence de  la  diète  et  les  limites  de  son  action ,  détermine  la  forme 
de  ses  délibérations  et  le  mode  d'exécution  de  ses  décrets,  établit  des 
règles  pour  les  rapports  de  la  confédération  avec  les  puissances  étran- 
gères en  cas  de  guerre  comme  en  temps  de  paix,  et  donne  à  l'auto- 
rité fédérale  sa  constitution  définitive.  Quant  à  l'interprétation  pro- 
mise de  l'article  13,  elle  n'y  est  claire  et  sans  ambiguïtés  qu'en  ce 
qui  concerne  les  droits  des  souverains.  Ainsi  il  >est  dit  que  la  diète 
doit  veiller  à  ce  que  cet  article  trouve  son  exécution  dans  tous  les 
états  (art.  54);  mais  on  ajoute  que  les  princes  restent  chargés  du 
soin  de  régler  cette  affaire  intérieure,  en  ayant  égard  soit  aux  droits 
qui  auraient  existé  antérieurement  en  vertu  d'une  constitution  d'états, 
soit  aux  rapports  actuellement  existans  (art.  58);  ce  qui  laisse  toute 
latitude  aux  gouvernemens  quant  à  la  teneur  des  constitutions  à  ac- 
corder. Comme  en  outre  on  ne  fixe  pas  le  terme  dans  lequel  ils  doi- 
vent avoir  rempli  leurs  obligations  à  cet  égard ,  ils  restent  maîtres 
d'en  dinérer  indéfiniment  l'accomplissement.  On  déclare  que  les  con- 
stitutions en  vigueur  nç  peuvent  être  changées  que  par  les  voies 
constitutionnelles  (art.  56),  mais  on  pose  aussitôt  des  principes  qui 
les  font  rentrer  toutes  dans  le  cercle  rigoureux  de  l'orthodoxie  mo- 
narchique. «  Comme  la  confédération  germanique,  dit  l'article  57,  se 
compose,  sauf  les  villes  libres,  de  princes  souverains,  il  résulte  de 
cette  idée  fondamentale  que  le  pouvoir  public,  dans  son  intégralité, 
doit  rester  entre  les  mains  du  chef  de  l'état,  et  qu'une  constitution 
ne  peut  imposer  au  souverain  la  coopération  des  états  que  relative- 
ment à  l'exercice  de  certains  droits.  »  L'article  suivant  ajoute  que  les 
princes  souverains  de  la  confédération  ne  peuvent  être  arrêtés  ou 
restreints  par  aucune  constitution  dans  l'accomplissement  de  leurs 
obligations  fédérales.  Ces  deux  articles  sont  vagues  et  obscurs,  puis- 
qu'ils ne  définissent  ni  le  pouvoir  public  dans  son  intégralité,  ni  les 
droits  positifs  qui  peuvent  le  limiter,  ni  l'étendue  précise  des  obliga- 
tions fédérales;  mais  cette  obscurité  calculée  laisse  le  champ  libre  à 


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ÉTUDES  SUR  L'ALLEMAGNE.  229 

toutes  les  interprétations  restrictives  des  garanties  accordées  aui  peu* 
pies,  et  subordonne  complètement  les  assemblées  représentatives 
tant  à  l'égard  des  gouvernemens  respectifs  qu'à  l'égard  de  la  diète. 
Enfin ,  comme  si  tant  de  précautions  ne  suffisaient  pas,  on  prend  une 
sûreté  de  plus  contre  l'influence  que  ces  assemblées  pourraient  exercer 
sur  l'opinion  publique.  <(  Quand  la  publicité  des  délibérations  des 
états,  dit  l'article  59,  est  assurée  par  la  constitution,  leur  règlement 
doit  veiller  à  ce  que  les  limites  légales  de  la  libre  expression  des  opi- 
nions ne  soient  outrepassées  ni  dans  les  délibérations  elles-mêmes, 
ni  dans  leur  publication  par  la  voie  de  la  presse,  d'une  manière  qui 
puisse  compromettre  le  repos  de  l'état  particulier  dont  il  s'agit,  ou 
celui  de  l'Allemagne  entière.  r>  On  voit  que  tout  est  dirigé  vers  le 
même  but,  et  que  les  législateurs  fédéraux  savent  descendre,  quand 
il  le  faut,  des  hauteurs  de  la  métaphysique  politique,  pour  régler  les 
détails  d'intérieur.  Nous  ne  pousserons  pas  plus  loin  l'analyse  de 
l'acte  final  de  Yieryie,  qui  n'est  qu'un  pas  de  plus  dans  la  voie  tracée 
par  les  résolutions  de  Francfort,  un  autre  produit  naturel  de  la  poli- 
tique adoptée  par  les  deux  grandes  puissances  allemandes  et  imposée 
par  elles  à  la  confédération. 

Il  faut  reconnaître,  du  reste,  que  cette  politique  atteignit  son  but 
et  qu'elle  comprima  pour  un  temps  toutes  les  résistances.  De  1820  à 
1830 ,  le  repos  de  l'Allemagne  ne  fut  pas  troublé  ;  on  n'y  ressentit 
même  pas  le  contre-coup  des  révolutions  qui  remuèrent  momenta- 
nément le  midi  de  l'Europe,  et  à  la  répression  desquelles  l'Autriche 
et  la  Prusse  prirent  une  part  active,  soit  par  les  négociations,  soit  par 
les  armes.  Au  milieu  de  cette  tranquillité ,  l'action  de  la  diète  dut 
naturellement  se  ralentir;  toutefois  elle  montra  à  plusieurs  reprises 
qu'elle  ne  cessait  pas  de  veiller  au  maintien  de  son  œuvre,  et  que  sa 
tendance  ne  variait  pas.  Le  1''  juillet  1824  elle  restreignit  ou  plutôt 
supprima  entièrement  la  publicité  de  ses  délibérations,  qui  jusque- 
là  pouvaient  arriver  en  partie  à  la  connaissance  du  public.  Le  15  août 
de  la  même  année,  elle  renouvela  et  renforça  à  quelques  égards  les 
décrets  de  1819,  notamment  la  loi  sur  la  presse,  dont  la  durée  avait 
été  limitée  à  cinq  ans.  L'état  de  l'Allemagne,  depuis  cette  époque, 
n'avait  pourtant  fourni  aucun  prétexte  plausible  pour  le  maintien  de 
cette  loi  d'exception ,  mais  on  s'était  bien  trouvé  de  ce  provisoire,  et 
on  le  rendit  définitif.  Le  président  de  la  diète  déclara  à  cette  occasion 
que  la  constitution  de  la  confédération  ne  comportait  pas  un  degré 
de  liberté  égal  à  celui  qui  existait  dans  d'autres  pays.  «  En  supposant, 
dit-il,  que  les  lois  répressives,  souvent  très  sévères,  qui  existent  ail* 


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JEW'  UVtB  DES  MUX  HOIVDBS. 

lénis  contre  tes  dâltts  de  la  presse,  soienjt  préférabres  en  elles-mêmes 
aux  lois  de  censure  beaucoup  plus  douces,  il  est  certain  que  dans  un 
état  fëdératif  comme  TAilemagne,  où  chaque  pajs  a  sa  constitution 
judiciaire  etsapoHce  particuKère,  elles  seraient  sans  efficacité  comme 
garantie  pour  Tenseipble.  La  paix  et  Tordre  ne  peuvent  êfre  assurés 
dans  une  semblable  union  que  par  une  surveillance  sur  la  presse,  au 
nom  de  la  confédération ,  exercée  par  les  autorités  locales,  et ,  en  cas 
de  nécessité,  par  l'autorité  fédérale.  »  L'opinion  exprimée  par  ces  pa- 
roles n'a  pas  cessé  de  régner  parmi  les  hommes  qui  ont  en  main  ta 
direction  des  affaires  générales  de  l'Allemagne  :  il  en  est  résulté  que 
la  censure  est  devenue  le  régime  normal  de  la  confédération  et  qu'elle 
est  considérée  comme  une  des  colonnes  de  l'édifice  germanique.  On 
semble  croire  que  l'unité  de  rAllemagne  serait  dissoute  le  lendemain 
dii  jour  où  la  presse  recouvrerait  sa  liberté,  et  peut-être  cette  crainte 
n'estnelle  pas  sans  fondement  ;  mais  qu'est-ce  donc  qu'une  unité  qui 
qpi  ne  peut  subsister  qu'à  de  pareilles  condRions?  ' 

n  nous  reste  peu  de  chose  à  dire  sur  la  période  à  laquelle  nous 
sonunes  parvenus.  La  diète,  outre  les  actes  dont  nous  avons  parlé, 
régla  la  constitution  militaire  de  la  confédération  (!];  des  concordats, 
conclus  tour  à  tour  avec  le  saint-siége  (2)  par  les  dîfférens  souverains, 
réorganisèrent  l'église  catholique.  Le  roi  de  Prusse  donna  successive- 
ment à  chacune  de  ses  provinces  allemandes  des  constitutions  d'états 
provinciaux.  Enfin,  quelques  efforts  furent  tentés  pour  faire  tomber 
les  barrières  commerciales  qui  séparaient  les  divers  états  de  TAlle- 
fnagne,  et  préparèrent  de  loin  funion  des  douanes,  qui  devait  s'ac- 
complir plus  tard  (3) .  Tels  sont  les  seuls  évènemens  de  quelque  im- 
portance poKtique  que  présente  l'histoire  de  la  confédération  pendant 
les  dix  années  qui  s'écoulèrent  de  l'acte  final  de  Vienne  à  la  révolu- 
tion de  juillet.  La  nation ,  placée  sous  la  double  tutelle  de  la  censure 
et  de  la  police,  semblait  résignée  à  la  condition  (ju'on  lui  avait  faite» 
et  toute  son  activité  s'était  tournée  vers  les  sdences  et  les  lettres.  A 
ToirTardeur  mec  laquelle  elle  se  livrait  à  Fétude,  on  pouvait  croire 
que  c'était  là  son  seul  besoin,  sa  seule  vocation,  et  qu'absorbée  tout 

(t)  9  avril  ISiT,  avec  les  dispositions  uUêrieiires  du  i%  avril  1821  etdirll  juillel 

m  LeioèAB  Ba[?ièie  signa  !♦  sieD  le  »  jute  iSUr;  le  ni.d0Pfti9se,  le  tf  «liiMtt 
te  roi  de  Hanovra*  la  36  mais  ISSH;  les  pnnoes  dont  les  éuts  femènsBi  te  pvovteoi 
ecclésiastique  du  Uaul-Rhin ,  le  16 avril  ISSl  elle  11  avril  18ft7. 

(3)  n  ;  eut  un  traité  d'union  entre  la  Bavière  et  le  Wurtemberg,  un  autre  entse 
lâ  Presse  et  legrand^hiclié  de  HesscDannstadt. 


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ÉTUDBS  SUR  L'AIXBMAGI».  231 

entière  par  le  développement  paciGqae  des  choses  de  rintelligence, 
elle  ne  donnait  plus  aucun  regret  aux  agitations  fébriles  de  la  vie 
politique.  II  n'en  était  rien  pourtant  :  le  feu  couvait  sous  la  cendre, 
et  le  silence  n'était  ni  Toubli  ni  le  pardon.  Le  teutonisme  avait  cessé 
d'exister  comme  parti  organisé;  mais  le  libéralisme,  bien  autrement 
dangereux  par  ses  affinités,  ses  tlVancef  et  son  habileté  pratique,  y 
avait  plus  gagné  que  les  gouvememens.  Obligé  d'ajourner  ses  pré- 
tentions et  ses  espérances,  il  n'en  avait  abdiqué  aucune,  et  n'attendait 
qu'une  occasion  favorable  pour  rentrer  dans  la  lice.  Cette  occasion  se 
présenta  bientôt  :  la  lévMutlon  de  juillet  douta  le  «ignàl  d\iie  nou- 
velle lutte  européenne ,  et  la  part  inattendue  qu'y  prit  l'Allemagne 
n'en  fut  pas  l'incident  le  moins  remarquable.  Nous  raconterons  dans 
un  prochain  article  cet  épisode  curieux  de  l'histoire  contemporaine; 
après  quoi  nous  essaierons  d'apprécier  la  situation  actuelle  de  la  con- 
fédération germanique,  et  nous  hasarderons  quelques  conjectures  sur 
les  destinées  que  l'avenir  lui  réserve. 

E.  DE  Cazalés. 


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ÉCOLE 


DES  BEAUX-ARTS. 


MUSÉE  DES  ÉTUDES. 


Les  nombreux  visiteurs  que  les  diverses  expositions  annuelles  ont 
amenés,  dans  ces  derniers  temps,  à  FÉcole  royale  des  Beaux-Ârts,  ont 
dû  lire  sur  réiégante  porte  du  palais  une  inscription.  Musée  des  éludes  y 
dont  la  plupart  n'auront  pu  deviner  le  sens.  En  efTet,  au-delà  de  ce 
frontispice  menteur,  ils  n'ont  rencontné  que  des  murs  nus,  des  salles 
vides,  des  portes  fermées.  Introduits  d'abord  avec  quelque  appareil 
à  travers  un  double  rang  de  grilles  dorées,  par  un  chemin  pavé  de 
marbres,  bordé  de  monumens  gracieux  et  pittoresques,  entouré  de 
murs  qu'une  sorte  de  coquetterie  architecturale  a  chamarrés  dt  frag- 
roens  de  sculpture  sans  nombre,  ils  se  trouvent  tout  à  coup  perdus 
comme  Énée  dans  les 

Domos  ditis  vacuas  et  inania  régna. 

S|,  au  sortir  de  ce  palais  désert,  la  main  officieuse  d'un  custode 
leur  a  livré  l'entrée  de  la  vaste  salle  dont  le  portail  d'Anet  forme  le 
frontispice,  et  le  Jugement  dernier  la  principale  décoration,  ce  n'est 
qu'en  passant  par-dessus  des  monceaux  de  fragmens  de  plâtre  et  de 


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ÉCOLE  DES  BEAUX-ARTS.  233 

pierre,  à  travers  d*énorines  caisses  de  bois  empilées,  des  échafau- 
dages, des  flots  de  poussière,  qu'ils  sont  parvenus,  non  sans  peine, 
à  se  placer  devant  l'œuvre  gigantesque  de  Michel-Ânge.  Plusieurs, 
sans  doute,  seront  sortis  sans  avoir  pu  comprendre  qu'une  si  magni- 
fique avenue  ne  conduise  depuis  si  long-temps  qu'à  des  salles  vides 
et  à  un  hangard. 

Il  faut  leur  pardonner.  Il  est  certain  que  le  public  a  fort  bien  pu, 
sans  être  accusé  d'une  inexcusable  précipitation,  trouver  un  peu  long 
le  statu  quo  des  travaux  intérieurs  de  l'école.  Nous  ne  pouvons  que 
lui  recommander  la  patience,  c'est  la  plus  indispensable  des  vertus 
en  matière  d'administration  et  de  travaux  publics.  L'essentiel  est 
qu'on  arrive  au  but.  Ainsi  donc,  sans  entrer  dans  l'explication  de  ces 
lenteurs  qu'on  a  coutume  d'appeler  nécessaires ,  parce  qu'elles  sont 
inévitables  (ce  qui,  d'ailleurs,  revient  au  même),  nous  préférons^ 
pour  satisfaire  de  quelque  manière  les  plus  impatiens,  regarder  comme 
réel  ce  qui  n'est  encore  que  possible,  et  comme  fait  accompli  un 
simple  programme.  Et  ^i  cette  excursion  anticipée  dans  un  musée 
fictif  ressemble  un  peu  à  la  description  du  festin  imaginaire  du  conté 
arabe ,  nous  prenons  la  liberté  de  certifier  que  tdt  ou  tard  la  curiosité 
de  nos  lecteurs  sera,  comme  l'estomac  du  bon  Barmécide,  pleine- 
ment, réellement  et  confortablement  satisfaite.* 

On  sait  que  *rÉcole  des  Beaux-Ârts  actuelle  occupe  en  grande 
partie  la  place  de  l'ancien  couvent  des  Petits-Âugustins,  dont  le 
cloître  et  l'habitation  ont  depuis  long-temps  disparu.  Leur  église  seule 
est  encore  debout.  C'est  sur  ce  même  terrain  que  fut  élevé  à  grands 
fraift^  puis  dispersé  au  bout  de  peu  d'années,  le  Musée  des  monumens 
français^  dont  il  n'est  plus  resté  que  quelques  informes  débris. 
En  1820,  l'enseignement  des  beaux-arts,  jusque-là  établi  à  l'Institut, 
fut  transféré  dans  une  partiç  des  locaux  laissés  vacans  par  la  suppres- 
sion du  Musée;  mais  Finsuffisance  et  l'incommodité  de  ces  bàtimens 
étaient  telles;  qu'on  songea  bientôt  à  y  faire  des  réparations  et  des 
augmentations.  Toutefois  ces  projets  ne  ftirent  sérieusement  pris  en 
considération  qu'en  1832,  époque  où  l'on  commença  une  reconstruc- 
tion de  l'école  d'après  les  plans  d'un  habile  architecte,  M.  Debret.  En 
juin  1833,  la  fameuse  loi  relative  à  l'achèvement  de  tous  les  monu- 
mens publics  vint  de  nouveau  modifier  cet  état  de  choses;  un  plan, 
en  quelques  parties  nouveau,  fut  donc  proposé  par  un  autre  archi- 
tecte, M.  Duban,  et  adopté  par  le  gouvernement.  L'exécution  lui  en 
dit  immédiatement  confiée,  et  elle  est  terminée  depuis  un  an. 

L'architecture  est,  plus  que  tout  autre  art,  soumise  à  l'influence  de& 


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4M^  Bttftt  m^  Ment  ucfmm. 

dltt!MÈltfàïteê  extérieures.  Il  mrï^t  tnès  tureinefit  qoe  fArâstef  sott 
etitièfàiftent  le  maltfe  de  rés^ber  gâ  pensée.  L'œuvre  d^m  archReete 
ne  fiait  doife  presque  jonittis  être  jtigée  du  pohit  de  vue  etbstraft  et 
absolu  de  TeéttiiéUque  pure,  et  un  édifice  réel  ne  saiiraft  être  considéré 
eewiftie  m  ptffU.  Sâfns  cette  précaution,  on  est  exposé  à  voir  des 
erreurs,  des  défauts  ou  des  énigmes  dans  des  choses  parfaitement 
justes ,  coAvemMes  et  etpHcabies.  L'architecte  de  réoole  a  particu- 
lièmuevA  le  dttMt  d'invoquer  en  sa  faveur  cette  règte  de  critiquas. 
SUiprfsouué  de  tous  cAtésdans  le  cercle  des  projets  anciens,  ou  réduit 
à  a<^ver  tttécanîqueiuent  le  travail  commencé,  il  n'a  pu,  le  plus 
auvent.,  que  refondre,  corriger,  modifier  el  rarement  îmiover,  si  oe 
u'est  daifts  les  détails. 

PèfiHi  les  parties  entièrement  neuves,  la  plus  importante,  sous  le 
raipportde  r«rt^  est  lu  façade  principale  du  palais.  On  peut  eu  rendre 
l\n\^hitei^  responsable  en  toute  sûreté  de  conscience;  mstis  cette  rea- 
putisabitHé  u'eSI  pas  lourde  à  porter.  La  critique,  année  d'un  Viguote, 
se  flatte  é*f  trouver  pafH^i,  par^à,  quelques  hérésies,  soit;  miûs 
celle  couoesriou  «»t  iiifleiibles  champions  de  l'orthographe  ne  doit 
pus  uo«s  empêcher  4'admirer  ta  riche  et  noble  élégance  de  ce  frou-* 
tispieé.  L'Ofmnmeutation  a  pu  paraître  recherchée,  mais  eHe  n'est 
probablement  qu'inusitée.  Dans  ces  choses  accessoires  et  de  simple 
gisÉI  dont  aucun  principe  absolu  ne  règle  Tinventiou  etTarrangement, 
n  ftftâ  s'en  reuooûtrer  quelques-unes  qui,  sans  blesser  l'œil,  Téton*- 
ueut.  C'est  ainsi  qu'un  mot  nouveau  ne  peut  faire  son  entrée  dans  le 
langage  sans  strrpr^dre  et  même  indisposer  l'oreille  par  son  air 
étranger;  une  mode  nouvelle  choque  par  cela  seul  qu'elle  est  nou- 
velle. Un  pe<i  d'habitude  rend  ces  nouveautés  tolérables  d'abord, 
puis  bientôt  aimables. 

Le  système  de  décoration  et  d'ornenrient  paraft  une  réminiscence 
Hbre  de  f  arthltedure  française  de  la  fin  du  x\V  siècle.  Ce  retour  à  la 
tradition  nationale ,  si  complètement  interrompue  par  l'adoption  des 
formfes  greco-^omaines  pures,  a  été  salué  par  la  jeune  génération 
cottime  une  protestation  contre  le  système  classique,  qui,  chassé  de  par- 
tit, semblait  tenir  bon  en  archttecture.  Il  n'est  pas  du  tout  certain 
q#e  l'archïtecte  aît  prétendu  protester;  cependant,  en  feit,  cette  nou- 
vêlte  manière  a  donné  le  ton  au  goût  général  depuis  quelques  années. 
Elle  a  réussi  au  point  d'inspirer  déjà  quelques  inquiétudes.  La  sculp^ 
tuted^ornement  dégénérera  peut-être  avant  peu  en  manie.  On  brode 
maintenant  une  maison ,  comnre  une  livrée  de  cour,  sur  toutes  les 
ccWtures,  et  comme  ces  puérilités  coûtent  fort  cher,  dles  deviennent 


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âCOU  ras  BEAUX-AIIT8. 

no  «Jbjet  de  coDCurreoce  d'^ar^ent;  l'émutatioii  éclakée  4e  J!ait  e4 
eiploiiée^t  Gomwime  pur  la  rivalité  meugle  et  J>acbare4u  lose. 

On*  traveisedeiix  cours  pour.arriverau.palMS.  CeUe  qui  pnécède^io»- 
nnédiateoieni  l'édifice  et  qui  pourrait  étreannsléela  cour  d'bonxieur, 
est  demi^roidaire.  Saliwte,  du  cAté  de  ia  rœ,  est  tomée  yar  deux 
grilles  latérales  entre  lesquelles  s*élève  le  monument  de  Gaillou.  JLa 
aecoude  CMir,  plus  vaste,  est  à  très  peu  près  carrée;  eUe  est  ionlée 
i  dfoite  par  TégUse  et  le  bfttimoQt  des  études;  à  fauche,  .on  jfr'a  pn 
jotiUser  les  murs  nus  des  OMisoss  particulières  qu'en  y  plaquautiune 
.6|^ade  simulée  eu  aicades  qui  répète  celle  du  câté  opposé.  Sur  .fe 
IHgnon  corresjMudant  au  portail  d'Anet,  un  grand  espace  de  forme 
Ogivale,  laissé  entiëreaieut  nu,  attendra  pnobahiement  lopg-fteofiB 
le  spécimen  gotUque  destiné.à  servir  de  pendant.  Cette  trouvaille  ^ 
assez  difficile;  car,  .giafte  k  Dieu ,  œ  n'esl  plus  la  mode  aojoord'iiui>de 
4émoUn 

Ces  deux  cows,  ainsi  entourées  et  décorées,  offirent  un  coup  d'œil 
4'eii8emble  pittoresque ,  mais  un  peu  bisarre.  Dausle^étail,  oupou^ 
mit  trouver  dans  cette  accumulation  d'élémeas  bétérogènes  uoeiigap- 
nire  asseï  peu  sévère,  quoique  piquante;  mais  ces  obs^^ations  ae 
tomberaient  nullement  sur  l'architecte.  Celui-ci,  placé  oitre  le  double 
inconvénient  d'éliminer  et  même  de  détruire  un  assez  grand  nombre 
de  débris  intéressaos ,  ou  de  sacrifier  ses  propres  idées ,  n'a  pas  hé- 
sité. Il  n'a  pas  voulu  s'établir  sur  4es  ruines  et  coaimencer  par  un 
acte  de  vandalisme.  Rien,  au  reste,  n'est  plus  rare  chez  les  archi- 
tectes que  le  respect  de  ce  qui  est  debout  ;  ils  aiment  assez  faire  plaoe 
nette,  et  ils  a'i^«uvent.que  peu  de  regret  de  voir  tomber  ce  qu'ils 
n'ont  pas  bâti.  Heureusement  ici  la  religion  de  l'antiquaire  l'a  em^- 
;porté  sur  l'instimct  de  l'artiste.  Ceci  bien  entendu,  il  n'y  a  plus  Meuà 
censure.  Il  fieuit,  au  contraire,  rendre  hommage  à  l'habileté  qui  a  su 
Aettre  en  œuvre  et  relier,  saus  trop  de  dissonances,  au  moyen  de 
nuances  finement  ménagées,  tant  d'élémens  discordaiis,  et  compenser, 
.par  la  diversité  des  effets  et  l'imprévu  des  contrastes,  le  défaut  d'unité 
4e  style  et  de  caractère ,  résultat  nécessaire  du  parti  adopté.  La  déco- 
ration et  la  disposition  de  ces  cours  s'accordent  en  outre  à  merveille 
avec  la  destination  ultérieure  et  principale  des  salles  et  galeries.  Elles 
offrent  en  effet  une  sorte  de  musée  d'architecture  et  de  sculpture  on 
plein  vent,  qui  n'est  pour  ainsi  dire  que  le  vestibule  du  musée  inté- 
rieur. Telle  aété  évidemment  la  pensée  de  l'architecte.  Elle  achève  d'ex- 
;pliquer  bien  dessingularités ou  anomalies  apparentes  en  leur  donnant 
Mn  but  défini  et  parfaitement  convenable.  Ainsi,  ces  incrustations  de 


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236  REVUE  DES  DEUX  MOM>ES. 

fragmens  de  pierre  et  de  marbre,  débris  sans  nom  de  monumens 
détruits,  prennent  tout  de  suite  un  sens.  Mais,  à  défaut  même  de  ce 
motif  rationnel,  l'architecte  avait  pour  lui  Tautorité  des  exemples  de 
ce  genre  de  décoration  qui  se  trouvent  en  Italie,  et  en  particulier  les 
casins  de  la  villa  Médicis,  de  la  villa  Panfili  et  de  la  villa  Borghèse  à 
Rome. 

Maintenant,  après  ce  regard  jeté  sur  Tensemble,  il  faut,  pour  les 
détails,  qu'on  veuille  bien  nous  accepter  comme  cicérone  et  nous  laisser 
parler,  en  cette  qualité,  avec  toute  l'érudition  et  l'esprit  d'un  cata- 
logue. Le  portail  d'Anet y  qui  formait  autrefois  la  façade  de  la  salle  d'in- 
troduction du  Musée  des  monumens  français ,  est  resté  à  son  ancienne 
place;  seulement  il  a  été  restauré  et  consolidé.  Les  figures  de  bas- 
reliefs  dans  les  entrecolonnemens  du  troisième  ordre  sont  de  Jean 
Goujon.  L'origine,  la  date,  la  destination  et  les  auteurs  de  cet  édi- 
fice sont  résumés  en  deux  lignes  inscrites  en  or  au-dessus  de  la 
porte  :  Façade  du  château  d'Anet  bâti  en  1548.  Henri  II  fit 

ÉLEVER  CE  MONUMENT  POUR  DiANE  DE  POITIERS  PAR  PHILIBERT  DE 

LoRME  ET  Jean  Goujon.  La  porte  est  composée  de  panneaux  prove- 
nant d'Anet,  repeints,  redorés  et  réparés.  Les  chiffres  si  connus  de 
Henri  et  de  Diane  sont  authentiques. 

Le  charmant  morceau  d'architecture  auquel  est  resté  le  nom  d'Arc 
de  Gaillon  fut  transporté  et  relevé  en  1802  par  les  soins  du  ministre 
Chaptal  et  de  M.  A.  Lenoir.  C'est  un  fragment  d'une  façade  du  châ- 
teau que  le  cardinal  George  d*Amboise  avait  fait  bâtir  à  Gaillon ,  en 
Normandie ,  en  1500.  Ce  n'est  qu'un  débris  de  débris;  mais,  tel  qu'il 
est,  on  doit  des  actions  de  grâces  à  l'architecte  qui  nous  l'a  conservé: 
l'arc  de  Gaillon  avait  été  en  effet  condamné  par  les  anciens  projets. 
Restauré  avec  goût  et  intelligence ,  et  soutenu  par  des  contreforts,  il 
.  esta  l'abri  des  insultes  du  temps,  et  on  n'a  plus  aujourd'hui  autant  à 
craindre  celles  des  hommes.  Ce  petit  monument  est  le  type  d'un  goût 
et  d'un  style  qui,  vers  les  premières  années  du  x\T  siècle,  traver- 
sèrent l'architecture  française  comme  une  gracieuse,  mais  éphémère 
apparition.  On  a  laissé  dans  l'arcade  supérieure  une  joli  cuve  en  pierre 
de  liais ,  ornée  d'arabesques  finement  ciselés  ;  elle  porte  la  date  de 
1542.  La  grille  qui  protège  et  ferme  l'arc  est,  ainsi  que  celle  du  por- 
tail d'Anet,  un  ouvrage  du  temps  de  Louis  XII,  mais  considérable- 
ment retravaillé  et  modifié  autrefois  par  M.  Percier. 

La  plupart  des  fragmens  encastrés  dans  les  murs  de  la  cour  semi- 
circulaire  du  palais  sont  les  derniers  restes  des  chftteaui  de  Gaillon 
et  d'Ëcouen.  A  droite,  les  cinq  arcades  à  plein  cintre  qui  donnent 


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ÉCOLE  DBS  BEAUX-ARTS.  237 

passage  à  la  cour  d'enceinte,  sont  des  débris  de  Gaillon;  celles  du 
côté  opposé  également,  quoique  le  style  en  paraisse  plus  ancien.  En 
traversant  ces  dernières,  on  a  devant  soi  un  mur  couvert  de  grands 
bas-reliefs  dont  les  Ogures  de  proportion  presque  colossale  représen- 
tent sous  des  personnifications  historiques  la  Justice,  la  Religion,  la 
Charité,  etc.  Ces  sculptures,  qui,  vues  de  loin,  ont  quelque  apparence 
de  force  et  de  grandeur,  sont  attribuées  à  Ponce  Jacquio  (qui  n'est 
pas  Paul  Ponce],  et  ont  été  faites  sur  les  dessins  de  Pierre  Lescot. 
Elles  décoraient  une  des  façades  de  l'ancien  Louvre  démolie  en  1805. 

La  grande  vasque  ou  cuve  en  pierre  de  liais  placée  au  centre  de  la 
cour  est  d'un  seul  morceau  de  douze  pieds  de  diamètre.  Le  pourtour 
est  orné  de  vingt-huit  têtes  en  saillie  représentant  des  divinités,  des 
figures  allégoriques,  des  signes  du  zodiaque,  des  animaux,  ainsi  que 
l'indiquent  les  noms  gravés  en  creux,  en  caractères  moitié  grecs, 
moitié  romains,  au-dessous  de  chacune  :  Ayaricu,  âer,  Hercules, 
SunA,  Lupus,  Léo,  Ignis,  etc.  On  croit  cette  cuve  du  xu*  siècle, 
mais  rien  n'empêcherait  de  la  supposer  un  peu  plus  moderne.  Elle 
servait  de  fontaine  et  de  lavabo  dans  un  ancien  monastère. 

Avant  de  franchir  le  seuil  du  palais,  nous  recommandons  à  ceux 
que  cet  état  de  lieux  n'a  pas  complètement  découragés  les  particula- 
rités suivantes.  La  façade  est  entièrement  neuve.  On  voudra  bien 
remarquer  les  sculptures  de  l'archivolte  de  la  porte  et  la  porte  elle- 
même.  Les  quatre  médaillons  offrent  les  nobles  effigies  des  quatre  plus 
grands  hommes  qui  aient  brillé  en  France  dans  les  arts  du  dessin. 
Poussin  et  Lesueur,  en  marbre,  Philibert  de  Lorme  et  J.  Goujon,  en 
bronze.  Les  deux  derniers  sont  de  M.  Elschoët,  les  premiers  de 
M.  Lanno.  Une  frise  courant  au-dessus  des  fenêtres  du  soubasse- 
ment porte  les  noms  des  plus  célèbres  artistes  de  tous  les  temps  et  de 
tous  les  peuples.  Les  piédestaux  du  stylobate  de  la  façade  sont  des- 
tinés à  recevoir  les  copies  de  statues  antiques  envoyées  par  les  pen- 
sionnaires de  Rome;  plusieurs  sont  déjà  en  place.  La  cour  intérieure, 
dans  laquelle  il  serait  périlleux  de  s'engager,  offre  une  décoration 
analogue,  huit  médaillons  dont  quatre  en  lave  de  Yolvic,  coloriée  et 
émaillée,  et  quatre  en  marbre,  représentant,  les  premiers,  les  quatre 
siècles  de  l'art  sous  la  figure  de  Périclès,  Auguste,  Léon  X  et  Fran- 
çois I^,  et  les  seconds,  les  quatre  plus  grands  artistes  de  ces  différens 
siècles,  Phidias,  Vitruve,  Pierre  Lescot,  Raphaël,  exécutés  par 
M.  Seurre  jeune.  Enfin  nous  indiquerons  pour  la  seconde  fois  sur  la 
porte  l'inscription  :  Musée  des  études  qui  nous  ramène  à  l'objet  prin- 
cipal de  cet  article. 


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Ji3B  REVUE  HES  DEUX  MONBttS. 

A  r^poque  «de  Ja  reconstraction  de  l'école ,  il  «existait  ûepm^  long- 
iemps  dans  ses  salles  une  collection  de  plfttresd'oci^De  et  4e  U9tare 
diyersesu  Cette  collection  se  composait  surtout^e  ih^gnoeDS  d'archi- 
tecture antique  moulés  sur  les  originaux  à  Rome  et  en  Grèce.  C'était 
ce  ^u'ûB  appelait  la  galerie  (T architecture.  EUe  avait  été  léguée  à 
l'école  par  le  professeur  Dufourny,  qui  l'avait  formée  a  ses  frai«.  On 
«possédait  aussi  une  réuaion  de  modèles  en  relief,  €npl4tre,  bois  et 
Uége,4es.pdiicîpaux  monumens  de  l'architectuve  égyptienne,  gree- 
que^  romaine,  etc.,  au  nomi>re  de  près  de  cent. La  plupart  de  «ces 
modèles  avaient  été  exécutés  sous  la  direction.de  11.  Cassas,  voyageur 
et  antiquaire  distio^é,  à  qui  legouvememeat  les  acheta  em  18ii.  On 
peut  joindre  à  ees  objets  quelques  centaines  de  fragmens  de  bas- 
reliefs,  statues,  bustes,  etc.,  acquis  par  l'école  à  diverses  époques. 

L'enfiemble  de  ces  trois  catégories  de  monnoieus  fonnait  d^  un 
noyau  assez  considérable;  .mais  l'état  de  délabrement  et  de  ruine  du 
local  où  ils  étaient  plutôt  enunagasinés  que  classés  leë  reudait  presque 
inutiles  aux  études:  ils  se  dégradaient  d'ailleurs  de  jour  en  jour 
d'une  manière  plus  rapide  et  plus  menaçante. 

La  reconstruction  de  l'école  mit  en  lumière  ces  richesses,  jusque- 
là  si  ignorées  et  si  peu  utilisées ,  et  en  Gt  sentir  le  prix.  On  commença 
dès  ce  moment  à  prévenir  toutes  dégradations  et  destructions  ulté- 
rieures. L'agrandissement  du  local,  devant  dépasser  de  beaucoup 
désormais  les  besoins  de  l'enseignement,  laissait  de  vastes  emplace- 
mens  sans  destination  précise.  Tant  de  belles  salles  ue  pouvaient 
rester  vides,  et  les  plâtres  qu'on  possédait  ne  suffisaient  pas  à  beau- 
coup près  pour  les  remplir.  Dès-lors  on  songea. à  s'en  procurer  d'au- 
tres. Le  but  priniUif  de  ces  collections  s'agrandit  et  changea  de  carac- 
tère; elles  furent  considérées  sous  vun  point  de  vue  plus  large  et 
soumises  à  un  plan  nouveau. 

Jusque-là  la  collection  avait  été  le  friiit  du  hasard  et  du  temps. 
Elle  s'était  formée  comme  par  alluvion  au  moyen  d'accroissemens 
successifs,  lents  et  purement  fortuits,  sans  suite,  sans  règle  et  saas 
J>ut.  Aussi  ofTrait^lle  une  grande  bigarrure,  un  mélange  d'excellentes 
choses  mêlées  à  beaucoup  de  mauvaises  ou  d'insignifiantes.  Des  plâtres 
venus  de  tous  côtés  et  admis  sans  contrôle,  des  marbres  presque 
méconnaissables,  tristes  débris  de  Tancien  Musée  des  mouumens 
français,  s'étaient  successivement  accumulés  sans  distioction  d'épo- 
ques, de  sujets,  de  mérite.  Il  devint  évident  que  cette  collection  con- 
fuse devait  subir  une  réforme  fondamentale.  Le  ministre  de  l'inté- 
rieur de  cette  époque  (M.  Thiers),  dont  l'esprit  est  grand  à  force 


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teME  DIS  B8Mn-A17».  999 

d'étee  jiMte»  et  qui  mm  presqua  autant  et  sait  «wsi  bie»;  tes  cho9ei 
d'art  et  de  goût  que  tea  affaines»  CQaont  at  an4ta  les  bases  d'uM 
ooiM^elle  ofganisation  qiii^  graaa  au  eooeoim  dea  professeurs,  da 
yarobitecte  et  de  tous  oeta  qui  oot  été  appelés  à  j  coopérer*  est  en 
pleine  voie  d'eiécutioa, 

D'abMtl  le  but  de  la  coHeetiou  fut  ebaiigé»  ou^ptaitAt  on  lui  eu  fit 
UB,  qui  est  celuîr-ci  :  représentef  par  des  êj^eimen  oboîsis  le  déve« 
loppeflBent  chronologiqiie  et  historique  de  racchitectura  et  de  la 
sculpture  depuis  Taiitiquîté  jusqu'à  nous.  Ce  plan,  comme  on  voit, 
embrasse  Tart  antique  et  L*art  moderne.  Il  s'agit  d'offrir  sur  une 
échelle  suCOsante,  quoique  dans  un  espaee  'assez  borné,  teut  ce  que 
l'art  a  produit  de  phis  eicelient.  La  pensée  de  ce  musée  est  donc 
essentieUement  biatorique.  11  s'agit  de  fiiire  peur  les  opwrDos  de  l'ar^ 
chitecture  et  de  la  sculpture  ce  que  la  gra^re  bit  pour  celles  de  la 
peintufe»  aauf  toutefois  la  différeoee  du  psocédé  deaeproductipn ,  qui« 
dans  uft  cas,  ne  donne  qu'une  image  à  peine  apfrexîflMitive  du  me» 
dèle,  tandis  que  dans  l'autre  la  reproduction  par  le  mouJaga  est  po» 
sitive,  réelle  et  cooplète* 

Cette  glyptothèqne  de  piètres  sera  sans  rmle  en  Euaope.  Venise, 
Home,  Hilao,  Munich,  Londres,  poasèdetrt  des  coUeetfopa  de  mou** 
lages;  mais  aucune  n'a  été  entreprise  dans  un  but  général  et  fomée 
SOT  un  plan  niétbodique  :  ou  n'y  trouve  guère  qne  quel(pes  stetuea 
destinées  au  études.  AMune  d^ailleurs  n'a  adopté  les  ctfaefsnl'aittvie 
de  l'art  moderne;  car,  par  des  raisons  tiAs  connues  et  inntâlea  à  rap* 
peler,  les  produetians  antiques  ont  été  les  saoles  reaneiUies  dans  les 
musées  et  les  écoles  depuis  trois  sîèdes. 

La  dispesHion  générale  des  nouveaux  bètûnena  favorise  menteil** 
leuaement  l'eiécution  de  ee  plan.  Elle  a  peanjs  de  pnrtager  en  dem 
grandes  séries  les  monumeDs  antiques  et  les  monuwens  moKtemas, 
et  de  les  isoler  dans  un  locid  distinct  et  sépamé.  Les  vestes  gitoîes 
Al  palais  qui  occupent  tout  le  reznle-cliausaée  et  quelques  salles 
des  étages  supérieurs,  recevroot  les  modèles  dea  âooies  égyptienne, 
étrusque,  grecque  et  roauune,  subdivisées eitesHnémes  en  quelques 
grandes  périodes  cihronologiques.  Cette  pnenâère  section  (Comprend 
tonte  l'antSqnité  dasaique  k  pmiir  de  l'IigTpte  Juaqn'à  l'époque  h^U9r 
tine.  En-deçà  eonune&ce  le  meyeu-Afe^  et  nvee  fe  nM^yeûrAse  l!aKt 
dufétien,  l'art  moderne. 

L'éoole  moderne  a  sa  plaœ  toute  fiaite  dans  l'église  qui  déji,à  une 
atttne (époque,  a  abrité  les  juonumcms  français  du  musée  Lenoir.  Ce 
vasie  ^vaisseau,  dont  rarchitednre  ettles  dimei^nons  ont  de  l'analogie 


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3^0  BEVUE  DES  DEUX  MOMNBS. 

avec  la  chapelle  SixHne  aa  YaticaD,  et  sa  jolie  chapelle  hexagone, 
offrent  un  emplacement  suffisant.  L'élégante  façade,  ornée  des  sculp- 
tures de  J.  Goujon,  annonce  convenablement  les  monumens  con- 
tenus dans  l'intérieur.  Cette  catégorie  embrassera  surtout  la  période 
de  trois  siècles,  depuis  le  xiv%  rempli  par  les  travaux  de  l'école  pisane, 
première  institutrice  de  l'Italie,  jusqu'au  xvii*,  où  l'art  dégénère  et 
s'éteint.  L'art  moderne  a  eu,  comme  l'art  antique,  son  époque  clas- 
sique; seulement  elle  a  été  plus  courte.  Les  ouvrages  de  cette  bril- 
lante période  seront  presque  seuls  admis,  et  encore  se  bornera-t-on  à 
ceux  que  la  sentence  infaillible  du  temps  a  consacrés.  Plus  près  de 
nous,  dans  les  xvn*  et  xviir  siècles,  il  y  a  eu  sans  doute  des  artistes 
de  génie,  car  aucun  âge  n'en  a  manqué,  mais  pas  de  grandes  et  ori- 
ginales écoles.  Les  artistes  habiles  survivent  à  l'art  lui-même.  Dans 
les  époques  tout-à^fait  voisines  de  la  nôtre,  on  ne  pourra  plus  que 
glaner.  Les  monumens  de  ces  temps  auront  encore  pourtant  quelque 
intérêt  historique  et  moral.  Ils  représenteront  une  de  ces  périodes 
indécises  où  l'art,  privé  de  direction  générale  et  de  spontanéité,  ne 
vit  plus  que  des  souvenirs  affaiblis  des  anciens  modèles,  et,  chassé 
des  temples  et  de  la  place  publique,  se  réfugie  dans  les  académies  et 
les  ateliers;  époques  où  il  y  a  des  peintres  et  plus  de  peinture,  des 
sculpteurs  et  plus  de  sculpture,  des  architectes  et  plus  d'architecture, 
des  artistes  enfin  et  plus  d'art.  Cette  division ,  qu'on  a  pris  soin  de 
circonscrire  dans  des  Umites  très  étroites,  conduira  sans  lacune  jusqu'à 
nous  cette  histoire  figurée  de  l'art. 

On  aura  remarqué  que  ce  plan  ne  s'applique  qu'aux  ouvrages  de 
plastique.  La  peinture  a  dû  en  être  exclue  par  des  raisons  péremp- 
toires.  Oi»  n'a  en  effet  que  deux  manières  de  reproduire  des  tableaux, 
la  gravure  et  les  copies.  Le  premier  moyen  est  insuffisant,  défec- 
tueux et  trop  éloigné  du  but.  L'école  pourtant  a  une  riche  collection 
d'estampe$  que  rien  n'empêche  d'augmenter,  mais  qu'il  faudra  sur- 
tout rendre  plus  accessible.  Quant  aux  copies,  l'expérience  a  dès 
long-temps  prouvé  que  les  meilleures  ne  valaient  guère.  Les  bonnes 
copies  sont  peut-être  plus  rares  que  les  bons  originaux,  surtout  si 
on  exige  qu'elles  rendent  avec  une  véritable  fidélité  les  quaUtés  si 
délicates,  si  insaisissables,  si  profondément  individuelles  de  l'exécu- 
tion des  grands  peintres.  Il  n'y  a  donc  que  des  maîtres  qui  puissent 
bien  copier  les  maîtres;  or  les  maîtres,  en  quelque  genre  que  ce  soit, 
n'aiment  guère  à  copier.  Enfin ,  dans  toute  hypothèse  possible,  on  sait 
qu'une  copie  ne  ^aurait  jamais  tenir  lieu  de  l'original  ;  la  plus  habile 
et  la  plus  sincère  n'est  qu'une  traduction,  c'est-à-dire  une  imitation. 


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ÉCOLE  DBS  BBAUX-AaTS.  SU 

et  jamais  un  calque,  comme  le  moulage.  Chaque  époque  copie  selon 
son  génie,  chaque  artiste  y  met  et  le  goût  de  son  temps  et  le  sien. 
De  là  vient  qu'on  ne  saurait  rien  imaginer  de  plus  différent  que  les 
copies  d'un  même  maître  exécutées  en  différens  temps;  le  Raphaël 
de  Lebrun  n'est  pas  certes  celui  de  David,  ni  celui  de  Yanloo  celui 
d'Ingres. 

A  défaut  de  ces  motifs  mêmes,  l'exécution  de  copies  en  nombre 
suffisant  serait  matériellement  impossible.  On  manquerait,  en  effet, 
de  trois  choses  indispensables  :  de  temps  pour  les  faire,  d'argent  pour 
les  payer,  et  de  place  pour  les  recevoir. 

On  a  fait,  il  est  vrai,  une  exception  en  faveur  du  plus  grand  ou* 
vrage  de  la  peinture  moderne,  le  Jugement  dernier  de  Michel-Ange. 
Cette  copie  est  une  œuvre  à  part.  C'est  la  première  fois  qu'elle  a  été 
entreprise  et  exécutée.  Indépendamment  de  l'intérêt  immense  attaché 
à  cette  peinture  fameuse,  on  peut  assurer  qu'une  copie  de  la  dimension 
de  l'original  est  et  sera  la  seule  existant  en  Europe.  Cjes  choses-là  ne 
se  font  pas  deux  fois.  On  n'aurait  même  pas  songé  à  faire  exécuter 
cet  immense  travail,  si  l'église  des  Petits-Augustins  n'eût,  par  un  sin- 
gulier et  heureux  hasard,  offert  une  surface  à  peu  près  égale  à  celle 
du  mur  de  la  Sixtine  occupé  par  la  fresque  de  Michel-Ange.  Ajoutons 
que,  dans  un  temps  qu'il  est  malheureusement  permis  de  croire  assez 
prochain,  l'œuvre  originale  aura  cessé  d'être  Visible,  et  que  pour  la 
voir,  il  faudra  venir  à  Paris.  Grâce  à  cette  exception,  on  aura  en 
regard,  dans  la  même  enceinte,  l'ouvrage  capital  de  Michel-Ange  en 
peinture,  avec  toutes  ses  œuvres  de  sculpture.  Ainsi,  ce  que  l'art 
moderne  a  de  plus  grand  sera  là  tout  entier. 

Je  ne  parle  pas  de  quelques  autres  copies  faites  ou  à  faire,  parce 
qu'elles  ne  sont  et  ne  peuvent  être,  comme  la  précédente,  que  des 
exceptions. 

La  collection  des  plâtres  est  donc  la  seule  qui  puisse  réaliser  le  plan 
historique  adopté,  la  seule  qui  soit  susceptible  d'un  arrangement 
méthodique.  Quant  aux  avantages  d'une  collection  de  cette  nature, 
ils  frappent  par  leur  évidence.  Le  Musée  des  Études  fournira  aux  ar- 
tistes des  modèles  et  des  leçons  à  tous  ceux  qui  étudient  l'art  et  son 
histoire  dans  un  intérêt  d'imagination,  de  philosophie  ou  de  critique 
esthétique,  des  enseignemens  plus  positifs  que  ceux  des  livres;  au 
public  en  général,  de  nobles  et  beaux  objets  à  contempler.  Il  semble 
qu'il  n'y  a  pas  ici  matière  à  discuter.  Cependant,  comme  on  peut  dis- 
cuter sur  tout,  on  a  élevé  des  difficultés  et  deç  objections  dont  toutes 
ne  sont  pas  également  ingénieuses. 

TOME  xxiv.  16 


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lit  B«fm  DU  BCUX  MOlflND. 

On  ft  dKI  d*abord  qsee'en  M»  feit  de  l'ftaiîe,  de  Rome,  de  Flo- 
renoe,  de  Venne,  m  on  tnnsplaDtaît  ainsi  leurs  cbe6-d*(Bavre,  et 
qm  nos  jeunes  «nMes,  pen  soucieux  d*aUer  chercher  bien  lom  ee 
qu'ils  mreni  sous  la  naaîn ,  perdront  ainsi  le  fruit  de  ces  impressions 
fécondes  et  pénétrantes  dont  linngination  est  si  impétueusement 
frappée  en  présence  des  lieux  et  des  moaumens  classiques.  On  ajoute 
que  tous  ces  miracles  de  l'art  qu'une  superstition  poétique  a  rendus 
sacrés ,  arrachés  du  heu  on  on  les  adore ,  perdent  tout  d'un  coup  leur 
caractère  divin.  Ils  deviennent  impuissans,  froids,  insignifiuis  ùm 
inintelligibles,  et  au  lieu  de  Tadmiration  et  de  l'amour^  ib  ne  provo- 
quent que  rindifférence  ou  le  blasphème. 

Cette  dernière  partie  de  l'objection  n'a  que  trop  de  portée,  mais 
eHe  n'est  qu'une  conséquence  d'une  objection  plus  générale  et  pins 
fondamentale  sur  laquelle  nous  reviendrons;  ainsi,  tout  ce  que  nous 
vovions  remarquer  ici,  c'est  qu'elle  détruit  la  première.  Si,  en  effet, 
ces  monumens  transplantés  n'ont,  comme  on  le  dit^  rien  <pu  soît 
capable  de  séduire  les  imaginations,  s*ils  ne  réalisent  point  cet  idéal 
de  beauté,  de  grandeur  et  de  sublimité  que  le  jeune  Age  rêve  et  dont 
surtout  il  veut  jouir,  s'ils  ne  peuvent  satisfaire  ses  ardens  besoins 
d'impressions  neuves  et  fortes,  il  n'est  pas  à  craindre  qu'ils  eropécheal 
les  jeunes  artistes  d'aller  puiser  à  la  source  même  de  toutes  eea 
choses.  Le  danger  de  désenchanter  l'Italie  est  donc  bien  petiL  Les 
mauvais  poètes,  les  touristes,  les  Autrichiens,  les  polices,  les  douanes, 
les  lazarets,  n'ont  pu  y  parvenir.  Quelques  emprunts  nouveaux  Grils 
à  ses  musées,  à  ses  églises,  à  ses  palais,  à  ses  places  publiques,  ne 
sauraient  ôter  à  Tltalie  le  moindre  de  ses  charmes.  ISsons  {duMt 
qu'en  voyant  ces  fruits  étrangers  et  venus  de  a  loin  conserver,  sé- 
parés de  leur  tige ,  tant  de  saveur,  de  parfum  et  d'éclat,  on  doit  de- 
mander où  croit  l'arbre  merveilleux  qui  les  porte ,  et  se  hlter  d'aller 
en  cueillir  à  pleines  mains  sur  les  branches. 

On  a  réclamé  contre  l'introduction  des  productions  Bodemes  dans 
l'école,  prétendant  qu'il  n'y  avait  plus  aucune  s&reté  pour  les  prin- 
cipes de  l'art  et  la  pureté  du  goût  avec  un  tel  voisinage,  de  manière 
que  la  première  chose  qu'il  y  aurait  à  faire,  dès  que  œtte  catégorie 
de  monumens  sera  formée,  oe  serait  de  les  mettre  sous  clé  et  de  n'en 
laisser  approcher  personne.  A  cela  on  peut  répondre  4'abord  que,  ai 
on  craint  cette  épreuve ,  il  ne  faut  plus  envoyer  nos  jeunes  lauréats 
en  Italie,  parce  que  l'art  antique  y  est  partout,  et  même  à  Borne, 
enseveli  sous  l'art  moderne.  Le  premier,  il  faut  le  chercher  avec 
quelque  peine  dans  les  musées  et  les  cabinets,  tandis  que  les  monu- 


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£COLE  ras  MBAJBX-^Ki».  SM 

aBea»  du  secoBd  Gouïroatla  lerrcv  eiK^OAhreot  les  temples,  46S  fus», 
les' demeures  des^ands  et  des  petite.  Si  JMkbel-Anee  vottseffnwe^ 
.n^.aikd:.pas«à  ¥loreaoe,  car  il  y  est  bieo  plusfi^tet  plus  tenible  qu'à 
Jaiis.  Là,  liefi  «ne  bu  résiste/tandis  qu^an  Masée  des  Études  v4M]S 
jMurreZv  avec  un  avantage  JncoutesiaUe,  lui  o^ioser  PUdias  «t  Uen 
«d'autres  encore  çurmi  les  anciens.  Il  y  aurait  de  laipuériKlé  à  dé*- 
taurner  folontaicement  les  yeux  de  cette  brillante  école  du  wv*  H 
xvi"  siècle,  sur  le  seul  motif  que  quelques  esprits  faibles  et  quelques 
talens  nuls  y  pourront  trouver  un  tgenre  de  mauvais  goàt  un  peu  difié- 
leuidu  HiauvaîsgoùtncidéroiqueJMaisdebefiiielbi  ^  lequel  vantmieux 
jde  TeicIravagaBoe  au  de  riasipidtté?  C'est  ee  qu'il  importe  peu  de 
rdéeider.  H  est  à  remarquer  aussi  que  ees  mêmes  hommes  si  intrai- 
tables sur  tes  principes  sont  ceux  qui  voudraient  prouier  à  Uni  le 
.monde,  apparemment  comme  urne  opimiofi  très  utMe  à  propager,  ipie 
cdepuis  les  Grecs  et  les  Romains,  c'eat-^-nlk-e  depuis  deux  mille  ans 
ou  un  peu  plitt,  l'aitsliitecture  et  k  sculpture  n'en  trienfiiit  qui  vaille, 
<et  particulièrement  dans  oos  temps.  Or,  comme  dans  cet  intervalle, 
et  surtout  depuis  la  renaissance,  l'éUide  de  l'art  greco-romaîn  a  4ié 
ila  base  exclusive  de  l'enseignement  dans  toiutes  les  écoles  de  l'Ëu- 
.rope,  on  ne  voit  pas  les  motifs  qui  leur  font  repousser  «i^durenaent 
loute  modification  au  système  suivi.  Que  paotnl  arriver  de  pire, 
«n^ffet,  <|ae  ce  que  «eus  voyons  et  ce  dont  ils  se  plaignent?  Quelle 
test  cette  prétendue  pureté  de  goàt  qui,  en  déinitive,  ne  sert  qu'à 
constater  qu'on  se  peut  rien  fiiire  de  bien  qui  n'ait  été  iait?  Et  que 
valent  des  principes  sans  conséquences?  Quels  sont  d'mlleaFS  oes 
'génies  naissans^qoe  ce  grand  hérétique  de  Michel-Ange  va  corrompre 
et  entraîner  ta  la  perdition?  En  vérité  Je  voudrais  bien  qu'on  naa»les 
montoàt.  Qu^uvaientHls  faitaans  lui?  Fis  auraient  mesuré  l'Apollon, 
le  Germanicus,  et  auraie»t>mis  au  jour,  tôt  ou  tard,  au  moyen  des 
lecettes  connues,  quelques  plats  eentoos académiques.  Que  fereoi^ 
ils  avec  lui?  Ils  dessineront  ie  Moïse  et  la  Nuit,  et  ils  prodniroiit 
probablement  «quelque  caricature.  Qu'aura  perdu  l'art  à  cette  subsU- 
Intion ,  et  qu'anront^ls  perdu  eux-mêmes? 

iPour  ôtre  dans  leTiai,  «1  faut  ne  pas  s'exagérer  TinSuenoe,  soit  d'un 
musée,  soit  d'une  école,  soit  d'un  mode  quelconque  d'enseignement. 
Si  l'art  a  dégénéré  partout,  ce  n'est  pas  faute  de  bons  eiemples  et 
de  bons  principes,  et  s'il  ne  se  relève  nulle  part,  ce  n'est  pas  à  cause 
des  mauvais  exemples  et  des  mauvais  principes.  Ses  destinées  ne  sont 
pas  soumises  à  l'action  seule  des  causes  secondes;  elles  tiennent  à  des 
conditions  plus  profondes,plus  générales,  du  développement  interne 

16. 


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^tlA  REVUE  DES  DEUX  MOICDES. 

de  rintelligence  et  de  la  vie  morale  du  genre  humain.  L'art  n'est 
pas  comme  une  industrie  qui  s'importe,  s'enseigne,  s'apprend,  s'ou- 
blie, prospère  ou  languit,  suivant  les  circonstances  extérieures  et  lo- 
cales. Manifestation  du  cAté  idéal  et  religieux  de  l'humanité,  ses  ré- 
volutions, ses  chutes,  ses  renaissances,  sont  les^ évènemens  les  plus 
grands  et  les  plus  mystérieux  du  monde  moral.  Ne  soumettons  donc 
pas  la  marche  de  l'art  à  nos  petites  mesures  et  à  nos  petits  calculs. 
N'allons  pas  croire,  comme  on  l'a  tant  répété,  que  c'est  par  là  porte 
Pie  que  la  mauvaise  architecture  entra  dans  Rome  (1). 

Une  objection  plus  grave  est  celle  qui,  allant  au  fond  des  choses, 
se  demande  si,  en  général,  les  collections  d'objets  d'art,  qu'elles  s'ap- 
pellent muséums,  galeries,  cabinets,  glyptothèques,  etc.,  servent  ou 
nuisent  aux  progrès  de  Tart,  et  qui  se  prononce  pour  la  négative. 
Cette  opinion  qui  est  loin  d'être  un  paradoxe,  comme  elle  en  a 
cependant  Tair,  a  été  soutenue  par  le  seul  homme  qui,  à  notre 
époque  en  France,  ait  traité  l'esbétique  en  véritable  philosophe, 
et  abordé  avec  succès  la  métaphysique  de  l'art,  M.  Quatremère  de 
Quincy.  Son  argument  principal  consiste  à  dire  que  l'origine  des  mu- 
sées et  des  collections  coïncide  toujours  avec  la  décadence  des  arts,  et 
que  ce  n'est  que  lorsqu'on  ne  fait  plus  de  belles  choses  qu'on  s'oc- 
cupie  à  conserver  celles  qui  sont  faites.  En  outre,  il  observe  que  les 
monumens  de  Tart  tirent  la  plus  grande  partie  de  leur  beauté  et  de 
leurs  efTets  de  leur  destination ,  et  qu'une  fois  isolés  des  milieux  où 
ils  furent  produits  et  créés  pour  un  certain  but,  soit  religieux,  soit 
moral,  soit  simplement  pittoresque,  ils  perdent  presque  toute  leur 
signification,  leur  physionomie  propre,  et  sont  des  objets  de  pure 
curiosité  sans  action  sur  l'ame.  C'est  ce  qui  arrive  aux  statues  antiques 
accumulées  dans  nos  palais.  Il  conclut  enfin  que  les  artistes  modernes, 
ne  travaillant  guère  qu'à  des  ouvrages  destinés  à  faire  nombre  dans 
quelque  muséum,  sont  nécessairement  réduits  à  ne  faire  que  des 
œuvres  insignifiantes,  privées  de  vie  et  d'intérêt.  C'est  ainsi  qu'on 
tourne  dans  ce  cercle  vicieux,  que  les  musées  sont  faits  pour  former 
des  artistes  qui ,  à  leur  tour,  feront  des  ouvrages  pour  augmenter 
ces  musées.  Mais  tout  art  digne  de  ce  nom  est  fait  pour  la  société; 
dès  qu'il  entre  dans  les  musées,  c'est  qu'il  est  en  réalité  sans  emploi, 
c'est-à-dire  inutile. 

Il  n'y  a  rien  à  répondre  à  ces  observations.  Qu'en  conclure  cependant? 

(1)  Ce  jeu  de  mots  courut  à  Rome  à  ToccasioD  d'une  porte  de  la  ville  bâtie  par 
Blicbel-ADge,  et  qui  eu  effet  est  d'un  goût  fort  bizarre. 


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ÉCOLE  DES  BEAUX-ARTS.  24S 

Qu'il  ne  faut  pas  avoir  de  musées?  M.  Quatremère  ne  Tose  pas  dire 
hû-mèroe.  Il  prétend  seulement  qu'il  vaudrait  mieux  donner  une 
destination  sociale  aux  travaux  des  artistes,  ce  dont  il  faut  certaine- 
ment tomber  d'accord,  et  ne  pas  trop  compter  sur  les  musées  pour 
la  prospérité  de  Tart,  ce  qui  n'est  pas  moins  évident.  Le  plaidoyer 
de  cet  ingénieux  et  souvent  profond  critique  n'est  donc  qu'une  espèce 
d'oraison  funèbre  du  grand  art.  Mais  nous  ne  pouvons  pas  sortir  de 
notre  temps.  Il  nous  faut  donc  accepter  l'art  tel  que  nous  l'a  fait  le 
cours  des  sociétés  et  de  la  civilisation  modernes,  et  celui-ci  ne  peut 
aller  sans  musées,  puisque  c'est  tout  ce  qui  lui  reste.  Ceci  est  une 
question,  comme  on  voit,  toute  pratique,  et,  dans  les  choses  de  pra- 
tique, il  faut  se  tenir  toujours  aussi  près  que  possible  du  fait. 

Si  donc  il  faut  avoir  des eollections  d'objets  d'art,  les  plus  com- 
plètes et  les  mieux  choisies  seront  nécessairement  les  meilleures; 
et,  si  le  Musée  des  Études  à  l'École  royale  des  Beaux-Arts  peut 
atteindre  ce  but  relatif,  c'est  tout  ce  qu'on  a  droit  d'exiger. 

EnBn  on  a  nié  la  possibilité  d'exécuterle  programme  indiqué,  et  il 
est  nécessaire  de  répondre  en  deux  mots  à  cette  objection  directe. 
On  a  déclaré  chimérique  et  extravagante  l'idée  de  réunir  dans  l'en- 
ceinte d'un  édiOce,  quelque  grand  qu'il  soit,  toute  la  sculpture 
ancienne  et  moderne.  Présenté  sous  cette  forme,  le  problème  est  non- 
seulement  insoluble,  mais  ridicule.  Heureusement  il  ne  s'agit  nul- 
lement de  cela.  Il  n'est  pas  question  de  former  une  glyptothèque 
universelley  mais  une  glyptothèque  choisie.  Cette  distinction  et  cette 
restriction  bien  comprises  répondent  à  tout. 

D'ailleurs,  il  y  a  une  dernière  réponse  meilleure  encore,  c'est  le 
fait;  car  s'il  nous  a  plu  de  considérer  jusqu'ici  la  formation  de  ce 
musée  comme  un  simple  projet,  nous  pouvons  maintenant  assurer 
que  déjà  la  tAche  est  plus  qu'à  moitié  remplie.  Il  nous  suffirait  de 
consulter  1^ catalogue,  pour  convaincre  à  cet  égard  les  plus  incré- 
dules; mais  nous  préférons  renvoyer  nos  lecteurs  à  l'an  prochain,  à 
pareille  époque.  Ils  pourront  alors  parcourir  avec  nous  les  salles  et 
galeries  qu'ils  ont  trouvées  fermées,  et  voir  de  leurs  yeux  et  toucher 
de  leurs  mains  cette  histoire  figurée  de  l'art,  que  M.  Delaroche  aura 
aussi  alors  achevé  de  peindre  symboliquement  sur  le  mur  de  l'amphi- 
théâtre  central  du  palais  de  l'école. 

Louis  Peisse. 


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PERCIEfi. 


SA  VIE  ET  SES  OUVRAGES. 


CeÉt  le  privilège  de  (pieli|«^  hommes  rares,  de  s'idestifier  telle- 
flKOt  avec  Tari  ^u*îl»edtîfent,  et  qu'ils  bonoreBt  en  le  eattmnt, 
foe  Je«r  nom  détient  rieipr^ssi^^B  de  loste  uae  éeole,  la  firopriété 
de  tout  un  pays  et  la  gkoice  de  toute  ooe  époque.  Td  fut  Charles 
Feteier,  et  ce  peu  de  inots  suffiFaieot  déjà  à  sou  éloge,  suilout  si 
j'ajoutais  qi&'H  ht  placé,  connie  architecte,  au  même  rang  que  I>a?id, 
comme  peintfe,  dans  Teatime  de  leurs  contemporains;  si  je  disais 
eaân ,  pour  exprimer  dfiMk  seul  mot  tout  son  mérite,  qu'architecte  4a 
consulat  et  de  l'empire,  il  bit  «  la  hauteur  de  son  emploi  ^ei  de  son 
époque.  Hais  si  Charles  Percier  fut  un  de  ces  hommes  qu'on  peut 
louer  en  le  nommant,  parce  que  leur  nom  rappelle  à  l'esprit  te  qui 
oaraotérise  toute  une  forme  de  l'art,  il  est  de  ceux  aussi  qu'on  ne  peut 
louer  siifBsamment,  ni  par  le  détaU  de  leurs  tra¥aux,  ni  par  la  liste 
4e  leurs  élèves,  qui  font  aussi  faitie  de  ieiu^  ouvrages,  parce  qu'il 
y  a  encore,  dans  l'influence  qu'exerce  un  homme  supérieur,  quelqjae 
chose  qui  ne  tient  pas  seulement  au  talent  et  au  caractère,  quelque 
chose  qui  est  dans  la  position  et  dans  la  personne  même,  et  qui  se 
refuse  à  l'analyse.  Je  ne  puis  donc  espérer  que  ce  que  j'ai  à  dire  de  ce 
grand  artiste  satisfasse  complètement  ceux  qui  l'ont  connu;  et  pour 


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«MX  <}iii  ne  font  pas  cDimu ,  comment  pMtieiMlrtHe  k  féaliser  ridée 
de  tout  ce  qu'il  fnt  par  luMnème  et  de  fout  ce  (fofil  prodiùsit  par 
les  QaXiesT 

Charles  Percier  mKffii  à  Parn,  en  176%,  de  parens  honnêtes,  mais 
pwitres;  sen  père,  d'origine  mirsse,  était  concierge  de  la  grille  du 
pont  tournent  des  Tuileries;  sa  mère  était  attachée  à  la  lingerie  de  la 
reine.  C'est  donc  encore  rni  nom  ilhistre  qu'il  fiiut  ajouter  à  cette 
Hsto  nomhreuse  d'artistes  célèbres,  nés  dans  les  rangs  du  peuple,  qui 
ont  en  à  lutter  contre  la  fortune ,  et  qui  sont  sortie  de  la  foule  à  force 
de  persérérance  et  de  talent  ;  mais  c>st  une  circonstance  particulière 
i  M.  Percier,,  et  tout^fait  propre  à  sa  destinée,  que  sa  vie,  com- 
mencée afux  Tuileries,  se  soit  écoulée  tout  entière  au  Louvre,  et 
qu'il  ait  trouvé  la  gloire  dans  ce  même  palais  où  le  sort  avait  placé 
sa  naissance. 

La  condition  de  ses  parens,  chargés  d'une  nombreuse  famine,  ne 
leur  pennettait  pns  de  donner  à  leur  enfant  ce  qu'on  appelle  une 
éducation  brilfente;  la  nature  y  suppléa  pour  M.  Percier.  Le  goût 
du  dessin ,  qui  s'était  maivilesté  en  lui  dans  les  premiers  jeux  de  son 
evrfance,  fbt  une  de  ces  révélations  qui  manquent  rarement  dans 
la  vie  de  l'honnne  de  talent,  mais  qui  se  perdent  trop  souvent  dans 
ceBe  de  l'homme  du  peuple.  Heureusement  pour  notre  artiste,  son 
père  eut  Fintelligence  de  cette  vocation  naturelle,  et  il  plaça  son  fils 
cheE  un  peintre,  M.  Lagrenée,  qu'il  croyait  propre  à  cultiver  ses  dispo- 
sitions naissantes.  Toutefois  la  nature  ât  encore  plus  pour  lui  que  le 
maître  que  son  père  lui  avait  choisi.  Une  chose  se  faisait  surtout 
remarquer  dans  ses  premières  études  :  c'est  que,  lorsqu'on  lui  don- 
nait une  flgure  à  dessiner,  il  y  ajoutant  toujours  des  maisons,  et  quand 
c'était  une  maison  qu'il  dessinait ,  il  ne  manquait  jamais  d'y  mettre 
des  figures.  Cet  instinct  de  l'afrchitecte,  qui  se  révélait  ainsi  dans  tous 
les  travaux  d'un  enfant,  fut  heureusement  encore  reconnu  par  son 
père,  qui,  mieux  inspiré  cette  fois,  fit  entrer  son  flis  dans  l'atelier 
de  M.  Peyre  le  jeune,  ardntecte  du  roi,  dont  l'école  jouissait  alors 
d'une  célébrité  justifiée  par  la  haute  capacité  du  maître,  par  le  nombre 
et  par  le  mérite  des  élèves.  Dès-lors  le  jeune  Percier  se  trouva  tout 
entier  dans  son  élément;  rien  ne  hii  manqua  plus,  en  lui  et  hors  de 
kii,  pour  devenir  un  architecte;  et,  du  moment  qu'il  n'eut  plus  be- 
soin des  autres  pour  accomplir  sa  vocation,  on  peut  dire  qu'il  la 
réalisa  toute  entière  à  l'âge  où  la  plupart  des  hommes  ne  font  en- 
core que  chercher  ou  soupçonner  la  leur.  L'habileté  qu'il  avait  déjà 
acquise  à  dessiner  était  devenue  pour  lui  une  ressource,  aussi  bien 


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248  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'un  soulagement  pour  sa  famille.  Mais  cette  habileté,  dont  il  eût  pu 
se  faire  un  moyen  de  fortune,  il  ne  la  cultivait  que  comme  un  moyen 
d'instruction.  C'était  encore  le  temps  où  les  élèves  se  mettaient  au 
service  des  maîtres  pour  avoir  toujours  quelque  chose  à  apprendre, 
où  l'on  ne  croyait  bien  savoir  que  ce  que  l'on  avait  long-temps  étu- 
dié, où  l'on  ne  pensait  au  succès,  où  l'on  ne  poursuivait  la  fortune, 
qu'après  avoir  acquis  la  science  et  prouvé  le  mérite.  Le  jeune  Percier, 
quelque  avancé  qu'il  fût  déjà  dans  la  carrière,  ne  marchait  encore 
qu'avec  son  siècle;  il  ne  travaillait  que  pour  se  rendre  habile,  tandis 
qu'en  d'autres  temps  on  ne  travaille  souvent  qu'à  se  dispenser  de 
l'être.  Ainsi,  tout  en  recevant  des  leçons  de  M.  Peyre,  il  travaillait 
pour  M.  Chalgrio,  il  dessinait  pour  M.  Paris,  et  il  perfectionnait  à 
cette  double  école  ce  talent  de  dessiner  qui  fut  son  mérite  éminent 
et  son  occupation  constante. 

Avec  des  qualités  naturelles  si  bien  cultivées  par  l'étude,  il  n'est 
pas  besoin  de  dire  que  M.  Percier  fit  des  progrès  rapides.  Ses  succès, 
attestés  par  de  nombreuses  médailles  d'émulation ,  le  conduisirent 
bientôt  au  second  prix,  qu'ilobtint  àpeineâgé  de  dix-neuf  ans.  Trois 
ans  plus  tard,  en  1786,  il  remporta  le  premier  prix  sur  un  projet  de 
palais  pour  la  réunion  des  académies  :  chose  assez  remarquable,  que 
déjà  l'idée,  réalisée  depuis,  sous  le  nom  d'institut,  se  fût  présentée  à 
l'esprit  sous  la  forme  d'un  programme  d'architecture!  Avec  le  grand 
prix ,  M.  Percier  reçut  la  pension  de  Rome,  qui  n'y  était  pas  toujours 
attachée  comme  elle  l'est  à  présent.  Le  prix  et  la  pension  étaient  alors 
deux  avantages  distincts,  dont  l'un  s'acquérait  par  le  mérite,  l'autre 
quelquefois  par  la  faveur;  l'un  était  le  résultat  d'un  concours ,  l'autre 
dépendait  des  bonnes  grâces  d'un  ministre,  et  il  était  arrivé  plus 
d'une  fois  que  deux  récompenses,  qui  étaient  unies  par  leur  objet, 
fussent  séparées  dans  leur  application.  M.  Percier,  avec  assez  de 
talent  pour  obtenir  le  prix,  eut  assez  de  bonheur  pour  rencontrer  un 
ministre  qui  n'avait  pas  la  prétention  de  se  connaître  en  architecture 
mieux  que  l'académie  d'architecture;  ce  que  je  remarque  à  l'avantage 
de  notre  temps,  où  du  moins,  sur  ce  point,  les  jugemens  de  l'école 
sont  à  l'abri  des  erreurs  d'un*ministre,  et  où  grâce  à  la  spécialité, 
cette  grande  invention  de  notre  siècle,  les  ministres,  en  fait  d'art 
comme  en  fait  d'autre  chose,  ne  décident  jamais  que  de  ce  qu'ils 
savent. 

M.  Percier  avait  vingt-deux  ans  lorsqu'il  arriva  à  Rome.  Qu'on  se 
figure  l'effet  que  produisit  celte  ville  prodigieuse  avec  ses  vieux  mo- 
numens,  ses  édifices  de  tous  les  styles  et  ses  ruines  de  tous  les  âges, 


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PERGER.  2'»9 

sur  l'esprit  d*iio  jeune  homme  aussi  bien  préparé  que  Tétait  M.  Per- 
cier  à  la  contemplation  de  tant  de  merveilles!  Cette  impression  fut  si 
vive  et  si  profonde,  qu'elle  s'empara  de  tout  son  être  et  qu'elle 
8*étenditsur  toute  sa  vie.  Mais,  pour  apprécier  le  résultat  qu'en  re- 
tira M.  Percier,  il  ne  sufBrait  pas  de  connaître  quel  était  le  sentiment 
particulier  de  cet  artiste;  il  faudrait  encore  se  représenter  quelle  était 
alors  la  manière  générale  de  concevoir  et  de  rendre  l'architecture 
des  anciens.  Or,  c'était  le  temps  où  notre  école  ne  pratiquait  encore 
qoe  cette  espèce  d'exécution  large  et  facile  qui  ne  permet  pas  d'y 
reconnaître  le  sentiment  et  la  finesse  des  différens  styles  de  l'art,  et 
qui,  suffisante  à  peine  pour  l'architecture  des  Romains,  reste  à  une 
si  grande  distance  de  celle  des  Grecs.  Déjà  pourtant  une  révolution 
tout  entière  s'était  opérée  dans  les  études,  depuis  que  David  Leroy», 
échauffé  de  l'esprit  deWinckelmann ,  avait  vu  les  monumens  d'Athè- 
nes et  s'était  exercé  a  les  reproduire.  C'était  sous  l'influence  et  avec 
les  leçons  de  ce  chef  d'école,  dont  l'enthousiasme  égalait  le  savoir^ 
que  s'étaient  formés  les  plus  habiles  maîtres  du  temps  où  M.  Percier 
fit  ses  premiers  pas  dans  la  carrière.  Mais,  il  est  permis  de  le  dire ,  si 
la  main  peu  sûre  encore  de  David  Leroy  avait  trahi  sa  pensée  au  point 
de  trahir  l'art  des  Grecs  lui-même,  son  école,  bien  que  rendue  plus 
savante  à  la  fois  par  l'exemple  de  ses  fautes  et  par  l'étude  de  ses  mo- 
dèles, n'était  pas  encore  arrivée  au  point  de  comprendre  les  Grecs 
et  surtout  de  les  rendre,  et  il  s'en  fallait  beaucoup  que  les  meilleurs 
dessinateurs  du  temps,  MM.  Peyre,  de  Wailly  et  Desprez,  eussent  ce 
sentiment  de  l'antique  qui  rend  seul  capable  de  le  reproduire.  On 
peut  juger  de  ce  qui  manquait  alors  à  l'école  par  les  travaux  de 
H.  Paris,  ce  maître  au  mérite  et  à  l'amitié  duquel  M.  Percier  eut  tant 
d'obligations,  habile  dessinateur  lui-même  et  principal  collaborateur 
du  Voyage  des  Deux-Sicilex.  LA  se  montre  en  efTet  cette  tendance  à 
se  rapprocher  de  l'élévation  et  de  la  pureté  du  style  antique,  qui  était 
un  sentiment  réfléchi  chez  les  hommes  supérieurs  et  un  vague  instinct 
chez  tous  les  autres,  en  même  temps  que  cette  insuffisance  d'exécu- 
tion qui  tenait  à  une  pratique  différente  et  à  une  habitude  invétérée. 
Telle  était  donc  l'école  d'où  sortait  M.  Percier  lorsqu'il  se  trouva 
transporté  à  Rome,  seul  désormais  avec  son  sentiment  propre,  son 
organisation  si  délicate  et  son  goût  si  fin ,  en  présence  de  cette  archi- 
tecture antique  à  la  fois  si  mAle  et  si  élégante,  si  riche  et  si  sévère^ 
si  imposante  dans  toutes  ses  masses  et  si  étudiée  dans  tous  ses  détails. 
Et  peut-on  encore  être  surpris  que  ce  spectacle  magnifique  ait  causé 


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95a  REVUE  ]>B»  WUX  MONDES. 

chez  M.  Percier  cette  «eofigUon  esUnhOfdioake  q^î  traduisit  ur  ^rmi 
artiiAe,  et  cet  éblouiaaeiaeAt  d'un  promer  ymiur  ^ui  dim  toute  ikm 
vie? 

DaD6  rétourdisseiDeot  quUI  éprauva  d'alH)rd  à  la  vue  4es  merveilloi 
de  Rouie ,  M.  Perder  reata  quelque  temps  incapable  d'aucuae  appli^ 
cation  auivie ,  d'aucun  travail  sérieux ,  et  nai»s  l*avoiis  souveut  e»«- 
tendu  nous  représenter  kû-oi&aie,  avec  cet  intérôt  qu'il  prétait  à 
tous  ses  discours,  cette  époque  de  sa  vie  où  plus  d'un  boioajke  <te 
talent  peut  se  reconnaître  et  phis  d'une  vocation  s  ectairer  au  tableau 
qu!il  nous  en  traçait.  «  leté  tout  d'un  coup,  nous  disaîMt,  au  seul 
d'une  ville  si  rempUe  de  chefs^l'ceuvre,  j'étais  comme  ébloui  et  hors 
d'état  de  me  faire  un  plan  d'études.  J'éprouvais,  daos  mon  saisisse* 
ment,  ce  tourment  de  Tantale  qui  cherche  vaioemeut  a  se  aatisbii^ 
au  milieu  de  tout  ce  qu'il  convoite.  J'allais  de  l'antiquité  au  moyen*' 
âge,  du  moyen^ge  à  la  renaissance,  sans  pouvoir  me  fix^er  nuUe 
part.  J'étais  partagé  entre  Vitrvve  et  Vignole,  entre  le  Paotbéon  et 
le  palais  Farnèse,  voulant  tout  voir,  tout  apprendre,  dévorant  tout  et 
fie  pouvant  me  résoudre  à  vieR  étudier.  Et  qui  sait  jusqu'où  se  fiU; 
prolongé  cet  état  de  trouble  et  d'inquiétude  où  l'enthousiasme  tenait 
de  l'ivresse,  et  où  il  y  avait  du  charme  jusque  dans  la  perpleiité,  « 
je  n'eusse  trouvé  un  guide  qui  me  sauvAt  de  moi-même ,  en  me  fen^ 
dant  à  mai*même?  Ce  guide  fut  Drouais,  qui  avait  été  témoin  da 
mon  anxiété,  qui  partageait  ma  passion ,  et  qui  répondit  à  ma  coo- 
§ance  par  son  amitié.  Dtoiums  joignait  au  sentiment  élevé  d'un  artiste 
les  lumières  d'un  esprit  cultivé;  il  entendait  ma  langue,  et  il  m'apprit 
la  sienne.  Travailleur  infatigable,  il  venait  me  réveiller  chaque  jour» 
Je  partais  avec  lui  de  grand  matin.  Nous  allions  voir  ensemble  quel*^ 
qu'un  de  œs  grands  monumens  dont  Rome  abonde;  là,  il  m'indi** 
quait  ma  tftohe  de  la  journée ,  et ,  le  soir,  il  me  demandait  <:ompte  de 
mon  travail^  en  rectifiant  meft  études,  si  j'irais  été  obligé  d'ahoinder 
la  figure.  M.  Peyre,  par  ses  savantes  leçons,  m'avait  initié  à  la  co»<- 
naissance  de  l'antique;  Drouais  me  le  montrait  de  l'ame  et  du  doigt, 
et  il  me  le  montrait  non  plus  seulement  en  perspective,  non  plus 
aligné  froidement  sur  le  papier,  mais  debout  sur  le  terrain ,  mato 
vivant  de  toute  la  vie  de  l'a^t  et  animé  par  tous  les  souvenirs  de  l'his- 
toire. Sans  Brouais ,  perdu  au  milieu  de  Rome,  j'aurais  peut-être  été 
perdu  pour  moinftiâme;  «vec  Drouais ,  je  me  retrouvai  dans  Rome 
tout  ce  que  j'étais,  et  ^''est  à  lui  4|iie  je  dois  d'aviûr  connu  Rome  ta«t 
entière,  en  devenant  OMiHiiéBietaiil;  ae^^e  je  pouvais  ^tra.Ji  Aiiui 


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PBRCUSR.  25t 

mou9  peflMt  H.  P^rcier;  et  en  pecaeiMant  de  sff  boocbe  ce  souvenir 
ée  se  jeunesse,  il  nous  semblait  qufil  noos  expliquait  lui-même  le 
secret  de  sa  destinée. 

H  manquait  pourtant  encore  à  M.  Percier  quelque  chose  pour  ac- 
complir toute  cette  destinée.  Il  avait  eu  un  habile  maitre  et  rencontré 
un  excellent  guide;  il  lui  fallait  un  ami,  un  compagnon  de  ses  études, 
un  homme  qui  partageât  tous  ses  godts ,  tous  ses  travaux ,  et  ce  bon^ 
heur  l'attendait  encore  à  Rome;  M.  Fontaine  Vy  avait  précédé  d'une 
année.  Ainsi,  sortis  à  peu  de  distance  Tun  de  l'autre  de  la  même  école, 
se  trouvèrent  réunis  à  Rome,  dans  ce  grand  sanctuaire  de  Tétude, 
deux  jeunes  artistes  qur  araient  ensemble  tant  de  rapports  de  goûts 
et  une  instruction  pareille  avec  une  ardeur  égale.  Bès  ce  moment, 
famitié  qui  avait  commencé  entre  eux  dans  Tatciier  de  M.  Peyre, 
devint  une  liaison  dé  toute  la  vie;  dès  ce  moment,  les  travaux,  les 
voyages,  les  disgrâces,  les  succès,  ThabRatian,  le  plaisir,  la  peine, 
tout  devint  commun  entre  eux,  et  l'on  vit  naftre,  au  sein  des  jouis- 
sances de  l'étude  et  des  îHusions  de  la  jeunesse,  cette  association  de 
deux  grands  talens,  qur,  dans  le  cours  d^ime  longue  vie,  a  résisté  à 
tout,  au  temp»,  h  Faih^ersité,  a  la  fortune,  à  la  gloire  même,  et  qui 
a  été  pour  Part  un  si  grand  honneur,  et  pour  n#tre  siècle  un  si  grand 
exemple.  C'était  sous  les  auspices  de  Drouais  que  s'était  formée  cette 
union  dont  il  était  Kame  et  dont  il  continuait  d'être  l'oracle.  Mais 
bientôt  Drouais  leur  fut  enlevé  parla  petite'vérole,  et  le  prenrrier  travaH 
ftst  en  commun  par  les  deux  amis  fet  l'humble  monument  consacré  à 
sa  mémoire  dans  l'église  de  Santa^-Maria  in  Vin  Lata^  monument  qui  fut 
exécuté  aux  frais  des  pensionnaires  de  Rome,  par  BlKchalon,  l'un  d'eux, 
sur  les  dessins  de  MMf.  Percier  et  Fontaine.  En  rappelant  ce  nobfe 
et  touchant  hommage  rendu  par  tonte  notre  jeune  école  k  cet  artiste, 
dont  ta  mort  prématurée  fut  on  deuil  général,  pui^je  me  défendre  . 
du  sentiment  que  nous  avons  tous  éprouvé  à  l'aspect  de  cette  tombe 
qui  se  ferma  si  tAt  sur  un  talent  si  plein  d^aventr?  Drouais,  déjà  cé^ 
Hbre  par  son  gnmd  prix,  par  un  tablean  qui  avait  intéressé  la  France 
entière  à  son  su«cès  et  inqurété  ©avid  lui-même  dans  sn  gloire, 
Drouais  meurt  à  te  fleur  de  l'âge ,  sans  avoir  pu  réaliser  presque  rien 
dé  ce  qu'il  promettait;  il  meurt,  enseveli  tout  entier  dans  son  premier 
triomirtie,  ne  laissant,  au  début  d'une  carrière  qui  devait  être  si  brili- 
lËnte ,  qu'aune  grande  espérance  déçue  et  un  grand  souvenir  pour 
Tamitié.  MIait,  s'il  manque  à  sa  propre  destinée,  il  est  du  moins  pour 
quelque  chose  dans  celle  de  M.  Perder,  et  si  la  France  perd  en  lui 
un  grand  peintre,  elle  lui  doit  un  grand  architecte.  Honorons  donc. 


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252  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sur  cette  tombe,  où  se  trouve  inséparablement  uni  le  souvenir  de 
deux  artistes  chers  à  la  France ,  la  mémoire  de  Drouais  et  celle  de 
Percier  ;  et  que»  parmi  ces  jeunes  talens  qui  vont  chaque  année  cher- 
cher à  Rome  les  premières  leçons  de  Texpérience  et  les  premières 
émotions  de  la  gloire,  il  n'y  en  ait  pas  un  seul  qu'un  pieux  devoir  ne 
conduise  à  cette  ancienne  paroisse  de  notre  Académie  de  France  pour 
y  acquitter,  sur  cette  tombe  modeste,  au  nom  de  Tart  et  de  la  patrie, 
la  dette  commune  du  génie  et  de  Tamitié  ! 

On  comprend  maintenant  avec  quelle  ardeur,  avec*  quelle  applica- 
tion M.  Percier,  inspiré  par  un  tel  guide  et  appuyé  sur  un  tel  ami, 
se  livra  à  Fétude  des  monumens  romains  de  tout  genre  et  de  tout  Age. 
Si  j'ajoute  que  jusqu'à  lui,  et  peut-être  même  depuis  lui,  aucun  des 
artistes  appelés  à  jouir  de  la  pension  de  Rome  n'a  proGté  avec  autant 
de  zèle  d'un  séjour  si  utile  au  talent  de  l'architecte,  ce  ne  sera  en- 
core qu'un  hommage  que  je  rendrai  à  la  vérité.  On  se  ferait  diflicile- 
ment  une  idée  de  la  quantité  d'études  que  M.  Percier  avait  rappor- 
tées de  Rome,  dont  la  mise  au  net,  exécutée  avec  ce  soin  précieux 
et  ce  goût  exquis  qu'il  mettait  à  tous  ses  travaux ,  a  pour  ainsi  dire 
rempli  le  cours  entier  de  sa  vie,  et  dont  le  recueil,  partagé  entre 
quelques-uns  de  ses  plus  habiles  élèves  comme  entre  des  membres 
de  sa  famille,  forme  la  plus  belle  partie  de  son  héritage,  le  legs  le 
plus  digne  à  la  fois  de  son  école  et  de  lui-même.  L'étude  de  Rome  et 
de  ses  monumens  a  donc  été  la  pensée  unique,  l'occupation  constante 
de  M.  Percier.  Mais  cette  étude,  toujours  dirigée  par  une  intelligence 
profonde,  n'avait  pas  pour  but  de  reproduire  servilement  des  édifices 
ou  des  formes  d'architecture  qui  ne  conviennent  plus  à  nos  mœurs 
ou  qui  n'entrent  pas  dans  nos  habitudes.  C'est  l'œuvre  d'un  talent 
vulgaire ,  ou  plutôt  c'est  l'erreur  d'un  faux  savoir,  en  architecture 
comme  en  toute  autre  chose,  de  copier  les  monumens  au  lieu  de 
se  borner  à  les  imiter,  et  de  croire  qu'on  produit  des  chefs-d'œuvre 
quand  on  ne  fait  que  les  calquer.  Il  ne  manquera  jamais  d'hommes 
capables  de  refaire  ce  qui  a  été  fait,  de  b&tir  au  \ix'  siècle  dans  le 
style  de  la  renaissance,  comme  d'écrire  dans  la  langue  de  Ronsard  ou 
de  peindre  dans  le  goût  de  Cimabue.  Mais  ces  contrefaçons  d'un  art 
qui  n'est  plus  ne  servent  en  réalité  qu'à  mettre  en  évidence  l'im- 
puissance de  ceux  qui  s'en  font  un  moyen  de  succès,  et  c'est  toujours 
en  vain  qu'on  essaie  de  ressusciter,  à  l'usage  d'une  société  nouvelle, 
des  formes,  des  idées,  des  images  créées  pour  le  besoin  d'une  so- 
ciété défunte.  Chaque  siècle  a  son  génie,  chaque  civilisation  ses  élé- 
mens  qui  lui  sont  propres,  et  vouloir  faire  de  la  renaissance  dans  un 


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PERCIER.  353 

temps  tel  que  le  nôtre,  c*est  prouver  qu'où  ne  comprend  pas  la 
renaissance  et  qu'on  connaît  mal  notre  siècle;  c'est  tenter  ce  qu'il 
y  a  de  plus  impossible  au  monde,  de  donner  de  la  vie  à  ce  qui  n'en  a 
plus  et  de  l'originalité  à  ce  qui  manque  d'invention  :  puérile  et  labo- 
rieuse fantaisie,  qui  peut  bien  amuser  des  esprits  faux  sans  trop  d'in- 
convéniens,  tant  qu'elle  ne  s'exerce  que  dans  le  domaine  de  la  langue, 
mais  qui  peut  coûter  cher  à  l'état,  quand  elle  se  prend  a  l'architecture 
et  qu'elle  s*attaque  au  budget. 

M.  Percier  avait  trop  de  bon  sens  et  de  goût  pour  tomber  dans  de 
pareilles  méprises.  Ce  qu'il  admirait  dans  l'antique  et  ce  qu'il  cher- 
chait à  lui  emprunter  en  l'étudiant,  ce  n'était  pas  telle  ou  telle  forme 
d'architecture,  toujours  facile  à  prendre  quelque  part  et  à  plaquer 
ailleurs;  c'était  son  principe  du  grand  et  du  beau,  du  correct  et  du 
raisonnable,  qui  respire  dans  toutes  ses  œuvres,  qui  brille  dans  ses 
moindres  fragmens  ;  c'était  encore  sa  faculté  de  se  prêter  à  toutes  les 
applications,  de  se  convertir  à  tous  les  usages,  en  offrant  des  mo- 
dèles pour  tous  les  cas.  Ce  qu'il  admirait  aussi  dans  la  renaissance  et 
ce  qu'il  voulait  imiter  d'elle,  c'était  l'heureux  exemple  qu'elle  avait 
donné,  dans  les  œuvres  d'un  Brunelleschi ,  d'un  Bramante,  d'un  Pal- 
ladio, d'un  Peruzzi,  d'un  Vignole,  de  ces  formes  antiques  appro- 
priées aux  besoins  d'une  société  moderne ,  de  ces  élémens  d'un  art 
romain  employés  à  l'usage  d'une  civilisation  chrétienne,  de  manière 
que  le  nouvel  édifice  offrit  tout  le  caractère  d'un  monument  original. 
Et  voilà  l'importante  leçon  que  M.  Percier  trouvait  partout  à  Rome, 
voilà  ce  qu'il  recherchait  dans  les  édiQces  de  la  renaissance  comme 
dans  les  ruines  de  l'antiquité,  sans  s'épargner  aucune  fatigue,  sans 
reculer  devant  aucun  obstacle.  Citons  ici  un  trait  qui  peint  bien  son 
caractère,  et  qui  nous  dispensera  d'en  citer  d'autres. 

Il  existe  à  Rome  beaucoup  de  maisons  religieuses  renfermant  des 
débris  d'antiquité,  et  même  construites  en  partie  de  matériaux  anti- 
ques, mais  qui  sont  interdites  au  public.  M.  Percier,  tout  en  exploi- 
tant le  vaste  champ  que  la  Rome  des  Césars  et  des  papes  offrait  à  sa 
studieuse  ardeur,  ne  pouvait  se  résoudre  à  rester  privé  de  la  connais- 
sance de  ces  précieux  débris,  que  le  respect  du  lieu  sacré  dérobait  à 
des  yeux  profanes.  Voici  le  moyen  qu'il  imagina  pour  pénétrer  dans 
ces  retraites,  que  la  coutume  du  pays  rend  impénétrables.  Il  avait 
remarqué  que,  dans  certaines  fêtes  solennelles,  la  procession  des 
religieux  s'adjoignait  un  nombre  plus  ou  moins  considérable  de  per- 
sonnes du  monde,  liées  à  la  même  confrérie,  et  que  tous,  moines  et 
laïques,  confondus  sous  le  même  costume  et  portant  un  cierge  à  la 


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95Si^  REVUE  DB9-  DBITK  MONDES. 

mem ,  rentraient  CBsemble  dans  le  eleltre  après  aToir  suivi  dévote- 
ment  la  processiofl.  Il  n*en ralletpasdavanta^  pouriqae notre arcfai- 
teete,  asshnilé'au  membres- d'une  éonfrérie,  se  mit  à  saivre  tontes 
tes  processions,  où  H  portait  son  cferge  comme  les  airtres,  mais  où  il 
portait  ie  pins  son  livre  de  dessins  et  son  crayon  ;  et  c'est  de  cette 
iBanière  cpi'introdnit  à  la  soite  des  religieux,  et  oublié  dans  un  coin  da 
eonvent ,  il  put  mettre  àproOt  )e  temps  qu*on  Ini  laissait  pour  dessiner 
tout  ce  qui  s'ofTrait  à  ses  yeux ,  tout  ce  qui  tombait  sons  sa  main.  Les* 
eamarades'de  M.  Percier,  surpris  de  cette  habitude  qu'on  ne  lui  avait 
pas  vue  d'abord ,  le  plaisantaient  beaucoup  sur  cette  ferveur  de  dévo^ 
tion  dont  il  s'était  tout  à  coup  épris;  les  quofibets  de  l'école  et*  les 
obarges  de  Tatelier  n'étaient  pas  épargnés  à  Tartiite,  qui  se  montrait 
ainsi,  dans  les  rues  de  Rome^  avec  le  cierge  d'un  pénitent.  Mai» 
M;  Percier  resta  ferme  à  totites  ces  attaques;  il  continua  de  suivre 
les  processions,  et  métne  les  enterreroens,  pour  peu  qu'il  eût  Tes- 
poir  de  découvrir  et  le  temps  de  dessiner  quelque  fragment  antique; 
et  nous  l'avons  entendu  dire ,  en  nous  montrant  avec  un  air  de 
triomphe  un  beau  vase  antique  qui  figure  dans  un  de  ses  frontispices, 
et  dont  Foriginal  existe  dans  une  sacristie  de  Rome  :  «  J'ai  servi  une 
messe  peur  avoir  ce  vase.  » 

Les  nombreux  dessins  que  M.  Percier  envoyait  chaque  année  de 
Rome  k  l'Académie  d'architecture,  d'après  des  études  de  son  choix, 
avaient  donné  à  ses  maîtres  une  si  haute  idée  de  ses  talens,  qu'arrivé 
an  terme  de  sa  pension,  il  reçut  pour  sujet  de  sa  restauration  ce 
qu'il  y  avait  de  plus  beau  et  de  plus  difficile  à  exécuter  en  ce  genre; 
la  restauration  de  lu  colonne  Tmjane,  Déjà  le  choix  d'un  pareil  sujet 
était  un  honnnage  rendu  au  zèle  et  à  l'habileté  du  jeune  architecte. 
On  y  ajouta  une  favera*  nouvelle ,  l'avantage  de  prolonger  d'une 
année  son  séjour  à  Rome,  pour  qu'en  fait  de  moyens  d'étude  rien 
ne  manqnftt  à  la  perfection  du  travail  qu'on  attendait  de  lui.  L'on- 
vragede  M.  Percier  n^pondit  à  tout  ce  qu'on  avait  fait  pourlui  et  à 
tout  ce  qu'on  le  croyait  capable  de  f^ire  lui-même.  La  restattration 
de  la  cohnne  Trajaney  en  huit  grands  dessins,  offrant,  avec  un 
mérite  d^exécntion  digne  de  l'original,  Fensembie  et  les  détails  de  ce 
monument,  un  des  plus  beaux  et  des  plus  complets  de  la  Rome  im-- 
périale,  excita  l'admiration  de  l'Académie,  qui  consigna  sur  ses  regî»- 
tt«s  l'expression  de  ce  sentiment  dans  les  termes  les  phis  honorables 
pour  H.  Percier.  C'était  à  la  fin  de  t790 ,  presque  à  la  veille  du  jour 
où  les  académies  allaient  cesser  d'exister,  que  ce  travail  parvenait  à 
TAcadjémie.  Le  rapport  qm  en  contenait  l'éloge  fM  presque  te  der^ 


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PBftClEE.  fis 

oieriicte  de  oette  ^fimpagne;  il  était  imposiiMe  de  dore  plus  digse- 
Bieiit  ririfitoîre'de:l'4Doieime  Acadénie,  ni  d'iBen^uper  d'iuienBirièra 
fim  beufevse  rBYénemeot  de  la  nouvelle  éoole. 

Cepeodatit,  h  réfohitiov  i|ui  s'accomidiasatt  alofs  en  Fcanoe  et 
qui  tenait  en  éveil  toutes  les  intelligences  et  toutes  les  forces  de 
Ffinrope,  arait  porté  la  terrenr  dans  les  états  dn  pape.  Ge  qui  se  trou- 
^fit  de  Français  à  Rome  était  réduit  à  fuir  par  des  routes  détournées 
otexposéàrencotttrerpartoutdesyeux  ennemis.  H.  Bercier  fut  le  seol 
qui  ne  se  troubla  pas  dans  cette  émotion  générale.  Il  prit  tranquille- 
ment  le  chemin  de  la  France',  et  le  chemin  le  plus  long,  à  travers  la 
Marche  d'Ancône ,  avec  «on  portefeuille  sous  le  bras  et  son  crayon  à 
la  main ,  marchant  à  pas  lents,  dessinant  tout  le  jour,  «'arrêtant  devant 
ehacun  de  ces  précieux  témoins  de  Thistoire  de  Tart  dont  le  sol  de 
ritaUe  est  semé,  et  trouvant  partout,  au  lieu  de  la  haine  du  nom 
fiiuiçais,  rbespitolité  de  Tartiste.  C'était  sans  donle,  an  sein  de  ce 
pays  où  fermentaient  tant  d'idées  nouvelles  parmi  tant  d'habitudes 
anciennes,  quelque  diose  de  curieux  à  voir  qu'nn  jeune  arehifeeole 
seul  paisible  parmi  des  populations  inquiètes,  seul  occupé  à  suivre 
les  traces  de  la  renaissance  en  des  lieux  où  tout  se  pr^arait  pour  le 
passage  d'une  xévolntion,  ne  voyant  dans  c^te  Italie,  Hvrée  à  t^vàM 
les  traditioBS  du  passé  et  à  toutes  les  chances  de  l'avenir,  que  l'ar- 
cUtecture  sous  toutes  ses  formes  et  l'art  à  toutes  ms  époques  ;  à  «Ri-- 
mini,  où  il  admire,  devant  la  belle  cathédrale  des  Malatesta,^  pre- 
mier chef^l'Œuvre  de  la  renaissance,  dans  celui  de  l'architecte  qui 
donna  le  premier  commentaire  de  Yitruve,  montrant  ainsi  comment 
il  faut  entendre  et  appliquer  les  anciens;  à  Kavenne,  cette  capitale 
de  ia  moncvcfaie  des  Goths ,  où  fl  n'y  a  pourtant  rien  de  gottûqœ, 
mais  où  se  trouvent  deux  types  (Hriginaux  d'un  art  nouveau,  h  pre- 
mière église  byzantine  de  l'Occident  à  côté  de  la  vieille  bfl»iliqne  du 
christianisme  primitif;  à  Venise,  où  tous  ses  secrets  de  l'art  de  ibitir 
sont  cadhés  au  sein  des  lagnnes,  et  toutes  lesmegnifloenoes  étalées 
au-dessus  des  flots  avec  une  profusion  de  richesse  qui  siraible  réflé- 
chir rorient  et  tenir  de  la  féerie;  à  Fadoue,  à  Vérone,  oé  Fart  des  Vai»- 
ban  apparaît  d^à  tout  formé  dans  les  centres  d'nn  :S«B-rllicfaeti,  avec 
cette  différence  que  l'arohitectare  milîtan'e  «'y  montre  plus  onnéB, 
sans  Mie  moins  savante;  à  Mantoue,  où  Joies  «Ranain  s'est  bSli, 
dans. le  palais  ducal,  uu^momMaent  qu'il  reiaplil^eul  aufoord'huide 
sa  floife;  à  Viieeneo' enfin ,  où J'tm  peat  dire  que  l^aHadio  ee  montre 
avec  toute  son  ame,  oeinine.avacto«l;  son  génie,  tdansladéocnfian 
de-sa^^atiie.*€'élaieHtilè  lesileoons  ^acH.  FerciartreoaeiHatt  h  abaque 


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256  RBVCB  DES  DEUX  MONDES. 

pas,  en  traversant  lentement  les  Légations  et  la  Lombardie,  et  en  sui- 
vantt  jusque  dans  notre  pays,  à  Arles,  à  Ntmes,  à  Orange,  les  moin- 
dres traces  de  l'art  antique,  si  imposant  encore  sur  le  sol  de  la  Pro* 
yence;  c^était  là  le  fruit  de  six  années  d'études  en  Italie  qu'il  rap- 
portait à  la  France. 

Mais,  en  revenant  à  Paris,  notre  architecte  n'y  retrouvait  plus  ce 
qu'il  y  avait  laissé,  ni  ce  qui  pouvait  lui  procurer,  avec  l'emploi  de 
ses  talens,  le  prix  de  ses  travaux.  Le  10  août  1792  avait  bien  changé 
l'aspect  du  château  des  Tuileries.  Le  palais  de  Philibert  Delorme  avait 
perdu  ses  hôtes  augustes,  et  l'humble  demeure  de  son  père  était 
transformée  en  corps  de  garde.  Ce  fut  là  pour  M.  Percier,  au  terme 
de  ces  six  années  d'étude  et  d'enchantement,  une  de  ces  soudaines 
et  terribles  révélations  qui  produisent  l'effet  d'un  réveil  subit  au 
milieu  d'un  rêve  agréable.  Mais  pour  perdre  ainsi  tout  d'un  coup 
toutes  ses  espérances  d'avenir  avec  toutes  ses  illusions  du  passé, 
notre  artiste  de  se  découragea  pas.  Il  lui  restait  une  double  ressource 
en  lui-même  et  dans  l'ami  qui  avait  été  son  compagnon  d'études  à 
Rome,  et  qui  se  trouvait,  comme  lui,  fugitif  de  Rome  et  égaré  à 
Paris.  C'est  alors  que  ces  deux  hommes,  rapprochés  plus  que  jamais 
par  le  sentiment  et  par  le  besoin ,  se  réunissent  pour  ne  plus  se 
quitter;  ils  mettent  en  commun  tout  ce  qu'ils  possèdent,  et  qui  se 
réduit  à  peu  près  à  leur  portefeuille;  ils  habitent  ensemble  une 
chambre,  où  il  n'y  a  guère  de  meuble  que  la  table  où  ils  travaillent 
à  côté  l'un  de  l'autre;  et  c'est  dans  cette  demeure,  où  ils  sont  cachés 
pour  tout  le  monde,  où  la  révolution  elle-même  n'aurait  pu  les  dé- 
couvrir, s'ils  eussent  été  des  proscrits,  au  lieu  de  n'être  que  des 
artistes ,  que  la  fortune  vient  les  chercher.  Sous  quelle  forme?  C'est 
peut-être  ce  qu'il  y  a  de  plus  intéressant  dans  l'histoire  de  M.  Per- 
cier, parce  qu'il  s'y  trouve,  avec  un  trait  particulier  aux  deux  artistes, 
une  leçon  qui  peut  profiter  à  tout  le  monde. 

L'homme  qui  vint  frapper  à  leur  porte  était  un  fabricant  de  meu- 
bles qui  avait  obtenu  la  fourniture  du  mobilier  de  la  convention ,  et 
cet  homme  venait  demander  des  dessins  de  bureaux  et  de  fauteuils  à 
des  mains  qui  ne  s'étaient  exercées  jusqu'alors  que  sur  les  bas-reliefs 
de  la  colonne  Trajane  et  sur  les  moulures  du  Panthéon.  Mais  ces 
mains  étaient  encore  obscures,  et  c'était  cette  obscurité  même  qui 
leur  valait  la  visite  du  riche  entrepreneur.  Nos  deux  artistes  acceptent 
avec  joie  l'occasion  qui  leur  est  offerte  de  faire  une  première  appli- 
cation de  leurs  études  à  des  œuvres  si  peu  dignes  de  leurs  talens.  Les 
voilà  qui  se  mettent  à  dessiner  tout  un  mobilier  nouveau  pour  une 


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PERCIER.  257 

assemblée  républicaine ,  et  qui ,  à  la  place  de  ces  formes  surannées  du 
dernier  siècle,  se  hasardent  à  produire  quelque  chose  du  goût  antique. 
Cet  essai  leur  réussit;  un  premier  travail ,  payé  d'un  prix  qu'on  n'ose- 
rait pas  citer  aujourd'hui ,  mais  que  la  rareté  du  numéraire  rendait 
alors  très  avantageux,  leur  attira  d'autres  commandes  du  même  genre. 
Dès  ce  moment,  la  plume  et  le  crayon  de  M.  Percieret  de  son  ami  ne 
furent  plus  employés  qu'à  dessiner  des  étofles,  qu'à  esquisser  des 
meubles  ;  ils  travaillent  pour  les  manufactures  de  tapis  et  de  papiers 
peints;  ils  produisent  des  compositions  pour  les  décorations  de 
théâtres;  ils  font  des  modèles  pour  les  bronzes,  les  cristaux,  l'orfè- 
vrerie; et  tandis  qu'ils  s'exercent  ainsi  de  toute  manière  à  introduire 
dans  l'ameublement  moderne  les  formes  du  mobilier  antique,  avec 
le  sentiment  et  le  goût  qui  leur  sont  propres,  c'est  à  peine  s'ils  s'aper- 
çoivent qu'avec  leur  fortune  qui  conunence,  c'est  une  révolution 
qui  s'accomplit  par  eux  dans  les  habitudes  domestiques  d'une  société 
qui  ne  les  connaît  pas  encore,  même  pour  tapissiers ,  et  qui  plus  tard 
les  reconnaîtra  pour  de  grands  architectes  dans  l'arc-de-triomphe  du 
Carrousel  et  dans  l'achèvement  du  Louvre.  Qui  peut  dire  maintenant 
quelle  a  été,  dans  cette  seule  période  de  leur  destinée,  Tinfluence 
de  ces  deux  architectes,  alors  pauvres  et  ignorés,  qui,  du  sein  de  leur 
mansarde  aérienne,  renouvelaient  toute  l'industrie  française,  et 
rendaient  l'étranger  même  tributaire  de  nos  modes  rajeunies  et  de 
nos  goûts  épurés?  Qui  peut  dire  ce  que  le  commerce  de  la  France 
dut  aux  talens  réunis  de  M.  Percier  et  de  M.  Fontaine,  à  ne  voir  que 
le  Recueil  des  Décorations  intérieures j  qu'ils  ont  publié  ensemble, 
comme  ils  l'avaient  composé  en  commun,  où  se  trouvent,  avec  les 
meubles  qu'ils  firent  exécuter  à  Paris ,  ceux  qui  leur  furent  demandés 
pour  l'Espagne,  pour  la  Prusse,  pour  la  Pologne,  pour  la  Russie? 
Ainsi ,  des  nations  ennemies  de  la  France  recevaient,  dans  le  domaine 
du  goût,  la  loi  de  deux  artistes  français  ;  et  la  conciliation  des  peuples, 
cette  œuvre  toujours  si  difficile  à  la  politique,  et  qui  ne  paraît  pas 
être  devenue  beaucoup  plus  aisée  de  nos  jours,  malgré  les  progrès 
de  la  civilisation,  cette  œuvre  pour  laquelle  on  paie  si  chèrement 
tant  de  diplomates,  s'opérait  à  bien  peu  de  frais,  du  moins  dans  la 
sphère  de  l'industrie ,  par  la  main  de  deux  pauvres  architectes. 

Au  milieu  de  ces  occupations  si  peu  faites  en  apparence  pour  de 
pareils  hommes,  M.  Percier  et  son  ami  ne  négligeaient  aucune  occa- 
sion d'exercer  l'art  qui  avait  été  l'objet  de  leurs  études.  Un  membre 
de  la  section  de  Saint-Joseph,  devenu  possesseur  de  l'église  de  ce 
nom,  convertie  de  nos  jours  en  marché  de  comestibles,  leur  demande 

TOME  XXIV.  17 


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jlSB  REVUE  I^^ljn^  MONDES. 

yne  restauration  de  la  fs[gade^pr|npipalejde  cet.édi8œ..CeJqt*là4^ 
premier  travail  de  construction ,  et.  il  mérite  (d'être  remarquévinâaie 
dans  une  carrière  signalée  par  t^nt,  çle*b^ux  mooiuniens,  pacTadresse 
avec  laquelle  ils  surent  donner  à  une  rqasure  à  forme  de  pignon  ;un 
aspect  digne  de  Tltalie.  Un  de  leurs.anciens  ca^larjades,  M.  Leeomtq, 
chargé  de  disposer  la  sallade  la  convention  dans  le  chÂte^  des  Tui- 
leries, a  recours  à  leurs  talens  pour  produire  un  projet  qu'îLne , pou- 
vait à  lui  seul  d^vélopjper  assez  rapidement,  disais  un  temps  où. les 
évènemens  marchaient  toujours  plus  vite  que  les  travaux.  C'est  à. ia 
même  époque  qu'il  s'ouvrit  un  concours  public  pourun^projet  de  «aile 
d'assemblée  nationale.  l^fiVI.  Percier  et  Fontaine  ne  craignirent  .pas 
d'y  paraître;  il  n'avaient. alors  ni  renommée  à  perdre,  ni  fortunetà 
risquer  ;  ils  ne  pouvaient  que  gagner  à  se  commettre ,  même  avj^ 
des  rivaux  dignes  d'eux;  et  si  les  concurrens  étaient  nombreux,, 
comme  cela  arrive  ordinairement,  la  plupart  étaient  habiles,  ce  qui 
est  un, peu  plus  rare.  MM.  Percier  et  Fontaine  obtinrent  le  monu- 
ment par  un  jugement  solennel  ;  mais  ce, projet,  remarquable  par 
une  grande  et  noble  disposition,  resta  sans  exécution. )Les  révolu- 
tions exaltent  les  tètes,  échaufTent  les  imaginations,  ellesiproduisent 
peu  de  travaux. durables;  elles  enfantent  beaucoup  de  .projets  qui 
demeurent  à  Tétatde  programme  ou  de  ruine,  et,seii  faitdcmonu- 
mens,  elles  en  détruisent  eneore^plus  qu'elles,n'en  votant ,  et  surtout 
qu'elles  n'en  achèvent.  Telle  e$t  aussi  la,doMbleinstructiofi  que  nous 
procure  la  vie  de  AI.  Percier.  «En  mômc/temps  qu'il  compesait^pour  la 
révolution  des  monum^ns  qu'elle  ne  devait  point  bâtir,  41 6'occupaît 
à  reproduire  par  le  dessin  uue  partie  de  ceux  qu^elle  menaçait 
d'abattre.  Nous  devons  à  M-  Percier  de  nous  avoir  conservé,  autaqt 
.qu'il  pouvait  dépendre  de  lui,  plusieurs  des  pl^s^e^l(aFq^ables  édi- 
fices de  notre  pays,  qui  n'existept  plus aujour^d'huliiue  dans  son :pj^r- 
tefeuille.  Nous  lui  devons  même  d'avoir  sauvé  de  la  proscription  dqs 
monumens  qui  existent  encçre;  si  la  Purte-Saintr^Denis.  excite  juste- 
ment notre  orgueil  national,  c'est  que  M.  Porcier,  avec  son  patriotisme 
de  citoyen  et  son  enthousiasme, d'artiste,,  se  .plaça  devait  ceux  qi|i 
voulaient  Ja  détruire.  C'est  ainsi  qu'/îla  été  donnéà  la  main  d'un 
seul  homme  de  réparer  presque  aul^nt  de. ruines, qu^'ipiei révolution 
en  put  faire. 

Enfin  arriva  le  consulat,  cette  époq^e  àjamaîë  mémorable  dajus 
les  fastes  de  notre  pays.  Napolépa,  avec  ce  coup  d'ioeil  d'aigle  qjjû 
découvrait  partout  les  hommes  supérieurs  pour,  les  m^ttre*partout  à 
leur  place,  djstiiigua  dans  la  foule,  où, ils  éjt4i^tencarecaah^,  nos 


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PËRCIBR.  259 

deux  artistes,  alor^  sans  autre  recommandation  que  leurs  tatens ,  sanft 
autres  patroiisf  qu'eux-mêmes;  il  les  fit  du  premier  coup  architectes 
dit  Louvre  et  dles  Tuileries ,  et  cette  élfevatibii  si  subite  d'hommes  la 
veille  encore  sf  inconnus  n'excita  nulle  part  d'étonnement  ni  d'envie. 
C'est  qu'en  ce  temps  où  une  haute  rnteltîgence  puésidait  aut  desti-i- 
nées  de  la  patrie,  une  volonté  ferme  imposait  silence  à  toutes  les 
passions,  comme  elle  inspirait  confiance  à  tous  les  esprits.  Le  pou- 
voir avait  son  action  libre  et  faciTe  en  face  d'une  société  qui  s'aban- 
donmait  tout  entière  au  génie  d'un  homme.  IF  n'avait  pas  à  se  défendre 
contre  ces  ligues  savantes  de  là  médiocrité  et  de  l'intrigue  qu'on  a 
vues,  en  d'autres  temps,  dominer  le  gouvernement* par  la  peur,  le 
public  pat"  lia  flatterie,  et  s'imposer  à  Tun  et  k  l*autre  par  le  bruit 
qu'elles  font.  Auprès  d'un  caractère  de  te* trempe  dti  pHemiéf  consul, 
la  peur  avait  peu  de  prise,  fe  flatterie  peu  de  laveur;  iV  ne  souflYait 
autour  de  lui  d'autre  bruit  que  celui  de  sa  i*enbmmée'.  Il  pouvait 
donc  choisir  ses^  architectes  aussi  librement  et  avec  la  même  autorité 
que  ses  lîeutenans,  et  IS  France  était  toujours  disposée  à  appliaudlr  à 
des  choix  qu'elle  trouvait  toujours  justifiés  par  le  mérite  et  consacrée 
par  to  gloire.  C'est  ainsi  que  MM*.  Percier  et  Fontaime*  devinrent  les 
architectes  dli  consulat  et  de  Tempire;  c'est  à  Ce'  même  titt^  qu'après 
la  chuté  de  l'empire  iîs  demeurèrent  Fun  éf  FaUti-e-  à'  leUr  i^oste,  ou 
urie  révoltitlttn  nouvelle  respecta ,  d'ans  ces*  dfeux  débris'  du  régime 
impérial,  quelque  chose'dephis  encore  que  tes  droits  du  talent;  et 
c'est  de  cette  manière  que  le  nom  de  M.  Pereier,  lié  à  rhistoire  du 
Louvre  et  associé  pour  ainsi  dire  à  son  inviblabitité,  amérité  de  vivre 
autant  que  lui. 

A  partir  de  cette  époque  de  là  vie  de  Kf.  Percifer,  qui  est  presque 
l'histoire  de  l'architecture  en  France  durant  un  quart  de  siècle ,  if 
devient  difficile  d'énutnéréi*  seulement  les  travaux  qui  la  remplissent, 
et  plus  difficile  encore  dfe  séparer  le  compte  de  ces  travaux  de  celui 
qui  appartient  à  une  autre  vie.  Mais  aiissl,  pourquoi  me  feraîs-je  un 
devoir  pénible  de  séparer  dans  ces  pages  Ce  qui  doit  rester  unf 
dhns  l'histoire?  IVe  serait-ce  pas  une  injustice,  que  d'étbblîr  des' 
distinctions  là  où  nous  ne  trouvons  que  des  rapports?  Et,  quan* 
nous  avons  à  louer,  dans  la  vie  de  îS.  Përcier,  cet  exemple  si  rare 
de  deux  hommes  supérieur  confbndu^  pour  ainsi  dire  en  une  même» 
existence ,  n'y  adrait-il  pas  unef  sorte  dfe  sncrîlège  à  désunir  ce  qu'a- 
vait joint  l'amritléîli'ëst-ce  pas,  d'ailleurs,  lé  trait  lie  plus  saillant  de» 
cette  destinée  cortimune  de  dfeut  grandir  artreteS  que  cettfe  Uniim  inal- 
térable dans  des  travaùt^  oiù  cHaèun  dèvtilt  apl)ortei'  sff  part  d'ima- 

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260  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gination,  de  goût,  de  talent,  sans  rien  perdre  de  son  originalité, 
comme  sans  nuire  à  l'inspiration  de  l'autre;  où  il  devait  y  avoir  entre 
eux  conflit  perpétuel,  en  même  temps  que  conciliation  constante, 
et,  de  part  et  d'autre,  le  même  sacrifice  de  volonté,  la  même  abné- 
gation d'amour-propre,  pour  arriver  à  un  résultat  qui  les  satisfît  tou- 
jours l'un  et  l'autre?  Pour  qui  a  pu  comprendre  ce  suprême  effort, 
renouvelé  chaque  jour  et  continué  durant  toute  une  vie ,  de  deux 
talens  distincts,  ainsi  associés  dans  une  même  oeuvre,  de  deux  carac- 
tères d'artistes  qui  n'en  font  qu'un ,  de  deUx  existences  d'hommes 
qui  n'offrent,  dans  le  cours  de  plus  d'un  demi-siècle,  que  le  spec- 
tacle d'une  association  sans  trouble,  d'une  émulation  sans  jalousie  et 
d'une  amitié  sans  nuages,  n'y  a-t-il  pas  là  le  plus  bel  éloge  de  M.  Per- 
cier  et  de  M.  Fontaine?  Et  puis-je  supprimer  de  la  vie  de  l'un  ce  qui 
honore  le  plus  la  carrière  de  tous  les  deux? 

Le  consulat,  qui  avait  trouvé  tant  de  ruines  à  réparer,  et  l'em- 
pire, qui  eut  le  temps  de  construire  tant  de  monumens,  au  milieu  de 
tant  de  conquêtes  à  poursuivre,  avaient  besoin,  pour  tant  de  projets, 
d'architectes  dont  la  pensée  fût  aussi  prompte  et  la  main  aussi  sûre 
que  le  génie  qui  y  présidait.  J'ai  déjà  dit  que  tous  ces  travaux  furent 
confiés  à  M.  Percier,  en  collaboration  de  M.  Fontaine,  et  cela  suffit 
pour  faire  comprendre  quelle  immense  tâche  fut  remplie  par  ces 
deux  hommes.  Les  restaurations  de  Malmaison,  de  Saint-Cloud,  de 
Compiègne,  de  Fontainebleau,  auraient  pu  occuper  chacune  un  seul 
architecte;  mais  ces  travaux,  si  importans  et  si  variés,  n'étaient  rien 
auprès  de  la  restauration  de  l'intérieur  des  Tuileries  et  de  l'achève- 
ment du  Louvre,  en  y  joignant  l'embellissement  de  l'Élysée-Bourbon , 
la  rue  de  Rivoli ,  la  place  du  Carrousel,  et  l'arc  de  triomphe  :  grandes 
et  belles  constructions,  où  le  talent  des  deux  artistes  s'est  exercé  sur 
tous  les  types  qui  vont  de  l'antiquité  à  la  renaissance,  et  du  siècle  de 
Louis  XIV  au  nôtre.  En  même  temps  que  M.  Percier  et  M.  Fontaine 
réparaient  tant  d'anciens  monumens  et  qu'ils  en  élevaient  tant  de 
nouveaux,  ils  avaient  à  exécuter  de  nombreux  projets  pour  des  fêtes 
publiques,  pour  de  grandes  solennités,  telles  que  celles  du  sacre  de 
Napoléon  au  Champ-de-Mars  et  à  Notre-Dame,  et  celles  du  mariage 
de  l'empereur.  Plus  tard,  ils  eurent  à  présenter  de  plus  nombreux 
projets  encore  pour  ce  palais  du  roi  de  Rome,  qui  fut  si  souvent  refait 
sur  le  papier,  chaque  fois  avec  une  magnificence  nouvelle,  toujours 
par  la  main  de  MM.  Percier  et  Fontaine,  et  qui  finit,  après  avoir  suivi 
les  progrès  de  la  fortune  de  l'empire  et  ceux  de  sa  décadence,  par  n'être 
qu'un  grand  rêve  dans  l'histoire  d'une  grande  époque,  sans  laisser  de 


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PERCIER.  261 

traces  que  dans  le  portefeuille  de  nos  deux  architectes.  Âi-je  besoin 
d'ajouter  que  tous  ces  projets  de  monumens,  qui  n'existaient  qu'en 
dessin ,  offraient  aux  yeux  de  l'artiste  et  du  public  le  mérite  d'édifices 
exécutés  en  réalité,  tous  aussi  étudiés  que  s'ils  devaient  durer  toujours, 
et  tous  accomplis  dans  leur  genre?  On  se  rappelle  encore  l'effet  que 
produisit  la  belle  décoration  du  portail  de  Notre-Dame  à  l'occasion 
du  sacre  de  Napoléon  ;  le  caractère  en  était  si  grandiose,  le  style  si 
bien  en  rapport  avec  celui  de  l'édiflce,  et  c'était ,  de  la  part  d'un 
homme  aussi  nourri  que  M.  Percier  des  modèles  de  l'antiquité,  un  si 
rare  effort  de  savoir,  d'imagination  et  de  talent,  de  s'être  ainsi 
constitué  architecte  du  xii*  siècle  pour  une  décoration  d'un  jour, 
que  tout  le  monde  fut  frappé  d'admiration ,  et  les  journaux ,  qui  pu- 
blièrent que  ce  qui  n'était  encore  qu'un  châssis  de  toile  deviendrait 
bientôt  un  monument  de  pierre,  ne  furent  cette  fois  que  les  échos 
de  la  pensée  publique.  Plût  au  ciel  que  les  bruits  de  la  presse,  même 
lorsqu'ils  sont  des  vérités,  valussent  toujours  un  pareil  mensonge! 
et  que  n'est-il  permis  de  se  faire,  pour  quelque  monument  d'une 
autre  époque,  une  illusion  contraire,  et  d'y  remplacer  par  la  pensée 
la  pierre  par  la  toile  ! 

Au  milieu  de  tant  de  travaux  auxquels  il  semble  qu'ait  pu  suffire  à 
peine  toute  l'activité  de  deux  vies  laborieuses,  M.  Percier  et  son  ami 
n'abandonnaient  pas  leurs  études  de  Rome  et  de  l'Italie.  Ils  prépa- 
raient dans  le  silence  du  cabinet  un  Recueil  des  Palais  et  Maisons  de 
Romey  qui  parut  dès  1798,  et  pour  lequel  ils  obtinrent  la  collabora- 
tion d'un  de  leurs  camarades,  M.  Bernier,  admis  en  tiers  dans  l'inti- 
mité de  leurs  relations  comme  dans  celle  de  leurs  travaux.  Ce  recueil , 
qui  semblait  n'avoir  été  destiné  qu'à  leurs  élèves,  fut  exécuté  presque 
tout  entier  avec  leurs  seules  ressources;  M.  Percier  grava  de  sa  main 
tous  les  frontispices  de  chaque  livraison.  Plus  tard,  l'accueil  fait  à 
cette  publication  les  détermina  à  faire  paraître  un  autre  ouvrage  du 
même  genre  sur  les  Maisons  de  plaisance  de  l'Italie,  dont  l'exécution , 
confiée  aux  plus  habiles  graveurs,  répondit  sans  doute  encore  mieux 
à  son  objet,  tout  en  laissant  regretter  le  burin  de  M.  Percier,  dont  on 
n'y  retrouvait  que  la  plume.  D'ailleurs,  personne  n'ignore  queUe 
(ut  en  Europe  l'influence  de  ces  deux  recueils  sur  le  goût  de  l'archi- 
tecture privée,  rappelée  h  un  sentiment  de  pureté,  de  noblesse  et 
d'élégance  dont  elle  avait  perdu  depuis  long-temps  la  tradition.  On 
eût  dit  que  les  modèles  offerts  par  la  main  de  M.  Percier  avaient  plus 
de  charmes  que  leurs  originaux,  et  son  livre  fut  plus  puissant  pour 
faire  comprendre  l'Italie  que  l'aspect  de  l'Italie  même.  Mais,  où  l'on 


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9Q3(  REVUE  DB^  mV%  MONDES. 

peut  iu)pré€;îer  surtout  cette  Iieureuse  iuflueoce  de  M.  Percier,.  c*est 
daos  les  tiiavaux  produits  au  sein  de  sou  école  et  à  sou  exemple.  Le 
palais  Mflssimii  de  M..  Haudebourt,  les  palais  de  Génes^  par  M.  Gai^ 
tbier^  ceux  de  Florence^  par  MM.  Graudjean  et  Famîo  «  ceux  de  Rome^ 
par  M.  Letarouilly,  la  villa  Pia  du  Vatican  ^  par  M.  J.  Boucher,  les 
Œfévres  de  Vignolfi,  par  MM-  Debret  et  Lebas,  tous  élèves  de  M.  Per- 
cier,  sont  autant;  de  résultats  de  son  enseignement*  et  Toii  pourrait 
dire  Qutant  d'expressions  de  son  génie;  ce  sont,,  en  tout  cas,  des 
œuvres  qui  ajoutent  à.  la  gloire  du  maître  autant  q.u'elles  honorent 
leurs  auteurs. 

Pour  suffire  à  tant  de  travaux ,  ponr  satisfaire  aux  devoirs  d'une 
école  qui  s'accroissait  d'année  en  aanée,^  et  où  se  pressaient  une 
foule  d'hommes  attirés  par  la  renommée  du  chef  de  tous  les  pointa 
de  l'Europe  comme  de  la  France,  il  fallait  que  M.  ï^ercier  eût  touH 
jours  le  crayon  à  la  main  pour  dessiqer,  et  il  est  certain  qu'il  s'était 
rendu  cet  instrument  si  familier,  que,,  pour  lui ,  dessiner  c'était  eur* 
seigner,  c'était  bâtir,  c'était  vivre.  C'est  par  là  que  M.  Percier  appar- 
tient à  l'école  de  ces  grands  architectes  de  la  renaissance,  Bramantet. 
Serlio,  Palladio,  Yignole,  Pirro  Ligorio,  qui  nous  ont  laissé  tant  eb 
de  si  beaux  dessins,,  qu'on  s'étonne,, à  voir  ces  dessins,  qu'ils  aient 
tant  construit,  et  qa*on  ne  s*étonne  plus  en  les  voyapt  qu'ils  aient 
produit  des  moQumens  si  parfaits.  Mais,,  pour  chercher  plus  près  de. 
nous  uu  exemple  qfii  rende  ma  pensée  plus  sensible ,  je  dirai  qjoe 
M.  Percier,  toujours  armé  de  sa  plume  dans  toutes  les  circonstances 
de  sa  vie,  produisait  des  dessins  comme  La  Fontaine  des  fables^  sans» 
y  montrer  le  moindre  effort,  sans  pr^ue  paraître  y  penser,,  tant  il 
y  apportait  d'aisance  et  de  grâce,  en  même  temps  que  de  soin  et  de 
goût.  C'est  qu'en  effet  il  y  avait,  entre  notr.e  inimitable  fabuliste  et 
notre  grand  architecte,  qjjelque  chose  de  commun  qui  se  révèle  aux 
admirables  vigpettes  composées  par  M.  Percier  pour  la,  magnifiqjue 
édition  du  Lçt  Fontaine  de  M.  Didot.  Dans  ces  petits  tableaux,  où  la^ 
main  qui  restaura  ta  colonne  Trajane  et  qui  acheva  le  Louvre,,  met  en. 
scène  des  philosophes  de  toutes  sortes,  animaux,  et  personnages,,  le 
cad^e  est  tracé  avec  tant  de  goût,,  les  accessoires  sont  si  bien  adaptée 
au  sujet,  et  l'architecture  répond  si  bien  à.l'actioa,  que  la  fable  en- 
tière se  retrouve  dans  la  vignette.  11  y  a  de  la  malice  et  de  la  bon- 
homie, de  la  philosophie  et  de  Fesprit,  dans,  cette  architecture  failer 
à  l'usage  dies  animaux,  oàle  paysage  a  toujpurs,  un  sens,. les  Tabrif- 
qnes  toujours  une  moralité;  l'artiste  s'y  montre  réellement  fûbulistOf 
è  sa  manière,  comme  le  poète. 


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TSHiClKR.  263 

A  pfirtîn9e48f4,  où  H.  Forttame  defineura  seul  chargé  deslravaox 
fl'entretîen  qa'eiige&ieiit  les  pakis  de  nos  toîs  ,  M.  'Percier  se  livra 
tout  entier  aux  soins  de  son  école,  en  même  temps  qu'à  des  études 
•de  restauration  des  principaux  édifices  de  la  France  et  de  lltalie. 
Fontainefolean ,  dout  il  venait  de  réparer  les  ruines,  qui  dataient  de 
ph»  d'un  siècle,  ini  fournit  un  recueil  complet  de  dessins  coloriés 
avec  4e  plus  grand  soin,  où  l'édifice  de  François  f*'  reparaissait  avec 
toute  son  ancienne  splendeur,  avec  toute  sa  fraîcheur  primitive.  Ce 
recueil,  qu'il  avait  Tintention  de  puMier,  contient,  outre  la  gaiptie 
de  Diane  y  entièrement  détruite  aujourd'hui,  une  restitution  de  la 
fameuse  ^alle  des  Têtes ,  telle  qu'elle  avait  d'abord  été  conçue;  et  c'est 
:è  Taide  d'un  petit  nombre  d'élémens  épargnés  par  la  destruction ,  ou 
'de  simples  indices  habilement  interprétés  par  le  savoir  et  le  goût, 
^ue  l'onivre  de  Serlio  et  celle  du  Primatice  renaissaient  à  une  exis- 
tence nouvelle  sous  la  main  de  M.  Percier.  En  même  temps,  il  s'exer- 
çait sur  un  programme  tout  différent,  sur  le  grand  hôpital  de  MUan, 
monument  de  ce  genre  qu'il  prisait  au-dessus  de  tout  autre,  pour  son 
excellente  disposition  et  sa  majestueuse  ordonnance ,  et  dont  il  fit 
une  magnifique  restauration.  Plus  tard  enfin,  il  s*était  donné  pour 
sujet  d'étude  la  restauration  des  palais  de  Gènes,  envisagée  sous  le 
rapport  le  plus  difficile,  celui  qui  consistait  h  y  mettre  d'accord  les 
principes  d'un  goùtpur  et  sévère  avec  Teffet  magique  de  leurs  somp- 
tueux escaliers.  Et  c'est  à  cette  époque  de  sa  vie,  où  il  embrassait 
ainsi  dans  ses  études  tant  de  beaux  monumens  de  la  renaissance  doot 
Jl  s'était  rendu  le  goût  si  familier,  qu'il  exécutait  pour  un  prince 
^e  Pologne  une  petite  église  gothique,  si  bien  conçue  dans  son  en- 
semUe,  si  soigneusement  étudiée  jusque  dans  sa  charpente  et  dans 
ses  moindres  détails,  qu'on  crut  voir  un  édifice  du  xir  siècle,  et  qu'il 
sembla  que  M.  Percier  n'eût  jamais  fait  autre  chose,  ni  vécu  dans  un 
autre  temps.  C'est  qu'avec  le  caractère  de  talent  qui  lui  était  propre 
et  qui  pouvait  servir  à  son  siècle,  il  possédait  ce  tact  fin  et  délicat  qui 
rend  l'architecte  capable  de  concevoir,  de. bâtir  ou  de  restaurer  cha- 
que monument  dans  les  conditions  de  goût  et  de  style  qui  lui  appar- 
tiennent, ce  savoir  sûr  et  profond  qui  permet  d'assjgner  à  chaque 
forme  d'architecture  son  légitime  emploi ,  de  mettre  chaque  orne- 
ment en  son  lieu  et  chaque  style  à  sa  place  ;  qualités  précieuses  qui 
constituent  la  véritable  originalité,  si  différente  .de  cette  originalité 
du  faux  savoir,  qui  confond  tous  les  styles  et  môle  toutes  les  ma- 
nières, qui  fait  de  l'antique  sans  intelligence,  comme  du  gothique 
:sans  conviction  et  de  la  renaissance  sans  étude,  et  qui  ne  produit  que 


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264  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  œuvres  surannées  à  leur  apparition  et  vieilles  dans  leur  nou- 
veauté, où  manque  l'unité,  principe  de  la  grandeur  en  toute  chose, 
et  la  raison,  source  du  plaisir  en  architecture. 

Ces  principes,  qui  dirigeaient  M.  Percier  dans  ses  travaux,  étaient 
aussi  ceux  qu'il  propageait  dans  son  école,  et  qui  rendaient  cette 
école  la  première  de  l'Europe.  M.  Percier  y  régnait  véritablement 
par  l'autorité  de  sa  doctrine ,  jointe  à  celle  de  son  exemple ,  et  peu  de 
maîtres,  en  aucun  temps,  ont  joui  d'une  influence  plus  haute,  plus 
étendue  et  plus  durable.  A  cette  époque,  où  la  France  comprenait 
une  partie  considérable  de  l'Europe,  il  était  naturel  que  cette 
influence  de  M.  Percier  s'exerçât  dans  toute  cette  vaste  sphère  que 
remplissait  la  puissance  de  son  pays.  Mais  quand  la  France  perdit 
l'empire,  M.  Percier,  réduit  à  lui  seul,  conserva  son  école,  et  par 
elle  son  autorité;  l'Europe  resta,  pour  l'architecture  tributaire,  encore 
d'un  Français.  C'est  le  goût  de  M.  Percier,  c'est  son  esprit  qui  con- 
tinua de  dominer,  là  où  notre  force  avait  été  vaincue  par  les  élémens 
ou  par  les  hommes,  là  où  nos  armes  mêmes  n'avaient  pu  pénétrer;  à 
Londres,  à  Saint-Pétersbourg,  comme  à  Vienne,  à  Madrid ,  à  Berlin, 
tout  ce  qu'il  y  a  maintenant  d'habiles  architectes  en  Europe,  est  sorti 
de  cet  entresol  du  Louvre  où  M.  Percier  a  vécu.  Mais,  pour  apprécier 
l'empire  que  cet  artiste  exerçait  dans  son  école,  et  qui  peut  se  com- 
parer à  celui  que  David  possédait  dans  son  atelier,  et  Napoléon  dans 
son  camp,  il  faudrait  pouvoir  se  représenter  cet  homme  à  la  haute 
stature,  à  la  démarche  grave,  au  costume  sévère,  tel  que  l'ont  connu 
deux  générations  d'artistes  qu'il  a  formées.  J'essaierai  donc  de 
peindre,  au  physique  comme  au  moral ,  le  grand  architecte  dans  l'in- 
timité duquel  ont  vécu  tant  d'artistes  de  notre  âge ,  et  que  j'ai  pu 
moi-même  contempler  d'assez  près  pour  en  tracer  une  image  qui 
soit  d'accord  avec  leurs  souvenirs. 

Doué  d'une  grande  taille,  sans  avoir  jamais  été  robuste,  M.  Per- 
cier avait,  dans  sa  démarche  et  dans  son  maintien ,  quelque  chose  de 
la  tenue  mflitaire;  cette  apparence  venait  aussi  de  son  costume,  qui 
était  le  même  en  toute  saison ,  et  qui  ne  varia  jamais  durant  un  demi- 
siècle.  Son  front  arrondi  et  un  peu  saillant  était  large,  mais  d'un 
développement  raisonnable;  on  y  voyait  le  calme  de  l'esprit,  la  pro^ 
fondeur  de  la  pensée  et  l'étendue  de  la  mémoire.  Son  œil,  un  peu 
renfoncé  dans  son  orbite,  avait  un  regard  pénétrant  et  fin ,  sans  du- 
reté. Avec  un  nez  bien  fait,  des  traits  généralement  réguliers,  sa  lèvre 
inférieure,  légèrement  saillante ,  donnait  à  sa  bouche,  gracieuse,  du 
reste,  une  inflexion  de  bouderie  qui  tenait  surtout  à  l'attention  qu'il 


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PBRCIER.  265 

mettait  à  écouter;  qualité  précieuse  et  plus  rare  qu*on  ne  le  croit, 
car  les  hommes  qui  n*écoutefit  jamais  et  qui  parlent  toujours  sont 
ceux  qui  croient  tout  savoir  et  qui  ne  peuvent  rien  apprendre.  Toute 
sa  physionomie,  enfin,  empreinte,  quand  il  écoutait,  d*un  calme 
sérieux  et  grave,  où  il  entrait  néanmoins  de  la  finesse  et  de  la  bonté, 
s*animait,  quand  il  parlait,  d'une  manière  singulièrement  expres- 
sive. Sa  parole  vive  et  abondante  s'embarrassait  quelquefois  par  sa 
volubilité  même;  mais  son  expression  toujours  pittoresque,  sa  mé- 
moire toujours  présente,  sa  pensée  toujours  prompte,  donnaient 
à  son  entretien  un  charme  et  en  même  temps  une  autorité  que  l'on 
ne  peut  rendre.  Tel  était  le  maître  que  jamais  ses  élèves  n'abordaient 
sans  éprouver  une  émotion  qui  les  arrêtait  souvent  sur  le  seuil  de  sa 
porte,  sans  se  sentir  troubler  en  sa  présence,  et  sans  reprendre  à  sa 
première  parole  leur  confiance  en  eux-mêmes  par  celle  qu'ils  avaient 
en  lui.  Jamais  il  ne  donnait  une  leçon,  sans  commencer  par  y  intro- 
duire un  correctir,  et  ses  avis,  toujours  motivés,  se  terminaient  le 
plus  souvent  par  une  comparaison  qui  en  adoucissait  encore  l'expres- 
sion ,  sans  en  affaiblir  la  portée.  Modeste  de  cette  modestie  vraie  qui 
sied  si  bien  aux  hommes  supérieurs,  il  ne  parlait  de  ses  propres 
travaux  que  lorsqu'il  y  était  forcé,  et  seulement  encore  dans  l'inti- 
mité, de  même  qu'il  ne  citait  pour  exemple  que  ce  qu'il  estimait 
dans  les  travaux  d'autrui  sans  déprécier  ce  qu'il  n'y  approuvait  pas.  Ce 
qu'il  y  avait,  enfin,  de  particulier  à  sa  méthode  et  de  propre  à  son 
caractère,  c'était,  en  montrant  partout  ce  qui  se  trouvait  de  bien ,  de 
chercher  ainsi  à  le  produn-e,  en  laissant  les  fautes  dans  l'ombre;  bien 
différent  de  la  plupart  des  maîtres,  qui  s'attachent  aux  défauts  avec 
une  sorte  de  satisfaction ,  comme  s'ils  y  trouvaient  une  excuse  pour 
eux-mêmes,  encore  plus  qu'un  enseignement  pour  les  autres. 

M.  Percier  s'était  fait  de  ses  élèves  une  famille  si  nombreuse  et  si 
dévouée ,  qu'il  ne  songea  jamais  à  se  procurer  les  douceurs  d'une 
autre  famille.  Il  eut  encore,  pour  vivre  ainsi  libre  de  tout  engage- 
ment, un  autre  motif,  ou  si  l'on  veut,  une  autre  excuse;  c'était  la 
pensée  qu'il  ne  cessa  jamais  de  nourrir  d'un  voyage  en  Italie.  Le 
désir  de  revoir  le  théâtre  de  ses  anciennes  études  fut  le  rêve  de  toute 
sa  vie,  le  projet  qu'il  se  croyait  toujours  à  la  veille  de  réaliser,  l'espoir 
qu'il  poursuivait  à  travers  toutes  ses  affaires  comme  au  milieu  de 
tous  ses  plaisirs.  Mais  la  seule  manière  dont  il  lui  fut  donné  de  satis- 
faire ou  de  tfomper  cette  espérance,  ce  fut  par  son  assiduité  au 
Théâtre-Italien,  où  il  se  croyait  encore  en  Italie,  et  dont  il  ne  man- 
qua jamais  une  représentation ,  tant  que  le  goût  public  y  maintint 


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266 ,  REVUE  DES  DEGX  MONDES. 

Gimarosa,  Fioxavanti^  Zingorelli  et  Paer,  qui  lui  reudaieut  sur  le 
déclin  de  l'âge  les  premières  impressions  de  sa  jeunesse,  avec  les  der-< 
niers  échoS  de  l'Italie.  A  mesure  que  les  années  s'accumulaient  sur 
sa  tète  et  avec  elles  les  travaux  et  les  devoirs,  il  se  rattachait,  par  tous 
les  moyens  qui  étaient  en  son  pouvoir,  à  cette  Italie  qu'il  ne  devait 
pas  revoir  et  dontil.ne.pouvait  se  résoudre  à  abandonner  Timage.  II 
avait  entrepris  une  restaurcUùm  complète  des  basiliques  de  licence  y 
de  Padoue  et  de  Brescia,  travail  immense  qui  remplit  ses  dernières 
années  et  qu'il  achevait  quand  la  mort  le  surprit  :  heureux  du  moins 
de  n'avoir  pas  laissé  incomplète  cette  œuvre  de  réparation.  En  même 
temps  qu'il  se  faisait  ainsi  le  continuateur  des  maitres  de  la  renais- 
sance, il  cherchait  à  se  rendre  leur  contemporain,  en  ne  se  délassant 
qu'avec  leurs  souvenirs,  comme  en  ne  travaillant  que  sur  leurs  idées, 
et  en  ne  bâtissant  pour  ainsi,  dire  que  sur  leur  terrain.  Toujours 
occupé  de  ce  beau  siècle  des  arts  dont  il  respirait  l'esprit,  dont  il 
parlait  la  langue,  il  avait  fini  par  ne  plus  lire  que  les  Vies  des  articles 
de  Vasari»  avec  il  Corteggiano  de  Balthazar  Castiglione;  et  cette  coup 
brillante  et  polie  des  ducs  d'Urbio  et  de  Ferrare,  où  la  culture  des 
esprits  et  l'élégance  des  mo&urs  s'embellissaient  de  tout  le  luxe  des 
arts;  cette  maison  savante  et  ingénieuse  des  Médiois^  où  Michel-Ang^ 
avait  été  élevé  sous  les  yeux  de  Politieq,  M.  Percier  s'en  était  rendu 
le  séjour  si  familier  et  le  commerce  si  intime,  qu'il  était  là  comme 
dans  sa  patrie  et  dans*  son  siècle,  et  qu'il  nous  apparaissait  à  nous, 
hommes  de  notre  pays  et  de  notre  temps,  comme  un  de  ces  vieux 
mattr^s dont  Yasari  a  écrit  l'histoire.  Il  y  avait  en  lui,  dans  sa  per- 
sonne, dans  son  langage  v  comme  dans  la  tournure  de  ses  id^es, 
comme  dans  la  direction  de  ses  études,  quelque  chose  qui  sentait  la 
renaissance,  et  l'on  peut  dire  que  c'est  un  débris  du  xvi«  siècle,  autant 
qu'un  ornement  du  nôtre,  que  nous  avons  perdu  en  M.  Percier; 

C'est  au  sein  de  ces  travaux,  par  lesquels  il  semblait  véritablement 
étendre  sa  vie  en  recommenç^ant  sa  jeunesse;  c'est  au  milieu  de  ces 
douces  et  studieuses  réminiscences  qui  n'avaient  pas  seulement  pour 
lili  le  charme  d'une  illusiou,  mais  l'intérêt  d'une  réalité,  que  la  mort 
vint  frapper  M.  Percier,  sans  l'abattre  et  sans  le  surprendre.  Avec 
une  constitution  qui  n'avait  jamais  été  forte,  et  avec  une  santé  q^i 
était  chancelante  depuis  plusieurs  années,  il  avait  pu  voir  de  loin 
s'approcher  la  mort,  et  ilj'attendait  avec  cette  patience  stoïque  du 
sage,  avec  cette  application  laborieuse  de  l'artiste  qui  ne  l'avaient 
jamais  quitté.  Les  inGrmités  de  l'âge  et  les  douleurs  mêmes  de  ia-n^t-r^ 
ladie,  a  mesure  qu'elles  devenaient  plus  graves  et  pins  fréquentes, 


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PERCIER.  SiSf 

rt'àvaieùt  pu  lui  arracher  l'instrument  de  ses  travèut  eft  de  sa  glèire; 
il  dessinait  encore  <fune  main  défaillante,  et  ses  demiefs  dessins ^ 
toujours  aussi  remarquables  par  la  finesse  et  par  là  précision  du 
trait,  montraient  plus  que  lliabileté  de  sa  main  ;  ils  témoignaient  de 
la  fermeté  de  son  ame.  On  peut  dire  de  M.  ^eeciet  qu^il  mourut  la 
plume  à  la  main,  comme  il  avait  vécu,  et  jamais,  dans  une  carrière 
plus  pleine ,  il  n'y  eut  plus  d'accord  entre  le  commencement  et  ia  fin. 
En  terminant  cette  étude  sur  M.  Percier,  s'il  m'était  permis  d^ex- 
primer  ma  pensée  tout  entière,  je  dirais  qu'entre  tous  nos  contem- 
porains c'est  celui  qui  nous  offre  le  modèle  le  plus  accompli  de  la 
vie  et  du  caractère  de  Tartiste.  A  quelque  époque  de  sa  carrièfe, 
dans  quelque  circonstance  de  sa  vie  qu'on  l'envisage,  c'est  toujours 
de  son  art  qu'on  le  trouve  occupé,  et  toujours  d^une  manière  qui 
tend  à  le  perfectionner  en  s'honorant  lui-même,  tl  avait  cependant 
traversi^  des  téimps  bien  diTférens,  où  ne  lui  avaient  jamais  manqué 
ni  les  séductions  du  monde,  ni  les  faveurs  du  pouvoir,  tl  avait  vu  la 
convention ,  où  Tamitié  de  David  pouvait  servir  à  sa  fortune.  Plus 
tard,  il  assista  à  toutes  les  pompes  de  l'empire,  où  Testime  d'un  g;rand 
homme  eût  pu  tenter  son  ambition,  en  ej^altant  sa  vanité,  ^us  la 
restauration,  qui  lui  accorda  aussi  sa  confiance,  il  eût  pu  devenir  cour- 
tisan, sans  ce«wf  d*Mfe  architecte.  De  nos  jours  enfin,  où  tout  le 
monde  se  croit  propre  à  la  politique,  attendu  qu'elle  mène  à  tout,  il 
n'eût  tenu  qu'à  lui  de  faire  de  la  politique  en  faisant  de  l'architec- 
ture. Mais ,  sous  tous  ces  Régimes ,  M.  Percier  ne  fut  et  ne  voulut  être 
qu'un  artiste.  Jamais  homme  peut-être,  avec  des  mœurs  plus  simples, 
des  manières  plus  douces,  une  bienveillance  plus  universelle  et  plus 
sincère,  ne  montra  tant  de  dignité  dans  sa  conduite,  tant  de  fermeté 
dans  toute  In  suite  de  sa  vie;  jamais  homme  ne  fut  à  la  fois  plus  mo- 
deste et  plus  indépendant ,  non  pas  de  cette  indépendance  hautaine 
et  bruyante  qui  s'affiche  et  qui  se  prêne,  qui  cherche  la  popularité 
pour  atteindre  le  pouvoir,  et  qui  cache  souvent  autant  de  servitude 
qu'elle  étale  d'opposition ,  mais  de  cette  indépendance  paisible  et 
solitaire  qui  se  montre  égale  dans  toutes  les  positions ,  qui  se  suffit  à 
elle  seule  et  qui  se  contente  de  jouir  d'elle-même,  de  cette  indépen- 
dance, enfin,  que  la  richesse  ne  donne  que  rarement,  qu'elle  ête 
souvent,  et  qui  en  tient  toujours  lieu.  M.  Percier,  dans  son  obscur 
entresol  du  Louvre ,  où  il  se  trouvait  si  près  de  la  cour,  et  dont  il  ne 
sortit  jamais  pour  aller  à  la  cour,  nous  représente  le  véritable  sage 
autant  que  l'artiste  éminent,  l'homme  sans  ostentation  comme  sans 
faiblesse ,  qui  vit  pour  lui  et  non  pour  les  autres ,  en  ne  travaillant 


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265  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

que  pour  son  pays,  qui  n'a  d'idole  que  son  art  et  non  pas  sa  fortune» 
d'arbitre  que  sa  raison,  et  de  maître  que  sa  volonté.  Ajoutons  un 
dernier  trait  qui  peindra  ce  grand  architecte  mieux  que  toutes 
nos  paroles.  M.  Percier  avait  acquis  par  tant  de  travaux  une  for- 
tune honorable  qu'il  eût  pu  rendre  énorme,  si,  avec  sa  renommée 
qui  était  immense,  il  eût  employé  ses  loisirs,  au  lieu  de  restaurer  sur 
le  papier  l'hôpital  de  Milan  ou  la  basilique  de  Yicence ,  à  bâtir  sur  le 
pavé  de  Paris  des  ministères  et  des  bazars.  Mais ,  en  devenant  riche , 
il  ne  fut  pas  plus  esclave  de  la  fortune  qu'en  d'autres  temps  il  ne 
l'avait  été  de  sa  pauvreté.  Il  ne  changea  jamais  rien  à  ses  habitudes; 
il  garda  ses  goûts  simples  et  ses  mœurs  austères;  il  vieillit  avec  les 
mêmes  principes  et  avec  les  mêmes  amis;  il  vécut  enfin,  comme 
s'il  n'avait  pas  cessé  d'être  pauvre ,  en  travaillant  comme  s'il  en  eût 
toujours  eu  besoin  pour  vivre,  et  il  laissa  cent  mille  francs  à  cette 
école  gratuite  de  dessin,  où  les  enfans  du  peuple  reçoivent  cette 
première  éducation  de  l'artiste  dont  il  avait  senti  la  nécessité  ;  ajou- 
tant ainsi  à  un  grand  bienfait  une  grande  leçon ,  et  léguant  à  cette 
école  plus  encore  qu'une  partie  si  considérable  du  fruit  de  ses  travaux, 
l'exemple  de  sa  vie  entière,  d'une  vie  toute  de  travail  et  d'étude, 
toute  d'indépendance  et  d'honneur. 

Raoul-Rochette. 


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DE  LA  RUPTURE 

DIPLOMATIQUE 

COMMB  COIfSÉQUENGB 

DU  TRAITÉ  DU  15  JUILLET/ 


Les  conséquences  du  traité  du  15  juillet  se  déroulent  avec  une 
promptitude  menaçante.  Quels  que  soient  les  motifs  qui  aient  dicté 
jusqu'ici  la  réserve  et  le  silence  de  la  France,  son  gouvernement  ne 
peut  plus  ajourner  une  décision ,  ni  garder  plus  long-temps  le  silence 
sur  ses  déterminations. 

La  France  doit  cette  explication  au  monde  comme  à  elle-même, 
à  sa  propre  dignité  comme  à  la  justice  de  sa  cause,  à  ses  intérêts 
blessés  par  le  traité  conune  à  ceux  des  nations  que  ses  armemens  peu- 
vent alarmer,  et  auxquelles  elle  ne  doit  laisser  aucun  doute  sur  la 
pureté  de  ses  motifs  et  de  ses  intentions. 

La  France  veut  savoir  où  la  conduisent  ces  immenses  armemens. 
A  l'étranger,  les  uns  s'alarment  du  réveil  de  ses  vieilles  tendances 
agressives;  d'autres  disent,  au  contraire  :  «  Ces  armemens  de  la 
France  n'ont  lieu  que  pour  en  imposer,  pour  cacher  sa  faiblesse  ou 
pour  compléter  des  mesures  de  défense  intérieure.  La  France  n'a 

(1)  Nous  devons  communication  de  ce  mémoire  à  un  personnage  étranger  émi- 
nent  dont  Topinion  mérite  de  fixer  rattention  du  gouvernement  français. 


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270  BEVUE  BES  DEUX  MOICIIBS* 

évidemment  rien  de  réel ,  rien  de  juste  à  opposer  au  traité,  puisqu'elle 
s'est  bornée  à  dire  aux  puissances  que  le  système  qu'elles  avaient 
adopté  n'était  pas  le  sien  et  ne  réussirait  pas.  N'ayant  pas  protesté 
contre  le  traité,  elle  ne  peut,  quand  il  est  en  pleine  exécution,  en 
repousser  les  conséquences.  Aussi  le  gouvernement  ne  songe-t-il 
qu'aux  moyens  de  pré^paoqr  I*(^iqipfi  eo  Frameè  les  accepter.  » 

Telle  est  à  l'étranger  l'opinion  universelle.  Il  est  juste  d'en  tenir 
compte,  puisqu'en  définitive  ce  qui  décidera  de  la  guerre  ou  de  la 
paix,  ce  ne  seront  pas  les  intentions  de  la  France,  mais  bien  Teffet 
que  sa  co|qipu|te  proijhiifa  ^r  ]e^  gpvyqprnfpiciis  «t  sur  (^%  nations 
étrangères. 

Mais  si  la  France  pense  que  la  conduite  des  cabinets  est  injuste, 
attentatoire  aux  droits  des  nations ,  à  la  souveraineté  et  à  l'indépen- 
dance du  sultan,  a  l'intérêt  ^  au  M)il  qu'elle  a  de  Taire  respecter 
cette  indépendance;  si  la  voie  adoptée  par  les  puissances,  loin  de 
mener  au  but  qu'elles  se  proposent ,  tend ,  au  contraire ,  à  réaliser  les 
catastrophes  que  le  but  iivoué  du  traité  est  de  prévenir  ;  si  ce  traité 
qui,  dans  l'Orient,  prépare  convulsions  intérieures,  ruine  et  partage, 
produit  du  même  coup  dans  l'Occident  hostilité  entre  les  puissances 
dont  l'alliance  étroite  pouvait  seule  .cputenir  la  Russie,  alors  la  France 
doit  proclamer  ces  convictions;  alors,  sans  préjuger  quand  elle  vou- 
dra employer  la  force  pour  arrêter  le  mal,  elle  doit,  avant  tout,  le 
dénoncer  et  protester,  sous  peine  de  s'en  rendre  complice  par  son 
sttence. 

Les  armemciBS,  seule  «esuneqo'^iii  aiiadoptée,  a'oHl  vjeniiMiiqtté 
sur  les  iatontiûM  réèUes<le  la  FisaBoe.  vQr,  tt  qu'il  «ponUil  avattt 
tout,  ce  qui[p€(iivi|it  «oui  «u^nandre  l'eKécuMIoQ  des  meaures  iconiuet- 
nues  entre  les  puissances,  c'était  d'éclairer  la  xfuestioo ,  de  ««itrer 
des  dâbemisations  ainêléfig,  «u  ayMit  hief  soin  de  les  waùévtr  &ur 
le  ir^ect^es  «droite  delouft. 

L'Angletenne,  par-iéesMis toiiAe  autre  natMui,  a  besoin  d'èlre  édair 
rée.  Ae  «teux  choses  l^uae:  ou  la  Firanœ,  ainsi  que  l'a  aasuné  lord 
Palmerston,  laissera  exécuter  le  toaifeé,  et  en  aubira  Aescoaséqueacea, 
et  daufi  oe  cas  ses  aianeBiens  sont  une  ^vaiae  .menaoe  qui  i^etonbera 
sur  eUe-aiê»e;  ouliien  ai  aeflariMemQBSiaoatle  résidtat  é'tunetééei- 
sion  qui  prévoit  la  possibilité  d'juneguecre,  tltiFcanoe  eai  aloïs  tenue, 
en  probité  conune  en  Yue  4e  son  propre  inÉérôt ,  d'exposer  au  gnad 
jour  et  sans  pefdre  uq  ioaUnl ses itttentiom.  Aitmer  et  se  taire,  c'ieat 
pousser  la  nation  anglaise  dans  le  sens  russe;  c'est  la  rendre  hostile, 
ce  qu'elle  n'est  pas  aujourd'hui  ;  c'est  plonger  en  aveugle  les  deux 


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pontrc^tK'  EttÉirtÉtM.  271 

nMTonlsmiirfÀ  PiiMWè  tjù'ùn  cfrïnerfri'cbfflmiùi  a  creusé  pour  elles  ;  c'est 
donner  è  IrBassiè  rapptii  de  la  nirtfon  anglaise. 

Kbmpfé  firtoii!*priii'alHirrtce  anglô^francaise  a  été  lé  but  constant 
dcr  iff i^lKlqite  nisse;  Pour  opéfert)ettë  rupture ,  là  Riissfe  a  déployé 
toutS's^A  HiBbffefé,  tbutés^es  Tdses;  et  mis  en  jeu  lés  mille  passions 
qirf»agftttiteri»ser«  divers  les  deux  pays:  Enfin,  elle  a  réussi;  son  jeu 
nMinfënatft^,  c'est  de  faire  durer  cette  rupture,  d'aveugler  lès  deux 
natlbiis^eldft  les  passionner  l*tine  contre  Tàutrè.  te  remède  est  donc 
daii!('oeqiiipetft'dêrtiaS((Qeir  cette  politique.  Le  gouvernement ïran- 
çàte  doit,  avant' tout,  se  pénétrer  de  cettfe  nécessité;  tout  ce  qu'il  fait 
en  dehors'  de  «ef  Btit'a  nécessairement  pour  effet  de  réaliser  Tobj^t* 
sdinretdti  traite'. 

Ëchrirer  1*  nafCiôn  anglaise,  ce  n'est  point  négocier  avec  son  gou- 
ve^tiem^t.  La  France  se  met  sut  une  base  fausse  dès  Tin^nt  oùv 
au  lieu  de  proclamer  que  le  traité  blesse  la  justice  et  lé  droit  des 
nations,  et^ porté  atteinte  à  ses  intérêts,  efllè  négocie  sur  un  détail^ 
d'exécwtion  dti  traité.  Cela  dit,  cela  com^m  surtout,  elle  ne  peijrt 
que'refaser  toute  négociation  sur  cette  base.  Mais  Ton  s'écrie  :  <<  Pre- 
nez gÀftfê,  vous  aller  Hèsserrorgueîl  natlonaldè  FÀn^leterre,  vous 
rallfere%  tous  lésr  partis  autbur  du  ministre  dont  là  politique  est  encore 
bièhiée  aufjourd'liuii  » —  Mais  il  est  évident  que  lé  cours  suivi  jus- 
qo'id  a^précisément  produit  ce  résultât!  II  est  donc  urgent  d'adopter 
une  méthode  nouvelle;  La  France  n'a  qu'un  moyen  d'éclairer  la 
nation  anglaise  et  d'éviter  arec  elfe  la  guerre,  qui  autrement  est 
inévitafble.  Gè  moyen,  c'est  dé  la  séjparer  hautement  du  ministre  qui 
fait  d'felleun  instrument  de  la  Russie,  d*èn  appeler  à  la  nation  et>àsa 
souveraine  contre  le  ministre,  d'exposer  avec  clarté  le  sens  et  la 
portéedti  traité  (dont'  Tanalogiè  est  si  frappante  avec  les  traités  qui 
ont  précédé  le  partage  de  la  Pologne),  de  prouver  qu'elle  veut  sin- 
cèretoetit  là  paix ,  et  (fûe  le  traité  seul*  produit  la  guerre  par  le  but 
qtfîî'vfeut  atteindre  et'parleâ  moyens  d'exécution  qu'il  sanctionne. 
Mhis,  en 'exposantia*  position  qui' lulest  faite  par  le  traité,  la  France 
doit  distinguer  entre  celles  des  puissances  qui  sont,  malgré  une 
séparation  passagère,  ses  alliés' naturels,  et  celle  qui  est  ua  irré- 
ccHMiliiRble  ennemi,  entre  la  main  qui  dirige  et  l'instrument  dont 
eltese^sert.  Ne  point  faire  cette  différence,  c'est  demeurer  dans  les 
ténèbres,  c'est  en  quelquesorte  créer  soi-même  le  danger  en  se  pri- 
vant'dte  moyens  de^  salht.  D'un  bout  de  l'Europe  à  l'autre,  les 
hommes  de  ttmt' étage  sehterrt'que  la  paix  n'est  possible  qu'autant 
qa'elleestpratégée  par Hnnmrfense  puissance  réunie  delà  France  et 


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272  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  rAngleterre.  Eh  bien  !  il  faut  oser  montrer  ce  danger  et  nomm^ 
la  puissance  qui  menace  l'empire  ottoman,  Constantinople,  les  Dar- 
danelles, l'indépendance  de  l'Allemagne,  l'indépendance  de  l'Europe. 
Il  faut  oser  rompre  avec  elle  et  jeter  au  loin  toute  arrière-pensée. 
La  France  doit  se  montrer  résolue  à  résister,  et  tout  au  moins  à 
protester  seule,  si  elle  est  sans  allié,  contre  tous  ces  projets  d'enva- 
hissement et  toutes  ces  trames  secrètes.  Il  faut  que  dormais  aucun 
doute  ne  puisse  plus  exister  sur  les  penchans  de  la  France,  sur  les 
chances  que  la  Russie  aurait  de  l'associer  à  ses  projets,  conune  elle 
essaie  aujourd'hui  d'y  associer  pour  un  temps  l'Angleterre.  Il  faut 
qu'aucune  puissance  dont  la  Russie  menace  les  intérêts  ne  poisse 
plus  dire  :  «  Hâtons-nous  de  nous  allier  à  la  Russie ,  de  peur  que  la 
France  ne  nous  prévienne,  et  que  son  poids,  uni  à  celui  de  la  Russie, 
ne  vienne  peser  sur  nous  ou  ne  lui  donne  la  part  de  butin  qui  nous 
est  destinée.  » 

La  France,  Dieu  merci,  par  Tisolement  où  elle  est  aujourd'hui 
placée,  donne  à  tous  ces  soupçons  le  plus  noble  démenti.  Mais  puis- 
qu'elle a  refusé  de  s'associer  à  la  politique  spoliatrice  de  la  Russie, 
c'est  désormais  toute  une  carrière  qui  s'ouvre  devant  elle;  c'est  une  lutte 
directe  corps  à  corps  entre  elle  et  la  Russie.  C'est  la  probité  politique 
dont  elle  a  fait  preuve  dans  cette  question  d'Orient  qui  l'a  fait  dai- 
gner par  la  Russie  comme  sa  première  victime.  Sans  doute,  la  Russie 
hait  dans  la  France  le  principe  de  son  gouvernement;  mais  cette 
haine  ne  gène  en  rien  ses  alliances.  Si  la  France  se  fût  montrée  dis- 
posée à  prêter  l'oreille  aux  insinuations  de  cette  puissance,  si  elle 
eût  provoqué  des  arrangemens  secrets,  des  traités  de  partage,  de 
spoliation;  si  elle  eût  refusé  asile  aux  débris  et  aux  droits  violés  de  la 
Pologne...,  alors  c'eût  été  l'Angleterre  qui  la  première  eût  été  dé- 
crétée pour  cet  isolement ,  dont  quelques  hommes  en  France  ont  la 
simplicité  ou  la  lâcheté  de  se  plaindre,  parce  qu'ils  oublient  que  cet 
isolement  de  la  France  est  le  prix  et  le  témoignage  d'une  loyauté 
dans  sa  politique,  dont  malheureusement  et  plus  d'une  fois  elle  avait 
été  soupçonnée  de  manquer. 

Cet  isolement,  c'est  désormais  la  gloire  et  la  force  de  la  France, 
de  même  que  participer  au  traité  de  Londres,  c'est  n'être  plus  que 
l'esclave  de  la  Russie.  Croit-on  que  la  nation  anglaise  soit  bien  jalouse 
de  ce  titre?  Si  la  France  se  déclare  nettement  l'adversaire  des  projets 
de  la  Russie,  le  défenseur  de  la  justice  et  du  droit,  conune  la  Russie 
s'appuie  sur  la  force  brutale  et  la  perfidie ,  pense-t-on  que  la  nation 
anglaise  suive  long-temps  la  voie  où  l'entraîne  un  ministre  imprudent 


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POLITIQUE  EXTÉRIEURE.  273 

OU  coupable?  Pense-t-on  qu'elle  oublie  long-temps  les  causes  sans 
nombre  de  rivalité  qui  font  de  la  Grande-Bretagne  une  ennemie  mille 
fois  plus  irréconciliable  de  la  Russie  que  ne  l'est  là  France? 

Sachez  fixer  irrévocablement  votre  position  à  l'égard  de  la  Russie, 
et  voyez  si  par  ce  seul  fait  vous  ne  ramenez  pas  l'Angleterre  dans 
votre  alliance.  Un  seul  mot  prononcé  dans  ce  sens  fera  plus  que 
les  plus  grands  armemens.  Ce  mot  vous  donnera  les  sympathies  et  les 
vœux  de  la  nation  anglaise  tout  entière  et  de  toutes  les  nations  qui 
craignent  ou  luttent  pour  leur  indépendance;  il  vous  assurera  l'appui 
du  peuple  français  et  jusqu'à  cet  enthousiasme  que  vous  avez  cherché 
à  lui  inspirer,  et  qui  vous  est  si  nécessaire  en  présence  d'évènemens 
si  graves.  Seul,  il  peut  faire  impression  sur  les  cabinets  allemands, 
et,  s'il  est  possible,  les  détacher  des  liens  de  la  Russie.  Ces  cabinets 
redoutent  moins  les  forces  matérielles  de  la  Russie  qu'ils  ne  sont 
fascinés  par  son  habileté,  son  audace,  sa  perversité.  Si  donc  il  y  a 
pour  la  France  une  chance  de  les  arracher  à  cette  fascination ,  c'est 
quand  elle  se  montrera  elle-même  libre  de  toute  crainte  comme  de 
toute  convoitise,  et  fera  cesser  ainsi  les  soupçons  de  l'Allemagne ,  qui 
voit  la  France  toujours  prête  à  s'entendre  avec  la  Russie  pour  la  par- 
tager, ou  à  lancer  contre  elle  la  propagande. 

La  Russie  ne  peut  nuire  directement  à  la  France,  ni  lui  causer  de 
dommage  matériel  important.  Pour  atteindre  la  France ,  il  faut  à  la 
Russie,  comme  instrumens,  les  puissances  allemandes.  Que  la  France 
prenne  une  attitude  de  fermeté  et  de  justice,  et  la  Russie  sera  im- 
puissante à  les  pousser  contre  elle.  Un  désir  prononcé  de  neutralité 
en  Allemagne  achèvera  de  produire,  si  elle  ne  l'avait  précédée,  la 
réaction  favorable  qu'il  s'agit  de  faire  naître  en  Angleterre. 

Une  déclaration,  adressée  au  ministère  anglais  et  insérée  immé- 
diatement au  Moniteur j  tendrait,  d'une  part,  à  dévoiler  la  politique 
coupable  et  tortueuse  de  la  Russie ,  de  l'autre  à  faire  voir  à  la  nation 
anglaise  l'abtme  où  on  la  conduit.  En  s'abstenant  de  tout  ce  qui  pour- 
rait offenser  la  juste  susceptibilité  britannique ,  l'on  maintiendrait 
néanmoins  la  France,  devenue  plus  grande  par  son  isolement,  dans 
la  position  unique  et  réellement  sublime  qui  lui  est  offerte  pendant 
la  grande  crise  à  laquelle  nous  touchons. 

.  Pour  expliquer  le  silence  qu'elle  a  gardé  jusqu'à  présent ,  la  France 
pourrait  dire  (elle  ne  doit  pas  craindre  de  le  proclamer,  quoique  son 
espérance  ait  été  déçue)  qu'elle  s'était  flattée  que,  parmi  les  puissances 
signataires  du  traité,  quelqu'une,  sur  les  représentations  de  la  France, 
refuserait  sa  ratification.  Cette  espérance,  dont  la  réalisation  aurait 

TOMB  XXIV.  18 


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2iar^  REVUE?  DM?  msinc^:  mamam 

immédiatemeirtfconimiiiiiiioé.  B»  tardttfift  à  prendvecoimiifssBficè'dè 
soir  oontènu  ;  elfoflmsaH  les^pdissMtoes^hn  libres  dHntttNHiire  diMs 
lep  tràité'des'iDDdiflbaMoiiB^  onimème  dfieff^pjDtoÉpier  l^bmd^RtoM* 

Bn  c^atoramt  d^itertde^s^fi  droit^ponr  exiger lA^onimoiricatiendtt 
traité,  la  iFiteic»  ne  poaf«it  préfoirr  qu'une  clause  en  presortyft  Feié-^ 
cutiontsao^  mèmepalteiMte  les  TSiificatlons  respeetive^desoours  oon^^ 
trtwtaitèsu 

De  la  paît  dea^pimsences^vcetle  seule  danse  t^nne  semèt»  suffi-^ 
saittponr  donner  à> tonte  U  transaction 4e  oaractère' de*  violatron  du 
droA'deagèns;  et sim  exécntiondevenut unactede  piraterie. 

A^  là  nouvelle  dm  preiiiières'  hostilités^  dn  cepitainna  Napien,  to 
France  voidttt  enœre  n*attribuer'((u'à  Timprudènce  dHin^subalfernep 
ce  procédé  violatétir  en  Inî-iBènie  de  toutes  lès  règles  du  dfoitnntëiv 
nationali  Aussi  continua-t-eHe  ses*  déttiarchcs  pour  amener  là  paoî^ 
fication  par  des  concessims  du  paeba  conformesé  ce  tpi'eHe'  connais^ 
sait  des  intentions  des ^îssances;  Bns'aptptiquantà  obtenirMDesxoiH*' 
cessions,  le  ^ouTemementt  français  ne  s'est  pas  flatté  de^résondte» 
ainsi  la  difficulté.  Il  n*a  pas  espéré  qne  la  HUssie  permtt  qolunarran^ 
geilient  direct  entre  lepaeha  et  le  snttàn-  vint»  mettre  à-  i^nt'ce  traiié 
du  15  juillet,  œuvre  de  tantd%abilet6,  depeineset  de  temps.  Maîs^ 
avant  de  proclamer  les- véritables  et  secrètes  intentions  des  auteurs' 
du  traité  de  Londres;  le  gouvernement  françaisa  vonlu^rendre  plu» 
manifeste  oe<iui  paraissaitavoiréebappéanK  regards  de  ceux  mèniesr* 
qui  en  avaient  aveuglément  accepté  les  conséquences. 

Les  concessions  obtenues*  de  Méfaéroet-Aii  par  la  France  dépas- 
sèrent tout  ce  que  4es  puissances  pouvaient  raisorniablement  attendre; 
jamais  on  n'avait  vu  une  métamorphose  pius  complète ,  ni-pltiaspon*" 
tanée  dans  la  conduite  d'un  puissant  vassal  à  l'égard  de  son  seuveranii 
11  était  évident  q«e  le  paeha  lui-même  anraitoempris  que  l'on  avait  cd^ 
culè  sur  sa  résistance  pour  compromettre  et  ruiner  l'empite  anquri  se 
rattachent  et  sa  foi  relieuse  et  sa  propre  existence  politique.  Si  les 
puissances  avaient'  permis  aU'  sulten*  d'arranger  cette  querelle'  inté* 
rieure  avec  son  padia,  selon  la  coutume  suivie  de  tout  tempa  dans^ 
l'empire  ottoman^  tout  sa*ait  terminé ' aujourd'hui.  Aucune  antt^ 
solution  ne  saurait  réaliser  le. but  prétendu  du  traité  de  Londres,  à 
savoir  le  rétablissement  de  l'enqnre  ottoman  et  la^miae  èl'entièredis^ 
position  du  sultan,  coiUreses^ ennemis  eoctérie^tn^  de  toutes  les^ forces- 
du  pacha  d'Egypte. 


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Mumitai  BitiésiBraK.  V6 

idiiEeii4e«ela«4iiiefait*M?Nîle8«MotMiMM  iki{i«dia^  iil^m 
langi^  pkifi  4e  90mmmm,  m  «ont  éeoaléa;  ilieit  éesiteé  M  «Xfeom- 
iiHliHé.OiDluiiïéfoiMl|wrlt|icne4ent!f»itie^  par  Vlaocfidie  de 
se6  porto.  Ccftte  excMUMmèatian  e'esl  «ieii  moins  ^n'wi  selmme 
dans  l*eaq[Nfe  :  Im  nMMdmaM  vtieal,  4^am  fart,  te  siUati  prelégé 
par  des  aatto^»  chréUenota  et  dépooillé  par  «Ikn  éaa  principam  attri- 
buts àe  M  piiîgaaBee,  de  Tastee,  le  pacte  4l*£gypte,  comm  par  ara 
attacbepmiit  à  Je  loi,  «e  proiteniaiitdevaBitie  padialiah,  maia  repoussé 
par  les  chrétiens  <|iAi  l'entottreal ,  et  grandi  dès^^ors  par  ime  «Koom- 
mttsîcatîoiii  4)ii*6Qx  seuls  o«4  dktée.  Le  dM)U  eatre  (e  chef  de  leor 
foi  p(Missé€tdéci)adé  par  les ennenris démette  foi  ffi^^  et  le  vassal 
révolté  contre  ce  ^ui  est  Tœavre  de  rintoenoe  ^trangève,  aem  an 
moins  douteux  ;  or  c*est  précisément  ce  qui  doit  bouleverser  reropire 
et  ce  quHl  fout  à  la  pidsaaace  qui  vise  à  s'ea  «mparer. 

Taudis  qjui'à  Constonliaofle  Tamiiassadeiir  d'Aii((ieterre  forée  le 
divan  à  proiioocer  celte  exeomiiairieatieQ,  à  Londres  on  parie  de  la 
faire  révoquer.  Ou  veut  befoer  la  FrsaM*e  4e  eet  e&fm.  Um ,  outre 
qu'exiger  aujauid'hui  du  sultan  cette  rétraetalioa  serait  porter  une 
nonv,eUe  atteinte  i  sa  souveraineAé  el  à  sa  considératiea ,  feOM  de 
cette  concession  préteqdiie  ne  se  réaliaerait  que  lorsque  les  puissances 
auraient  poussé  TexéciAioii  du  tr<ailé  ««ssi  leia  «qu'elles  l'auraient  jugé 
cpovenable. 

Ih  France,  secevant,  apràs  deux  imms,  communication  oActeile 
du  traité,  cherche  en  vain  ce  fui,  de  ta  part  de  l'Angleterre,  pour- 
rait expliiyier  ub  cJuiugeneiit  de  politique  aussi  subit,  aussi  complet, 
aussi  étrange.  ËUe  oe  le  trouve  pas  dons  le  but  avoué  du  traité, 
doot  aucune  dause  ne  satisSaH  *i  même  ne  rappelle  les  ioténMs  que 
jusqu'ici  l'^on  a  vtt  poursuii^e  pir  la  politique  anglaise. 

Il  est  évident  au  coirtraiie  q^e  ce  traité,  tout  tm  proclamant  vou- 
loir Vintéi^riiéy  IHnd^jeudamse  ^  Im  pme^aÀiwi  de  rerapire  ottoman, 
parlage  rempire,  puisqu'il  confène  à  M/hémet,  avec  ie  coiicours  des 
puissances  étrangères,  des  droits  de  possession  héréditaire  inalié- 
nables dans  la  persoune  du  sultan. 

Vindépendance  de  la  Turquie  est  détruite  du  moment  oé  ces  droits 
sont  garantis  par  des  puîsainoes  étrangères.  L'expérience  de  la  Po- 
logne et  des  traités  de  gara/ntie  qui  en  précédèrent  les  partages  ne 
permet  aucun  doute  sur  la  portée  de  ces  garanties. 

Et  quant  à  la  pacification,  le  schisme  dans  l'empire,  le  bombarde- 
ment des  villes  de  la  Syrie,  l'occupation  éventuelle  du  territoire 
ottoman,  de  sa  capitale  et  des  deux  détroits,  stipulée  pour  le  cas 

18. 


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276  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prévu  de  guerre,  enfin  les  armemens  de  la  France,  prouvent  assez 
qœle  but  aussi  bien  que  la  conséquence  du  traité,  c'est  la  guerre. 
La  guerre  européenne ,  la  guerre  contre  la  France  isolée,  et  tout  au 
moins  le  renouvellement  des  vieilles  animosité»  de  la  France  et  de 
l'Angleterre,  voilà  ce  que  veut  la  Russie ,  auteur  de  ce  traité.  Aussi 
les  procédés  les  plus  acerbes  et  les  plus  offensans  pour  le  pacha  et 
pour  la  France  sont-ils  employés.  Si  l'armée  d'Ibrahim  est  retenue 
en  Syrie  et  mise  hors  d'état  de  marcher  sur  Constantinople,  les  ré- 
voltes intérieures,  causées  par  le  schisme  religieux,  l'impuissance 
même  des  flottes  alliées ,  fourniront  les  prétextes  nécessaires  à  l'ac- 
complissement des  vues  de  celle  des  puissances  dont  l'antique  et  tra- 
ditionnelle tendance  est  d'occuper,  c'est-à-dire  d'acquérir  Constanti- 
nople (1). 

L'art,  k  du  traité  ôte  au  sultan  le  libre  commandement  des  détroits, 
et  cela  en  affirmant,  contrairement  à  la  vérité,  «  qu'en  vertu  de 
Vancienne  règle  de  rempire,  l'entrée  des  Dardanelles  et  du  Bosphore 
a  été  de  tout  temps  défendue  aux  bfttimens  de  guerre  des  puissances 
étrangères.  »  £n  réalité,  cette  défense,  aussi  bien  que  la  permission 
de  franchir  les  détroits,  avait  toujours  dépendu,  sans  aucune  res- 
triction, du  libre  arbitre  du  sultan.  Enlever  ce  droit  au  sultan,  c'est 
porter  directement  atteinte  à  l'indépendance  de  ce  souverain ,  c'est 
violer  le  droit  des  nations,  qui  ne  permet  pas  qu'aucun  traité  sub- 
stitue l'autorité  d'une  ou  de  plusieurs  puissances  à  une  autre,  seule 
légitime  et  seule  reconnue,  dût  cette  dernière  même  souscrire  à  un 
pareil  traité,  c'est-à-dire  à  son  propre  anéantissement.  Cet  article 
seul  suffit  pour  faire  du  traité  du  15  juillet  un  traité  oj!/i?n5t/ contre 
la  France.  Dans  la  pensée  des  musulmans,  il  porte  l'atteinte  la  plus 
grave  à  la  prérogative  de  leur  souverain,  et  le  dégrade  à  leurs  yeux. 

Telles  sont  les  stipulations  du  traité  et  les  conséquences  qui  frap- 
pent au  premier  coup  d'oeil ,  comme  inévitables.  La  France  les  a  sen- 
ties; elle  eût  mieux  fait  de  protester  à  l'instant  et  de  proclamer 
qu'elle  serait  forcée  à  la  guerre ,  ndn-seulement  par  telle  ou  telle 
mesure  d'exécution,  stipulée  par  le  traité,  mais  bien  par  le  traité 
même,  s'il  n'était  abandonné.  Un  temps  précieux  s'est  écoulé;  mais 
le  gouvernement  français  a  cru  sans  doute  ne  devoir  recourir  aux 
moyens  extrêmes  qu'après  avoir  prouvé  jusqu'à  l'évidence  qu'il  avait 
épuisé  vainement  tous  les  termes  de  conciliation. 

(1)  La  Russie  fait  eu  ce  moment  avec  ostentation  lever  les  environs  de  Constante 
nople  par  un  aide-de-camp  de  l'empereur,  M.  de  Lieven ,  comme  pour  constater  «oa 
droU  d'occuper  ce  pays ,  et  familiariser  avec  cette  idée  les  babitans  de  TEurope. 


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POUTIQCE  BXTÉaiBCRE.  *  STI 

Aujourd'hui,  toutefois,  l'occasion  de  parler  et  d'adopter  des  réso- 
lutions définitive^  en  est  devenue  d'autant  plus  pressante.  La  portée 
du  traité  est  à  présent  plus  manifeste  et  plus  généralefnent  comprise. 
Son  exécution  violente  et  le  dédain  ou  la  mauvaise  foi  avec  lesquels 
on  a  reçu  les  efforts  que  la  France  a  faits  pour  réaliser,  avant  qu'on 
recourût  à  la  force,  le  but  prétendu  du  traité,  sont  venus  combler  la  me- 
sure de  ses  griefs.  La  France,  d'ailleurs,  ne  peut  voir  sans  douleur  la 
ruine  d'un  prince  pour  lequel  elle  a  toujours  avoué  ses  sympathies, 
et  à  l'égard  duquel  elle  a  contracté  des  obligations  sérieuses  par  les 
conseils  de  modération  qu'à  deux  reprises  et  a  la  suite  de  deux  vic- 
toires, elle  prit  sur  elle  de  lui  fah-e  accepter;  elle  ne  peut,  sans  se 
déshonorer,  demeurer  passive,  quand  cette  modération  même  de- 
vient pour  lui  une  cause  de  ruine.  Elle  ne  doit  pas  tarder  plus  long- 
temps à  lui  donner  tout  l'appui  qui  sera  compatible  avec  l'intérêt  de 
la  France  et  le  respect  invariable  qu'elle  veut  observer  pour  Tautorité 
souveraine  du  sultan. 

Il  est  deux  sortes  d'appuis  que  la  France  peut  donner  au  pacha  : 
l'un,  par  la  force,  par  sa  flotte  et  ses  armes  dans  le  Levant,  moyen 
qui  est  la  guerre  européenne,  entreprise  sur  le  terrain  qui  offre  à  la 
France  les  chances  les  moins  avantageuses,  l'autre  qui,  avant  de  re* 
courir  à  la  force,  tend  à  épuiser  d'abord  toutes  les  ressources  d'une 
diplomatie  bien  entendue,  et  à  se  préparer  ainsi  une  guerre  juste, 
s'il  faut  faire  la  guerre.  La  rupture  de  l'alliance  anglo-française  étant 
la  conséquence  du  traité,  rétablir  cette  alliance  serait  détruire  aus- 
sitôt le  traité  même;  ce  serait  d'un  seul  coup  mettre  fin  a  toutes  les 
difficultés  et  à  tous  les  dangers. 

Ce  n'est  point  à  Alexandrie  que  la  France  doit  diriger  les  coups 
destinés  à  briser  le  traité,  c'est  à  Londres,  où  se  trouve  la  puissance 
qui  fait  toute  la  force  de  la  Russie,  et  celle  dont  la  réunion  à  la  France 
peut  seule  déjouer  ses  complots.  Ne  craignez  pas  d'ailleurs  de  laisser 
le  pacha  pour  un  temps  à  ses  propres  forces.  Les  mesures  de  con- 
trainte employées  aujourd'hui  sont  insuffisantes  pour  le  réduire. 

La  France  doit  se  hâter  de  protester  de  la  manière  la  plus  explicite 
contre  le  traité,  et  mettre  au  jour  la  politique  secrète  dont  il  est 
l'œuvre,  ainsi  que  les  conséquences  fatales  qu'il  entraîne.  Elle  n'a 
aucun  autre  moyen  d'en  empêcher  l'exécution.  Désunir  les  puissances 
qui  l'ont  signé,  en  amener  une  à  le  rompre,  en  lui  montrant  le  piège 
et  les  dangers ,  tel  doit  être  le  but  de  la  France. 

Toute  autre  mesure  mène  à  la  guerre ,  que  la  France  veut  éviter, 
la  guerre  contre  quatre  puissances  I 


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378  RS^rvc  tiM  Mxjx  ivomiffis. 

Maisnne«teple4édanrti<Mine»erafttrtos8^^  (1). 

Un  nioyeii^e  firéMnteenoore,  «r  seM'efficate  par  sa  force  tnotalé, 
par  le  retenUssemeiit  subit «ft  uiriversefl  qti'il  aurait.  Apitès  l'etpositlon 
de  tous  ses  molUs,  la  France  sommeraft  è  eomt  délai  les  pttissances 
de  suspendre  l'emploi  de  la  force  dans  le  Letmt.  Sur  le  reflis  des 
pmasaoœs,  la  France  déclarerait  aussttM  la  mpture  dtptomatiqne; 
cette  fnesape,  appuyée  par  wie  attitude  imposante  des  chambres  et 
par  des«meraens  formidri)les,  donneraft  à  toutes  tes  nations  un  aver- 
tissement soiennet. 

On  nous  4it  :  «  Cette  rupture,  c'est  la  guerre;  »  mais  t'est  préci- 
sément la  rimpression  qu'elle  doit  produire ,  et  qui  est  la  dernière 
chance  qH*«n  ait  de  Féviter.  La  France ,  en  appuyant  sa  protestation 
par  «ne  rupture  diplomatique  avec  une  ou  plusieurs  puissance»,  ne 
s*otrfige  À  aucun  emploi  poatîf  de  ses  forces  matérielles  pour  empê- 
cher Fexécution  du  traité;  son  honneur  satisfait ,  elle  conserve,  et  cette 
fois  d'une  manière  profltable ,  touie  sa  liberté  d'action;  elle  dénonce  « 
elle  réprouve  les  actes  des  puissances,  comme  portant  atteinte  à  des 
droits  sacrés,  mais  elle  ne  s'oblige  à  soutenir  ces  droits  que  dans  1^ 
limites  que  lui  dicte  sa  prupre  sagesse.  Ses  armemens  devteûtiettt 
alors ,  maéjt  alors  éenfemenfy  des  garanties  pour  elle-même ,  sans  être  à 
l'égard  d'aucune  autre  nation  des  menaces,  qui  n'étant  point  etpli- 
quées,  n'ont  d'autre  effot  que  d'alarmer  ses  voisins  et  de  le&  fortifier 
dans  TaHianee  qu'ils  ont  contractée  contre  elle. 

Ia»s  puissances  qui  assurent  la  France  de  leur  désir  de  conserver 
la  paix ,  viendraient--eHes  l'attaquer  parce  qu'elle  aurait  senti  le  devoir 
de  protester  contre  l'emploi  de  leurs  forces  sans  même  leur  opposer 
les  siennes?  Cela  n'est  pas  croyable,  et  une  agression  semblable  ne 
pourrait  tourner  que  contre  l'agresseur. 

La  Russie  sait  bien  qu'attaquer  la  France  serait  lui  faire,  du  côté 
de  la  justice  et  du  bon  droit ,  une  position  égale  en  puissance ,  et  bien 
supi^rieure  en  prestige  à  celle  qu'elle-même  a  prise  du  côté  de  l'ini- 
quité. La  nation  anglaise  serait  réveillée  de  son  apathie;  le  danger 
qu'elle  pressent,  mais  dont  le  silence  de  la  France  lui  permet  encore 
de  douter,  lui  apparaîtrait  daiis  toute  sa  gravité.  L'Allemagne  serait 
rassurée  par  le  langage  de  la  France  qui  se  montrerait  prête  à  la 
guerre  si  on  l'y  force,  mais  sincèrement  désireuse  de  maintenir  la 
paix  sur  un  respect  égal  des  droits  de  tous. 

(1)  Le  mémorandum  de  M.  Thiers,  du  5  octobre,  qui  paratt  aujourd'hui ,  réitbiit 
avec  une  dignité  et  une  clarté  parfaites  la  vérité  de»  faits  qui  oot  précédé  le  traité 
et  qui  dominent  encore  l'Europe ,  mais  ne  prononce  rien  sur  les  inteations  de  la 
France,  qu*il  est  si  urgent  de  proclamer. 


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Les  exemples  de  ruptures  diplomatiques  non  suivies  de  guerre 
abondent  dans  l'histoire.  Il  en  est  un  surtout  dont  l'analogie  est  frap- 
pante avec  le  cas  présent  par  l'intention  qui  dicta  cette  rupture ,  et 
qui  était  de  faire  peser  sur  une  puissance  une  réprobation  sévère. 

En  1804,  après  l'enlèvement  et  l'exécution  du  duc  d'Enghien,  l'em- 
pereur Alexandre  rompit  toute  relation  diplomatique  avec  un  gouver- 
nement quDoDniidëkfiitiMmmÊ  ^olatmir  de  fa  IM' dés-  nations.  La 
légation  française  à  Pétersb'ourg  reçut  ses  passeports ,  celle  de  Russie 
fut  rappelée  de  Paris.  Le  rappel  des  ambassadeurs  n'amena  point  la 
guerre  (1)  ;  les  deux  pays  ne  cherchèrent  point  à  s'atteindre.  Le 
commerce  continua,  les  consuls  eurent  permission  de  rester. 

Une  circonstance  vient  encore  fournir  à  la  France  une  arme  puis- 
sante pour  frapper  les  convictions  et  parler  aux  plus  vives  susceptibi- 
lités de  la  nation  anglaise  :  c'est  la  sortie  probable  de  la  flotte  russe 
de  la  Baltique.  H  faudrait  croire  que  la  France  a  perdu  toute  intelli- 
gence pour  la  défense  de  ses  intérêts,  si  cette  circonstance  n'était 
mise  à  profit  pour  réveiller  en  Angleterre  la  vieille  jalousie  des  domi- 
nateurs des  mers.  Cette  circonstance  est  par  elle-môrae  un  fait  contre 
lequel  toute  puissance  maritime  de  l'Europe  ne  saurait  manquer  de 
s'éleverv  LaFrance,  se fondtatsur  les asauranee» d'amitié  qoe  I'Ad- 
gletemaou'du  moin»^on!miiiîstre  aiïectede  lui  doDoerv  adoneincou'^ 
testablement  le  droit  de  reqi^ir  son  oonemvs  pourppolesler  contre 
cette'sortie  de  la  flotte  nissede  la  BaHiqne,  ets'y  opposer  au  besoin. 
Si  rAtigleterre  refuse  son  concours,  la  France  alors  aura  le  droit  et 
sera  dans  l'obligation  de  lui  dire  :  «  Évidemment  votre  flotte  est  plus 
que  sufRsanté  pour  ce  que  vous  en  voulez  fàh*e  dans  le  Levant;  si 
donc  vous  cherchez  à  y  tripler  vos  forces ,  c'est  contre  moi  que  vous 
préparez  cette  augmentation  de  forces  navales;  c'est  donc  de  votre 
part  une  déclaration  de  guerre!  »  ,^^ 

8  octobre  iSiO. 


(f  )  Ce  ne  fui  que.  dix-huit  nois  apcèa  que^  le  pirogrès  menaçanl  de  la  poUtique 
imfiériale ,  le  camp  de  Boulogne  et  les  erTorts  de  TAngleterre  effrayée  ameDèreni 
une  coalition  nouvelle  et  la  campagne  d'Austerlitz. 

Il  y  a  aujourd'hui  interruption  de  rapports  diplomatiques  «atu  guerre  entre  l'An- 
gleterre et  la  Perse,  entre  la  Belgique  et  la  Russie,  entre  TEspagne  et  plusieurs 
puissances. 


DigitizedbyVjOOÇlC   , 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


U  octobre  tSiO. 


La  destruction  de  Beyrouth ,  la  convocation  des  chambres,  le  mémorandum 
de  M.  Thiers  et  la  note  qui  raccompagne,  ce  sont  là  les  grands  évènemens  de 
la  quinzaine  qui  vient  de  s*écouler,  les  prémisses  dont  il  ne  doit  pas  tarder  à 
sortir  d'importantes  conséquences  pour  la  politique  européenne.  Ces  trois 
ordres  de  faits  découlaient  nécessairement  Tun  de  Tautre. 

Après  Tattaque  sauvage  des  côtes  de  la  Syrie^  le  gouvernement  ne  pouvait 
pas  ne  pas  appeler  les  chambres  à  délibérer  sur  des  circonstances  aussi  graves. 
Il  est  irrécusable  aujourd'hui  que  les  destructeurs  de  Beyrouth  entendent  dis- 
poser de  rOrient  à  leur  gré,  y  exercer  Fempire  le  plus  absolu,  sans  tenir 
aucun  compte  de  la  puissance  française  et  de  la  juste  part  dMnQuence  qui  do 
nous  appartenir  dans  les  araires  du  monde. 

En  débutant  par  des  faits  de  cette  nature,  les  alliés  étaient  sans  doute  dis- 
posés à  pousser,  en  cas  de  résistance,  les  moyens  de  contrainte  jusqu'aux  der- 
nières extrémités.  Le  nier,  ce  serait  s'accuser  soi-même  de  légèreté,  se  donner 
de  gaieté  de  cœur  un  ridicule  qu'aucun  homme  d'état  ne  pourrait  supporter. 
Il  faut  bien  qu'on  nous  dise  ce  que  les  signataires  du  traité  de  Londres 
auraient  fait  si  Ibrahim-Pacha  avait  jeté  à  la  mer  leurs  soldats ,  s'il  se  fût  em- 
paré de  leurs  canons  et  de  leurs  tentes.  Un  coup  de  vent  subit  qui  pendant 
quarante-huit  heures  éloignerait  les  vaisseaux  anglais  du  rivage,  sufGniitau 
général  égyptien  pour  s'emparer  de  ces  méchantes  troupes  turques  qu'on  a 
jetées  sur  la  côte,  et  abritées  sous  le  canon  d'une  flotte  formidaMe.^Encore  une 
fois,  que  feront  les  alliés  si  la  résistance,  —  le  conti aire  est  loin4*étre  prouvé, — 
se  proportionne  à  l'attaque?  si  les  premières  démonstrations  n'atteignent  pas 
Je  but,  si  Méhémet-Ali  ne  s'émeut  guère  des  violences  de  M.  Napier,  et  le 


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RBVCB  -^  CBmoMiQra.  '  281 

laisse  à  son  aise  brûler  des  bicoques,  canonner  des  hépitaox,  tuer  des  vieil- 
lards et  des  femmes?  Reatrora-t-on  paisiblement  dans  ses  ports  en  remettant  à 
Tannée  prochaine  le  châtiment  du  rebelle?  Nous  le  voulons  bien  ;  mais  TEu- 
rope  Y  bien  qu'elle  ait  renoncé  depuis  long-temps  à  la  grosse  et  franche  gaieté 
de  nos  pères,  garderait  difOcilement  son  sârieux.  —  Ce  revers ,  dira-t-on ,  n*est 
pas  à  craindre.  —  Ce  n'est  pas  là  une  réponse  d*homme  d'état.  11  suffit  que 
la  résistance  opiniâtre  et  efficace  du  pacha  soit  possible  et  jusqu'à  un  certain 
point  probable.  Qui  pourrait  affirrAer  qu'elle  ne  l'est  pas?' Dès-lors  on  a  dû  la 
prévoir,  la  calculer,  et  se  demander  ce  qu'on  ferait  si  elle  venait  à  se  réaliser. 
La  réponse  n'est  pas  douteuse.  A  moins  d'avoir  perdu  le  sens,  d'avoir  renoncé- 
à  toute  dignité ,  par  cela  seul  qu'on  a  commencé  précipitamment  une  attaque 
de  cette  nature,  on  avait  résolu  de  n'épargner,  le  cas  échéant,  aucun  moyen 
de  violence  :  débarquement  de  troupes ,  marche  d'une  armée  russe,  occupation 
de  villes  fortes  et  de  provinces  turques;  tout  était  nécessairement  prévu  et  dé- 
cidé, parce  que  nul  ne  pouvait,  en  commençant,  avoir  la  certitude  que  Mé- 
hémet-Ali  ne  résisterait  pas  avec  énergie,  qu'il  s'arrêterait  devant  telle  ou 
telle  démonstration  militaire. 

Le  gouvernement  français  avait  donc  parfaitement  raison  lorsqu'il  disait  aux 
signataires  du  traité  de  Londres  :  «  Même  sans  entrer  dans  le  fond  de  la  ques- 
tion, une  résolution  de  cette  nature  ne  saurait  être  approuvée  par  les  amis 
sincères  de  la  paix ,  car  pour  la  mettre  à  exécution ,  vous  ne  pouvez  employer 
que  des  moyens  inefficaces  ou  dangereux.  »  Inefficaces!  Encore  une  fois,  ce 
serait  pour  les  alliés  se  couvrir  de  ridicule.  On  est  donc  fondé  à  croire  qu'ils 
étaient  décidés  à  l'emploi  de  moyens  dangereux,  de  moyens  qui  pourraient 
compromettre  l'équilibre  européen,  la  paix  du  monde. 

C'est  là  une  conséquence  forcée  de  leurs  délibérations.  Le  jour  où  notre 
gouvernement  a  connu  l'existence  du  traité  de  Londres,  ce  jour  même  il  a  dû 
apercevoir  cette  conséquence  et  préparer  le  pays  aux  grands  évènemens  qui 
pouvaient  en  résulter. 

Cependant,  pour  les  nations  comme  pour  les  individus,  il  y  a  toujours  un 
intervalle  entre  le  projet  et  l'exécution ,  entre  la  résolution  et  le  fait.  Malgré 
les  clauses  menaçantes  du  traité  de  Londres  et  de  ses  annexes,  clauses  qui 
donnaient  à  craindre  des  conventions  secrètes  plus  exorbitantes  encore,  le 
gouvernement  français  pouvait  faire  aux  alliés  l'honneur  de  croire  qu'en  son- 
geant aux  dangers  incalculables  que  leurs  étranges  conventions  allaient  faire 
naître,  ils  ne  passeraient  pas  légèrement  de  la  menace  à  l'exécution ,  ou  que 
du  moins  les  faits  coercitifs  ne  seraient  pas  de  nature  à  provoquer,  de  la 
part  du  vice-roi ,  une  résistance  qui  devînt  à  son  tour  agressive  et  engageât 
l'amour-propre  des  alliés  dans  une  guerre  à  outrance.  Si  on  s'était  borné  à 
une  interruption  des  communications  maritimes  entre  l'Egypte  et  la  Syrie, 
à  une  sorte  de  blocus  militaire,  têt  ou  tard  cette  situation ,  fâcheuse  pour  tout 
le  monde,  et  en  particulier  pour  Méhémet-Ali,  aurait  donné  lieu  à  des  pour- 
parlers, à  des  expédiens,  à  des  concessions,  qui  auraient  pu  rapprocha  toutes 
les  puissances  et  raffermir  pour  long-temps  encore  la  paix  générale.  En  cet 


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♦Étet *ée  cfaoBes , :4»4g»f  owieiwMm'frMiyii  «iic-4itfÉll  ni  "è^^Sunliir  dans  titie 
.  â(veu(BlecoafiMee^  nî^tiMMcer  dirMqii6tiitttt-è1>«8féir  de  «onsenFcr  «Btie  poix 
tdigne,faonovftble,ol»«cUje«q«H)  le  ^ys  p<rigse  '•Mppgflcr .  Sn»doiile^^n*pfé- 
Mi»e)d!unirâité  lut  par  TAiigktfrve  m^^MioTC'de  1»  Prenee,  'd'an  tralté^i 
.«n»  céftiilé  idéiiait  rxltàance  anglo^fran^iie  'pMir  jeter  rAfiglererreidaM^ 
Toifs aussi  nftiivel4i8>qii''étMii|!^,!dîiin>tvMté^qm  annonçait  4a  moBStrueiise 
:|wét6nAian,'de ^r^r 'l6S4i6ùii«fa. dei^iient 'Sons  aueii ne  participation  de 4a 
France  vie.goimviieflwiitdevai^aawBeiiefr  plus  idei  menante  q«^1l«e  pavt^it 
d^naeivar  .dtcspair.  fUaHiance  anglo^fÎNiDçaiaeiune  foi^brisfe,  il  fout  bienvae 
^•le  dire ^la/paixxlu^fliaiideiila' plus ide  baae^olide,  inébranlable.  Les  tlianaes 
^«ont  c«aiplBtenieiit«etaiiniées.«Cie»iqu*on  pouvait  auparavant  parier  pour  4a 
ipaix,  onipourraitavac  tomif'snastprobabililési le  parier  poar  la guarve.Dès^lon, 
iiitedt«étéstapide»de^coiiaerver«près!  leimlté  de>Londres  la  persuaaion  invin- 
eible.dumiawtien  del»pavx;'oar,'Si<l^alKanee  niifflo>^rançaiBt>  n'était  paaèriaée, 
die  aetrouraitdu  moins  singolièremant  afCai^lie.  Quelque  rîeiie  que  soit  an 
^ffeetioas  ieeoBur  de-'^Anglelarrevil  ne  Ttat  pas  assez  pour  sofCre^enfnème 
temps  à  la  France  et  à  la  Russie;  quelle  que  soit  la  conlianoe  de  Ion)  W\- 
oierston daw  les ebaFfaes^de  aadipkMmaVie ,  il >ne parviendra  pasfaeilanMnt  à 
k.faireiégaleinantagvéarà  ISainfPélaréboui'g  «et  o  Paris,  de  ranteerate  du 
Iford  et  des  chambrei^  franç>aiaas/ Ceux-là  aevlement  qui  préféreraient  la  paix 
il  totttcsehoaes,  même  à  ^honneur  et  aux  intérêts  de  ta  France,  auraîentpu 
«onserver,  malgré  lelraité  de  Londres ,  une  confiance  illimitée  dans'ie  main- 
tien de  la  paix.  Mais flovons' justes;  de  ces  hommes,  il  n*en  est  pas  sor'leabl 
français.  L'esprit  de  >parti  ^lans^s  récriminations,  la  logique  d^oppoailîein 
dans  ses  moyens  d'attaque ,  ont  pu  aans  doiitetprésenter  certains  fattt  sourdes 
^fansdWenes.-II  n'^y  a  rien  là  ^que>defort  naturel.  Mais  nul  n'adit  que  le^^ou- 
•vernenientrdevaît  rester  4es  bras  crolséB  «n'pvéaance^d'^n  fait  aussi  énomie 
iiqueiletraitédeLaadrea;  lont  le  monde  a  reconnu  que  le  gouvernement  de^^t 
faire  prendre  au  pays  une  attitude  digne ,  forte,  propre  -à  le  reetire  en  mesute 
•  lie j^re  iaca  à  tout  évèoeneat. 

Le.goiâvememeiilia'fait  iccqu^l  ^devait  dams  la  mesure  du  danger  quelle 
traité  de  Loadrea  avait ^ait  naltre.'Mais,  avant^de  passer  à  des-' ftits  plus déci- 
isifs,  avant  de  jpravoquar, ,  de  lapart  de  la  législature,  des  mesures  qui,  par 
-Jaiir^graodtur  et  4«iir<éolat,>  peuvent  avoir  une  immense  gravité  et  produiredes 
«flctsi îrrévocaèWs,  le gouverneaftent  devait 'attendre  les  eetesde  la  nonveHe 
ialliance ,  il  d«v«lt  pow^ir  apprécier  les  woyensqu'ëne  aurait  «mfiloyéa  et  par 
Jà  mieux. connaître  lebut,'oaiéhé  pevt-^tre,  des  engagemens  (jue  lord-Ponaonby 
lat  âovd^^Palmevatan  onfan»  imposer  à  PAngleferre  et  à  leurs  faibles  et  losou- 
ucknsaollègues. 

Leoanon  deiBoyrotftfi'estvenu  ïéf^ler  la '««tufc  de  ces  moyens,  moyens,  à 
ila  vérité,  ancoreplua odfe»xqa>!ficaoes.'I/lionnéte  amhral^topford'faaeiltî. 
Aussi  s!est^l'empraBé'de  diredans  sa  dépiêcbe  quMI  avait  donné  IVnrdrè  de 
oie  lirar.que«mitfea%rmée'<Éteontre'ieB  forte 
;qiial  a  étéile  véaultm  :  dee  femmes,  des  eitfnis,  des  vîeniard8,éera8ési sons 


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les  niioM  ou  déchieés  par  h  caaeo^;  BeyrauUir  m-  moém^  Vwtmkt  égyp- 
tienoe  o*a  presqjue  pas  été  attiiiita.  Ail  rata^  oal  hanîMa-  néavkal  avait  été 
prévis  de  MM.  Stoptod  et  Baadiank  II»  éenwaîent  à  Soiiiaow^Potha ,  en 
style  mAitié  sérieux,  moitié  goguaaard :  «  Volrs  eiaailfiMe  aura  pu  ¥Oîr,  pav 
le  feu  de  nos  escadres  dans,  la  joucnée  d'hier  sMikneat,  u»  pttit  spéoîmen  d0 
la  marche  qiue  nous  sommes  Ceroés  de  suiirfe»  »  Us  Finvitent  à  livrw  la  viUe 
pour  éparçiier  aux  innocens  haèiêana^  ib»  ùêévikMn  kotfPém^  q« >  dans 
q,uelqiies  heures,  leur  sont  réservées^  —  Quel  aohleexploii!  «i^SoNotan-Pacba  ^ 
dira-t-OD ,  n'avait  qu'à  évacuer.  »  llsuffica  donc  d^uoe  injaiels'apwssiaii',  d'une 
agression  commencée  avant  toute  aonuiiatioa,.  avant  ^IM^  le  généval  égyptien 
ait  pu  recevoir  un  ordre  de  son  prince,,  pour  rejeteii  eee^honeuis  aur  lloffi*- 
der  qui ,  coûte  que  coûte ,  n'a  pas  consenti  àumaete  de  trBhisonrOu.de  lâeheté  ! 
Soliman-Pacha  a  fait  soa  devoir.  Les  alliés  ont  nianqMoaux  lois^de  Thuinanité 
et  de  la  civilisation.  £t  c'est  pour  participer  à  de  parsile  eiploits  que  l'Aui- 
triche,  d'ordinaire  si  sage  et  si  réservée^  s>*emprease  de  figurer  comme  puis- 
sance maritime,  et  qu'elle  envoie  deux  méchantes  Mgates>  dont  une  corn» 
mandée  par  je  ne  sais  quel  ardiidua,  démolir  des^ masures^  taeif  des  femmee^ 
et  dès  enfans  sur  les  côtes  de  la  Syrie! 

Quoi  qu'il  en  soit,  ces  violenees  ne  pouvaient  ph»  laieaer  de  doute  sur  la 
nature  des  moyeus^  que  les  signataires  du  traifté  de  Loadra»  avaient  résolut 
d'employer.  Ces  faits  se  seront  prohahlement renouvelés  sur  d^autee»  pointa;; 
les  Orientaux  auront  eu  d'autres*  occasions  d'admirer  rhuaumité,  la»modéBa* 
tion ,  la  sagesse  de  la.  vieille  Europet 

Que  peut-il  arriver.'  Le  pacha  résiste-tril  avec suoeèaPSee ennemi» sont  en- 
gagés  à  pousser  les  choses  à  rexttréme,.à.tout  tenter  pour-  réussir;.  lesHusaer 
doivent  s'éhranler;  les  sigoataines  du  traité  de.  Umdree^  se  tenu  vent  placés» 
entre  une  énormité  et  un  ridicule;  la  France  doit  aviser. 

Méhémet-Ali  est-il  x^iocapar  les,  armes,,  ou  subjugué  perUFcnaiotePËst^il' 
désarmé,  dépouillé?  £st-il  sur  le  pointdiétreabaiasév  anéanti?  L^Fraeeedeit' 
aviser  tout  aussi  proinptement,  avec  autant d'énei|pe  q/iie  danale  premier  cas^. 
car  qui  remplacerait  la.  puissance  de  MébémeU'AU  daes  rOrîeeCi?  QuemeiK 
traîtron  à  la  place  de  son  imposant  établisieeient?  de  sa  flotte^  deseniarmée, 
de  ses  arsenaux,  de  ses  écoles.  militaireay,de  cette  ci  vilisatiev  tome  malénelle, 
ilest  vrai,  qu*il  est  parvenu  à  implanter  dane^les^pron^inoee  qu'il  gouverne? 
L'administrationide  la  Porte,,  les  institutîona^de  te  Porte,  leshhatti-ehérifs,. 
ces  ridicules  coutrefacons.de  celles  de  nés  institutions»  quor  l'Ment  ne-  peut 
même  pas  concevoir?  Des<  soldats  tuBcs>?4es  paehes  ^loa?  Gela  l^'e8t:  pes^ 
sérieux  ;  une  fois  MéhémetrAli.déiruit,  l>Ég]Hite  et*  lat  Sy ne  ne  sont  plus  à  là. 
Porte;  elle  s'en  croira  plus  maluresse  qu'elle  ne  l'est  aujounDhai  aveo  son^ 
puissant  vassal  :  elle  ne  le  sera  pas  le  moins^monde.  Uiest  facile  de^coai- 
prendre  à  qui  appartiendraient  en  réalité  ces^ehalik».  L'équilthreeiMnoipéee' 
se  trouverait  profondément  tDQuhlé,.etla.France,  si»  elle  avait  pu  demeurer 
spectatrice  impassible  de  pareil»iévèaemens,attrait.jpuéuiinrdle  pluedéplorar 
ble.que  celui  de  L^uis  XY  assiatant  au  paitage.de  la  BoIci^Mi 


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i9k  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Il  est  donc  évident  que  le  bombardement  des  côtes  de  la  S}TÎe,  que  ce  TÎolent 
début  dans  la  carrière  des  hostilités  exigeait  du  gouvernement  français  quel- 
que chose  de  plus  que  les  mesures  qu'il  avait  prises  jusqu'à  ce  jour.  Il  fallait, 
dans  Tordre  des  prévisions ,  s'élever  au  niveau  des  évènemens.  Un  fait  écla- 
tant ,  un  fait  qui  peut  avoir  pour  conséquence  un  trouble  profond  et  prochain 
dans  l'équilibre  européen  dépassait  la  portée  de  ce  que  le  gouvernement  pou- 
vait faire  sans  le  concours  des  chambres.  I.«s  grands  pouvoirs  de  l'état  devaient 
tous  se  prononcer  dans  ce  moment  solennel ,  prendre  chacun  la  part  de  res- 
ponsabilité morale  qui  doit  lui  appartenir;  la  paix  ou  la  guerre,  l'action  ou 
rinaction  ;  l'inaction  armée,  menaçante,  ou  l'inaction  passive  et  résignée;  quel 
que  soit  le  parti  auquel  la  Francfe  s'arrête ,  ce  parti  doit  avoir  l'assentiment  de 
tous  les  représentans  légaux  du  pays,  de  la  couronne  et  des  chambres.  Les 
chambres  ont  été  convoquées.  En  tirant  le  canon  de  Beyrouth ,  les  signataires 
du  traité  de  Londres  appelaient  les  chambres  françaises  à  délibérer. 

Ce  n'est  pas  tout.  En  continuant  les  armemens  avec  une  activité  qui  paraît 
infatigable,  et  en  convoquant  les  chambres,  te  gouvernement  n'avait  pas 
encore  satisfait  à  toutes  les  exigences  de  la  situation.  Lord  Pahnerston  ayant 
présenté  sous  un  faux  jour  la  conduite  du  gouvernement  français  dans  les 
affaires  d'Orient,  il  importait  de  rétablir  les  faits  dans  toute  leur  vérité ,  et  de 
montrer  au  monde  que  la  politique  de  la  France  avait  été  aussi  franche  que 
raisonnable.  C'est  là  le  but  du  mémorandum  que  M.  Thiers  vient  de  publier. 

Ce  document  important ,  aussi  remarquable  par  la  netteté  de  l'exposition  et 
la  solidité  des  argumens  que  par  la  modération  et  la  fermeté  du  langage, 
servira  de  base  aux  débats  parlementaires.  On  sait  maintenant  à  quoi  s'en 
tenir  sur  les  insinuations  par  trop  habiles  du  noble  lord.  Le  gouvernement 
français  n'a  jamais  songé  à  se  séparer  de  l'Angleterre  dans  la  question  d'Orient , 
ni  à  solliciter  un  arrangement  direct  entre  la  Porte  et  le  pacha  ;  il  n*a  jamais 
changé  d'avis  ni  de  langage  sur  le  maintien  de  l'intégrité  de  l'empire  ottoman  ; 
tous  son  ministères ,  il  y  a  plus ,  tous  les  cabinets  étrangers  ont  toujours  atta- 
ché le  même  ^ns  à  cette  expression ,  Vinlégrité  de  l'empire  ottoman  :  tous 
ont  voulu  dire  par  là  que  la  Turquie  ne  devait  être  démembrée  au  proQt  d'au- 
cune puissance  européenne,  qu'il  fallait  garantir  dans  certaines  limites  les 
possessions  de  la  Porte  et  celles  de  son  puissant  vassal ,  le  vice-roi  d'Egypte. 
Qui  pourrait  affirmer  le  contraire?  Les  signataires  du  traité  n'ont-ils  pas 
offert  au  pacha  l'hérédité  de  l'IË^pte  et  du  pachalik  de  Saint- Jean-d' Acre? 
Ils  ont  donc  reconnu  que  l'intégrité  de  l'empire  ottoman  était  compatible  avec 
l'existence  politique  de  Méhémet-Ali  et  de  sa  famille.  L'intégrité  de  l'empire 
dépend-elle  de  l'administration  immédiate  d'AIep  et  de  Damas,  plutôt  que  de 
celle  de  Saint- Jean-d'Acre  et  d'Alexandrie? 

Il  est  également  vrai  que  le  gouvernement  français  n'a  apporté  dans  les 
négociations  ni  obstination  ni  raideur.  Loin  de  là.  On  pourrait  plutôt  lui 
reprocher  un  peu  de  mollesse,  une  condescendance  excessive,  un  amour  de  la 
paix ,  un  désir  d'union  quelque  peu  exagéré.  Quelles  qu'aient  été  les  avances 
du  pacha  pour  mériter  la  bienveillance  de  la  France,  quelque  favorable  que 


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REVUE.  —  CHR<»CIQUE.  385 

fût  aux  intérêts  égyptiens  l'opinion  publique  du  pays,  le  gouvernement  fran- 
çais n'avait  pas  refusé  d'exiger  de  grands  sacrifices  du  vainqueur  provoqué  de 
Nézib.  Il  occupait  Adana,  il  devait  le  rendre;  les  villes  saintes,  il  devait  les 
rendre;  Candie,  il  devait  la  rendre;  il  devait  restituer  la  flotte,  payer  un  tribut, 
reconnaître  formeliement  la  suzeraineté  de  la  Porte;  enfin,  et  ici  on  pourrait 
dire  que  la  condescendance  commençait  à  devenir  excessive,  le  cabinet  du 
r**  mars  laissait  entendre  qu'il  souscrirait  à  un  arrangement  qui ,  en  donnant 
au  pacha  l'hérédité  de  r£^ypte,  laisserait  à  ce  vieillard  l'administration  via- 
gère de  la  Syrie.  Pïon ,  mille  fois  non ,  l'histoire  ne  voudra  pas  écrire ,  car 
cela  paraîtra  trop  incroyable,  trop  absurde,  que  le  cabinet  anglais,  au  lieu  de 
saisir  au  vol  cette  idée  et  de  s'empresser  de  la  réaliser,  a  préféré  se  séparer  de 
la  France,  oublier  son  alliance,  s'unir  aux  Russes,  commencer  en  Orient  une 
lutte  odieuse  et  sanglante,  compromettre  la  paix  du  monde,  son  industrie,  son 
commerce,  sa  prospérité. 

Enfin  le  mémorandum  met  en  lumière  une  dernière  vérité  qu'il  est  juste  de 
faire  remarquer.  C'est  M.  Thiers,  c'est  le  cabinet  du  V  mars,  qui  a  été  le  plus 
avant  dans  la  voie  des  concessions  et  des  expédiens ,  qui  s'est  montré  disposé 
à  ne  laisser  au  pacha  pour  la  Syrie  qu'une  possession  viagère.  En  faisant  cette 
remarque,  nous  n'entendons  pas  glorifier  le  cabinet.  Nous  serions  assez  en- 
clins à  trouver  qu'il  poussait  la  condescendance  trop  loin,  qu'il  faisait  à 
Talliance  anglaise  de  trop  larges  concessions,  qu'il  ne  résistait  pas  assez  à  l'en- 
têtement de  lord  Ponsonby,  aux  caprices  de  lord  Palmerston.  C'est  là  une 
opinibn ,  nous  le  reconnaissons,  plus  ou  moins  contestable.  Mais  ceux  qui  ne 
la  partagent  pas,  ceux  qui  pensent  qu'on  ne  risquait  rien  d'être  injuste  envers 
Méhémet-Ali,  pourvu  qu'on  se  pliât  aux  fantaisies  du  noble  lord,  de  quel 
droit  viendraient-ils  dire  aujourd'hui  que  c'est  au  cabinet  du  1'^  mars,  au  cabi- 
net qui  s'est  montré  le  plus  accommodant  et  le  plus  flexible,  que  nous  devons 
le  traité  du  15  juillet ,  l'affaiblissement  de  l'alliance  anglo-française,  et  la  pos- 
sibilité d'une  grande  guerre?  Quoi!  parce  qu'il  n'a  pas  poussé  la  condescen- 
dance jusqu'à  l'abaissement,  la  prudence  jusqu'à  la  pusillanimité,  on  lui 
reprocherait  d'avoir  compromis  les  intérêts  de  la  France!  Quoi!  parce  qu'en 
présence  du  traité  de  Londres  il  ne  s'est  pas  senti  le  cœur  défaillir,  parce 
qu'il  s'est  rappelé  que  la  France  est  forte,  qu'elle  est  grande,  qu'elle  est  puis- 
sante, parce  qu'il  n'a  pas  cru  qu'au  coup  de  tonnerre  elle  dût  imiter  ces 
femmes  effarées  qui  vont  cacher  leur  terreur  dans  un  coin  du  logis ,  parce 
que ,  acceptant  avec  dignité  l'isolement  qu'une  politique  insensée  a  voulu  faire 
à  la  France,  il  s'est  appliqué  à  l'armer  et  à  la  préparer  à  tout  événement,  on 
l'acxîuserait  d'avoir  abusé  de  ses  pouvoirs  et  de  vouloir  la  guerre  à  tout  prix? 

Mais  si  le  mémorandum  explique  et  rectifie ,  les  faits  qui  se  passent  en 
Orient  exigeaient  désormais  plus  que  des  rectifications  et  des  explications.  Aux 
violences  du  commodore  Napier,  aux  sommations  impérieuses,  au  langage 
provoquant  des  consuls  de  l'alliance,  est  venu  se  joindre  un  acte  plus  grave 
encore,  la  déchéance  du  vice-roi  d'Egypte,  prononcée  par  la  Porte  et  suivie  de 
la  nomination  d'un  autre  pacha.  Qu'on  ne  nous  dise  pas  que  c'est  là  une  témé- 


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9M  REVUK  m»  WÊxnt  iie^iMs. 

lilé*  dif  solttni  que'  ma  H^apprèu^;  €ëltt  ténUÉrilé,  cfe  sont  H»  conrentions 
siifinésB  à*  Lovdra»  qor  1»  lai  onr  inspifvée.  Ctet  sous  riiifltietic«  de  (%  pacte 
teieste  <}ue  ce*  foibie  inmiar^iw  ff  pvte  soii»  courage  à  deux  mains  pour  pro- 
noncer kbdévhéaaee dePHkmirrvieiitiiHI.  Gesont  leâ  articles 2  et  7 de  Tac^^ 
êéparé  aimenoé  m.  tnailié ,.  oe^seirt  lés  nwtiaees  des^  consuls  k  Alexandrie  qui 
ont  inspM^  ailx.mBiiiieqarn9  é^  Constamâdopll!  cetle  fbllle  pensée. 

Le*  vicenrcii  éécbiii  Lordi  Falmeritou  ne  evaint  paê^^  dé  lé  comparer  à  un 
shérifil,  àun^ppéiètL  NepéulHinipaB  lerdestituer  à  songré?  Mais  depuis  quand 
le  goun^eniement  anglais:  devièn^il  m  rigoristie  sur  le  droit,  si  dédaigneux 
du  fok?  Méhémet-Aii  !  Mais'  il;  y  aura*  bientét  trente  aiis>  qu'il  a  conquis 
KÉgypte,  qu'il  ai  fsnéé  un»  état  y  tràneimn»  le  mot,  qu- if  règne,  par  le  droit 
de  répéeet  du  génie;  Son.  tw&aes  cesdnviies  établissemens  qu'ils  a  fôrts,  les 
institutions  que  ont  ente  pris  radne  dans'  ecr  sol  que  In  barbarie  avait  si  prO^ 
fondement  ravagé.  Sans  doute  il  a  employé  des  moyens  dbrs^  violens,  que 
ntotts^ne  sortnnes  nntteniene  drâposés  à'  jusHffer.  Mais  quels  sont  les  hommes 
qui  les  lait  reproohent  le  plus  sévèrement  et  qui  nous  fbnt  dé  tuuchanteà 
liométies*  siw  Tinhumanité  dîii  pacha?  Ce  sont  les  maîtres  de  Hnde,  les  alliés 
du  desirueteur  de  la  Pologne^.  0Ut  ^i^ipose  dbnc  que  lé  monde  a  tout  oublié, 
rhistoiffe  du  jour  et  Hlistoire  d'hieri 

Aujourd'hui  on*  signe  une  oonventfmr  menaçant  dé  déchéance  lé  fonda- 
teoe  glorieux*  d^un*  état  qui*  oomiite'  bientôt  trente  années  d^èxîstence,  et 
qui* par  oelb  mdmev  et  pm)  Ira  fbroes^quMt*  possédé^  et  par  In  voie  qu^il  a  ouverte 
aux  inslilulioins>  auxiitoges^,  au^commeree,  à- la  civifiëationdé  ^Occident,  est 
entré  dan»  le  S9«lètae  européen  etfbit  partie  de  réquHibre  politique;  et  hier 
ott' venait  au  seeburs  db  celte' Grètes  qui ,  elle*  aussi ,  faisait  partie  intégrante 
de  Tempira  ottoman';  de  la  Giéce^  qui  n^avait  pu  encore  rien  faire,  rien  orga- 
niser; de  laiGnèoe,  qui:  ne  pooveit)  pas  même  se  donner  un  chef  national ,  qui 
était  obligée  de^  demander  à  I^Europeun  roi,  des- troupes  et  de  Targent;  de  laf 
Gfèee^.qui ,  politiquement  parlant,  pouvait  étne  ou  ne  pas  être  sans  que  Péqui- 
ItlA'e  europiéen  en  fût  lemoins^du  monde  troublé.  On  ne  s^est  pas  oontenté  de 
la  voir  renattM,  de'  l-aideii  indirectement  à  seci^er  lé  joug  humiliant  dé  1^ 
Forte;  on  l'a  mtirée^u^nétmtroà-elle  était  retombée;  cVstà  coups*  redoublés, 
L'a-t^on*  oublié?  qu^on-  a  frappé,  à  Navarin>,  sur  la*  Porte;,  vaillamment,  maiir 
ittutilemein  défeUduepar  son  fidèle  vassaMe  vice-^roi  d'Egypte.  Quoi  doncf 
ne  sait^oo  résister  au  divan!  et  le  mettre  à  la  raison  que  lorsqu'il  y  a  des  flbttee 
à  brûler!  Le  crime  dit  pacha  dfÉgypte'seraitMisd^avoir  un  grand  nombre  dé^ 
vaisseaux^ dnn»le port  d' Alexandrie?  Tïousne  voufèins  pa$le  croiinei  I^usiou"- 
lune  seulenientâiiverentaniuer  quelle  logique  a  ses  dtx)it8,  méhie^dans  lesr 
roatièrafrpolitiqlies ,  oai!  l^t^intotf  publique  apipûie  et  confirme  ses  airéts.  La 
Grèee,.  DiiBU'eir  soit  béni>l  a)  d<)'  seir  sekit  àla  gloire  el  à  la*  puissance  des  sou*» 
venii»,,à ee qamie^avnit été'pliJl^q«|fà'80U'éttit pTéseuft;  onespéraifen-foin^ 
uA'étatde-qnelqueânipeBtuniievaslteeepéftiaMeen^ëst'eins^ 
néaliaée.  L'e»al0ieè  poiittqtte^de  l'Ég)^  ne^sefundepas^surdés  espérancees 
niM^aurdeeifiMtl^  aeoomi^Hsi  11?  feUait!  Hr  cotiooure^  léà^efforts  dés'puiissanoee' 


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jP^uiHUUiverrJia  Grèce  :>ie)ix«ioopnt>ifiMfifottaiiie8if^iHHiBetaMm^ 
^swes finir  anéaiHir  rÊ^pie.Gn a«wé<fan ]a\fmœ^9ti^hTiMaMt^f^ :iy 
^uaunii^il  justiee,  «Mnekfoliliqiie,  à  détmir&oecpiiietl? 

Si  le^goavtrii^iiMiBt  fiM^  peMfiÉk,iilqute-iigiieir,diaittMn>amoiiiuie 
la,  paix  ,  atteiulre  MfiS'lnip<iÊtia»faticttQeil/i6aie»dea^c^^  àa:^cie,iet 

4pieren  siUiaoe.ltt  <acoa8iiaas<i'uoetraP8acUotti>omiable,iC6tte  impasnMité 
rwknemà»  davanait  knpoanbleilejaur  eu,  fVtlinjiete-aolaoïielvOii'fvétMi- 
.dait  eÇTacar  rélabUsaeroant  agyptianiduinombreiétafaitsiaoe^^  atracon- 
«BiftSvIa  Fi^peea.pu  laifKridîns  lUotorliMla  le  aort  définUi£4la^la^yiie;lià 
où  elle  avait  touj^Mirs  vu  matière  àncgociatimB,  uae  qiiettiooiifidap paradas 
.conoessM^iia réciproques ,  eiie  a  pu  «sans* trop  s'éaiouvoir, |»cnnaltie  à  larPofCe 
.quelles  tantatîyesqui ,  loin  de.  lui  aeodret rentière ^ioiiowîon/da  laipraviaae 
jteniue,  ne  fereat  proMiieuieat  ^ue  lui  prouver  da.pkia  amplus  qu!ihnly  a 
pas  pour  elle  de  i^ieiileur  parti.qu'uoe  tmntactioalraoekeietèoaorabie.  Dans 
rtouslesoasvavant  de  preodre.une  i!é8Qlutiaa,'ia.FBBiicepa«vaitaanS'dan[9er 
.profiter  de  aa  position  d'i8oieroeQt,<at,tliJNDe  deM&raouvaiuanset  desonae- 
tion,  prendra  conseil  des  évànemans.  lilaiadcs  la  JBomaBtqiie  la  déobéanpe 
du  vioefroi  a^té  pronoacée,  la  iFranoe  aurait  «maaqué  «à  ^sa  ^dignité  et  à  sa 
i  loyauté,  si  elle  avait  .^rdé  leailaoee,  ai  eile  avait  doiuié>liei:^'a£QFiner  qu7aUe 
{ivait  eu ,  aans^en  témoigner  le  moindre^pewantiment  ,rcopnaiaMinae  dîuaiait 
de  cette  nature,  d'un  acte  qui,  réaliaé,  tiottbIarait.piDfondéaMnt  Uéquilibfe 
européen.  £n£ore  une  fois,  que  UÉgyplaaoituaHef  de  ia  Porte  ,^  nul  ne^s'y 
joppose;  Mébémet-Ali  ne  demande paaautiaabose.  MaÎ8<rexiBtentade  ce  grand 
.fief  est  aci]uise  À  l'équilibre. politique.  Quevreladveneiit  àtlaSyrie,  ona^agUe 
pour  savoir  quelles  seront  au  juste*  ks  slioMiea  qui  'Sépareront  les ipatsessîoas 
du  vassal  des. possessions  du  auaenaio  :  tant  > que  cette  agkatÎMi  n'aura  pas 
ide, graves  eonséquaoces,  tant  qu*«lle,n!anièaeBa  pas  dans; T^mpiee  ottoman 
jles  forc^  ou  des  influences  que. la  J'ranfle  ne^peut  yttolévsr^  natre>gou«ame- 
jneutp^ut.ae  borner  au  noie.d'observataur.  Quanta  HÉgypte,  à'Soaexisieiiee 
politique,  à  sa  transmission  héréditaire  dans  la  famille 'du  «possesseur, fia 
fcance  ne ,peut accepter  nidf4)te,  ni  restôatioi^,  nicoaditiousqueleonquas.  A 
<cet  égard,  ee  n'est  pas  demain,  ce  a<eit^sapiés^d«nain,/^qiAe  la.iésblutian 
4e  la  Fraiiee  se  formerait,  .firanche,  -lexplicite,  ineigiqua; .c'aat  aujourd'hui 
inéme.  C'est  là  ce  qu!il  failait^uie  eaonattre.aaas  ambafea,  aaus  détourné 
l'Ëucope.  Tel  a  dû  être  lesans^  nousian  j8apuflies.eonvaiMws,'de  la.note^ui 
,a  suivi  ou  accompagné ile,7/iamoniAdt(m. 

Si  poire  coqjeoture  est  fondée, 'il  anrait  «atrÛBévAin  de^aea  liaeidensidiplonui* 
^ua^Oui  font  écrire  et  débiter ibien^éss^pbrasas.  ^oriantique  4eoabiaet  psé- 
parait  ici  sa.déclaraiÂea<r^ati«e  àia»<léahfwoea»cplusisuta<dasaignatiifaB>du 
^aitéde  l4)odses,' effrois  «i^iiitoes^diyiiaoïiséfiaaBMS^d'iio  iMnail^adc-au- 
KaientdoAfié.B  leitf8>représeulans<l!ordve<de<&i9e  eoiiaaltte.i|ue  l'éditiledé- 
i;héançe4i'était«qa'un  cQi^de  t4te  du  divan «luna  manu»  qui^/iaus  aucunaas 
4te  devait  être  auivie  d'effat.  ^Anasi  ;oe  aAanquaiu4ian  :pas  (de  (diae  que  jiatn 


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S88  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gouvernement  n*a  osé  faire  sa  déclaration  que  parce  qu*il  lui  était  prouvé  que 
les  puissances  n'avaient  point  Fintention  de  mettre  à  exécution  Tarticle  de  la 
déchéance.  Nous  sommes  hors  d^état  de  décider  la  question  par  le  calcul  des 
jours  et  des  heures.  Il  faudrait  pour  cela  des  renseignemens  que  nous  n'avons 
pas.  Mais,  en  vérité,  peu  nous  nous  importe  de  résoudre  pareille  question. 
Lorsque  nous  connaîtrons  la  note ,  ce  que  nous  examinerons  avec  soin ,  ce 
sera  sa  teneur,  ce  seront  ses  principes,  et  si  elle  est  conçue  comme  il  convient  à 
un  gouvernement  fort  et  modéré,  à  une  grande  nation  qui ,  sans  vouloir  abuser 
de  sa  puissance,  peut  et  veut  maintenir  son  droit  envers  et  contre  tous,  nous 
n'en  demanderons  pas  davantage;  car,  ce  qui  est  certain  pour  nous,  après 
avoir  lu  le  traité  du  15  juillet  et  les  annexes ,  et  les  sommations  et  les  dé- 
clarations d'Alexandrie,  après  nous  être  rappelé  les  animosités  invétérées 
qui  s'acharnent  à  la  ruine  du  pacha ,  c'est  que  les  déclarations  de  mansuétude 
et  les  explications  rassurantes  dont  on  parie  n'auraient  pas  eu  lieu,  si  la  France 
se  fût  endormie  dans  une  quiétude  par  trop  philosophique ,  si  elle  n'avait  pas 
fait  comprendre,  même  à  ceux  qui  faisaient  profession  de  ne  pas  le  croire, 
qu'il  y  aurait  cependant  un  terme  à  sa  longanimité  et  à  sa  patience. 

Par  ces  actes,  la  question  se  trouve  posée  devant  les  chambres  d'une  manière 
nette  et  précise,  et  il  devient  plus  facile  d'éviter  les  malentendus  qui  peuvent  si 
facilement  se  glisser  dans  des  discussions  de  cette  nature.  Le  gouvernement 
aura  fait  connaître  la  limite  qu'il  a  placée;  il  ne  s'agira  donc  plus  de  louer  ou 
de  blâmer  un  système  général,  mal  détermine,  en  quelque  sorte  inconnu; 
pour  se  livrer  à  la  critique,  il  faudra  prouver  que  la  France  devait  courir  aux 
armes  même  avant  que  l'existence  politique  de  l'Egypte  fût  sérieusement  me- 
nacée, ou  bien  il  faudra  avoir  le  courage  de  soutenir  que  la  France  doit  rester 
spectatrice  impassible  de  l'anéantissement  de  Méhémet-Ali.  Si,  au  contraire, 
le  premier  parti  paraissait  impétueux,  violent,  et  le  second,  pusillanime  et 
indigne  de  la  France,  le  gouvernement,  par  une  conséquence  naturelle,  se 
trouverait  avoir  saisi  ce  juste  point  où  la  modération  doit  s'allier  au  ressenti- 
ment et  la  prudence  à  la  force. 

Quel  que  soit  le  jugement  qui  est  sur  le  point  de  sortir  de  l'urne  des  deux 
chambres,  nous  sommes  d'avance  disposés  à  le  recevoir  comme  le  verdict  du 
pays.  Seulement,  il  importe  de  le  répéter,  nous  demandons  que  la  question 
soit  nettement  posée,  et  que  tous  les  systèmes  soient  clairement  définis.  C'est 
là  ce  à  quoi  doivent  surtout  s'appliquer  les  amis  d'une  discussion  franche, 
d'un  résultat  sincère.  Il  n'y  a  pas  un  homme  dans  les  chambres  françaises 
qui  veuille  le  désordre;  il  n'y  en  a  pas  un  seul ,  nous  en  sommes  convaincus, 
qui  veuille  l'abaissement  et  le  déshonneur  de  la  France.  Ainsi ,  toutes  les 
opinions  s'enveloppent  nécessairement  dans  le  même  langage.  Chacun  veut 
l'ordre  et  une  paix  honorable,  si  elle  est  possible;  chacun  préfère  la  guerre  à 
la  honte  et  à  l'abaissement  de  son  pays.  Nous  nous  plaisons  à  le  répéter  :  en 
tenant  ce  langage,  nul  ne  ment.  C'est  bien  là  ce  que  chacun  désire,  ce  que 
chacun  veut.  On  ne  diffère  pas  sur  le  but;  mais  les  uns,  croyant  l'apercevoir 


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RBVIJK  —  CHRONIQUE.  S89 

là  où  il  n'est  pas,  ^poursuivent  une  chimère,  léS  autres  se  trompent  sur  les 
moyens  d^  Tatteindre.  En  matière  si  grave  et  si  dififcile,  les  divergences  d'opi- 
nions sont  chose  fort  naturelle,  Terreur  est  excusable;  mais  oe  qui  serait  peu 
digne  de  la  grandeur  de  la  question,  oe  serait  une  discussion  où  toutes  les 
opinions  ne  se  desâneraient  pas  avec  précision,  où  les  avis  au  fond  les  plus 
opposés  s'induiraient  réciproquement  en  erreur  par  une  sorte  de  communauté 
de  langage.  Sachons  au  juste  à  quoi  nous  en  tenir.  Dans  ce  moment  plus  que 
jamais,  il  faut  que  chacun  ait  le  courage  tout  entier  de  son  opinion. 

Le  ministère  sera  exposé  à  des  reproches  diamétralement  opposés.  Nous  ne 
disons  pas  qu'il  se  trouvera  entre  le  système  de  la  paix  à  tout  prix  et  celui  de 
la  guerre  révolutionnahre.  Encore  une  fois ,  ces  deux  exagérations,  à  supposer 
qu'elles  existent  dans  quelques  esprits,  ne  sont  pas  de  nature  à  se  présenter 
dans  les  débats  parlementaires.  La  guerre  comme  la  paix  à  tout  prix  est  au 
fond  une  seule  et  même  chose.  !Nous  ne  verrions,  du  moins,  aucune  diffé- 
rence quant  aux  résultats.  L'une  et  l'autre  conduiraient  au  bouleversement 
du  pays.  Confinée  un  mom\ent  dans  une  paix  avilissante,  la  France  rebondi- 
rait bientôt  vers  la  guerre  révolutionnaire.  Il  ne  peut  être  question  au  sein  des 
chambres  que  d'une  paix  honorable  ou  d'une  guerre  politique ,  résultat  l'une 
ou  l'autre  d'une  juste  appréciation  des  circonstances  de  l'Europe,  de  l'honneur 
et  des  intérêts  de  la  France.  C'est  sur  ce  terrain  que  se  placeront  et  ceux  qui 
accuseront  le  ministère  d'impatience  et  d'audace ,  et  ceux  qui  lui  reprocheront 
sa  retenue,  en  la  qualifiant  de  timidité. 

II  ne  lui  sera  pas  difficile  de  repousser  ces  reproches.  Le  ministère  n*a  fait 
que  pourvoir  aux  nécessités  d'une  situation  qu'il  n'a  pas  faite,  mais  qu'il  a 
courageusement  acceptée.  Au  fond,  rien  ne  lui  appartient  que  la  modération 
de  son  langage  et  l'activité  ferme  et  prudente  des  mesures  que  les  circon- 
stances lui  ont  impérieusement  commandées.  Qu'on  lui  dise  qu'il  fallait  laisser 
la  France  désarmée  e^  hors  d'état  de  faire  face  aux  dangers  dont  elle  pour- 
rait d'un  instant  à  l'autre  être  menacée  !  Quant  au  reproche  opposé ,  celui 
d'avoir  manqué  de  hardiesse,  de  n'avoir  pas  assez  fait,  de  n'avoir  pas  fait 
entendre  à  l'Europe  des  paroles  assez  sévères  et  menaçantes,  nous  ne  croyons 
pas  que  le  ministère  doive  s'en  préoccuper.  Sa  vie  politique  n'en  dépend  pas. 

Le  gouvernement  a  mis  beaucoup  de  mesure  dans  ses  paroles,  une  grande 
modération  dans  ses  actes.  11  a  bien  hit.  Qu'il  se  rappelle  seulement  que, 
plus  on  a  été  modéré  dans  Ses  exigences,  plus  il  importe  d'être  inébranlable 
dans  ses  résolutions,  hardi  dans  l'accomplissement  de  sa  pensée.  Le  respect 
du  monde  pour  le  gouvernement  du  pays,  la  dignité  et  l'avenir  de  la  France, 
sont  à  ce  prix. 

Le  roi  de  Hollande  s'est  déchargé  de  la  royauté.  Son  abdication  n'a  aucun 
rapport  avec  la  politique  générale.  Elle  n'est  due  qu'au  caractère  de  ce  prince 
et  aux  circonstances  où  il  s'est  trouvé  placé.  Guillaume  et  la  Hollande  étaient 
deux  vieux  amans ,  dégoûtés  l'un  de  l'autre.  Ils  éprouvaient  d'autant  plus 
d'éloignement  que  leur  attachement  avait  été  plus  vif  et  leur  union  plus  intime. 

TOME  XXIV.  *-  SUPPLÉMENT,  19 


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290  REVUE  DES  DEUX  MbNDES. 

Jamais  roi  n'a  été  aimé  comme  Guillaame  Ta  été  de  ses  Hollandais.  Jamais  la 
confiance  d'un  peuple  dans  les  sentîmens  patriotiques  et  dans  l'habileté  du  mo- 
narque n'a  été  plus  illimitée  ni  le  dévouement  plus  absolu.  Hélas!  il  faut  bien 
le  dire,  tout  cela  n'est  plus.  L'arc  a  été  trop  tendu;  il  s'est  brisé.  Guillaume 
s'était  laissé  induire  en  erreur  par  les  gouvememens  absolutistes.  Il  les  connaît 
aujourd'hui  et  a  pour  eux,  dit-on,  tous  les  sentimens  d'un  homme  qui  a  été 
victime  de  leur  politique.  Il  n'est  pas  moins  vrai  qu'aux  yeux  de  la  Hollande, 
Guillaume  a  manqué  d'habileté  et  de  prévoyance. 

Les  Hollandais  sont  éminemment  des  hommes  d'ordre  et  de  probité  et  qui 
aiment  à  voir  clair  dans  leurs  araires.  Ils  portent  ce  même  esprit  dans  les 
affaires  publiques.  Maître  absolu  des  finances,  Guillaume  a  fait  d'énormes 
dépenses  et  occasionné  un  déficit  dont  on  ne  sait  pas  encore  le  chiffre  exact; 
on  parie  de  300  millions  de  francs.  La  Hollande  ne  redoute  pas  cette  dette; 
mais  elle  veut  connaître  au  juste  l'état  de  ses  finances  et  la  mesure  des  sacri- 
fices qu'elle  doit  s'imposer  pour  cicatriser  toutes  ses  plaies.  Bref,  elle  veut 
une  royauté  sérieusement  constitutionnelle,  des. ministres  responsables,  un 
budget  justifié  et  discuté,  choses  que  le  vieux  roi,  formé  à  une  autre  école, 
vieilli  dans  d'autres  habitudes,  déteste  cordialement,  et  auxquelles  son  carac- 
tère franc  et  raide  ne  saurait  se  plier,  et  moins  encore  faire  semblant  de  se 
plier. 

On  veut  faire  de  lui  un  administrateur  qiû  rend  ses  comptes;  il  préfère  ne 
plus  administrer,  et  les  Hollandais  ne  sont  pas  fâchés  de  voir  passer  les  araires 
en  d'autres  mains.  Enfin ,  l'attachement  du  roi  pour  une  dame  belge  et  catho- 
lique dont  il  voulait  faire  sa  femme,  a  achevé  de  lui  aliéner  le  cœur  des  Hol- 
landais. Le  divorce  entre  la  Hollande  et  Guillaume  était  consommé.  Guil- 
laume a  eu  le  bon  sens  de  le  comprendre  et  le  courage  de  le  déclarer.  On 
porte  la  fortune  personnelle  du  vieux  roi  à  160  millions  de  francs. 


REVUE  MUSICALE. 


N'admirez-vous  pas  cet  Amphion  qui  remuait  les  pierres  et  bâtissait  Thèbes 
aux  sons  de  sa  lyre,  ce  Chinois  Roucy  qui  apprivoisait  les  bétes  féroces  en 
jouant  de  la  mandoline,  et  cet  Arabe  Ishak  qui  n'avait  qu'à  soufller  dans  sa 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  291 

flâte  pour  rendre  amoureuses  toutes  les  filles  de  rois?  Qu'on  ne  pense  pas 
que  cette  chaîne  de  merveilles  s'arrête  aux  temps  antiques ,  elle  se  prolonge 
jusqu'aux  siècles  modernes,  jusqu'à  nous.  Les  pierres,  il  est  vrai ,  ne  se  sou- 
lèvent plus  aux  accords  de  la  lyre  thébaine,  les  tigres  et  les  léopards  se  mon- 
treraient peu  sensibles  aux  sons  d'une  guitare,  et  le  cœur  des  filles  de  rois 
n'est  plus  à  la  merci  d'un  joueur  de  flûte;  mais  il  s'en  faut  que  toutes  les  races 
héroïques  aient  disparu  de  la  terre,  la  race  des  musiciens  surtout,  et  leur 
action,  pour  tenir  moins  du  symbole  et  de  la  fable,  n'en  est,  la  plupart  du 
temps,  ni  moins  puissante,  ni  moins  prodigieuse.  Croyez-vous,  par  exemple, 
que  Rubinl  ne  vaut  pas  Amphion,  et  que  tant  déjeunes  gens  harmonieux 
et  de  belles  jeunes  filles  à  qui  leur  voix  et  leur  talent  ont  mérité  une  place 
dans  l'Olympe,  fissent  grande  figure  s'il  leur  fallait  aujourd'hui  soutenir  un 
assaut  avec  Thalberg ,  Rubini ,  Tamburinî ,  la  Malibran  ou  la  Sontag?  Que  de 
merveilles  perdraient  leur  prestige  sur  nous  si  elles  se  renouvelaient  devant 
nos  yeux ,  à  nos  oreilles,  dépouillées  du  nimbe  éclatant  dont  la  tradition  les 
environne  !  On  peut  dire  qu'Orphée  avec  sa  lyre  à  quatre  cordes  n'aurait  pas 
un  immense  succès  au  Conservatoire,  et  les  gens  qui  ont  entendu  Paganin! 
jouer  la  fameuse  prière  de  Moïse  goûteraient  peu  ces  harmonies  qui  enivraient 
les  peuples  au  temps  de  l'enfance  de  la  musique.  Plus  une  étoile  s'enfonce 
dans  le  ciel  de  l'art,  plus  elle  brille  et  resplendit.  Il  en  est  un  peu  de  ces  héros 
de  la  tradition  comme  de  certains  chefs-d'œuvre  de  l'antiquité,  qu'on  admire 
parce  que  le  temps  et  l'histoire  les  ont  consacrés.  Qui  sait  si  le  vin  des  treilles 
de  Zeuxis  pourrait  se  comparer  aux  vins  de  France,  et  si  Tyrtée  aurait  beau 
jeu  à  venir  se  mesurer  avec  Rubini?  Que  de  merveilles  incroyables  n'imagi* 
nera-t-on  pas  dans  cent  ans  sur  Paganini,  Thalberg,  la  Malibran,  Rubini, 
et  sur  vingt  autres  virtuoses  contemporains,  lorsqu'ils  appartiendront  à  la  tra- 
dition ,  et  qu'on  lira  toutes  les  extravagantes  rapsodies  que  leurs  partisans 
exaltés  écrivent  sur  eux  chaque  jour  !  Si  le  polythéisme  a  du  bon',  c'est  à  coup 
sûr  en  fait  d'art,  et  je  consens  à  m'indiner  devant  toutes  les  consécrations  de 
la  fable,  à  proclamer  Marsyas  un  joueur  de  flûte  sans  pareil  et  Tyrtée  un  ténor 
parfait,  pourvu  qu'on  m'accorde  en  revanche  que  Rubini  est  un  demi-dieu  ou 
tout  au  moins  un  héros.  Que  dire,  en  effet,  de  la  cavatine  de  Luciaf  Com- 
ment résister  à  cette  expression  sublime,  à  cette  voix  pleine  de  sanglots,  à  ce 
désespoir  musical  si  profond  et  si  vrai?  Le  public  s'émeut  avec  le  chanteur, 
souffre  avec  lui ,  et,  quand  le  rideau  tombe  sur  les  dernières  mesures,  toutes 
les  bouches  le  rappellent,  toutes  les  mains  battent  pour  saluer  sa  venue.  Ru- 
bini produit  un  peu  sur  le  public  des  Italiens  l'effet  du  chanteur  de  Confucius. 
L'illustre  sage  de  la  Chine,  après  avoir  un  jour  entendu  Roucy  lui  chanter 
une  cavatine,  en  ressentit  une  impression  telle  que  de  deux  mois  il  ne  put  ni 
manger,  ni  boire,  ni  philosopher  raisonnablement;  toujours  le  motif  de  Roucy 
lui  trottait  dans  la  cervelle. 

Les  Italiens  nous  ramènent  la  saison  des  cavatines,  des  bouquets  et  des 
belles  soirées;  charmante  saison  où  le  dilettantisme  frémît  d'aise  et  bat  des 


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J 


392  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mains  comme  l'oiseau  des  ailes,  et  se  passionne  pour  son  ténor  ou  sa  prima 
donna.  A  force  d'entendre  ces  admirables  chanteurs,  nous  avons  fini  par  les 
prendre  en  affection.  Chaque  année,  c'est  une  fête  pour  nous  de  les  revoir 
jeunes,  valllans,  superbes,  pleins  de  voix  et  d*ardeur  comme  aux  premiers 
jours,  et  de  Retrouver  ces  adorables  sensations  de  la  musique  italienne  qu'eux 
seuls  peuvent  encore  donner.  Jamais,  en  effet,  de  mémoire  de  diJettante,  un 
pareil  ensemble  ne  s'est  rencontré ,  et  de  long  temps ,  selon  toute  apparence , 
il  ne  se  rencontrera  plus.  Hâtons-nous  donc  de  jouir  ;  TOpéra-Italien  est  de  ce 
monde 

Où  les  plus  belles  choses 

Ont  le  pire  destin. 

Les  voix  s'effeilillent  comme  les  roses;  respirons  le  mélodieux  bouquet  tandis 
qu'il  s'épanouit  et  s'exhale  aux  douces  et  pâlissantes  clartés  du  ciel  des  PurU 
tains  et  de  Lucia,  Hâtons-nous;  bientôt  peut-être  il  ne  sera  plus  temps.  Que 
demain  une  fleur  s'en  détache,  adieu  le  bouquet!  Hâtons-nous  de  jouir,  kg 
temps  marchent,  et  la  musique  italienne  aussi.  Rossini  s'est  tu  pour  jamais, 
Bellini  repose  dans  sa  tombe,  les  chanteurs  s'en  vont;  hâtons-nous,  c'est  le 
chant  du  cygne  ;  et  quel  cygne  plus  harmonieux  et  plus  doux  que  la  Grisi  sou- 
pirant la  romance  des  Puritains  ou  chantant  le  Sauk! 

Les  représentations  de  Lucia  ont  mis  dès  les  premiers  jours  l'enthousiasme 
du  public  au  niveau  de  ce  qu'il  a  jamais  été  dans  les  plus  beaux  temps.  Rubini 
ne  fléchit  ni  ne  d^énère;  on  dirait  qu'il  attend,  pour  quitter  la  place,  qu'un 
rival  vienne  la  lui  disputer.  A  ce  compte,  il  pourra  bien  se  faire  qu'il  règne 
plus  d'une  année  encore.  Tamburinî  nous  semble  avoir  gagné  en  timbre,  en 
vibration ,  en  éclat,  et  la  Persiani  vocalise  toujours  conune  un  rossignol  de 
mai.  Nous  parlions  tout  à  l'heure  des  prodiges  de  la  musique;  l'exécution  du 
finale  du  second  acte  de  Lufia  en  est  un  véritable.  Cette  belle  phrase  de 
l'adagio ,  où  la  voix  de  Tamburinî  s'étend  dans  toute  son  ampleur,  produit 
un  effet  magique  et  tel  qu'on  ne  peut  résister  au  désir  de  l'entendre  de  nou- 
veau. Du  reste,  la  partition  de  Lucia  offre  cet  avantage,  que  chacun  des  trois 
premiers  rôles  y  trouve  à  son  tour  une  occasion  de  triomphe  qu'il  saisit  aux 
grands  applaudissemens  du  public,  heureux  de  voir  ainsi  se  multiplier  ses 
jouissances.  Tamburinî  a  sa  phrase  du  finale,  la  Persiani  son  aria  qu'elle 
brode  des  points  merveilleux  d'une  vocalisation  éblouissante,  et,  comme  part 
du  lion,  Rubini  a  l'inunense  cavatine  qui  compose  presque  tout  le  troisième 
acte  à  elle  seule.  Nous  nous  sommes  déjà  expliqué  sur  les  belles  qualités  de 
ce  morceau  ;  nous  n'ajouterons  rien  à  ce  que  nous  avons  pu  dire,  si  ce  n'est 
que  Rubini,  par  son  expression  pathétique,  son  grand  style,  son  inimitable 
entraînement ,  en  fait  une  composition  sublime,  un  chef-d'œuvre.  £n  un  pareil 
moment  on  vous  donnerait  cela  pour  de  la  musique  de  Mozart,  que  vous  le 
croiriez  volontiers. — L'autre  soir,  la  Norma  nous  a  rendu  Lablache  et  la  Grisi, 
l'un  avec  son  port  mijestueux,  son  intelligence  de  la  scène,  sa  basse  fonni- 


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REVUE  *-  CHROifflQlfB.  293 

dabld  lorsqu'il  g*agit  de  mener  un  ensemble;  r autre,  plus  éclatante  de  talent, 
de  voix  et  de  beauté,  que  nous  ne  Tavions  entendue,  que  nous  ne  Tavions 
vue  encore.  Le  rôle  de  Norma ,  Tun  des  plus  importans  du  répertoire ,  ce  rôle 
taillé  sur  la  mesure  de  la  Pasta,  loin  d^embarrasser  la  Grisi,  la  soutient  et 
ranime.  IVun  bout  à  Tautre,  on  sent  qu'elle  y  marche  dans  sa  force  et  sa 
liberté,  en  cantatrice,  en  tragédienne.  La  cavatine,  le  grand  trio,  sont  pour  elle 
autant  de  sujets  d'inspiration  et  de  triomphe.  Il  est  impossible  de  chanter 
Ccuta  diva  avec  un  timbre  d'or  plus  pur,  une  grâce  plus  douce  et  plus  mélan- 
colique; on  dirait  que  toutes  ces  petites  notes  qu'elle  égrène  dans  ses  rou- 
lades ont  la  fraîcheur  des  gouttes  de  rosée  qui  tremblent  sur  les  feuilles  du  gui 
qu'elle  va  cueillir.  Dans  le  trio ,  elle  touche  au  sublime.  Il  faut  dire  aussi  que 
c'est  là  une  bien  admirable  musique.  Point  de  bruit  dans  l'orchestre,  point 
d'ophycléides,  ni  de  timbales,  ni  de  trombones ,  tout  par  la  mélodie,  par  la 
seule  action  d'une  phrase  mélodique ,  grandiose,  puissante,  qui  se  développe 
comme  dans  le  discours  une  magnifique  période.  Mettez  une  grande  cantatrice 
avec  des  inspirations  musicales  de  ce  genre,  et  vous  verrez  quel  effet  en  résulte. 
La  Grisi  dirige  ce  trio  à  elle  seule  :  elle  est  seule  comme  I^orma ,  seule  contre 
son  PoUion  et  son  Adalgise ,  qui ,  loin  de  la  seconder,  l'embarrassent  en  jetant 
à  tout  moment  leurs  clameurs  de  comédiens  subalternes  au  travers  de  ses 
fureurs  de  prétresse  gauloise;  n'importe,  malgré  son  PoUion  qui  chante  faux , 
et  son  Adalgise  de  dre ,  la  Grisi  mène  à  bout  l'entreprise  et  parvient  à  se  rendre 
maltresse  du  public  et  de  la  situation  par  la  force  de  la  musique ,  de  sa  voix , 
de  son  talent  et  de  sa  beauté ,  car  tout  cela  se  tient ,  et ,  malgré  qu'on  en  dise , 
il  n'y  a  pas  de  grande  cantatrice  sans  la  beauté.— -L'administration  du  Théâtre- 
Italien,  dont  la  sollicitude  n'est  jamais  en  défaut  lorsqu'il  s'agit  de  veiller  à 
l'exécution  des  chefs^l'oeuvre  du  répertoire,  fera  bien  de  se  pourvoir  au  plus 
vite  d'un  soprano  en  état  de  remplir  les  rôles  de  seconde  femme.  La  personne 
qui ,  pour  le  moment,  joue  Adalgise,  est  complètement  incapable  de  tenûr  cet 
emploi ,  et  sa  présence  s'oppose  obstinément  à  certains  bons  effets  que  le  pu- 
blic cherche  et  qu'il  ne  trouve  plus.  Ainsi ,  pour  ne  citor  qu'un  exemple,  le 
charmant  duo  qui  ouvre  le  second  acte,  et  qu'au  temps  de  M*'*  Assandri  on 
ne  manquait  jamais  de  faire  répéter,  passe  aujourd'hui  inaperçu.  Ce  chant 
sourd  et  monotone,  sans  inflexion  ni  mesure,  qu'on  se  donnerait  le  plaisir  de 
ne  pas  écouter  dans  toute  autre  occasion ,  devient  une  chose  véritablement 
fftcheuse,  lorsqu'il  se  mêle  bon  gré  mal  gré  à  quelque  scène  intéressante  et 
ternit  de  son  voisinage  les  belles  intentions  de  la  Grisi.  Nous  aurions  voulu 
voir  aussi  dans  Pollion  un  ténor  sérieux.  Ce  rôle,  bien  que  d'une  importance 
secondaire,  n'en  a  pas  moins  part  aux  morceaux  essentiels  de  l'ouvrage,  et 
pour  cela  réclame  un  sujet  du  premier  ordre;  car,  si  d'un  c^  ce  personnage 
n'a  rien  en  soi  d'avantageux  ni  de  brillant,  de  i'auDre  il  peut  à  tout  instant 
compromettre  l'exécution.  C'était  trop  peu  pour  Rubini,  c'est  trop  pour 
M.  llirate.  Il  est  à  souhaiter  qu'après  ses  débuts  M.  de  Candia  se  charge  de 
la  partie  de  PoUion.  Dans  quelques  jours,  nous  aurone  la  Lucrèce  Bargia  de 


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^h  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

DoQÎzetti,  puis  viendront  OtellOy  la  Semiramide,  Don  Juan.  Si  nous  en 
croyons  Ténergie,  la  voix,  l'inspiration  qu'elle  a  déployées  dans  Norma,  la 
Grisi  fera  des  merveilles  cette  année  et  tiendra  tête  hardiment  au  répertoire  ; 
la  Persiani  continuera  comme  par  le  passé  à  chanter  Lucia  et  Zerline  ;  et 
Rubini,  Lablache  et  Tamburini  aidant,  nous  aurons  encore  de  ces  belles 
soirées  d'élan  et  d'enthousiasme,  de  ces  fêtes  mélodieuses  auxquelles  les  Ita- 
liens nous  ont  accoutumés,  et  que  personne  ne  veut  voir  finir,  car,  après 
tout,  c'est  encore  là  qu'est  la  musique.  Où  serait  la  musique,  où  serait  le 
plaisir,  si  les  Italiens  venaient  à  nous  manquer?  Tant  de  chanteurs  ont  dé- 
serté notre  scène  lyrique,  tant  de  nobles  voix  se  sont  éteintes,  tant  de  belles 
danseuses  se  sont  envolées,  qu'il  y  aurait  de  notre  part  de  l'ingratitude  à 
négliger  ces  grands  artistes  qui  nous  restent  fidèles. 

Une  chose  vraiment  triste  et  qu'on  ne  saurait  contester,  c'est  l'état  de  déca- 
dence où  se  trouve  l'Opéra.  Qui  parle  aujourd'hui  de  cette  noble  scène,  où  jadis 
la  musique  et  la  danse  déployaient  chaque  soir  leurs  merveilles  devant  un 
public  immense,  plein  d'enthousiasme  et  d'amour?  Qu'est  devenu  ce  foyer  si 
fréquenté  des  gens  du  monde,  ce  théâtre  où  l'on  accourait  au  premier  appel , 
presque  sans  regarder  l'affiche ,  et  sur  la  foi  du  directeur,  en  ces  temps  glo- 
rieux ,  où  l'impulsion  du  trio  de  Robert-le-Diable  et  d'un  pas  de  Taglioni 
dans  la  Sylphide  réagissait  le  lendemain  sur  la  Juive  et  la  Tempête?  Hélas! 
de  tant  de  luxe  et  de  richesses ,  il  ne  reste  plus  rien  désormais;  tout  cela  s'en  est 
allé  lambeau  par  lambeau ,  talent  par  talent ,  voix  par  voix.  Parce  que  la  mode 
avait  adopté  l'Opéra ,  on  se  fiait  sur  elle  sans  réserve ,  comme  si  la  mode  ne 
variait  jamais  :  la  mode  est  un  peu  comme  le  ciel ,  elle  n'aide  guère  que  ceux 
qui  savent  s'aider  eux-mêmes.  Tant  que  l'Académie  royale  de  Musique  a  mar- 
ché dans  une  voie  intelligente  et  sûre,  la  mode  ne  lui  a  pas  fait  défaut  d'un 
jour,  d'une  représentation ,  d'une  heure.  Elle  était  là  toujours  au  service  de  la 
maison,  embouchant  sa  trompette  pour  une  répétition  générale,  pour  un 
début,  échauffant  le  zèle  du  public ,  remuant  les  petites  passions  intestines  au 
profit  de  l'administration,  occupant  tout  Paris  d'une  querelle  de  coulisse. 
Mais  les  jours  de  désastre  sont  venus,  la  dissolution  s'est  mise  partout.  Fran- 
chement alors  que  lui  restait-il  à  faire  ?  Chanteurs,  cantatrices,  danseuses,  elle 
a  vu  partir  tout  le  monde ,  elle  a  suivi  des  yeux  tristement  Nourrit,  M"*'  Da- 
raoreau,  M"«  Falcon ,  Taglioni  ;  puis,  quand  elle  a  vu  qu'elle  attendait  en  vain 
et  que  personne  ne  venait  d'Italie  ou  d'Allemagne  pour  les  remplacer,  elle  s'en 
est  allée,  elle  aussi,  la  dernière,  il  est  vrai,  mais  elle  s'en  est  allée.  Déjà 
depuis  long-temps  le  malaise  se  faisait  sentir.  D'où  vient  cela?  serait-ce  à  dire 
que  l'Opéra  doit  finir,  et  les  théâtres  auraient-ils,  comme  les  individus,  des 
périodes  de  jeunesse,  de  virilité  et  de  décrépitude?  S'il  en  était  ainsi,  l'histoire 
contemporaine  de  l'Académie  royale  de  Musique  pourrait  se  diviser  en  trois 
ères  bien  distinctes  :  l'ère  de  gloire  et  de  richesses,  sous  M.  Véron ,  lorsque 
musiciens,  cantatrices  et  danseuses  abondaient  de  part  et  d'autre ,  lorsqu'on 
trouvait  Robert-le-Diablesàus  le  chercher,  presque  sans  le  vouloir;  l'ère  vul- 


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RBTUB  — CHRONIQUE.  295 

gaîre  sous  M.  Doponchel,  lorsque  le  succès  se  maintenait  encore,  grâce  aux 
efforts  surhumains  de  Duprez,  qui  nous  arrivait  alors  dans  toute  Ténergie  et 
la  puissance  d*un  magnifique  talent;  enfin,  sous  l'administration  nouvelle, 
rère  de  déclin,  Tère  critique.  Dans  Fhistoire  de  TOpéra,  cette  période  der- 
nière datera  certainement  de  la  restauration  de  la  salle,  car  il  semble  que  tout 
se  tienne  dans  les  malheurs  de  ce  théâtre;  il  n'y  a  pas  jusqu'à  ces  omemens 
nouveaux ,  d'un  goût  sombre  et  sévère,  qui  n'augmentent  la  tristesse  de  ces 
lieux  si  rians  autrefois.  Ces  mornes  tentures  de  velours  rouge  donnent  à  la 
décoration  je  pe  sais  quel  air  lugubre  et  sépulcral  :  on  dirait  que  le  peintre ,  en 
arrangeant  la  salle ,  a  dû  se  conformer  à  quelque  triste  pensée ,  et  la  faire  telle 
qu'on  y  pût  au  besoin  célébrer  des  funérailles,  les  funérailles  de  l'Opéra. 

Le  répertoire,  loin  de  s'enrichir,  s'amoindrit  à  vue  d'œil,  grâce  à  la  défec- 
tion de  sujets  sinon  du  premier  ordre,  du  moins  indispensables  au  théâtre  et 
sans  lesquels  certaines  partitions  ne  peuvent  se  produire.  On  avait  M.  de  Candia, 
un  chanteur  que  le  public  aimait,  une  voix  de  ténor  juvénile  et  claire,  une 
voix  naturelle  et  de  facile  émission,  qui  reposait  de  temps  à  autre  de  tant  d'ef- 
forts et  de  clameurs.  M.  de  Candia  s'en  est  allé  aux  Italiens,  et  voilà  qu'on  ne 
peut  plus  jouer  RoberUle-Diable,  Nous  passerons  sur  l'engagement  de 
M.  Marié,  étrange  virtuose  à  la  poitrine  athlétique,  aux  épaules  robustes,  qui 
vocifère  plutôt  qu'il  ne  chante,  et  dont  le  principal  mérite  consiste  à  ralentir 
les  mouvemens  de  manière  à  rendre  un  morceau  méconnaissable  aux  gens  qui 
le  savent  par  cœur.  Les  théâtres  lyriques  s'arrachaient  naguère  M.  Marié. 
UOpéra-Comique  et  la  Renaissance  se  disputaient  à  qui  l'aurait;  pendant 
la  querelle,  l'Opéra  survint  qui  le  prit  pour  lui.  C'est  un  peu  l'histoire  de 
l'huître  et  des  plaideurs,  avec  cette  différence  pourtant  que  cette  fois  les  plai- 
deurs ont  eu  beau  jeu  et  se  frottent  les  mains.  Ainsi  Duprez  et  Levasseur, 
Duprez  qui  succombe  à  la  tâche ,  et  Levasseur,  dont  les  droits  à  la  retraite  sont 
incontestables  (il  sufifit  de  consulter  sa  voix  pour  s'en  convaincre),  tel  est  pour 
les  hommes  tout  le  personnel  sérieux  de  l'Académie  royale  de  Musique;  quant 
aux  femmes ,  îl  y  a  M"**"  Dorus ,  cantatrice  de  goût  et  de  zèle ,  dernier  dâ)ris , 
avec  Levasseur,  de  la  période  florissante;  il  y  a  aussi  M'"''  Stoltz  et  M'"''  Wid- 
mann  qui  appartiennent  parfaitement  à  la  nouvelle.  Maintenant,  voyons 
quelles  grandes  partitions  l'avenir  nous  réserve.  De  ce  que  les  chanteurs  man- 
quent, il  ne  s'ensuit  pas  que  les  opéras  doivent  manquer.  On  dit  à  Berlin  que 
les  Italiens  ont  de  mauvaise  musique  et  de  bons  chanteurs,  et  les  Allemands 
de  bonne  musique  et  de  mauvais  chanteurs  :  pourquoi  ne  ferions-nous  pas 
comme  les  Allemands?  pourquoi  n'aurions-nous  pas  des  chefiB-d'oeuvre  du 
genre  de  Fidelio,  d'Oberon,  ou  à'Euryanthe,  puisque  nous  avons  de  pauvres 
chanteurs?  Malheureusement  les  seuls  maîtres  qui  pourraieml-relever  la  for- 
tune chancelante  de  l'Opéra  se  taisent  à  cette  heure  ou  font  défection.  Rossini 
s'enveloppe  plus  que  jamais  dans  son  irrévocable  silence,  Meyerbeer  dirige  la 
chapelle  du  roi  de  Prusse  et  traduit  en  musique  VAthalie  de  Racine  pour  son 
auguste  maître,  et  M.  Auber  travaille  pour  sa  cantatrice  de  prédilection ,  pour 


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39Ô  RBVtfi  i«s  Mtrx  monubs. 

ion  Ambassadrioe,  son  Domino  noir,  ta  Zaneita,  qui  n*6St  plus  à  ropéra, 
eomme  on  sait.  On  parle  toujours  des  jeunes  gens,  on  ne  oesse  de  se  répandre 
en  belles  élégies  sur  ees  jeunes  vietimes  que  les  grands-prêtres  de  Tlnslitut 
couronnent  de  lauriers  pour  les  envoyer  ensuite  s'ensevelir  dans  le  sépulcre  de 
la  ville  étemelle.  Certes,  l'occasion  est  admirable  aujourd'hui  ;  les  avenues  du 
temple  sont  ouvertes,  nul  gardien  formidable  n'en  défend  l'approche;  qu'ils 
parateent  donc  une  fois,  ces  hommes  de  génie,  et  que  nous  en  ayons  le  cœur 
net.  Le  malheur  veut  qu'il  en  soit  de  tous  ces  jeunes  musiciens  méconnus 
comme  de  tant  de  belles  choses  dont  on  parle  tant;  les  musiciens  méconnus 
ne  sont  au  monde  que  pour  servir  de  thème  aux  déclamations  des  envieux  et 
des  bavards.  Voyez  si  jamais  la  disette  fut  plus  grande,  comptez  les  mattres 
en  état  d'alimenter.un  théâtre,  et ,  quand  vous  serez  à  dnq ,  la  phalange  sera 
complète.  Or,  derrière  cette  phalange,  qui  trouvez-vous?  Personne.  Combien 
de  fois  n'a-t-on  pas  répété  que  les  musiciens  mouraient  faute  de  théâtres  ;  c'est 
justement  le  contraire  qui  arrive,  les  théâtres  aujourd'hui  meurent  faute  de  mu* 
sldens.  En  des  circonstances  aussi  critiques,  l'administration  de  l'Opéra  a  dû 
recourir  àM.Donizetd.Lorsqu'il  s'agit  de  bâcler  un  chef-d'œuvre, M.  DOnizetâ 
n'est  jamais  en  défaut;  il  écrit  des  partitions  au  mois,  à  la  s^naine,  à  la  journée, 
selon  qu'on  les  lui  commande,  ou  plutdt  il  tient  toujours  en  réserve  dans  ses 
malles  de  quoi  satisfaire  aux  exigences  du  moment.  Voulez^vous  cinq  actes, 
n'en  voulez-vous  que  deux ,  vous  êtes  sâr  avec  lui  d'être  toujours  servi  à  point. 
Quant  à  la  pièce,  M.  Scribe  se  charge  de  la  revoir;  elle  change  de  titre,  l'ap* 
pelle  les  Martyrs  au  lieu  de  Polyeucte,  la  Favorite  au  lieu  de  ^jénge  de  Nu 
sida,  et  vous  avez  au  moins  l'avantage  de  ne  point  attendre.  Reste  à  savoir  si 
le  public  de  Paris  prendra  goût  à  cet  étemel  replâtrage  de  cavatines  et  de  0km> 
ceaux  pris  çà  et  là  dans  des  opéras  tombés  à  Naples,  à  Milan ,  à  Venise,  et 
dont  M.  Donizettî  compose  assez  volontiers  ses  partitions  nouvelles.  U  semble 
que  le  triste  échec  des  Martyrs  aurait  dû  lui  servir  de  leçon  et  l'engager  à 
traiter  son  monde  avec  plus  de  convenance.  Vraiment  on  a  peine  à  concevoir 
qu'un  homme  qui  a  écnt  le  troisième  acte  de  la  Lucia  puisse  Faire  assez  bon 
marché  de  son  inspiration  que  de  la  débiter  ainsi  à  tout  propos  sans  raison  ni 
mesure.  Au  Théâtre-Italien ,  ces  choses  passent  encore,  grâce  au  merveilleux 
talent  des  chanteurs,  qui  sont  toujours  prêts  à  couvrir  de  leurs  propres  res- 
sources les  pitoyables  négligences  du  musicien  ;  mais,  à  l'Opéra ,  il  faut  abso^ 
lument  payer  de  sa  personne,  car  il  n'y  a  là  ni  Rubini,  ni  la  Grisi  pour  sup- 
pléer à  l'absence  du  mattre  ou  le  relever  s'il  trébuche.  D'ailleurs,  ces  opéras 
décousus,  ces  partitions  feitesde  pièces  et  de  morceaux  sont  tout-à^ait  en 
dehors  de  nos  habitudes  dramatiques,  et  M.  Donizetd  fera  bien  d'y  penser 
avant  de  tenter  «ette  nouvelle  épreuve. 

L'hiver  se  passera  encore  sans  qu'on  entende  l'opéra  nouveau  de  M.  Meyer- 
béer.  L'auteur  de  Rohert-le-Diable  et  des  Huguenots  a  résisté  à  toutes  les  sol- 
licitations de  l'administration ,  qui  sent  bien  que  c'est  là  pour  elle  une  question 
de  vie  ou  de  mort.  Tout  ce  qu'on  a  pu  obtenir  de  lui ,  c'est  qu'il  vint  en  causer 


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RBVUE.  —  CHRONIQIJB.  397 

à  Paris;  et,  en  effet,  il  est  venu,  on  en  a  causé,  et  beaucoup;  puis  il  est 
reparti  sans  rien  promettre,  et  surtout  sans  rien  laisser.  Une  preuve  que  cette 
partition  ne  sera  point  donnée  cet  hiver,  c*est  qu'en  admettant  même  que  l'il- 
lustre maître  consentît  à  la  livrer,  le  théâtre  ne  se  trouverait  pas  en  mesure 
de  Texécuter.  ^'ous  ne  supposons  pas  que  M.  Meyerbeer  destine  son  rôle  à 
M*"'  Stoltz;  or,  s*il  avait  eu  la  moindre  envie  d'être  représenté  cet  hiver,  il 
aurait  nécessairement  indiqué  à  l'administration  une  cantatrice  qu'on  se  serait 
empressé  d'avoûr.  M.  Meyerbeer  ne  l'a  point  fait,  de  peur  de  s'engager; 
M.  Meyerbeer  veut  voir  venir;  par  le  temps  qui  court,  c'est  ce  que  chacun  a 
de  mieux  à  faire.  Au  printemps,  on  en  reparlera;  alors  M.  Meyerbeer  partira 
pour  les  eaux ,  et  promènera  durant  six  mois  sa  partition  d'Ems  à  Marienbad , 
de  Kissingen  à  Spa.  En  attendant^  nous  aurons  plusieurs  opéras  de  M.  Ha- 
Jévy,  de  M.  Thomas;  nous  en  aurons  même  un  de  M.  Berlioz,  en  cinq  actes 
encore! 

La  partition  de  la  Reine  Jeanne ,  que  l'OpérarComique  a  représentée  ces 
jours  derniers,  ne  nous  semble  faite  ni  pour  enrichir  le  théâtre,  ni  pour  aug- 
menter de  beaucoup  la  renommée  de  M.  Monpou,  dont  on  cite  çà  et  là  plus 
d'une  composition  intéressante.  La  Reine  Jeanne  variera  peut-être  assez 
agréablement  le  répertoire;  c'est  là  tout  ce  qu'on  en  peut  dire.  Les  musiciens 
(car  il  s'agit  encore,  comme  dans  V Opéra  à  la  Cour,  d'une  collaboration 
musicale) ,  les  musiciens  se  sont  conformés  à  la  mesure  de  leurs  poètes;  les 
airs  et  les  duos  valent  les  situations  où  ils  se  rencontrent.  On  ne  conçoit 
guère  qu'on  se  mette  à  deux  pour  écrire  de  semblables  chefis-d'œuvre.  Voici 
un  expédient  dont  à  coup  sûr  ni  Mozart ,  ni  Cimarosa ,  ni  Rossini ,  ne  s'é- 
taient jamais  doutés.  Ou  fait  de  nos  jours  de  l'orchestre  et  de  la  mélodie 
en  collaboration  :  c'est  le  procédé  du  vaudeville  appliqué  à  l'opéra.  Pendant 
que  les  poètes  élaborent  leur  drame ,  les  musiciens  chauffent  leur  cerveau  ; 
on  se  partage  la  besogne ,  l'un  pveod  le  premier  acte ,  l'autre  le  second ,  et  de 
la  sorte  les  choses  vont  bon  train.  Vous  pensez  peut-être  qu'une  grande  con- 
fusion de  style  doit  résulter  d'un  pareil  accouplement?  Non  certes;  s'il  s'agis- 
sait de  Gluck  s'associant  à  Cimarosa,  ou  de  Weber  travaillant  avec  Rossini ,  à 
la  bonne  heure  !  il  pourrait  y  avoir  confusion  ;  mais ,  en  fait  de  métier ,  toutes 
les  inspirations  se  ressemblent,  la  muse  de  M.  Grisar  donne  la  main  à  la  muse 
de  M.  fiordèze,  et  c'est  à  peine  si  on  s'aperçoit  des  jointures,  tant  ces  sortes  de 
productions  trouvent  d'harmonie  dans  leur  médiocrité  même. 

L'Opéra-Comique  a  souffert  tout  l'été  du  malaise  général  qui  tourmente  les 
théâtres.  Le  retour  de  M"""  Damoreau  va  mettre  sans  doute  fin  à  cette  crise. 
Déjà  la  cantatrice  a  repam  dans  ses  deux  jolis  rôles  d'Henriette  et  d'Angèle, 
et  sa  voix,  toujours  agile  et  sûre,  mais  que  de  longues  fatigues  avaient  altérée, 
semble  avoir  puisé  dans  un  repos  de  trois  mois  une  fraîcheur,  une  sonorité 
nouvelles.  Avec  les  ménagemens  dont  M""'  Damoreau  sait  user  à  l'égard  de 
son  talent  si  délicat  et  si  fragile,  avec  les  prodigieuses  ressources  de  vocalisa- 
tion dont  elle  seule  dispose  aujourd'hui  chez  nous,  elle  pourra  long-temps 
TOME  XXIV.  20 


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300  BEVUB  DES  DEUX  MONDES. 

(T Edimbourg,  qui,  quatre  jours  auparavant,  avait  obtenu  le  plus  grand 
succès.  Mêmes  transports,  mêmes  acclamations.  Pendant  le  chant  du  berceau, 
une  pluie  de  fleurs  et  d'or  tomba  sur  la  scène;  force  lui  fut  de  recommencer  et 
de  reparaître  cinq  fois  dans  Tentr^acte.  Enfin  vint  (pour  la  première  fois  cette 
année)  le  second  acte  de  la  Somnambule;  Francilla  joua  et  chanta  la  dernière 
scène  d'une  manière  inouie;  on  ne  peut  se  faire  une  idée  de  l'enthousiasme 
qui  s'empara  de  la  salle  entière;  on  n'entendait  retentir  que  ces  cris  :  riva, 
brava,  divina!  Mais  à  ces  paroles:  Jh!  m'abbraccia!  on  n'applaudissait 
plus;  tous,  dans  les  loges  et  dans  le  parterre,  agitaient  leurs  mouchoirs,  ac^ 
compagnant  leurs  gestes  de  clameurs  forcenées.  C'était  une  scène  comme  les 
plus  anciens  habitués  du  théâtre  ne  se  souviennent  pas  d'en  avoir  vu.  Rap- 
pelée huit  fois  après  la  chute  du  rideau,  comme  on  continuait  toujours  à 
crier  bis!  dans  la  salle,  Francilla  alla  chercher  jusque  dans  sa  loge  son  ténor, 
qui  s'était  déjà  déshabillé,  et  s'avançant  devant  la  rampe,  fit  un  signe  à  l'or- 
chestre, qui  s'époumonnait  à  crier  :  riva!  et  la  cabaletta  recommença  avec 
des  variations  si  neuves  et  si  belles ,  que  la  frénésie  fut  portée  à  son  comble. 
Enfin  on  la  laissa  se  déshabiller  en  repos.  Alors  plus  de  sh  cents  personnes 
se  rassemblèrent  pour  la  voir  monter  dans  la  voiture  de  la  princesse  Niscemi , 
qui  l'attendait  à  la  porte,  et  le  cortège  se  rendit  d'un  pas  solennel,  à  travers 
les  plus  belles  rues  de  la  ville,  à  son  hôtel,  où  toute  une  multitude  l'attendait 
avec  des  flambeaux  pour  l'escorter  jusqu'à  son  antichambre,  dans  laquelle  on 
avait  dressé  un  orchestre,  qui  joua  les  morceaux  favoris  de  Francilla.  Pendant 
toute  la  nuit,  elle  dut  se  montrer  à  son  balcon  pour  recevoir  les  applaudisse- 
mens  et  les  acclamations  de  la  ville  entière ,  et  ce  ne  fut  qu'à  l'aurore  qu'on 
laissa  la  triomphatrice  en  paix.  »  Vraiment,  de  pareilles  extravagances  ne 
seraient  que  ridicules  sans  les  conséquences  fâcheuses  qui  en  résultent  la 
plupart  du  temps  pour  les  administrations  de  théâtres.  Lorsqu'ils  décernent 
ainsi  des  honneurs  de  reine  à  des  cantatrices  du  second  ordre,  les  Palermi- 
tains,  les  Padouans  ou  les  Bolonais  ne  s'imaginent  pas  quel  mauvais  tour  leur 
furie  enthousiaste  joue  aux  directeurs  étrangers.  En  lisant  ces  récits  fabuleux, 
on  se  prend  de  belle  admiration  pour  les  héroïnes ,  on  veut  les  avoir  à  tout 
prix  (quelles  propositions  seront  jamais  assez  dignes  d'une  prima  donna  que 
des  villes  entières  mènent  en  triomphe!  ),  on  sème  l'or  à  leurs  pieds,  et  le  jour 
des  débuts  on  s'aperçoit,  mais  trop  tard ,  qu'on  s'est  ruiné  pour  une  illusion. 
Une  pareille  aventure  aura  sans  doute  eu  lieu  au  sujet  des  engagemens  dont 
nous  parlions  tout  à  l'heure.  L'Opéra-Comique  se  sera  monté  la  tête  au  récit 
de  prouesses  imaginaires  et  de  merveilles  fantastiques;  sur  la  foi  des  ovations 
et  des  gazettes  italiennes,  il  aura  pris  M"'''  Garcia  pour  une  Malibran,  M.  Bo- 
telli  pour  un  Tamburini.  De  là  tant  de  regrets  et  de  mécomptes.  Pourquoi 
M'^*"  Olivier  ne  nous  reviendrait-elle  pas,  elle  aussi .^  M'^'  Olivier,  qui  jadis 
tenait  avec  grand'peine  un  emploi  de  la  plus  mince  importance,  parcourt 
ritalie  à  l'heure  qu'il  est,  et  triomphe  :  tout  le  monde  triomphe  aujourd'hui. 
Ses  succès  nous  la  ramèneront,  mais  à  quel  prix!  Les  roulades  de  M"*"  Oli- 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  301 

Yîer  valaient  cent  louis  il  y  a  deux  ans;  trente  mille  francs  peut-être  ne  suffî- 
raient  pas  pour  payer  aujourd'hui  les  roulades  de  Jenny  Olivia.  Au  fond ,  tout 
cela  est  une  triste  comédie  et  prouve  à  quel  point  de  décadence  l'art  est  tombé. 
Il  n*y  a  désormais  de  gloire  et  de  fête  que  pour  ]e% chanteurs;  Texécution  est 
tout,  le  morceau  rien.  On  demande  quelle  est  la  voix  avant  de  s'informer  du 
maître.  Il  nous  faut  des  danseuses,  des  cantatrices  et  des  pianistes;  nous 
n'avons  d'enthousiasme  et  d'or  que  pour  les  tours  de  force;  nous  en  voulons 
pour  nos  yeux  et  pour  nos  oreilles.  Pourvu  que  nos  sens  se  réjouissent,  le 
reste  nous  importe  peu;  nous  laisserions  Pétrarque  dans  la  rue  pour  mener 
la  Elssler  au  Capitole,  nous  laisserions  Beethoven  et  Weber  mourir  de  faim 
pour  donner  un  sabre  d'honneur  à  M.  Lizt. 


REVUE  LITTÉRAIRE. 


La  littérature ,  qui  s'est  fort  ressentie  des  distractions  de  l'été ,  va  retrouver 
plus  d'ensemble  et  de  consistance  en  reprenant  ses  quartiers  d'hiver  : 

Le  printemps  les  disperse  et  Thiver  les  rallie, 

disait  Delille  des  amis  de  société,  et  cela  est  vrai  des  auteurs  et  de  leurs  pro- 
ductions. On  ne  s'occupe  pas  encore  sérieusement  des  candidatures  ouvertes  à 
l'Académie  française;  les  prétentions  et  les  immortalités  prochaines  sont 
encore  en  vacances.  Dans  cet  intervalle  de  bon  temps  et  de  loisir,  la  plupart 
des  plumes  à  la  mode  se  sont  reposées;  l'Université ,  qui  ne  chôme  pas,  s'ho- 
norait de  plus  en  plus  par  des  travaux  sérieux,  par  des  thèses  d'un  véritable 
éclat;  mais  le  monde  littéraire  proprement  dit  courait  les  grandes  routes,  et 
le  feuilleton  lui-même  passait  son  entr'acte  en  Italie.  Il  n'y  a  que  les  infatiga- 
bles qui  aient  pu  ne  pas  débrider  leur  verve  un  seul  instant ,  et  l'auteur  de  la 
Chambrière  est  de  ceux-là. 

Là  CHÀMBBièBB,  de  M.  Frédéric  Soulié  (1),  est  encore  un  nouveau  cha- 
pitre ajouté  à  cette  remuante  histoire  de  désordres  et  de  vices  dont  les  Mé* 

(1)  Un  vol.  in-8o;  chez  Damont,  Palais-Rojal. 


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302  rethe  DBS  deux  jtoitms. 

moires  du  2>û<6fe^  si  Tokrminenx  cepeftdaDl,  n^élalent,  èée^îl  paralMit, 
que  le  préliide  et  la  mise  en  tmin.  Dans  le6  premières  pages  ée  son  livre, 
M.  Sotflié  6*appeBHntlt  un  pea  trop  sur  c«  p^tntures  si  sowfeiit  reproduites  desf 
habitudes  de  la  proritiee.  Ûétfemel  îsous-prkét  en  butte  aux  étemeHes  factimis 
qile  renferment  dans  leur  sein  toutes  les  petites  villes  explorées  par  M.  de 
Balzac  et  par  M.  de  Bernard,  nous  oecupe  bien  long-temps  des  misères  déjà 
analysées  et  de  toutes  les  tracasseries  prévues  d*>une  position  mille  fois  décrite. 
Nous  nous  presserons  plus  que  M.  Soulié  d^arriver  à  Taotion  principale,  à  celle 
que  promet  cette  première  phrase,  plusieurs  fois  répétée  ensuite,  où  rauteur 
nous  semble  avoir  enchâssé  son  plus  gros  diamant  parmi  tous  les  trésors  de 
beau  langage  dont  il  n'a  garde  de  s'abstenir  :  «  En  ce  temps-là  nous  6aft/o- 
lions  avec  les  chambrières  de  ces  dames.  »  M"*"  Agnès  de  Hautefeuille  est  une 
fille  de  trente  ans  dont  la  dot  est  très  ardemment  convoitée  par  un  petit  cousin 
mauvais  sujet  et  ruiné,  le  vicomte  de  Chamby.  Le  vicomte ,  qui  est  sûr  d'être 
puissamment  aidé  par  la  faiblesse  secrètement  avouée  de  sa  cousine,  est  décidé 
à  se  servir  des  moyens  familiers  à  la  rouerie  pour  hâter  les  mariages  utiles. 
M"®  Agnès  a  une  suivante  qu'il  faut  absolument  gagner.  Chamby  y  réussit 
parfaitement  en  montrant  à  la  dr6lesse{^\y\^à&  la  tradition  française  suivie  par 
M.  Soulié)  ce  que  vcUent  ses  vingt am.  C'est  donc  cette  suivante,  qui  se  nomme 
Geneviève,  dont  l'industrie,  durement  qualiûée  par  l'auteur  lui-même,  doit 
aider  le  vicomte  dans  ses  hardies  entreprises.  Mais  voilà  que,  le  soir  même 
choisi  par  Chamby  pour  exécuter  son  perfide  dessein ,  arrive  une  petite  per- 
sonne de  seize  ans,  ingénue  et  gracieuse,  qui  n'est  autre  que  M^'*"  Julie  de 
Hautefeuille,  sortie  pour  un  jour  d'un  couvent  où  elle  est  reléguée  jusqu'au 
mariage  éternelletnent  dtfSéré  de  sa  sœur. 

Le  beau  vicomte  s^Bnflamme  subitement  pour  la  pensioiuiatrs ,  et  vous  ima- 
ginez peut-être  qu'il  va  renoncer  à  sa  tentative;  pas  du  tout.  Seulement, 
M"*  Agnès  reçoit  à  son  réveil,  le  lendemain  d'une  funeste  nuit,  une  lettre  où 
son  cousin ,  au  nom  de  l'autorité  tout-à-fait  particulière  qu'il  vient  d'acquérir 
sur  elle,  lui  demande  la  main  de  sa  sœur  cadette,  et  la  somme  d'épouser  un 
vieux  maria  de  cinquante  ans ,  M.  le  comte  de  Fernaie ,  avec  menace  d'indis^ 
crétion  et  de  scandale  en  cas  d'hésitation. 

Aussi  Agnès  n'hésite  pas,  et  le  double  mariage  s'accomplit;  mais,  sous  cette 
résignation  apparente,  le  lecteur,  si  ce  n'est  le  héros,  sent  qu'il  est  menacé  de 
Uinévitable  vengeance.  La  chambrière  reparaît,  placée  par  iasoeur  aUiée  auprès 
de  sa  jeune  sœur,  qu'elle  a  mission  de  corrompre.  Geneviève  réussit  dans-sai 
détestable  tâche;  et ,  quand  des  lettres  écrites  par  la  jeune  vicomtesse  au  cheva-' 
lier  de  filanzay  sont  des  preuves  suffisantes  pour  exciter  ia fureur  du  mari,. 
M""**  de  Fernaie,  maîtresse  de  sa  vengeance ,  donne  à  Chamby  un  rendez-vous 
ani>al:derOpénL,'OÙ  (eut sera  dévoilé.  Ce  rC^  pasCHÉindby'qaî^ve^l*  oe^en- 
dès^veaeve*S8tuii  M6i  ofioîeiBD^  qui  ireçoit  sous  ledoniao^es  edAMeftsee* 
d'Agnès;  il  se  démasque,  et  elle  s'évanouit.  Difficultés  et  complications  de 
toute  sorte!  L'ami  a  reçu  une  partie  destlettn«aoQ«8SlHoetrfmaî»liv^'de 


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Paroaie  M  eooserve  enoorv  attee  ^ur  oonvakiore  le  phit  kiorédule  dei  époux  ; 
et  fftfaiiche,  si  M^  de  Peroaîe  peut  perdre  sa  sœur,  rami  peut  perdre  M*^*  de 
F^firnaie.  Le  mari  apprend  tout  en  même  temps,  et  Tatroce  vengsaDee  desa  belle* 
sœur,  et  le  pi^  dans  lequel  elle  est  tombée;  il  pardonne  à  sa  femme  età  ramaol 
de  sa  femme,  sûr  duseoret  foioé  que  gardera  M"*  de  Feruaie.  Mais,  pendant 
toutes  les  hésitations  que  lui  a  coûtées  sa  résolution  généreuse,  la  chambrière, 
toujours  soumise  à  sa  première  maîtresse ,  a  rendu  le  scandale  irréparable  en 
faisant  croire  aux  deux  amans  que  la  fuite  seule  pouvait  les  soustraire  à  la 
vengeance  d'un  époux  irrité.  A  peine  Chamby  vient-il  d'apprendre  cette  noM* 
veUe,  qu'il  est  arrêté  et  emmené  à  la  Bastille,  où  une  affaire,  tellement  euver 
nimée  par  la  haine  d'un  intendant  qu'elle  est  devenue  une  acoustticia  d'esoro* 
querie,  le  retient  jusqu'à  la  révolution  française.  La  révolution  française  est 
commode  pour  trancher  les  dénouemens.  Cet  intendant,  qui  Joue,  conjointe* 
ment  avec  la  chambrière,  le  rôle  un  peu  usé  de  fatal  génie,  s'attache  avec 
Geneviève  à  la  vicomtesse  de  Chamby  et  au  chevalier  de  Blanzay  pour  co&* 
sommer  leur  ruine.  Un  beau  jour,  le  vicomte  qui  ignore  toutes  les  trames  dont 
il  a  été  environné ,  et  n'accuse  que  sa  femme  de  son  emprisonnement  et  de  son 
déshonneur,  quitte  l'émigration  pour  pénétrer  en  France,  au  péril  de  sa  vie, 
jusqu'à  la  retraite  où  se  cachent  les  deux  coupables.  Il  tue  filarnuy  sous  les 
yeux  de  sa  femme ,  reçoit  une  blessure  mortelle,  puis,  dénoncé  par  l'intendant 
et  la  chambrière,  est  traîné  tout  sanglant  sur  l'échafaud. 

Cette  histoire  compliquée  et  terrible  forme  un  petit  roman  tout  rempli  de 
prétentions  à  une  élégance  cavalière  dans  le  style,  et  à  une  immoralité  de  bon 
goût  dans  la  pensée.  M.  Frédéric  Soulié,  qui  a  d'autres  qualités  moins  co»» 
testables,  s'est  mis  en  frais  de  belles  manières;  il  a  visé  tout  simplement  à  la 
langue  du  xviii*  siècle.  Cette  affectation  de  retour  aux  formes  aimables  et 
polies  d'un  langage  fin  et  distingué,  toute  nouvelle  ches  M.  Soulié.,  est ,  du 
reste,  chose  fort  commune.  Dans  ce  temps  où  une  révolution  littésaire,  suivie 
de  nombreuses  réactions ,  a  jeté  dans  le  style  tant  de  contradictions  et  d'incer* 
titndes,  le  nombre  des  conversions,  comme  on  dit,  semble  aUeren.augment 
tant:  il  en  est  d'illustres,  il  en  est  de  bizarres,  il  en  est  d'inattendues.  Pour<« 
quoi  M.  Frédéric  Soulié  ne  prétendrait*il  pas  aussi  à  la  manière  de  CrébiUon 
fils,  quand  des  romanciers  qui  se  font  critiques  aonooeent  qu'ils  écriront  tout 
simplement  «  dans  le  genre  de  Grimm.  »  Grimm  aurait  bien  ri,  et  cela  nous 
ausait  vaki  une  jolie  page  dans  sa  correspondance. 

Oim^  par  M.Ch.  Coran  (1).  —  Voici  un  petit  reoueU  de  poésies  qui  s'an^ 
mmee  avec  le  désir  d'exhaler  un  parfum  léger  et  diseret,  et  qui,  par  bod 
ûonlenu  autant  que  par  son  titre,  rappelle  le  Hardi pwmus  Çh%ym.  Il  com^^ 
menée  par  une*  courte  et  élégante  préfece,  où  up  itour  eoquefc  et  pmque  non* 
«eauiest  dMioé  à  une  Vm  vieiUe  W9vm  Meuëllie  totyoun  »v«6.sOMrlm.  I)eft 

(1)  Un  vol.  ID-IS,  chez  Masgana ,  pM^émtWéonL ,  VL. 


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aOip  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

amis  trop  indulgens,  dit  Tauteur,  ont  fait  ud  livre  de  ces  vers.  Les  amis  sont 
d*une  grande  ressource  en  pareille  occurrence.  Mais  qu'importe  au  public  si  le 
livre  a  de  Tagrément?  Ce  que  craignent  le  plus  les  poètes,  c'est  de  voir  leurs 
œuvres  impitoyablement  classées,  dès  leur  première  apparition ,  dans  une  de 
ces  cases  qu'on  pourrait  distinguer  entre  elles,  en  leur  donnant  pour  éti- 
quettes quelques  grands  noms  «  genre  Victor  Hugo,  genre  Lamartine,  etc.  » 

Mon  verre  est  fort  petit,  mais  je  bois  dans  mon  verre, 

a  dit  dans  un  charmant  morceau  M.  de  Musset.  Ce  vif  besoin  d'originalité  a 
été  ressenti  par  M.  Coran,  dont  le  talent,  pour  procéder  assez  directement 
de  celui  de  M.  Brizeux ,  s'échappe,  s'égaie  sur  bien  des  points,  et  a  gardé  de 
franches  allures.  Aussi  trouve-t-on  trace  dans  ce  recueil  de  nombreux  et  sou- 
vent heureux  efforts  pour  arriver  ou  tout  au  moins  revenir  à  des  régions 
poétiques  abandonnées  ou  inconnues.  L'auteur,  qui,  pour  me  servir  d'une 
des  plus  heureuses  expressions  de  son  livre ,  n'a  vu  Dieu  qu^à  travers  Ra- 
phaël ^  a  substitué  à  cette  religiosité,  dont  nous  sommes  bien  las,  des  sentimens 
plus  mondains,  mais  plus  aimables  et  plus  vrais.  Le  nom  de  Jéhovah ,  et  cela 
est  presque  devenu  vraiment,  si  on  l'ose  dire,  une  chose  de  bon  goût,  n'est 
pas  une  seule  fois  prononcé,  tandis  que  Bacchus,  Apollon  et  même  les  neuf 
sœurs,  font  çà  et  là  de  gracieuses  apparitions. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  sur  les  idées  antiques  rajeunies  que  M.  Coran  a 
exercé  le  jeu  de  son  talent  ;  toutes  les  séductions  modernes  ont  chez  lui  leur 
part.  Ce  qu'il  adore,  c'est,  par-dessus  toute  chose,  la  fantaisie,  à  laquelle  il 
dédie  ses  vers  en  terminant  son  recueil.  Mon  Dieu  !  la  fantaisie  elle-même, 
malgré  ce  qu'elle  semble  nous  promettre  de  toujours  changeant,  a  produit, 
elle  aussi,  un  genre  où  il  y  a  des  disciples  et  des  maîtres.  Pauvre  fantaisie! 
pour  ceux  qui  viennent  tard ,  elle  a  aussi  des  cases.  Ce  qu'on  peut  dire,  c'est 
que  M.  Coran  a  tout-à-fait  l'air  d'y  échapper.  Une  Épître  à  la  Lectrice 
pleine  d'une  charmante  indiscrétion  et  d'une  délicieuse  impertinence,  quel- 
ques sonnets  tournés  d'une  façon  tendre  et  galante,  enfin  une  élégie  intitulée 
Souvenir,  la  plus  jolie  pièce  peut-être  de  ce  recueil ,  où  une  scène  d'amour  est 
placée  dans  un  cadre  de  fleurs  et  de  verdure,  nous  font  dire  en  toute  con- 
science :  Non,  les  amis  de  M.  Coran  ne  sont  pas  coupables. 

Les  deux  Mina,  par  le  général  Saint-Yon  (1).  —  La  guerre  d'Espagne, 
cette  autre  guerre  de  la  succession  faite  par  Napoléon  au  petit-fils  de  Phi- 
lippe V,  n'est  pas  encore  bien  connue.  L'histoire,  il  est  vrai ,  en  a  dépeint  les 
grands  épisodes  avec  le  burin  du  général  Foy,  avec  la  plume  espagnole  de 
M.  de  Toreno;  mais,  en  élevant  ces  combats  au  rang  des  batailles  de  la 
grande  armée ,  on  ne  saurait  avoir  qu'une  idée  incomplète  de  la  longue  suite 
de  dévastations  et  de  carnage,  d'incendies,  de  meurtres,  qui  rappellent  plutôt 

(1)  Chez  Berquet  et  Pétion,  me  Mazariiie,  28. 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  305 

les  rencontres  des  cannibales  que  les  luttes  de  peuples  civilisés.  Ainsi  défen- 
due, la  liberté  a  dû  se  voiler  avec  horreur;  elle  n'acceptera  jamais  pour  pon- 
tifes les  bourreaux  qui  ont  souillé  son  culte.  Jusqu'ici  nous  n'avions  guère  vu 
que  riiéroïsme  patriotique  des  Espagnols;  nous  savions  qu'ils  avaient  été  con- 
duits par  des  chefs  intrépides,  auxquels  notre  admiration  prétait  les  qualités 
et  les  vertus  qui  font  les  grands  hommes. 

Pendant  la  restauration ,  l'inquiétude  qui  agitait  les  esprits  sur  le  sort  des 
libertés  publiques  influait  sur  la  manière  dont  nous  jugions  les  hommes  qui 
passaient  pour  les  avoir  conservées  à  leur  pays.  Là  où  s'était  livré  un  combat 
contre  le  pouvoir  absolu ,  les  sympathies  entouraient  ceux  qui  avaient  osé 
élever  la  bannière  libérale.  Les  chefs  de  l'insurrection  espagnole,  qu'ils  eussent 
marchandé  la  victoire  à  Baylen  ou  massacré  nos  soldats  isolés  dans  les  sierras 
de  la  Biscaye,  avaient  défendu  leur  indépendance  contre  l'invasion  irani^aise  : 
le  but  ennoblissait  les  moyens.  Mais  aujourd'hui  les  temps  sont  venus  où  il 
est  permis  d'être  impartial,  de  pénétrer  dans  les  secrets  de  cette  guerre 
fameuse,  de  connaître  un  à  un  et  de  suivre  jour  par  jour,  étape  par  étape, 
massacre  par  massacre,  ces  chefs  que  l'empire  appelait  des  brigands,  et  que, 
par  une  réaction  trop  vive ,  nous  avons  invoqués  comme  des  héros.  Parmi  ces 
chefs,  quelques-uns  sans  doute  se  sont  battus  contre  nous  avec  un  noble 
courage,  défendant  leur  pays  sans  déshonorer  leur  nom  ;  d'autres  se  sont  élevés 
jusqu'au  commandement  par  la  férocité  de  leur  caractère.  En  eux  la  guerre 
civile  semble  avoir  personnifié  tout  ce  qu'elle  a  de  barbare.  Le  général  Saint- 
Yon ,  qui  a  connu  ces  hommes  et  qui  assistait  à  ces  combats,  écrit  pour  nous 
les  faire  connaître. 

Le  plus  fameux  nom  de  cette  guerre  est  celui  de  Mina.  Mina ,  pendant  cinq 
ans,  a  fatigué  nos  soldats  à  le  poursuivre.  On  pouvait,  dans  ces  mystérieuses 
aventures,  donner  à  Mina  le  rôle  que  l'imagination  lui  attribuait,  ou  la  place 
que  lui  assigne  la  nature  de  ses  victoires;  l'incertitude  était  perpiise;  elle  le 
sera  moins  désormais.  Le  général  Saint-Yon  a  réduit  à  leur  valeur  les  exagéra- 
tions de  l'orgueil  castillan  et  les  sympathies  si  souvent  aveugles  de  l'esprit  de 
parti. 

Mina  n'a  pas  occupé  long-temps  la  scène  politique  en  Espagne.  Simple  étu- 
diant en  1809,  il  s'associe  pour  premiers  compagnons  d'armes  le  berger  Juanito, 
un  abigeo  ou  voleur  de  troupeaux,  un  contrebandier,  un  galérien,  et  il  lève 
l'étendard  de  la  guerre  civile  sans  être  encore  suivi  de  son  oncle  Espoz,  qu'il 
appelle  une  brute,  et  qu'il  a  laissé  à  Pampelune  palefrenier  du  général  fran- 
çais Rostolan.  Xavier  Mina  se  signale  dans  quelques  embuscades  par  sa  froide 
cruauté;  il  est  bientôt  fait  prisonnier,  et,  tremblant  à  l'idée  des  représailles 
qu'il  mérite,  il  s'adresse  à  ses  soldats ,  et  l'autographe  de  sa  lettre  suffit  à  peine 
pour  faire  croire  qu'elle  ait  été  écrite.  Il  les  conjure  de  ne  pas  le  laisser  mettre 
à  mort;  il  leur  demande  de  se  rendre  au  bon  général  Dufour,  qui  leur  don- 
nera des  sauf-conduits.  Mina  veut  sauver  sa  vie  aux  dépens  de  cette  liberté  de 
sa  patrie  à  laquelle  il  sacrifiait  celle  de  ses  prisonniers,  de  ses  amis  qui  lui 


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906  REWE  DB6^  DBUr  MOfimS. 

déplaisaient.  Il  ne  fat  pas  mis  à  mort,  et  leBçamchos  se  contentèrent  de  Te»** 
fermera  Vinoeones.  Devenu  libre  en  1844,  il  oefefMiraten  Espagne  que  pour 
prendre  part  à  la  révolte  de  son  oncle  contre  Ferdi(^and  VH.  Après  le  hoit^ 
teux  échec  qu'ils  subirent  tous  deux  devant  les  murs  de  Pampelnne,  tlso 
réfugie  en  France,  et  son  impatience  de  la  vie  paisible  Payant  poussé  jusque 
dans  r  Amérique  du  nord ,  il  y  périt  bientôt,  battu  et  pris  par  le  général  Linan, 
le  36  octobre  1817.  Lâche  jusqu'au  bout,  il  ne  se  défendit  pas,  et,  en  allant 
au  supplice,  il  implorait  bassement  ceux  qui  Ty  conduisaient. 

Pendant  la  détention  de  Xavier  Mina  à  Vincennes,  Espoz,  de  palefrenier 
de  son  neveu  devenu  son  héritier,  prit  le  nom  de  Mina  en  s'emparant  avec 
violence  du  commandement  de  la  guérilla.  Xavier  avait  disparu  si  promp- 
tement  du  théâtre  de  cette  guerre,  que  Ton  remarqua  à  peine  l'usurpation 
d' Espoz.  Celui-ci  comprit  que,  s'adressa  nt  à  des  esprits  grossiers  etfanatiques, 
il  pouvait  tout  se  permettre,  et  il  déploya  une  activité  dont  on  l'aurait  cm 
incapable.  Espoz  y  Mina,  entouré  d'une  compagnie,  retrouvait  les  sujets  do- 
ciles du  Vieux  de  la  Montagne  dans  ces  muets  prêts  à  suivre  son  geste  et  sa 
voix.  Il  commença,  après  en  avoir  tué  un  de  sa  main,  par  faire  assassiner  les 
chefs  qui  lui  avaient  disputé  la  succession  de  son  neveu.  De  la  sorte,  il  se  vit 
bientôt  à  la  tête  d'un  corps  nombreux  et  soumis ,  et  la  régence  du  royaume, 
qui  avait  donné  au  neveu  le  titre  de  Corsaire  terrestre  de  la  Navarre, 
nomma  l'oncle  colonel.  Lumbier,  Sanguessa,  Estella ,  étaient  les  villes  que 
Mina  fréquentait  le  plus,  parce  que,  indépendamment  des  ressources  qu'il  S'y 
procurait  sans  peine ,  ces  localités  inexpugnables  lui  offraient  une  retraite 
facile  dans  le  cas  d'une  attaque  imprévue. 

Le  chef  des  insurgés  de  la  Navarre  obtenait  de  nombreux  succès;  des  armes, 
des  munitions,  des  vivres,  des  soldats,  étaient  tombés  en  son  pouvoir.  Il  assou** 
vissait  sur  ses  malheureux  prisonniers  tout  ce  que  la  barbarie  lui  conseillait 
de  tortures.  Il  voulut  même  donner  un  caractère  officiel  à  ses  cruautés,  ta 
ordonnant,  par  un  décret,  que  tous  les  Français,  y  compris  l'empereur  Na* 
poléon,  pris  avec  ou  sans  armes,  seraient  pendus,  ainsi  que  tout  Espagnol 
qui  leur  aurait  prêté  un  secours  quelconque.  Ce  décret  était  la  mise  en  œuvre 
du  catéchisme  dans  lequel  le  clergé  apprenait  aux  enfans,  par  ordre  exprès  de 
la  régence,  que  ce  n'est  pas  un  péché  d'assassiner  un  Français ,  que  c'est  une 
œuvre  méritoire.  Aussi  Mina  ordonnait  l'assassinat  à  coups  de  poignard  d'of- 
ficiers prisonniers  et  blessés,  et  continuait  tranquillement  son  déjeuner,  à  cAfé 
delà  pièce  où  ses  arrêts  s'exécutaient  avec  bruit.  L'affoire  d'Arlaban ,  oà  U 
enleva  un  convoi,  est  le  plus  important  de  ses  exploits,  celui  où  sa  férocité  se/ 
signala  par  les  plus  horribles  exoès,  celui  qui  hii  valut  le  grade  de  maréeM^ 
de-camp  des  armées  de  sa  majesté  Ferdinand  VII.  Ponr  remercier  la  funia^ 
del  Gûbiemo,  le  nouveau  général  fit  jeter  dans  des  puits  une  douzaine  d^<fi^ 
fioiers  de  fanoienne  armée^  quelle  lui  envoyai  pour'étre  Incorporés  dans  «s» 
bateinons. 

ApièB  le  retoMT  es  FifdiiMifid'VIi  i  MaMd',  Mlwftfl  «undépaar^ce  prfiooe^ 


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tt  «héitafee  répugnance  à  «et  ordre.  L'ancien  chef  de  guérillas,  tombé  à  rétkt 
dWficier  général,  attend  une  audience  pendant  quinze  Jours,  regarde  ce 
ntard  eonnnoun  sanglant  affront ,  et  ne  se  rend  enfin  auprès  du  roi  que  pour 
hiî  demander  la Tice*>royauté de  Navarre.  Ferdinand  VII,  surpris,  balbutie, 
dMiie  dea  espérances  évasives  «t  reçoit  plusieurs  fois  le  hardi  gueriMero.  Ce 
nwBége  de  cour  n'est  interrompu  que  par  le  départ  subit  de  Mina,  instruit  de 
la  désorganisation  secrètement  encouragée  de  ses  bandes  et  rugissant  de 
colère,  il  marche  sur  Pampekine  pour  s'en  emparer  et  est  abandonné  par  ses 
annsetses  soldats,  dès  qu'ils  sont  arrivés  aux  pieds  des  murailles  de  la  \ille 
et  qu'ils  voient  que  ce  n'est  point  par  la  porte  que  leur  chef  veut  les  y  faire 
entrer.  Des  coups  de  fusil  empêchent  Mina  désespéré  de  rejoindre  ses  troupes, 
6t,  trattra  eavers  Tétat,  poursuivi  par  son  souverain,  repoussé  par  ses  soldats 
même,  il  n'a  d'autre  ressource  que  d'aller  mendier  un  refuge  à  la  France,  à 
ce  ipajB  objet  de  sa  haine  implacable  ! . . . 

Retiré  à  Bar*sur-Aube ,  le  20  mars  1815  lui  inspira  le  singulier  courage 
d'écrire  à  Napoléon,  pour  lui  proposer  d'aller  combattre  Ferdinand  VII.  Maïs 
bientôt  il  courut  à  Gaod ,  revint  à  Paris  avec  les  étrangers  et  y  vécut  tout  en- 
tier en  proie  à  une  ambition  rongeuse,  à  des  projets  sans  suite  et  à  une  sorte 
^fièvre  morale  dont  les  paroxismes  ne  lui  laissaient  ni  sommeil  ni  repos. 

La  révolution  de  Ttle  de  Léon  réveilla  les  turbulentes  espérances  de  Mina. 
Échappant  à  la  police  de  Louis  XVin ,  il  réunit  quelques-uns  de  ses  anciens 
partisans  dans  la  vallée  du  Bastan;  mais  le  triomphe  des  constitutionnels  arrêta 
sa  marche,  et  il  fut  nommé  capitaine-général  de  la  Navarre.  Dès^lors  il  ne 
ifoocupa  qoe  de  se  faire  des  créatures,  excitant  les  exaitados,  provoquant  le 
chant  de  la  Tragala,  animant  les  soldats  contre  les  habitans,  et  enfin  envoyé 
parle  ministère  en  Galice  avec  le  même  titre.  Le  séjour  de  Mina  en  Galice , 
véritable  exil,  quoiqu'il  s'y  fût  marié,  le  rendit  presque  aussi  furieux  contre 
le  régime  constitutionnel  qu'il  l'était  naguère  contre  le  pouvoir  royal  :  il  ne 
prolégea  que  les  républicains  et  accrut  ainsi  le  nombre  des  partisans  de  Fer- 
dinand VU.  Le  brigadier  Lâtre  fut  envoya  pour  remplacer  Mina ,  qui ,  après 
avonrengagé  ses  partisans  à  s'opposer  les  armes  à  la  main  à  son  départ,  se 
remit  sans  se  défendre  entre  les  mains  de  son  successeur,  en  protestant  de  son 
dévouement  au  gouvernement  et  traliîssant  ses  amis. 

Exilé  à  Léon,  Mina  fut  bieatdt  envoyé  en  Catalogne  pour  combattre  les 
^iitis  nombreux  qui  s'y  organisaient.  Cétaît  la  première  fois  qufl  comman* 
diit  à  des  troupes  régulières,  et  son  incapacité  fut  telle,  que  le  ridicule  seul 
sitffeÉît  à  le  flétrir,  si  la  cruauté  ne  le  renduH  odieux.  Il  voulait  soutenirle 
pveitige  de  son  nom  par  la  terreur.  Quand  les  rramjais  enti%rent  enCata- 
lolfiMr  le^  peu  de  valeur  morale  de  Mina  parot  dans  toute  sa  nadité.  H  ne  com- 
ittmû  aux  manaravreSi  Le  rôle àe  paitrsan  qtfil ^aeréservu  contre  4e 
d'ÉVDleiBeihii  fiai  même  pas  heureux.  Usé  par  lÀ  souffrances ,  aigri 
piT^lea^hagrlos,  ordomaai,  oomase  témengnage  de  son  poufoir  et  de  sa 
facw,  le'.nMume  de'f  étéquedè  Vidt,  qiÉ^femdl  leqiiilté  le  tribunal ,  fl  nese* 
1  Aia»  les  iMN»  de>balmloM>^qMe  péur  tnHÊtt  de'Se  ireddiiion^^. 


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308  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

accusé  de  trahison  et  de  lâcheté ,  il  obtint  qu'un  vaisseau  français  le  condui- 
rait en  Angleterre. 

La  révolution  de  juillet  eut  lieu.  Mina  accourut  en  France.  Chargé  par  la 
junte  des  réfugiés  de  pénétrer  en  Navarre ,  il  perdit  à  Bayonne  un  temps  pré- 
cieux. Lorsqu'il  se  décida  enfin ,  son  apparition  prévue  ne  causa  aucun  trouble 
dans  le  royaume.  Obligé  de  se  sauver  seul ,  il  se  réfugia  de  nouveau  en  France, 
où,  pendant  trois  années,  il  épia  l'occasion  de  reparaître  sur  cette  scène  de 
discorde,  que  sa  dernière  mésaventure  ne  lui  enlevait  ni  le  goût  ni  l'espoir 
d'occuper  encore.  Puis  il  alla  mendier  inutilement  le  secours  de  don  Pedro 
pour  insurger  la  Galice,  et,  peu  de  temps  après  la  mort  de  Ferdinand  Vil,  il 
vint  de  nouveau  agiter  la  Péninsule.  La  guerre  de  guérilleros  avait  été  recom- 
mencée par  Santos-Ladron  au  profit  de  don  Carlos;  on  se  souvint  de  Mina,  qui 
en  avait  été  le  héros.  Il  reçut  le  commandement  de  l'armée  destinée  à  agir 
contre  les  carlistes.  Accueilli  froidement  à  Pampelune,  le  nouveau  vice-roi, 
incapable  de  diriger  les  opérations  militaires,  laissa  aux  généraux  Oraa  et  Cor- 
dova  le  soin  de  poursuivre  les  rebelles.  Lorsqu'enfin  il  se  décida  à  marcher  en 
personne,  les  factieux  étaient  aux  portes  de  Pampelune.  Mina  sortit  enveloppé 
d'une  grosse  houppelande ,  coiffé  d'un  chapeau  rond  recouvert  d'un  taffetas 
vernis,  à  cheval  sur  une  grande  mule  blanche,  les  pieds  dans  des  étriers  de 
bois  en  forme  de  sabots,  et  tenant  dans  ses  mains  des  cordes  qui  lui  servaient 
de  rênes  ;  à  sa  gauche,  Tancien  chapelain  Aposteguy,  sa  créature  la  plus  dé- 
vouée, qui  portait  à  un  large  ceinturon  en  cuir  le  sabre  du  général  en  chef; 
un  peu  en  arrière,  les  aides-de-camp  et  les  officiers  d'ordonnance,  vêtus 
chacun  d'un  costume  différent,  et  talonnant  de  misérables  haridelles  qui 
fléchissaient  sous  le  faix  des  bagages.  L'inhabile  général  revint  dans  sa  capi- 
tale sans  avoir  su  même  rencontrer  l'ennemi.  Une  seconde  sortie  ne  fut  pas 
plus  heureuse ,  et  rien  ne  manqua  à  la  mystification  de  Mina ,  ni  le  ridicule , 
ni  la  publicité.  iBIessé  dans  sa  réputation,  humilié  dans  son  amour-propre, 
accablé,  souffrant,  mais  soutenu  par  l'espoir  de  se  relever,  il  prépara  une 
nouvelle  expédition,  à  la  grande  joie  de  ses  incorrigibles  admirateurs.  Cette 
fois  encore  il  la  conduisit  avec  une  si  déplorable  ignorance ,  que  si  Zumala- 
carreguy  avait  eu  plus  de  talent  militaire,  c'en  était  fait  de  Tarmée  de  la  reine. 
Il  est  vrai  que  Mina  crut  se  venger  de  sa  défaite  en  faisant  compter  par  cinq 
les  habitans  assemblés  du  village  de  Lecaroz,  théâtre  de  sa  dernière  entre- 
prise ,  et  fusiller  sur-le-champ  tous  ceux  que  désignait  le  nombre.  Us  étaient 
coupables  d'avoir,  dans  un  banquet ,  porté  des  toasts  au  prétendant.  Après 
l'exécution ,  le  village  fut  livré  aux  flammes.  Ce  fut  le  dernier  exploit  de  Mina. 

Intérieurement  convaincu  de  son  impuissance,  aigri ,  malade,  il  comprit  sa 
position ,  et  se  décida  à  prévenir  une  éclatante  disgrâce  en  écrivant  à  la  reine. 
On  mit  à  le  remplacer  par  le  général  Valdès  un  empressement  dont  il  se  sentit 
avec  raison  vivement  blessé.  Il  s'achemine  alors  vers  la  France,  sans  qu'un 
seul  témoignage  d'affection  l'accompagne,  sans  espoir,  sans  renommée,  de- 
venu ridicule,  méprisé  de  ses  ennemis,  peut-être  aussi  de  ses  amis  désabusés. 
En  1835,  des  juntes  hostiles  au  gouvernement  s'organisèrent  en  Catalogne» 


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REVUE.  —  CHRONIQUE. 

Les  miuistres,  alarmés,  craignaient  de  voir,  comme  dans  la  guerre  de  la  suc- 
cession, la  Catalogne  se  séparer  du  reste  du  royaume.  Mina  y  fut  envoyé 
comme  capitaine-général.  Il  ne  rendit  aucun  service,  il  était  usé,  son  rôle  était 
fini.  Il  mourut  le  35  décembre  1836. 

Palefrenier,  colonel,  général,  guérillero,  vice-roi,  la  seule  vertu  militaire  de 
Mina  fut  une  incroyable  férocité,  toujours  cruel,  cruel  contre  les  Français,  cruel 
contre  les  Espagnols,  soit  qu*il  commande  pour  le  roi ,  soit  qu'il  agisse  pour 
la  liberté  constitutionnelle.  Successivement  exaltado,  absolutiste,  républicain, 
il  fut  toujours  impitoyable  pour  le  parti  qu'il  ne  servait  pas.  C'est  à  la  terreur 
qu'il  inspirait  qu'il  dut  son  élévation.  Invisible  dans  les  montagnes.  Mina  était 
une  puissance;  vu  de  près,  ce  n'était  qu'un  bourreau. 

En  traçant  cette  histoire  des  deux  Mina,  en  rectifiant  les  idées  répandues 
sur  leur  compte,  le  général  Saint-Yon  a  rendu  un  véritable  service.  Mina 
passait  pour  un  héros  :  on  le  jugera.  On  verra  quelle  guerre  nous  faisait  ce 
chef  des  insurgés  de  la  r^avarre,  quels  sentimens  l'animaient  lorsqu'il  com- 
battait pour  l'indépendance  de  son  pays. 

M.  de  Saint-Yon  a  écrit,  si  l'on  peut  dire,  d'une  façon  militaire.  H  voulait 
suivre  et  peindre  des  guérilleros,  il  a  écrit  en  guérillero.  Je  m'imagine  qu^après 
une  marche,  après  un  combat,  après  une  reconnaissance,  il  rédigeait  ce  qu'il 
avait  vu,  ce  qu'il  avait  entendu ,  ce  qu*on  avait  exécuté.  La  guérilla  s'avance, 
f  entends  les  propos  des  compagnons  de  Mina  qui  vont  à  leur  proie;  les  con- 
seils féroces  autour  des  feux  du  bivouac  s'agitent  devant  nous.  M.  de  Saint- 
Yon  ne  raconte  pas,  il  met  en  action.  J'avoue  que  j'ai  quelque  peu  regretté 
cette  manière  ;  le  style  est  plus  pittoresque  sans  doute,  mais  il  est  moins  grave. 
Si  la  majesté  de  l'histoire  ne  pouvait  descendre  jusqu'à  tracer  la  vie  des  Mina, 
M.  de  Saint-Yon  nous  devait  des  mémoires  plus  sérieusement  composés.  II  ne 
fallait  pas  donner  l'air  d'un  roman  à  de  pareils  faits,  dont  la  triste  réalité 
n'est  que  trop  incontestable.  M.  de  Saint-Yon  a  éclairci  une  page  obscure 
encore  de  nos  grandes  annales.  Il  a  écrit  avec  esprit,  avec  chaleur;  mais  il 
s'est  trompé  dans  la  forme. 

L'homme  animal,  par  M.  le  docteur  Voisin  (1).  —  La  phrénologie  peut 
être  envisagée  sous  un  double  point  de  vue,  ou  comme  ayant  la  prétention  de 
diagnostiquer  les  puissances  actives  et  passives  de  l'homme  par  les  diverses 
formes  ou  saillies  du  crâne,  et  alors  c'est  là  cranioscopie  proprement  dite;  ou 
comme  théorie  physiologique,  et,  sous  ce  second  aspect,  elle  touche  à  la  mé- 
taphysique. On  croit  en  général  que  la  phrénologie  implique  nécessairement 
le  matérialisme  :  je  suis  quelque  peu  sceptique  à  l'endroit  de  la  phrénologie; 
mais  cette  opinion  me  paraît  une  erreur  qu'il  importe  de  réfuter.  Si  on  exa- 
mine la  phrénologie  comme  explication  ontiriogique  de  L'homme  et  de  ses 
pouvoirs,  on  la  voit  aboutir  à  deux  solutions  principales  :  ou  bien  l'homme 

(1)  Un  vol.  in-S«,  chez  Béobet,  place  de  TÉcole  de  Médecine,  4. 


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3i0  RB¥fK  OBft  0Wa.  MOWBS. 

intelleetoel.estla.réfaUaate  d'une  pkuralité  4e  Caenllés  49a  «ni  ixmm  i 
dans  le  oenreau,  c'est  la  solitfâon  maténaliate  ;  ou  bieu  Fuiiité  BpiritnfiHt 
agU  et  rayonne  d'ua  seul  foyec  par  une  pUualité  d'eigaoes  eéréfafAox,  ks 
organes  du  cerveau  sont  les  fonctions  dWerses  et  comme  répaïKNiîsMment 
d'une  unité  centrale:  c'est  la  solation  SfûritualÎBte ,  et  je  dois  ajouter  que  e*«st 
par  malheur  Ja  moins  accréditée  dane  l'éoole  pbrénologique.  La  prt nière 
solution  se  rattache,  par  l'engendrement  des  idées,  au  matériaJifflie*  et  Toid 
comment  Le  matérialisme  pose  comme  initiale  la  négadon  de  Dieu  ou  d'une 
cause  première.  Dès-lors,  la  matière  se  compose  d'une  succession  fatale  de 
phénomènes  dont  les  diverse»  évolutions  constituent  les  différons  degppé»  de  la 
vie.  La  vie  n'est  qu'une  combinaison  de  phénomènes  et  de  propriélés  maté* 
rielles  qui,  au  Heu  de  rester  à  l'état  d'éparpillementet  de  dissémination,  se  con- 
densent et  forment  un  ensemble.  L'homme  lui-même,  au  plus  haut  degré  de 
la  vie ,  n'est  que  le  résultat  et  comme  le  résumé  de  tous  les  degrés  iafiérieum, 
la  plus  haute  et  la  dernière  évolution  connue  de  la  matière.  Ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  de  réfuter  le  matérialisme  par  la  science  et  de  prouver  que  Dieu  est  même 
nécessaire  comme  hypothèse  scientifique  pour  expliquer  les  créations  succes- 
sives que  constatent  la  géologie  et  l'anatomie  comparée.  Dès  qu'on  s'adresse  à 
des  hommes  qui  croient  à  la  morale  et  au  libre  arbitre,  il  suffit  de  remarquer 
une  chose  bien  simple,  c'est  que  si  l'homme  n'est  qu'une  agrégation  de  diverses 
propriétés  matérielles,  comme  ces  propriétés  sont  fatales  et  que  de  leur  réunion 
ne  peut  pas  résulter  la  liberté,  la  première  solution  phrénologique,  qui  fait 
résulter  l'homme  des  aptitudes  cérébrales,  conclut  logiquemeot  au  fistaliacne, 
ou ,  si  on  l'aime  mieux,  à  la  négation  de  la  morale. 

Ces  réflexions  nous  sont  suggérées  parun  livre  sur  la  physioiogie  du  cerveau, 
que  M.  le  docteur  Voisin  publie  sous  ce  titre  un  peu  biaarre  :  VHowtme  animal, 
M.  Voisin  ad  met  Dieu,  il  admet  une  cause  créatrice,  et  nous  aimons  à  penser 
que  dès-lors  il  se  rattache  à  la  solution  spirituaUste  indiquée  tout  à  l'heure.  &\ 
on  admet  en  effet  une  cause  créatrice,  il  ne  peut  y  avoir  aucune  eépugnaoce 
logique  à  regarder  l'homme  comme  une  création  directe,  à  croire  qu'il  ne 
résulte  pas  d'une  condensation  de  qualités  matérielles ,  mais  qu'il  émane  d'un 
acte  créateur  qui  l'a  fait  un  et  qui  lui  a  donné  le  pouvoir  de  modifier  l'orga- 
nisme par  la  volonté. 

Ce  point  de  vue,  bien  que  vague  iet-asses  Indéterminé  dans  le  Kvrede  M.  Voi- 
sin ,  est  celui  que  la  logique  lui  impose,  et  nous  supposons  qu'il  raceepte.  Cela 
posé,  la  question  de  savoir  si  les  pn>tubéranoes  du  cerveau  accusent  et  mani- 
festent des  passions  ou  des  virtuaHtéa  actives  dans  Fbomme ,  n'est  phis  qu'une 
question  de  pure  curiosité  et  dont  la  sohitioB  n*ébran]e  aucun  problème  méta- 
physique. Admettez  en  effet  que  le  développement  intràrcranien  est  un  effet 
visible  d'un  pouvoir  central  et  uni^e,  le  spiritualisme  est  sauvé  et  la  liberté 
humaine  aussi.  Deux  objectioos  Aiiéamentales  surgissent  encore  pourtant 
centre  cette  nouvelle  face  de  la  ptu^olegie.  D'abord  est-il  vrai  que  les  circon- 
volutions du  cerveau  se  traduisent  exactement  par  des  circonvolutions  cor- 
respondantes de  l'enveloppe  osseuse  du  crâne?  Voilà  ce  qui  est  contesté. par 


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phfMWgIftes  qui  foet  noe  •l^Mli#ii  aoatiNniqoe  aswz  notable.  Il 
,  diMiit-il0|4ieiix  laiiie»dftmlecrâDe,«lllarni^80uvenlqu*ilyadk|joiio- 
tlio  tntiie  les  deux  lafntt^mipeepMées^  de  telle  aorte  qu*à  une  oeovexité  externe 
eerreqwDd  quelquefois  une  concavité  interne;  d*où  il  suivrait  qu'on  ne  peat 
fsa  diagnostiquer  les  foivnes  du  cerveau  ^r  celles  de  la  tdte.  Je  sais  très  bien 
la  réponse  des  phrénologues;  ils  ne  manquent  pas  d'objecter  que  cette  dis- 
jonction des  deux  lanes  du  crâne  n'existe  que  chez  les  vieillards.  Mais  il  y  a 
pcot-ltre  une  autre  objectien  à  faire  à  la  localisation  des  facultés  dans  le  cer- 
veau, c'est  que  la  thécnie  des  fiscultés  admises  par  Gall  et  Spurxheim  est  très 
contestable ,  et  qu'ils  localisent  des  facultés  qui  n'existent  pas.  Qu'on  me  fasse 
comprendre  par  exemple  oomraent  Vaoqt$isMêé  ou  amour  de  la  propriété, 
pour  me  servir  de  la  langue  quelque  peu  barbare  des  phrénologues,  est  une 
faculté ,  une  aptitude  native ,  origioelle  1  II  ne  faudrait  pas  nier  cependant  que 
le  développeroeot  moral  et  inteUecUiel  agisse  sur  le  cerveau  et  sur  le  système 
nerveux,  et  ne  détermine  des  modifications  profondes  dans  la  tête  humaine. 
Mier  cela,  ce  serait  nier  que  l'esprit  agit  sur  l'appareil  nerveux  et  cérébral, 
tût  ausn  incontestable  en  psychologie  qu'en  physiologie.  Les  crânes  des  peu- 
ples qui  ont  reçu  une  éducation  différente  et  qui  n'ont  pas  le  même  but  d'ac- 
tivité, offrent  des  dissemblances  caractéristiques,  mais  de  là  à  une  localisa- 
tion de  détail  il  semble  qu'il  y  ait  vraiment  un  abtme.  Du  reste ,  je  ne  veux 
aucunement  mettre  en  doute  la  bonne  foi  de  M.  Voisin,  qui  a  fait  au  bagne  de 
Toulon  des  expériences  très  remarquables. 

Que  la  cranioscopie  soit  vraie  ou  fausse,  le  livre  de  M.  Voisin  demeure 
eomme  un  très  intéressant  travail  d'observation.  Dans  la  première  partie  de 
f ouvrage,  qui  nécessite  une  partie  correspondante,  il  n'est  parlé  que  de 
rhomme  animal.  L'auteur  étudie  les  facultés  de  ce  dernier  ordre  dans  leur 
état  rudimentaire ,  dans  leur  état  normal  et  dans  leurs  excès.  Il  en  fait  en 
quelque  sorte  la  biographie  exacte ,  microscopique;  il  suit  la  passion  depuis  sa 
première  manifestation  instinctive  jusqu'à  son  paroxisme.  Il  y  a  dans  cette 
histoire  d^une  passion  écrite  avec  feu  je  ne  sais  quoi  de  dramatique  qui  émeut 
comme  un  spectacle  inconnu.  L'idée  générale  et  comme  la  prémisse  constante 
du  livre  du  docteur  Voisin ,  c'est  qu'il  y  a  en  nous  des  passions  animales  qui 
entrent  en  action  d'elles-mêmes  et  qui  n'ont  pas  b^oin  d'incitation,  et 
d'autres,  les  facultés  intellectuelles  et  morales ,  qui  sont  ce  que  l'éducation  les 
fût  être.  Cette  distinction  nous  paratt  incontestable,  et  nous  reconnaissons 
pleinement  la  toute  puissance  de  l'éducation.  Seulement  il  est  bon  de  le  dire 
en  passant,  le  terme  d'éducation  n'éveille  pas  dans  tous  la  même  idée.  Nous 
ne  savons  pas  exactement  ce  que  M.  Voisin  entend  par  là  ;  mais  enfin  le  mot 
est  dit.  La  logique  fera  le  reste. 

Le  livre  de  M.  Voisin  est  plein  de  chaleur  et  d'entraînement;  mais  dans  le 
feu  de  la  période  le  soin  du  détail  lui  échappe  souvent.  L'auteur  semble  quel- 
quefois s'enivrer  de  son  sujet ,  et  l'ampleur  de  la  phrase  se  développe  aux  dépens 
de  la  précision  et  de  l'enchaînement  rigoureux  des  idées.  Il  y  a  beaucoup  à 
apprendre  dans  cet  ouvrage,  et,  quelque  opinion  que  l'on  ait  sur  la  doctrine 


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312  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

philosophique  de  Fauteur,  il  subsistera  des  obsenrations  bien  faites  que  diacun 
peut  apprécier  de  son  point  de  vue,  et ,  pour  ainsi  dire ,  arec  son  optique  spé- 
ciale. Les  mêmes  faits ,  on  le  sait ,  peuvent  réfléchir  et  confirmer  souvent  des 
idées  différentes. 

La  philosophie  de  ce  livre  semble  se  résumer  ainsi  :  L'homme  doit  déve- 
lopper toutes  ses  passions,  vivre  de  toutes  les  vies,  et  c*est  de  cette  direction 
harmonique  de  toutes  les  puissances  de  Thomme  vers  leur  fin  que  résulte  le 
bonheur.  Cette  tliéorie,  bien  que  développée  avec  art,  est  radicalement  fausse. 
Le  but  de  Tactivité  humaine,  ce  n'est  point  le  bonheur,  ce  n'est  point  le 
plaisir,  c'est  le  devoir.  Or,  le  devoir,  c'est  le  plus  souvent  le  sacrifice  d'une  pas- 
sion, d'une  satisfaction  individuelle.  Toutes  les  déviations  intellectuelles,  toutes 
les  déviations  des  sens,  se  trouveraient  de  la  sorte  justifiées.  Je  sais  bien  que 
M.  Voisin  peut  refuser  d'admettre  ces  conséquences,  que  son  dévouement 
bien  connu  à  la  science  et  aux  plus  tristes  misères  de  l'humanité  contredirait 
d'ailleurs;  mais  le  raisonnement  y  pousse.  C'est  le  privilège  des  nobles  intelli- 
gences de  n'être  point  logiques,  quand  elles  partent  d'un  système  faux.  Avec 
des  prémisses  qui,  selon  nous,  concluent  inévitablement  à  l'égoïsme,  M.Voisin 
aboutit  dans  la  pratique  au  désintéressement,  inconséquence  honorable  qui 
met  l'esprit  après  le  cœur  ! 

— Le  musée  de  peinture  (  Reale  Galleria)  de  Turin  vient  d'être  l'objet  d'un 
vaste  et  consciencieux  travail  dû  au  directeur  de  cette  belle  galerie,  M.  le  mar- 
quis d'Azeglio.  L'histoire  et  la  description  de  ce  musée ,  telle  est  la  tâche  à 
laquelle  M.  d'Azeglio  a  consacré ,  pendant  plusieurs  années,  tous  ses  efforts. 
Chacun  des  tableaux  que  renferme  la  galerie  royale  de  Turin  a  été  successive- 
ment décrit  et  apprécié  par  le  savant  écrivain.  Grâce  au  cadre  qu'il  a  choisi, 
M.  d'Azeglio  a  pu  traiter,  dans  son  omTage,  plus  d'un  côté  intéressant  de 
l'histoire  des  beaux-arts.  L'école  flamande  et  l'école  italienne  comptent  dans 
la  galerie  du  roi  Charles-Albert  de  nombreux  et  illustres  représentans.  C'a  été 
pour  M.  d'Azeglio  une  occasion  d'apprécier  dans  de  rapides  notices  chacun 
des  maîtres  dont  les  chefs-d'œuvre  sont  conservés  à  Turin.  De  très  belles  gra- 
vures anglaises  accompagnent  le  texte  du  marquis  d'Azeglio.  lions  revien- 
drons sur  cet  important  ouvrage,  qui  prendra  rang  à  juste  titre  parmi  les 
plus  curieuses  publications  de  l'Italie  actuelle. 


y.  DE  Màbs. 


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THEATRE  ESPAGNOL. 


LE  DRAME   HISTORIQUE. 


Un  des  traits  caractéristiques  du  théâtre  espagnol ,  c'est  qu'il  ^  profondé- 
ment national ,  c'est  qu'il  est  Fexpression  énergique  des  mœurs ,  des  idées ,  de 
l'histoire  du  pays.  De  même  que ,  dans  les  comédies  de  cape  et  cTépée,  il 
nous  offre  un  tableau  vivant  de  l'état  de  la  société  à  l'époque  où  elles  ont  été 
composées,  les  comédies  héroïques  qui  constituent  une  portion  si  notable  de 
son  répertoire  forment  comme  une  vaste  galerie  où  se  déroule  toute  l'histoire 
de  l'Espagne  depuis  le  commencement  de  la  montfehle.  Les  poètes  drama- 
tiques n'ont  pas  même  reculé  devant  la  tâcbe  difficile  de  produire  sur  la  scène 
les  événemens  à  peu  près  contemporains.  Bien  qu'ils  aient  quelquefois  réussi 
dans  ces  tentatives  hardies,  ce  n'est  pas  parmi  les  composition^  empruntées  à 
des  faits  si  récents ,  qu'il  faut  chercher  leurs  chefs-d'œuvre.  La  poésie  est  mal 
à  l'aise  lorsqu'elle  a  à  représenter  les  élémens  compliqués  d'une  civilisation 
aussi  avancée  que  celle  qui  existait  alors  en  Espagne  ;  elle  s'entend  mal  à 
interpréter  les  calculs  de  la  politique ,  les  profondes  combinaisons  et  les 
grandes  luttes  de  l'ambition ,  les  guerres  savantes  et  méthodiques ,  en  un  mot 
tout  ce  qui  fit  l'éclat  et  la  gloire  du  siècle  de  Ferdinand-le-Catholique,  de 
Charles-Quint,  de  Philippe  IL  II  lui  faut  quelque  chose  de  plus  simple,  de 
plus  saisissant,  qui  parle  d'une  manière  plus  directe  aux  imaginations.  Il  lui 

TOME  XXIV.  —  1*'  NOVEMBHE  1840.  21 


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Zii  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

faut  des  héros  dont  la  physionomie  ouverte,  saillante,  s'empare  puissamment 
des  esprits,  sans  qu'on  soit  obligé ,  pour  les  apprécier ,  de  se  livrer  à  une  sub- 
tile analyse.  Il  faut  enfin ,  et  cette  dernière  circonstance  n'est  guère  moins 
indispensable  que  les  autres,  il  faut  que  les  faits  et  les  personnages ,  conser- 
vés dans  la  mémoire  des'peuples  par  une  tradition  vivante,  soient  néanmoins, 
dans  Tordre  des  temps ,  à  cette  distance ,  à  ce  point  de  perspective  où  les 
teintes  s'adoucissent  et  se  confoodeat ,  où  le  côté  grossier  et  trivial,  insépa- 
rable de  la  réalité,  disparaît  dans  une  sorte  de  nuage,  où  la  multitude  des 
détails ,  trop  souvent  peu  poétiques  même  aux  époques  qui  semblent  l'être  le 
plus,  se  concentrent  et  se  résument  dans  un  petit  nombre  de  résultats  plus 
faciles  à  idéaliser. 

Pour  trouver  réunies  toutes  ces  conditions  à  un  degré  où  elles  n'existent 
peut-être  chez  aucun  autre  peuple ,  il  sufiOsait  de  remonter  un  peu  plus  loin 
dans  les  annales  de  l'Espagne.  Pendant  tout  l'espace  qui  s'étend  du  viii''  au 
XY*  siècle  de  notre  ère,  ces  annales  présentent  en  quelque  sorte  une  vaste 
épopée  dont  l'unité  grandiose  surpasse  dans  sa  vérité  les  plus  brillantes  et  les 
plus  heureuses  fictions.  Un  peuple  luttant  pendant  huit  siècles  pour  délivrer 
son  territoire  d'une  invasion  étrangère,  et,  après  mille  vicissitudes,  après  s'être 
vu  réduit  à  la  possession  de  quelques  rochers  stériles,  réussissant  enfin  à  ex- 
pulser les  agresseurs;  la  cause  de  la  religion  inséparablement  unie  dans  cette 
lutte  à  celle  de  la  nationalité ,  le  contraste  de  deux  populations  rivales  qui , 
différant  absolument  par  les  mœurs,  les  croyances,  le  langage,  se  ressemblent 
pourtant  par  leur  esprit  chevaleresque  et  généreux ,  par  leur  aventureuse 
bravoure ,  ce  sont  sans  aucun  doute  de  bien  autres  élémens  de  poésie  que  ne 
l'avait  été  pour  les  Grecs  la  petite  guerre  de  Troie,  et  pour  les  Romains  le 
fabuleux  voyage  d'Énée,  source  pourtant  de  si  admirables  inspirations. 

Des  chantres  populaires  avaient  exploité  de  bonne  heure  un  terrain  aussi 
heureusement  préparé,  et  leurs  romandes  avaient  donné  aux  traditions  natio- 
nales cette  consécration  poétique  qui  peut  seule  en  assurer  la  durée.  Ces  ro- 
mances ne  méritent  pas  seulement  de  fixer  l'attention  des  amis  des  lettres  et 
des  philologues  qui  peuvent  y  étudier  les  progrès  du  langage  et  du  goût  litté- 
raire; c'est  avant  tout  un  riche  dépôt  d'informations  historiques.  Il  ne  faut 
isans  doute  pas  s'en  exagérer  la  valeur  sous  ce  dernier  rapport.  On  aurait  tort 
d*y  voir  des  documens  contemporains  sur  lesquels  on  puisse  s'appuyer  avec 
confiance  pour  confirmer  et  compléter  le  témoignage  des  chroniques.  Il  est 
bien  peu  de  ces  romances  qui  aient  été  composées  à  l'époque  qu'elles  rappel- 
lent ,  et,  h  l'exception  d*un  très  petit  nombre  dont  la  physionomie  rude  et  gros- 
sière atteste  une  haute  antiquité,  les  plus  anciennes  ne  paraissent  pas  d'une 
date  antérieure  au  xv*  siècle  ;  mais  il  en  est  beaucoup  qui ,  suivant  toute  appa- 
rence, ne  sont  que  la  traduction  en  langage  moderne  de  compositions  plus 
anciennes,  et,  en  tout  cas,  il  suffit  d'y  jeter  un  coup  d'ϔl  pour  s'assurer  que 
les  évènemens  et  les  personnages  qu'elles  célèbrent  n'avaient  pas  cessé  de 
vivre  dans  la  mémoire  des  peuples.  Si  les  poètes  les  eussent  imaginés,  ou  seu- 
lement si  pour  les  faire  revivre  Ils  eussent  dû  les  tirer  de  l'oubli ,  les  rapides 


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THÉATHB  ESPAGNOL..  3t& 

allusions  par  lesquelles  ils  les  désigoeot  eussent  été  inintelligibles  pour  le 
public. 

Évidemment,  et  c'est  là  ce  qui  fait  à  nos  yeux  nn  des  grands  mérites  de 
ces  petits  poèmes,  évidemment  ils  ne  font  que  reproduire  des  souvenirs  déjà 
consacrés,  déjà  admis  par  la  croyance  universelle.  Ils  ne  prouvent  pas,  tant 
s'en  £aut ,  la  vérité  de  tout  ce  qu'ils  racontent;  mais  ils  prouvent  que  ces  récits 
héroïques  et  romanesques,  conformes  au  goût  du  temps,  à  Fesprit  de  la  na- 
tion ,  étaient  généralement  accrédités.  L'histoire  n'est  pas  seulement  la  trans-^ 
mission  des  évèneniens  qui  ont  eu  lieu ,  c'est  encore  celle  des  opinions  qui  ont 
régné,  des  croyances  qui  ont  prévalu  à  des  époques  données,  et  sous  ce  point 
de  vue,  le  plus  important  peut-être  pour  l'observateur  philosophe,  les  romances 
dont  nous  parlons  sont  essentiellement  de  l'histoire. 

On  sait  bien  peu  de  chose  sur  ce  qui  s'est  passé  dans  l'Espagne  chrétienne 
pendant  les  trois  premiers  siècles  qui  suivirent  l'invasion  des  Arabes.  Les  chré- 
tiens, réfugiés  dans  leurs  montagnes,  où  ils  avaient  tant  de  peine  à  conserver 
leur  indépendance,  et  ramenés  par  la  nécessité  d'une  guerre  incessante  à  uno 
sorte  de  barbarie ,  n'avaient  guère  le  loisir  d'écrire  leurs  annales.  A  peine  les 
chroniques  composées  à  cette  époque  nous  donnent-elles  le  nom  des  rois  et  la 
sèche  indication  de  quelques  faits  principaux.  Tout  ce  que  les  historiens  plus> 
récens  y  ont  ajouté  ne  repose  évidemment  que  sur  les  traditions  populaires- 
dont  nous  parlions  tout  à  l'heure. 

Les  amours  du  roi  Rodrigue  avec  la  belle  Cava ,  non  moins  funestes  à  l'Es* 
pagne  que  ne  l'avaient  été  pour  Ilion  ceux  de  Paris  et  d'Hélène;  le  tribut 
annuel  de  cent  jeunes  filles  imposé  aux  chrétiens  par  les  musulmans  et  abott 
par  Alfonse-le-Cbaste;  les  infortunes  du  comte  de  Saldana ,  expiant  par  la  perte 
de  ses  yeux  et  par  une  longue  captivité  le  crime  d'avoir  plu  à  la  sœur  de  ce 
monarque;  les  exploits  de  son  fils  Bernard  del  Carpio ,  la  terreur  des  musul- 
mans ,  le  rival  et  le  vainqueur  de  notre  Roland  ;  la  tragique  histoire  des  sept 
infans  de  Lara ,  livrés  au  fer  des  Maures  par  la  trahison  de  leur  oncle  et  si  ter- 
riblement vengés  par  leur  frère  posthume,  l'illustre  Mudarra,  Tun  des  aïeux 
du  Cid  :  toutes  ces  romanesques  aventures,  et  bien  d'autres  encore  qu'il  serait 
trop  long  d'énumérer,  ne  sont  probablement  pas  de  pures  inventions.  Elles 
cachent  sans  doute,  sous  les  détails  fabuleux  avec  lesquels  elles  nous  ont  été 
transmises,  un  fonds  de  vérité  historique;  mais  on  s'efforcerait  vainement 
aujourd'hui  de  dégager  cette  vérité  des  fictions  qui  s'y  sont  en  quelque  sorte 
identifiées.  Autant  vaudrait  chercher  laborieusement  dans  ,les  fables  de  la 
mythologie  grecque  l'histoire  véritable  des  temps  héroïques. 

L'Espagne  a  donc  eu  aussi  une  époque  à  demi  fabuleuse,  qui  appartient 
bien  plus  à  la  poésie  qu'à  l'histoire  proprement  dite.  Ce  qu'avalent  été  chez 
les  Grecs  les  poètes  dont  Homère  a  résumé  et  fait  oublier  les  chants,  les  au- 
teurs inconnus  des  romances  l'ont  été  cImz  les  Es^gnols.  Ce  sont  les  vrais 
bîsloriens  de  ces  temps  reculés  ;  mais  l'Espagne  n'a  pas  eu  son  Homère  pour 
lecuellUr  et  résumer  dans  us  magnifique  et  imposant  monument  ces  esquisses 
ijQparfaites,  pour  leur  donner  ainsi  la  consécration  du  génie. 

21. 


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316  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  poètes  dramatiques,  venus  plus  tard ,  ont  puisé  dans  les  romances  le 
sujet  d'innombrables  compositions  qui  ont  ravivé  et  rajeuni  ces  souvenirs. 
Cest  ainsi  encore  qu'Eschyle,  Sophocle,  Euripide,  empruntaient  à  Tlliade  et 
à  rodyssée  la  pensée  de  leurs  admirables  tragédies. 

Les  drames  qui  nous  retracent  ces  temps  primitifs  de  FEspagne  ne  sont 
certes  pas  des  chefs-d'œuvre.  Généralement  ils  restent  fort  au-dessous  des 
romances  dont  on  les  a  tirés,  et  qui,  par  la  simplicité  de  leur  forme,  étaient 
bien  plus  propres  à  faire  valoir  ces  traditions  populaires,  à  mettre  en  relief 
Toriginalité  naïve  qui  en  fait  tout  le  charme,  à  en  dissimuler  l'absurdité, 
rendue  trop  évidente  et  trop  choquante  par  les  longs  développemens  d'une 
œuvre  dramatique.  Il  est  pourtant  quelques-unes  de  ces  comédies  auxquelles 
on  ne  saurait  contester  un  grand  intérêt  romanesque.  Il  en  est  d'autres  qui 
rendent  assez  heureusement  le  caractère  agreste  et  primitif  dont  l'imagination 
se  plaît  à  entourer  le  berceau  de  la  monarchie  espagnole,  alors  qu'elle  n'était 
pas  encore  sortie  ou  qu'elle  commençait  seulement  à  sortir  des  montagnes  qui 
servirent  d'asile  à  Pelage  et  à  ses  compagnons.  Lope  de  Vega,  si  habile  à 
varier  ses  tons  et  à  se  transformer  suivant  les  idées  qu'il  voulait  exprimer,  a 
particulièrement  réussi  dans  ce  tableau  d'un  état  social  si  différent  de  celui  au 
milieu  duquel  il  vivait.  On  peut  surtout  citer  comme  un  modèle  dans  ce  genre 
ses  deux  comédies  des  Exploits  des  Meneses,  Sans  doute ,  la  couleur  locale 
répandue  sur  ces  pièces  n'est  pas  à  l'abri  de  tout  reproche,  on  peut  signaler 
plus  d'une  disparate  au  milieu  de  traits  qui  respirent  un  vrai  parfum  d'anti- 
quité; mais  le  ton  d'héroïque  rusticité,  les  tableaux  de  la  vie  sauvage  et  mon- 
tagnarde que  Lope  y  a  jetés  avec  beaucoup  d'art  et  de  charme,  sont  plus  que 
suflQsans  pour  faire  illusion,  et  l'illusion  est  tout  ce  qu'on  demande  à  la 
poésie,  qui  bien  souvent  s'accommoderait  fort  mal  de  la  vérité  absolue. 

Ce  premier  âge  de  l'histoire  d'Espagne  finit  vers  le  milieu  du  xi'  siècle.  Cest 
alors  que  la  réunion  du  comté  de  Castille  et  du  royaume  de  Léon  en  un  seul 
état,  suivie  bientôt  après  de  la  conquête  de  Tolède,  l'antique  métropole  des 
Gotlis,  constitua  enfin  au  sein  de  la  Péninsule  une  monarchie  chrétienne, 
stable,  puissante,  qui,  déjà  maîtresse  de  la  plus  grande  partie  de  l'Espagne, 
déjà  supérieure  en  forces  aux  débris  de  la  puissance  arabe,  ne  devait  plus 
s'arrêter  dans  ses  progrès  jusqu'à  ce  qu'elle  eût  achevé  de  les  absorber.  Dès  ce 
moment,  la  Castille  est  un  état  considérable  et  régulier  qui  prend  rang  parmi 
les  grands  états  de  l'Europe;  dès  ce  moment  aussi,  son  histoire  est  plus  connue, 
la  part  du  roman  et  de  la  fable  s'y  amoindrit  pour  %'effacer  bientôt  complè- 
tement. 

C*est  à  cette  époque  intermédiaire  qu'apparaît  la  grande  figure  du  Cid. 

Ruy  Diaz,  autrement  dit  Rodrigue ,  fils  de  Diègue ,  Ruy  Diaz  de  Bivar  est 
le  plus  populaire  des  héros  espagnols,  c'est  celui  aussi  que  les  poètes  ont  le 
plus  célébré.  Cinquante  ans  après  sa  mort,  il  était  déjà  le  sujet  d'un  poème 
épique ,  premier  et  informe  essai  de  poésie  espagnole.  Les  siècles  suivans 
voient  éclore  une  multitude  presque  incroyable  de  romances  consacrées  à  sa 
mémoire.  A  des  faits  vrais,  plus  ou  moins  altérés^  se  mêlent  dans  ces  petits 


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THÉATBS  ESPAGNOL.  3iT 

poèmes  beaucoup  de  faits  évidemment  oontrouvés.  Telle  est  souvent  la  mons- 
trueuse absurdité  de  ces  Interpolations  faites  dans  des  temps  d'ignorance, 
qu'elle  mettrait  à  bout  la  crédulité  la  plus  aveugle ,  et  que  dans  ces  derniers 
temps  un  critique  paradoxal,  ne  sachant  comment  distinguer  la  réalité  au 
milieu  de  toutes  ces  fictions ,  a  cru  pouvoir  révoquer  en  doute  l'existence  même 
du  Qd,  doute  qui  ne  peut  se  soutenir  d'ailleurs  contre  un  examen  attentif  des 
documens  historiques,  quelque  incomplets  qu'ils  S(rient  sur  ce  point. 

Les  romances  dont  il  est  le  héros  sont  peut^tre,  dans  leur  ensemble,  les  plus 
intéressantes  et  les  plus  poétiques  que  l'on  possède.  Le  recueil  dans  lequel  on 
les  a  réunies  a  une  réputation  européenne.  Partout  il  a  été  lu  et  traduit; 
partout,  bien  qu'il  fût  presque  impossible  hors  d'Espagne  d'en  apprécier 
complètement  les  charmans  détails,  on  a  été  frappé  du  caractère  d'inspira- 
tion naïve  et  énergique  qui  en  fait  un  monument  si  original. 

De  même  que  les  romances  du  Cid  sont  sans  comparaison  celles  qui  ont  eu 
le  plus  de  retentissement  hors  de  la  Péninsule,  le  drame  qu'en  a  tiré  Guilen 
de  Castro,  l'un  des  contemporains  de  Lope  de  Vega,  est  incontestablement,  de 
tout  le  théâtre  espagnol ,  celui  qui  en  France,  et  par  suite  en  Europe,  a  obtenu 
le  plus  de  célébrité.  C'est  sans  doute  à  une  cause  accidentelle  qu'il  en  est 
redevable.  On  ne  pouvait  oublier  qu'il  a  fourni  à  Corneille  la  matière  de  son 
premier  chef-d'œuvre,  de  la  première  tragédie  qui  soit  restée  sur  notre 
scène;  mais  l'ouvrage  de  Guilen  de  Castro  n*eût>il  pas  ce  titre  à  la  recon- 
naissance  des  amis  des  lettres,  les  beautés  dont  il  étincelle  le  recommande- 
raient encore  à  toute  leur  admiration.  Elles  sont  trop  connues  pour  que  nous 
nous  arrêtions  ici  à  les  rappeler  :  il  nous  suffira  de  dure  qu'il  n'est  peut-être 
pas  dans  le  Cid  français  une  belle  scène  dont  la  pensée,  dont  le  dialogue 
même,  ne  soient  presque  textuellement  empruntés  au  poète  espagnol ,  et  que, 
si  quelquefois  Corneille  a  perfectionné  les  conceptions  de  son  modèle,  quel- 
quefois aussi  il  les  a  affaiblies  en  les  modifiant  pour  les  mettre  en  rapport  avec 
la  régularité  de  notre  théâtre  et  la  délicatesse  de  notre  goût. 

Ce  qui  est  moins  connu,  c'est  qu'au  drame  imité  par  notre  grand  tragique, 
Guilen  de  Castro  a  ajouté  une  seconde  partie,  qui ,  dans  notre  opinion ,  ne  le 
cède  pas  à  la  première.  Elle  n'a  pas,  il  est  vrai,  comme  celle-ci,  le  mérite 
d'être  dominée  par  un  incident  principal  qui,  ramenant  l'intérêt  vers  un  but 
unique,  donne  à  l'ensemble  de  l'œuvre  un  caractère  vraiment  dramatique.  Cest 
en  réalité  une  chronique  dialoguée  à  la  manière  de  Shakspeare ,  c'est  le  récit 
des  guerres  civiles  qui  troublèrent  la  CastiUe  et  le  royaume  de  Léon  après  la 
mort  de  Ferdinand-le-Grand,  et  qui  ne  finirent  que  par  l'assassinat  de  son 
fils  Sanche  au  siège  de  Zamora;  mais  ce  récit  est  plein  d'action,  de  mouve- 
ment, de  pathétique,  le  moyen-âge  y  respire  tout  entier,  et  les  lambeaux  des 
vieilles  chroniques  que  Guilen  de  Castro  y  a  insérés  avec  un  art  infini ,  don- 
nent à  l'ensemble  un  air  de  réalité  antique  que  je  ne  trouve  au  même  degré 
peut-être  dans  aucune  autre  comédie  espagnole. 

Cest  surtout  dans  cette  seconde  partie  de  la  Jeunesse  du  Cid  (tel  est  le 
titre  de  la  pièce)  que  le  héros  nous  apparaît  avec  ce  caractère  énergique  et  otî- 


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su»  REV1»  m»  BBUX  MOEOIBS. 

ginal  einpniaté  aux  lOBianoeBr^  qoi  n'esl  pas  àe  lost  point  csnioniie  à  la 
physi<momîe  que  lui  deune  Corneille.  Ces  rotBaoees  et  les  dranaesqui  ea  ont 
été  tirés  nous  le  moutreat  brave  et  géDéreipE,  religieax ,  dévoué  au  devokrei 
à  l'honneur.  £a  lui ,  la  idélité  la  plu»  loyale  à  son  sonverain  s'unit  à  un  noble 
osj^it  d'indépeodance-  :  il  subît  Texil  plutôt  fue  de  s'bumtlier  devant  un  loî; 
kifuste  et  qui  ne  lui  pardonne  pas,  malgré  ses  services,  d^opposer  d'benora» 
blés  scrupules  et  de  courageuses  représentations  aux  entreprises  d'une  ambih 
lion  inique;  mais  eet  exil,  il  le  consacre  à  vaincre  les  enneoûs  de  son  ingrat 
souverain,  à  étendre  sa  puissance.  Il  a  toute  la  firanehise  et  la  rudesse  des 
caaaps.  Habitné  à  combattre  et  à  commander,  il  semble  mal  à  l'aise  lorsqu'il 
se  trouve  momentanément  condamné  à  l'oisiveté  de  la  cour.  Trop  plein  peutr 
être  du  juste  sentiment  de  sa  supériorité,  il  eA  également  hors  d'état  de  sup- 
porter la  moindre  contradiction  de  la  psurt  des  courtisans  qn'il  méprise  et  de 
dissimuler  le  mépris  qu'il  a  pour  eux.  Son  indignation ,  son  impatience,  se 
manifestent  à  chaque  instant  par  de  brusques  saillies,  paor  des  railleries  pi- 
quantes. Il  ne  respecte  que  le  roi ,  et,  tout  en  le  respectant,  il  ne  le  flatte  pas;, 
U  ne  sait  pas  se  plier  envers  lui  à  ces  formes  obséquieuses  auxquelles  les  princes 
sont  trop  accoutumés  pour  ne  pas  s'irriter  contre  ceux  qui  y  manquent  ;  il  ne 
sait  pas  même  adoucir  par  l'expression  les  austères  avis  que  son  zèle  lui  dicte 
quelquefois.  On  devine  à  son  langage  qu'il  ne  sera  jamais  un  fsivori ,  qu'on 
acceptera,  qu'oit  recherchera  mém«  ses  services  dans  le  mosKOt  du  danger,, 
mais  qu'on  le  trouve  iacommode,  exigeant ,  peu  respectueux,  et  que  le  jour  de 
la  disgrâce  viendra  têt  ou  tard  pour  lui.  ^  Noos  l'avons  dit,  ce  n'est  pas  là  le 
Cid  de  Corneille,  qui  ne  nous  le  présents  d'ailleurs  que  dans  sa  première  jm^ 
nesse ,  et  qui  en  fait  un  modèle  d'élégsmte  courtoisie  non  moins  que  de  géné- 
rosité et  de  courage,  un  vrai  paladin  de  nos  vieux  romans;  mais  c'est  bien  le 
héros  espagnol  du  moyen-âge,  en^elli  sans  doule  par  la  tradhioa  oiHnme 
tout  ce  qui  est  destiné  à  vivre  dans  la  poésie. 

Il  y  a  dans  ce  drame  une  scène  bien  pathétique,  le  fondsen  est  emprunté  aux 
romances,  nais  Goilen  de  Castro  l'a  admirablement  développé.  Le  roi  don 
Sancfae  vient  de mevrirassasslné.  Son  meurtrier  est  sorti  des  murs  de  Zamoca  y 
eà  le  roi  assiégeait  l'infante  sa  sœur,  qu'il  voulaît  dépouiller  deson  patrimoine^ 
Un  des  principaux  guerriers  du  camp  royal,  Diego  de  Lara,  a  aœosé  les  habi- 
tans  de  Zamora  de  compKeité  dans  l'assassinat,  et,  suivant  les  usages  àm 
moyen-âge,  il  les  a  défiés  en  combat  singulier  pour  soutenir  cette  accusation 
eootre  les  champions  qu'ils  voudront  désigner.  Suivant  ces  uss^es  eneore,  3 
a  par  là  contracté  ToMigation  de  combattre  successivement  contre  cinq  gueiv 
riers.  Le  vieil  Arias  Gonzalo,  le  conseiller,  le  défenseur  de  l'infante  qui  lui  a 
été  recommandée  par  son  père  mourant ,  se  présente  avec  ses  quatre  fils  pour 
défendre  l'honneur  de  i&amora.  Malgré  son  âge ,  il  vent  descendre  le  premier 
du»  la  lice.  Les  supplications  de  l'infante,  qui  lui  demande  en  pleurant  de  ne 
pas  oublier  qu'il  est  son  seul  appoi  au  milieu  des  iniortuoes  dont  elle  est  acca- 
blée, peuveM  à  peine  le  déterminer  à  laisser  eombattre  avant  lui  ses  enfans. 
UinfiMite,  en  grand  deuil,  monte  sur  un  écfaaliBud  d'où  ellq  doit  assistet  à  le 


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kitte  qui  «ra  ^oofiir.  Aiias  Gomalo,  le  eœur  pkiB  de  triitee  yMMculiimiini^ 
est  auprès  d'elle.  A  la  barrière  opposée,  on  aperçoit  le  Cîd  qui  fait  les  fbnoiioiit 
de  juge  du  camp,  le  Cid  qui,  désapprouvant  la  gaenre  impie  déelarée  par 
l'ambitieux  Sanciie  à  son  frère  et  à  sa  sœur,  et  se  Nfosamii  y  prendie  port, 
a  tiéaiifiioiiistuiTiioBeoiiveiaiBjiHqiiesoiisleiBandeZan^ 
plus  d'uoe  fois  des  dangers  où  le  précipitait  son  audaeennprudeiile,  et  ii*a 
essié  de  lui  ûûie  emeodre  des  cooseâii  trop  mal  aoeseiUls.  Autour  du  hàros 
sont  rangés  les  principaux  cbe£s  de  l'armée  castillane.  L'accusateur  Diego  de 
Lara  s^aiFanee  d»8  la  lice  plein  de  eonfianœ  et  d'aadace. 

L'iNFAifTE.  —  Qu'il  est  bien  à  cheval  !  sa  vue  seule  inspire  l'effroi. 

Abias  Gonzalc— Ah!  mes  enfans,  ah!  madame,  pourquoi  m'avez-vous 
empêché  d'aller  le  premier  le  combattre  ?  suîs-je  destiné  à  les  voir  mourir  et  à 
leur  survivre  ! 

Diego  de  Laba.  — Puisque  j'ai  l'obligation  de  vaincre  cinq  ennemis,  je 
vais  planter  cinq  pieux  en  terre. 

Le  Cid.  —  Quelle  idée  mystérieuse  y  attachez- vous? 

Diego  de  Laba.  —  Us  m'aideront  à  me  rappeler  le  nombre  de  ceux  que 
j'aurai  tués,  ranacherai  un  de  ces  pieux  à  mesure  que  j'aurai  terrassé  un  de 
mes  ennemis. 

Un  des  fils  d'Arias  s'avance  dans  la  lice. 

Abias  (à  rinCinte.)  —  Il  s'hicline  pour  saluer  votre  altesse. 

Lliff  ANTB.  •—  DooiMB^lai  votre  bénédiction  pendant  qu'il  balMB  la  tête. 

Abia«.  —  Il  est  vaillant.  Oh!  si  l'expérieDoe  pouvait  aider  aoo  courage! 

L'IifFAifTB.  —  Vous  le  verrez  victorieux. 

Abias.  —  Si  je  le  croyais...  On  partage  entre  eux  le  soleil...  On  leur  donne 
ka lances...  Que  ne  puis-je  l'avertir  de  choisir  la  sienne  aussi  pesante  qu'un 
chêne!  Elle  serait  mieux  assurée  à  Farçon...  On  baisse  sa  visière...  Que  Dieu 
te  conduise  ! 

li'lMFAifTB.  —  LeooBiir  memanque.  Où  alle^vous,  mon  père? 

Abias.  —  Il  me  semble  que  mon  ame  s'envde  avec  les  pieds  de  son  cheval. 
Qu'il  a  bien  rompu  sa  lance! 

L'Inpanti.  —  Le  choc  a  été  terrible;  ils  tirent  leurs  épées. 
.  Abias.  —  Mon  fils  va  montrer  tout  son  courage...  Que  la  lutte  est  aehar- 
née!...  Ah!  ri  je  pouvais  le  diriger!  J'aurais  porté  oe  coup  plus  à  propos... 
Pierre  a  plus  d'ardeur,  madame;  mais  Diego  de  Lara  combat  avec  plus 
d'adresii. 

L'Ikfaktb.  —  Lequel  vaut  lemieux? 

ABIA.S.  —  Hélas!  dans  le  métier  des  armes  l'expérience  l'emporte  sur  Je 
courage. . .  Ah  !  Pierre  est  mort. 

L'Infante.  —  Infortunée  que  je  suis!  c'est  mon  malheur  qui  le  tue. 

Abias.  —  Ne  pleurez  pas,  madame ,  vos  larmes  retardent  la  veiigeanœ.  Il 
est  mort  honorablement,  il  n'est  pas  à  plaindre.  (A  part.)  il  faut  cacberma 
douleur ,^  qu'on  ne  dise  pas  que  je  suis  faiMe  «pnune  une  femme. 


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320  REVUE  DES  DEUX  MONMSS. 

Diego  de  I^eà.  ^  Arias,  envoie-moi  un  autre  de  tes  fils,  j*aî  dépêché  le 
premier. 

Abias.  —  Je  le  prépare. 

Diego.  —  Je  l'attends. 

Abias.  —  Don  Diego,  qu'il  te  suffise  de  vaincre  et  de  tuer.  Pourquoi  m'af- 
fliger  par  tes  paroles? 

L'Infante.  —  Vous  avez  plus  de  bravoure  que  de  courtoisie  et  de  compas- 
non,  don  Diego. 

Diego.  —  Je  venge  mon  roi  ;  la  colère  m'aveugle  et  me  rend  furieux. 

Le  Cid.  —  Oui ,  mais  n'oubliez  pas  que  la  courtoisie  n'a  jamais-rendu 
le  courage  moins  redoutable Venez  vous  reposer. 

Diego.  —  Vous  auriez  raison  si  j'étais  fatigué. 

Le  second  fils  d'Arias,  avant  de  descendre  dans  la  lice,  demande  la  béné- 
diction de  son  père. 

Abias.  —  Mon  fils,  la  mort  de  ton  frère  doit  t'anîmer  davantage  encore. 
Il  est  mort  en  digne  chevalier;  va  lui  payer,  en  le  vengeant,  l'exemple  qu'il 
t'a  donné.  Sois  maître  de  ton  courage;  don  Diego  vient  de  nous  apprendre 
par  une  triste* expérience  comment  l'adresse  triomphe  de  la  valeur.  Rappelle- 
toi  bien  que  la  force  sans  adresse  ne  suffît  pas  pour  combattre  à  cheval ,  qu'on 

ne  combat  pas  seulement  avec  l'épée,  mais  avec  les  rênes.,  avec  l'éperon 

Que  la  colère  ne  f  emporte  pas,  ne  frappe  jamais  un  coup  sans  regarder  où  tu 
le  diriges.  Un  seul  coup  frappé  avec  intention  vaut  mieux  que  dix  lancés  au 


Le  jeune  guerrier  s'éloigne,  la  trompette  retentit  de  nouveau,  l'infante 
frémit. 

Abias.  -—  Oh  !  si  le  ciel  qui  voit  combien  mes  intentions  sont  droites,  vou- 
lait se  contenter  de  m'avoir  enlevé  un  de  mes  enfi^!.'..  Du  premier  dioc  il  a 

perdu  la  meilleure  partie  de  sa  cuirasse Il  saish  vaillamment  son  épée, 

mais  il  est  désarmé...  comment  éviterait-il  son  malheur!...  Mon  fils,  mon  fils, 
prends  garde  à  toi...  Je  memeurs...  Don  Diego  se  borne  encore  à  se  défendre, 

mais  il  cherche  le  défaut  de  ta  cuirasse Il  l'a  trouvé J'ai  perdu  deux 

enfans... 

Diego  de  Laba.  —  Un  autre,  don  Arias;  celui-ci  a  reçu  son  cci^ipte. 

RoDBiGUE  Abias.  —  Me  voici ,  me  voici  ! 

Diego.  —  Je  t'attends. 

Le  Cid.  —  Tant  de  paroles  vont  mal  aux  braves. 

Diego.  —  Viens  achever  de  rougir  la  garde  de  mon  épée. 

Le  Cid.  —  !Ne  voyez-vous  pas  que  beaucoup  faire  et  beaucoup  parler  ne 
Tont  pas  bien  ensemble? 

Abias.  —  Mon  fils ,  je  [n'y  puis  plus  tenir;  je  descendrai  avec  toi  dans  la 


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THÉÂTRE  ESPAGNOL.  821 

lice;  plus  près  de  toi ,  je  pourrai  te  diriger  :  mon  souffle,  ma  voix  f  animeront  ; 
permettez-le ,  madame. 

L'Infante.  —  Oui,  Arias,  je  ne  vous  retiendrai  plus,  ce  n'est  plus  la 
temps  de  trembler  et  de  s'attendrir;  le  feu  de  la  vengeance  a  séché  les  pleurs 
de  la  tendresse  ;  il  me  semble  que  mon  coeur  s'est  endurci ,  que  mon  ame  s'est 
fortifiée...  Allez  venger  votre  père  et  vos  frères. 

Abias.  —  Et  pour  fanimer  à  venger  tes  frères,  regarde  leur  sang  qui 
couvre  Tépée  et  les  mains  de  ton  vaillant  ennemi...  Ne  pense  qu'à  ton  hon- 
neur. Ouvre  les  yeux  au  danger,  mais  ferme  ton  cœur  à  la  crainte.  Affermis* 
toi  sur  ta  selle.  Invoque  d'abord  l'aide  de  Dieu.  Pique  ton  cheval  lorsqu'il  en 
sera  temps ,  porte  ta  lance  d'une  main  assurée ,  manie  ton  épée  avec  dextérité. 
Et  tout  cela ,  hélas  !  servira  de  bien  peu  si  le  bonheur  te  manque  ! 

Rodrigue  Arias.  —  Vous  semblez  douter  de  ce  que  je  ferai,  r^'ai-je  pas 
depuis  long-temps  appris  à  l'Espagne  que  je  sais  vaincre  et  donner  la  mort? 
Il  m'est  pénible,  mon  père,  que  ce  soit  vous  qui  paraissiez  me  méconnaître. 
Plût  à  Dieu  que  j'eusse  précédé  mes  firères  dans  le  champ  clos! 

Le  combat  s'engage;  la  fortune  reste  quelque  temps  indécise  entre  les  deux 
héros,  leur  sang  coule.  L'épée  de  Diego  de  Lara  brise  le  casque  de  Rodrigue 
Arias;  mais  celui-ci,  d'un  coup  plus  décisif,  coupe  les  rênes  et  fend  la  tête 
du  cheval  de  son  adversaire.  Le  coursier  expirant  emporte  au-delà  de  la  bar* 
rière  son  maître,  qui  ne  peut  plus  le  diriger. 

Rodrigue  Arias,  mortellement  blessé,  tombe  entre  les  bras  de  son  père. 
Diego  de  Lara  veut  rentrer  dans  la  lice  pour  achever  sa  victoire,  mais  on  lui 
crie  qu'il  est  vaincu,  puisqu'il  est  sorti  de  l'enceinte  du  champ  clos.  Une  vive 
contestation  s'élève.  On  décide  enfin  par  accommodement  que  Zamora  est  pur- 
gée de  l'accusation  intentée  contre  elle ,  mais  que  Diego  de  Lara  est  victorieux. 
Rien  de  plus  pathétique  que  le  désespoû:  de  Lara,  dont  l'orgueil  regarde  une 
victoire  incomplète  comme  une  défaite  honteuse;  rien  de  plus  touchant  que 
l'exaltation  héroïque  du  jeune  Rodrigue,  qui ,  au  moment  de  rendre  le  dernier 
soupir,  et  pouvant  à  peine  proférer  quelques  mots,  ne  pense  qu'à  demander 
quel  est  le  vainqueur. 

Une  autre  scène  très  belle  et  très  caractéristique,  qui,  d'ailleurs,  est  tout 
entière  empruntée  aux  romances,  c'est  celle  où  le  frère  du  roi  assassiné,  Al* 
fonse,  rappelé  de  l'exil  pour  monter  sur  le  trône,  reçoit  de  ses  nouveaux  sujets 
le  serment  de  fidélité.  Le  Cid  seul  se  tient  à  l'écart. 

Le  Roi.  —  Don  Rodrigue  de  Bivar,  pourquoi  gardez-vous  seul  le  silence? 

Le  Cid.  —  Écoutez,  sire,  les  motifs  qui  m'empêchent  de  vous  prêter  ser- 
ment; ils  n'ont  rien  qui  doive  vous  offenser.  On  a  osé  répandre  le  bruit  insensé 
que  j'ai  été  complice  pour  vous  de  la  mort  de  votre  frère.  II  faut  prouver  que 
cette  accusation  est  fausse. 

Alfonse.  —  Et  comment  ? 

Le  Cid.  —  En  mettant  la  main  sur  le  crucifix. 


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Alfoiiss.  —  Je  pfétoni  le  swmeBt,  qui  osm  le  raeevoir? 

Le  Cid.  —  Moi,  qui  ne  connais  pas  la  crainte. 

Diego  de  Iaba.  --  Ses  yeux  lancent  des  éclaiis. 

Le  Cid.  —  AUbnse,  puissiez-vous  être  tué,  non  avoe  des  éçéM  dorées,  mais 
avec  des  couteaux  de  la  montagne,  non  par  des  nobles  des  Asturies,  mais  par 
des  vilains  étrangers  à  la  Castille,  par  des  hommes  qui  portent  des  sandales 
et  non  des  souliers,  des  manteaux  d'une  grossière  étoffe  et  non  d'un  drap 
délieatl  puissent-iW  vous  arracher  le  cœur  par  le  côté  gauche,  ù  vous  avez  eu 
part,  sÎYouaaveaiconsentiàla  mort  de  votre  firère!  Lejures-voos? 

AupoNSE*  —  Je  le  jure,  j'en  prenda  le  eid  à  témoin. 

Le  Cid.  —  Puisâei*voua  mourir  comme  votre  fière,  pereé  de  part  en  part 
avec  un  javelot  aigu  par  un  autre  Bellîdo,  si  vous  avez  donné  l'ordre,  si  vous 
avezenoennaissaacedelamortdedonSam^!  et  dites  :  AlBfii8oit41  ! 

Aif  ONSE.  —  Ainà  soitnl  ! 

Le  Cid.  —  Mettez  la  main  sur  votre  épée;  jurez ,  foi  de  chevalier,  que  vous 
n'avez  ni  préparé  ni  <Nrdonné,  pat  même  en  pensée,  la  mort  que  pleure  toute 
la  Castille.  Le  jurez-vous? 

Alpônse.  —  Je  le  jure.  Mais  sachez,  Cid,  que  presser  un  loi  de  la  sorte, 
é^est  peu  de  respect  de  la  part  d'un  sujet  E8t*ll  raisonnable  à  vous  de  vous 
montrer  si  hardi  envers  celui  dont  vous  devrez  ensuite  balsor  les  mains  à 
genoux? 

Le  Cid.  —  Cela  pourra  avoir  lieu  si  je  deviens  votre  sujet. 

AtFONSB.  —  Eh  l  que  m'impcurte  que  vous  le  deveniez  ou  non?  Ne  me  ré- 
pondez pas. 

Le  Cib.  —  Je  me  tais  et  je  pars.... 

Le  Roi.  —  Partez,  qu'attendez-vous? 

Le  Cid.  —  Je  pars  pour  vaincre  des  rois  et  conquérir  des  royaumes. 

L'infante  s'efforce  d'apaiser  le  Cid.  Arias  Gonzalo  rejMrésente  au  roi  com- 
bien il  lui  importe,  lorsque  la  couronne  n'est  pas  encore  bien  affermie  sur  sa 
tête,  de  ne  pas  irriter  un  homme  aussi  puissant.  Ces  sages  remontrances  sont 
écoutées.  Le  Cid  consent  à  faire  sa  soumission,  et  le  roi  lui  déclare  que  c'est 
de  sa  main  qu'il  veut  recevoir  la  couronne. 

Les  deux  drames  de  Guilen  de  Castro  ne  sont  pas  les  seuls  dont  l'histoire  du 
Cid  ait  fourni  le  sujet;  mais  les  autres  méritent  peu  de  fixer  notre  attention. 
;Nous  n'en  exceptons  pas  celui  de  Diamante,  à  qui  Voltaire  a  donné  en  France 
une  certaine  célébrité,  parce  qu'il  a  cru  que  Corneille  l'avait  aussi  imité.  Si 
cette  opinion  eût  été  fondée,  il  faut  avouer  que  la  part  d'originalité  de  l'œuvre 
de  Corneille  eût  été  bien  faible.  Toute  la  portion  qui  n'est  pas  empruntée  à 
Guilen  de  Castro  se  trouve  en  effet  dans  Diamante;  mais  c'est  ce  dernier  qui 
a  copié  notre  grand  tragique,  et  là  où  il  ne  le  traduit  pas  littéralement ,  on 
peut  dire  qu'il  le  parodie. 

Le  Cid ,  nous  l'avons  déjà  fait  remarquer,  est  placé,  en  quelque  sorte,  dans 
l'histoire  d'Espagne,  à  l'entrée  du  moyen-âge.  Çest  à  partir  du  temps  où  il 


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Tlri^TAB  BSf  AiGNOL.  ttS 

'véatt  qœ  les  €éHs  pvemieiit  un  caraetène  de«Qittlv46  et 'â*MlbMitieîl6«  L«6 
aYeatores  bixarres  et  romaaatques  sur  lesquellei  akoaient  à  t*«xeroer  lei  «•- 
tesn  des  romanees  se  pvéseiiteat  déscmnaîs  rarement.  Cas  romances  ne  iw- 
BMnt  plus  BOX  cette  époque,  comne  «wr  les  époqves  précédentes,  mi  tism 
oentÎBo,  ime  sorte  de  obeoBique  non  întenroiiqme;  leur  membre dinUiHie  son» 
«yMement;  mais,  par  one  sorte  decompensatioB,  le  génie dranatique^^eai» 
paraDt  du  terrain  ainsi  abandoniié ,  y  trouve  ses  plus  riche»  «Hvtérîanx.  Cesi 
prédséaaent  dans  les  annales  des  xu*",  xiii*  et  xnr*  siècles,  qu'il  a  puisé  ses 
pins  beHes  iospIrallMiB. 

Avant  d'aller  plm  loin,  nons  devons  faire  une  observation  qui  n^est  pan 
«ans  ifnportanee.  Les  drames  que  les  Espagnols  appellent  histmques  ne  niéri» 
«ent  souvent  eette  qualification  quedans  un  sens  asses  restreint.  Les  noms  des 
personnages  principaux,  liss  traits  saillans  de  leur  caractère,  lesciroonstaness 
générales  du  temps  où  ils  ont  vécu,  sont  sans  doute  fournis  par  la  réalité; 
mais  très  habituellement  le  feit  particulier  sur  lequel  repose  Taetion  est  tout- 
iHfait  imaginaire,  ou  du  moins  tellement  dénaturé,  qu'on  peut  dire  que  la  vérité 
historique  en  a  été  le  prétexte  plutAt  que  la  souree. 

(Test  ain^,  par  exemple,  que  Lope  de  Vega,  dansune  de  ses  plus  beiles 
oomédies ,  le  Roi  est  le  meilleur  alcadey  a  su  tirer  un  admirable  parti  d'une 
anecdote  qui  en  elle4néme  ne  prétait  peuV4tre  pas  à  de  grands  effets.  L'hio* 
toire  raconte  que  le  célèbre  roi  Alfonso'l'EiBpereur,  apprenant  qu'un  chef  «i» 
ittaire  s'était  emparé  arbitrairement  de  la  maison  d'un  pauvre  campi^nard  de 
Galice,  kû  envoya  l'ordre  de  la  rendre  sur-le-cbamp  à  ce  malbenrenx;  que. 
Tordre  étant  resté  sans  exécution ,  il  se  transporta  à  Timproviste  sur  le  lieu  du 
délit ,  et  que  le  coupable,  saisi  et  convaincu ,  paya  de  sa  tête  moins  encore  son 
brigandi^  que  sa  désobéissance.  A  une  maison  volée,  le  poète  a  substitué 
une  ^le  enlevée  et  déshonorée,  et  ce  trait  d'une  justice  presque  sauvage  est 
devenu  pour  lui  tout  à  la  fois  le  texte  d'une  touchante  intrigue  et  d'un  ék>> 
quent  plaidoyer  en  faveur  du  pouvoir  absolu. 

Dans  VÉtoUe  de  Séville,  antre  chef-d'œuvre  supérieur  encore  à  celui  que 
je  viens  d'indiquer,  Lope  a  pris  de  bien  autres  licences  envers  l'histoire. 
On  sait  l'aventure  du  célèbre  Antoine  Ferez,  secrétaire  de  Philippe  II,  qni, 
^yant  assassiné,  sur  l'ordre  exprès  de  son  maître,  un  homme  dont  ce  tyran 
voulait  se  défaire,  n'en  fut  pas  moins  abandonné  par  lui  aux  poursuites  de  la 
justice ,  subit  la  torture  sans  rien  avouer,  réussit  ensuite  à  s'échapper,  et  se 
réfugia  en  France.  Rien  ne  peint  mieux  que  ce  trait  singulier,  raconté  froide 
ment  et  naïvement  dans  les  mémoires  d'un  homme  aussi  intelligent  que  Ferez , 
Philippe  II  et  son  siècle,  l'immense  idée  qu'on  se  faisait  alors  des  droits  de 
rautorité  royale,  et  la  barbarie  de  moeurs  qui  s'unissait  à  la  brillante  civilisa- 
tion de  l'esprit.  Mais  si  cet  événement  est  de  nature  à  intéresser  l'historien  et 
le  philosophe,  il  est  peu  dramatique  en  lui-même,  parce  que  tous  les  person* 
nages  qui  y  concourent  sont  également  peu  dignes  d'estime,  et  qu'aucun  sen- 
timent noble  ou  exalté  ne  les  anime.  C'est  pourtant  de  ce  fonds  ingrat  que  Lope 
a  tiré ,  à  l'aide  de  quelques  modifications  ^  de  ses  plus  beaux  ouvrages.  A  la 


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SSft  RSV1IB  DES  DEUX  MONDES. 

place  du  sombre  et  sévère  Philippe,  qu'il  ne  pouvait  d'ailleurs  traduire  sur  la 
scène  sous  le  règne  de  son  fils ,  il  a  foit  intervenir  un  roi  du  xiii*"  siècle.  L'as- 
sassin vulgaire  frappant  sa  victime  par  ambition  ou  par  l'effet  d'une  servile 
obéissance  est  devenu  entre  ses  mains  un  brave  guerrier,  un  héros  immolant 
douloureusement  son  ami,  le  frère  de  sa  maîtresse,  et  sacrifiant  tout  l'avenir 
^e  bonheur  qui  s'ouvrait  devant  lui  au  devoir  de  venger  la  majesté  royale 
outragée;  cherchant  ensuite  dans  la  mort  la  seule  consolation  qui  lui  soit 
possible,  et,  lorsque  les  aveux  du  roi  l'ont  arraché  au  bourreau,  refusant 
toute  faveur,  toute  récompense,  pour  aller  demander  à  une  guerre  incessante 
contre  les  Maures  la  chance  d'un  plus  glorieux  trépas.  Je  ne  sais  si  le  pathé- 
tique a  jamais  été  poussé  plus  loin  que  dans  cet  admirable  drame,  dont  le  Cid 
(TAndalouêie,  représenté  il  y  a  quelques  années  sur  le  Théâtre-Français,  était 
une  imitation. 

Les  amours  du  roi  de  Castille  Alfonse  VIII  avec  la  belle  juive  Rachel ,  que 
les  grands ,  irrités  de  l'influence  absolue  qu'elle  exerçait  sur  ce  prince ,  mirent 
à  mort  en  l'absence  de  son  royal  amant,  présentaient  sans  doute  une  cata- 
strophe éminemment  propre  à  exdter  l'intérêt  dramatique  :  il  suffisait  de  la 
développer,  et  l'on  doit  regretter  qu'aucun  des  grands  maîtres  de  la  scène  ne 
s'en  soit  emparé.  Diamante,  à  leur  défaut,  a  su  en  tirer  quelque  parti  ;  il  y  a, 
dans  la  Juive  de  Tolède,  des  situations  touchantes  et  plusieurs  morceaux 
d'une  assez  belle  poésie.  Plus  d'un  siècle  après  lui ,  à  l'époque  où  l'ancienne 
école  dramatique  de  l'Espagne  avait  fait  place  à  l'imitation  du  genre  français, 
Gutierrez  de  la  Huerta  traita  le  même  sujet  avec  assez  de  succès  dans  sa  tra- 
gédie de  Rachely  une  des  meilleures,  ou,  si  l'on  veut,  une  des  moins  médio- 
cres productions  de  cette  nouvelle  école. 

De  tous  les  personnages  historiques  du  moyen-Âge ,  celui  qui  a  été  le  plus 
souvent  et  avec  le  plus  de  succès  produit  sur  la  scène,  c'est  incontestablement 
Pierre-le-Cruel;  il  s'élève  à  ce  sujet  un  problème  historique  auquel  nous 
croyons  devoir  nous  arrêter  un  moment. 

Par  un  contraste  singulier,  don  Pèdre,  que  les  historiens  nous  représentent 
comme  un  autre  Néron ,  est  pour  les  poètes  dramatiques  espagnols  un  héros  et 
presque  un  sage.  Au  surnom  de  cruel  que  lui  donne  l'histoire,  ils  ont  sub- 
stitué celui  de  justicier;  ils  nous  le  montrent  brillant  de  courage,  de  géné- 
rosité, de  galanterie,  ami  du  peuple,  passionné  pour  la  justice,  protecteur 
dévoué  du  faible  et  de  l'opprimé,  et  s'ils  ne  dissimulent  pas  l'emportement 
despotique  de  son  caractère,  s'ils  rappellent  même  avec  affectation  quelques 
actes  de  violence ,  quelques  meurtres  auxquels  il  s'est  laissé  entraîner,  il  est 
évident  que,  loin  d'y  attacher  un  blâme  sévère,  leur  but,  en  mêlant  ces  taches 
légères  à  son  éclatante  physionomie ,  est  de  la  rendre  plus  dramatique  encore. 

Des  criticjues  modernes ,  s'emparant  de  cette  version  poétique  et  la  combi- 
nant avec  d'autres  indices  recueillis  à  des  sources  plus  graves ,  se  sont  cru 
autorisés  à  en  faire  sortir  un  système  qui  a  trouvé  assez  de  partisans,  comme 
tout  ce  qui  est  paradoxal.  Ils  ont  voulu  prouver  que  ce  monarque  si  diffamé 
était  une  victime  de  la  partialité  des  historiens  vendus  à  la  dynastie  dont  le 


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THÉÂTRE  ESPAGNOL.  325 

dief  lui  avait  enlevé  le  trône  et  la  vie,  et,  se  fondant  sur  Tévidente  invraisem- 
blance de  quelques-unes  des  imputations  accumulées  contre  sa  mémoire,  ils 
ont  essayé  d'établir  que  toutes  celles  qui  lui  ont  attiré  Thorreur  du  monde 
sont  également  fausses  ou  exagérées. 

Ce  système,  qui  n'est  pas  soutenable  dans  son  ensemble,  renferme  pourtant 
quelques  élémens  de  vérité.  Le  père  de  Pierre-le-Cruei ,  Alfonse  XI,  Tun  des 
plus  grands  rois  qu'ait  eus  la  Castille,  habile  politique  autant  que  vaillant  capi- 
taine, avait  réussi ,  par  sa  prudence  et  sa  fermeté,  à  réprimer  Tinsolence  et 
les  continuelles  révoltes  des  grands  seigneurs.  Lorsqu'à  la  place  de  ce  prince 
illustre,  ils  virent  monter  sur  le  trône  un  enfant  de  quinze  ans,  l'occasion 
leur  parut  favorable  pour  ressaisir  le  pouvoir  exorbitant  qu'on  venait  de  leur 
enlever.  Ils  parvinrent  à  semer  la  division  dans  la  famille  royale;  ils  excitèrent 
l'ambition  de  Henri  de  Trastamare  et  des  autres  frères  naturels  du  jeune  roi, 
les  poussèrent  à  la  révolte,  s'emparèrent  de  la  personne  du  roi  lui-même ,  lui 
imposèrent  une  femme  de  leur  choix,  et  le  tinrent  quelque  temps  dans  une 
véritable  captivité.  Pierre  finit  pourtant  par  recouvrer  sa  liberté  et  bientôt  sa 
puissance ,  et  il  se  vengea  avec  fureur.  De  nouvelles  révoltes  amenèrent  de  nou- 
velles vengeances ,  et  ces  vengeances  furent  si  affreuses ,  qu'elles  firent  presque 
oublier  les  crimes  de  ceux  qu'elles  frappaient.  Pierre  se  baigna  dans  le  sang 
de  ses  frères,  de  ses  parens,  de  presque  tous  les  grands  du  royaume  :  violences , 
artifices,  perfidie,  rien  ne  lui  coûta  pour  assouvir  ses  ressentimens,  et  pour- 
tant, apr^  une  longue  lutte  dans  laquelle  il  avait  vainement  cherché  à  s'ap- 
puyer des  classes  inférieures,  des  juifs,  des  mahométans,  de  tout  ce  qui  était 
alors  opprimé  et  méprisé,  il  succomba  sous  une  insurrection  aristocratique, 
aidée  d'un  secours  étranger. 

Henri  de  Trastamare ,  arrivé  au  trône  par  un  lâche  fratricide,  devant  tout 
aux  grands  qui  voyaient  en  lui  leur  associé ,  leur  complice  et  non  pas  leur 
maître,  fut  hors  d'état  d'arrêter  leurs  empiètemens.  Il  dut  leur  abandonner 
la  meilleure  part  des  domaines  de  la  couronne;  aussi  devinrent-ils  tellement 
puissans ,  que  ses  faibles  successeurs  ne  purent  plus  leur  tenir  tête.  La  Castille 
fut  en  proie,  pendant  un  siècle,  à  d'affreux  déchiremens  qui  arrêtèrent  le 
cours  de  ses  prospérités,  et  retardèrent  l'époque  de  l'expulsion  des  Maures;  le 
peuple  fut  livré  sans  défense  à  l'oppression  des  seigneurs.  Au  milieu  de  la 
misère  et  des  calamités  sans  nombre  de  cette  époque ,  sans  doute  la  multitude, 
exaspérée  contre  ces  tyrans ,  regretta  plus  d'une  fois  le  temps  où  leurs  atten- 
tats n'étaient  pas  impunis,  où  ils  avaient  à  redouter  les  coups  d'une  autre 
tyrannie ,  plus  formidable  que  la  leur  ;  sans  doute  elle  appela  de  ses  vœux  un 
autre  Pierre,  un  autre  justicier,  elle  vît  un  ami  dans  le  prince  qui  avait  été  le 
fléau  de  ses  oppresseurs,  et  qui  d'ailleurs,  pour  se  faire  des  partisans,  avait 
affecté  de  s'ériger  en  vengeur  des  pauvres  et  des  faibles. 

C'est  ainsi  qu'a  dû  se  former,  en  sa  faveur,  au  milieu  des  guerres  civiles  du 
XV*  sîèele,  une  sorte  de  clameur  populaire  dont  les  poètes  dramatiques  ont 
rajeuni  et  nous  ont  transmis,  l'expression.  Il  y  a  cela  de  remanjuable  que  ce 
n'est  pas  dans  les  romances  qu'ils  ont  pris  les  élémens,  ni  même  le  point  de 


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326  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

vue  de  leurs  drames.  Les  romances,  d'ailleurs  assez  peu  nombreuses,  où  figure 
le  roi  don  Pèdre,  sont  loin  de  lui  être  favorables.  Elles  roulent  presque  exclu- 
sivement sur  les  actes  les  plus  odieux  que  lui  impute  Thistoire,  et  qui  ne  sont 
pas  tous  également  démontrés,  sur  l'assassinat  de  son  frère  le  grand*maître, 
sur  le  meurtre  de  sa  malheureuse  femme.  Blanche  de  Bourboa,  sur  celui  du 
roi  maure  qui  était  venu  chercher  un  asile  auprès  de  lui,  et  qu'il  fit  égorger 
pour  s'emparer  de  ses  trésors.  Une  seule  de  ces  romances,  conçue  dans  une 
autre  pensée,  indique,  bien  qu'avec  quelque  timidité,  que  l'opinion  qui  jugeait 
si  sévèrement  ce  monarque  malheureux ,  avait  trouvé  des  contradicteurs. 

rïous  citerons  quelques  passages  de  ce  petit  poème ,  dont  lesujet  est  la  mort 
de  don  Pèdre,  égoipgé  par  son  frère  et  son  successeur,  Henri  de  Trastamare, 
au  moment  où  il  cherchait  à  s'échapper  d'une  place  où  Duguesclin,  l'auxiliaire 
4e  Henri,  le  tenait  assiégé  après  l'avoir  vaincu. 

«  Le  roi  don  Pèdre  est  étendu  mort  aux  pieds  de  don  Henri ,  moins  par  la 
yaillanoe  de  son  ennemi,  que  par  la  volonté  du  ciel.  Don  Henri  a  remis  son 
poignard  dans  le  fourreau,  et  de  son  pied  il  presse  la  gorge  de  son  frère.  Même 
en  ce  moment  il  ne  se  croit  pas  encore  en  sûreté  contre  son  invincible  adver- 
saire. Les  deux  frères  ont  lutté,  et  ils  ont  lutté  de  telle  sorte,  que  celui  qui 
n'existe  plus  eût  été  un  Gain  à  défaut  de  celui  qui  a  survécu.  Les  armées, 
émues  de  compassion  et  de  joie,  accourent  mêlées  l'une  à  l'autre,  pour  con- 
templer ce  grand  événement. 

«  £t  ceux  de  Henri  chantent,  font  retentir  leurs  instrumens,  crient  vive 
B^nri ,  et  ceux  de  don  Pèdre ,  poussant  des  lamentations  et  des  cris  redoublés, 
pleurent  la  mort  de  leur  roi. 

«  Les  uns  disent  que  c'est  un  acte  de  justice,  les  autres  que  c'est  un  crime, 
fju'on  ne  doit  pas  accuser  un  roi  d'être  cruel ,  lorsque  les  temps  sont  tels  que  la 
cruauté  devient  nécessaire;  qu'il  n'est  pas  raisonnable  que  la  multitude  entre 
en  compte  avec  son  souverain  pour  juger  s'il  a  bien  ou  mal  fait  dans  d'aussi 
graves  circonstances ,  que  les  erreurs  de  l'amour  proviennent  d'une  tropl^He 
cause  pour  ne  pas  être  excusées,  et  qu'en  voyant  les  yeux  de  la  belle  Padflla, 
personne  ne  se  refusera  h  reconnaître  la  sagesse  du  prince,  qui  n'a  pas  pour 
elle,  comme  un  autre  Eodrigue,  mis  le  feu  à  son  royaume. 

tt  Ceux  qui ,  ayant  appartenu  au  parti  vaincu ,  ont  l'ame  assez  vile  pour 
cuivre  aussitôt  le  vainqueur  par  peur  ou  par  flatterie ,  célèbrent  la  vaillance  de 
Henri ,  et  appellent  don  Pèdre  un  tyran.  Hélas!  l'amitié  et  la  justice  meurent 
toujours  avec  celui  qui  succombe.  La  fin  tragique  du  grand-maître ,  celle  de  ce 
tendre  enfant,  la  captivité  de  la  malheureuse  Blanche,  voilà  les  souvenirs 
qu'on  évoque  pour  condamner  sa  mémoire.  A  peine  un  petit  nombre  d'amis 
fidèles  osent-ils  élever  leurs  voix  vers  le  ciel  pour  demander  justice. 

<(  La  belle  Padilla  pleure  la  triste  catastrophe  qui  fait  d'elle  l'esclave  du  roi 
vivant  et  la  veuve  du  mort.  «  Ah  !  don  Pèdre,  dit-elle,  ce  sont  de  perfides  con- 
«  seils,  c'est  une  confiance  trompeuse ,  c'est  ton  hardi  courage ,  qui  t'ont  con- 
a  duit  à  cette  mort  infâme!  etc.,  etc.  » 

Cette  romance,  dont  nous  aurions  vainement  essayé  de  rendre  le  mouvement 


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THÉÂTRE  ESPAGNOL.  337 

poétique,  Texpresûon  simple,  vive,  énergique  et  naïve  tout  à  la  fois,  est, 
comme  on  le  voit,  le  résumé  des  deux  opinions  qui  s'étaient  formées  sur  le 
compte  de  don  Pèdre.  Malgré  Pimpartialité  qu'elle  affecte,  elle  penche  évi- 
demment en  sa  faveur,  elle  tend  à  rendre  au  moins  suspectes  Téquitéet  Tim- 
partialité  de  ses  accusateurs.  Comme  nous  allons  le  voir,  les  poètes  dramatiques 
ont  marché  plus  hardiment  dans  cette  voie  de  réhabilitation. 

Il  faut  remarquer  cependant  que  les  drames  où  figure  ce  malheureux  prince 
se  rapportent  sans  exception  aux  premières  années  de  son  règne,  à  un  temps 
qui  précéda  celui  de  ses  grandes  cruautés,  de  ses  luttes  dernières  et  irréeonei- 
liables  avec  Henri  de  Trastamare  et  ses  autres  frères.  Cette  circonstance  ne 
doit  pas  être  perdue  de  vue,  parce  qu'elle  fait  disparaître  ce  qu'il  y  aurait  de 
trop  paradoxal  dans  la  glorification  d'un  homme  dont  les  dernières  années 
furent  souillées  par  des  forfaits  malheureusement  trop  incontestables. 

En  tête  de  tous  ces  drames,  on  doit  placer  incontestablement  le  baillant 
Justicier,  de  Moreto,  le  Médecin  de  son  Honneur,  de  Calderon ,  et  le  Cer» 
tain  pour  V incertain,  de  Lope  de  Vega.  Les  deux  premiers  surtout  sont  de 
véritables  chefs-d'œuvre  dans  lesquels  le  caractère  de  don  Pèdre  est  dessiné 
avec  une  énergie  et  une  profondeur  vraiment  admirables.  Nous  ne  reprodui- 
rons pas  ici  l'analyse  très  étendue  que  nous  avons  donnée  du  baillant  Jusli^ 
cier  dans  un  travail  spécialement  consacré  au  théâtre  de  Moreto.  Quant  au 
Médecin  de  son  Honneur,  transporté  littéralement  sur  la  scène  germanique, 
traduit  en  français  et  souvent  cité  comme  une  des  plus  originales  productions 
de  Calderon ,  il  n'est  étranger  à  aucun  de  ceux  qui  ont  donné  quelques  soins 
à  l'étude  de  la  littérature  espagnole.  Dans  le  Certain  pour  Pincertain,  drame 
rempli  d'intérêt,  de  passion  et  de  cette  sensibilité  gracieuse  et  naïve  qui  dis- 
tingue Lope  ,  le  cdté  grave  et  tragique  du  caractère  de  don  Pèdre  occupe  assez 
peu  de  place.  Nous  nous  arrêterons  de  préférence  à  une  pièce  moins  connue, 
mais  peut-être  non  moins  digne  de  l'être,  qui  a  sur  les  précédentes  l'avantage 
de  se  rattacher  à  une  circonstance  vraiment  historique,  ou ,  ce  qui  vaut  encore 
mieux ,  transmise  comme  telle  par  la  tradition ,  et  qui ,  par  l'aspect  particulier 
sous  lequel  elle  nous  fait  voir  le  héros,  établit  en  quelque  sorte  la  transition 
entre  le  don  Pèdre  des  poètes  et  celui  des  historiens,  nous  prépare  à  la  trans^ 
formation  de  l'héroïque  justicier  en  un  tyran  sanguinaire,  et  nous  en  rend 
presque  témoins.  Cette  pièce,  dont  l'auteur  est  ignoré,  c'est  le  Montagnard 
Jean  Pascal  ou  le  Premier  assistant  de  Séville.  Chez  les  Espagnols,  le  nom 
de  montagnard  désigne  les  habitans  d'une  partie  reculée  de  la  Vieille-Castille, 
où  les  chrétiens  s'étaient  réfugiés  lors  de  l'invasion  des  Maures,  et  où  s'était 
conservée,  dans  une  vie  laborieuse  et  pauvre,  la  rude  simplicité  des  anciennes 
mœurs.  Le  titre  d'assistant  est  celui  que  portait  encore,  il  y  a  quelques  années, 
dans  la  capitale  de  l'Andalousie,  le  premier  magistrat,  appelé  corrégidor  dans 
les  autres  cités. 

On  trouve  dans  cette  comédie  plusieurs  scènes  qui  ne  dépareraient  certes 
ni  k  baillant  Justicier,  ni  le  Médecin  de  son  Honneur.  Telle  est  celle  qui  en 
forme,  pour  ainsi  dire,  l'exposition ,  et  qui  n'est  autre  chose  qu'une  étude  dé- 


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328  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

taillée  et  approfondie  du  caractère  de  don  Pèdre.  Elle  est,  sous  ce  rapport 
surtout,  si  digne  d'attention,  que  nous  n'hésitons  pas  à  Finsérer  ici  tout 
entière  malgré  sa  longueur. 

Le  roi ,  chassant  pendant  une  nuit  orageuse  aux  environs  de  Sé^nlle,  s*est 
trouvé  séparé  de  ses  courtisans  et  s'est  complètement  égaré.  Un  vieillard  qu'il 
rencontre,  et  à  qui  il  ne  se  fait  pas  connaître ,  lui  offre  l'hospitalité.  Ce  vieil- 
lard ,  c'est  Jean  Pascal ,  qui  le  conduit  dans  une  vaste  habitation  dont  l'aspect 
représente  une  existence  aisée  et  rustique  tout  à  la  fois.  Une  conversation 
animée  s'établit  entre  les  deux  personnages. 

Jean  Pascal.  —  Mon  gentilhomme ,  vous  voici  dans  ma  maison  ;  vous  y 
passerez  la  nuit  comme  je  vous  l'ai  proposé ,  puisqu'une  heureuse  rencontre 
m'a  procuré  le  bonheur  de  vous  rendre  ce  service. 

Le  Roi.  —  J'accepte  votre  offre  avec  reconnaissance.  Je  faisais  partie  de 
la  suite  du  roi.  Engagé  dans  l'épaisseur  d'un  bois  que  je  n'avais  jamais  par- 
couru, je  m'y  suis  perdu  à  l'entrée  de  la  nuit  :  j'ai  essayé  de  me  diriger  vers 
la  lumière  que  je  voyais  sortir  de  ce  village.  C'est  alors  que  je  vous  ai  ren- 
contré ,  et  qu'avec  tant  d'empressement  et  de  courtoisie  vous  m'avez  proposé 
de  me  recevoir  chez  vous. 

Jean  Pascal.  —  Trêve  de  complimens.  Vous  voyez  bien  que  c'est  sans 
savoir  seulement  qui  vous  êtes  que  je  vous  ai  ainsi  accueilli.  Il  ne  faut  donc  y 
voir  qu'une  habitude  de  ma  part,  un  témoignage  d'humanité  que  tout  autre 
voyageur  eût  reçu  de  moi  aussi  bien  que  vous. 

Le  Roi.  —  Il  en  eût  éprouvé  la  même  reconnaissance. 

Jean  Pascal.  —  Changeons  de  propos.  Léonor,  je  suppose  que  la  chambre 
des  étrangers  est  toute  prête  comme  à  l'ordinaire.  C'est  là  que  couchera  notre 
hôte.  Ajoute  à  notre  pauvre  souper  de  tous  les  jours  quelque  chose  qui  le 
rende  digne  de  celui  qui  va  y  prendre  part.  En  attendant,  fais-nous  apporter 
des  sièges.  Si  vous  le  trouvez  bon ,  nous  passerons  le  temps  à  causer. 

Le  Roi.  —  Comment  s'appelle  ce  village.' 

Jean  Pascal.  —  Il  s'appelle  Jean-Pascal.  On  n'y  compte  que  huit  ou  dix 
maisons  occupées  par  les  domestiques  que  j'emploie  à  garder  les  troupeaux  et 
à  cultiver  les  terres  qui  me  composent,  grâce  à  Dieu ,  une  fortune  plus  que 
moyenne.  C'est  de  là  qu'il  a  pris  son  nom. 

Le  Roi.  —  Vous  vous  appelez  donc  Jean  Pascal  ? 

Jean  Pascal.  —  Ce  nom  est  aussi  connu  dans  ce  pays  que  celui  du  roi 
don  Pèdre  en  Espagne.  Et  vous  qui  me  faites  ces  questions,  quel  est  le  vôtre, 
mon  gentilhomme? 

Le  Roi.  —  Don  Pèdre  de  Castille. 

Jean  Pascal.  — -  Seriez-vous  parent  du  roi? 

Le  Roi.  —  Je  ne  dois  pas  vous  cacher  que  je  suis  aussi  noble  que  lui. 

Jean  Pascal  ,  à  part.  —  C'est  bien  là  la  vanité  espagnole.  (Haut.)  Quant  à 
moi ,  seigneur  don  Pèdre,  je  ne  suis  que  ce  que  vous  voyez.  Je  suis  né  dans 
les  montagnes  de  Léon.  J'ai  servi  le  roi  quand  j'étais  jeune;  devenu  vieux,  je 


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THÉÂTRE  ESPAGNOL. 

me  suis  retiré  dans  ce  pays,  où  je  possède  quelques  terres  que  j*ai  héritées  de 
ma  femme  et  qui  me  font  vivre  avec  ma  fille  et  quelques  serviteurs.  Ty  mène 
une  existence  douce  et  traùquille,  et  moi  aussi ,  je  suis  roi  dans  ma  maison , 
puisque  j*y  exerce  le  droit  de  punir  et  de  récompenser. 

Lb  Roi.  —Si  vous  avez  servi  le  roi,  comment  n'avez-vous  reçu  de  lui  ni 
emploi  ni  pension  ? 

Jean  Pascal.  —  II  n*y  en  a  pas  pour  tout  le  monde,  et  je  n*ai  pas  été  heu- 
reux en  cela. 

Le  Roi.  —  En  ne  vous  récompensant  pas,  le  roi  s*est  montré  injuste. 

Jean  Pascal.  —  Mon  gentilhomme ,  je  n*ai  rien  dit  de  semblable,  et  on 
ne  tient  pas  devant  moi  de  tels  propos.  Le  roi  est  toujours  juste,  et  si  un  grand 
nombre  de  ceux  qui  Pont  servi  restent  sans  récompense,  ce  n'est  pas  sa  faute. 
S'il  n'y  a  qu'un  seul  emploi  pour  cent  prétendans ,  quatre-vingt-dix-neuf, 
pour  le  moins,  ne  doivent-ils  pas  rester  mécontens?  Eh  bien!  j'ai  été  un  de 
ceux-là,  la  fortune  m'a  regardé  de  son  mauvais  œil.  Ce  qui  me  console,  c'est 
que,  sujet  et  soldat,  je  n'ai  manqué  à  aucun  de  mes  devoirs.  Le  roi  Alfonse , 
que  j'avais  servi ,  est  mort,  et  je  me  suis  retiré  au  moment  même  où  son  fils 
est  monté  sur  le  trône. 

Le  Roi.  —  Vous  avez  eu  tort.  Si  vous  ne  vous  êtes  pas  adressé  à  lui,  de 
quoi  vous  plaignez-vous  ? 

Jean  Pascal.  —  Je  ne  me  plains  pas,  mais  j'ai  voulu  au  moins  tirer  parti 
de  mon  expérience.  Je  n'avais  rien  obtenu  du  roi  que  j'avais  servi  pendant 
tant  d'années;  que  pouvais-je  attendre  d'un  nouveau  souverain,  auprès  de 
qui  tout  ce  que  j'ai  pu  faire  ne  m'ertt  servi  de  rien,  si  je  n'eusse  commencé  par 
perdre  beaucoup  de  temps  à  me  faire  connaître  de  lui?  (A  part.]  Le  courtisan 
est  curieux. 

Le  Roi,  à  part.  —  Le  campagnard  n'est  pas  sot.  (Haut.)  Je  crois  que  vous 
avez  raison.  On  accuse  d'ailleurs  le  roi  don  Pèdre  d'être  violent,  rigoureux  et 
même  cruel. 

Jean  Pascal.  —  Vous  saurez  mieux  que  moi  ce  qui  en  est.  Je  ne  l'ai  aperçu 
de  ma  vie. 

Le  Roi.  —Mais  vous  aurez  souvent  entendu  parler  de  lui  de  cette  façon. 

Jean  Pascal.— Oh!  les  bruits  publics  méritent  peu  qu'on  s'y  arrête.  Le 
vulgaire  s'attache  moins  à  la  vérité  qu'aux  premières  impressions  qu'il  a  reçues 
au  hasard ,  et  que  rien  ensuite  ne  lui  ferait  perdre. 

Le  Roi. — Eh  bien  !  on  lui  a  fait  une  réputation  de  cruauté. 

Jean  Pascal.  —S'il  en  est  ainsi ,  elle  lui  restera.  J'ai  entendu  dire  qu'il  est 
brave.  C'est  lé  sml  reproche  que  je  lui  fasse. 

Le  Roi.  — Comment!  la  bravoure  est-elle  un  défaut,  dans  un  roi  surtout? 

Jean  Pascal.— Oui,  lorsqu'un  roi,  oubliant  ce  qu'il  est,  veut  faire  usagp 
de  son  courage  personnel.  Les  rois  sont-ils  donc  les  dieux  de  la  terre  pour 
recourir  à  des  armes  qui  les  mettent  au  niveau  de  tout  le  monde?  Est-il  conve- 
nable qu'une  main  qui  ne  devrait  s'ouvrir  que  pour  répandre  des  bienfaits, 
verse  un  autre  sang  que  celui  des  ennemis?  Et  encore  même  à  la  guerre ,  je  ne 

TOME  XXIV.  22 


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330  REVUB  DES  DECX  MOBU>£S. 

veux  pas  que  Tamour  de  la  gloire  entraîne  trop  loin  un  monarque.  Ce  n'est 
pas  à  lui  de  chercher  les  dangers,  de  se  jeter  dans  de  témérahres  entreprises. 

Le  Roi.  —  Je  crois  que  vous  avez  raison.  Mais  le  roi  don  Pèdre  est  jeune  ^ 
il  est  entraîné  par  Tardeur  de  son  âge. 

Jean  Pascal.  —  Cest  là  ce  qui  Texcuse.  D^ailleurs,  je  ne  lui  reproclie  pas 
d'être  brave,  mais  de  se  laisser  trop  souvent  emporter  à  sa  bravoure.  Si ,  après 
avoir  fait  ses  preuves ,  il  pouvait  se  contemr,  il  en  retirerait  un  double  hon- 
neur, celui  de  savoir  se  battre ,  et  la  gloire  non  moins  grande ,  à  mon  sens,  de 
savoir  s*en  abstenir. 

Le  Roi.  —  Peut-être  n'a-t-il  pas  la  force  de  contenir  la  chaleur  de  son  sang. 
Peut-être  aussi  ne  le  veut-il  pas. 

Jean  Pascal.  —Soit,  qu'il  se  batte,  je  ne  m'y  oppose  pas. 

Le  Roi.  —  Cela  m*est  tout-à-fait  indifférent. 

Jean  Pascal.  —  Et  à  moi  bien  plus  encore.  Ce  qui  est  plus  fâcheux,  c'est 
ce  qu'on  raconte  de  cette  Marie  Padilla. 

Le  Roi.  —  A  cela  je  répondrai  encore  que  le  roi  est  jeune. 

Jean  Pascal.—  Il  n'y  a  pas  d'âge  pour  les  rois,  en  cela  même  ils  sont 
dieux,  et  il  ne  leur  est  jamais  permis  de  faillir.  Voyez  un  peu  les  déplorables 
effets  des  scandales  qu'ils  nous  donnent,  eux  qui  sont,  pour  ainsi  dire,  les 
patrons  sur  lesquels  se  modèlent  les  peuples  qu'ils  gouvernent!  Quel  miroir  à 
présenter  à  leurs  sujets  pour  qu'ils  y  cherchent  leur  image  !  C'est  l'absence  de 
justice  qui  amène  toutes  ces  rébellions  :  de  là  vient  qu'on  obéit  par  crainte,  et 
non  par  amour. 

Le  Roi.— Permettez,  j'ai  encore  quelque  chose  à  dire  en  faveur  du  roi. 
Quant  à  la  Padilla ,  c'est  un  amusement  qu'il  faut  bien  lui  passer,  car  enGn  il 
est  homme,  et  les  héros  les  plus  célèbres  n'ont  pas  échappé  à  cette  faiblesse, 
dont  le  temps  au  surplus  vient  bientôt  les  guérir.  J'ajouterai  qu'il  attend,  pour 
l'épouser,  cette  belle  fleiur  de  France ,  Blanche  de  Bourbon ,  dont  l'arrivée 
mettra  fin  à  toutes  ces  folies  de  jeunesse.  (  A  part.  )  Je  ne  dis  pas  ce  que  je 
pense,  je  sens  trop  la  force  de  ma  passion.  (Haut. }  Il  est  vrai  que  Séville  est 
agitée,  qu'on  s'y  plaint  du  gouvernement,  et  que  cette  inquiétude  des  esprits 
contribue  à  la  misère  qu  on  y  éprouve;  mais  la  faute  n'en  est  pas  au  roi.  Dans 
les  guerres  civiles  qui  ont  désolé  ce  royaume,  l'expérience  a  prouvé  que  si, 
pour  rétablir  l'ordre,  on  emploie  les  moyens  de  douceur,  le  mal  résiste  à  leur 
insuffisance.  Si ,  au  contraite,  on  veut  recourir  au  feu  et  au  fer  pour  retrancher 
la  partie  gangrenée ,  pour  arrêter  les  progrès  du  poison ,  un  pareil  remède 
fait  horreur,  et  le  roi  dont  le  courage  s'échauffe  de  plus  en  plus  par  l'effet  de 
l'opposition  qu'il  rencontre,  le  roi,  qui  s'est  montré  justicier,  passe  pour  cruel. 
On  ne  veut  pas  voir  qu'aux  grands  maux  il  faut  de  grands  remèdes,  et  qu'une 
main  énergique  peut  seule  empêcher  le  pays  de  se  perdre  dans  un  abîme. 

Jean  Pascal.  —  Eh  bien!  je  vous  répète  que  tout  cela  vient  de  l'absence 
de  justice.  Remarquez  bien  qu'il  y  a  justice  et  justice.  Un  châtiment  répand 
une  crainte  utile,  une  exécution  est  une  leçon  salutaire;  mais,  lorsqu'on  voit 
le  glaive  de  la  loi  toujours  levé ,  toujours  ensanglanté ,  la  colère  qu'on  éprou- 


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TflÉATRB  ESPAGNOL.  8SI 

Tait  contre  les  coupables  se  change  en  pîtié,  la  pitié  en  regret  :  de  là  les  mé- 
conteatemens  et  les  troubles.  La  justice  estnn  attrUnit  de  la  Divinité,  Il  faut 
qu'à  son  exemple  ceux  qui  Texercent  inspirent  le  respectât  non  pas  rhonrenr. 
Si  IcToi  avait  auprès  de  lui  un  lionMne  comme  *inoi,  qui  veiliât  avec  lèie  aa 
•oin  de  sa  gloire  et  au  repos  de  Téta^,  je  croîsque  Séville  serait  bientôt  pacifiée. 

Le  Koi.  —  Que  dites-vous? 

Jeâm  Pâscai.. — Je  dis  que  je  me  sais  laissé  emporter  par  mon  zèle  de  sujet 
dévoué ,  et  que  c'est  mon  cœur  qui  a  parlé. 

L'arrivée  d*an  des  gentil^ommes  de  la  suite  du  roi  fait  connaître  à  Jean 
Pascal  quel  est  Tbôte  avec  qui  il  vient  de  s'entretenir  si  Camilièrement.  Le  rai 
lui  déclare  qu'il  compte  sur  ses  services,  dont  il  vient  en  quelque  sorte  de  lui 
fanpe  la  proposition ,  et  qu'il  veut  le  diarger  du  gouvernement  de  sa  capitale. 
Jean  Pascal ,  sans  se  rétracter,  sans  se  perdre  en  protestations  de  modestie , 
objecte  pourtant  l'humilité  de  sa  condûion.  — Qu'importe?  lui  répond  don 
Pèdre,  œ  que  je  cherche,  c'est  une  tête  :  je  la  trouve  en  vous.  Quant  à  votre 
sang,  vous  tawrez  bien  lui  donner  l'illustration  qui  peut  lui  manquer  «noore. 
Cest  ainsi  que  tout  a  commencé. 

Jean  Pascal.  —  Réfléchissez-y  bien ,  sire ,  je  suis  opiniâtre;  ce  qu'une  fois 
j'aurai  décidé  par  voie  de  justice,  aucun  ordre  ne  me  le  fera  révoquer. 

Le  Roi.  —  Tout  ce  que  vous  ferez ,  je  le  tiendrai  pour  bon. 

Jean  Pascal.  —  Sachez  bien  que  celui  que  j'aurai  trouvé  coupable,  je  le 
châtierai  sans  aucune  exception ,  sans  permettre  qu'on  dénature  la  loi  par  des 
interprétations  subtiles. 

Le  Roi.  —  I^'épargnez  pas  même  ma  maison.  Est-ce  assez? 

Jean  Pascal.  —  Vous  me  pressez  «beaucoup ,  prenez-y  garde,  je  finirai  par 
accepter. 

Le  Rot.  —  Jean  Pascal ,  ce  qui  est  dît  est  dit. 

Jean  Pascal.  —  £fa  bien  !  s'il  n^  a  pas  de  remède ,  j'y  consens. 

Cette  belle  scène  contient  toute  la  pensée  du  drame,  elle  en  est  pour  ainsi 
dire  le  programme.  Tout  l'intérêt  réside  dans  le  contraste  que  présentent 
les  caractères  et  la  position  des  deux  personnages  principaux.  Jean  Pascal , 
à  peine  installé  dans  ses  fonctions  d'assistant ,  devient  par  l'énergie  de  son 
administratif» ,  par  la  vigilance,  la  sagacité,  la  vigueur  sage  et  modérée 
de  sa  justice ,  la  terreur  des  criminels  et  l'espoir  des  gens  de  bien.  Bientôt 
Séville  a  changé  d'aspect;  mais  ce  n'est  pas  seulement  contre  les  malfaiteurs 
qu'il  a  à  lutter.  Le  roi  lui-même  lui  suscite  des  obstacles  plus  difficiies  à  sur- 
monter. Don  Pèdre  n'est  plus  le  héros  du  Médecin  de  son  honneur,  du  Fail- 
lant  Justicier;  U  est  bien  plus  avancé  dans  les  voies  funestes  qui  doivent  le 
conduire  à  sa  perte.  Déjà  le  meurtre  et  les  violences  de  toute  nature  se  présen- 
tent à  lui  comme  des  moyens  naturels  de  venger  ses  injures,  de  calmer  ses 
inquiétudes,  de  satisfaire  ses  passions.  Irrité  des  complots  qui  s'ourdissent 
contre  lui  et  auxquels  à  tort  ou  à  raison  le  nom  de  sa  femme  et  de  son  frère  se 
trouvent  toiigours  mêlés,  c'est  par  leur  mort  qu'il  veut  y  mettre  fin;  c'est  i 


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338  REVUE  DBS  DEUX  MONBES. 

par  la  mort  de  set  rivaux  qu'il  veut  assurer  le  succès  des  intrigues  amou- 
reuses qui,  malgré  sa  passion  pour  Marie  de  Padilla,  occupent  une  grande 
partie  de  son  temps.  Dans  d*autres  momens,  moins  cruel,  mais  non  pas  moins 
arbitraire,  il  veut  sauver  des  coupables  condamnés  par  Fassistant.  Jean  Pascal^ 
toujours  ferme  et  consciencieux,  mais  trop  adroit,  trop  maître  de  luinnéme 
pour  ne  pas  comprendre  qu'il  faut  éviter  de  choquer  directement  un  semblable 
caractère,  réussit  pourtant  à  le  contenir,  tantôt  en  lui  rappelant  ses  pro- 
messes, tantôt  en  feignant  pour  un  moment  de  céder  à  ses  emportemeas, 
tantôt  en  d^isant  la  sagesse  et  l'équité  de  ses  propres  actes  sous  une  appa- 
rence de  bizarrerie  et  d'originalité  qui  ne  peut  manquer  de  frapper  l'imagina- 
tion de  don  Pèdre.  Il  y  a  encore  au  fond  de  cette  ame  fatalement  vouée  à  la 
tjnrannie  un  instinct  de  justice,  un  reste  d'amour  de  l'ordre,  des  sentimens 
d'honneur  qu'avec  quelque  adresse  il  n'est  pas  impossible  de  réveiller.  Le  roi 
se  considère  comme  lié  envers  l'assistant  par  les  proinesses  qu'il  lui  a  faites; 
il  éprouve  d'ailleurs  un  puissant  attrait  pour  cette  nature  vigoureuse  et  un  peu 
sauvage  dont  les  caprices  adroitement  simulés  amusent  son  esprit  fantasque. 
Sa  curiosité  se  complaît  à  voir  Jean  Pascal  lutter  contre  les  difficultés  innom- 
brables de.  la;  tâche  qu'il  a  acceptée;  quelquefois  même  il  s'ingénie  à  lui  en 
susciter  de  nouvelles  pour  voir  comment  il  s'en  tirera.  C'est  une  sorte  de  défi , 
une  lutte  étrange,  mais  qu'explique  parfaitement  le  caractère  de  ce  prince. 

Cette  lutte  se  termine  dignement  par  un  incident  que  le  poète  a  emprunté 
à  la  tradition.  Don  Pèdre,  qui  a  conçu  une  vive  passion ,  ou  plutôt  un  caprice 
violent,  pour  la  fille  de  Jean  Pascal  lui-même,  a  essayé  de  s'introduire  pen- 
dant la  nuit  dans  la  maison  de  l'assistant.  Il  a  tué  un  homme  qui  voulait  lui 
en  interdire  l'entrée.  Avant  que  les  voisins  accourus  au  bruit  du  combat 
aient  pu  l'apercevoir,  il  est  parvenu  à  s'échapper;  mais  il  a  été  reconnu  par 
une  vieille  femme  qui  travaillait  à  sa  fenêtre  à  la  clarté  d'une  lampe.  Elle  l'a 
reconnu  à  un  certain  bruit  que  faisaient  ses  genoux  en  se  choquant  lorsqu'il 
marchait  avec  précipitation.  Interrogée  par  Jean  Pascal,  qui,  pour  découvrir 
le  meurtrier,  a  fait  arrêter  tous  les  habitans  de  la  rue  où  le  crime  a  été  com- 
mis, ce  n'est  pas  sans  hésitation  qu'elle  se  décide  a  avouer  le  secret  qu'elle 
seule  possède.  Il  lui  prescrit  le  plus  profond  silence  et  poursuit  la  procédure 
dans  la  forme  accoutumée.  Le  roi ,  avec  une  malicieuse  ironie,  recommande  à 
l'assistant  de  ne  rien  négliger  pour  trouver  le  coupable,  de  le  punir  rigoureu- 
senient,  quel  qu'il  puisse  être,  et  bientôt  il  lui  témoigne  sa  surprise,  son  mé- 
contentement, des  lenteurs  du  procès.  Jean  Pascal  ne  se  déconcerte  pas.  Au 
bout  de  quelque  temps,  il  vient  annoncer  au  roi  que  l'enquête  est  terminée,  le 
coupable  connu ,  que  le  crime  a  été  commis  par  un  de  ces  hommes  pour  les- 
quels on  fait  quelquefois  taire  les  lois,  et  qu'il  serait  à  propos  de  ne  pas 
pousser  les  choses  plus  loin.  Don  Pèdre  a  déjà  appris,  par  l'indiscrétion  d'un 
des  agens  subalternes  de  l'assistante  que  celui-ci  sait  tout  ce  qui  s'est  passé. 
De  plus  en  plus  curieux  de  voir  par  quel  expédient  il  mènera.à  fin  cette  étrange 
aventure,  il  insiste  pour  que  justice  soit  faite  sans  aucun  ménagement.  L'as- 
sistanti  qui  voulait  (seulement  se  mettre,  par  un  ordre  formel ,  à  l'abri  de  la 


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THÉÂTRE  ESPAGNOL.  333 

eolère  royale,  n*hésite  plus.  Il  propose  au  roi  de  le  conduire  sur  la  place  même 
où  le  crime  a  été  coosommé  et  où  il  va  être  puni.  A  peine  y  sont-ils  arrivés, 
qu*un  rideau  tendu  devant  la  maison  de  l'assistant  est  enlevé  et  laisse  voir  la 
statue  en  pierre  de  don  Pèdre.  Non  loin  de  là  une  lampe  est  suspendue  à  la 
fenêtre  d*où  la  vieille  a  été  témoin  du  meurtre.  —  Cest  mon  portrait,  s'écrie 
le  roi.  — Voilà  le  coupable,  répond  Jean  Pascal,  et  voici  le  juge,  qui  vous 
rappelle  à  genoux  les  injonctions  et  les  promesses  qu'il  a  reçues  de  vous.  —  Le 
roi  le  relève,  l'embrasse,  et,  dans  son  admiration ,  pour  perpétuer  le  souvenir 
de  cet  acte  éclatant  de  justice  et  d'une  courageuse  intégrité,  il  ordonne  que  sa 
statue  reste  à  jamais  dans  le  lieu  où  elle  vient  d'être  placée,  et  que  Jean  Pascal 
conserve  à  perpétuité  les  fonctions  d'assistant  de  Séville. 

jNous  avons  dit  que  ce  dénouement  était  puisé  dans  une  de  ces  traditions 
dont  abonde  l'histoire  de  Pierre-le-Justicier.  Celle  dont  il  s'agit  a  été  consacrée 
à  Séville  et  transmise  d'âge  en  âge  par  la  présence  de  la  statue  et  par  le  nom 
même  de  la  rue,  qui  s'appelle  encore,  si  nous  ne  nous  trompons,  la  rue  de  la 
Lampe. 

Le  caractère  des  premiers  successeurs  de  don  Pèdre  ne  prêtait  pas  à  beau- 
coup près  autant  que  le  sien  aux  développements  dramatiques.  Les  guerres 
civiles  qui  troublèrent  leur  règne  et  remplirent  la  plus  grande  partie  du 
xv**  siècle  sont  peu  fécondes  en  événemens  vraiment  saillans  qu'on  paisse 
détacher  de  l'ensemble  de  l'histoire  pour  en  former  le  thème  d'une  composi- 
tion tragique.  Elles  ont  pourtant  fourni  la  matière  de  quelques  drames,  tels 
que  la  Femme  prudente,  de  Tirso  de  Molina,  et  le  Pauvre  Diable  en  Espagne^ 
de  Canizares,  qui  renferment  çà  et  là  de  véritables  beautés,  mais  qui  n'ont 
pas  un  caractère  suffisant  d'originalité  pour  que  nous  croyions  devoir  nous  y 
arrêter.  Le  fait  le  plus  marquant  de  cette  époque,  la  disgrâce  et  la  mort  d'Al- 
varo  de  Luna ,  fte  favori  long-temps  tout  puissant  de  Jean  II ,  qui ,  abandonné 
enfin  par  son  faible  maître  à  la  haine  jalouse  des  grands ,  expia  sur  l'écha- 
faud  sa  fortune  plutôt  que  ses  crimes ,  cette  terrible  catastrophe  qui  laissa 
un  long  et  profond  souvenir  dont  tant  de  romances  nous  ont  transmis  la 
pathétique  expression,  n'a  inspiré  à  Lope  deVega  qu'un  drame  fort  médiocre. 

Ce  xv*"  siècle ,  dont  les  longues  perturbations  avaient  paru  faire  retomber  la 
puissance  espagnole  au-dessous  de  ce  qu'elle  était  du  temps  de  Pierre-le-Jus- 
ticier,  vit,  avant  d'expirer,  jeter  les  bases  de  la  formidable  monarchie  de 
Charles-Quint  et  de  Philippe  II.  Le  mariage  de  Ferdinand  et  d'Isabelle,  en 
réunissant  sous  le  même  sceptre  l'Aragon  et  la  Castille ,  rendit  facile  l'anéan- 
tissement de  ce  qui  subsistait  encore  de  la  puissance  musulmane  dans  la 
Péninsule. 

Le  siège  et  la  prise  de  Grenade  sont  le  sujet  d'un  drame  dont  le  titre  est 
bizsirre,  c'est  le  Triomphe  de  FAve  Maria.  Ce  drame ,  d'un  auteur  inconnu, 
n'a  pas  une  grande  valeur  poétique ,  mais  il  mérite  d'être  signalé  comme  une 
reproduction  frappante  des  mœurs  chevaleresques  et  de  l'exaltation  religieuse 
de  cette  époque.  Un  chevalier  chrétien ,  pour  faire  preuve  à  la  fois  de  bravoure 
et  de  piété,  imagine  de  pénétrer  secrètement  dans  la  ville  assiégée  et  d'y 


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SUA  REVSB  DBS  JIEOX  MXIVBES. 

«rfoorer,  mi  £alle  de  la  mcxMiaée  pnndpak,  use  sorte  d'étendacd  mxt  leqvd  ett 
inscrite  k  saiutatioD  de  Fange  à  la  Vieiïge.  Un  chevalier  maore,  pov  vengfer 
Toutrage  fait  à  Mahomet,  attache  à  la  queue  de  son  ehevd  ce  singulier  ts^ 
phée  et  vient  défier  les  dhrétiens.  Bientôt  il  tombe  sous  les  coups  d'un  guep- 
rier  castillan  qui,  rapfiortant  à  ses  souverains  la  tête  du  profanateur ,  est  pro- 
clamé le  champion  de  Blarie ,  et  comblé  d'honneurs  extraordinaires.  Il  y  a  dans 
cette  œuvre  étrange  une  paraj^rase  poétique  de  tJve  Maria  et  de  nen^ 
breuses  invocations  à  la  Vierge,  qui  prouvent  ^lerautevr,  ainsi  que  rîndiqoe 
d'aUleuTS  le  titre  de  la  pièce ,  s'était  propesé  pour  but  principal  la  glorification 
de  la  mère  du  Sauveur.  Ces  élans  d'une  ardente  dévotion  sont  encadrés  dans 
un  tableau  animé  d'une  des  plus  brillantes  époques  de  Thistohre  d'fispagne. 
Les  noms  héroïques,  les  exploits  chevaleresques ,  les  souvenirs  d'amour  et  de 
galanterie,  consacrés  par  les  romances  et  par  les  vieux  romans,  se  présentmeot 
en  foule  au  poète.  Il  en  a  tiré  pard  pour  donner  à  son  œuvre ,  d'aillemrs  asscE 
médiocre ,  une  sorte  d'édat  et  d'intérêt  qui  l'a  soutenue  au  théâtre  jusqve 
dans  ces  derniers  temps. 

Parmi  les  guerriers  qu'il  y  fait  figurer  se  trouve  le  fameux  Gonzalve  de  Gor- 
doue ,  qui  en  Espagne ,  et  on  peut  dire  dans  l'Europe  entière ,  a  conservé  par 
excell^ce  lelâtrede  grand  capitaine,  devenu  pour  lui  une  sorte  de  nom  propre. 
Gonzalve  de  Cordooe  est  peut-être,  après  le  Cid,  le  plus  célèbre  et  le  phs 
populaire  des  héros  espagnols.  H  a  encore  avec  lui  un  autre  point  de  ressem» 
Llance.  De  même  que  les  exploits  du  Cid  ferment  en  quelque  sorte  les  temps 
fabuleux  de  l'Espagne  et  commencent  le  véritable  moyen  âge,  Gonzalve  de 
Cordoue,  qui  appartient  encore  au  moyen  âge  par  ses  combats  contre  les 
Maures ,  commence,  pour  ainsi  dire,  l'histoire  moderne  de  la  Péninsule.  Ses 
victoires  d'Italie  sont  le  premier  acte  par  lequel  FEspagne,  délivrée  de  ses  enne- 
mis intérieurs  et  réunie  enfin  en  une  seule  monarchie ,  se  pro&iusit  avec  éclaft 
sur  la  scène  de  la  politique  européenne. 

Un  poète  du  temps  de  Charles  II  et  de  Philippe  Y,  Canizares,  le  dernier 
des  écrivains  dramatiques  de  l'ancienne  école ,  a  composé  sur  Gonzalve  de 
Cordoue  une  comédie  fcnrt  remarquable,  les  Comptes  du  grand  Capitaine» 
Elle  nous  le  montre  dans  tout  l'éclat  de  la  gloire  et  de  la  grandeur  où  l'avait 
porté  la  conquête  du  royaume  de  Naples.  L'action  roule  sur  les  intrigues 
ourdies  par  ses  ennemis  pour  le  desservir  auprès  de  Ferdinand-le-CathoIique, 
pour  exciter  contre  lui  les  préventions  de  ce  prince  défiant.  Le  caractère  du 
roi ,  hésitant  entre  ses  soupçons ,  sa  jalousie  et  les  ménagemens  dus  au  puis- 
sant sujet  qui  a  gagné  pour  lui  tant  de  batailles ,  est  fort  bien  tracé.  Il  y  a  de 
la  grandeur,  de  la  bonhomie,  de  la  naïveté  dans  celui  de  Gonzalve,  et,  quoi- 
que ce  ne  soit  pas  peut-être  absolument  sous  ces  traits  que  nous  le  montre 
l'histoire ,  un  tel  personnage  ne  peut  manquer  de  plaire  et  d'attacher.  Garcia 
de  Paredes,  l'Ajax,  ou  plutôt  l'Hercule  espagnol  du  xvi*"  siècle,  a  bien  cette 
franchise  rude,  cette  simplicité  un  peu  gauche,  cette  lenteur  d'mtelligence 
qui,  dans  les  hommes  doués  d'une  force  physique  extraordinaire,  s'allient 
assez  habitueUement  à  lagénéiosité  et  à  la  bravoure.  Une  scène  fort  originale. 


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XHÉATAS  BSBAGNOL*  331» 

et  qui  eiplique  le  titre  delà  pièce,  c^est  cdie  où  le  grand  capitaine  se  trouve, 
à  son  inexprimable  indignation,  appelé  à  rendre  compta,  devant  une  com- 
mission composée  de  ses  ennemis ,  des  sommes  qu'il  a  reçues  pour  la  conquête 
du  royaume  de  Naples.  Les  commissaires ,  un  peu  embarrassés  eux-mêmes  de 
leur  rôle ,  veulent  s'excuser  auprès  du  héros.  11  les  presse  brusquement  d'aller 
au  fait. 

Don  Fabaigs. — Je  vous  obéis. 

GoMZALVB. -—Prenez  garde,  je  suis  peu  patient 

Fabbice.  —  On  vous  a  envoyé  cent  trente  mille  ducats  en  lettres  de  change 
tirées  de  Valladolid. 

GoNZALYB.— Cela  est  vrai. 

Fabbice.  —  Le  capitaine  Aguirre  vous  a  porté  huit  mille  piastres;  je  me 
trompe,  c'est  quatre-vingt  mille. 

GoNZALVB.  — Soit  huit  mille  ou  quatre-vingt  mille,  c'est  tout  un  pour  le 
bon  payeur.  Continuez. 

Fabbige.— La  Calabre  vous  a  fourni  trois  millions  onze  mille  écusen 
contributions  et  autres  revenus. 

GoNZALVB.  — Vrai  Dieu!  cela  devient  bien  long.  Ne  peut-on  savoir  la 
somme  totale? 

Fabbicb.  —  Si ,  seigneur,  en  voici  la  récapitulation. 

GoNZALVB.— Voyons-la  donc. 

Fabbicb.  —  Vous  avez  reçu  treize  millions  d'écus. 

GoNZALYE.  — Quoi!  pas  davantage.'  Aiais  c'est  une  misère.  Grâce  à  moi, 
l'entretien  de  nos  troupes  a  coûté  bien  plus  cher  que  cela  à  l'ennemi.  Donnez- 
moi  ce  livre...  J'ai  aussi  mes  papiers.  Écrivez...  Mémoire  de  ce  que  j'ai  dépensé 
pour  des  conquêtes  qui  me  coûtent  tant  de  sang,  de  veilles  et  de  soucis. 

Fabrice.  —  J'y  suis ,  votre  excellence  peut  continuer. 

Gor«zAi.vB.  — Deux  millions  en  espions. 

Fabbicb. —Autant  que  cela? 

GoNZALYE.  — £t  c'est  peu.  Faute  d'espions,  on  perd  les  occasions  les  plus 
favorables.  Il  faut  les  bien  payer,  si  l'on  veut  qu'ils  nous  reviennent  ;  car,  si  ce 
ne  sont  pas  eux  qui  donnent  la  victoire,  au  moins  ils  ouvrent  la  voie  qui  y 
conduit. 

Fabbicb,  — J'ai  écrit 

GoNZALVE.  — Cent  mille  ducats  en  poudre  et  en  balles. 

Fabrice.  — Vous  avez  dû ,  avec  celte  somme ,  en  acheter  beaucoup. 

GoTizALYE.  —  Apprenez  que  nous  nous  servions  de  celles  même  que  nous 
lançait  l'ennemi ,  autrement  tous  les  trésors  du  roi  n'auraient  pas  suffi  à  notre 
consommation...  Mettez  encore  dix  mille  ducats  pour  des  gants  parfumés. 

Fabbicb.  —  Parlez-vous  sérieusement? 

GoNZALYE.  — Écrivez  ce  que  je  vous  dis.  Après  une  mêlée,  où  vingt-sept 
mille  hommes  étaient  restés  sur  le  champ  de  bataille,  et  nous  vîvans  et  vain- 
queurs, n'était-il  donc  pas  raisonnable  de  fournir  h  nos  pauvres  soldats  ces 


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336  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gants  parfumés  pour  les  préserver  de  ta  contagion  du  mauvais  air  exhalé  par 
tant  de  cadavres?  Ne  pouvant  leur  donner  à  manger,  ne  leur  devais-je  pas  au 
moins  cette  satisfaction?  Monsieur  le  commissaire,  vous  n'avez  jamais  senti  la 
chair  morte. 

Fabbice.  — Non ,  seigneur. 

GoNZALYE.— On  le  voit  bien,  continuez.  Cent  soixante-dix  mille  ducats 
pour  mettre  les  cloches  en  état. 

AscAGNE ,  autre  cominiflsaire.  — Voilà  quelque  chose  de  nouveau. 

GoNZALVE.  — On  avait  si  souvent  à  fêter  une  victoire,  et  les  sacristains  les 
mettaient  en  branle  avec  tant  d'empressement,  qu'elles  ont  fini  par  se  briser. 
Il  a  fallu  renouveler  les  anciennes  et  même  en  ajouter  de  nouvelles.  Pour  eni- 
vrer les  troupes  un  jour  de  combat ,  un  demi-million  en  eau-de-vie. 

Fabbice.  —  Étrange  précaution  ! 

GoNZALVE. — Dites  précaution  sage.  Comment  voudriez-vous  que  des 
hommes  ordinaires  (je  ne  parle  pas  des  nobles,  qui  obéissent  à  l'honneur) 
allassent  boire  la  mort  la  face  découverte,  uniquement  parce  qu'un  autre 
homme  le  leur  ordonnerait,  s'ils  n'étaient  pas  ivres?  Croyez-vous  qu'ils  le 
feraient  de  sens  rassis? 

AsGAGNE.  — Vous  avcz  raison. 

GoNZALVE.  — L'entretien  des  prisonniers  blessés  pendant  une  aussi  longue 
^erre  s'élève  à  un  million  et  demi.  Tai  employé  deux  autres  millions  à  faire 
aire  des  messes  pour  que  Dieu  nous  donnât  bonne  chance;  car,  sans  le  secours 
de  Dieu ,  rien  n'est  possible;  trois  millions  en  prières  pour  les  morts. 

FabbiCe.  —  Pour  les  morts? 

GoNZALVE.  —  Sans  doute,  f^eux  qui  meurent  à  la  guerre  n'ont-îls  pas  subi 
sur  cette  terre ,  dans  leur  pénible  métier,  un  purgatoire  assez  rigoureux  pour 
mériter  qu'on  ne  les  laisse  pas  dans  l'autre. 

AscAGNB.  —  C'est  vrai. 

Fabbice.  —Mais,  seigneur,  votre  compte  monte  déjà  si  haut,  que  c'est  le 
roi  qui  se  trouve  vous  devoir  une  forte  son^me. 

GoNZALVE.  —  Ce  n'est  pas  tout.  Ajoutez  cent  millions. 

Fabbice.  —  Comment? 

GoNZALYECse  levant  et  renversant  la  table  et  les  registres).~Pour  la  patience 
que  j'ai  eue  d'endurer  que  le  roi  fît  demander  des  comptes  à  un  homme  qui 
peut  se  glorifier  d'avoir  poussé  le  désintéressement  jusqu'à  vendre  ses  meu- 
bles, son  argenterie,  son  patrimoine  même ,  pour  fournir  aux  besoins  des 
troupes  abandonnées  sans  récompenses,  sans  solde  et  sans  vivres. 

Cette  scène  est  certainement  une  variante  assez  piquante  du  fameux  mot 
de  Scipion  montant  au  Capitole. 

Gonzalve  de  Cordoue,  nous  l'avons  dit,  est  en  quelque  sorte  le  lien  qui 
unit,  pour  l'Espagne,  le  moyen-âge  à  l'histoire  moderne.  Avec  lui,  nous 
entrons  dans  cette  ère  de  civilisation  compliquée,  de  grandes  guerres,  de  vastes 
combinaisons  européennes,  où  l'élément  poétique  disparaît  ou  s'affaiblit.  Là 


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THÉATRB  ESPAGNOL.  337 

s'sarrétent  les  romances,  parce  que  les  évènemens  ne  présentent  plus  rien  qui 
s'accommode  à  leur  naïve  allure.  Le  drame  lui-même  n*y  trouve  plus  d'aussi 
heureuses  ni  d'aussi  abondantes  inspirations.  Cependant  des  circonstances 
particulières  à  l'Espagne ,  et  qui ,  au  milieu  de  la  carrière  nouvelle  où  elle 
s'engageait  avec  tant  de  grandeur,  lui  conservaient  quelques  traits  de  sa  phy- 
sionomie romanesque  des  âges  précédens,  devaient  encore  fournir  matière  à  de 
brillantes  conceptions  dramatiques.  La  guerre  contre  les  Maures ,  terminée  en 
Europe,  se  prolongeait  sur  la  côte  d'Afrique  avec  ce  caractère  de  lutte  reli- 
gieuse si  propre  à  exalter  les  imaginations.  L'Amérique,  récemment  découverte 
et  non  encore  explorée,  ofùrait  à  tous  les  aventuriers  espagnols  une  carrière 
illimitée  où  se  précipitaient  tous  ceux  qui ,  à  un  indomptable  courage ,  à  une 
inébranlable  fermeté  et  à  un  esprit  fécond  en  ressources,  joignaient  une  vaste 
ambition  et  un  désir  immodéré  de  fortune,  qu'ils  ne  croyaient  pas  pouvoir 
satisfaire  par  des  voies  régulières.  La  soif  de  l'or  et  toutes  les  passions  les 
plus  violentes  s'y  déployaient  avec  d'autant  plus  de  liberté  qu'elles  se  décoraient, 
aux  yeux  même  de  ceux  qui  s'y  abandonnaient ,  de  la  réalité  ou  du  prétexte 
de  plus  nobles  sentimens  auxquels  ils  les  associaient.  L'idée  de  gagner  à  la  foi 
chrétienne  des  nations  plongées  jusqu'alors  dans  les  ténèbres  de  l'idolâtrie, 
celle  d'ajouter  de  vastes  et  riches  contrées  à  la  monarchie  de  Charles-Quint, 
étaient  bien  propres  à  exalter  les  imaginations.  Elles  jetaient  un  merveilleux 
coloris  sur  le  récit  de  ces  incroyables  entreprises  où  une  poignée  d'Européens 
allaient  à  d'immenses  distances,  sous  des  climats  inconnus,  vaincre  et  con- 
quérir des  populations  dont  on  se  plaisait  à  s'exagérer  encore  le  nombre  et  la 
force. 

U  sufQt  de  lire  quelques-uns  des  drames  dont  les  conquérans  de  l'Amérique 
sont  les  héros ,  par  exemple ,  ceux  que  Tirso  de  Molina  a  composés  sur  les 
exploits  des  Pizarres ,  pour  se  rendre  compte  de  l'impression  profonde  que 
ces  aventures  extraordinaires  faisaient  alors  sur  les  esprits.  Sous  l'empire  de 
l'admiration  qui  s'attachait  à  d'aussi  prodigieux  succès,  on  accueillait  avec  un 
avide  empressement  toutes  les  inventions  que  la  crédulité  et  l'imposture  ajou- 
taient à  une  réalité  déjà  si  étonnante.  L'Amérique  était  pour  les  esprits  pré- 
venus comme  un  pays  de  miracles  où  les  lois  de  la  nature  étaient  renversées; 
on  voyait  dans  ses  conquérans  l'équivalent  de  ce  qu'étaient,  aux  yeux  de 
l'antiquité,  les  guerriers  des  temps  héroïques ,  des  hommes  doués  d'une  force 
physique  et  morale  tellement  au-dessus  des  proportions  communes  et  d'une  si 
inébranlable  résolution,  que  rien  ne  leur  était  impossible,  que  les  obstacles 
résultant  du  nombre,  des  distances,  de  la  fatigue,  des  besoins  physiques,  dis- 
paraissaient en  quelque  sorte  devant  eux. 

Le  plus  intéressant,  à  mon  gré,  de  ces  drames  américains,  c'est  la  Conquête 
de  VAraucanie,  de  Lope  de  Vega.  Le  sujet  est  le  même  que  celui  du  fameux 
poème  épique  d'Ercilla.  C'est  une  véritable  chronique  où  aucune  circonstance 
n'est  omise ,  où  tous  les  incidens,  sans  en  excepter  le  supplice  du  chef  de  l'in- 
surrection ,  sont  mis  sous  les  yeux  du  spectateur  dans  l'ordre  exact  où  ils  sont 
survenus.  I^Ialgré  ce  qu'il  y  a  de  peu  dramatique  dans  une  telle  marche,  malgré 


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338  REV0E  VÉS  BB17X  MOIVUES. 

d'énormes  fautes  contre  les  convenances  et  la  eonleor  locale,  oubliées  josqii'aii 
point  de  placer  dans  la  bouche  des  sauvages  de  fréquentes  allusions  à  Vénus, 
aux  nymphes ,  aux  tigres  de  la  libje ,  il  règne  dans  toute  cette  pièce  un  mou- 
vement, une  vigueur  soutenue,  une  puissaoee  d'intérêt,  qui  nous  avertissent 
qu'en  dépit  de  ces  inconséquences  de  détail  le  poète  est  dans  la  vérité  de  aon 
sujet.  Tout  y  resphre  ce  sentiment  de  grandeur  orgueilleuse  qui  animait  alois 
les  Espagnds  et  que  la  fortune  semblait  justifier  par  les  faveurs  dont  elle  com- 
blait leurs  armes  et  leur  politique.  La  confiance  absolue,  la  foi  ardente,  Tin* 
flexible  cruauté  qu'ils  portaient  dans  leurs  audacieuses  entreprises,  forment 
on  admirable  contraste  avec  le  patriotisme  et  la  superstition  sauvage  des 
Araucaniens.  Caupolican  n'est  pas  moins  héroïque  que  Mendoza.  Dans  te 
tableau  de  cette  lutte  entre  la  barbarie  inculte  et  la  barbarie  civilisée ,  si  l'on 
peut  ainsi  parler,  Lope  a  su  tenir  la  balance  de  manière  à  appeler  tour  à  tour 
notre  sympathie  et  notre  admiration  sur  les  Araucaniens  défendant  leur  indé- 
pendance avec  leur  territoire,  et  sur  une  poignée  d'Espagnols  luttant,  dans  la 
pleine  conviction  de  leur  droit,  pour  leur  vie,  pour  leur  honneur,  pour  aug* 
menter  la  puissance  de  leur  roi  et  surtout  pour  propager  la  foi  chrétienne. 

Les  drames  empruntés  à  l'histoire  du  règne  de  Charies-Quint,  et  où  ce  priaee 
figure  quelquefois  d'une  manière  d'ailleurs  peu  remarquable,  sont  en  ^néni 
fort  médiocres.  Quelques-uns  de  ceux  qui  se  rapportent  au  règne  de  Philippe  H 
ont  au  contraire  une  très  grande  valeur. 

Je  ne  mettrai  pas  dans  cette  classe  le  Prince  don  Carlos,  de  Cuello;  fea 
dirai  pourtant  quelques  mots  à  titre  de  curiosité  historique.  On  sait  quel  in* 
térét  romanesque  s'est  attaché  hors  d'Espagne  à  la  mort  de  6e  jeune  don 
Carlos,  victime  tout  à  la  fois,  disait-on,  de  la  fière  indépendance  de  son  ca- 
ractère et  de  son  amour  pour  une  belle-mère  dont  la  main  lui  avait  d'abord 
été  destinée.  En  Espagne ,  c'est  tout  autrement  qu'on  présente  les  faits.  Don 
Carlos  n'est  qu'un  insensé ,  dont  un  accident  physique  avait  de  bonne  heure 
dérangé  la  raison,  également  incapable  d'éprouver  et  d'inspirer  Famour  pas- 
sionné que  le  roman  lui  attribue,  et  qui ,  arrêté  par  mesure  de  précaution  au 
moment  où  des  consphrateurs  abusaient  de  sa  faiblesse  pour  l'entraîner  dans 
un  complot  contre  l'autorité  royale,  mourut  bientôt  après  des  suites  du  régime 
extravagant  auquel  il  s'était  mis.  A  l'appui  de  cette  version ,  il  n'est  pas  hors 
de  propos  de  fahre  remarquer  que  Philippe  II ,  dans  lequel  nos  préjugés  nous 
font  voir  un  sombre  et  vieux  tyran  enlevant  la  jeune  fiancée  de  son  fils ,  n'avait 
que  trente-un  ans  lorsqu'il  épousa  cette  princesse.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  drame 
de  Cuelto ,  composé  d'après  le  thème  espagnol  qui  est  en  réalité  celui  de  rins- 
toire,  forme  un  curieux  contraste  avec  la  tragédie  de  Schiller.  Cest ,  à  vrai  dhne, 
à  peu  près  le  seul  cêté  par  lequel  il  mérite  de  fixer  l'attention.  Il  faut  y  ajouter 
pourtant  une  scène  où  est  peinte  assez  heureusement  l'indomptable  fierté  du 
héros  de  cette  époque,  le  grand  duc  d'Albe. 

Ce  que  le  Cid  et  Gonzalve  de  Cordoue  avalent  été  pour  leur  temps,  le  due 
d'Albe  le  fut  ensuite  pour  le  sien.  Cest  la  personnification  la  plus  haute,  la 
pKis  éclatante ,  de  l'époque  où  il  vécut ,  et  cette  époque  était  précisément  ceHe 


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TSÉJkTBB  MPMlftt»  SI 

de FapogéeilebigraBëeur  espagnole.  Pav8ODeo«age,MBtaleai,8OB0rgiMtf 
ttM  et  eafane,  qui  sembliiît  n'élro  que  le  seatîiiKBt  intime  et  profoné  dt  s» 
sapériorité,  par  son  inébranlable  dévonement  à  n»  nonarque  ingrat  dont  les 
■MM? ai»  traitemeno  finrent  égatenesl  inpnisaans  à  rbrriter  et  à  llinmilier,  par 
k  ImBetéatoiqiifr  et  k  forée  de  Tdonté  aozqveUe»  011  doit  attribuer^  pins  qt^ 
aeiiie  antre  ehosOf  les  actes  sanglant  qui  ont  entnebé  sa  mémoire,  le  dnt 
dPAlbe  représeiUe  en  qnelqne  sorte  Tidéai  dn  caiaclm  castillan,  td  qu'il  étaîi 
akfs  qne  rSspagne  domtsûit ,  et  méritait  jusqu'à  un  certain  point  de  dominer 
le  monde. 

Je  ne  connais  ancnn  drame  où  il  joue  le  rôle  principal  ;  mais  dans  plosiev» 
U  figure  d'nne  manière  épisodîque,  et  son  nom  n'y  est  pfoooiicé  qn'asrec  oetta 
sorte  de  respect  qui  s'attacbe  aux  hommes  «Etràonfinatres,  à  ceux  qne  la  na- 
tnre  a  faits  penr  régner  sur  leurs  contemporains.  Je  citerai  particulièremenl 
«M  scène  d'nne  comédie  de  Calderon,  le  Siège  de  tJlpHJwra,  ùu  Aimer 
eprés  la  mort,  dans  laquelle  Tantre  héros  de  répoqne,  le  vainqueur  de  L^ 
pmste,  FiNnstre  don  Juan ,  prenant  le  ooromandement  de  Tannée  qui  mardM 
eoRtrt  les  Manres  rebelles,  passe  en  revue  les  corps  qui  la  composent  et  se  fait 
nommer  les  che&  qui  en  commandent  les  divisions.  On  lui  désigne  successî- 
ftment  phisienTS  guerriers  oélèbres  alors,  et  aujourd'hui  tombés  dans  Foufalf 
oè  HmpHi^rBble  avenir  plonge  peu  à  pen  quiconque,  à  la  guerre  ou  dans  In 
politiqne,  n'a  pas  figuré  tont-à-fiiit  au  premier  rang ,  le  marquis  de  Mondejar, 
)n  tsncnr  des  Maures  d^Afriqne;  le  gnmd  marquis  de  Los  Vêlez ,  dont  le  nom  9 
itt  don  JoaUr  rappelle  de  n  glorienx  sowNina;  don  Lope  de  Fignerra^  si 
brave,  si  généreux ,  si  actif,  malgré  les  douleurs  de  la  gontte  qui  le  tourmente, 
mais  si  bmsqne,  si  impatient  dans  sa  loyale  franchise;  enfin  don  Sanche 
d'Avila.  A  Foïnr  celui-là,  Ct  encore  don  Juan,  un  mot  suffit  à  son  éloge. 
Cest  le  digne  disciple  du  duc  d*  Albe,  <pil  lui  a  enseigné  Fart  de  n'être  jamain 
vaincu.  » 

Le  drame  auquel  appartient  cette  scène  présente  un  tableau  aussi  vrai 
qu'animé  et  intéressant  d'un  des  grands  évènemens  du  règne  de  Philippe  II , 
de  Finsorreetion  des  Maures  du  royaume  de  Grenade,  qui,  poussés  à  boul 
par  les  mesures  vexatoires  anxqnellei  le  gouvernement  avait  recours  dans  le 
but  de  les  forcer  d'abandonner  jusqu'aux  derniers  vestiges  de  leurs  ancieno 
«sages,  prirent  tout  à  coup  les  armes,  abjurèrent  la  foi  chrétienne,  se  retiré» 
lent  dans  les  montagnes  de  l'Alpujarra,  si'y  donnèrent  un  roi,  et  se  défrndtnnt 
pendant  trois  années  contre  tous  les  efforts  de  la  monarchie  espagnole.  Une 
des  choses  qui  me  frappe  dans  cette  pièce ,  c'est  qu'elle  a  évidemment  été 
écrite  sous  Fimpressien  d'un  sentiment  de  préférence  pour  la  cause  des  Maures. 
Malgré  quelques  déclamations  banales  qui  semblent  dictées  par  certaines  con- 
venances plotdtque  par  une  forte  conviction,  Calderon  semble  pénétré  de 
ridée  qu'on  avait  été  injuste  envers  eux ,  qu'avec  des  procédés  moins  violent 
en  eût  évité  les  malheurs  de  cette  insurreelion;  il  prête  à  ses  personnages  den 
paroles  d'humanité,  de  modération ,  presque  de  tolérance,  fort  remarquables 
de  la  part  dfun  poète  espagnol  du  xvir  sîède,  et  p»tieulièrement  de  cdni 


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3&0  REVtE  DES  DEinC  MONDES. 

qui ,  plus  qu'aucun  autre,  se  montre  animé,  dans  la  plupart  de  ses  ouvrages, 
de  cette  indifférence  pour  la  vie  humaine,  suite  naturelle  de  la  superstition 
religieuse  et  du  fanatisme  de  Thonneur. 

'  Un  autre  fait  célèbre  du  règne  de  Philippe  II ,  la  surprise  d'Amiens,  enlevé 
à  la  France  par  un  stratagème  si  connu,  a  fourni  à  Candamo,  un  des  plus 
brillans  poètes  de  l'école  de  Calderon ,  le  sujet  d'une  fort  belle  comédie,  dont 
le  titre.  Pour  son  roi  et  pour  sa  dame^  indique  parfaitement  le  caractère  tout 
chevaleresque  et  tout  héroïque.  Candamo  suppose  que  le  vaillant  Porto  Car- 
rero,  amoureux  de  la  fille  du  principal  magistrat  d'Amiens,  et  ne  pouvant 
espérer  de  devenir  son  époux  que  lorsqu'ils  seraient  soumis  à  la  même  domî« 
nation ,  se  trouve  amené ,  par  l'entraînement  de  sa  passion ,  à  tenter  et  à  ac- 
complir une  oeuvre  aussi  difficile  que  la  conquête  d'une  place  de  cette  force. 
C'est  par  là  qu'il  couronne  une  suite  d'entreprises  plus  hardies,  plus  témé- 
raires, plus  romanesques  les  unes  que  les  autres,  où  il  s'engage  successivement 
pour  prouver  à  la  belle  Sérafine  qu'aucun  des  vœux  qu'elle  lui  laisse  entre- 
voir n'est  au-dessus  de  son  courageux  dévouement.  U  est  impossible  de  mieux 
soutenir  et  de  mieux  graduer  l'intérêt  que  ne  l'a  fait  Candamo  dans  ce  remar- 
quable drame.  Le  ton  du  dialogue,  galant,  courtois,  spirituel,  s'adapte  mer- 
veilleusement à  l'action  et  aux  personnages.  Les  caractères  sont  admirable* 
ment  dessinés,  le  contraste  des  mœurs  françaises  et  espagnoles  est  rendu  d'une 
manière  frappante,  et  il  règne  dans  tout  l'ensemble  une  exaltation  héroïque, 
un  sentiment  d'orgueil  patriotique,  une  vivacité  de  traditions  et  de  souvenirs 
dont  le  charme,  sensible  même  pour  des  étrangers,  eût  dû ,  ce  semble,  main- 
tenu: cette  pièce  sur  le  théâtre  de  Madrid. 

C*est  encore  sous  Philippe  II  que  se  passe  l'événement  singulier  auquel  un 
poète  inconnu  a  emprunté  le  sujet  d'un  drame  célèbre  en  Espagne,  le  Pâtis^ 
sier  de  Madrigal,  L'extrême  originalité  dont  il  est  empreint  nous  engage  à 
en  donner  ici  l'analyse  détaillée. 

Ce  pâtissier  est  un  adroit  imposteur  qui ,  quelque  temps  après  la  mort  du 
fameux  Sébastien  de  Portugal ,  tué  dans  une  expédition  contre  les  Maures 
d'Afrique,  était  parvenu  à  se  faûre  passer  pour  ce  malheureux  prince.  Voici 
comment  le  poète,  d'accord  presque  en  tout  point  avec  la  vérité  des  faits,  pré- 
sente cette  singulière  aventure.  Philippe  II ,  profitant  de  l'extinction  de  la 
branche  directe  de  la  maison  royale  de  Portugal  pour  faire  valoir  contre  des 
compétiteurs  moins  puissans  les  droits  qu'il  s'attribuait  à  la  succession  de  ce 
royaume,  a  réussi  à  y  établir  son  autorité;  mais  le  peuple  qu'il  a  soumis  par  la 
force  des  armes  regrette  vivement  son  indépendance.  Dans  l'humiliation  où  il 
se  trouve  réduit ,  sa  pensée  se  reporte  sans  cesse  vers  les  époques  brillantes  où, 
sous  des  monarques  nationaux,  le  Portugal  formait  un  état  particulier  dont  les 
annales  rappellent  des  souvenirs  si  glorieux;  Par  une  sorte  de  contradiction 
qu'explique  très  bien  l'organisation  du  cœur  humain ,  il  garde  surtout  un  puis- 
sant souvenir  de  cet  infortuné  Sébastien ,  qui ,  par  sa  témérité,  a  causé  avec  la 
ruine  de  l'état  la  désolation  de  tant  de  familles,  mais  dont  le  courage  héroïque, 
l'esprit  chevaleresque  et  les  malheurs  même  émeuvent  toutes  les  imaginations. 


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THÉÀTRB  ESPAGNOL.  3il 

On  veut  se  persuader  qull  n'est  pas  nMnrt,  qu'échappé  comme  par  miracle 
du  massacre  de  son  armée,  il  n'a  osé  reparatûre  immédiatement  au  milieu  de 
ses  sujets,  sur  lesquels  il  a  attiré  tant  de  calamités*,  qu'il  est  allé  chercher  dans 
un  exil  Yolontaire  et  dans  de  rigoureux  pèlerinages  l'expiation  de  ses  fautes. 
Bientôt  ces  bruits,  d'abord  vaguement  répandus,  prennent  plus  de  consis- 
tance. Des  voyageurs  affirment  avoir  rencontré  Sébastien  sous  un  humble 
déguisement.  Ils  ont  voulu  lui  parler;  mais,  se  voyant  reconnu ,  il  s'est  rapi- 
dement éloigné  en  leur  faisant  signe  de  garder  le  silence.  On  ajoute  que  le 
terme  qu'il  a  fixé  lui-même  à  son  expiation  eèx  au  moment  de  finir,  et  que, 
touché  des  malheurs  du  Portugal,  il  va  bientôt  y  reparaître  pour  briser  le 
joug  honteux  auquel  il  est  soumis. 

Ces  rumeurs,  adroitement  propagées,  ne  sont  autre  chose  que  le  résultat  d'une 
intrigue  ourdie  par  un  agent  secret  du  prieur  de  Crato,  don  Antonio  de  Portu- 
gal ,  bâtard  de  la  maison  royale  et  le  principal  concurrent  de  Philippe  II.  Cet 
agent  a  rencontré  un  jeune  homme  d'une  condition  obscure,  dont  la  figure 
et  la  taille  rappellent  singulièrement  le  roi  Sébastien.  Trouvant  en  lui  l'esprit, 
le  courage  et  la  hardiesse  nécessaires  pour  le  rôle  qu'il  lui  destine ,  il  lui  a  per- 
suadé de  profiter  de  cette  ressemblance  pour  tenter  de  grandes  destinées.  Ce 
qu'il  ne  lui  a  pas  dît,  c'est  qu'il  compte  seulement  se  servir  de  lui  pour  exciter 
une  insurrection  populaire;  que,  lorsque  les  insurgés  seront  trop  engagés  pour 
pouvoir  reculer,  il  le  fera  périr  et  proclamera  le  prieur  de  Crato,  qu'ils  seront 
bien  forcés  de  recevoir  et  de  défendre  comme  souverain ,  moins  encore  à  titre 
de  représentant  de  leur  ancienne  dynastie ,  que  parce  qu'il  sera  leur  seul  refuge 
contre  les  vengeances  de  Philippe  II.  En  attendant  que  les  choses  sœent  mûres 
pour  ce  dénouement,  l'habile  intrigant,  après  avoir  soigneusement  instruit 
le  jeune  aventurier  des  particularités  qui  peuvent  l'aider  à  tromper  les  esprits 
crédules ,  le  conduit  à  Madrigal ,  petite  ville  de  Castille ,  où  une  cousine  du 
véritable  Sébastien ,  la  princesse  Anne  d'Autriche,  est  religieuse  dans  un  cou- 
vent. Il  l'introduit  auprès  de  cette  princesse,  qui ,  abusée  tout  à  la  fois  par  ses 
regrets,  par  la  figure  et  par  les  discours  de  son  prétendu  parent,  donne  com- 
plètement dans  le  piège,  s'associe  aux  projets  qu'on  lui  révèle,  et  se  fait  un 
bonheur  d'en  préparer  le  succès  par  le  sacrifice  de  l'argent  dont  elle  peut  dis- 
poser, de  ses  pierreries,  de  ses  diamans,  en  un  mot  de  tout  ce  qu'elle  a  de 
précieux.  Avec  ce  puissant  secours,  le  complot  marche  rapidement.  Aux  yeux 
du  public ,  Gabriel  d'Espinosa (c'est  le  véritable  nom  du  faux  Sébastien)  n'est, 
il  faut  bien  prononcer  le  mot ,  qu'un  simple  pâtissier;  mais,  abandonnant  à 
des  valets  les  occupations  de  cette  vulgaire  industrie,  il  a  soin  de  se  répandre 
dans  le  peuple,  de  se  montrer  généreux,  désintéressé,  de  donner,  toutes  les 
fois  que  l'occasion  s'en  présente ,  des  témoignages  de  sa  bravoure ,  de  sa  force 
prodigieuse ,  de  son  adresse,  et  il  ne  manque  pas  de  manifester  de  préférence 
ces  qualités  si  séduisantes  pour  le  vulgaire  dans  certains  exercices  où  l'on  sait 
qu'excellait  le  roi  dont  il  veut  prendre  la  place.  A  d'autres  personnes,  il  se 
présente  comme  un  simple  gentilhomme  castillan ,  et  c'est  en  cette  qualité 
qu'aidé  de  sa  galanterie  et  de  sa  bonne  mine,  il  est  parvenu  à  séduire  une 


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abS  REVIS  DK  DBB3L  MMlffiS. 

jfwie  personne  noble  et  riche.  £o6a ,  aux  yeux  de  qoelqoes  PcurtagaHS  retirés 
à  Bladrigal ,  ooiiMBe  aux  yeux  de  la  prineesae  Anne  d'Autriche,  il  est  le  roi 
Sébastien,  se  préparant  à  reconquérir  son  royaume  et  à  expnlser  un  injuste 
UBwrpatenr.  Secondé  par  son  eompKce ,  il  a  déjà  envoyé  dans  les  diverses  pro* 
vinoes  du  Portugal  des  émissaires  qui  y  ont  fait  de  nombreuses  dupes.  Oa 
voit  de  tous  côtés  arriver,  pour  s'assurer  par  leurs  propres  yeux  de  rbeureuse^ 
nouvelle  qui  ranime  leurs  patriotiques  espérances ,  des  gentilshommes  que  le 
prétendu  monarque  reçoit  avec  tout  Tappareil  fastueux  de  la  roputé  portu* 
gaîse  dans  un  appartement  reculé  préparé  à  cet  effet  :  là ,  il  leur  raconte  se» 
malheurs ,  il  leur  présente  comme  son  héritière  une  petite  fille  qu'U  a  eue 
d'une  de  ses  maîtresses,  et  qu'il  a  aussi  dressée  à  ce  manège.  La  ressemblance 
frappante  de  l'imposteur  avec  l'infortuné  Sébastien ,  sa  bonne  mine,  son  assu- 
rance, un  certain  mélange  de  hauteur,  de  familiarité,  de  vivacité  et  de  bien* 
veiUance ,  enûn  cet  empire  que  le  mystère  exerce  sur  les  esprits  prévenus ,  et 
le  charlatanisme  même  avec  lequel  ont  été  disposés  les  accessoires  dont  il  est 
entouré,  tout  se  réunit  pour  abuser  des  hommes  dont  les  vœux  s'accordent 
trop  bien  avec  ses  projets  pour  ne  pas  les  rendre  faciles  à  tromper.  Rien  de 
plus  naïf,  de  plus  vrai ,  de  plus  comique ,  et  en  même  temps  j'ai  presque  dit 
de  plus  touchant,  que  l'émotion  et  le  bonheur  de  ces  pauvres  gentilshommes 
prosternés  aux  pidU  de  l'impudent  imposteur,  s'écrîant  qu'il  ne  leur  reste 
plus  qu'à  mourir  après  avoir  retrouvé  leur  roi ,  se  disposant  en  effet  à  lui  sacri- 
fier leur  fortune,  leur  vie ,  et  dans  leur  enthousiasme  admirant  avec  attendris* 
sèment  jusqu'aux  simagrées  ridicules  de  l'enfant  qui  joue  devant  eux  le  rôle 
de  la  princesse. 

Mais  bientôt  la  scène  change.  Le  gouvernement  de  Philippe  II,  à  qui  ees 
intrigues  n'ont  pu  rester  complètement  inconnues,  en  a  conçu  quelque  alarme. 
Un  alcade  est  arrivé  secrètement  à  Madrigal ,  chargé  de  s'assurer  de  la  vérité,, 
de  saisir  et  de  punir  les  conspnrateurs.  Gabriel  d'Espinosa  est  arrêté  avec  u» 
grand  nombre  de  ses  dupes  au  milieu  d'un  festin  où  il  les  a  réunis  et  où  il 
achève  d'exalter  leur  zèle  et  leurs  espérances.  L'enquête  commence  aussitôt. 
Le  magistrat  Interroge  successivement  tous  les  personnages.  Tous ,  avec  cette 
imperturbable  confiance  qu'inspire  un  fanatisme  sincère,  affirment  que  l'aven- 
turier est  bien  le  roi  Sébastien,  et  les  tentatives  de  l'alcade  pour  les  con« 
vaincre  de  l'absurdité  d'une  telle  croyance  ou  pour  les  mettre  en  contradictioa 
avec  eux-mêmes,  échouent  également.  Le  seul  Gabriel ,  lorsqu'on  le  fait  com- 
paraître à  son  tour,  proteste  qu'il  n'est  autre  chose  qu'un  pauvre  pâtissier; 
mois  le  ton  même  dont  il  le  dit,  son  insouciance,  sa  présence  d'esprit,  l'appa- 
sence  de  dignité  répandue  sur  toute  sa  personne ,  son  insistance  pour  être 
conduit  en  présence  de  Philippe  II,  dont  il  prétend  être  connu,  troublent  et 
étonnent  l'alcade.  C'est  lui  maintenant  qui  ne  veut  plus  croire  à  l'humble  conp 
^Ktion  de  Faoeusé,  qui  s'obstine  à  voir  en  lui  non  pas  sans  doute  le  roi  Sébasr 
tien ,  mais  bien  quelque  grand  personnage  qui  s'épuise  en  efforts  inutiles  pour 
l'en  faire  convenir,  qui  dans  son  incertitude  n'ose  prendre  im  parti  et  terminer 
le  procès.  Cependant  le  seul  complice  véritable  de  Gabriel ,  l'agent  du  prieur 


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THÉÂTRE  ESPAGNOL.  34S 

de  Crato ,  espérant  se  soustraire  au  supplice  qu!  le  menace ,  s*est  enfin  décidé 
à  tout  avouer.  Ainsi  dénoncé  et  trahi ,  Gabriel  ne  se  déconcerte  pas.  Il  feint ,  il 
est  vrai,  d^avouer  à  son  tour  Timposture  dont  il  s'est  rendu  Tlnstrument;  déjà 
le  juge  et  les  témoins  qu'il  a  réunis  pour  entendre  cette  confession  commen- 
cent à  se  croire  en  possession  de  la  vérité;  mais  tout  à  coup  Pintrépide  aven- 
turier, par  quelques  paroles  pleines  d'une  audace  ironique  et  mystérieuse,  les 
rejette  dans  leurs  hésitations,  les  met  au  point  de  douter  si  le  récit  qu'il  vient 
de  leur  faire  n'est  pas  une  raillerie  par  laquelle  il  s'est  joué  de  leur  crédulité, 
et,  ranimant  la  foi  un  moment  ébranlée  de  ses  partisans,  augmente  encore,  sH 
est  pos^ble,  F  intensité  de  leurs  illusions.  Conduit  enfin  à  l'échafaud ,  il  y  marche 
avec  une  fermeté  que  n'éprouve  pas,  dans  ses  incertitudes,  le  juge  même  qui 
Py  envoie. 

n  est  inutile ,  je  pense,  de  signaler  ce  qu'il  y  a  de  saisissant,  de  profondé- 
ment dramatique  dans  cette  combinaison.  Le  caractère  du  Pâtissier  de  Mch 
drigal  est  un  des  plus  remarquables  et  des  plus  originaux  qu'il  y  ait  à  la 
scène.  Tel  est  Part  avec  lequel  le  poète  en  a  ménagé  les  effets,  qu'à  la  lecture, 
à  la  représentation ,  surtout  lorsque  le  rôle  est  joué  avec  quelque  intelligence, 
le  lecteur,  le  spectateur,  bien  qu'averti  dès  les  premières  scènes,  se  surprend 
par  moment  à  partager  les  doutes  de  Palcade.  Je  me  demande  pourquoi  Pau- 
teur  de  ce  drame  n'a  pas  augmenté  encore  la  puissance  d'une  conception  aussi 
complètement  neuve  en  laissant  planer  quelque  mystère  sur  la  personne  du 
faux  Sébastien.  Peut-être  eât-il  craint  de  paraître  révoquer  en  doute  la  légiti- 
mité des  droits  de  PEspagne  sur  le  Portugal.  On  le  voit ,  en  effet ,  dans  quel- 
ques passages ,  proclamer  avec  une  sorte  d'emphase  la  justice  des  prétentions 
de  Philippe  IL 

Passé  le  règne  de  Philippe  II ,  Phistoire  ne  présente  plus  un  fait  ni  un  per- 
sonnage qui  ait  été  mis  sur  la  scène  d'une  manière  un  peu  remarquable.  Cela 
se  comprend.  Cest  précisément  sous  Philippe  III,  sous  Philippe  lY,  sous 
Charies  II ,  qu'écrivaient  les  poètes  dramatiques.  Il  ne  leur  était  guère  possible 
de  montrer  leurs  contemporains  sur  le  théâtre,  d'y  transporter  les  détails  des 
évènemens  dont  le  public  venait  d'être  témoin.  Cependant  ces  évènemens  leur 
ont  fourni  fréquemment  l'occasion  d'allusions  et  de  récits  épisodiques  qui  sont 
loin  d'être  sans  intérêt.  On  voit  très  habituellement,  dans  des  comédies  dont 
l'action  n'a  d'ailleurs  rien  d'historique,  quelque  officier  arrivant,  soit  d'une 
expédition  sur  la  côte  d'Afrique,  soit  d'une  campagne  en  Italie,  soit  surtout 
de  la  Flandre,  ce  théfitre  d'une  interminable  lutte  contre  les  Français  et  les 
Hollandais,  cette  école  si  fameuse  de  Part  de  la  guerre,  raconter  dans  un  lan- 
gage pompeux,  et  avec  toutes  les  exagérations  du  style  castillan,  la  dernière 
bataille,  le  dernier  siège,  livré  ou  soutenu  par  les  armes  espagnoles,  et  exalter 
bien  au-dessus  de  tous  les  héros  de  Pantiquité  tel  prince  et  tel  capitaine  aujour- 
d'hui presque  oubliés.  Souvent  aussi  le  poète  place  dans  la  bouche  d'un  de  ses 
personnages  la  relation  non  moins  prolixe,  non  moins  fastueuse,  de  certaines 
solennités  publiques,  par  exemple  de  Pentrée  et  du  mariage  d'une  princesse. 
Est-il  nécessaire  d'ajouter  que,  dans  ces  récits,  toutes  les  princesses  sont  des 


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dik  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Vénus  et  des  Pallas,  comme  tous  les  princes  sont  des  Achille,  des  Alexandre, 
des  Mars  et  des  Alcide?  Ce  n'est  pas  sans  peine  que  le  lecteur,  à  travers  ce 
torrent  de  métaphores  ampoulées,  réussit  à  d^ager  le  fait  parfois  assez  insi- 
gnifiant qui  y  sert  de  prétexte. 

Sous  un  autre  rapport ,  les  comédies  dont  nous  parlons  jettent  sur  Thistoire 
de  TEspagne  au  xvii'  siècle  une  lumière  moins  directe,  mais  bien  autrement 
vive.  On  y  retrouve  dans  tous  ses  détails  la  physionomie  de  la  société  du  temps. 
Lope  de  Yega  surtout,  moins  idéal  que  Calderon,  plus  près  de  la  nature, 
moins  constamment ^stocrate  dans  le  choix  de  ses  sujets,  tout  aussi  habile 
que  lui  à  peindre  les  classes  élevées ,  mais  ne  dédaignant  pas  comme  lui  de 
peindre  aussi  les  classes  secondaires ,  Lope  de  Vega ,  dans  ses  innombrables 
drames,  nous  offre  le  tableau  le  plus  complet  et  le  plus  varié  de  ce  qu'était 
alors  FEspagne.  11  nous  donne  le  spectacle  curieux  de  cette  civilisation  tout 
à  la  fois  raffinée  et  rude  encore,  de  ce  mélange  étonnant  d'esprit,  de  génie 
même  et  de  préjugés  aveugles  autant  qu'absurdes,  de  ces  mœurs  galantes, 
chevaleresques ,  délicates  et  cruelles  tout  à  la  fois.  Il  nous  introduit  dans  ces 
cercles  dont  les  subtils  entretiens  et  les  exercices  littéraires ,  plus  ingénieux 
que  solides,  rappellent  notre  hôtel  de  Rambouillet.  Il  nous  fait  assister,  dans 
les  promenades  mystérieuses  du  Prado ,  ou  la  nuit  sous  les  balcons,  dans  les 
ruelles  étroites,  à  ces  rendez-vous  amoureux,  à  ces  rencontres,  à  ces  duels 
sanglans  dont  la  tradition  romanesque  est  un  des  souvenirs  disUnctiis  de  l'Es- 
pagne. Les  habitudes  moins  élégantes  et  moins  relevées  n'échappent  pas 
davantage  à  son  habile  observation.  Il  saisit  au  passage  tous  les  incidens, 
toutes  les  anecdotes  plus  ou  moins  piquantes  que  lui  fournit  la  chronique  con- 
temporaine ,  et  par  là  il  imprime  à  ses  drames  ce  caractère  de  réalité  qui  donne 
aux  ouvrages  de  l'imagination  une  couleur  si  particulière,  qui  y  fait,  pour 
ainsi  dure,  circuler  la  vie.  Ce  que  nous  venons  de  dure  de  Lope  de  Vega  peut 
s'appliquer,  à  des  degrés  différens  et  avec  certaines  nuances,  à  tous  les  poètes 
dramatiques  de  ce  siècle.  Tous,  on  le  sent  en  les  lisant,  nous  montrent  réelle- 
ment ce  qu'ils  avaient  sous  les  yeux.  Matériellement  comme  moralement,  ils 
peignent  d'après  nature.  Les  jardins,  les  rues,  les  édifices  publics,  les  palais 
particuliers  qu'ils  mentionnent  à  chaque  instant,  et  où  ils  placent  la  scène  de 
leurs  drames,  existaient  bien,  en  effet,  tels  qu'ils  nous  les  décrivent.  Les 
noms  même  de  leurs  personnages  fictifis  sont  ceux  des  familles  illustres  qui 
composaient  et  qui  composent  encore  la  haute  noblesse  espagnole ,  les  Toledo , 
les  Mendoza,  les  Silva,  les  Velasoo,  les  Cardona  et  tant  d'autres  encore.  Avec 
ces  comédies ,  on  reconstruirait  en  quelque  sorte  pièce  à  pièce  l'Espagne  de 
Philippe  m  et  de  Philippe  IV,  et  le  nouveau  Walter  Scott  qui  voudrait  la 
ressusciter  dans  une  œuvre  d'imagination  et  d'érudition  tout  à  la  fois  y  trou- 
verait des  matériaux  d'autant  plus  précieux ,  qu'ils  suppléeraient  à  l'absence 
presque  absolue  de  travaux  historiques  et  même  de  mémoires  sur  cette  époque, 
si  importante  pourtant  dans  les  annales  de  l'Espagne. 

Nous  en  avons  dit  assez  pour  faire  voir  quelle  richesse,  quelle  variété  infinie 
présente  le  drame  historique  chez  les  Espagnols.  Il  n'existe  dans  aucune  litté- 


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THEATRE  ESPAGNOL.  3^5 

rature  rien  qu'on  puisse  comparer  à  ce  vaste  répertoire.  Dans  Fantiquité,  les 
tragiques  grecs  ont  célébré  les  origines  à  demi  fabuleuses  de  leur  nation  ; 
mais,  sauf  quelques  exceptions  très  rares,  ils  n*ont  pas  touché  aux  faits  plus 
récens  y  à  ceux  qui  portaient  un  véritable  caractère  de  certitude.  Chez  les  mo- 
dernes, Shakspeare  a  doté  ses  compatriotes  de  quelques  chefs-d'œuvre  où 
TAngleterre  du  moyen-âge  nous  apparaît  toute  vivante;  mais  la  voie  quMl  avait 
si  magniflquement  ouverte  n'a  pas  été  suivie  après  lui.  Il  n'y  a,  dans  le 
théâtre  espagnol ,  rien  qui  égale  la  majestueuse  et  parfaite  beauté  des  tragé- 
dies de  Sophocle,  peut-être  même  rien  qui  égale  la  profondeur  des  conceptions 
de  Shakspeare;  mais  à  quelques  chefs-d'œuvre  isolés  dans  leur  admirable 
supériorité,  ce  théâtre  peut  opposer  sans  désavantage  un  nombre  prodigieux  de 
drames  où  brillent,  à  travers  tant  d'imperfections  et  souvent  de  monstrueuses 
absurdités,  des  traits  si  originaux  et  parfois  si  sublimes,  où  l'histoire,  les 
traditions,  les  idées,  les  mœurs  de  l'Espagne,  sont  reproduites  tout  entières, 
et  qui  forment  dans  leur  ensemble  un  vrai  monument  national ,  dans  lequel 
se  reflètent  avec  un  merveilleux  éclat  les  facultés  diverses  et  également  puis- 
santes de  tous  les  esprits  qui  y  ont  travaillé.  C'est  là  certainement  un  trésor 
qui  n'a  à  redouter  aucune  comparaison ,  et  qui ,  à  lui  seul ,  suffirait  à  la  gloire 
d'une  littérature. 

Cette  variété,  cette  abondance  même  du  théâtre  espagnol,  ne  permettent 
guère  d'en  résumer  le  caractère  au  moyen  de  quelques  traits  généraux.  Si  ce- 
pendant, au  milieu  de  tous  les  aspects  qu'il  nous  présente,  il  fallait  absolu- 
ment choisir  ceux  qui  paraissent  y  dominer,  je  dirais  que  deux  idées  princi- 
pales en  ressortent  presque  constamment,  et  planent  en  quelque  façon  sur 
toutes  les  autres.  L'une ,  c'est  un  sentiment  énergique  de  la  grandeur  des 
destinées  de  l'Espagne  et  de  la  supériorité  absolue  du  peuple  espagnol ,  senti- 
ment assez  semblable  à  celui  qui  animait  les  écrivains  de  l'ancienne  Rome, 
exprimé,  non  pas  avec  la  noble  gravité  qu'ils  y  portaient ,  mais  avec  la  pompe, 
la  redondance  du  génie  castillan ,  et  dont  il  faut  bien  pardonner  l'exagération 
emphatique  aux  glorieux  possesseurs  du  vaste  empire  de  Philippe  II. 

L'autre  idée,  à  laquelle  je  viens  de  faire  allusion ,  et  que  les  poètes  drama- 
tiques semblent  presque  tous  avoir  eu  pour  but  de  consacrer  et  de  glorifier, 
c'est  le  principe  de  l'adoration  de  la  royauté  et  de  l'excellence  du  pouvoir  ab- 
solu gouvernant  le  monde  sans  contrôle,  sans  contrepoids,  à  la  manière  de  la 
Divinité.  Ce  principe  n'était  pourtant  pas  celui  qui  régnait  en  Espagne  aux 
xiii*",  XIV',  etXY*'  siècles ,  à  cette  époque  de  troubles  et  de  déchiremens  où 
la  royauté,  si  souvent  disputée  les  armes  à  la  main ,  avait  tant  de  concessions 
à  faire  à  une  redoutable  aristocratie  pour  conserver  un  reste  de  pouvoir. 
Lorsque  Sanche-le-Brave  détrônait  son  père  et  disputait  la  couronne  à  ses 
neveux ,  lorsque  le  frère  bâtard  du  redoutable  Justicier  lui  arrachait  à  la  fois 
le  sceptre  et  la  vie,  lorsque  le  malheureux  Henri  IV,  déposé  par  les  grands  du 
royaume,  n'obtenait  d'eux  la  permission  de  mourir  sur  le  trône  qu'à  la  condi- 
tion infamante  de  reconnaître  Tillégitimité  de  la  naissance  de  sa  fille  et  de  la 

TOMB  XXIY.  23 


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31^6  RSBTfJE  DES  DEUX  MONDES. 

déshériter,  certescette  adoration  de  la  personne  et  de  Tautorîté  royales  dont 
nous  parlions  tout  à  Theure  n'existait  pas  dans  le  cœur  des  Espagnols.  Ce 
n*e8t  que  sous  la  maison  d'Autriche  que  ce  sentiment  s'est  introduit  en  Espa- 
jgne  avec  le  despotisme.  Les  poètes,  lorsqu'ils  en  ont  placé  reiprtflion  dans 
isk  bouche  des  hommes  du  moyen-âge,  ont  donc  péché  contre  ce  qu'on  est 
^convenu  d'appeler  la  vérité  historique,  la  couleur  locale.  Cette  faute,  si  c'en 
'Mt  une ,  se  retrouve  à  chaque  instant  dans  les  drames  espagnols.  Il  paraît 
oiéme  que  leurs  auteurs  se  souciaient  peu  de  l'éviter.  Us  voulaient  peindre  les 
mœurs  nationales,  mais  ils  ne  s'attachaient  pas  à  les  nuancer  scrupuleuse- 
ment suivant  les  opinions  et  les  costumes  des  différens  siècles.  Ils  semblaient 
<»mprendre  qu'un  travail  aussi  minutieux  est  propre  à  éteindre  l'inspiration, 
<«t  que  d'ailleurs,  sous  les  formes  vivantes,  avec  les  détails  étendus  que  com- 
portent et  qu'exigent  les  compositions  dramatiques,  les  seules  idées  qu'on 
puisse  reproduire  avec  succès  sont  celles  dont  on  est  en  quelque  sorte  entouré, 
dont  on  ressent  soi-même  l'influence,  soit  par  l'attachement,  soit  par  l'aver- 
sion qu'elles  inspirent.  Ce  système  est  précisément  le  contraire  de  celui  qui  a 
prévalu  en  France  depuis  quelques  années.  On  s'est  habitué  à  admirer  avant 
tout  dans  les  anciens  poètes,  et  surtout  dans  les  poètes  étrangers,  la  prétendue 
vérité  avec  laquelle  ils  ont  peint  les  époques  dont  ils  ont  retracé  les  évène- 
mens.  Frappé  de  l'énergique  originalité  des  mœurs  qu'ils  nous  représentent, 
on  s'est  dit  que  ces  tableaux  devaient  être  exacts.  Sans  doute  ils  sont  exacts 
^ns  un  sens  que  nous  allons  expliquer  :  ces  mœurs  ont  existé ,  mais  non  pas 
toujours  dans  le  temps  où  les  poètes  ont  placé  l'action  de  leur  drame;  elles  ont 
existé  dans  celui  où  ils  écrivaient.  Encore  une  fois,  s'ils  n'avaient  pas  vécu 
«ux-mémes  dans  cette  atmosphère  morale,  ils  ne  l'auraient  pas  reproduite  avec 
oette  force ,  cette  simplicité ,  ce  caractère  de  réalité  profonde,  qui  nous  sub- 
juguent. Il  leur  s'erait  arrivé  ce  qui  arrive  à  certains  dramaturges  modernes, 
lorsque,  croyant  marcher  sur  les  traces  de  ces  grands  maîtres,  ils  s'efforcent, 
tout  pleins  qu'ils  sont  des  idées  du  xix'  siècle,  de  nous  représenter  les  idées 
-et  les  habitudes  du  moyen-âge.  Substituant  à  la  poésie  l'érudition  de  l!anti- 
•quaire,  dérobant  des  lambeaux  de  chroniques,  mêlant  çà  et  là  à  des  pensées, 
il  une  physiologie,  toutes  contemporaines ,  quelque  expression ,  quelque  tour- 
mure  de  phrase,  quelque  allusion  plus  ou  moins  opportune  à  la  langue,  aux 
usages  de  ces  temps  reculés,  c'est  en  vain  qu'ils  essaient  de  nous  en  offrir  une 
<M)pie  fidèle  jusqu'à  la  servilité.  La  forme  extérieure,  le  costume ,  sont  là  peut- 
^tre;  mais  l'esprit ,  Tintelligence  intime ,  manquent  d'autant  plus  qu'on  s'est 
presque  exclusivement  préoccupé  de  détails  matériels,  et  tout  ce  travail 
n'aboutit  qu'à  une  sorte  de  mosaïque  curieuse  si  l'on  veut,  mais  où  l'on  cher- 
cherait en  vain  le  mouvement  et  la  physionomie.  P^ous  le  répétons  :  au  moral 
comme  au  physique ,  on  ne  peint  bien  que  ce  qu'on  a  vu ,  que  ce  qu'on  a 
éprouvé,  que  ce  qui ,  directement  ou  indirectement,  a  affecté  notre  ame  et  nos 
sens.  Dès  qu'on  veut  sortir  de  ce  cercle ,  on  tombe  presque  nécessairement 
dans  le  faux  et  le  bizarre.  Nous  accorderons,  si  on  l'exige,  qu'à  force  de  génie 


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THÉATRB  ESPAGNOL.  34T 

et  par  une  sorte  de  divination ,  de  grands  esprits  ont  pu  échapper  quelquefois 
à  cette  ahemative;  mais  ces  exceptions  sont  bien  rares,  et,  en  les  examinant 
(fé  |)rèâ,  dh  reconnaîtrait  peut-être  qu'elles  ne  sont  qu'apparentes. 

^ouk  hé  pousserons  pas  plus  loin  cette  digression.  11  nous  reste  d'ailleurs 
peu  de  choses  à  ajouter  pour  épuiser  ce  que  nous  avions  à  dire  des  drames 
historiques  espagnols. 

Tïous  n'avons  parlé  jusqu'à  présent  que  de  ceux  qui  se  rapportent  à  l'histoire 
d'Espagne.  Les  poètes  castillans  n'ont  pourtanl  pas  borné  à  leurs  propres 
annales  le  choix  des  sujets  qu'ils  ont  transportés  sur  la  scène.  La  mythologie^ 
l'histoire  sainte,  celle  des  Grecs  et  des  Romains,  celle  de  tous  les  peuples 
modernes,  ont  été  mises  par  eux  à  contribution  ;  mais,  en  quelque  lieu  qu'ils 
placent  la  scène  de  leur  drame,  ce  sont  toujours,  en  effet,  des  mœurs  et  dts 
personnages  espagnols  du  xvi"  et  du  xyii'  siècles  qu'ils  nous  présentent.  Les 
anachronismes ,  les  disparates  les  plus  bizarres,  les  plus  ridicules,  du  moins 
à  notre  sens,  n'effrayaient  pas  des  esprits  si  cultivés  pourtant.  On  dirait 
presque  qu'ils  les  recherchaient:  Cène  sont  pllis  là,  à  vrai  dire,  des  drames 
historiques,  ce  sont  des  œuvres  de  pure  imagination  que  l'absence  par  tro|i^ 
complète  du  sentiment  de  réalité  et  de  vérité  unit  par  dépouiller  de  tout 
intérêt.  On  ne  comprend  pas  comment  ces  ouvrages,  pour  la  plupart  si  mé- 
diocres, même  dans  ce  qu'ils  ont  de  moins  déraisonnable,  ont  pu  obtenir 
un  succès  qui ,  au  surplus,  s'est  beaucoup  prolongé  pour  quelques-uns  d'entre 
eux.  Les  vieillards  de  Madrid  se  souviennent  encore  d'avoir  vu  représenter 
une  pièce  de  Zarate,  écrivain  du  temps  de  Philippe  IV,  intitulée  :  le  Précef^ 
teurcT Alexandre,  et  dans  laquelle  Aristote,  en  costume  d'abbé,  en  petit 
manteau  et  avec  des  boucles  à  ses  souliers ,  était  tranfornié  en  conGdent  des 
amours  de  son  élève.  Dans  V Esclave  avx  chaînes  d'or,  de  Candamo,  œuvre 
très  remarquable  à  beaucoup  d'égards ,  l'empereur  Adrien  va  soupirer  la  nuit 
sous  le  balcon  de  sa  maîtresse,  se  bat  en  duel  avec  un  rival  qu'il  y  rencontre^ 
et  il  faut  que  Trajan  vienne  les  séparer.  C'est  ainsi  que  les  poètes  espagnols 
comprenaient  alors  l'antiquité.  I^e  nous  hâtons  pas  trop  de  nous  en  moquer. 
Tf  était-ce  pas  à  la  même  époque  que  nos  romanciers  peignaient  Caton  galant 
etBrutus  dameretf 

Jjovis  de  Viel-Castel. 


12. 


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REVUE 


DE 


LA  LITTÉRATURE  ANGLAISE. 


Un  aide-de-camp  de  Tibère  {ac{ju(or),  qui  avait  bien  autant  d'es- 
prit que  son  maître,  disait  que  les  talens  et  les  génies  traversent  les 
âges  par  bataillons,  portant  le  même  uniforme,  soit  de  médiocrité, 
soit  de  grandeur.  C'est  une  observation  un  peu  militaire,  mais  fort 
juste;  on  serait  tenté  de  croire  que  TAllemand  Hegel,  créateur  du  sys- 
tème des  époques.  Ta  empruntée  à  Velleius-Paterculus,  tel  était  le 
nom  de  TofDcier  romain.  En  effet,  on  voit  dans  tous  les  temps  les 
intelligences  s'avancer  par  masses  et  par  détachemens ,  qui  portent  les 
mêmes  couleurs  et  se  soumettent  au  même  étendard.  L'essor  magni- 
fique et  solennel  de  toutes  ces  intelligences,  pour  ainsi  dire  ailées , 
qui,  d'Eschyle  à  Euripide,  ont  traversé  le  ciel  orageux  et  splendide 
de  la  Grèce,  les  présente  à  l'imagination  comme  une  seule  cohorte, 
variée  seulement  par  les  nuances,  analogue  par  le  caractère  général. 
A  Rome,  la  période  du  génie  cicéronien  et  virgilien  compose  une  ère 
bien  marquée.  En  France,  vous  avez  le  xvi*  siècle  d'une  part,  avec 
Montaigne  et  Rabelais;  d'une  autre,  la  phase  de  Louis  XIV,  glorieuse 


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LITTÉRATURE  ANGLAISE.  349 

de  voirBossuet,  Molière  et  Pascal,  marcher  ensemble  en  procession 
majestueuse.  Sous  la  reine  Ëlizabeth,  en  Angleterre,  une  analogie 
d'indépendance,  de  création  et  d'observation  rattache  Bacon  i  Shaks* 
peare,  Shakspeare  à  Spencer,  Spencer  à  Raleigh.  Vous  diriez  des 
frères  qui  s'avancent  au  combat  comme  les  vieux  Celtes,  unis  entre 
eux  par  des  anneaux  de  bronze  et  tons  semblables. 

Ce  Yelleius,  l'un  des  esprits  de  l'antiquité  qui  se  rapproche  le  plus 
des  procédés  de  généralisation  philosophique  que  les  modernes  re- 
gardent comme  leur  propriété  exclusive,  a  donc  raison  de  prétendre 
que  les  générations  de  talens  marchent  ensemble,  par  groupes  dis- 
tincts, à  travers  les  ftges  :  eminentissima  cujusque  professionis  inge^ 
nia,  étrusque  clari  aperU  capacia^  in  similitudinem  et  temporum  et 
profectuum  semetipsa  ab  aliis  separaveruni.  Phrase  tout-à-fait  ana- 
logue, pour  le  sens  et  la  forme,  à  certains  passages  de  Haller  et  de 
Schelling;  elle  renferme  la  vraie  théorie  de  l'histoire  littéraire,  étroi- 
tement liée  à  l'histoire  des  peuples  et  au  progrès  des  civilisations^ 
Cette  marche  mesurée  dont  parle  l'officier  romain  n'est  en  effet  que 
la  reproduction  des  phases  diverses  que  subit  la  vie  sociale  des  races*. 
L'Angleterre,  et  c'est  d'elle  seulement  que  nous  nous  occupons  ici^ 
a  compté  deux  manifestations  souveraines  de  son  énergie  sociale  et 
de  sa  pensée  :  l'une,  de  Shakspeare  à  Hilton,  sous  Ëlizabeth  et  Jac- 
ques P';  l'autre ,  qui  commence  avec  Crabbe  en  1799  et  expire  avec 
Walter  Scott.  Les  deux  périodes  intermédiaires  sont  médiocres  pour 
le  génie,  bien  qu'elles  s'honorent  des  noms  brillans  de  Dryden  et  de 
Pope.  L'une ,  sous  Charles  II  et  Jacques  II,  entre  1650  et  1700,  se 
renferme  dans  une  frivole  copie  de  Benserade  et  de  Voiture.  La 
seconde,  qui  comprend  tout  le  XYin"*  siècle,  s'élève  jusqu'à  l'imitation 
plus  savante  et  plus  artiste  de  Boileau  et  d'Horace.  En  1830,  après 
avoir  traversé  ces  diverses  phases,  la  pensée  britannique  semble  entrer 
dans  une  période  pâlissante  qui  s'efface  et  se  ternit  par  degrés,  noa 
qu'elle  soit  définitivement  privée  de  toute  force  et  de  toute  valeur. 
L'Angleterre,  nous  le  croyons,  n'est  pas  encore  à  bout  de  voie;  la  Ke 
du  génie  anglo-saxon ,  le  résidu  de  sa  civilisation  intellectuelle  n'ap* 
parait  pas  encore.  Toute  la  partie  septentrionale  de  l'Europe  con- 
'Serve,  grâce  à  la  sève  teutonique,  une  puissance  de  vitalité,  enlevée 
depuis  long-temps  aux  régions  méridionales  de  la  même  zone.  Mais 
la  lumière  intellectuelle  a  pâli  ;  le  foyer  a  perdu  l'intensité  de  sa  cha- 
leur; les  ressources  factices  ont  remplacé  la  flamme  réelle  et  puissante; 
l'habitude  et  l'imitation  ont  envahi  les  sillons  du  champ  littéraire.. 


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ZfO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n,  faut  se  résigner  :  tel  est  le  sort  des  plus  grands  peuples.  Les  plu» 
fertiles  entre  toutes  les  races  se  reposent,  sommeillent  ou  meurent. 

Si  le  Dogberry  de  Shakspeare,  l'une  des  bonnes  créations  de  ce 
I>oète,  devenait  critique  et  qu'il  eût  à  parler  de  la  littérature  anglaise 
actuelle,  il  dirait,  employant  sa  phrase  ordinaire,  qu'elle  est  most 
excellent  and  not  to  be  sndured.  Parmi  les  nombreux  personnages 
comiqjoesdont  ce  Molière-Eschyle  a  peuplé  son  monde,  vous  trouvez 
avec  admiration  ce  magistrat  subalterne,  bon  petit  juge  de  paix» 
excellent  honmie,  qui  se  nomme  Dogberry.  Il  a  deviné  les  antago- 
nismes de  Kant.  Les  choses  les  meilleures  sont  à  ses  yeux  un  peu 
mauvaises.  11  établit  dans  sa  pensée  confuse  un  équilibre  perpétuel 
du  bien  et  du  mal  qui  constitue  la  critique  la  plus  ingénieuse  et  le  plus 
stupide  symbole  du  scepticisme  incertain.  II  afTirme  qu'une  physio- 
npmie  est  très  belle  et  cependant  assez  laide,  qu'une  action  est  cri- 
minelle et  assez  vertueuse  néanmoins.  Le  pour  et  le  contre,  qui  se 
combattent  si  bizarrement  dans  son  esprit  obscur^  y  introduisent  > 
rjèternel  crépuscule  de  toutes  les  lumières  et  de  toutes  les  ombres^ 
Les  sentences  rendues  par  cet  éclectique  exagéré  caractériseraient 
fort  bien  la  littérature  anglaise  de  nos  jours,  qui  est  en  effet  d'une 
opulence  très  pauvre,  d'une  très  riche  indigence,  d'une  très  admi- 
rable nullité,  d'une  abondance  très  misérable,  d'une  fécondité  fort 
médiocre  et  néanmoins  excellente. 

.  Expliquons-nous.  Les  supériorités  d'intelligence  et  de  style  man- 
qpent  aujourd'hui  à  l'Angleterre.  Carlyle,  Macaulay  et  Bulwer  se 
détachent  seuls  de  la  masse  uniforme  et  terne  des  écrivains  actuels. 
Cependant  une  civilisation  active  et  extrême,  l'habitude  des  recher- 
ches érudites,  la  situation  centrale  de  l'Angleterre,  ses  rapports  de 
commerce  avec  le  monde,  l'heureuse  et  forte  organisation  de  sa 
vieille  société,  soutiennent,  par  la  vigueur  même  de  llmpulsion 
antérieure,  une  littérature  qui  déchoit.  La  sève  ne  s'élance  plus, 
avec  sa  jeune  et  ardente  véhémence ,  des  racines  même  de  l'arbre 
dans  ses  rameaux  les  plus  hardis;  mais  elle  continue  doucement, 
paisibleaienl,  sa  circulation  insensible;  la  fraîcheur  du  feuillage  com- 
mence à  disparaître;  cependant  rien  ne  meurt  encore,  et,  si  la  décré- 
pitude se  révèle  à  la  pensée,  l'œil  est  impuissant  à  l'apercevoir.  Dans 
l'absence  presque  totale  des  génies  éclatans  et  originaux,  vous  avez, 
encore  des  poly graphes  habiles,  des  critiques  de  bon  sens,  des  éni- 
dits  qui  se  condamnent  aux  carrières  des  antiquités  et  de  l'histoire, 
des  iemmes  poètes  que  l'on  écoute ,  des  éditeurs  patiens  et  exacts, 


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LITTÉRAttRË  ANGtAlSB.  361 

des  traducteurs  qui  savent  faire  passer  dans  Ja  langue  anglaisé  tes 
monumens  des  idiomes  orientaux.  Si  Ton  est  rarement  fr^pé  de  cette 
vive  et  électrique  étincelle  dont  Byron,  Scott  et  Wordsworth  ont 
possédé  le  secret,  on  peut  recueSlir  dans  les  œuvres  les  plus  mo- 
dernes de  la  littérature  anglaise  beaucoup  de  documens  utiles  et  de 
résultats  curieux. 

Ainsi  la  volée  actuelle,  ou,  si  on  Taime  mieux,  Vessor  commun 
des  intelligences  anglaises,  ne  nous  paraît  ni  très  haut  ni  très  vigou- 
reux, mais  honnêtement  sage,  supérieur  à  la  médiocrité^  étranger 
à  l'extravagance,  assez  exempt  des  graves  et  misérables  défauts  de 
charlatanisme  et  d'emphase,  mais  très  secondaire,  comparativement 
À  Childe-Harold  et  à  Old-Mortality.  Carlyle  commence  à  faire  école  par 
ses  défauts.CTest  un  mauvais  modèle  de  style,  que  les  élèves  tourne- 
ront bientôt  en  caricature.  Point  de  drame  important;  aucun  nou- 
veau nom  poétique.  Les  révoltes  populaires  du  chartisme  et  du  so- 
cialisme n*ont  pas  trouvé  un  défenseur  éloquent.  Les  femmes  poètes 
seules  se  sont  récemment  distinguées  par  la  surabondance  de  leurs 
vers.  La  tristesse  d'une  position  fausse,  sans  doute  calomniée,  faisant 
vibrer  les  cordes  lyriques  du  talent  le  plus  viril  parmi  ces  muses, 
vient  d'arracher  à  mistriss  Norton  des  cris  de  détresse  et  d'angoisse, 
que  l'on  a  justement  admirés. 

Le  poème  nouveau  de  M"'  Norton  est  intitulé  le  Rêve,  et  le  sujet 
en  est  fort  simple.  Une  mère,  assise  près  du  chevet  de  sa  jeune  GUe, 
la  regarde  dormir.  Tout  à  coup  l'enfant  s'éveille;  elle  a  fait  un  rêve 
qu'elle  conte  à  sa  mère;  c'est  toute  la  vie  d'une  femme;  le  premier 
amour,  le  cœur  qui  3*épanouit ,  Famé  qui  cherche  le  bonheur,  les 
noces,  la  famille,  la  vieillesse.  Sa  mère  l'interrompt  et  Tavertît  tris- 
tement que  cette  perspective  lumineuse  s'obscurcira  plus  tard ,  que 
le  monde  lui  réserve  des  souffrances,  car  elle  est  faible,  et  des  dé- 
ceptions, car  elle  est  aimante.  On  eût  dlflieilement  imaginé  un  cadre 
plus  naïvement  heureux  ;  c'est  le  chef-d'œuvre  de  M"*  Norton,  qui  l'a 
dédié  à  son  amie,  la  belle  et  célèbre  duchesse  de  Sutherland  : 

((  Une  fois  encore,  6  ma  harpe,  une  fois  encore-,  éveille-toi!  Ma 
main  n'espérait  plus  interroger  tes  cordes  palpitantes.  Mais  il  le  faut, 
mon  cœur  s'élance,  ce  triste  cœur  long-temps  endormi  dans  le  repos 
de  son  angoisse.  L*oiseau  assoupi  sur  le  rameau  de  cyprès  entrevoit 
le  ciel  de  poésie;  il  part,  il  s'éloigne  de  la  terre;  il  y  laisse  les  cha- 
grins accablans  ;  il  vole  bien  loin  du  monde  obsctir. 

c<  A  toi  donc ,  belle  et  pure;  à  toi ,  condamnée  à  vivre  dans  ce 
monde  où  toute  générosité  s'éteint,  où  toute  imagination  s'allanguit. 


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358  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OÙ  la  bassesse  seule  est  protégée;  à  toi  dont  raroitié  n'a  pas  faibli 
dans  les  heures  les  plus  désolées  de  ma  jeunesse  amère; 

a  A  toi  je  dédie  ces  vers.  Non,  jamais,  lorsque  l'indigence  était 
sœur  de  la  poésie,  barde  isolé,  battu  de  l'orage,  n'offrit  à  son  hôte 
Thonmiage  d'un  cœur  plus  profondément  attendri  ! 

<K  Car  il  est  aisé,  ô  riches,  de  jeter  votre  aumône  au  génie.  Mais 
toi,  tu  m'as  donné,  en  dépit  de  la  froideur  et  de  l'incrédulité,  ce 
que  les  femmes  donnent  rarement  aux  femmes,  estime  et  foi.  Ca- 
lomniée et  seule,  en  butte  à  ceux  qui  torturaient  mon  cœur  sans 
pouvoir  l'écraser; 

((  C'est  toi ,  quand  des  lâches  flétrissaient  mon  nom ,  et  riaient  de 
me  voir,  faible,  lutter  contre  le  torrent;  quand  ceux  sur  lesquels  j.e 
devais  compter  m'abandonnaient;  lorsque  peu  de  regards  compatis- 
«ns  et  inespérés  s'abaissaient  vers  moi;  quand  ceux  qui  auraient  pu 
me  défendre  attendaient  que  le  monde  se  fût  prononcé  ; 

«  C'est  toi  qui  m'as  donné  ce  que  le  pauvre  donne  au  pauvre,  des 
paroles  de  bonté,  des  vœux  sacrés,  des  larmes  vraies  1  —  Ont-ils  fait 
davantage,  les  êtres  depuis  long-temps  aimés,  les  parens,  ceux  qui 
D^ont  pas  changé  lorsque  le  sort  changeait,  ceux-là  qui  m*ont  serrée 
d*une  étreinte  plus  vive  au  moment  du  péril,  émoussant  par  le  dédain 
la  pointe  de  l'outrage?  Non ,  ceux-là  n'ont  pas  fait  mieux  que  toi  ! 

<c  On  croit  au  mal  quand  on  sent  le  mal  dans  son  cœur;  ce  n'est 
pas  la  raison ,  c'est  la  conscience  qui  persuade  aux  criminels  le  crime 
d'autrui.  Ils  ajoutent  foi  à  la  perfidie,  ceux  qui  se  sont  montrés 
perfides. 

<(  Mais  toi,  blanc  cygne,  porté  sur  des  ondes  impures;  toi  dont  l'aile 
"emportée  rejette  les  gouttes  noires  qui  tacheraient  ton  plumage; 
toi ,  reine  de  grâce  et  de  beauté ,  qui  glisses  innocente  et  fière  sur  les 
vagues  sombres; 

«  Tu  as  cru  à  mes  paroles  lorsque  j'ai  répondu  tristement  :  Cela 
n^estpas!  Ta  candeur  n'a  pas  rougi,  ta  confiance  ne  s'est  pas  ébranlée, 
tu  n'as  pas  reculé;  les  aboiemens  de  la  meute  qui  poursuit  toujours 
le  malheur  ne  t'ont  pas  effrayée.  Tu  m*as  jugée  d'après  ton  cœur;  ta 
noble  pitié,  tu  l'as  puisée  dans  le  souvenir  de  ta  vie. 

<c  Mes  vers,  tribut  modeste,  n*ajouteront  rien  à  ta  lumineuse 
auréole;  mais  tout  poète  espère  dans  l'avenir.  Je  serais  heureuse  de 
ftire  vivre  au  moins  une  des  nobles  pensées  de  ton  ame. 

«  Quelque  soir,  un  inconnu  feuilletera  ces  pages  écrites  dans  une 
heure  douloureuse,  et  peut-être  une  lointaine  image^de  toi  planera 
SOT  le  front  attendri  de  celui  qui  me  lira.  T'admîrer,  voir  ta  douce  et 


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UTTÉRAITRE  ANGLAISE.  353 

belle  Ggure,  ne  lui  sera  pas  donné;  mais  du  moins  entreverra-t-fl 
l'ombre  éloignée  de  ta  grâce  et  de  tes  vertus.  » 

C'est  un  bonheur  assurément  pour  le  poète  et  la  poésie,  quand  le 
cri  de  Tame,  jaillissant  de  Tintime  source  des  passions,  peut  se  faire 
jour,  sans  peine  et  sans  travail,  dans  un  rhythme  facile,  dans  une 
langue  souple,  au  moyen  d'une  diction  prête  à  tout  dire  et  d'uD 
idiome  qui  ne  se  refuse  à  aucun  accent  lyrique.  Tel  est  le  poème  de 
M"'  Norton.  L'émotion  vraie,  le  poignant  souvenir  d'une  douleur 
récente,  toute  la  fierté  et  toute  la  tristesse  de  la  femme  en  révolte 
contre  un  monde  injuste,  avaient  à  peine  besoin  de  la  forme  pour 
devenir  poésie.  Ces  strophes  de  M"'  Norton,  dont  nous  transcrirons 
quelques  vers  afin  que  les  amis  de  la  poésie  anglaise  rendent  justice 
à  la  fidélité  de  notre  traduction,  rivalisent  avec  les  plus  belles  de  lord 
Byron,  pour  la  pureté  de  la  versification  et  la  puissance  de  l'élaa 
poétique  (1). 

Si  l'on  ne  connaît,  parmi  les  idiomes  européens,  que  la  seule 
langue  française  et  son  système  rhy  thmique,  on  ne  peut  se  faire  une 
idée  de  la  facilité  que  les  autres  langues,  tudesques  et  néo-latines  » 
ofTrent  à  la  poésie  passionnée.  Non -seulement  l'italien  avec  ses 
voyelles  multiples  et  ses  rimes  étemelles,  l'espagnol  avec  ses  asson« 
nances,  le  portugais  avec  la  plénitude  et  la  magnificence  de  ses  accens, 
mais  l'allemand  qui  retentit  comme  une  orgue  aux  tuyaux  de  cuivre, 
dont  les  notes  solennelles  se  prolongent  et  se  perdent  dans  l'espace, 
l'allemand  qui  possède  tous  les  rhythmes  et  se  plie  à  toutes  les  ver- 
sifications; mais  l'anglais  lui-même,  accentué,  vibrant,  iambique  de 
sa  nature,  non  pas  harmonieux  sans  doute,  mais  souverainement  et 
vigoureusement  cadencé,  sont  des  instrumens  merveilleux  pour  le 

(1)  Thou  then ,  when  cowards  lied  away  my  name 

And  scolTd  to  see  me  feebly  stem  Ihe  tide, 
When  some  Avere  kind  on  whom  I  had  no  claim 

And  some  forsook,  on  whom  my  love  relied , 
And  some  who  might  bave  battled  for  my  sake, 
Stood  ofr  in  donbt  to  see  what  turn  the  world  wonld  take; 

Thon  gav*st  me  that  the  poor  give  to  tbe  poor, 

Kind  wordsand  boly  wishes,  and  true  tears; 
Tbe  lov^d ,  tbe  near  of  kin,  coaM  do  no  more, 

Wbo  cbang'd  oot  witb  tbe  gloom  of  yaryiog  yeart, 
Bnt  clung  tbe  doser  wbjn  I  stood  forlorn, 
And  blnnted  slander^s  dart  witb  tbeir  indignant  scorn. 

Tqe  Dqeam.  —  Dedication  to  Lady  SutherlatH. 


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35i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

poète  de  la  passion.  Il  faut  bien  le  dire  :  la  langue  française  est 
devenue  poétique  par  un  prodige  du  talent  français;  elle  ne  pos- 
sède en  elle-même  et  dans  son  propre  fonds  qu'un  très  petit  souffle 
d'Inspiration  et  d^harmonie,  un  rhythme  didicile  à  percevoir,  une 
légère,  délicate  et  iasuffisante  prosodie;  ce  sont  des  nuances  plutôt 
que  des  couleurs,  des  souplesses  plutôt  que  des  audaces,  un  murmure 
plutôt  qu'une  musique.  Le  principal  caractère  de  la  poésie  française, 
considéré  sous  le  rapport  de  lliarmonie  primitive,  se  trouve  renfermé 
dans  remploi  de  Ye  muet,  qui  n'est  pas  une  voyelle,  mais  un  quart  de 
voyelle,  un  souffle.  L'obstacle  insurmontable  et  la  note  la  plus  fausse 
de  son  clavier,  c'est  l'abominable  prononciation  des  syllabes  nasales, 
an  .en ,  m ,  o» ,  un ,  qui  n'ont  pas  d'autre  repaire  en  Europe  que  notre 
idiome,  et  qui,  privées  de  sonorité,  de  grace,  de  légèreté,  d'élégance, 
se  représentent  cependant  à  toutes  les  phrases.  Les  grands  artistes  ont 
vaincu  ces  difficultés.  Hs  ont  sculpté  le  métal  rebelle,  et  gravé  leurs 
noms  dans  ce  bois  aussi  dur  que  le  bois  d'Amérique  dont  parle 
Cooper,  et  qui,  dès  le  premier  coup  de  la  hache,  émousse  le  tran- 
chant de  l'acier.  Gloire  à  eux.  La  perfection  de  forme  que  Ronsard 
le  premier,  puis  Malherbe,  Racine,  Jean-Baptiste  Rousseau,  André 
Chénier,  ont  su  introduire  dans  la  versification  française,  tient  en 
grande  partie  à  cette  révolte  de  la  matière  employée.  Mais  de  là  aussi, 
et  des  systèmes  artificiels  que  notre  société  doit  à  la  discipline  ro- 
maine, il  est  résulté  un  mode  poétique  très  élaboré,  très  didactique, 
une  habitude  pour  ainsi  dire  scolaire.  L'émotion  naïve  et  primitive,  la 
passion  intense  et  de  premier  jet,  se  sont  rarement  fait  jour  dans  cette 
versification  laborieuse.  Le  mérite  de  la  difficulté  vaincue  a  dominé 
tous  les  mérites  dans  la  poésie  française  :  on  a  vu  Bossuet  et  J.-J.  Rous- 
seau ,  poètes-nés,  écrire  en  prose  leurs  ardentes  pensées,  et  Malherbe, 
Boileau,  Jean-Baptiste,  nés  prosateurs,  sans  imagination  et  presque 
sans  arae ,  se  placer  à  juste  titre  au  premier  rang  des  grands  ouvriers 
poétiques,  des  suprêmes  artistes  de  la  versification  et  du  langage. 

Il  y  a  beaucoup  à  dire  aussi  contre  la  périlleuse  facilité  des  versi- 
fications étrangère^.  Si  lord  Byron ,  dans  sa  mauvaise  et  injuste  hu- 
meur, appelait  notre  poésie  le  crin-'crin  sourd  et  criard  Wun  maître 
de  danse  endormi;  s'il  est  vrai  qi^e  les  émotions  ingénues  et  les  pas- 
sions franches  se  reflètent  avec  quelque  peine  et  une  grace  pour 
ainsi  dire  oblique  et  gênée  dans  les  œuvres  de  beaucoup  de  poètes 
français,  on  doit  convenir  aussi  que  l'insignifiant  lieu-commun  des 
paroles  inutilement  cadencées  a  rempli  d'œuvres  sans  valeur  les 
recueils  poétiques  de  nos  voisins.  Je  ne  parle  pas  de  l'Italie,  dont  la 


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UTTéRATURE  ANGLAISE.  885 

rose  et  le  zéphyr,  Tamoar  et  la  volapté,  le  baiser  et  le  papfflon  coiw 
stttuent  depuis  Marine  le  fonds  poétique;  ce  verbiage  ne  compte  pas. 
Mais,  au  Nord,  la  facilité  d'exprimer  la  rêverie  vague  dans  une  me- 
sure heureuse  et  par  des  images  convenues,  a  produit  le  mènie 
fléau.  Si  Ton  recueillait  les  hnpressions  mélancoliques  qui  ont  pris  la 
forme  de  vers  anglais  ou  allemands,  on  n'en  serait  pas  quitte  à  moins 
de  vingt  mille  volumes.  Cest  la  fadeur  et  l'inutilité  des  larmes  sans 
douleur.  Les  femmes  anglaises  se  livrent  volontiers  à  ce  travail  peu 
fatigant,  qui  consiste  à  jeter  dans  un  moule  connu  des  rimes  faciles 
et  des  soupirs  qui  ne  coûtent  rien.  Les  admirateurs  ne  leur  manquent 
pas.  M"'  Norton ,  victime  éclatante  de  la  société  anglaise,  et  qui ,  à 
l'instar  de  lord  Byron ,  joint  beaucoup  de  fierté  et  d'énergie  morale  à 
la  plus  heureuse  organisation  poétique,  s'est  détachée  avec  bonhetr 
de  ce  bataillon  de  muses  nuageuses.  C'est  la  seule  femme  de  TAu- 
\gleterre  actuelle  qui  réunisse  les  qualités  de  l'imagination  poétique  « 
de  l'émotion  passionnée  et  d'une  grande  habileté  dans  la  forme. 

Si  vous  vous  adressez  aux  revues  anglaises,  et  que  vous  les  croyiez 
sur  parole,  elles  citeront  miss  Sarah  Goleridge,  mistriss  Caroline 
Southey,  miss  Élizabeth  Barrett,  lady  Emmeline  Stuart  Wortley, 
mistriss  Brook,  miss  Emmie  Fisher,  comme  rivales  de  M"*  Norton. 
N'allez  pas  ajouter  foi  à  leurs  assertions.  Miss  Emmie  a  dix  ans,  Age 
un  peu  tendre  pour  une  Sapho  nouvelle.  D'autres  reviewers  vous 
nommeront  miss  Elizabeth  Charlsworth,  miss  Louisa  Costello,  miss 
Lowe ,  miss  Mitford  et  mistriss  Howitt.  L'année  prochaine  cette 
liste  grossira;  si  les  choses  continuent  sur  ce  pied,  il  deviendra  aussi 
impossible  d'énumérer  les  poétesses  de  la  Grande-Bretagne  que  de 
compter  les  étoiles  de  la  voie  lactée. 

Ne  parlons  donc  ni  de  miss  Barrett,  traductrice  d'Eschyle,  ni  de 
mistriss  Southey,  fille  du  poète  Bowles,  qui  se  distingue  par  l'élé- 
gance et  la  simplicité.  Zophiely  par  Marie  Brooke,  ou  Maria  deW  Occîr 
dente ^  habitante  de  Cuba,  mérite  d'arrêter  l'attention.  C'est  un  poème 
composé  à  la  Jamaïque ,  imprimé  à  Londres,  écrit  d'un  style  obscur 
et  ardent ,  rempli  de  descriptions  passionnées ,  et  fondé  sur  l'an- 
cienne tradition  qui  représente  un  ange  déchu  épris  d'une  mortelle, 
l'environnant  de  séductions,  et  repoussé  par  la  magie  de  la  pureté 
féminine.  Le  même  sujet  a  été  traité  avec  moins  d'éclat  et  un  mé- 
lange de  satire  piquante,  par  la  marquise  de  Northampton ,  née  aux 
îles  Hébrides,  et  aujourd'hui  décédée.  Ce  dernier  poème,  intitulé 
Irène  y  tiré  à  un  petit  nombre  d'exemplaires,  n'a  pas  été  livré  à  la 
circulation ,  mais  donné  à  quelques  curieux  et  à  quelques  amis.  Il  ne 


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^56  BETTE  DES  DEUX  MONDES. 

se  distingae  point,  comme  rœuyre  de  mistriss  Brooke,  par  la  témé- 
rité des  inventions  et  la  fnrear  poétique  de  la  diction ,  mais  par  la 
sévérité,  la  correction,  Thabileté  de  la  versification.  II  serait  facile 
d'extraire  des  œuvres  de  toutes  les  dames  ou  demoiselles  poètes  que 
nous  avons  nommées  un  petit  volume  assez  agréable,  un  dbum  poé- 
tique, qui  ne  serait  ni  sans  distinction ,  ni  sanscharme.  Mais  H**  Norton 
et  M"'  Brooke  possèdent  seules  la  haute  inspiration  poétique;  exubé- 
rante, difTuse,  et  peu  réglée  dans  ZopMel,  elle  se  montre  mélanco- 
lique jusqu'au  désespoir,  mais  soumise  à  une  exécution  très  correcte, 
dans  le  nouveau  volume  publié  par  M"*  Norton.  L'une  procède  de 
Southey,  l'autre  est  fille  légitime  de  lord  Byron. 

Ainsi,  dans  presque  toutes  les  routes  littéraires,  même  dans  la 
poésie,  rien  d'original  :  imitation,  obéissance,  souvent  servilité.  La 
classe  def  ouvrages  utiles  a  produit  des  recueils  de  documens  qui 
offrent  de  l'intérêt  :  les  Dépêches  de  lord  WeUingionj  la  Cùrrespan-' 
dance  de  WilberforcCy  le  journal  et  les  Lettres  de  sir  Samuel  Ro- 
milly,  l'un  des  plus  honnêtes  et  des  plus  réellement  philanthropes 
entre  les  hommes  politiques  de  ces  derniers  temps.  Mais  les  vingt 
volumes  dont  se  composent  les  trois  ouvrages  que  je  cite  se  rédui- 
raient, sous  une  main  prudente,  à  trois  volumes  précieux.  L'art  de 
concentrer  les  faits  et  la  pensée,  de  composer  un  livre,  d'extraire  le 
suc  et  la  quintessence  d'une  correspondance  ou  d'un  journal,  n'a  pas 
avancé  beaucoup  en  Angleterre;  c'est  à  Londres  et  dans  les  États-Unis 
que  l'on  abuse  le  plus  étrangement  du  droit  de  tout  imprimer;  c'est 
là  que  le  papier,  maculé  d'interminables  minuties,  prend  la  forme 
d'in-octavos  qui  se  vendent  fort  cher.  Un  éditeur  a  fait  paraître,  il 
y  a  peu  de  temps,  le  Journal  de  C antiquaire  Thoresby^  contempo- 
rain de  Jacques  II  et  de  Guillaume  III.  Ce  sont  quatre  volumes  de 
quatre  cents  pages  chacun,  et  qui,  pour  tout  intérêt  historique,  nous 
apprennent  la  succession  des  déjeuners  de  Thoresby  et  le  verset  des 
armons  qu'il  a  entendus;  car  il  était  gastronome,  économe,  anti- 
quaire et  pieux.  Le  Journal  de  Wilberjorce  contient  une  foule  de 
pages  chargées  de  détails  semblables  aux  détails  suivans  :  «  f  no- 
vembre, à  quatre  heures,  j'ai  vu  Pitt  et  Elliot;  j'ai  dîné,  je  me  suis 
<ouché;  —  2  novembre,  Pitt  est  resté  chez  moi  toute  la  journée;  — 
3  novembre,  Elliot  et  Pitt  ont  dtné  chez  moi...  »  et  ainsi  de  suite 
pendant  vingt  pages.  V Histoire  des  StuarlSy  par  Jessc,  et  l'Histoire 
-d'Ecosse y  par  Tytier,  s'isolent,  par  des  mérites  particuliers,  de  ces 
compilations  qu'un  scrupule  outré  a  remplies  de  poussière  stérile. 
Le  premier  de  ces  ouvrages  est  un  recueil  d'anecdotes  habilement 


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LITTÉRATURE  ANGLAISE.  357 

fait;  Fauteur  du  second  n'a  écrit  son  livre  que  d*après  des  documens 
inédits  ou  peu  connus  qui  lui  ont  permis  de  rectiGer  souvent  Robert- 
son,  Hume,  Lingard  et  Waiter  Scott.  Malheureusement,  c'est  l'œuvre 
d'un  antiquaire ,  et  les  antiquaires  écrivent  rarement  avec  élégance 
et  clarté. 

Parmi  les  éditions  nouvelles  qui  paraissent  à  Londres ,  nous  signale- 
rons surtout  la  collection  populaire  des  œuvres  de  Daniel  de  jpoé,  pu- 
bliée par  Hazlitt,  filsdu  célèbre  William  Hazlitt,  le  GeofTroy  de  la  presse 
anglaise ,  ainsi  que  les  belles  collections  des  œuvres  complètes  de 
Thomas  Moore,  de  Litton  Bulwer  et  de  Soutbey.  Tous  ces  noms  ont 
reçu  le  baptême  européen ,  sans  lequel  il  n'y  a  pas  aujourd'hui  de 
véritable  illustration.  Daniel  de  Foë ,  oublié  depuis  tant  d'années  et 
comme  enseveli  sous  la  gloire  de  son  Robinson  Crusoë ,  a  reparu 
enfin ,  et  repris  la  place  qui  lui  était  due;  exemple  singulier  de  tar- 
dive justice!  Rival  tout  au  moins  de  Fielding  et  de  Richardson; 
publiciste,  dialecticien,  historien,  narrateur,  écrivain  satirique  et 
polémique  de  premier  ordre,  cet  homme  de  bon  sens  et  de  génie, 
chez  lequel  la  véracité  et  la  simplicité  du  bon  sens  amortissaient 
l'éclat  et  la  manifestatian  extérieure  des  focultés  plus  vives  de  l'intel- 
ligence, a  été  traité  par  ses  contemporains  comme  un  escroc,  par  le 
versificateur  Pope  comme  un  imbécile,  par  la  magistrature  anglaise 
comme  un  criminel.  Le  pilori  auquel  les  préjugés  politiques  de  son 
temps  le  clouèrent ,  ^'est  changé  en  trône  de  gloire;  lui-même  l'avait 
pressenti,  quand  il  s'écriait  dans  son  ode  : 

«  Salut,  pilori,  hiéroglyphe  de  honte,  symbole  d'infamie,  qu!  plus  tard 
doubleras  ma  renommée  (1)!  » 

L'auteur  de  V Histoire  parlementaire  de  la  Grande-Bretagne  et  de 
Y  Histoire  de  VEurope  au  moyenràge,  Henri  Hallam,  parvenue  un 
flge  avancé,  vient  de  publier,  sous  le  titre  d! Introduction  à  l'Histoire 
littéraire  des  xV,  xvi*  et  xvn*  siècles,  un  livre  qui  se  recommande 
par  une  sorte  d'utilité  positive,  dénuée  de  toute  philosophie  généra|g. 
G'estplutôtun  catalogue  qu'une  histoire,  et  ce  catalogue  est  incomplet. 
Épouvanté  des  témérités  et  des  hypothèses  qui  ont  emporté  dans  les 
nuages  Schlegel  et  ses  compatriotes,  le  jurisconsulte  anglais  a  classé 
méthodiquement  le  dossier  littéraire  des  trois  siècles  qu'il  embrasse. 
Il  a  donné  des  dates,  des  titres,  et  quelquefois  des  critiques  déta-- 

(1)  Bail ,  thou  hieroglyphic  of  sbame  ! 

HYM?f  TO  THE  PiLLORT. 


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SSe  HSVUE  DBS  DEUX  HCMamS. 

«hées,  dont  le  style  est  net  et  la  pensée  précise,  mais  ces  grains  de 
sable  accumolés  manquent  de  cohésion  et  dlntérèt.  Le  génie  des 
époques  s^efTâce  sons  la  plume  partiellement  exacte  de  Fauteur.  Trop 
€isentieUement  avocat,  trop  analyste  et  critique,  pour  saisir  les  gran 
traits  de  la  civilisation  européenne,  il  ne  voit  pas  ou  ne  veut  pas  voir 
ces  influences  mutuelles  et  électriques  que  tons  les  peuples  ont  su- 
bies. Le  nombre  des  œuvres  qu'il  doit  enregistrer  l'accable,  et  il  en 
«opprime  arbitrairement  une  partie  considérable  sous  des  prétextes 
inadmissibles.  Ainsi  les  voyageurs,  les  écrivains  qui  se  sont  occupés 
de  la  peinture  et  de  la  sculpture,  les  théologiens  controversistes  et  h 
majeure  partie  des  historiens,  se  trouvent  exclus  du  travail  de  H.  Hal- 
lam.  n  prétend  que  les  controverses  aujourd'hui  oubliées  ne  méritent 
|Ms  un  souvenir,  et  que  Thistoire  et  les  voyages,  consacrés  à  fixer  ta 
mémoire  des  faits ,  n'entrent  pas  dans  le  domaine  de  la  littérature.  La 
littérature  est  pour  lui  une  élaboration  de  la  forme  plutôt  qu'une  in- 
fluence civilisatrice  et  un  résultat  des  progrès  ou  des  variations  de 
l'humanité.  Cette  vue  étroite  le  fait  tomber,  malgré  la  justesse  de  son 
esprit,  dans  une  des  plus  graves  erreurs  qui  se  puissent  concevoû*. 
Les  lettres  du  voyageur  Busbecq  et  les  controverses  du  jansénisme 
ont  exercé  plus  d'action  sur  les  esprits  que  telles  œuvres  poétiques 
fort  célèbres  dans  leur  temps,  et  que  M.  Hallam  a  jugées  dignes  de 
commémoration. 

n  valait  certes  mieux  imiter  simplement  les  Bénédictins  de  France 
et  le  bon  abbé  Goujet,  auteur  de  la  bibliothèque  interminable  des 
poètes  français ,  prendre  et  analyser  un  à  un ,  pièce  à  pièce ,  en  cent 
volumes,  chaque  nom  littéraire,  et  offrir  à  la  science  future  un  réper-- 
toire  utile ,  que  de  poser  des  limites  et  de  former  des  groupes  arbi- 
traires, sans  indiquer  leurs  rapports  mutuels,  leur  direction,  leur 
marche  et  leur  génie.  On  pourra  consulter  avec  quelque  fruit  les 
quatre  volumes  de  Hallam  ;  la  partie  consacrée  aux  publicistes  et  aux 
écrivains  politiques,  se  rapprochant  davantage  des  études  spéciales 
de  l'auteur,  mérite  beaucoup  d'éloges.  Mais  l'œuvre,  dans  son 
ensemble,  nous  paraît  insufBsante  et  manquée;  certaines  critiques  de 
détail  excitent  le  sourire.  M.  Hallam,  tout  en  admirant  Molière,  l'ac- 
cuse de  mainqaercT esprit  (toit).  Molière  n'a  jamais  cherché  l'esprit  des 
mots;  les  saillies  les  plus  étincelantes  de  sa  verve  naissent  toujours 
4u  choc  du  bon  sens  se  heurtant  contre  le  ridicule.  Molière  ne  fait 
pas  d'épigrammes. 

Le  livre  qui  produit  le  plus  de  sensation  aujourd'hui  eh  Angleterre, 
c'est  l'ouvrage  de]  M.  Tocqueville  sur  la  démocratie  américaine;  il 


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LITTERATURE  ANGLAISE.  35» 

partage  l'attention  et  la  curiosité  avec  les  écrits  de  Carlyle,  qni  bien* 
tôt,  nous  Tavons  dit,  deviendra  chef  de  secte  littéraire.  On  Tiraite  san» 
le  comprendre  et  on  Tattaque  de  même.  Par  une  ridicule  merveille 
de  Tesprit  de  parti,  la  Revue  d'Edimbourg  accuse  Carlyle  de  torisme„ 
pendant  que  le  QtMir/er/^  lui  impute  le  panthéisme;  quelques-uns  loi 
font  un  crime  de  son  indifférence.  Il  est  trop  impartial,  dit-on,  il 
domine  de  trop  haut  les  deux  peuples  du  nord ,  dont  Tun  est  son  père,, 
et  Tautreson  nourricier.  Certes,  il  ne  sera  jamais,  je  le  crains  du 
moins,  L.  L.  D.,  ni  F.  R.  S. ,  ni  M.  P. ,  ni  F.  S.  A. ,  ni  D.  D.  (1)  ;  il  ne 
sera  pas  davantage  hofrath  en  Allemagne,  ni  conseiller  aulique,  ni 
surintendant  littéraire,  ni  gymnasiarque.  Il  n'a  pas  formulé  sa  science 
et  son  esprit  comme  les  abeilles  leur  cire,  pour  s*en  faire  une  case 
étroite  et  douce,  suave  et  odorante,  où  passer  tranquillement  ses 
jours.  Il  n'est  en  effet  ni  Anglais  ni  Allemand.  Dans  l'état  de  l'Europe 
actuelle,  qui  tourne  sur  elle-même,  ivre  et  rêveuse  comme  un  der- 
viche, n'avançant  et  ne  reculant  pas,  ne  faisant  ni  la  paix  ni  la  guerre^ 
ne  sachant  et  n'osant  marcher  ni  vers  la  république,  ni  vers  la  mo- 
narchie, ni  vers  le  protestantisme,  ni  vers  le  catholicisme;  <lans  cette 
fîision  ou  cette  confusion  des  élémens  sociaux,  qui  ne  laissent  pas 
une  nationalité  debout,  il  est  impossible  d'être  un  grand  penseur  et 
un  philosophe  valable  sans  se  faire  Européen^  sans  cesser  d'être 
Anglais,  Allemand  ou  Italien.  La  figure  du  vieux  Caton,  resté  Ro- 
main sous  le  règne  de  Julien  l'Apostat,  n'eût  pas  été  sublime,  mais 
ridicule,  tant  le  cours  des  &ges  a  de  force  et  détruit  infailliblement 
ses  rives.  Remontant  à  une  vérité  suprême ,  en  dehors  des  discus- 
sions actuelles  de  son  pays,  Carlyle  a  fait  un  acte  de  courage  intel- 
lectuel d'autant  plus  rare,  que  la  lâcheté  intellectuelle  est  toujours- 
sûre  de  récompense,  quand  elle  flatte  les  partis.  Ce  remarquable 
philosophe,  s'élevant  au-dessus  de  la  théorie  sensuelle,  revenant  fran-^ 
chement  et  hautement  à  la  théorie  de  l'abnégation  chrétienne,  celui 
qui  a  dit  :  «  L'abnégation  et  le  renoncement  constitueront  pour  les* 
individus  et  les  peuples  le  premier  pas  de  retour  vers  la  vie  morale;  ii> 
—  ce  penseur,  évideimnent  chrétien,  est  accusé  de  panthéisme  par 
les  soutiens  de  l'élise  anglicane. 

Au  milieu  de  beaucoup  d'écrivains  plus  savans  et  surtout  pluscor- 
rectSy  Carlyle  (2)  l'emporte  et  domine,  mais  sans  rien  gouverner.  Ses 

(1)  Fellow  of  Uie  Royal  sociely,  member  of  partiament,  doctor  of  divinity,  etc: 
(9)  Voir  sur  cet  écrivain  remarquable  notre  article  publié  dans  la  livraison  du. 
1«T  octobre. 


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360  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

défauts  bizarres  éveillent  et  stimalent  le  marasme  et  l'affaisseinent 
général.  On  lui  emprunte  des  phrases,  on  copie  ses  roots  composés  ;  on 
emploie  assez  ridiculement  ses  inventions  extravagantes.  Les  jeunes 
écrivains,  auxquels  depuis  long-temps  il  manquait  un  étendard*  et  un 
mot  d*ordre,  essaient  à  leur  tour  la  création  de  ces  néologismesqui  sont 
la  difformité  de  son  talent.  C'est  le  malheur  des  penseurs  originaux, 
de  traîner  à  leur  suite  une  foule  de  copistes  de  leurs  excès  ou  de  leurs 
misères;  tous  ceux  qui,  à  tort  ou  à  droit,  donnent  une  impulsion 
vive  et  nouvelle  à  la  littérature  d'un  pays,  sont  suivis,  dans  la  voie 
publique  de  leur  renommée ,  par  une  tourbe  criarde  qui  les  imite; 
valets  suspendus  au  carrosse  du  maitrei  On  lui  laisse  son  génie ,  on 
l'imite  quant  à  l'extérieur,  au  geste  et  au  costume.  Rien  de  plus 
faible  en  général  que  les  imitateurs  de  Carlyle;  rien  de  moins  con- 
cluant que  les  critiques  et  les  analyses  dont  il  a  été  l'objet  dans  les 
revues  anglaises.  Comme  sa  supériorité  résulte  d'une  pensée  forte 
dont  l'énergie  a  long-temps  élaboré  en  silence  avec  une  puissante 
ardeur  le  lingot  d'or  qu'elle  a  bizarrement  ciselé,  il  faut  une  sym- 
pathie très  énergique  avec  Carlyle,  pour  l'atteindre  et  le  com- 
prendre. Les  uns  l'attaquent  comme  radical,  les  autres  comme  pan- 
théiste, d'autres  enfin  comme  conservateur.  Il  n'est  rien  de  tout  cela; 
c'est  un  philosophe  plus  élevé  que  le  panthéisme,  et  d'autant  plus 
remarquable,  que  son  analyse  n'abandonne  point  la  synthèse. 

En  face  de  Carlyle  et  de  sa  philosophie,  si  curieusement  armée 
de  la  loupe  et  du  télescope,  s'est  placé  récenunent  un  historien 
écossais ,  qui  a  des  prétentions  moins  élevées.  Archibald  Alison  vient 
de  publier  neuf  volumes  des  annales  de  l'Europe,  depuis  le  com- 
mencement de  la  révolution  française  jusqu'en  1815.  Cet  ouvrage, 
dont  les  principes  sont  torys  et  les  vues  aristocratiques,  est  précieux 
sous  un  rapport  :  il  renferme  le  détail  complet  des  débats  parlemen- 
taires de  la  Grande-Bretagne  pendant  cette  période  importante.  Ali- 
son, esprit  net  et  droit,  sans  affectation  d'éloquence,  sans  fana- 
tisme d'opinion ,  mais  fort  attaché  à  son  parti ,  mérite  l'estime  plutôt 
que  l'admiration  ;  son  style  a  toute  la  pureté  et  la  lucidité  de  sa  pen- 
sée; c'est  l'école  de  Robertson  appliquée  à  la  narration  des  faits  con- 
temporains. 

Nous  connaissons  à  peine  en  France  les  orageux  débats  de  cette 
histoire  parlementaire,  exactement  racontée  par  Alison.  Contempo- 
raine de  la  révolution  française,  elle  nous  apparaît  d'une  manière 
vague  et  fantastique,  plutôt  comme  une  gigantesque  ennemie  que 
comme  une  sévère  réalité.  L'ouvrage  que  je  cite,  scène  bruyante  où 


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LITTÉRATURE  ANGLAISE.  361 

se  jouent  Pitt,  Burke,  Canning,  Huskisson,  Castlereagh,  Romilly, 
Wilberforce,  permet  au  lecteur  d'étudier  à  son  aise  et  dans  tous  leurs 
détails  les  mouvemens  égoïstes  de  la  Grande-Bretagne  pendant  le 
combat  de  son  aristocratie  mourante  contre  la  démocratie  firançaise 
naissante.  En  écrivant  ce  mot  égoîsme,  nous  sentons  notre  plume 
trembler.  Cet  égoïsme  n'était- il  pas  nécessaire?  La  plus  vulgaire 
logique  s'étonne  de  voir  la  même  idée  transformée  en  crime  pour  les 
uns,  en  vertu  pour  les  autres.  Qui  ne  reconnaîtrait  ici  la  nécessité 
d'une  règle  générale  et  religieuse  pour  tous  les  peuples,  l'indispen- 
sable besoin  d'une  pensée  divine  qui  règle  le  bien  et  le  mal?  Le 
moyen-âge  possédait  cette  règle,  et  la  papauté  en  était  dépositaire. 
Mais  aujourd'hui,  quelle  règle?  quelle  loi?  quel  ordre?  quelle  disci- 
pline? Tout  vague  et  s'ébranle  au  hasard.  L'Angleterre,  attaquée 
dans  ses  bases  sociales  parla  révolution  de  1789,  s'est  défendue  avec 
égoïsme;  elle  s'est  conservée  autant  qu'elle  a  pu,  et  elle  a  très  bien 
fait.  Elle  succombera  ou  se  transformera  quelque  jour;  nous  la  ver- 
rons à  l'œuvre,  ou  plutôt  nos  enfans  la  verront.  En  attendant  cette 
ère  future,  le  récit  détaillé  de  ses  efforts  pendant  la  première  moitié 
du  XIX*  siècle  rond  fort  intéressant  l'ouvrage  d'Archibald  Alison, 
auquel  on  ne  peut  reprocher  que  sa  méconnaissance  profonde  du 
caractère  et  du  génie  gallo-romain  devenu  le  génie  français.  Comme 
la  plupart  de  ses  compatriotes,  il  en  a  vu  les  vices  et  non  les  grandes 
parties;  l'élan  généreux,  le  mouvement  rapide,  la  sympathie  prompte 
de  notre  race  ont  échappé  à  son  observation  partiale. 

Mais  il  a  compris  l'enchaînement  général  et  la  connexité  des  affaires 
européennes.  Cet  écrivain ,  chez  lequel  brillent  la  sagesse,  la  largeur 
et  la  justesse  du  coup  d'œil,  plutôt  que  l'éclat  du  style  et  la  hardiesse 
des  aperçus,  a  entrevu  une  vérité  majeure,  étrangère  à  notre  siècle 
d'analyse  excessive  et  d'extrême  détail  ;  c'est  qu'il  faut  étudier  l'Eu- 
rope à  titre  de  région  homogène,  comme  un  corps  complet  et  for- 
mant ensemble.  Telle  fut  la  Grèce  des  Amphy étions,  telle  la  Rome 
de  César.  Fractionner  l'histoire  de  l'Europe ,  c'est  renoncer  à  toute 
compréhension  de  ses  diverses  histoires.  Voltaire ,  dont  l'esprit  tra- 
versait la  vérité  comme  un  rayon  de  soleil  traverse  le  prisme ,  s'est 
douté  de  ce  résultat  sans  l'approfondir  et  surtout  sans  le  féconder. 
n  a  écrit  sous  cette  impression  confuse  son  Essai  sur  les  Mœurs  des 
Nations.  Allemagne,  Angleterre,  Italie,  ne  sont  que  des  fragmens. 
Plus  un  peuple  est  central  et  sympathique,  plus  son  histoire,  mêlée 
nécessairement  et  intimement  à  toutes  les  autresjhistoires  de  l'Eu- 

T0M£  XXIV.  34 


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363  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ropa,  se  refuse  à  robservation  qni  veut  la  détacher  de  rensemUe.. 
Aussi  nos  annales  isolées  ne  seront-elles  jamais  écrites  d'une  manière 
satisfaisante.  C'est  un  problème  qui  userait  en  vain  toutes  les  foices 
du  génie.  La  France,  pour  me  servir  d'une  expression  médicale,  est 
le  centre  de  sensibilité  universelle ,  le  <c  grand  sympathique  d  du 
monde  européen. 

Il  est  impossible  de  constater  un  mouvement  vital,  et,  comme 
on  le  dit,  progressif  dans  le  cours  actuel  de  la  littérature  anglaise. 
Les  seules  vagues  rayonnantes  qui  viennent  battre  la  rive  avec 
quelque  lumière  et  quelque  bruit  sont  celles  que  l'Angio-teuto- 
nique  Carlyle  a  puisées  aux  sources  de  la  contemplation  allemande. 
Du  reste,  tout  s'écoule  avec  une  douce  lenteur,  qui  n'est  pas  même  de 
la  majesté,  avec  une  certaine  facilité  sinueuse  qui  arrose  des  bords 
depuis  long-temps  féconds.  Cette  vieille  fertilité,  due  à  l'admirable 
existence  de  la  société  anglaise  depuis  le  xvP  siècle,  n'est  point  en- 
core tarie;  mais  elle  n'est  pas  en  progrès.  L'habitude,  le  lieu-com- 
mun ,  le  reflet  et  l'écho  pénètrent  de  tous  cdtés  dans  cette  belle  lit- 
térature britannique,  chère  surtout  aux  esprits  prime-sautiers,  aux 
intelligences  originales,  à  ceux  qui  ne  vivent  pas  de  dictons  scolas- 
tiques,  et  qui  aiment  Dieu  pour  Dieu  même,  .l'ame  pour  elle-même, 
et  la  poésie  pour  la  poésie.  C'est  un  malheur  que  l'afTaissement  sen- 
sible d'une  telle  littérature.  Hais  l'Europe  a-tr^Ile  le  droit  de  crier 
haro  sur  la  Grande-Bretagne?  Où  sont  les  grands  esprits  et  les  grands 
écrivains  de  la  Germanie?  Le  vieux  Tieck  et  le  jeune  Heine  sem- 
blent renfermer  toute  sa  gbire.  Nous  ne  parlons  pas  de  la  France. 

En  vain  un  sentiment  de  conGance  et  d'espoh'  cherche-t-il  à  re- 
pousser la  vérité  fotale.  La  décadence  des  littératures,  née  de  celle 
des  esprits,  ne  peut  être  niée.  Tout  le  monde  voit  que  nous  descen- 
dons, d'un  commun  accord,  nous,  peuples  européens,  vers  je  ne  sais 
quelle  nullité  demi-chinoise,  vers  je  ne  sais  quelle  faiblesse  univer- 
selle et  inévitable,  que  l'auteur  de  ces  observationsprédit  depuis  quinze 
ans,  et  contre  laquelle  il  ne  voit  pas  de  remède.  Cette  descente  dans 
la  caverne,  cette  marche  obscure  qui  nous  conduira  quelque  jour  au 
nivellement  des  intelligences,  au  fractionnement  des  forces,  à  la  des- 
truction du  génie,  s'opère  diversement  selon  le  degré  d'affaissement 
des  races.  Les  méridionaux  marchent  les  premiers;  les  premiers,  ils 
ont  reçu  lumière  et  vie;  les  premiers,  ils  sont  tombés  dans  la  nuit. 
Les  septentrionaux  suivront  de  près;  la  vigueur  et  la  sève  du  monde 
se  sont  réfugiées  en  eux.  Les  Italiens,  noble  race  cependant,  sont  là , 


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LITTÉRATUBB  ANGLAISE.  388 

tout  au  fond,  bien  tranquilles,  bien  calmes ,  heureux  de  leur  climat, 
de  leur  Polichinelle,  de  leurBellini,  heureux  de  tout,  bélasi  et  dévorés 
par  ce  bonheur  de  l'atonie,  qui  est  le  dernier  malheur  des  nations. 
Les  Espagnols,  seconds  fils  de  la  civilisation  moderne,  se  déchirent 
les  entrailles  et  se  rongent  les  poings,  comme  Ugolin,  avant  d'aboutir 
au  grand  calme  de  l'Italie  et  à  la  plénitude  de  la  mort.  Sur  la  mAoe 
pente,  mais  plus  vivement  agités,  vous  apercevez  d'autres  peuples 
qui  espèrent,  qui  s'agitent,  qui  chantent,  qui  jouissent,  qui  frémir 
sent,  et  qui  croient,  avec  des  chemins  de  fer  et  des  écoles,  ressusciter 
la  flamme  sociale  vacillante  et  palpitante.  L'Angleterre  elle*mAme, 
dépouillée  de  son  énergie  saxonne  et  de  son  ardeur  puritaine,  déjà 
veuve  de  sa  force  littéraire,  de  ses  Byron  et  de  ses  Wdter  Scott,  que 
deviendra-t-elle  dans  cent  années?  Dieu  le  sait! 

Et  quand  même  les  symptômes  annoncés  par  les  philosoidies 
seraient  exacts,  quand  même,  dans  ce  vaste  courant  galvanique  de 
destruction  et  de  reconstruction  qu'on  appelle  l'histoire,  l'Europe 
tout  entière ,  l'Europe  de  douze  cents  ans,  avec  ses  lois,  ses  moeurs, 
ses  origines,  ses  idées,  son  double  passé  teutonique  et  romain,  son 
orgueil,  sa  vie  morale,  sa  puissance  physique,  ses  littératures,  de- 
vrait s'allanguir  et  s'assoupir,  comment  pourrait-on  s'en  étonner! 
Quand  elle  serait  destinée' a  subir  le  sort  qui  brisa  jadis  le  monde 
grec,  puis  le  monde  romain,  tous  deux  moins  grands  en  circonfé- 
rence et  en  durée  que  notre  Europe  chrétienne;  quand  même  les 
fragmens  du  vieux  vase  devraient  être  un  jour  mis  en  pièces  et  broyés 
pour  servir  à  pétrir  un  vase  nouveau,  de  quoi  aurions-nous  à  nous 
plaindre?  Cette  civilisation  que  nous  appelons  européenne,  n'a-t-elle 
pas  assez  duré  dans  le  temps  et  dans  l'espace?  Et  le  globe  manque-t-il 
de  régions  plus  naïves  et  plus  neuves  qui  accepteront,  qui  acceptent 
notre  héritage ,  comme  jadis  nos  pères  ont  accepté  celui  de  Rome 
lorsqu'elle  eut  accompli  son  destin?  L'Amérique  et  la  Russie  ne  sont- 
elles  pas  là?  Deux  contrées  avides  d'entrer  en  scène,  deux  jeunes 
acteurs  qui  veulent  être  applaudis;  toutes  deux  ardemment  patrioti- 
ques et  envahissantes;  l'une  héritière  unique  du  génie  anglo-saxon, 
l'autre  qui  avec  son  esprit  slave,  éminemment  ductile,  s'est  mise 
patiemifnent  à  l'école  des  nations  néo-romaines,  et  veut  en  continuer 
la  dernière  tradition?  Est-ce  que,  derrière  la  Russie  et  l'Amérique, 
vous  ne  voyez  pas  d'autres  pays  encore,  qui  pendant  des  millions 
d'années  continueront,  s'il  le  faut,  ce  travail  étemel  de  la  civilisation? 

Il  n'y  a  point  à  désespérer  de  la  race  humaine  et  de  l'avenir,  quand 

24. 


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9M  RBVTE  DBS  DEUX  M<HfDES. 

même  nous  devrions  dormir,  nous,  peuples  d'Occident,  du  sommeH 
des  vieux  peuples,  enfoncés  dans  cette  léthargie  éveillée,  dans  cette 
mort  vivante,  dans  cette  activité  stérile,  dans  cette  fécondité  d'avor- 
temens  étemels  que  les  Byzantins  ont  si  long-temps  subies.  J*ai  peur 
que  nous  n'arrivions  là.  En  Europe,  et  surtout  au  Midi,  les  peuples 
sont  ivres  et  les  rois  ferment  boutique.  Il  y  a  des  littératures  qui  ra- 
dotent, et  d'autres  qui  ont  le  délire.  L'homme  de  la  matière  et  du 
travail  corporel,  maçon  ou  ingénieur,  architecte  ou  chimiste,  peut 
nier  ce  que  j'avance,  s'il  n'est  pas  philosophe;  mais  nos  preuves  sont 
flagrantes.  On  découvrirait  douze  mille  acides  nouveaux  ;  on  dirigerait 
les  aérostats  par  la  machine  électrique;  on  imaginerait  le  moyen  de 
tuer  soixante  mille  hommes  en  une  seconde,  que  le  monde  moral 
européen  n'en  serait  pas  moins  ce  qu'U  est,  mort  ou  mourant.  Du 
haut  de  son  observatoire  solitaire,  planant  sur  l'espace  obscur  et  sur 
les  vagues  houleuses  du  futur  et  dupasse,  le  philosophe,  chargé  de 
sonner  les  heures  dans  les  journées  de  l'histoire,  et  d'annoncer  les 
changemens  qui  se  font  dans  la  vie  des  peuples,  n'en  serait  pas  moins 
forcé  de  répéter  son  cri  lugubre  :  V Europe  s'en  va  ! 

Philaréte  Chasles. 


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S9K9BSB=9te 


LE 


DERNIER  ABBÉ. 


I. 


Les  abbés  du  siècle  dernier  étaient  de  ces  types  curieux  et  diver- 
tissans  que  1789  a  détruits  sans  retour,  et  dont  l'équivalent  n'eiiste 
pas  de  nos  jours.  Ces  heureux  petits  mortels  ne  faisaient  rien  du 
matin  au  soir,  logeaient  dans  leç  mansardes,  couraient  la  ville,  por- 
tant les  nouvelles,  chantant  les  airs  nouveaux  et  attrapant  par  ci  par 
là  une  place  dans  un  carrosse  ou  dans  une  loge  d*Opéra.  Ils  ne  dînaient 
pas  tous  les  jours ,  mais  le  souper  ne  leur  manquait  jamais,  à  cause 
des  chansons  et  des  bons  mots  dont  ils  avaient  tout  un  répertoire,  et 
c*est  un  grand  point  que  de  ne  pas  se  coucher  l'estomac  vide.  Ils 
n'avaient  pas  de  maîtresses,  mais  à  force  d'assiduité  auprès  des 
dames ,  ils  obtenaient  par  occasion  leur  tour  de  faveur;  ils  profitaient 
d'une  querelle  entre  amans,  d'une  absence  ou  d'une  rupture,  et  se 
trouvaient  toujours  là  pour  remplir  l'intervalle  entre  l'intrigue  qui 
finissait  et  celle  qui  allait  conunencer. 

En  1770,  il  y  eut  donc  un  beau  jour,  sur  le  pavé  de  Paris,  un 
jeune  abbé  sortant  on  ne  sait  d'où,  qui  n'avait  ni  père  ni  mère,  et  de 


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366  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

frère  aine  pas  davantage;  il  ne  tenait  à  qui  que  ce  fàt  sur  la  terre , 
et  portait  le  simple  nom  deCordier.  Il  n'était  pas  pins  abbé  que  vous 
et  moi,  c'est-à-dire  qu'il  n'avait  jamais  ouvert  un  bréviaire,  mais  il 
avait  pris  la  tonsure  et  le  petit  collet  comme  un  passeport  provisoire 
qui  menait  à  toutes  choses.  L'abbé  Cordier  avait  vingt  ans,  l'œil  en 
amande,  la  face  rose,  la  physionomie  franche,  un  caractère  doux, 
une  gaieté  inaltérable,  de  la  complaisance,  l'envie  de  plaire  et  pour- 
tant beaucoup  de  modestie.  Nous  ne  savons  pas  qui  l'avait  nourri  et 
conduit  jusqu'à  ce  bel  ftge  de  vingt  ans,  car  le  jeune  abbé  ne  parlait 
pas  de  lui-même,  et  qui  eût  jamais  pensé  à  lui  faire  conter  l'histoire 
de  son  enfiince?  De  peur  de  rien  changer  à  la  vérité,  nous  le  pren- 
drons au  moment  où  iUe  fit  connaître. 

L'abbé  Cordier  s'introduisit  sur  la  scène  du  monde ,  on  ignore  par 
quel  passage  étroit;  toujours  est-il  que  le  26  janvier  1770,  il  se 
trouva  dans  les  coulisses  de  l'Opéra,  où  il  n'avait  point  ses  entrées , 
offrant  une  prise  de  tabac  au  directeur,  M.  Berton,  qu'il  ne  connais- 
sait pas.  C'était  le  jour  d'ouverture  de  la  nouvelle  salle ,  et  l'on  jouait 
la  tragédie  de  Zoroastre.  On  admirait  beaucoup  les  constructions ,  les 
ornemens  et  sculptures;  le  public  applaudissait;  les  acteurs  étaient 
en  verve ,  les  dorures  toutes  fraîches  et  les  cœurs  épanouis;  ce  n'était 
pas  un  jour  à  chicaner  les  gens  sur  leur  présence  dans  les  coulisses. 

A  peine  M.  Berton  eut-il  insinué  ses  doigts  dans  la  tabatière  de 
notre  abbé,  qu'une  familiarité  agréable  s'établit  entre  eux.  H.  Ho- 
reau,  l'architecte  du  roi,  et  M.  Yas&é,  le  peintre,  vinrent  se  joindre 
à  lui  pour  féliciter  le  directeur.  Le  jeune  abbé  était  charmé  de  Theu- 
reuse  distribution  de  l'intérieur,  des  sept  portiques  égaux  de  la  se- 
conde entrée ,  de  la  galerie  de  ronde  qui  offrait  une  quantité  d'issues 
commodes;  il  savait  que  l'ouverture  de  la  scène  avait  trente-six  pieds 
de  largeur  sur  trente-deux  de  hauteur  ;  il  admirait  le  bel  ovale  du 
plafond,  le  tableau  représentant  les  muses  et  les  talens  lyriques  ras- 
semblés par  le  génie  des  artSMiipQllan ,  porté  sur  un  char  enilanmiié, 
faisait  fuir  l'Ignorance  et  l'Bnvi^;  des  renonuné^s  d'un  effet  merveil- 
leux ,  soutenaient  des  globes  d'azur  semés  de  fleurs  de  lys;  des  enfans 
formaient  une  chaîne  à  l'entour  avec  dès  guirlandes.  La  salle  pouvait 
contenir  deux  mille  cinq  cents  personnes.  On  avait  supprimé  les 
poteaux  qui  divisaient  et  gênaient  les  loges.  L'abbé  Cordier  venait 
d'examiner  à  fond  tout  cela.  On  voyait  bien ,  disait-fl ,  que  M.  Moreau 
avait  puisé  ses  modèles  en  Italie.  L'acoustique  du  bâtiment  était 
excellente  ;  tout  paraissait  calculé ,  prévu  et  arrangé  pour  les  aises  du 
public  et  la  fortune  du  théâtre.  Ainsi  s'exprimait  Tabbé,  au  grand 


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LE  DERNlSa  ABBE,  361 

enchantement  de  ses  trois  aoditeucs,  qui  se  minent  aissitôt  à  l'aimer. 
Au  lieu  de  lui  demander  comment  il  se  trouvait  là,  M.  Berton  lui 
accorda  sur-le-champ  ses  entrées;  M.  Mofeau  le  conduisit  à  sa  loge 
pour  le  présenter  à  sa  femme ,  et  M.  Yassé  le  priade  venir  le  lende- 
main dîner  chez  Ini. 

N'allez  pas  croire  que  l'abbé  Cordier  donnât  des  éloges  à  tout  le; 
monde  par  flatterie  ou  par  intérêt.  Jamais  il  n'eût  parlé  contre  aa 
conscience.  Il  était  facile  à  contenter,  enthousiaste  des  choses  vrai- 
ment belles,  et  si  bienveillant  par  nature,  qu'il  trouvait  du  plaisir 
pouf  lui-même  à  louer  les  gens  quand  il  pouvait  le  faire  sans 
mentir. 

A  l'heure  où  commence  cette  histoire,  l'inventaire  des  biens  de 
notre  abbé  n'était  pas  considérable.  Il  avait  en  tout  quatre  écus  de  six 
livres,  dont  deux  étaient  dans  la  poche  de  sa  veste;  les  deux  autres,  , 
roulés  dans  un  papier,  étaient  destinés  a  sa  portière.  Sa  garderobe 
se  composait  d'un  habit  et  d'une  culotte,  d'un  chapeau  et  d'une  paire 
de  souliers,  c'est-à-dire  qu'il  n'avait  rien  en  double.  A  la  rigueur, 
cela  pouvait  s'appeler  posséder  le  nécessaire.  Il  avait  dîné  le  matin  ; 
nous  ne  savons  pas  dans  quelle  maison.  Quant  à  son  loyer,  il  était 
payé  d'avance;  mais  le  terme  expirait  dans  deux  mois.  Cordier  igno- 
rait donc  où  il  coucherait  à  la  fin  de  mars,  et  il  ne  s'en  inquiétait 
pas,  tant  il  avait  de  confiance  dans  les  bontés  du  ciel ,  qui  pourtant  ne 
le  traitait  pas  en  enfant  gâté. 

Le  lendemain,  à  la  table  de  H.  Yassé,  se  retrouvèrent  le  directeur 
et  l'architecte  de  l'Académie  royale,  avec  les  avocats  du  conseil  de  la 
Comédie-Française,  tous  gens  qui  aimaient  et  cultivaient  les  arts. 
L'abbé  parlait  en  homme  qui  s'entendait  un  peu  à  tout,  mais  sans 
trancher  de  l'important  et  avec  Un  air  de  conscience  et  do  sincérité 
qui  donnait  du  poids  à  ses  opinions.  Comme  il  était  au  milieu  de  per- 
sonnes éclah*ées,  la  compagnie  le  goûta  beaucoup.  Il  fit  honneur  aux 
bons  morceaux,  trouva  le  vin  parfait,  ne  prit  la  parole  qu'à  son  tour 
et  conta  une  histoire  gaie  qui  ne  dura  pas  trop  long-temps.  M.  Berton 
l'invita  aussitôt  pour  le  jour  suivant,  et  AL  Moreau  pour  le  surlen- 
demain. Une  autre  personne,  qui  donnait  un  grand  régal  chez  le 
traiteur,  le  pria  d'être  de  la  partie.  Cordier  eut  partout  le  même 
succès,  et  ses  amphitryons  lui  offrirent  l'un  après  l'autre  le  couvert 
à  leur  table  une  fois  la  semaine;  il  se  vit  ainsi  quatre  dîners  assurés. 
Il  lui  manquait  encore  le  vendredi  et.  le  samedi  ;  mais  c'étaient  des 
jours  maigres,  et  il  se  consola  en  pensant  que,  s'il  venait  à  jeûner,  le 
ciel  lui  en  tiendrait  compte  pour  son  salut.  Quant  au  dimanche,  il 


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368  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'abandonna  an  hasard,  disant  avec  juste  raison  qu*il  fallait  bien 
laisser  quelque  chose  à  son  étoile. 

Ce  fut  dans  la  maison  de  Tarchitecte  du  roi  que  Ton  prit  surtout  le 
jeune  abbé  en  grande  affection,  tl  y  avait  deux  petites  filles  espiègles 
que  M.  Cordier  parvint  à  contenir  toute  une  soirée  en  leur  faisant 
des  tours  de  cartes.  M"""  Moreau,  voyant  qu'il  amusait  ses  enfans,  le 
pria  de  venir  le  plus  souvent  qu'il  pourrait.  L'abbé  y  mit  toute  la 
complaisance  imaginable.  Il  s'échappait  un  moment  des  endroits  où 
il  ^e  plaisait  le  plus,  et  chaque  soir  vers  neuf  heures,  il  arrivait  pour 
le  coucher  des  enfans;  il  les  asseyait  sur  ses  genoux  et  leur  contait  le 
conte  de  Fine-Oreille  ou  celui  de  Monsieur  le  Vent,  que  les  petites 
filles  savaient  par  cœur,  mais  qu'il  disait  à  ravir.  Il  usa  aussi  de  dis- 
crétion en  ne  venant  pas  pour  cela  dîner  plus  fréquemment,  à  moins 
qu'il  n'y  fût  contraint  par  la  nécessité. 

L'amitié  qu'on  avait  pour  notre  abbé  s'était  accrue  tous  les  jours, 
et  il  se  trouvait  fort  heureux  de  son  sort;  mais  le  mois  de  mars  allait 
finir  bientôt,  et  Cordier,  qui  n'avait  pas  un  sou  pour  payer  le  terme 
de  son  loyer,  était  menacé  de  n'avoir  plus  de  domicile,  ce  qui  était 
fort  grave. 

Un  soir,  M"'  Moreau  tira  de  sa  poche  un  portefeuille  où  elle  écri- 
vait les  adresses  de  ses  connaissances,  et  demanda  en  riant  comment 
il  se  faisait  qu'elle  ne  sût  pas  encore  où  demeurait  son  ami  M.  Cordier. 

— Madame ,  répondit  l'abbé ,  vous  me  demandez  cela  fort  à  propos, 
car  dans  trois  jours  il  eût  été  bien  tard ,  et  je  n'aurais  su  que  vous  dire, 

— Est-ce  que  vous  allez  déménager?  dit  M"*  Moreau  ;  je  vous  plains. 
C'est  fort  ennuyeux. 

—  Déménager  n'est  pas  le  difficile,  répondit  Cordier;  ce  n'est  pas 
non  plus  de  trouver  un  autre  gtte,  mais  c'est  de  payer  un  terme 
d'avance  qui  est  une  grande  affaire ,  à  moins  qu'on  n'ait  de  l'argent. 

M'"'  Moreau  se  leva  sans  rien  répliquer,  et  prit  à  part  son  mari.  Au 
bout  d'un  moment,  elle  revînt,  et  après  un  peu  de  silence  elle  dit  en 
travaillant  à  sa  tapisserie  : 

—  Monsieur  l'abbé ,  nous  avons  là-haut  une  chambre  qui  ne  sert 
à  personne;  si  vous  voulez  demeurer  avec  nous,  mon  mari  vous  offre 
ce  petit  logement. 

—  J'accepte  sans  me  laisser  prier,  madame,  et  de  tout  mon  cœur. 
— Votre  lit  sera  prêt  demain  ;  vous  viendrez  quand  il  vous  plaira* 
]^me  jf  oreau ,  voyant  que  le  plaisir  et  la  reconnaissance  avaient  ému 

l'abbé,  lui  tendit  une  main  par-dessus  son  métier  à  tapisserie,  et  lui 
dît  pendant  qu'il  y  déposait  un  baiser  respectueux  : 


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LE  DERNIER  ABBÉ.  36» 

—  Les  enfans  seront  bien  contens  d*ayoir  leur  ami  dans  la  maison. 

Le  lendemain ,  Cordier  arriva ,  tenant  sous  son  bras  un  petit  paquet 
enveloppé  dans  un  mouchoir,  et  qui  ne  pesait  pas  trois  livres.  On  le 
mena  au  quatrième  étage  dans  une  chambre  fort  propre ,  et  son  démé- 
nagement se  trouva  fait. 


IL 

Les  gens  du  siècle  passé  qui  n'étaient  pas  bien  dans  les  papiers  de 
la  fortune,  avaient  du  moins  en  eux-mêmes  un  soutien,  c'était  le 
manque  d'ambition.  Jamais  l'idée  ne  serait  venue  à  un  petit  abbé  de 
vouloir  être  un  personnage ,  ni  de  perdre  dans  la  triste  passion  de 
l'envie  les  belles  années  de  la  jeunesse.  Lorsque  Cordier  ouvrit  les 
yeux  aux  premiers  rayons  du  jour,  et  qu'il  se  vit  dans  un  beau  Ht  en 
bois  peint  avec  des  rideaux  de  serge ,  avec  quatre  ciiaîses  de  pnîBe 
bien  rangées  le  long  des  murs,  et  une  commode  en  iioyer,  il  fut  tenlé 
de  se  croire  empereur  d'Orient,  comme  le  dormeur  éveillé.  Ce  fut 
bien  autre  chose  quand  le  valet  de  chambre  de  M.  Morenu  lui  apporta 
du  chocolat  avec  un  petit  pain,  et  qu'on  lui  donna  une  paire  de  pan- 
toufles tandis  qu'on  cirait  ses  souliers;  pour  le  coup,  il  se  crul  sçni 
par  des  génies  dans  le  palais  de  la  Chatte  blanche.  ïl  remercia  Dicti^ 
et  s'habilla  gaiement  en  fredonnant  un  air  ^Acante  et  Céplme  tàùxii 
la  musique  était  du  célèbre  Rameau. 

Pendant  cette  heureuse  journée,  l'abbé  se  sentit  l'esprit  plus  léger 
que  d'habitude.  Avant  de  quitter  la  maison  pour  aller  chez  M.  Ber- 
ton,  il  descendit  au  salon,  où  étaient  M.  Moreau  et  sa  femme  jouant 
avec  leim;  petites  filles.  M"'  Moreau,  qui  faisait  danser  un  des  enfans 
sur  ses  genoux,  se  mit  à  chanter  en  badinant  la| chanson  suivante» 
qui  n'a  d'autre  mérite  que  d'être  connue  de  tout  le  monde  : 

Il  était,  îlétaît      '  "  ^^ 
Une  jeune  fille, 
Qui  n*avait,  qui  n'avait 
Qu'une  chemise, 
£t  encore  elle  était 
A  la  lessive. 

Un  nuage  passa  daAS  l'ame  de  Cordier  en  entendant  ces  paroles; 
un  peu  de  rougeur  lui  monta  au  visage.  Il  ouvrit  sa  tabatière  et  la 
referma  sans  y  rien  prendre;  puis  il  se  leva,  et,  après  avoir  Sait  le 


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3T0  REVUE  DES  HEUX  MONDES. 

toQT  du  salon  d'un  air  embarrassé,  il  tira  M.  Morean  par  la  mandie 
de  soD  iiakit. 

—  Monsieur,  loi  dit-il  en  hésitant ,  je  ne  pense  pas  que  W**  Vo- 
Teau,  qui  est  la  bonté  même,  ait  envie  de  se  moquer  d'un  homme 
qui  lui  est  tout  dévoué.  Ce  n'est  d'ailleurs  qu'une  plafeanterie  fort 
innocente... 

—  Qu'avez-vous,  mon  cher  ami?  répondit  l'architecte  du  roi;  je 
ne  vous  comprends  pas. 

— C'est,  reprit  l'abbé,  que  je  n'ai  en  effet  qu'une  chemise,  et 
qu'encore  elle  est  à  la  lessive,  comme  dans  la  chanson. 

—  Soyez  assuré,  dit  M.  Iforeau,  que  ma  femme  n'y  entendait 
pas  maUce,  et  qu'elle  ne  sait  pas  si  vous  manquez  de  cbemisea.  Yotie 
veste  est  boutonnée  jusqu'au  rabats  et ,  pour  ma  part,  je  vous  trouve 
fort  bien  vêtu.  Cq)endant  je  dirai  à  ma  femme  de  prendre  garde  nne 
antre  fois  à  ce  qu'elle  chantera. 

L*abbé  pressa  la  main  de  M.  Horeau,  et  s'en  alh(,ctaez  le  directev 
de  l'Opéra.  Il  le  trouva  en  conférence  avec  M"^  Doligny  de  la  Comé- 
die-Française, qui  venait  solliciter  un  spedade  à  son  profit  Cette 
jeune  actrice,  qui  jouait  admirablement  les  ingénues,  était  fart 
aimée  du  public  ;  mais  la  jalousie  de  s^  camarades  lui  donnait  beau- 
coup de  soucis^  comme  il  arrive  souvent  aux  gens  de  talent.  On  loi 
enlevait  ses  rôles  sous  le  prétexte  qu'elle  avait  au-dessus  d'elle  dçs 
chefs  d'emploi.  Dans  la  soirée  à  son  bénéfice,  ses  amis  voulaient 
qu'elle  jou&t ,  sur  la  scène  de  l'Académie,  la  pastorale  à'Endfmion  de 
feu  Fontenelle.  M.  Berton  élevwt  des  difficultés;  cependant  il  céda 
enfin,  grâce  aux  instances  de  Cordier,  qui  pria  en  faveur  de  M"*  Do- 
ligny. Sans  être  fort  jolie,  cette  jeune  actrice  avait  une  figure  inté- 
ressante, un  son  de  voix  qui  allait  au  cœur,  de  la  gaieté^  quelque 
chose  dans  les  manières  qui  charmait  à  première  vue.  Cette  aimaUe 
fille  remercia  Cordier  d'avoir  intercédé  pour  elle,  et  y  mit  tant 
de  grâce,  que  l'abbé  en  devint  tout  rouge  de  plaisir.  M"*"  Doligny 
savait  par  les  bruits  de  coulisses  qu'il  était  homme  de  bon  conseil,  et 
comme  elle  avait  besoin  d'être  un  peu  soutenue  au  milieu  de  ses 
ennemis,  elle  désira  qu'il  vint  aux  répétitions.  Elle  l'invita  même  à 
être  dans  sa  loge  le  jour  du  spectacle  à  son  profit,  afin  de  la  secourir 
au  moment  de  sa  toilette,  s'il  lui  survenait  quelque  embarras.  Cor- 
dier n'eut  garde  d'y  manquer,  et  bien  leur  en  prit  à  tous  deux. 

La  jeune  actrice  avait  commandé  pour  son  rôle  de  Phœbé  un 
croissant  avec  des  pierreries.  On  n'apporta  ce  joyau  de  rigueur  qu'une 
beure  avant  te  lever  du  rideau,  et  il  se  trouva  que  le  cercle  d'or  par 


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LE  IfKKNlEH  ABBÉ.  37i 

OÙ  il  s'attachait  aux  cheveux  était  beaucoup  trop  large  pour  la  coif- 
fure de  M"'  Doligny.  Il  n'y  avait  pourtant  pas  moyen  de  jouer  la 
lune  sans  un  croissant.  Là  pauvre  actrice  poussait  des  cris  de  déses- 
poir, et  ses  camarades  se  réjouissaient  déjà;  mais  Cordier  ne  perdit 
pas  la  tête.  II  était  versé  dans  l'art  du  serrurier;  il  s'arma  d'une  lime» 
fit  un  marteau  avec  une  clé,  un  étau  avec  le  tiroir  d'une  table,  et  se 
mit  à  l'ouvrage.  En  moins  d'un  quart  d'heure,  il  eut  arrangé  le  cercle 
d*or  et  posé  lui-même  le  croissant  avec  goût  dans  la  chevelure  de  la 
Phœbé. 

H"*  Doligny  sécha  ses  pleurs,  se  regarda  bien  dans  la  psyché,  s'as- 
sura qu'il  ne  lui  manquait  plus  rien,  et  se  tourna  enfin  vers  notre 
abbé.  EUe  était  éblouissante  de  fraîcheur  et  de  jeunesse. 

—  Embrassez-moi  pour  votre  pelue,  lui  dit-elle,  avant  que  je 
mette  mon  rouge;  cela  me  portera  bonheur. 

Cordier  baisa  la  belle  Phœbé  sur  les  deux  joues,  et  les  poisons  de 
l'amour  pénétrèrent  pour  la  première  fois  dans  ses  veines.  On  venait 
de  frapper  les  trois  coups;  l'abbé  regagna  sa  place  à  l'orchestre  avec 
un  cruel  désordre  dans  l'imagination  et  un  poids  affreux  svte  c^œur, 
car  quelle  vraisemblance  qu'un  garçon  pauvre  comme  hri  pût  réussir 
àrien  auinrès  d'une  ingénue  de  la  Comédie-Française?  II  ne  vouisit 
pas  même  y  songer,  et  ne  rassemblait  ses  forces  que  pour  cbosMr 
bien  foin  ses  désirs. 

Cependant  M"'  Doligny  obtint  un  véritable  triomphe.  Le  parterre 
applaudit  avec  enthousiasme.  Une  pluie  de  bouquets  accompagna  la 
clMe  du  rideau.  Notre  abbé  courut,  après  le  spectacle,  à  la  loge  de 
l'actrice;  mais  il  trouva  la  place  encombrée  par  une  foule  d'amis  et 
de  grands  seigneurs,  qui  se  pressaient  pour  ofTrir  les  félicitations  et 
les  madrigaux.  A  peine  s'il  put,  en  se  dressant  sur  la  pointe  des 
pieds,  apercevoir  la  reine  de  la  soirée  couchée  sur  un  sopha  et  enve- 
loppée dfe  fourrures.  Il  se  retirait  le  cœur  fort  serré,  quand  une 
femme  de  chambre  le  saisit  par  le  bras  comme  il  traversait  le  vesti- 
bule, et  Icri  mit  un  billet  dans  la  main. 

«  Mon  cher  abbé,  lui  disait-on,  votre  baiser  m'a  porté  bonheur, 
comme  je  m'y  attendais.  Venez  demain  déjeuner  avec  moi  sur  les  dix 
heures  du  matin.  Les  sots  et  les  complimenteurs  n'entreront  qu'à 
midi. 

<c  Julie  Dou^igny.  » 

— Grand  Dieu  I  s^écriait  Cordier  en  bondissant  au  milieu  des  rues, 

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372  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

elle  m'accorde  deux  heures  de  tête-à-tête!  Que  vaîs-je  lui  dire? 
Comment  lui  cacher  mon  amour? 

La  crainte  et  Tespérance  allaient  et  venaient  dans  Tame  du  jeune 
abbé.  Lorsqu'il  fut  rentré  dans  sa  petite  chambre,  il  promena  autour 
de  lui  des  regards  désolés,  et  le  sentfment  de  sa  pauvreté  lui  perça 
le  cœur. 

—  Non ,  dit-il  avec  abattement,  je  n'irai  pas  m'exposer  au  feu  de 
ses  beaux  yeux.  Puisque  les  bonheurs  excessifs  ne  sont  pas  faits  pour 
moi,  sachons  au  moins  fuir  les  dangers.  H  m'appartient  bien  de 
courtiser  une  actrice,  à  moi  qui  n'ai  pas  de  chemise!  Allons,  n'y 
pensons  plus. 

Cordier,  ayant  bravement  pris  son  parti,  se  mit  à  chanter  la  chan- 
son de  M"*  Moreau  : 


Il  était,  Il  était 
Une  jeune  fille  »  etc. 


Il  ouvrit  un  tiroir  de  sa  conunode  pour  y  serrer  le  billet  de  la  sé- 
duisante Pbœbé.  0  miracle  !  ce  tiroir  contenait  six  chemises  neuves I 
Les. merveilles  de  la  civilisation,  lorsqu'elles  frappèrent  les  regards 
du  jeune  Barbare  qui  le  premier  traversa  le  Bosphore,  n'eurent  pas 
un  éclat  plus  surprenant  que  celui  de  cette  admirable  trouvaille* 
L'abbé  n'osait  porter  ses  mains  sur  la  toile  fine,  de  peur  qu'elle  ne 
vint  à  s'évanouir  conune  une  illusion  des  sens. 

—  0  madame  Moreau!  dit-il  avec  émotion,  vous  êtes  une  seconde 
providence! 

Le  diable,  qui  était  sans  doute  jaloux  du  bonheur  de  notre  abbé, 
lui  fit  découvrir  alors  un  petit  trou  au  coude  de  son  habit;  mais  Cor- 
dier  n'était  pas  homme  à  se  déconcerter  pour  si  peu  de  chose. 

—  Ce  n'est  rien  que  cela,  dit-il  gaiement;  on  ne  manque  pas  un 
rendez-vous  faute  d'un  bout  de  fil  noir  pour  faire  une  reprise. 

Et  il  se  coucha  tout  joyeux.  Cette  fois,  il  rêva  qu'il  était  dans  le 
paradis  des  Orientaux  et  que  Mahomet  lui-même  n'avait  pas  une  veste 
aussi  belle  que  la  sienne. 


III. 

Le  lendemain,  notre  abbé  regardait  l'effet  [de  sa  chemise  blanche 
dans  son  miroir  ^  barbe.  Il  appela  le  valet  de  chambre  pour  avoir  son 
habit  qu'on  avait  emporté. 


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LE  DERNIER  ABBÉ.  373 

—  Le  voici,  monsieur  l'abbé,  dit  le  domestique  d'uu  air  signi- 
ficatif. 

Cordier  passa  une  manche  avec  empressement  et  resta  immobile  de 
surprise. 

—  Mais  c*est  un  habit  neuf!  s'écria-t-il. 

—  Oui,  monsieur  l'abbé. 

—  Et  d'où  vient  cela? 

—  Je  ne  sais  pas,  monsieur.  Mon  m&itre  m'a  dit  que  c'était  à  vous, 
et  je  vous  l'apporte. 

—  Allons!  Il  vient  à  propos. 

L'abbé  descendit  les  escaliers  en  voltigeant  sur  la  pointe  de  ses 
souliers,  et  une  voix  intérieure  lui  disait  :  Tu  es  un  heureux  mortel. 

Le  hasard  avait  trop  fait  pour  Cordier  depuis  vingt-quatre  heures 
pour  qu'il  ne  s'amusât  pas  un  peu  à  lui  rabattre  de  sa  joie.  En  arri- 
vant chez  M"*  Doligny,  le  coeur  enflé  par  l'espoir,  l'abbé  vit,  en  tra- 
versant la  salle  à  manger,  qu'on  avait  dressé  une  table  de  quatre  cou- 
verts. Deui^  étrangers  attendaient  au  salon;  l'un  était  un  mondor,  et 
l'autre  un  officier  des  gardes. 

—  Adieu  le  tête-à-tête  !  pensa  l'abbé.  Comment  diable  aussi  ai-je 
pu  me  mettre  dans  l'esprit  que  cette  créature  divine  avait  jeté  les 
yeux  sur  moi? 

L'espérance  s'envola;  mais  Cordier  n'en  garda  pas  moins  une  con- 
tenance ferme,  et  sentit  qu'il  fallait  montrer  sa  bonne  humeur  des 
dimanches.  L'ingénue  parut  bientôt  dans  une  toilette  fort  jolie.  Elle 
remercia  le  mdndor  d'un  collier  de  perles  dont  il  venait  de  lui  faire 
présent,  et  donna  la  main  au  militaire  en  l'appelant  son  cousin.  Cor- 
dier avait  la  mort  dans  l'ame.  Cependant  on  se  mit  à  table;  le  courage 
lui  revint  lorsqu'il  vit  que  sa  présence  donnait  aussi  de  la  peine  à  ses 
rivaux,  et  que,  de  plus,  ils  n'avaient  point  d'esprit.  Il  se  mit  en  frais, 
se  ranima  peu  à  peu  et  conta  des  histoires. 

—  Ma  foi,  messieurs,  dit  M"'  Doligny  aux  deux  autres  convives, 
vous  êtes  tristes  comme  des  capucins. 

On  parla  de  la  pièce  SEndymion  tout  en  mangeant  des  asperges. 

—  L'abbé,  reprit  l'ingénue,  racontez-moi  quelques  bons  mots  de 
Fontenelle.  Je  les  aime  fort,  et  il  en  a  beaucoup  dit, 

—  Je  n'en  sais  qu'un,  répondit  Cordier;  mais  il  montre  assez 
combien  le  personnage  était  sensible.  Fontenelle  avait  un  vieil  ami 
d'enfance  qui  s'appelait  l'abbé  Dubos,  et  avec  lequel  il  déjeunait  tous 
les  matins.  Ils  aimaient  tous  deux  les  asperges  et  en  mangeaient  tant 
queja  saison  en  durait;  mais  Dubos  les  voulait  à  la  sauce  et  Fonte* 


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Slk  REVUB  DES  VBJSX  MON0ES. 

neUe  à  l'huile,  ce  qui  était  entre  eux  un  éternel  sujet  de  querelles  et 
de  plaisanteries.  Un  jour,  au  moment  où  ils  allaient  manger  leur 
plat  favori  dont  on  avait  préparé  la  moitié  d'une  façon  et  l'autre 
moitié  de  l'autre  manière  pour  satisfaire  tous  les  goAts,  M.  Dubos 
tombe  subitement  frappé  d'apoplexie.  Fontenelle  se  baisse,  prend  la 
main  de  son  ami ,  lui  tâte  le  pouls  et  reconnaît  qu'il  est  mort.  Aussitôt 
il  ouvre  la  porte  et  crie  au  domestique  :  Préparez  toutes  les  asperges 
à  l'huile  I 

—  Je  connaissais  ce  mot,  dit  le  mondor. 

—  Moi,  dit  le  militaire,  je  ne  le  connaissais  pas,  mais  je  n'y 
trouve  rien  de  plaisant. 

L'abbé  comprit  qu'ils  étaient  jaloux  tous  deux,  et  inventa  des  his- 
toires de  son  cru  pour  voir  si  elles  seraient  connues  du  mondor,  et 
si  elles  auraient  l'approbation  de  l'officier.  En  sortant  de  table,  il 
s'aperçut  que  ses  deux  rivaux  le  toisaient  avec  des  airs  de  dépit.  Cha* 
cun  d'eux  tAchait  de  prendre  M"*  Doligny  à  part  pour  lui  gUsser  des 
mots  à  l'oreille. 

—  Vous  pouvez  vous  expliquer  tout  haut,  messieurs,  dit  l'actrice. 
Je  ne  suis  pas  une  marquise,  et  je  ne  fais  rien  en  cachette.  Il  faut, 
dites-vous,  que  je  me  décide  pour  quelqu'un?  11  n'est  pas  bien  de 
n'avoir  pas  encore  d'amant?  Mon  choix  est  fixé.  Monsieur  l'abbé 
Gordier  est  mon  affaire.  J'ai  lu  dans  ses  yeux  qu'il  est  amoureux  de 
moi ,  et  je  vous  déclare  qu'il  me  plaît  beaucoup. 

LJabbé  tomba  sur  ses  genoux  et  saisit  avec  transport  la  main 
qu'on  lui  offrait. 

—  Ah!  madame,  dit-il  d'un  air  pénétré,  voici  la  première  fois 
qu'une  aussi  grande  joie  entre  dans  mon  cœur.  Jamais  je  ne  perdrai 
le  souvenir  de  cet  instant,  et  je  défie  le  ciel  de  me  donner  une  peine 
qui  l'efface  de  ma  noémoire. 

Cette  parole  était  imprudente,  comme  on  te  verra  par  la  suite  « 
mais  c'est  ainsi  que  parlent  les  gens  amoureux,  et  d'ailleurs  M*'*  Do- 
ligny n'ayant  à  cette  heure  que  de  tendres  sentimens  dans  le  cceur, 
répondit  qu'elle  était  charmée  de  l'amour  qu'elle  inspirait.  Le  mondor 
et  le  militaire  enfoncèrent  leurs  chapeaux  sur  leurs  oreilles  et  s'en 
allèrent  en  frappant  les  portes  ;  mais  on  ne  s'aperçut  pas  de  leur 
sortie.  Notre  abbé  devint  rEndyraion  de  la  PhdBbé.  Le  nom  lui  en 
resta,  et  dans  les  coulisses  on  l'appela  l'abbé  Endymion  tant  que 
dorèrent  ses  amours. 

Le  bon  Cordier  n'était  pas  de  ces  gens  vaniteux  qui  mettent  la 
pkia  forte  part  de  leurs  plaisirs  dans  l'ostentation.  Il  aimait  M*^*"  Dor- 


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LE  DERNIER  ABBÉ.  375 

ligny  pour  elle-même  et  non  pour  la  gloire  qu'il  en  retirait.  Elle  lui 
eût  plu  aussi  bien  si  elle  n'eût  été  qu'une  simple  bergère.  C'était  une 
chose  plaisante  que  de  voir  cet  honune  modeste,  et  qui  n'avait  pas 
fieulemeot  deux  culottes,  passer  devant  la  cour  brillante  de  la  jeune 
actrice,  recueillir  les  douces  œillades  à  la  barbe  des  marquis  les  phis 
hauts  sur  talons,  et  conduire  à  son  bras  cette  fille  si  recherchée.  On 
en  riait  tant  qu'on  pouvait,  mais  on  enrageait  sous  cape.  M^^'Doligny 
eut  vent  de  quelques  moqueries  sur  la  pauvreté  de  son  Endymion. 
Elle  Toulait  donner  à  Cordier  un  habit  magnifique  en  velours  cra- 
moisi et  lui  faire  quitter  le  petit  collet;  mais  il  eut  le  bon  sens  de  n'y 
pas  consentir.  Tout  ce  que  l'ingénue  put  obtenir  de  lui,  fut  qu'il 
porterait,  pour  l'amour  d'elle,  une  veste  de  soie  noire,  qu'elle  broda 
de  sa  main.  Le  jour  que  sa  maltresse  hii  envoya  cette  veste,  l'abbé 
trouva  dans  la  poche  une  bourse  bien  garnie.  Les  scrupules  le  prirent 
à  la  gorge  à  cette  découverte.  Il  courut  chez  sa  belle,  et,  ne  sachant 
comment  lui  dire  ce  qu'il  avait  dans  l'esprit,  il  la  regarda  timidement 
en  frappant  sur  sa  poche  de  manière  à  faire  sonner  les  pièces  d'or. 

—  7e  vois  à  votre  mine  ce  que  vous  pensez,  lui  dit^n.  Si  j'étais 
ime  princesse,  vous  n'auriez  pas  de  ces  sottes  délicatesses.  Eh  bien! 
sachez ,  monsieur,  que  je  veux  être  pour  vous  au-dessus  de  la  plus 
fière  princesse  du  monde.  Si  vous  avez  le  cœur  assez  mal  placé  pour 
être  honteux  d'accepter  quelque  chose  de  moi,  jetez  cela  par  la 
fenêtre. 

—  Ne  vous  fftchez  point,  dit  l'abbé;  j'ai  le  cœur  où  il  faut  l'avoir, 
et  je  vous  remercie  de  toute  mon  ame. 

M.  Moreau  se  mit  à  rire  en  apprenant  les  triomphes  de  son  ami 
Cordier. 

—  Prenez  garde  à  vous,  lui  disait-il,  mon  cher  Endymion.  La 
lune  est  changeante;  elle  ne  vous  aimera  que  le  temps  d'un  quartier. 

M.  Berton  lui  accordait  davantage. 

—  Cela  ira ,  disait*-il ,  jusqu'à  la  nouvelle  lune  de  vingt-huit  jours. 
Mais  quand  le  second  mois  fut  commencé,  il  fallut  trouver  d'autres 

railleries, ^çt  il  n'en  restait  plus  qu'une  seule  dans  le  calendrier. 

—  Quand  arrivera  l'éclipsé?  demandaient  les  mauvais  plaisans. 

—  Quand  le  soleil  me  voudra  jouer  un  mauvais  tour,  répondait 
l'abbé.  Je  suis  préparé  à  tout  événement,  comme  le  sage. 

La  tendresse  de  M"*"  Doligny  pour  son  petit  abbé  se  soutenait 
malgré  les  plaisanteries.  Elle  alla  tout  doucement  jusqu'à  l'accom- 
plissement de  l'année  entière ,  ce  qui  nous  paraît  être  la  bonne  mesure 
pour  une  ingénue. 


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376  REVUE  DES  DEUX  HOICDES. 

Un  marquis  du  bel  air  viot  se  jeter  à  la  traverse  et  fouler  aux  pieds 
le  bonheur  de  notre  pauvre  abbé.  C'était  un  homme  prodigue  et 
ruiné  de  toutes  les  façons,  criblé  de  dettes,  fatigué  de  corps  et  bls\sé 
d'esprit,  un  honune  adorable  enfin ,  selon  les  goûts  du  temps.  Il  sup- 
planta Cordîer  dans  l'espace  de  deux  heures,  et  n'eut  besoin  que  de 
paraître  pour  vaincre,  conune  le  défunt  empereur  César.  Cordier  vit 
le  coup  de  foudre  qui  le  frappait,  et  demeura  un  peu  interdit. 

—  Mon  cher  garçon,  lui  dit  son  infidèle,  vous  m'avez  souvent 
donné  l'assurance  que  vous  auriez  du  courage,  s'il  m'arrivait  de  ne 
plus  vous  aimer.  Voici  le  moment  de  montrer  votre  bravoure.  Il  va 
sans  dire  que  nous  resterons  toujours  bons  amis,  car  vous  me  feriez 
de  la  peine  en  cessant  pour  cela  de  venir  me  voir. 

— J'aurai  du  courage,  répondit  l'abbé  ;  mais  ne  comptez  pa8^m!a- 
voir  parmi  vos  suivans.  Je  ne  descendrai  pas  m'asseoir  au  banc  des 
violons,  moi  qui  ai  tenu  le  siège  du  chef  de  musique. 

Après  cette  réponse  digne  des  temps  anciens,  l'abbé  se  retira  héroï- 
quement; mais  il  ne  retrouva  pas  du  tout  la  force  dont  il  avait  fait 
parade,  et  dont  les  indifiérens  et  les  égoïstes  seuls  sont  capables.  Il 
gardait  un  visage  impassible  en  public,  et  ses  amis  ne  soupçonnaient 
pas  l'état  cruel  où  il  était.  Son  cœur  était  déchiré  mille  fois  par  jour; 
tous  les  objets  qui  frappaient  ses  regards  lui  rappelaient  le  bonheur 
perdu.  Des  souvenirs  accablans  le  troublaient  à  chaque  pas. 

—  Hélas!  disait-il  en  se  tordant  les  bras,  pourquoi  me  suis-je  pré- 
cipité dans  ce  monde  des  passions  loin  duquel  j'aurais  pu  vivre  paisi- 
blement? Quels  êtres  sont  donc  ces  femmes  qui  demeurent  toujours 
dans  cet  enfer  et  y  respirent  à  l'aise  comme  l'oiseau  sur  les  buissons? 

Et  puis  au  moment  de  maudire  le  nom  de  son  ingrate,  le  pauvre 
garçon  en  avait  des  remords,  et  remerciait  le  ciel  de  lui  avoir  donné 
au  moins  quelques  jours  heureux  avant  de  mourir.  En  un  mot,  Cor- 
dier était  en  proie  au  désespoir.  Il  résolut  d'abandonner  une  exis- 
tence vouée  à  l'amertume.  Il  se  mit  en  tête  de  se  faire  trapiste;  mais 
son  étoile  était  d'une  humeur  plus  folAtre  qu'il  ne  l'imaginait,  comme 
on  le  verra  tout  à  l'heure. 


IV. 

L'abbé  Cordier  fit  un  marché  avec  un  maître  de  voiture  pour  être 
condm't  à  la  Trappe,  située  près  d'Avranches  ;  il  mit  dans  sa  poche 
une  bourse  où  il  lui  restait  encore  quinze  louis  d'or,  et  partit  avec  un 


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LE  DEUIIEE  ABBÉ.  SH 

très  léger  bagage  sans  dire  à  personne  où  il  allait  On  était  alors  aa 
mois  de  mai.  Les  chaleurs  du  printemps  se  répandaient  dans  la  cam- 
pagne, les  arbres  et  les  champs  prenaient  des  airs  de  fête;  mais  Cor- 
dier,  tout  entier  à  ses  donlenrs,  demeurait  morne  en  face  des  beautés 
du  paysage.  Il  foyageait  d'ailleurs  dans  une  mauvaise  guimbarde  avec 
des  marchands  de  bestiaux  qui  n'étaient  pas  gens  à  le  distraire.  Il 
s'enfonça  le  plus  avant  qu'il  put  dans  ses  sombres  pensées,  et  demeura 
en  silence,  contre  son  ordinaire,  tout  le  long  du  chemin. 

Le  quatrième  jour,  on  arriva  sur  le  soir  au  petit  bourg  de  Mortain , 
situé  non  loin  d'Avranches.  On  descendit  à  l'unique  auberge  du  lieu 
pour  la  dernière  couchée.  L'hôtelière  était  une  jeune  femme  de 
vingtrcinq  ans,  qui  avait  des  yeux  engageans ,  des  appas  fort  arron- 
d»,  les  mains  propres,  la  bouche  fendue  et  la  taille  bien  serrée  dans 
le  tablier  le  plus  blanc  du  monde.  Cordier  ne  songeait  guère  à  remar- 
quer tout  cela,  et  d'ailleurs  Q  n'était  point  dans  son  humeur  de  cour- 
tiser les  aubergistes.  Il  poussait  la  modestie  jusqu'à  n'avoir  pas  l'idée 
qu'avec  sa  jolie  Ggure,  il  pût  frapper  au  premier  regard  l'imagination 
d'une  fenune.  L'hôtelière,  qui  ne  pensait  pas  à  se  faire  trappiste, 
s'aperçut  tout  de  suite  que  l'abbé  était  un  beau  garçon ,  et  qu'il  parais- 
sait plongé  dans  l'afBiction.  Elle  fut  prévenue  en  sa  faveur  aussitôt 
qu'elle  vit  son  air  triste  et  sa  jambe  faite  au  tour.  La  curiosité  s'en 
mêlant,  elle  voulut  savoir  qui  était  ce  gentil  voyageur,  et  d'où  lui 
.  Tenait  sa  mélancolie  ;  c'est  pourquoi  elle  lui  fit  dresser  une  table  dans 
une  chambre  à  part,  tand^  qu'elle  mit  le  couvert  des  marchands  de 
bestiaux  dans  la  cuisine. 

Notre  abbé  mangea  son  potage  sans  dire  mot;  mais,  lorsqu'il  eut 
avalé  un  dvet  de  lièvre  et  vidé  la  moitié  d'une  bouteille,  il  se  trouva 
moins  accablé.  L'hôtelière,  qui  le  servait  elle-même  et  qui  le  regar- 
dait d'un  œil  compatissant ,  jugea  que  le  moment  était  favorable  pour 
entrer  en  conversation.  Elle  prit  donc  une  chaise,  et,  s'asseyant  en 
fiice  de  son  hôte,  elle  lui  demanda  s'il  trouvait  le  dîner  bon. 

—  Je  le  trouve  excellent,  répondit  Cordier. 

—  Vous  répondez  cela  par  complaisance,  reprit  l'hôtelière,  car  on 
voit,  monsieur  l'abbé,  que  vous  ne  sentez  pas  le  goût  de  vos  mor- 
ceaux, tant  vous  êtes  rêveur.  Je  gage  que  vous  ne  sauriez  pas  dire  ce 
que  vous  venez  de  manger? 

—  C'est  la  vérité,  madame;  je  n'ai  pas  l'esprit  à  ce  que  je  fais,  et 
cela  vient  de  ce  que  je  suis  l'honune  le  plus  malheureux  qui  soit  sur 
la  terre. 

—  Mon  Dieu!  quel  dommage!  que  j'en  suis  Q^chée!  Quel  est  donc 

TOMB  XXIV.  25 


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.9SB  REVIS  MH  SmX  MONDES. 

«e  milhetirsi  gcdSkéH  Powreznroiis  bk  le  contar^niOBaieiir  l'Abêtie 
ji'en  dirai  rie». 

—  YoleittierB,  iBftâaiiie,  ee  sera  pe«lfr-ètre  ui  soBiagenent  que  de 
parler  de  mes  peines. 

Cordier  laeotttB  ses  aoHMirs  «vee  11^  Do&gay,  et  eoBiiBeiit«ilis 
avaieot  fini.  L'bôMîèret  les  deux  coudes  snr  bi  table  et  ki  tâte  paaie 
eatre  ses  maina,  la  bouche  àdemi  ouverte,  écoutay;  le  récit  de  tootas 
ses  oreilles.  Elle  n'avait  jamais  entenda  parler  des  titéfttres  de  Fans, 
et  tontes  cea  «ventnres  kû  semUaien^  tirées  d'un  conte  de  Uiu.  Elle 
se  se  sentait  paade  joie  d'avoir  sous  les  yeux  le  héros  de  œlte  hia- 
toire.  L'abbé,  qui  ressentait  les  effets  bien&ôsans  de  la  digesfion^  ae 
ylaisaît  à  chaque  minute  davantage  dans  la  situation  o4  il  étut;.!*»- 
térêt  que  lui  montrait  la  belle  hôtelière  adoncissaR  remarqnaUenmt 
ses  peines^  Qaand  son  histoire  fot  achevée^  il  &t  un  gros.ao^piret 
murmura  sur  le  ton  d'un  berger  de  Fofitenelle: 

—  Hélaal  c'est  la  dernière  fois  qae  je  paile  à  quelqu'un  de  nas 
lâiagrins. 

—  La  dernièie  fois!  s'écria  l'aubergiste  :  ^I  pourquoi  donc? 
— Faree  que  demain  je  vais  entrer  à  la  Trappe. 

—  Sainte  Vierge!  à  la  Trappe!  Dans  un  si  bel  Age!  ikh!  que  ae 
puis-je  vous  en  détourner!  Exeusex-mni,  monsiav  l'abbé,  maâ  je 
suis  toute  boideversée  de  ce  que  vous  me  dites. 

La  bonne  hâtelière  se  leva  et  sortit  en  pkwairt  de  tout  aon  eonr. 
Cordier,  ému  de  voir  une  amitié  si  tendre,  en  eut  ansû  «ae  lanne 
dans  les  yeux.  Le  soir,  lorsqu'il  se  coucha,  il  s'tfvouft  toaA  bas  à  lui- 
même  qu'A  était  ébranlé  dans  ses  résohitîons.  Le  lendemaÎA^  au 
point  du  jour^  l'hôtelière  entra  dans  sa  change  : 

—  Monsieur  l'abbé,  lui  dit-eUe,  on  va  meltse  les  chevaux  à  la  vai- 
tore;  mais,  si  vous  m'en  croyez,  vous  resterez  à  dormir  la  ^asse  nn- 
tinée.  Demain  je  vous  mènerai  dans  ma  cuiole  à  Avranches,  si  vans 
tenez  encore  à  votre  projet  d'entrer  à  la  Trappe. 

Les  esprits  sont  faibles  le  matin ,  pendant  le  demi  oammeiL  L^abbé 
ouvrit  un  œil,  étendit  les  bras  et  dit  qu'il  voulait  bien  rester  jusqu'à 
demain  ;  puis  il  se  tourna  sur  le  cAté  pour  reconuteneer  à  dormir. 
On  partit  sans  lui.  Sur  le  coup  de  dix  heures,  Cordier  descendît, 
un  peu  honteux  de  sa  faiblesse.  L'hôtelière,  qui  avait  mis  un  bonnet 
neuf,  lui  parut  plus  fraîche  et  phis  jolie  que  la  veille.  01e  lui  servit 
un  exceileot  déjeuner  et  lui  tint  encore  con|)agnie.  £lle  le  mena 
ensuite  promener  dans  son  jardin ,  lui  offrit  des  fleurs  et  fit  imite 
choses  pour  lui  être  agréable  qui  le  touchèrent  deplus^en  pke^  U  ne 


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LB  I^RNIER  ABBÉ.  37t 

partit  pas  le  lendèmaîD,  parce  qne  Thôtesee  le  pria  d'attendre  pour 
aler  à  Avranches  jusqu'au  samedi  suivant,  qui  était  jour  de  marché. 
Nous  ne  savons  pas  au  juste  ce  qui  se  passa  entre  la  beHe  hôtelière 
eft  M.  Cordier;  mais  quand  le  samedi  fut  venu ,  il  ne  fut  pas  question 
de  la  Trappe,  et  M"**  l'ôubergiste  envoya  sa  servante  au  marché  avec 
la  canote.  On  a  dit  seulement  dans  le  bourg  qu'un  enfant  grimpé  sur 
1B1  mur  avait  vu  dans  le  jardin  Tabbé  qui  embrassait  son  hôtesse 
comme  un  vrai  tourtereau.  Plus  d'une  semaine  après,  Cordier  était 
encore  à  Mortain ,  ne  songeaoït  pas  du  tout  à  se  retirer  du  monde. 

Un  beau  jour,  avant  le  soleil  levé,  on  dormait  encore  dans  Tau- 
berge;  Cordier  se  trouvait,  je  ne  sais  pourqw)i,  dans  la  chambre  de 
ThôteBère,  lorsqu'on  frappa  au  dehors  à  coups  redoublés. 

—  Holà!  hé!  ma  fenune!  criaitron;  viendras-tu  m'ouvrir  tout  à 
Illettré! 

—  Qu'est-ce  que  ce  bruit?  dananda  l'abbé  en  s'habillant  à  la  hftte.. 

—  C'est  mon  mari  qui  revient  de  voyage. 

—  Votre  mari  !  quoi  !  vous  êtes  mariée? 
Ils  n'y  «Tuent  pensé  ni  l'un  ni  l'autre. 

UhAtelière  se  mit  à  la  fenêtre  et  cria  qu'elle  allait  descendre;  mais 
une  servante  venait  d'ouvrir  la  porte,  et  le  mari,  qui  montait  déjà 
IVscalier,  reBContra  l'abbé  en  manches  de  chemise. 

—  Voilà  donc  pourquoi  l'on  ne  m'ouvrait  pas!  dit  l'aubergiste  ou- 
tié  de  colère.  Il  s'^a  passe  de  belles  en  non  absence.  Je  vais  d'abord 
assommer  ce  petit  godélureas. 

L'hôtelier  courut  après  Cordier  en  levant  un  gros  bâton  noueuic 
qu'il  teBMt  à  la  mahi.  Heureusement  l'abbé  sut  esquiver  le  coup  en 
se  baissant  à  propos.  Il  gagna  la  rue  d'un  bond  et  se  sauva  par  les 
champs.  Comme  il  croyait  toujours  avoir  le  mari  et  le  bftton  noueux 
à. ses  trousses,  il  joua  des  jambes  pendant  ime  demi-heure,  et  ue 
s'arrêta  qu'au  milieu  d'une  forêt  où  il  tomba,  épuisé  de  fatigue,  au 
pied  d'un  arbre. 

Tout  cela  senririait  un  rêve  à  notre  pauvre  abbé,  tant  l'événement 
avait  été  brusque  et  surprenant.  Il  lui  fallut  cinq  minutes  de  réflexion 
pour  bien  oomprendre  ce  qui  lui  arrivait  et  mesurer  l'étendue  de  son 
infortune. 

—  Quelle  aventure  !  s'écria-t-il  enfin.  Passer  ainsi  du  suprême  bon- 
hem*  à  la  phis  affreuse  position  !  être  perdu  dans  les  bois,  sans  habit, 
et  n'avoir  pas  mis  hier  au  soir  ma  bourse  dans  la  poche  de  ma  culotte! 
0  désespoir!  II  y  a  de  quoi  se  pendre  ! 

n  se  serait  pendu  en  effet  h  quelque  branche,  s'il  eût  tenu  une 

25. 


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380  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

corde;  mais  n'ayant  pas  le  nécessaire  pour  se  tuer,  il  se  mit  à  cher* 
cher  quelque  chaumière  où  l'on  voulût  bien  lui  donner  un  morceau 
de  pain  pour  déjeuner. 

Cordier,  qui  ne  connaissait  pas  les  chemins  et  n*osait  pas  retourner 
du  côté  de  Mortain,  s'égara  dans  la  forêt.  Il  trouva  enfin  des  bûche- 
rons qui  travaillaient,  et  leur  demanda  s'il  n'y  avait  pas  près  de  là 
quelque  habitation.  Ces  bonnes  gens  lui  indiquèrent  une  forge  qui 
n'était  pas  loin.  Il  y  alla  aussitôt,  dirigé  par  le  bruit  que  faisaient  les 
ouvriers.  A  côté  de  la  forge  était  une  jolie  maison,  située  au  plus 
épais  du  bois  et  entourée  d'un  jardin  bien  entretenu.  La  porte  en 
était  ouverte.  L'abbé,  poussé  par  la  faim,  entra  sans  hésiter.  Les 
bûcherons  lui  avaient  appris  que  le  maître  de  forges  s'appelait  M.  Du- 
rand et  que  c'était  un  excellent  homme.  Il  demanda  donc  à  parler  à 
M.  Durand.  On  le  conduisit  dans  un  cabinet  où  il  trouva  un  gros 
homme  d'assez  bonne  physionomie,  qui  mit  sa  plume  sur  son  oreille 
pour  l'écouter. 

—  Monsieur,  lui  dit  l'abbé,  je  viens  de  Paris  pour  me  faire  trap- 
piste à  Avranches,  et  je  me  suis  égaré  dans  les  bois.  Aurei-vous  la 
bonté  de  me  faire  donner  un  peu  de  pain  et  de  m'îndiquer  la  route 
qu'il  faut  suivre  pour  aller  au  couvent  de  la  Trappe? 

M.  Durand  reconnut  tout  de  suite  qu'il  n'avait  pas  affaire  à  un 
mendiant. 

—  Bien  volontiers,  mon  garçon ,  répondit-il.  Un  morceau  de  pain  ! 
cela  ne  se  refuse  pas.  Je  vous  offrirai  davantage  :  on  va  sonner  le 
déjeuner;  je  vais  dire  qu'on  vous  mette  un  couvert  à  ma  table.  Vous 
avez  là  une  chienne  d'envie,  de  vous  faire  trappiste.  Est-ce  par  voca- 
tion ,  ou  par  suite  de  quelque  chagrin? 

—  C'est  parce  que  je  suis  malheureux. 

—  Bah  !  le  diable  n'est  pas  toujours  attaché  à  la  peau  des  gens. 
Laissez  là  votre  idée  de  la  Trappe.  Voulez-vous  travailler  dans  mes 
forges? 

—  Nous  verrons  cela,  monsieur;  donnez-moi  le  temps  de  réfléchir. 

—  Oui ,  nous  allons  en  causer.  Venez  que  je  vous  prête  une  veste. 
Il  ne  faut  pas  que  vous  soyez  en  manches  de  chemise  pour  déjeuner 
avec  ma  fenrnie  et  ma  fille. 

M.  Durand  avait  un  fils  en  voyage.  Il  prit  dans  les  habits  de  ce  fils 
une  vieille  veste  de  campagne,  qui  se  trouva  parfaitement  à  la  taille 
de  Cordier.  Le  déjeuner  étant  prêt,  notre  abbé /ut  conduit  dans 
la  salle  à  manger,  et  il  prit  place  entre  M"*  Durand  et  M"'  Charlotte 
sa  fille,  qui  avait  dix-huit  ans  et  qui  était  jolie.  Il  mangea  bien ,  plai- 


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LE  DERNIBR  ABBÉ*  381 

santa  de  bonne  grâce  sur  son  appétit  dévorant,  fit  rire  les  dames  et 
raconta  son  histoire,  sans  parier  cette  fois  de  ses  ampurs.  M.  Durand 
et  sa  famille  ne  voyaient  personne;  ils  s'amusèrent  des  discours  de 
notre  abbé.  Au  dessert,  le  maître  de  forges,  qui  était  un  grand  bu* 
veur,  excita  son  hôte  à  lui  tenir  tête.  L'abbé  but  un  peu  d'eau-de-vie 
par  complaisance,  et,  sans  perdre  son  air  simple  et  modeste,  il  se 
mit  pourtant  en  bonne  humeur.  M.  Durand  l'engagea  cordialement 
à  passer  une  couple  de  jours  dans  sa  maison. 


En  sortant  de  table,  le  maître  de  forges,  selon  l'habitude  des  pro-* 
priétaires,  mena  son  hôte  voir  ses  basses-cours  et  ses  potagers.  Ils 
allèrent  ensemble  visiter  les  usines,  et  dans  cette  promenade,  Cordier 
admira  tout  avec  politesse.  Ils  s'arrêtèrent  à  regarder  des  ouvriers  en 
charpente  qui  avaient  à  tailler  une  table  en  ovale,  et  qui  ne  savaient 
comment  s'y  prendre.  Ces  braves  gens,  par  ignorance,  traçaient  sur  le 
bois  des  cercles  à  l'infini,  sans  pouvoir  réussir  à  calculer  exactement 
leurs  mesures.  L'abbé,  qui  savait  un  peu  de  tout,  se  souvint  alors  du 
procédé  simple  qu'on  trouve  dans  les  livres  de  géométrie  descriptive 
pour  tracer  des  ovales  de  toutes  grandeurs,  et  qui  se  formule  ainsi  : 
Placer  aux  deux  foyers  de  rellipse  les  extrémités  d'unJU  égal  en  loti'- 
gueur  au  grand  axe^  et  tracer  avec  un  crayon  que  Von  place  de  mon 
nière  à  tenir  le  fil  totyours  tendu.  Cordier  mesura  les  deux  foyers  de 
l'ellipse  avec  un  compas,  y  fixa  deux  clous  auxquels  il  attacha  un 
morceau  de  ficelle,  et  décrivit,  en  moins  d'une  minute,  un  ovale 
parfait  de  la  grandeur  désirée.  M.  Durand  fut  saisi  d'admiration,  et 
les  ouvriers,  qui  cherchaient  en  vainMepuis  une  heure  à  résoudre  ce 
problème ,  auraient  pris  volontiers  notre  abbé  pour  un  sorcier. 
'  — Comment!  dit  le  maître  de  forges,  mais  vous  êtes  donc  un  ma- 
ttiémaUcien? 

— Je  n'en  sais  guère  plus  que  cela,  répondit  l'abbé  en  riant. 

— C'est  beaucoup ,  par  ma  foi.  Il  n'y  a  pas  à  vingt  lieues  à  la  ronde 
un  homme  qui  en  sache  autant  que  vous.  Si  vous  voulez  appliquer 
yos  connaissances  dans  mes  usines,  je  vous  donnerai  un  bon  emploi 
et  des  appointemens  fort  honnêtes. 

—  Excusez^moi,  monsieur,  dit  Cordier;  je  suis  trop  franc  pour 
Vous  tromper.  Je  ne  tiens  pas  à  l'argent,  et  je  ne  suis  pas  capable  de 
m'appliquer  long-temps  au  même  travail;  je  ne  ferais  pas  votre 
affaire. 


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Sm,  REvqB  BiBS  ]»arx  «ckkpes. 

r^G^  ^kdomagp !  c*6at  pardieu  dommage!  répéta  plusieurs  fm 
l^.JPm^pd. 

Id"''  Cba^lQlte  jé^  ui»e  grande  et  jolie  fiUe  qui  avait  des  yeux 
bl^Ds.  Qt4es  doigts  effUés».  L'isoilement  et  son  goût  pour  la  leducer 
Ih^  avaient  dow^  des  idées  romanesques.  L*abbé  ne  lui  montra  pasf 
\f^  ppathématHiues,  mais  il  lui  enseigna  des  jeu$  de  cartes  pour 
qocuper  les  heures  de  la  soirée.  La  jeune  personne  était  versée  (|aoi. 
la  botanique ,  et  Côrdier  en  avait  quelques  notions»  Us  cueiUirept 
ensemble  une  foule  de  fleurs  dont  ils  cherchèrent  les  noms  dans  les 
livres.  On  Gt  encore  dans  les  taleos  de  notre  abbé  une  découverte 
importante.  Le  lecteur  nous  pardonnera -t-il  de  l'avoir  mené  jusqu'à 
cet  endcoît  sans  hu  dire  quaCordier  savait  jouer  de  la  flûte ,  non  pas 
W  virtuose,  mais  .de  façon  à  enchanter  un  maître  de  forges  des  boMi 
d^  .Hbrtaîo?  Be  tou^  temps  les  sons  de  la  flAte  ont  flatté  agréable- 
meut'  les  sens  des  jeunes  filles.  Or,  il  y  avait  une  flûte  dans  la 
maison,  et  H***  CbaidoUe  jouait  du  clavecin.  Ils  firent  de  la  mo- 
aîqiie  ensemble,  et  dè&4ovs  leurs  cœurs  eurent  un  grand  sujet  de 
qrn^pattiie.  La  deoMlselle  levait  ses  yeux  bleus  sur  l'accompagnateur 
éans  les  momens  où  le  morceau  avait  de  la  passion;  de  son  ciôté, 
k  joueur  de  flûte  abaissait  ses  yeux  noirs  sur  la  jeune  personne  en 
aouBIaut  avec  iphis  d^  tendresse.  Sans  se  parler,  ils  se  disaient  ainsi 
beaucoup  de  choses,  tandis  que  le  père  dormait  et  que  la  mère  tra- 
vaillai à  l'aiguille. 

Gordiec  n'était  pas  un  séducteur,  puisque  dans  le  très  petit  nombre 
4e  sesbofiAes  fortunes,  il  n'y  en  eut  pas  une  seule  où  H  n'ait  laissé 
feiceaiu  be^i  sexe  les  premiènes  avances;  mais  une  fois  amoureux, 
il  iv9ifiiMinaissait  plus  rien,  et  ne  savait  guère  opposer  la  raison  aux: 
llamsies  qtf  le  consumaient. 

Lorsque  deus  cœurs  se  sont  entendus,  Hs  savent  bien  trouver  lesi 
petites  Qooasiens  de  communiquer  ^semble.  Cordier,  qui  occu- 
pait une  chambre  au  second  étage  de  la  maison ,  avait  lliabitude  d» 
s'asseoir  nn  moment  au  bord  de  la  fenêtre ,  et  de  regarder  le  paysage 
waiit  de  se  coucher;  M^^^Burand  faisait.de  même  à  l'étage  inférieur  : 
eHe  toussait  timidement  deai  ou  trois  fois,  et  l'abbé  lui  i^épondait  eii^ 
maqière  de  boiBsoir.  Le  matin ,  ils  recommençaiefit  oe  manègOà  Ceftfr 
été  une  chose  bien  innocente,  s'ils  s'en  étaient  tenus  là,  maison  en 
Tînt  bien  vite  à  éciiaDger  quelques  mots,  et  puis  des  conversations 
aJengagàrenL  On  pariait  d'abord  du  clair  de  lune,  et  ensuite  du  bon-^ 
keior  de  Wvre  deux  tovt  seuls  au  milieu  des  bois.  Leur  inmgînation 
se  montant  peu  à  peu,  ils  supprhnaient  de  la  surface  du  globe,  \ 


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<u  Diuiiia  ÀBWL  S88 

y  prendre  garde,  le  pè^  et  la  mèrevla  mVintideet  tiM  diMiiMtiqiiev 
(pourse créeruii  idtérieor  mIob  letiro  goût».  QinÉd  Febbé  eortalt  de 
w  ebHmriiffe,  il  ferAtît  la  porte  avec  beaucoup  de  bruK;  ausiilél  eeBe 
esta  jtfime  pénotme  ê*Mnnrait,  et  ila  se  l-MceAtraient  eéMne  par 
iHMrrd  ;  Rs  éeaeettdaieiit  le»  escriiers  cAte  à  cMe ,  le  ipHm  leBtemeiit 
l^iUe  et  en  dtenee.  lP>^'Cterlotte  rMgkstil;  Cordier  dermieit 
titeblflânt  Enfiti  r  un  beira  hibIhi,  ils  â'^ndwBMèrent  nalarellenieni. 
Pttr maBiew, le^ mères  Mt  de^yeus  de  lynx  potr  Hredain  Famé  de 
lèvre  fiUea  ;  M"*  Bnrstnd  re«onn«t  sur^e-ebamp  le  dangir  (|iii  meMh 
tait;  eHecodrut  ehec  son  mavi,  et  le  pria  de  congédier  CordîeraaM 

•^  Mm  jeane  mtû ,  dit  le  bon  malfre  de  forges  à  wtk  liAte ,  ma 
femme  croit  qtfe  v<9us  fmtes  la  cour  à  ma  ffile.  le  ne  m*en  fâche  pa*, 
j'aurais  agi  tout  de  même  à  votre  ftge;  mais  VMS  «e  poufer  pas  Té-- 
fiouaer,  n'ayant  pas  le  soin.  H  faut,  s'il  vdi»  platt,  quitter  la  maison. 

-^  Je  n'ai  rien  à  répondre  à  cela ,  cHt  Gordier  ;  tt  est  Tfai ,  raonsiem; 
i|Qk  j'aime  ■ndemoiselle  votre  ille,  et  qoe  je  n'ai  pas  le  aocu  Voos 
m'avez  donné  l'hospitalité  pendant  une  semaine ,  et  j'e»  suis  pénétié 
de  pecônnainam».  Adieu,  moaaieur;  je  leispavtir,  nais  j'en  ai  bien 
Airegret 

—  fwvtB  gançon  I  Tenez  :  7oilà  eent  écas  cpie  je  voua  prête,  vMs 
me  les  rendrez  quand  vous  aurez  troufé  la  fortune.  N'allez  paa  à  la 
Trappe;  je  vais  vous  faire  memer  sur  le  chemin  de  PmIs. 

M""*  DuiMd  voulait  que  l'abbé  s'éloignât  sans  rtovoir  «  flfie;  mais 
tf^  Cliarlûtte  s'échappa  de  la  maiso^i,  et  accdUirttt  au  roomewt  té 
l'abbé  allait  monter  en  voiture. 

•^  MouMisr  Gordier,  dit-elle  avec  émotioti  «  l'on  nous  sépare  !  -Est- 
ce  que  je  ne  vous  verrai  plus? 

—  Hélas!  mademoiselle,  je  le  crainia  Ifen,  t^  je  vais  pcfUt-Atre 
mourir  de  chagrin.  ' 

—  Ahl  si  vous  mourez,  faites-^Ie-^moi  savoir;  je  ne  vom  wfvivrai 
pas.  Donnez-moi  quelque  chose  que  je  puisse  garder  en  sowvenir  4e 

'VOUS. 

L'abbé  Ata  de  son  doigt  une  petite  bague  qui  lui  venait  de  M**'*  Do«- 
ligny  ;  c'était  tout  ce  qu'il  pouvait  offrir.  La  jeune  personne  lui  donna 
en  échange  un  mouchoir  brodé. 

—  Vous  ne  vous  en  séparerez  jamais  1  dit-^le. 

—  Jmiais  !  répondit  Gordier  en  le  mettant  swr  ^on  cmur. 

M""*  Burand  arriva  sur  ces  eiitrefaites;  l'abbé  s'élança  dtfns  le  t(md 
de  la  voitore ,  et  les  chevaux  partirent. 


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38i>  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Adieu  !  adieu  !  lui  cria  encore  M"*  Charlotte. 

Le  pauyre  abbé  ne  comprenait  pas  qu'on  pût  se  séparer  d'une 
personne  aus^  aimable;  il  lui  semblait  que  les  démons  s'étaient  em- 
parés de  lui  par  force,  et  le  voituraient  dans  les  chemins  de  traverse 
pour  le  tourmenter.  Il  gagna  la  grande  route  au  milieu  de  ces  tristes 
pensées,  et  le  cocher  de  M.  Durand,  l'ayant  mené  à  l'auberge,  lui 
souhaita  un  bon  voyage.  Un  carrosse  public  qui  allait  à  Paris , 
emporta  Cordier.  A  mesure  qu'il  s'approchait  de  la  grande  ville, 
l'ordre  se  rétablissait  dans  ses  idées  el^sa  hiémoire  :  il  se  rappela 
bientôt  qu'il  s'était  mis  en  voyage  à  cause  d'un  désespoir  d'amour,  et 
il  soupira  en  rêvant  à  l'ingrate  ingénue;  puis  il  se  souvînt  de  l'hôte- 
lière de  Mortain ,  et  donna  le  mari  à  tous  les  diables,  avec  son  bAton 
noueux;  mais  lorsqu'il  revint,  après  ce  long  circuit,  à  la  fille  du 
maître  de  forges,  il  faillit  étouffer  de  douleur. 

—  Ah  !  dit-il,  j'aurais  mieux  fait  de  rester  à  Paris,  que  de  courir 
les  champs;  je  n'aurais  eu  qu'une  peine,  au  lieu  d'en  avoir  trois. 
Grand  Dieu!  quelle  expérience!  je  sais  ce  qu'il  en  coûte,  de  vouloir 
se  faire  trappiste. 

En  débarquant  à  Paris,  Cordier  loua  une  petite  chambre  dans  un 
quatrième  étage  de  la  rue  Montmartre  ;  il  en  paya  prudemment  le 
terme  d'avance.  Il  s'en  alla  dîner  ensuite  au  cabaret,  puis  il  fit  cirer 
ses  souliers  et  lut  les  affiches  des  théâtres  :  on  jouait  La  Fausse  Agnès! 
son  cœur  battit  en  voyant  le  nom  de  W'  Doljgny. 

A  onze  heures  du  soir,  l'abbé  était  dans  les  coulisses  de  la  Comédie 
Française,  debout  à  la  même  place  qu'autrefois,  et  suivant  des  yeux 
tous  les  mouvemens  de  son  infidèle. 

—  Vous  voilà,  mon  cher  abbé!  dit  la  jeune  actrice  en  s'arrêtant 
devant  lui  ;  on  disait  que  toqs  étiez  à  la  Trappe. 

—  C'est  un  grand  hasard ,  si  je  n'y  suis  pas  entré. 

—  Est-ce  par  une  aventure  piquailte? 

—  Par  une  suite  d'aventures  bien  étranges. 

—  Venez  me  voir  demain  pour  mè  conter  cela. 

—  Non  pas  demain  ;  il  me  serait  encore  trop  pénible  de  retourner 
chezvojasenami. 

—  Vous  m'aimez  donc  toujours? 

—  Je  ne  puis  m'en  empêcher  aussitôt  que  je  vous  vois. 

—  Tant  pis  I  l'abbé,  cela  vous  donne  du  chagrin. 

—  Avez-vous  été  heureuse ,  au  moins ,  avec  votre  marquis?  * 

—  Il  m'a  plantée  là ,  le  traître  ;  mais  je  ne  suis  pas  comme  vous ,  je 
me  suis  consolée.  Aujourd'hui,  j'appartiens  à  un  receveur  des  ga- 


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LE  DERNIER  ABBÉ.  38S 

belles  qui  me  fait  moarir  d*ennui  ;  j'ai  bien  envie  de  le  congédier.  Je 
n*ai  pas  ri  depuis  un  mois.  Vous  me  manquez  avec  vos  histoires. 

—  Si  vous  vouliez  m'avoir  demain,  il  y  aurait  un  moyen  sAr  de 
me  mettre  en  gaieté* 

—  Je  vous  entends.  Allons!  venez  toujours,  et  Ton  verra  s'il  nous 
reste  un  brin  de  tendresse  pour  un  ancien  ami. 

L'abbé  sortit  tout  palpitant  de  joie  et  d'espérance.  Il  se  promit,  ea 
homme  sage,  de  profiter  du  caprice  de  l'ingénue  sans  penser  au 
réveil  du  lendemain,  et  de  noyer  en  même  temps»  son  amour  dans 
l'ivresse  de  ce  dernier  bonheur. 

Pour  tout  l'or  de  l'univers,  Cordier  n'aurait  pas  voulu  tromper 
M*'''  Doligny  dans  l'instant  où  elle  se  montrait  pour  lui  si  bonne  fille. 
Il  raconta  naïvement,  sans  y  rien  changer,  ses  deux  aventures  avec 
l'hôtelière  et  la  fille  du  maître  de  forges.  L'actrice  en  riait  de  tout  son 
cœur.  L'abbé  eut  pourtant  un  peu  de  confusion  lorsqu'il  avoua  qu'il 
avait  donné  la  bague  de  sa  première  maîtresse;  mais  W}''  Doligny 
s'écria  : 

—  Dieu  soit  loué!  je  tremblais  en  pewant  que  vous  n'aviez  pas 
un  seul  bijou  à  offrir  à  cette  aimable  enfiint.  Non-seulement  je  vous 
pardonne,  mais  je  vous  prie  d'accepter  une  autre  bague  pour  vous 
en  servir  en  pareille  occasion. 

M"*  Doligny  était  de  ces  femmes  dont  4'imagination  s'exalte  aisé- 
ment. Le  récit  de  l'abbé  lui  parut  si  drôle  et  si  amusant,  qu'elle  lui 
laissa  tout  juste  le  temps  de  l'achever,  et  qu'elle  se  mit  à  dire  : 

—  En  vérité,  mon  cher  garçon ,  je  crois  que  je  vous  aime  de  toute 
mon  ame. 

Elle  aurait  dû  ajouter  par  réflexion  : 

—  Pour  jusqu'à  demain. 

Mais  elle  n'en  fit  rien ,  parce  que  les  cœurs  les  plus  inconstans  ont 
cela  de  bon  que  l'expérience  même  ne  leur  apprend  pas  à  connaître 
leur  fragilité.  Comme  ce  retour  de  tendresse  était  du  bien  inespéré, 
l'abbé  y  trouva  en  même  temps  le  prix  de  ses  chagrins  passés,  et  le 
courage  nécessaire  pour  la  rupture  du  lendemain. 

Lorsqu'arriva  l'instant  de  la  séparation,  Cordier,  quoique  résigné 
à  son  sort,  voulut  cependant  emporter  quelque  souvenir  de  ce  jour 
heureux.  L'ingénue  lui  offrit  à  choisir  parmi  ses  joyaux  ;  mais  l'abbé 
n'y  trouva  pas  ce  qu'il  désirait.  En  regardant  autour  de  lui  dans  la 
chantee,  il  aperçut  le  chat  de  W  Doligny  qui  dormait  sur  la  toi- 
lette au  milieu  des  pots  de  rouge  et  des  boites  à  poudre;  c'était  une 
jeune  bote  fort  espiègle,  qui  avait  pour  lui  une  préférence  sur  les 


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380'  RBWB  BBS  BNK  MOMBBS. 

antres  habitués  de  la  maison,  car  Co/tâkit  savait  se  metlve  Irfen  mi» 
tont'Ie  monde: 

—  Donnez^mof  votre  chat,  dit  rrtbé  en  posant  la  mninsiirledos 
du  petit  animal  qui  ouvrait  à  demi-les  yeux^et  les  refemait  saas  ék^ 
(tance  en  recevant  les  caresses  ^ie  son  luni  Cordier. 

—  Je  vous  le  donne,  dft  llngénBe,  iBsis  c'est  un  vrai  sacrifiée;  te 
pauvre  bète  fera  ma^  ébère  plw  d'Bne  fois. 

—  le  vaus  prDOMts  ^3  a«ra  son  déjevner  tant  qnli  Bwvsstttra  vm 
sou  dans  la  padie. 

—  Eh  bien  !  emportez-le. 

L*abbé  embrassa  ponr  ta  dernière  fois  sa  BMltiosse,  piitte  obat.et 
disparut. 

TI. 

Tlusieurs^ années  s'éoooMrent^  pendant  lesipieiles  ThiitoireikLteii. 
Cordier  n'offre  rien  de  remarquable.  Nous  en  avons  même  peidn  kt 
81  un  moment.  En  1789,  mm  trouve  pins  de  traees  de  Ini  nulle 
part,  sLoeBVBtdansnne<mtasloasoteaiîeile:  lejouronULIIoreaiif 
maria  sa  flle  iteée.  Uabbé  devint  trop  à  If.  rarehUode  du  roi  ponr 
manquer  d'apporter  son  cadeau  de  noces.  Il  donna  um  balte  m  bob 
blanc  q«  vateit  bien  vingt  sobs,  et  dans  laqnele  étaient  un  briquet 
et  des  alhmiettes,  avec  cette  inseriptlon  nr  le  oonverde  :  Fiët  kmf 
Cordier  avail  Imcé ces  mdsde  sa  plus  belle nsaiB,  car  fl  était hiMc 
caffigrapbe.  Le  présent  n'étAit  pas  eonôdéraUe;  mais  M^  Mbveau 
connaissait  la  fortune  de  son  ami  et  savait  bien  de  quel  cobbt  vesailî 
ce  modeste  cadeau.  Elle  l'accefita  d'aussi  boime  graœ  ^p»  s'il  eût 
coûté  mille  écus. 

Après  cela.  Confier  devant  ce  qn'O  put,  et  personne  n'a  su  nans 
dire  ce  qn'fl  avait  fait  jusqu'en  1791,  où  nous  le  vofOBs  repacaltoe 
toigoors  aux  prises  arec  le  destfn  contraire,  et  Urajoure  mgéoituxefl 
fêcond  en  expédf  ens. 

L'étoile  de  notre- rinbé  le  cctHhifsft  un  beaujow  à  la  Bonase,  et  le 
lecteur  va  recoonattre  que  le  temps  et  les  tiB^^onses  n'avaient  xisn 
changé  à  son  caractère.  Les  né^>cians  s'asaenbhtoit  iiors 
les  terrains  de  Ko^tee-Bame^es^Victoînes.  L'abbé  y  était  à 
depuis  une  heure,  examinant  avec  curiosité  ce  qpLoa  f  liiisait,  iD»«* 
qu'une  idée  lumineuse  lui  vint  à  Fesprit.  H  était  assez  observBtaBr,  ft 
remarqua  tout  de  suite  que  dans  cette  foule  agitée  de  geni  qal 
tâchaient  de  se  duper  les  uns  les  autres,  le  moyen  en  usage  était  de 


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fépandre  As  fsn  bruits.  Sar  sit  mM^elk»  qu'obi  âêiâtttit,  dnq-aa 
tons  éMenlf  des  meosoii^es.  Ck)idi6r coflqirti;  aBssitOt^qM,  s'it^  ti^ti^ 
Yait  à  parier  toujoar»  cmttè  liM  porteurs  cte  Iidavdl6»>  il  fagnieiiJt 
cinq  fois  pwr  «ne  qa-il  perdrait.  Ate  de  mettre  sms  tarder  le  chose 
^  eiéontkm,  il  «'approcha  d'en  gnenpe  où  Ten  se  eotitiât  uw  évéhe- 
ment liGfut récent,  et  mpfèè  a^ir  sahié  poliment  lu  persome  qiri  était 
la  parole  ^  H  bii  dilffrec  sati^-^neid  : 

^^  As  pane  douée  soâs  <[ue  ce  bivit  est  mne  elveur. 
-  «^  Vous  ft^es  donc ,  W  réponditHMi',  des  nieoiis  dé  croire  le  coii«- 
tiaire  de  ce  que  j'a^nee? 

—  Aucune  raison  ;  mais  je  parie  que  ce  bruit  n*a  pas  de  feudetnêttl. 

^  C'est  donc  peiu*  le  plaisir  de  me  c<nitrediré? 

^ ^ontit da  tout;  mais,  si  tous  êtes sAr  de  ce  qM  vois  tmoxstiÊ^ 
tenez  la  gÀgeiure;  douce  sous  ne  sont  pas  la  mort  d'ue  homme. 

Le  pcNleur  de  nouvdies  tint  le  pari  par  ymité  ou  par  ebsltnatllon. 
L'abbé  chercha  bien  vite  un  autre  parieur.  Susr  quatre  nouvelles  qu'ofi 
fë(taBdit  dans:  la  jeumée,  il  y  en  eut  trois  étoseiities  avant  la  fin  dé  Ai 
eéahce  et  une  seule  qui  se  trouva  vmte.  Ck)tdier  eut  donc  à  receveur 
trente-eix  sons  elt  à  en  payar  douse,  ce  qui  hiî  fit  vingtH|Hat#e  sons 
dé  bénéfice^  avec  lesquels  il  s'en  alla  dtoer^  Le  lendemain,  S  reeei»- 
menfa  le  même  manège.  Il  vécut  pendant  nue  semaine  entière  aiûL 
dépens  des  fflôseurs  de  mensonges,  qui  le  désignaient  sous  le  sobri<- 
qai^  de  l'abbë  Dom»$-Sou8  ;  mais  bientét  on  ne  f  oulut  plus  parier 
centre  hii ,  et  il  faMut  recourir  à  d'autres  moyens  d'existence. 

Nette  abbé  avait  à  se  débattre  contre  une  nusère  si  acharnée, 
qu^eUe  ne  lui  laissait  pas  le  temps  de  songer  aux  graves  évènemens 
qui  se  passaient  alors  sous  ses  yeux.  La  révolution  s'opém  sans  qu'A 
eai  comprit  tente  l'importmce.  Cependant  il  la  vit  de  près  un  beau 
matin  qu'il  rencontra  un  rassemMement  populaire.  Les  prêtres  ve^ 
ttiÂent  de  jeter  de  gré  ou  de  forée  le  froc  aux  orties,  et  lorsqu'on 
aperçut  le  pauvre  Cordier  avec  son  petit  collet,  on  l'apostropha  en 
pleine  rue.  Les  cris  à  la  lanterne!  commençaient  à  lui  sonner  dés- 
agréablement aux  oreilles. 

^Bh!  messieurs,  dit-^il,  reconnaisses  donc  les  gens  avant  de  les 
iâsulter.  Je  ne  suis  pas  ce  que  vous  pensez.  Donneg^moi  un  autve 
habit,  et,  s'il  est  neuf,  vous^  me  fierez  grand  plaisir,  car  le  mien  est 
fbit  rApé. 

On  riait  déjà  de  la  bonhomie  de  Tabbé ,  et  on  l'eût  relâché ,  si  des 
femmes  du  peuple,  qui  désiraient  voir  une  exécution ,  n'eussent  re-^ 
doublé  leurs  ûnprécations. 


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388  SBTUB  DES  DEUX  MONDES. 

— Puisqae  TOUS  y  tenez,  reprit  Cordier,  je  le  veux  bien;  mettez* 
moi  à  la  lanterne,  cela  me  rendra  service,  car,  si  j'avais  seulement 
<iDq  sons,  j'achèterais  une  corde  pour  me  pendre. 

—  Laissez  donc  ce  pauvre  diabte,  cria  une  ame  charitable. 

Des  honunes  qui  portaient  Foniforme  de  la  garde  nationale  arri- 
vèrent à  propos  pour  enlever  Tabbé  à  une  mort  certaine  en  feignant 
de  le  reconnaître.  A  peine  rentré  chez  lui,  Cordier  prit  des  ciseaux, 
abattit  son  petit  coltet,  et  diangea  son  habit  en  frac  à  l'anc^aise; 
4Dais,  quoi  qu'il  fit,  on  sentait  toujours  un  peu  sous  ce  nouveau  cos- 
tume l'abbé  de  l'ancien  régime,  et  il  n'en  perdit  jamais  les  manières 
ni  la  tournure. 

Nous  sonunes  fîché  de  ne  pas  savoir  par  qudle  suite  de  circon- 
stances, probablement  fort  romanesques,  Cordier  s'est  retrouvé,  cinq 
ans  plus  tard ,  logé  proprement  dans  la  rue  Montorgueil.  Il  était  alors 
secrétaire  de  la  Société  des  Neuf  Sœurs  et  lié  intimement  avec  une 
foule  de  personnages  marquans.  On  nous  a  dit  seulement  qu'un  de 
ses  amis  l'avait  amené  un  jour  à  ce  club,  qu'il  y  avait  plu  à  tout  le 
monde  par  sa  douceur  et  son  esprit,  qu'on  y  avait  apprécié  ses  talens 
dans  l'art  d'organiser  les  jeux ,  les  repas  de  corps  et  les  fêtes.  Cétait 
ainsi  qu'il  était  arrivé  au  rang  de  secrétaire  perpétuel  de  la  société, 
avec  douze  cents  livres  d'appoinftemens.  Cordier  ne  s'était  pas  encore 
vu  à  la  tête  d'une  aussi  grande  fortune,  et  son  ambition  n'allait  pas 
au-delà.  Il  aurait  pu  cependant  tirer  parti  de  sa  position  nouvelle. 
La  Société  des  Nevf  Saurs  comptait  parmi  ses  membres  des  hommes 
puissans  ou  qui  allaient  le  devenir,  tels  que  MM.  Monge,  Barras,  de 
Laplace  et  bien  d'autres;  mais  l'abbé  mettait  tout  son  amour-^propre 
à  remplir  ses  fonctions  de  secrétaire,  à  veiller  aux  fonds  votés  par 
son  club,  et  à  préparer  tout  pour  les  jours  de  cérémonie  à  la  satis-* 
faction  générale.  Il  y  apportait  autant  de  zèle  et  même  de  passion 
que  le  fameux  Yatel  en  avait  mis  autrefois  à  ses  devoirs  de  maître 
d'hêtel. 

L'abbé  jouissait  d'une  véritable  réputation  d'habile  organisateur, 
à  cause  du  théâtre  plus  large  sur  lequel  il  exerçait  son  génie*  Une 
seule  chose  manquait  encore  à  sa  gloire,  et  il  en  était  souvent  pré- 
occupé. Il  avait  obtenu  des  mentions  honorables  pour  des  dîners  de 
cinq  cents  couverts,  pour  des  séances  publiques  et  solennelles,  pour 
des  bals,  des  concerts  et  des  noces;  jamais  il  n'avait  eu  à  ordonner 
d'enterremens,  et  cette  idée  le  privait  de  sommeil.  Il  était  trop  bon 
pour  souhaiter  la  mort  de  personne,  mais  il  demandait  à  Dieu  de  le 
faire  vivre  jusqu'après  un  membre  éminent  de  la  Société  des  Neuf 


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LE  DERNIER  ABBÉ.  389 

Sœurs,  afin  qu'il  put  réaliser  les  magnificences  funèbres  dont  son 
imagination  était  obsédée. 

Un  matin ,  tous  les  journaux  de  Paris  publièrent  la  nouvelle  sui- 
vante  : 

a  Le  célèbre  astronome  de  Lalande  vient  d*ètre  assassiné  à  Metz 
par  une  femme.  On  assure  que  la  jalousie  a  poussé  cette  malheureuse 
à  commettre  son  crime.  La  patrie  et  les  sciences  ont  fait  en  Jérôme 
de  Lalande  une  perte  irréparable,  dont  les  bons  citoyens,  etc.  » 

Cordier  ne  put  retenir  un  cri  de  joie;  le  célèbre  astronome  était  de 
la  Société  des  Neuf  Sœurs.  On  ne  pouvait  manquer  de  rendre,  même 
de  loin,  les  derniers  honneurs  à  son  mérite  et  à  son  patriotisme. 
L'abbé  courut  chez  les  membres  du  comité,  se  fit  donner  carte  blan- 
che pour  un  catafalque,  et  obtint  de  M.  de  Laplace  la  promesse  de 
prononcer  un  éloge  du  défunt.  Des  circulaires  de  convocation  furent 
envoyées  tout  de  suite  pour  l'assemblée  du  lendemain ,  et  notre 
abbé  passa  le  plus  heureux  jour  de  sa  vie  à  préparer  la  cérémonie 
qu'il  rêvait  depuis  si  long-temps. 

Comme  le  culte  catholique  était  aboli  dans  ce  temps-là  et  les  églises 
fermées,  les  pompes  s'exécutaient  seulement  au  domicile  des  morts 
et  au  cimetière.  Cordier  fit  dresser  un  superbe  catafalque.  Il  ferma 
les  fenêtres,  posa  des  bougies  partout,  dressa  des  tentures  noires  et 
convertit  le  salon  du  club  en  manière  de  chapelle  ardente.  Sur  un 
drap  mortuaire  couvert  de  lames  d'argent  était  déposée  une  couronne 
de  feuillage  au-dessus  de  cette  inscription  : 

A  JEROME  DE  LALANDE. 

IMMORTEL  COMME  SAVANT, 

ASTRONOME 

ET  CrrOYEN  VERTUEUX. 

LA  SOCIÉTÉ  DES  NEUF  SC^URS. 

Autour  du  catafalque  étaient  rangées  les  banquettes.  Sur  un  siège 
élevé  devait  se  placer  l'orateur  qui  prononcerait  le  discours  à  la  mé- 
moire du  grand  homme  que  la  patrie  venait  de  perdre.  L'abbé  em- 
ploya la  nuit  entière  en  préparatifs,  et  au  point  du  jour,  tout  étant 
fini,  sa  joie  intérieure  fut  encore  augmentée  par  l'air  solennel  dont 
il  la  déguisa  pour  cette  triste  circonstance. 

Huit  heures  venaient  de  sonner,  et  le  club  était  convoqué  pour 
neuf  heures.  Cordier  donnait  avec  orgueil  le  dernier  regard  à  son 


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aSfi  IREXISE  DES  DBUX  MONDES. 

important  tea't^ail,  lorsqu'on  l'avertit  qu'un  citoyen ,  meiBbre  de  fat 
société,  demandait  à  lui  parler.  Il  se  rendit  au  secrétariat,  et  <gu 
4z0a¥8Htr-il,  pfiisiblement  assis  devant  lacheminée?Jér6Hie  de  La- 
lande  en  personne,  et,  ce  qui  était  pire,  en  bonne  santé! 

—  Quoi!  s'écria  naïvement  Cordier,  vous  n'êtes  donc  pas  mort? 

—  Non,  assurément,  répondit  Lalande;  mais  ce  n'est  pas  votre 
faute ,  à  ce  qu'il  parait.  Tous  m'enterriez  ce  matin ,  si  je  li'étafe 
arrivé. 

L'abbé  tomba  éperdu  et  suffoqué  dans  son  fauteuil  en  poussant  des 
soupirs  à  fendre  tes  mues. 

—  ttettettes-vous,  moa  bc^  Cordier,  reprit  M.  de  Latande.  Je  suis 
fier  de  voir  coml)ien  vous  me  pleuriez  sincèrement.  Cette  émoticm  est 
égalemBit  honorable  pour  nous  deux. 

—  Ahl  disait  l'abbé  tout  à  sa  cérémonie  décaq^,  quel  affreix 
contre-temps!  Est-il  un  malhem*  comparabte  au  Hiien?  Moi  qui 
attends d^IWi trois  ans  une  occa^on  de  faire  un  enterrement!  BUe 
se  pcésente  enfin,  et  il  se  trouve  que  le  mort  sort  dn  tombeau  à 
l'instant  même  où  j'allais  accomplir  mon  pins  bel  oiivrage  ! 

—Voilà  donc,  dit  l'astronome^  comme  vous  vous  réjouissez  de  me 
aa?oir  vivant  I 

—  Hélas!  des  prépanÉîfe  magnifiques^  des  effets  merveiUeia! 
j'avais  tout  prévu  pour  que  le  spectacle  fût  imposant!  Je  ne  m'en 
consolerai  jamais  !  Que  faire  à  présent? 

—  Il  faut  envoyer  bien  vite  prévenir  au  moins  le  comité  que  je 
suis  en  vie  et  que  je  ne  veux  point  qu'oa  me  pleure. 

Cordier  se  jeta  aux  genoux  de  Jérôme  de  Lalande. 

—  Mon  cher  monsieur,  lui  dit-il,  passez  encore  pour  mort  jusqu'à 
ce  soir.  Laissez  la  cérémonie  s'achever,  je  vous  en  supplie.  Je  vous 
cacherai  dans  un  coin ,  d'où  ?ous  regarderez  cette  pompe  superbe; 
vous  entendrez  votre  éloge  prononcé  par  M.  de  Laplace;  vous  verrez 
combien  vos  confrères  vous  aiment  et  vous  regrettent.  N'est-ce  pas 
un  plaisir  bien  flatteur  que  de  juger  par  ses  yeux  des  souvenirs  qu'on 
laissera  un  jour  sur  la  terre? 

—  Je  me  moque  de  vos  cérémonies.  Je  suis  vivant,  et  je  ne  puis 
pas  me  faire  enterrer  pour  vous  être  agréable.  Demain  je  serais  la 
fàUe  de  tout  Paris. 

—  Au  contraire,  monsieur;  plus  long-temps  on  vous  croira  mort, 
et  plus  on  aura  de  joie  dç  vous  retrouver  en  vie.  Mais  ces  journaux 
ont  donc  menti  impudeounent? 

M.  de  Lalande,  qui  était  fort  laid  et  plein  de  vanité,  raconta  que  sa 


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( 


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LB  B8MI«R  ABBÉ.  3#f 

mflltraHe  rayétt  Messe  légëremeDtd^ui  cmp  4e  poignant  i  Fépaule. 
Il  ôta  son  habit  et  montra  la  cîcstrice. 

—  La  raaodite  eréatuie!  répétait  Fabbé* 

Nous  ne  saurions  dire  s*il  la  maudissait  pour  sa  méchanceté  ou 
pour  avoir  manqué  son  coup.  Cordier  amusait  le  tapis  à  dessein  pour 
laisser  le  temps  s'écouler.  Neuf  heures  sonnèrent,  et  un  roulement 
de  voitures  qui  entraient  dans  la  cour  lui  apprit  qu'on  arrivait  pour 
la  séance. 

—  Allons,  mon  cher  monsiem*  de  Labnde^  voici  vos  confrères  qui 
commencent  à  entrer  au  salon.  TJn  peu  de  complaisance;  rester  ici 
jQsqa'à  midi  seulement. 

—  Non  pas,  sH  vous  plaît;  je  n'entends  pas  cela. 

—  Vous  êtes  dimc  inébranlable  ) 

—  Absolument  inébraiiiable. 

—  Eh  Uen!  j'e»  sub  fliché,  viaig  il  fant  qaenMteértmoirie  s*ac- 
cêftiffse. 

Cordier j'élança  d'un  bond  hors  du  cabinet  ;  il  fmiM  les  deux  portes 
à  éùviàd  tour,  mit  les  dés  dans  sa  poche,  et,  m  composant  un  air 
afligé,  il  se  readît  à  la  gramCsalle,  «à  la  moitié  des  membres  de  la 
société  étaieirt;  déjà  rangés  en  silence.  Bfentét  te  saton  fut  rempfi. 
Le  président  ouvrit  la  séance ,  et  l'orateur  monta  au  fiieteuil ,  tenant 
à  aa  main  le  dlKaors  à  la  mémoire  du  détant.  Il  commença  en  ces 
ternes: 

«  Messiears,  c'est  arec  un  profond  sentimeiit  de  douleur  et  de 
regrets  qae  noas  dkms  vous  eotretenir  d'un  menAre  fameux  de  cette 
s#ciélé  dont  le  ciel  vient  de  nous  priver.  Jéréme  de  Lalande  n'était 
paaseidement  reconmiandable  par  son  génie;  c'était  eneore  le  modèle 
des  vertns  dviqnes,  l'ennenn  des  tyrans  et  Tun  des  défenseurs  zélé»: 
et  intelligens  de  la  patrie.  Le  fer  d'un  assassin  l'a^entefé  A  ses  amis, 
à  sa  fomille,  à  ses  travaux...  v 

fimisoe  Dunaent,  ht  porte  s'ouvrit  avec  fiacas,  et  M.  <fe  Lalande 
pmt 

~  Ah!  cofUenl  s'éciia-t-B^  c'est  trop  fort!  Puisqne  vous  vonlex 
abadonmit  ^  je  sois  mort,  tmoHÊom  donc  avmtde  me  mettre  ea 
terre. 

U  va  sans  dii«  qw  h  séance  fiit  iiiterrompae.  On  se  pressa  etr 
twanlte  aatonr  de  M.  de  Lidaade,  qtii  raconta  ses  aveirtnres  et  le  tonr 
qaeCordier  venait  de  hii  jouer.  L'astronome  avait  ouvert  les  fenôtrea 
et  appelé  A  son  aide  les  gens  de  la  maison ,  qui  éttient  venus  le  déti- 


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392  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vrer.  Toat  cela  se  termina  par  des  rires  ;  mais  notre  abbé  en  demeara 
triste  pendant  quinze  jours,  et  ne  cessait  de  répéter  : 

—  Il  est  écrit  là-haut  que  je  ne  pourrai  jamais  organiser  une 
pompe  funèbre  ! 

VII. 

A  la  gravité  des  évènemens  qu'on  vient  de  lire,  on  a  compris,  sans 
qu'il  soit  besoin  de  consulter  les  dates,  que  l'abbé  Cordier  avait  passé 
l'âge  de  quarante  ans.  La  vie  de  l'homme  n'est  pas  encore  assez 
courte  pour  qu'il  n'ait  pas  le  temps  de  voir  périr  bien  des  choses. 
Cette  Société  des  NeufScsurs,  qui  lui  donnait  son  pain  et  le  mettait  à 
môme  d'exercer  les  belles  facultés  qu'il  tenait  de  la  nature,  Cordiôr 
la  vit  s'éteindre  en  moins  de  rien  ;  le  18  brumaire  eti  amena  la  fin. 
Notre  abbé  retomba  dans  le  néant.  Par  quelle  chétive  destinée  il  fût 
cahoté  dans  son  flge  mûr,  nous  l'ignorons;  mais  puisqu'il  arriva  jus- 
qu'à la  vieillesse,  on  peut  le  citer  comme  exemple  de  cette  vérité 
certaine,  qu'un  homme  courageux  ne  meurt  jamais  de  faim. 

Au  milieu  des  fracas  et  des  gloires  de  l'empire,  l'abbé  compta  ses 
soixante  ans.  La  solitude  était  venue  s'établir  autour  de  lui,  et  voyez 
comme  le  sort  est  injuste  et  cruel  :  lui  qui  avait  un  si  grand  besoin 
de  la  santé,  qui  était  la  sobriété  même,  il  était  incommodé  de  la  goutte! 
Il  passait  de  sombres  jours  dans  un  taudis,  ne  recevait  de  soins  que 
d'une  portière  peu  attentive ,  et  cependant  ce  cœur  simple  et  bon 
n'osait  pas  adresser  au  ciel  une  plainte  ni  un  murmure.  La  plupart 
de  ses  amis  étaient  morts;  les  autres  l'avaient  oublié.  M.  Berton  avait 
quitté  l'Opéra.  M.  Moreau  habitait  la  Russie.  M.  Vassé  s'était  retiré  à 
Nice.  M"'  DoUgny  avait  disparu  comme  un  brillant  météore;  elle  avait 
gagné  un  mal  de  poitrine  un  soir  à  la  fin  d'une  représentation.  Les 
médecins  l'avaient  envoyée  prendre  des  eaux  ;  mais  elle  ne  s'était 
qu'à  moitié  rétablie.  Elle  avait  acheté  une  maison  en  province  avec 
ses  écononlies.  Les  almanachs  n'ayant  plus  son  nom  dans  leur  cata- 
logue ne  firent  plus  son  éloge.  D'autres  beautés  lui  succédèrent.  Sa 
place  fut  assez  bien  occupée  pour  qu'on  n'eût  pas  le  loisir  de  la  re^ 
gretter.  Elle  fit  d'ailleurs  comme  Cordier  et  beaucoup  d'autres  :  elle 
devint  vieille. 

Combien  il  nous  en  coûte  de  montrer  au  lecteur  notre  excellent 
abbé  tout-à-feit  malheureux  !  Il  le  faut  pourtant.  Ce  ne  sera  du  moins 
qu'un  tefoleofu  devant  lequel  nous  ne  resterons  qu'un  moment.  Qu'on 
se  représente  une  mansarde  sans  papier,  située  dans  la  rue  Lenoîr; 


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LE  DERNIBR  ABBÉ.  393 

une  porte  vitrée  donnant  sur  un  corridor  obscur;  un  lit  de  sangle, 
une  chaise,  une  table  bancale  et  une  vieille  malle,  pour  tout  mobi-» 
iier^  L'abbé  est  assis  sur  Tunique  siège  de  paille,  une  jambe  étendue 
sur  la  malle.  Il  appuie  son  menton  sur  sa  poitrine  et  regarde  triste- 
ment un  vieux  chat,  infirme  comme  lui,  qui  dort  sur  ses  genoux,  n 
n'ose  pas  remuer,  de  peur  d'éveiller  la  pauvre  bète,  car  il  n'a  pas  un 
morceau  de  pain  chez  lui ,  et  son  estomac  lui  dit  assez  que  son  vieil 
ami  a  besoin  de  nourriture.  Yan-Ostade  aurait  mis  cela  sur  la  toile 
d'une  façon  qui  vous  eût  fait  rire  et  vous  eût  attendri  en  même 
temps. 

Cordier  rêvait  aux  beaux  jours  de  sa  jeunesse,  où  il  avait  le  couvert 
mis  à  plusieurs  tables,  et  un  appartement  chez  l'architecte  du  roi, 
où  les  chemises  neuves  tombaient  dans  ses  tiroirs  comme  par  magie, 
où  le  valet  de  chambre  de  M.  Moreau  lui  apportait  le  chocolat  et 
remplaçait  l'habit  percé  au  coude  par  un  habit  neuf,  sans  lui  laisser 
le  temps  de  désirer  qu'on  y  fit  une  reprise.  Hélas!  quelle  différence! 
ses  vêtemens  étaient  en  mauvais  état  et  les  diners  en  ville  n'étaient 
plus  que  des  chimères.  L'abbé  soupirait  en  se  rappelant  ses  amours 
et  les  tendres  œillades  de  sa  Phœbé.  Au  milieu  de  ces  souvenirs  dé- 
chirans,  il  passa  la  main  sur  le  dos  de  son  chat,  dernier  témoin  de 
son  bonheur  passé.  L'anirnsd  étendit  ses  membres  et  se  traîna  lente- 
ment jusqu'à  l'écuelle^  il  trouvait  ordinairement  son  repas  du  ma- 
tin ;  mais,  comme  cette  écuelle  était  vide,  il  revint  à  son  maitre  et  le 
regarda  d'un  air  piteux.  L'abbé  sentit  alors  son  cœur  se  briser;  il  eût 
donné  le  reste  de  sa  triste  vie  pour  un  peu  de  mou  de  veau. 

Cependant  jamais  dans  les  momens  les  phis  désespérés  Cordier  ne 
s'était  laissé  abattre;  il  appela  donc  à  l'aide  son  esprit  inventif  et 
chercha  un  dernier  stratagème  pour  amortir  l'appétit  de  son  compar- 
gnon  d'infortune.  Il  attira  sa  table  devant  lui,  prit  une  feuille  de  pa^ 
pier  blanc  qu'il  se  mit  à  mâcher  en  se  donnant  tous  les  airs  d'une 
personne  qui  déjeune,  et  lorsqu'il  vit  que  le  chat  observait  ses  mou* 
vemens  avec  intérêt,  il  lui  offrit  une  boulette  de  papier  qui  ressem- 
blait assez  à  de  la  mie  de  pain.  Les  vivres  étaient  si  rares  dans  la 
maison,  que  le  chat  mangea  en  toute  confiance.  Il  n'eût  jamais  sup- 
posé d'ailleurs  que  son  meilleur  anû  voulût  le  tromper.  Cordier  re- 
doubla la  dose  et  composa  ainsi  un  repas  factice  qui  lui  assurait  un 
jour  de  répit,  non  pas  pour  courir  après  la  fortune,  puisqu'il  n'avait 
plus  de  jambes,  mais  pour  attendre  qu'elle  daignftt  venir  le  chercher. 

—  0  ma  Phœbé!  s'écria-t-il,  lorsque  j'étais  votre  Endymion,  et 
que  vous  me  brodiez  de  vos  divines  mains  une  veste  en  soie  noire, 

TOME  XXIV.  26 


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38^  REVUE  «ES  BBITX  IIOIIMS. 

qpi  eitt  pensé  que  je  nonirims  un  joBt  votre  chat  avec  des  boulettes 
depa^ev? 

éne  lÉmie  coula  aor  le^joee»  du  boahorame.  Il  leva  tes  yen  ver? 
Irpetit  coin  dn  ciel  qfi'oii  aperceipait  à  travers  les  vitres  d'une  fenêtre 
eo  guinotiae,  et,  du  fond  de  aou  cœur,  3  représenta  humblemenf 
à'Dfeii  qa*a  avait  grand  besoin  de  secours.  I^ans  cet  instant  la  porte 
s*OQvrtt«t  3  vit  entrer  le  propriétaire  de  la  maison. 

Saebifit  bien  que  Tabbé  n'avait  pas  d'argent,  le  propriétaire  ne 
s^svîsa  pas  de  lui  en  demanéer.  Il  venait  offrir  à  Tabbé  (fe  lui  pro- 
curer une  chambre  à  l'hospice  des  Incurables,  où  il  trouverait  les  soins 
(fiwt  il  avait  besoin.  Cordier  n'arait  pas  de  préjugés  et  il  n'était  pas 
eoétat  de  faire  le  difficile.  La  proposition  lui  convint.  On  le  mit  le 
lewtMBaÎB  dans  ua  fiacre  avec  son  chat,  et  il  s*en  alla  demeurer  ma. 
Incurables. 

]Vo«s  ne  savons  pas  aH  juste  combien  de  temps  il  resta  dans  cet 
hôpilal  ;  mats  un  beau  jour  un  notaire  vmt  l'y  chercher. 

-----  Monsieur,  lui  dit  cet  homme,  étes-vous  bien  Tabbé  Cordier? 

•—  Lni--mème,  monsieur. 

«-*  N'avez^veus  pas  connu  autrefois  HP*"*  Dofigny,  actrice  des  Fran- 
çais? 

-*-  Si  je  rai  connue  !  répondit  Tabbé;  ce  chat  que  vous  voyez  mos- 
nmt  de  vieBlesse  à  mes  pieds ,  it  me  vieni  d'elle. 

—  Vous  Mes  bien  cetui  que  je  dlerche  éeputa  trois  mois.  M^^*  Do- 
ligny  vous  laisse  par  son  testament  quinze  cents  livres  de  rente. 

—  A  moi ,  bon  Dieul  ^  à  qiiet  titre? 

-<-  La  discrétion  est  inotile,  monsieiir  Fabbé,  car  cette  demoiselie 
dM  formeUement  qu'elle  vous  fiiit  ce  don  comme  à  celui  de  ses 
amms  dont  eHe  a  gardé  le  plus  tendre  souvenir,  et  pour  que  vous  lui 
pardonniez  le  chagrin  qu'eRe  vous  a  causé  en  vous  étant  infidèle. 

-— 11  est  vrai  que  je  ne  m'en  suis  jamais  cotosoté  entièrement;  niais 
jekn  avais  pentonné. 

-^  La  détente  voos  laisse  encore  la  montre ,  ses  bagues  et  unr  crois- 
snt  d'argent  qui  lui  a  servi  dans  lé  rAie  de  Oiane. 

— -  Je  sais  ce  que  c'est,  dit  l'dibé  avec  émotion.  Bile  ne  le  porta 
qu'une  fois  dans  la  pastorale  à*Eudi^mùm. 

•—  Yoici  d'abord  trois  cent  sohmnteHiuinze  francs  pour  le  tri- 
mestre échu  de  votre  rente.  Noua  nous  entendrons  ensemble  pour 
lereste. 

Huit  jours  après  eeia,  rheureux  Cordier  habitait  un  petit  apparte- 
ment orné  de  glaces  et  meublé  honnêtement  dans  le  quartier  du 


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UL  DKBNIKB  JlMUL.  295 

Luxembourg.  Il  y  parvint  à  un  flge  fort  avancé ,  se  fit  quelques  amis 
nouveaux  et  acheta  beaucoup  de  livres  dans  ses  derniers  temps,  car 
il  avait  les  yeux  bons  et  aimait  la  lecture. 

L*abbé  Cordier  mourut  en  bon  chrétien.  Il  laissa  par  surprise  son 
petit  bien  à  un  pauvre  diable  célibataire  aussi  et  qui  en  avait  autant 
besoin  qat  tari ,  en  le  pmnt;  lorsqu'il  momeraii,  d^«ii  dispeser  de  la 
même  ftçon.La  pfcrase suivante  par  oi  conmençait  son  testament 
prouve  qu^il  apprécia  son  bonheur  et  que  ses  derniers  jours  furent 
doux  et  calmes  :  <(  Je  souhaite  à  tous  ceux  qui  ont  vu  la  misère  d*aussi 
près  que  moi ,  de  mourir,  comme  je  vais  le  faire ,  dans  un  bon  lit  orné 
de  rideaux  bleus,  au  mifiçu  de  beaux  meubles  d'acajou  et  dans  un 
air  chaud,  avec  toutes  les  aises  qui  ont  tant  de  prix  pouria  vieil- 
lesse, etc.» 

Il  fut  enterré  modestement  à  Vaugirard ,  et  son  légataire  universel 
eut  soin  que  le  tombeau  fût  bien  entretenu  jusqu'au  jour  où  ce  cime- 
tière a  été  détruit.  Nous  souhaitons  au  lecteur,  non  pas  les  rideaux 
bleus  et  les  meubles  d'acajou  de  l'abbé  Cordier,  mais  plutôt  la  simpli- 
cité de  ses  mœurs,  sa  modestie  et  son  heaseitr  eaiactère,  qui  sont 
des  trésors  plus  précieux  que  toutes  les  richesses  du  monde. 

Paul  de  Musset. 


26. 


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PHILOSOPHIE 


CONTEMPORAINE. 


PAR  M.  HAMILTON.' 


La  philosophie  écossaise  n*a  guère  régné  en  France  qne  dans  l'en- 
seignement public;  et  dans  ce  paisible  domaine  où  l'abandonnait 
de  plus  en  plus  FindifTérence  générale,  il  semble  la  voir  déjà,  délaissée 
par  ceux  mêmes  qui  Tavaient  soutenue,  languir  et  se  consumer.  Elle 
s'éteint  sans  bruit  dans  la  solitude. 

En  Ecosse ,  elle  avait  à  peine  survécu  à  ses  fondateurs.  Elle  a 
paru  renaître  avec  le  successeur  de  Brown,  leur  disciple  infidèle.  Les 
Fragmens  de  M.  Hamilton  le  placent  à  côté  de  Reid  et  de  Dugald 
Stewart.  M.  Peisse  vient  d'en  traduire  les  principaux,  et  il  y  a  joint 
une  Préface  qui  lui  assigne  à  lui-même,  par  la  force  de  la  pensée 
et  par  l'éclat  du  style,  une  place  très  distinguée  dans  la  littérature 
philosophique  contemporaine.  Cependant  cette  publication,  en  at- 

(1)  Traduits  de  Fanglais,  par  M.  Louis  Peisse ,  avec  une  préface,  des  notes  et  un 
appendice  du  traducteur,  18i0. 


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PHILOSOPUIB  CONTEMPORAINE.  39T 

testant  le  rare  talent  de  ses  auteurs,  ne  parait  pas  faite  pour  ras- 
surer sur  la  vitalité  de  l'école  écossaise*  Loin  de  là,  il  semble 
qu'on  y  trouve  des  symptAroes  nouveaux  de  la  crise  à  laquelle  elle 
est  en  proie,  des  preuves  significatives  que  son  mal  est  décidément 
incurable,  et  le  présage  de  sa  fin  prochaine. 

M.  Hamilton,  professeur  de  logique  et  de  métaphysique  à  l'univer- 
sité d'Edimbourg,  est  un  disciple  fidèle,  en  général,  de  la  doctrine 
écossaise,  telle  qu'on  la  trouve  surtout  dans  les  écrits  de  Reid,  et 
il  en  a  défendu  les  principes  avec  une  égale  force  contre  le  scep- 
ticisme déguisé  de  Brown ,  contre  le  matérialisme  des  phrénolo- 
gistes ,  et  contre  ce  qu'il  appelle  le  rationalisme  de  M.  Cousin  et  de 
H.  Schelling.  Pourtant  il  s'en  écarte,  comme  on  le  verra,  sur  un  point 
considérable.  Outre  cela,  il  est  étranger  à  bien  des  égards,  et  par 
les  qualités  mêmes  qui  lui  sont  propres,  aux  habitudes  et  à  l'esprit  de 
ses  maîtres.  A  cette  profonde  connaissance  de  l'histoire  de  la  philo- 
sophie dont  il  donne  tant  de  preuves,  à  la  haute  estime  qu'il  professe 
pour  les  métaphysiciens  de  tous  les  temps,  sans  en  excepter  les  schor 
lastiques,  surtout  à  sa  prédilection  pour  la  logique  péripatéticienne, 
on  ne  reconnaît  plus  la  manière  ni  même  les  ojHnions  favorites  de 
Reid  et  de  Stewart;  on  ne  reconnaît  plus,  s'il  faut  le  dire,  les  anti- 
pathies caractéristiques  de  cette  école,  impartiale  en  apparence,  au 
fond  très  exclusive. 

Quant  à  M.  Peisse,  s'il  parait  s'accorder  avec  son  auteur  sur  lo 
fond  de  la  doctrine,  et  principalement  sur  la  nécessité  de  restreindre 
à  d'étroites  limites  le  pouvoir  de  la  philosophie,  évidemment  il  se 
trouve,  dans  ces  limites,  encore  plus  mal  à  l'aise.  Il  y  demeure», 
comme  M.  Cousin  l'a  dit  de  M.  Hamilton,  par  veitn  scientifique,  et  il 
en  souffre  et  s'en  indigne  presque.  Il  se  plaint  de  l'humiliation  de  la 
philosophie,  aujourd'hui  réduite  à  la  condition  d'une  spécialité  ùsseï 
bornée^  «  tandis  qu'en  fait  elle  est  au-dessus  et  en  dehors  de  toutes 
les  sciences  particulières,  soit  spéculatives,  soit  pratiques,  puisque 
sa  fonction  propre  et  supérieure  est  de  déterminer  les  principes,  les 
conditions  et  la  possibilité  de  toutes  les  applications  de  l'esprit  hu- 
main ;  »  il  ne  voit  que  de  l'indécision  dans  la  prudence  tant  louée  des 
Écossais.  Il  laisse  voir  beaucoup  de  dédain  pour  leuns  procédés  minu* 
tieux  de  description,  d'énuraération  et  de  classification,  et  peu  de 
confiance  dans  les  résultats  qu'ils  s'en  promettent.  Il  regrette  visible* 
ment  ces  régions,  dont  il  croit  l'accès  impossible  à  la  raison  humaine, 
a  mais  dpnt  une  irrésistible  loi  lui  prescrit  la  recherche,  tout  en  lui 
interdisant  la  découverte.  »  On  ne  peut  parler  plus  dignement  qu'il 


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1 


S08  Bfivim  m»  Mim  vumBs. 

ne  le  fait  de  ce  but  suprême  aucpiel  la  science  aspire,  niras  qoi  à  sM 
yeux ,  malhenreusement ,  a  semblable  à  la  fabt^stiqne  Ithaqne,  recttte 
sans  cesse  dans  les  profondeurs  flottantes  de  rhorizon.  )>  M.  tftuliStaÉ 
«lépasse  son  propre  système  de  toute  la  poitée  de  sa  science  et  de'  sa 
dialectique.  M.  Peisse  accepte  à  peine  le  jong  de  cé  système,  et  te 
^lecoue  avec  une  singulière  impatience. 

€ës  esprits  distingués,  éminens,  se  trouvent  donc  à  rétroit  dÉnHft 
leur  propre  doctrine.  Leurs  incAiatfons  et  lenrs  désirs  dépassent  à 
thaque  instant  le  cerclé  où  ils  se  croient  nécessaireraent  renfermés^ 
et  en  même  temps  ils  s'effbitent  de  se  démontrer  à  eux-mêmes  et 
de  démontrer  aux  autres  qu'il  n*est  pas  possible  de  le  fihancfair.  Os  te 
démontrent  par  les  principes,  qui  leur  semblent  être  incontestables; 
Us  réussissent  à  faire  voir  de  combien  leur  propre  doctrine  neste  M^ 
dessous  de  Tidéal  de  la  philosophie,  du  besoin  et  de  Tespoir  qu^eA 
t^onçoit  l'ame  humaine.  Hs  la  convainquent  de  son  impuissance,  et 
c'est  cela  même  qui  est  le  plus  Ikit  pour  achever  sa  ruine,  ta  consé- 
quence, mieux  déduite  que  janmis,  accnse  le  principe.  Elle  Im  ren-^ 
voie  une  lumière  nouvelle;  elle  fait  qu'on  en  cherche,  et  peut-^tre 
qu'on  en  déc<yuvre  le  vice  encore  caché. 


Lorsque  Bacon  entreprit  de  réfiMiner  les  sciences,  il 
d'abord  toute  science  proprement  dite  à  la  connaissance  de  la  nature; 
et,  en  même  temps ,  il  prodama  comme  un  principe  -aussi  nouveau 
que  fécond,  que  la  science  consiste  dans  l'observation  des  fiiits^  et 
dans  l'induction  tpd,  en  rapproctomt  tes  s^iUblables,  en  déconfit 
les  lois  générales;  Newton  foriifla  te  précepte  ée  l'mitorfté  de  son 
exemple.  La  doctrine  écossaise  se  fonde  sur  cette  idée,  qull  fimt 
étendre  à  la  philosophie  la  ttiéorie  de  Bacon,  toncliant  les  sotoioc» 
en  général  et  particulièrement  la  physiquoi 

Tout  le  monde  sait  qu'on  distingue  les  apparences  des  principes 
qui  les  font  apparaîtra  et  dans  les<|uels  ettss  résident,  c^est-èniim 
qu'on  distingue  d'un  côté  les  phénomènes,  de  l'autre  leui«  causes  et 
teurs  substances.  On  luiitausti  que  la  sctence  consiste  essenttelleoiènt 
à  rendre  raison  des  choses  en  leë  exj^iquant  pat*  leurs  principes,  et 
toujours  Ton  avait  pensé  que  toutes  ted  sctenees  supposent  en  ôéttai^ 
ti  ve  une  soienee  supérfeuro  des  pi^emiem  prkic^.  €'eBt  cette  scièuc0 
qu'on  appeteit  la  pbilosophte.  Selon  tes  Écossais,  la  philosophie  doit 
renoncer  à  cette  prétention  d'être  la  science  des  causes  et  des  sub^ 
stances;  tout  ce  que  nous  pouvons  connaffare  de  la  réalité  se  réduit 
à  des  faits  ou  phénomènes  que  nous  observons,  et  aux  conséquences 


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ft'cn  e»  peutltoer  sur  €e  que  robserraftioii  iCMfM  pa».  Les  faite 
sont  i%  deuK  sortes:  les  uns  lonbMt  «om  nos  sens,  ce  sont  les 
fAédoniànes-esIériettrB;  les  autres  ne'SMtf  ofeji^que  du^ns^intime, 
eesmt'lesphéiioiBàhesintenies*  spirftucfkv  pqrdioiogkiBes..Cenx-là^ 
sont  du  demaine  de  ta  scieftee  pliyiâc|«e  ou  nataE^oHe,  eeuxHïi  du: 
domaine  de  la  science  philosophique.  Dana  l'une  et  Tautre  sdente, 
Feipârieiioe  recueîBe  les  (bits,  llnductton  eu  découvre  les  iofs^.  Aux 
deus  sdmcas  sttflKdone  une  seule  et  sième  inélhode,  ta  néthode' 
do0t  Baoeo  a  prescrit  Tusage  et  iraoé  (•^HsenMla)  fes'f  érïtables  règles^ 

Gea  propesitiona  remplissent  leus  les  ouwages  de  Reid  et  de 
•ttgald  SIewaitt.  Noua  ueus  confwteraRa^  &9fpjpoi^  ici  le  témei- 
gnage  de  leur  célèbre  ioterpuète,  M.  Jbolbay  :  «  8*11  est,  dit-il  dans  la^ 
«  préliaoe  de  sa  tcaduction  de  Keid,  un  sarviœ,  et  un  service  éflii-* 
«  aent,  que  les  Écossais  aieHtfeuduè  ta  philosopHie,  c'est  assurément 
«  d^avoir  é^aàuli  une  fois  pour  to«les  dans  les  esprits,  et  de  mamère  à' 
«  œ  qu'eue  ne  puisse  ptus  en^soitir,  l'idée  «fa*jl  y  a^une  acienee  d'ob« 
m  serva<ion>,  une  science  de  Mts,  à  te  manière  d&nt  Ventendent  les 
«  fhysUvenSi  qui  a  Tesprit  humuiH  pour  objet  et  le  sens  intime  pour 
tt  tustruflient ,  et  dont  k  résottat  doit  être  ta  dét^tnfnation  des  loi9 
rée  l'esprit,  oocmue  ceM  des  sciences  physiques  doit  être  ta  déter- 
cflHuation  diss  lois  de  ta  matière  (1).  p  — cr  €e  qui  reste  quand  on  lëa 
alua,oequt  asaisire8prit,oeq«le  préoccupe  et  le  possède,  c'est 
ridée  qu'U  y  a  une  science  de  l'esprit  humain,  science  de  faits, 
emnme  4e»  sciences  physiques  y  ^«  <K)fome  eUes,  doit  procéder  par 
lhbs0n>amn^Vi^uelion  (2).  )> 

M.  Rwyer^^Iollarda^pareiBémeiit  :  «  L'obser^atfra  de  là  nature- 
chttmaiue,  comme  oelta  du  monde  pfhysicpie,  consiste  dans  ta  reme 
«  des  faits.  Voità  le  praroier  pas  dans  l*étude  de  rbomme;  le  secoud" 
«  cousit  i  classer  les  fÉita<eu<égavd  à  leurssîBriUtudeset  à  leursdlf- 
«  Carences,  etc.  (8).  »  Bt  il  a  pareâiemeut  tajl  kotmeur  à  Bacon  de  ta 
dÉc«n«ite  de  la  méthode. 

M<.  Gousia  e^  parfeiteroent  #acoorl  eu  tous  ces  pointe  awec  toute 
féoate  ^écossaise;  «êmeaepiliions,  mAne  langage  sur  la  firiston  des* 
soiences  physiques  etpbitoiophiquea,  sur  ta  diver^Ké  et  l'analogie  de 
tours  afeiet»,  €RiBn  sur  TautHir  (piétendu)  4e  ta  véritable  méthode 
saientifique.  «^lei  comme  ailleurs,  comme  partout,  comme toujom^, 

(t)  Pag.  «oo: 
(S)  Pag.  soi. 
(3)  Fragment,  à  la  suite  du  (ome  III  de  la  traibMsUtti  française  de  Ueid ,  p3§^  iOi. 


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&00  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

if:  dit-il  dans  la  préface  de  la  deuxième  édition  de  ses  Fragmens^  je 
<ic  me  prononce  pour  cette  méthode  qui  place  le  point  de  départ  de 
a  toute  saine  philosophie  dans  l'étude  de  la  nature  humaine,  et  par 
<ic  conséquent  dans  Tobservation ,  et  qui  s'adresse  ensuite  à  l'induction 
a  et  au  raisonnement  pour  tirer  de  l'observation  toutes  les  cotise- 
ra quences  qu'elle  renferme.  » 

Et  dans  sa  première  préface  :  <(  Il  faut  emprunter  à  Bacon  la  mé- 
thode expérimentale.  »  Seulement,  M.  Cousin  remarque  que  Bacon 
avait  eu  le  tort  de  vouloir  restreindre  aux  sciences  physiques  l'ap- 
plication de  sa  méthode,  et  il  ajoute  :  «  Il  faut  n'employer  que  la 
d  méthode  d'observation ,  mais  l'appliquer  à  tous  les  faits,  quels  qu'ils 
a  soient,  pourvu  qu'ils  existent.  Son  exactitude  est  donc  dans  son 
((impartialité,  et  l'impartialité  ne  se  trouve  que  dans  l'étendue* 
«  Ainsi,  peut-être,  se  ferait  l'alliance  tant  cherchée  des  sciences  mé- 
ce  taphysiques  et  physiques,  non  par  le  sacriGce  systématique  des 
((  unes  aux  autres,  mais  par  Yunité  de  leur  méthode  appliquée  à  des 
m  phénomènes  divers.  »  a  L'expérience  a  les  mêmes  conditions  et  les 
m  mêmes  règles,  quel  que  soit  l'objet  auquel  elle  s'applique.  »  La  phy- 
sique, conune  on  le  voit,  marche  toujours  de  pair  avec  la  philosophie. 
—  Nous  pourrions  citer  encore,  parmi  beaucoup  de  passages  analo- 
gues, le  parallèle  entre  les  sciences  naturelles  et  les  sciences  philoso- 
phiques par  lequel  s'ouvre  la  treizième  des  leçons  de  1829,sur  l'histoire 
de  la  philosophie  moderne. 

Enfin,  dans  un  compte-rendu,  entièrement  favorable,  des  Ej- 
quisses  de  philosophie  morale  de  Stewart,  M.  Cousin  proclame  hau- 
tement son  acquiescement  aux  principes  de  «c  cette  école  nouvelle 
a  qui  se  prétend  seule  fille  légitime  de  Bacon ,  et  réclame  le  titre  tant 
ce  prodigué  et  si  peu  compris  d'école  expérimentale,  d 

Comme  Reid,  comme  Stewart,  comme  leurs  disciples  français, 
M.  Hamilton  est  d'avis  qu'il  fout  réduire  la  philosophie  à  l'observa- 
lion  des  phénomènes  et  à  la  généralisation  de  ces  phénomènes  en 
lois  (1).  Il  répète  en  plusieurs  endroits  que  les  êtres  en  eux-mêmes, 
que  les  causes  et  les  substances,  échappent  à  la  science;  seulement 
nous  ne  voyons  plus  dans  ses  écrits  ce  parallèle  qu'établit  partout 
l'école  à  laquelle  il  appartient,  entre  la  philosophie  et  les  sciences 
physiques.  On  dirait  que  quelque  doute  à  cet  égard  s'est  introduit 
dans  son  esprit. 

M.  Peisse,  enfin,  est  encore  de  cette  opinion,  qu'on  ne  connaît 

..(1)  Fragmens  de  philosophie,  pag.  26. 


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PHILOSOPHIE  COMTBMPORAIIIB.  &0I 

de  l'être  pensant  qae  ses  manifestations  phénoménales ,  et  il  croit 
fermement  que  c<  toat  ce  qu'on  peut  tenter  d*en  afOnner,  lors  de  ces 
ft  manifestations,  est  inévitablement  frappé  de  contradiction  et  d'in- 
i(  intelligibilité.  y>  Mais  il  n'attend  plus  rien  de  la  méthode  écossaise.. 
Il  désire  plus  et  espère  moins. 

Outre  Veipérience  qui  nous  fait  connaître  les  faits,  et  l'induction 
qui  en  obtient  les  lois,  les  philosophes  écossais  reconnaissent  dans 
l'intelligence  humaine  des  vérités  qui  ne  viennent  pas  de  cette  source; 
ce  sont  des  principes  en  quelque  sorte  innés,  que  nous  trouvons  en 
nous,  et  qui  nous  servent  soit  pour  entendre  l'expérience  elle-même, 
soit  pour  la  devancer,  soit  même  pour  en  dépasser  les  limites.  Les 
principes  qui  nous  portent  à  dépasser  entièrement  l'expérience ,  ce 
sont  ces  jugemens  primitifs,  en  vertu  desquels  nous  supposons  à  tous 
les  phénomènes  des  êtres  qui  en  sont  les  principes,  des  causes  et 
des  substances,  et  nous  nous  élevons  ainsi  du  monde  visible  à  un 
monde  invisible,  qui  en  est  le  principe. 

Il  est  permis  de  douter  que  cette  seconde  partie  de  la  doctrine  des 
Écossais  leur  appartienne  en  propre,  comme  la  première.  Reid  est 
très  redevable,  ainsi  que  M.  Peisse  l'a  remarqué,  à  un  auteur  peu 
connu,  le  père  BuflBer.  a  J'ai  trouvé,  dit  Reid  lui-même,  plus  de  choses 
c(  originales  dans  le  Traité  des  premières  vérités  et  de  la  source  de  nos 
a  jugemens,  que  dans  la  plupart  des  livres  métaphysiques  que  j'ai  lus. 
a  Les  observations  de  Buffier  me  paraissent  en  général  d'une  parfaite 
cr  justesse,  et  quant  au  petit  nombre  de  celles  que  je  ne  saurais  tout- 
«  à -fait  approuver,  elles  sont  au  moins  fort  ingénieuses.  »  C'est 
vraisemblablement  le  philosophe  français  qui  a  fourni  au  fondateur 
de  l'école  écossaise  presque  toute  sa  théorie  des  vérités  premières. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  l'école  écossaise  proprement  dite  n'a  jamais 
pensé  que  les  principes  innés  a  l'intelligence  humaine,  qui  la  pous^ 
sent  à  dépasser  le  cercle  de  l'expérience,  pussent  la  mener  fort  loin; 
Tout  en  reconnaissant  que  nous  sommes  autorisés  à  croire  que  par- 
delà  les  phénomènes  et  leurs  lois,  il  y  a  des  substances  et  des  causes, 
les  philosophes  écossais  pensent  que  nous  ne  pouvons  rien  savoir  de 
ces  êtres  sinon  ce  que  l'induction  autorise  à  conclure  du  fait  à  la  cause, 
du  mode  à  la  substance,  et  ils  estiment  que  cela  se  réduit  à  très  peu 
de  chose.  Stewart  surtout  insiste  sur  la  nécessité  de  faire  rentrer  la 
philosophie,  comme  la  physique,  dans  la  sphère  des  questions  de 
fait,  et  de  lui  interdire  les  questions  métaphysiques  sur  la  raison  des 
faits  et  la  nature  des  choses.  C'est  tout  simplement,  il  faut  l'avouer, 


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bawïiv  4e  la  fttttosQpbie  rolyôttiiftflie'de  toHte  phildMfhîe  digrfe<de 
dfie.iMM». 

JL.e»  difldpks  ftwiçato  de  Técole  éeDBsfiise  n'ont  jamais  sotocrit  A 
eet  anét  M.  Jouffrcry,  sans  espéFer,  dil-^H,  de  rmdu(îti0iii4q[rtîi|ilée 
aax  questions  philosophiques  un  ensemble  de  résullats  (ares  étlstedu 
et  qui  ressemble  ai  ideR  am.  ayatètiies  havdis  de  la  plupart  de»  mé- 
^ph^siciens,  M.Jouf&oy  piefesae  csépendcmtJa  contictioti,  «  qu'dUe 
<c  peut  abeutir  à  fixer  d'uM  manière  certaine  un  petit  nombre  9t 
«  points  principaux  qui  sefit  de  la  plus  haute  impoftanee  pour  te 
a  boi^aor  et  les  espérances  de  l'humanité ,  et  qui  sufQraient  seuls 
«  pour  Bdériter  a  ces  recherdies  la  haute  considération  de  tous  les 
4(  amis  de  la  science  et  les  velever  de  l'injuste  mépris  aaquel  l'assep» 
<(  tion  écossaise  tend  à  les  condamner.  » 

Pour  M.  Cottsifi,  U  reftise  d'admettre  aucune  restriction  à  It 
adence  des  causes  et  des  substances,  à  la  science  des  êtres  en  eus*- 
mèmes,  ou,  si  l'on  veut ,  à  la  métaphysique.  Pour  comprendre  ce&it 
et  pour  l'apprécier,  fl  faut,  avec  M.  Hamilton  et  M^  Cousin  lui-môme; 
en  indiquer  l'origine»  Elle  n'est  plus  dans  l'école  écossaise,  eHe  tA 
dans  l'Allemagne. 

Gomme  le  fondateur  de  l'école  écossaise,  mais  avec  tout  autrement 
4e  profondeur  et  de^ie,  Kant  avait  cru  établir  que  l'inteltigence 
humaine  n'a  pour  objet  que  des  phénomènes  et  leurs  lois.  Il  avait 
démontré  ftae^  si  nous  concevons  au-delà  des  apparences  des  dioses 
sfàk  en  seraient  cemme  le  fonds,  il  est  impossible  de  tirer  de  ees 
eorioeptions  une  science.  Ajoutons  que  la  démonstration  de  Kant  ne 
•repose  en  aucune  façon,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  sur  ce  fondentônt^ 
que  les  jugemens  par  lesquels  Fintelligence  humaine  dépasse  leâ  dolb- 
iiées  de  l'expérienoe,  n'étant  rien  en  définitive  que  des  jugemens 
Jiumaias^  ne  pourraient  rien  établir  sur  la  réalité  de  leurs  objets,  et 
foe  la  nécessité  avec  laquelle  ils  s'imposent  à  nous  ne  serait  nuHe- 
ment  garante  de  leur  véracité  absolue.  La  démonstration  de  Kant  ae 
fonde  sur  une  critique  des  idées  prétendues  transcendantes,  critique 
d'où  il  résulte,  selon  lui ,  qu'appliquées  à  des  âtres  purement  Intelii^ 
jgibles ,  elles  seraient  absolument  insigniOaDtes,  qu'elles  n'ont  de  sens 
au  contraire  qu'appliquées  aux  objets  de  l'expérience  comme  dtfs 
règles  qui  nous  servent  a  les  concevoir;  d'où  il  suit  que  ce  sont  uié- 
«quement  des  manières  d'apercevoir  les  phénomènes,  des  fotnin 
.(transcendentales  )  sous  lesi|tteUes  les  comprend  l'mteUigence  ku^ 
maine.  Dès- lors  le  monde  invisible  des  êtres  n'étatt  plus  pour  Ut 


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acience  (  sîoon  pour  la  croyance»  qui  vient  d'une  autre  source,  )  qu'ua 
problème  iqsoluble,  et  la  métaphysique  une  clwiëre. 
,  U idéalisme  transeendental  existaità  peine  que  dans  son  sein  même 
prenait  naissance  une  philosophie  plus  hardie  peut-être  qu'aucune 
des  anciennes  théories,  et  qui,  dépassant  les  limites  qu'il  a?ait  cru 
tmoer  pour  toujours,  prétendait  ressaisir,  au-delà  des  phénomènes^ 
poiv-seulement  les  êtres,  les  choses  en  elles-mêmes,  mais  le  principe 
absolu  de  toute  existence.  On  avait  voulu  interdire  à  la  science  lea 
Idéalités  :  elle  prétendait  entrer,  non  par  le  raisonnement,  mais  par 
une  vue  immédiate,  par  une  intuition  directe  de  Tintalligence,  eir 
pn^session  de  l'absolu.  Ce  fut  la  philosophie  de  Fichte,  ce  fut  sur- 
tout celle  de  M.  Schellîng,  sous  sa  première  forme,  la  Philnsophie  db 
lu,Natwreu 

M.  Cousin  a  raconté  comment,  en  1&17,  sa  méthode,  sa  direction, 
ses  vues^  générales  déjà  arrêtées,  il  Ot  connaissanice  en  Allemagne 
afveq  la  philosophie  de  la  nature.  Il  en  admira  la  grandeur.  M.  Cousin 
9  luiHBême  l'imagination  grande;  il  aime  les  hautes  cimes,  les  vastes 
horizons;  il  voulut  embrasser  dans  son  propre  système  tonte  l'éten-* 
due  des  spéculations  allemandes.  Vais,  imbu  de»  principes  de  la  phi- 
losojdbie  de  l'observation ,  il  espéra  avec  leur  swl  secours  suffire  à 
^entreprise.  Ia  doctrine  de  M.  Schellîiig  lui  sembla  une  sublime  hy- 
pc^èse  qu'il  fallait  démontrer  ;  elle  hii  ifiparut  enfin  comme  la  vérité; 
VMftme,  mais  à  qui ,  pour  deveikîv  la  science ,  il  manquait  la  méthode^, 
et  c'est  dans  la  combinaison  de  la  spéculation  avec  la  méthode  d'ex-^ 
périence  qu'il  voulut  faire  consister  le  caractère  distinctif  et  le  mérite 
psofire  de  sa  philosophie. 

Ainsi,  TA.  Cousin  déclare  qu'en  reculant  les  bornes  on  la  phih)so- 
pbie  écossaise  avait  cru  devoir  renfériBer  FinteUigeiice  humaine,  il 
n'entend  aucunement  être  in6dèke  aux  principes  de  cette  pbiloso*- 
]^hie.  Il  ne  cesse  point  de  croire  avec  elle  que.  te  point  de  départ  est. 
l'observation  et  l'analyse  des  faits.  Il  pense  seulement  qu'elle  impose- 
an  raisonnement  <fes  linôtes  arbitraires,  au  raisonnement,,  c'est-*JK 
dire  surtout  àrinductioB,  car,  dit-il,  «c'est  l'induction  qui  fait  rendre: 
a«x  faits  les  ceméqueoeea  qu'ils  renferment  dans  leur  seiii;  »  et  iE 
aqpifie  ouvertement  à  une  Bo^taq[ihyaique  transcendante,  à  une  oo^ck 
logie.  Ainsi  ce  tirait  sent  le  sépare  des  psychobgues  de  Téeole  écofr* 
saise  :  il  place  le  iMit  phis  haut,  et  il  a  dans  le  moyen,  une  confiance) 
plus  grande,  on  peut  dire  une  confiance  absolue  et  sans  bornes.  II 
nomme  la  seule  méthode  philosophique  a  cette  méthode  d'observa- 
<&  tion  et  d'induction  qui  a  élevé  si  haut  et  porté  ù  lom  toutes  les 


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S04-  REVUE  DES  DEUX  MOICDES. 

m  sciences  physiques,  ne  s'appuie  que  sur  la  nature  humaine,  niais 
c(  l'embrasse  tout  entière,  et  avec  elle  atteint  l'infini  (1).  »  L'infim\ 
fabsolu,  tel  est  le  terme  où  la  méthode  de  Bacon,  bien  entendue, 
doit  porter  la  métaphysique. 

Or,  c'est  ce  que  contestent  à  l'illustre  philosophe  français,  conune 
une  prétention  mal  fondée  en  droit,  mal  justifiée  par  le  fait,  et  la  phi* 
losophie  allemande  et  la  philosophie  écossaise.  Celle-là  approuve  le 
but  et  désapprouve  le  moyen  (2);  celle-ci  croit  le  but  chimérique  et 
voit  dans  le  procédé  par  lequel  Bf .  Cousin  veut  y  atteindre  une  fausse 
application  d'une  méthode  vraie. 

Dans  l'un  des  quatre  opuscules  que  M.  Peisse  vient  de  traduire, 
M.  Hamilton  combat  à  la  fois  la  prétention  de  M.  Schelling  et  celle 
de  M.  Cousin  à  donner  la  science  de  l'absolu.  Nous  avons  dit  que 
M.  Schelling  avait  cru  trouver  le  premier  et  absolu  principe  de  toute 
chose  par  une  vue  directe  et  immédiate  de  l'intelligence.  Cette  tn-« 
tuition  intellectuelle  (expression  empruntée  à  Kant  parFichte),  c& 
serait  l'acte  où,  la  pensée,  principe  de  la  science,  se  reconnaissant 
pour  absolument  identique  à  l'existence,  le  sujet  de  la  connaissance 
et  son  objet  ne  se  distingueraient  plus,  mais  se  trouveraient  unis 
ensemble  et  définitivement  confondus  dans  une  indivisible  unité. 

M.  Hamilton  nie  ce  mode  sublime  de  connaissance;  mais  il  avoue 
avec  M.  Schelling ,  et  il  soutient  contre  M.  Cousin ,  que  s'il  était  pos* 
sible  de  connaître  en  lui-même  le  principe  absolu  des  choses,  ce  ne 
serait  pas  du  moins  sous  les  conditions  de  diversité  et  de  division 
dont  la  connaissance  ordinaire  est  inséparable. 

M.  Cousin  admet  avec  les  modernes  métaphysiciens  allemands  que 
ce  qui  est  relatif  et  borné  ne  saurait  être  le  dernier  et  véritable  objet 
de  la  philosophie.  Il  croit  que  les  bornes  et  les  relations  de  tout 
genre  exigent  en  dernière  analyse  un  principe  absolu  et  infini,  l'ab* 
solu,  l'infini  lui-même.  Mais  tandis  que  les  métaphysiciens  allemands 
pensent  que  cet  absolu  n'est  accessible  qu'à  un  mode  de  connaissance 
supérieur,  sinon  à  toute  conscience,  comme  on  le.  dit  souvent,  du 
moins  aux  conditions  ordinaires  de  la  conscience  humaine,  il  se  fait 
fort  de  le  trouver  par  l'observation  et  l'induction  au  sein  de  la  con* 
science.  Or,  il  croit  la  conscience  nécessairement  soumise  à  la  condi- 
tion de  l'opposition  du  sujet  qui  connaît  et  de  l'objet  connu,  de  la 
diversité  de  l'objet  lui-même,  et  en  général  à  la  loi  de  la  limitation 

(1)  Fragment,  pag.  8i. 

((i)  Fragment,  Averlissement,  pag.  nr. 


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PHILOSOPHIE  CONTEMPORAINE.  (05 

et  de  la  relativUé.  Bien  plus ,  il  se  refase  à  afTraDchir  de  cette  loi  Tin- 
telligence  divine,  a  On  ne  peut ,  dit  M.  Hamilton ,  désirer  un  plus 
ce  complet  aveu,  non-seulement  que  la  connaissance  de  l'absolu  est 
a  impossible  pour  Thomme,  mais  encore  que  nous  ne  pouvons  pas 
a  en  concevoir  la  possibilité,  même  dans  Dieu,  sans  contredire  notre 
<K  conception  humaine  de  la  possibilité  même  de  l'intelligence.  Notre 
«auteur  cependant  n'aperçoit  ici  aucune  contradiction,  et,  sans 
a  preuve  ni  explication,  il  accorde  la  connaissance  de  ce  qui  ne  peut 
a  être  connu  que  sous  la  négation  de  toute  différence  et  de  toute  plu- 
<c  ralité  à  ce  qui  ne  peut  connaître  que  sous  l'affirmation  de  ces  deux 
«  choses. — Ce  ne  serait  qu'en  méconnaissant  les  difficultés  radicales 
«  du  problème,  que  M.  Cousin  voudrait  abandonner  l'intuition  Intel* 
a  lectuelle  et  conserver  l'absolu.  En  efTet,  comment  cela  même  dont 
«  l'essence  est  une  unité  qui  embrasse  tout,  pourrait-il  être  connu  par 
a  la  négation  de  cette  unité  sous  la  condition  de  pluralité?  comment 
4i  ce  qui  n'existe  que  comme  l'identité  de  toute  différence  peut-il  être 
<K  connu  par  la  négation  de  cette  identité,  dans  l'antithèse  du  sujet 
c(  et  de  l'objet,  de  la  connaissance  et  de  l'existence?  Ce  sont  là  des 
m  contradictions  que  M.  Cousin  n'a  pas  tenté  de  résoudre.  » 

Peut-être  ne  serait-il  pas  impossible  de  faire  voir  que  dans  les 
argumens  présentés  d'ailleurs  avec  tant  d'habileté  par  M.  Hamilton, 
soit  contre  la  doctrine  de  M.  Schelling,  soit  contre  celle  de  M.  Cou- 
sin, il  y  a  plus  d'apparence  que  de  fond.  Son  argumentation  revient 
à  dire  que  la  science  de  l'absolu,  selon  M.  Schelling,  est  en  contra- 
diction avec  la  nature  de  toute  science,  et  la  science  de  l'absolu ,  selon 
M.  Cousin,  en  contradiction  avec  la  nature  de  l'absolu,  tel  que  le 
définit  M.  Cousin  lui-même;  et  cela  sur  ce  principe  que  la  connais- 
sance implique  toujours  quelque  diversité,  et  l'absolu,  au  contraire, 
une  unité  parfaite.  Peut-être  qu'il  y  a  moyen  de  donner  aux  deux 
doctrines  un  sens  vrai,  d'en  résoudre  les  contradictions  apparentes, 
et  de  les  unir  en  une  seule  et  même  et  profonde  vérité.  Qu'y  aurait-il 
d'étrange  à  concevoir  comme  le  dernier  terme  de  la  science  une 
extrémité  où  la  diversité ,  l'opposition  qui  est  la  loi  de  son  déve- 
loppement, viendrait  par  degrés  s'évanouir?  Qu'y  aurait-il  de  si 
absurde  à  penser  que  l'absolue  connaissance  est  en  quelque  sorte 
(  comme  dans  les  mathématiques  )  la  limite  où  se  trouve  la  com- 
mune mesure  et  la  raison  dernière  des  contraires,  non  le  lieu  où  ils 
se  confondent,  mais  le  terme  où  la  négation  et  la  limitation  dispa- 
raissent, vaincues,  dans  l'identité  du  principe?  Un  auteur  ingénieux 
et  pénétrant  dit  à  propos  d'un  de  ces  mélanges  de  contraires  qui  se 


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!^  HBTUB  DES  DEUX  BIONIIBS. 

rencontrent  souvent  âans  la  conduite  de  la  vie,  et  qu'il  est  si  mal  aisé 
d'exprimer  :  a  Cela  parait  galimathias;  mais  ce  galimathias  est  de 
ceux  que  la  pratique  fait  connaître  quelquefois,  et  que  la  spéculation 
ne  Caît  jamais  entendre.  J'en  ai  remarqué  de  cette  sorte  en  toutes 
sortes  d'bffaîres.  »  Peut-être  que  la  spéculation  ne  sera  pas  toujours 
impuissante  pour  faire  enten*e,  sinon  pour  faire  pleinement  com- 
prendre cette  unité  mystérieuse  des  différences,  qui  est  le  secret  de 
la  science  non  moins  que  de  la  vie.  Mais  nous  ne  pensons  pas  que 
la  dé  de  cette  énigme  puisse  être  jamais  trouvée  dans  la  doctrine  des 
Écossais,  et  M.  Hamflton  nous  pm^tt  avoir  démontré  que,  pour  être 
cwiséquent  aux  principes,  sinon  Adèle  aux  promesses  de  sa  propre 
(dutosophie,  M.  Cousin  doit  renoncer,  comme  lui ,  à  la  poursuite  de 
l^bsolu. 

Bans  ses  derniers  écrits,  M.  Cousin  a  paru  abandonner  et  le  mot, 
et,  jusqu'à  un  certain  point,  la  chose  même.  Il  n'y  parle  plus  guère 
de  ta  connaissance  de  l'absolu  connue  premier  et  unique  principe 
de  toutes  choses,  mais  seulement  de  la  connaissance  des  êtres  en 
eux-mêmes,  par  opposition  aux  phénomènes,  dfes  causes,  des  sub- 
stances, des  existences  réelles.  M.  Peisse,  dans  son  excellente  pré- 
fiice,  suit  M.  Cousin  sur  ce  terrain ,  tandis  que  M.  Hamiltoh  n'avait 
argumenté  que  sur  l'absolu ,  Finfîni  et  V inconditionnel^  entendus  à  la 
rigueur  dans  le  sens  le  plus  abstrait  et  le  plus  relevé. 

Bans  l'avertissement  qui  précède  la  dernière  édition  de  ses  Frag-- 
mens  philosophiques  (1838),  M.  Cousin,  s'adressant  à  M.  HamiHon  : 
«Vous  vous  résignez,  dit-il  avec  sa  verve  ordinaire,  à  vous  passer  de 
«  Tonlologie.  Vous  m'exhortez  à  en  faire  autant,  et  à  savoir  ignorer 
«  ce  qu'il  n'est  pas  donné  à  l'homme  de  connaître.  Qu'est-ce  à  dire? 
«  N'ayons  pas  peur  des  mots.  L'ontologie ,  ce  n'est  pas  moins  que  la 
(c  science  de  Têtre ,  c'est-à-dire ,  en  réalité,  des  êtres,  c'est-à-dire  de 
a  Dieu,  du  monde  et  de  Fhomme.  Voilà  donc  ce  que  vous  me  pro- 
«  posez  d'ignorer  par  scrupule  de  méthode  !  Mais  si  votre  science  n'at- 
c(  teint  pas  jusqu'à  ta  nature,  ni  jusqu'à  Dieu,  ni  jusqu'à  moi,  que 
<<  m'importe  ce  qu'elle  m'enseigne  (1)?  » —  a  On  ne  nie  pas,  réplique 
«  M.  Peisse,  au  nom  de  M.  Hamilton  et  au  sien  propre,  on  ne  nie 
a  pas  que  notre  science  n'atteigne  jusqu^à  Dieu ,  jusqu'à  la  nature 
a  et  jusqu'à  nous;  on  ne  discute  que  sur  la  nature,  le  contenu  et 
<x  la  forme  de  cette  science.  Selon  nous,  notre  connaissance  des 
«  êtres  est  purement  indirecte,  finie,  relative;  elle  n'atteint  pas  les 

fl)PBg.xnr. 


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c  être»  eiiirinèrees  dan»  leur  réaUté  et  leur  essence  ahaolugs,  jbmb 
a  seulement  leurs  accidenfi,  leurs  modes,  leurs  rapport»,  tearsUnî- 
«  tations.,  leufs  dîEEÉrences,  leurs  cpialités. — Selon  nous/toute  iMte 
4c  science  des  êtres  se  réduit  à  savoir  qM'Us  sent;  —  selon  nos  ad¥e^- 
«c  saires^  nous  pouvons  savoir  des  êtres  neorsenlemeBt  qu'il»  êomi, 
«  mai»  ce  qu'ils  $otU,» 

Cette  idée  que  nous  ne  pouvons  rien  savoir  des  êtres  en  eux- 
mêmes,  sinon  qu'ils  existent,  c'est ^  ainsi  que  nous  l'avons  dit  pte 
baut,  la  doctrine  écossaise  dans  toute  sa  pureté,  la  doctrine  de  Bdd 
et  surtout  de  Stewart;  c'était  ausu  celle  du  P.  BufBer.  a  L'hoBun^, 
dit  cet  auteur,  est  forcé  par  sa  raison  d'admettre  l'existence  4k 
quelque  chose  qu'il  ne  comprend  pas;  x>  pour  la  nature  divine,  par 
exemple,  a  il  comprend  qu'elle  est^  et  non  pas  quelle  elle  est.  »  Si  l'on 
nous  permettait  d'employer  ici  les  formules  de  la  scholastique^  nous 
dirions  que,  selon  le  P.  Buffier,  selon  les  Écossais,  selon  M.  Hih 
milton  et  M.  Peisse ,  nous  ne  savons  de&  êtres  que  le  quodétuam  le 

Nous  remarquerons  pourtant,  et  M.  Peisse  avouera  assurémeut 
(encore avec  le  P.  BufiQer] ,  qu'on  ne  peut  connaître  l'existence  d'une 
chose  sans  avoir  préalablement  on  en  même  temps  quelque  connais- 
aance  de  sa  nature  ou  essence;  car,  poiu*  afibmer  qu'un  être  existe, 
encore  fout^il  savoir  ce  que  c'est  qu'un  être,  et,  si  on  affirme  l'exis- 
tence d'un  être  d'un  certain  genre,  ce  que  c'est  que  ce  genre.  Sedch- 
ment  on  peut  soutenir  que  nous  n'avons  de  l'essence  des  êtres  qu'une 
notion  générale  et  indéterminée,  et  de  leurs  rapports  avec  les  phé- 
nomènes qu'une  conception  extérieure  et  logique. 

Maintenant,  jusqu'à  quel  point  l'induction  est-elle  autorisée  là 
remplir  le  vide  de  ces  déterminations  abstraites,  en  transportant  au 
monde  invisible  où  eUes  nous  introduisent  les  caractères  de  ce  monde 
visS)le  dont  il  forme  le  fonds?  C'est  là  toute  la  question,  il  ne  s'agit  qjue 
de  plus  et  de  moins  dans  une  connaissance  inductive;  car,  si  Foa  con- 
vient de  ce  principe  que  l'expérience  ne  nous  montre  que  des  phénih 
mènes,  et  si  on  ajoute  seulement  que  la  raison  (  ou  si  l'on  veut  le  sens 
commun  ]  nous  révèle  à  leur  occasion  que  ces  phénomènes  suiq^oseat 
des  substances  et  des  causes,  il  Coiut  avouer  aussi  que  la  raison  ne 
nous  dit  là  autre  cbose^  sinon  que  ces  substances  et  ces  cmises  exia- 
tent,  et  nullement  ce  qu'elles  sont  en  elles-mêmes;  qu'elle  nous  «n 
enseigne  (tout  au  plus]  l'existence  et  le  rapport  général  avec  les  phé- 
nomènes, mais  non  pas  la  nature  intime,  et  que  par  conséquent, 
«nfln,  rinduction  seule  pourrait  nous  en  apprendre  quelque  chose  de 


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106  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

plus.  Que  peutrelle  nous  apprendre?  Ici  seulement  M.  Cousin  paraît 
avoir  compté  plus  que  les  Écossais  sur  les  ressources  de  Tinduction  ; 
mais  qu'elle  lui  ait  donné  beaucoup  davantage,  c'est  ce  qu'il  ne  semble 
pas.  Son  système  est  vaste  par  les  contours  et  les  lignes  générales, 
les  vues  élevées  y  abondent;  mais  les  propositions  dogmatiques  dans 
lesquelles  il  a  résumé  sa  doctrine  sur  la  nature  de  Dieu ,  de  Tame  et 
de  la  matière,  sur  l'essence  des  êtres  et  sur  leur  liaison  interne,  n'ex- 
cèdent point  les  limites  des  spéculations  écossaises.  On  n'y  trouve 
rien  de  semblable  aux  théories  qui  constituent  le  fonds  de  la  moderne 
métaphysique  allemande.  Telle  est  du  moins  l'opinion  de  M.  Schet- 
ling.  Dans  un  jugement  exprès  sur  la  philosophie  de  M.  Cousin,  il 
dit  :  (c  La  métaphysique  de  M.  Cousin  ne  diffère  point  de  celle  qui  a 
«  précédé  Kant,  en  ce  qu'elle  repose  uniquement  sur  le  syllogisme, 
te  et  surtout  en  ce  qu'elle  se  contente  du  que  sans  se  mettre  en  peine 
«r  du  comment  (  par  exemple,  que  Dieu  est  la  cause  suprême  du  monde). 
«  n  s'en  faut  donc  beaucoup  qu'elle  soit  une  science  des  choses  en 
a  elles-mêmes  [real-philosophie)^  comme  la  philosophie  à  laquelle 
c(  aspirent  les  systèmes  modernes.  Non-seulement  il  ne  reconnaît  pas 
€cde  science  objective  sans  une  base  psychologique,  mais,  à  vrai 
«  dire,  il  n'en  reconnaît  aucune,  et  n'y  arrive  ni  de  cette  manière  ni 
«  d'une  autre.  Suivant  lui,  on  atteint  le  faite  suprême  de  la  métaphy- 
<(  sîque  parla  nécessité  que  la  raison  impose  à  la  conscience  de  s'éle- 
«  ver  des  causes  limitées  (  moi  et  non  moi  ),  qui ,  en  tant  que  limitées, 
«  ne  sont  pas  causes ,  à  la  cause  illimitée,  à  la  cause  proprement  dite, 
«  à  la  vraie  cause ,  qui  donne  à  celles-là  l'être,  et  qui  les  maintient. 
<c  Tout  se  borne  à  ces  généralités,  qui  ne  promettent  pas  le  moins  du 
a  monde,  comme  chacun  le  voit,  une  science  proprement  dite  (1).  » 
Serait-ce  seulement  qu'en  faisant  usage  de  la  méthode  d'induction, 
on  n'en  aurait  pas  tiré  encore  tout  ce  qu'elle  peut  donner,  et  peut-on 
toujours  fonder  sur  elle  un  espoir  infini?  Sans  doute  les  phénomènes 
desquels  on  veut  s'élever  aux  êtres,  nous  représentent  <5es  êtres, 
mais  non  pas  en  ce  qui  leur  est  propre  et  dans  leur  caractère  spéci- 
fique. Sans  doute  les  effets  représentent  la  cause ,  et  les  modes  la  sub- 
stance; mais,  bien  loin  d'en  représenter  le  fonds,  ils  nous  le  dérobent, 
d  Ces  accidens  relatifs,  dit  justement  M.  Peisse,  loin  de  réaliser  la 
notion  absolue  de  l'objet,  la  détruisent  ou  plutôt  l'empêchent.  »  La 
nature,  a-t-on  dit  également  avec  un  grand  sens,  la  nature  nous 
montre  Dieu,  mais  en  même  temps  elle  nous  le  cache. 

(1)  Jugimeni  de  ScheUing  sur  la  PhiloiophU  dz  if.  Comin,  traduit  dans  la 
JteviM  germanique,  octobre  1835. 


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PHILOSOPHIE  CONTEMPORAINE.  409 

En  outre,  rinduction  se  fondant  sur  des  ressemblances  qui  peuvent 
être  trompeuses,  n'arrivera  jamais,  tout  le  monde  en  convient,  qu'à 
des  résultats  plus  ou  moins  vraisemblables;  elle  n'engendre  que  des 
présomptions. 

Ainsi  la  philosophie  qui  s'appuie  sur  les  principes  écossais  ne  peut 
jamais  prétendre  à  donner  sur  les  êtres,  au-delà  de  la  simple  exis- 
tence, rien  autre  chose  que  des  présomptions  très  bornées. 

Est-il  bien  vrai  qu'elle  atteigne  du  moins  X existence  des  êtres?  En 
lui  refusant  le  quid  des  substances  et  des  causes,  n'est-ce  pas  trop 
lui  accorder  que  de  lui  en  laisser  le  q'moJ?  Après  avoir  réduit  toute 
philosophie  qui  prend  pour  principes  ceux  de  l'école  écossaise  à  ce 
que  demande  cette  école,  il  faut,  ce  nous  semble,  aller  plus  loin; 
H  faut  établir  que  la  demande  est  encore  excessive  et  dépasse  le  droit. 

On  nous  dit  que  la  vue  des  phénomènes  n'est  que  X occasion  ou  la 
circonstance  qui  détermine  la  raison  à  nous  découvrir  l'existence  de 
certaines  réalités  qu'ils  supposent;  qu'à  l'occasion ,  à  propos  de  la  per- 
ception d'un  changement,  d'une  qualité,  elle  nous  révèle  d'elle-même 
la  cause  et  la  substance.  Le  vague  de  l'expression  semble  accuser  ici 
l'insuffisance  de  l'idée;  sous  les  mots,  on  sent  un  vide,  une  lacune 
qu'ils  dissimulent  mal.  Comment  d'un  phénomène  la  raison  passe- 
t-elle  ainsi  à  l'affirmation  de  l'être?  Comment  un  pur  mode  devient-il 
l'occasion  qui  lui  suggère  l'idée  de  la  nécessité  de  la  substance?  Gom- 
ment, à  propos  d'un  événement,  s'élève-t-elle  tout  à  coup  à  la  cause? 
Comment,  enfin,  le  phénomène  est-il  la  circonstance  qui  détermine 
la  raison  à  le  concevoir  comme  un  effet  et  un  attribut?  Les  Écossais 
ont  vu  là  un  fait  qui  ne  demandait  pas,  qui  ne  souffrait  pas  d'expli- 
cation. C'est,  dans  le  langage  de  Reid,  l'effet  d'une  certaine  facuUè 
dHnspiration  et  de  suggestion;  selon  M.  Cousin,  une  révélation  de  la 
raison.  Est-ce  donc,  demande  M.  Schelling,  le  résultat  mystérieux 
d'une  sorte  de  qualité  occulte  de  l'intelligence?  Mais,  s'il  en  est  ainsi, 
la  raison  humaine  ne  se  justifie  plus  que  par  des  instincts  aveugles, 
et  le  scepticisme  de  Hume  a  gain  de  cause. 

Un  des  philosophes  écossais  avait  appelé  leurs  vérités  premières 
Ae^ préjuges  légitimes.  N'est-ce  point  là  le  vrai  nom,  et  n'est-on  pas 
obligé  de  convenir  que  cette  philosophie  ne  peut  aboutir  à  rien  en 
faltde  science  des  êtres  qu'à  des  prmwj?/t(m5 édifiées  SMiàQ^préjugés? 

Dans  la  philosophie  de  Kant,  il  en  est  tout  autrement.  D'abord 
l'expérience  n'y  est  pas  seulement  une  occasion  pour  la  conception 

TOMS  XXIY.  37 


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&.10  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  principes  qui  la  dépassent,  mais  ces  principes  sont  la  condition 
indispensable  et  en  quelque  sorte  un  élément  intégrant  de  Teipé-^ 
rience  elle-même  (1).  De  la  sorte,  Fintelligence  humaine  n'est  plus 
un  composé  de  deux  facultés  détachées  et  distinctes,  mais,  selon 
l'expression  de  Jacobi,  un  tout  dH une  seule  pièce  ^  ou  du  moins  un 
ensemble  organique.  En  second  lieu,  l'idéalisme  transcendental  ne 
laisse  point  sans  explication  ces  principes,  dont  il  fait  la  base  et  la  loi 
de  l'expérience. 

Comment  se  faiMl,  demande  Kant,  que  dans  certains  jugemens 
(par  exemple  :  tout  événement  a  une  cause)  l'intelligence  ajoute  à 
une  donnée  de  l'expérience  (l'événement)  quelque  chose  (I«  cause) 
qui  n^y  est  pas  logiquement  contenu?  Quel  est  le  principe  inconnu  [x] 
qui  lui  fait  unir  à  la  notion  a,  sans  expérience  préalable,  une  notion 
étrangère  h?  Comment  se  peut-Jl,  enfin,  qu'elle  prononce  à  priori 
des  jugemens  synthétiques?  Cest^  selon  lui,  la  question  même  de  la 
possibilité  de  la  métaphysique,  et  le  sort  de  la  philosophie  y  est 
attaché.  Où  il  n'y  a  point  de  problème  pour  la  philosophie  écossaise, 
l'auteur  de  la  philosophie  critique  a  démêlé  le  problème  fondamental 
de  toute  science  rationnelle. 

Des  deux  systèmes,  lequel  est  le  vrai?  Faut-il,  avec  l'école  écos- 
saise et  les  écoles  qui  en  dérivent,  reconnaître  dans  les  principes  né- 
cessaires de  la  raison  des  croyances  primitives ,  révélations  inexpli- 
cables d'un  instinct  mystérieux ,  ou  fautril  en  chercher  avec  Kant  la 
justification? 

Nous  avons  fait  remarquer  que ,  pour  croire  d'une  chose  qu'elle 
existe,  il  faut  déjà  savoir  d'une  manière  générale  ce  qu'elle  est.  La 
croyance  ne  peut  être  antérieure  à  quelque  science.  Il  suit  de  cela 
seul  que,  pour  que  la  raison  affirme  l'existence  de  l'être  invisible, 
en  dehors  et  au-delà  des  phénomènes,  il  ne  suffit  pas  que  la  connais- 
sance d'un  phénomène  lui  en  fournisse  Y  occasion.  U  faut  qu'elle  ait, 
en  outre,  de  l'objet  de  sa  croyance  une  connaissance  quelconque. 
Cette  connaissance,  d'où  la  tirera-t-elle,  s'il  n'y  a  d'autre  objet  de 
connaissance  directe  que  des  phénomènes ,  et  d'autre  vue  que  la  vue 
des  faits?  Dans  quelle  réalité  puiserait-elle  donc  l'idée  sur  laquelle 
porte  sa  foi,  et  de  quelle  intuition  cette  conception  lui  serait-elle 
venue? 

Dans  le  système  de  Kant,  il  y  a  un  intennédiaire  sur  lequel  l'in- 

(1)  M.  Jourrroy  a  déjà  signalé  cette  différeoce.  (  Préf.  de  la  traduction  de  Reid , 
pag.  civni. } 


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PHlLOSOPHIfi  CONTEMPORAINE.  Mi 

telligence  s*appuië  pour  lier  dans  ses  jugemens  synthétiques  à  piiori 
les  deux  tenues  hétérogènes,  l'objet  de  Tobseirvàtion  et  l'objet  de 
la  conception. —  Nous  ne  pouvons,  dit  l'auteur  de  la  Critique  de  la 
raison  pure,  apercevoir  les  phénomènes  que  comme  se  succédant 
dans  le  temps  :  le  temps  n'est  pas  une  simple  conception  comme  les 
idées  générales;  c'est  comme  le  lieu  individuel  dans  lequel  nous  pla- 
çons nécessairement  tous  les  faits.  C'est  une  intuition  ou  une  ima- 
gination à  priori  (1);  or,  les  phénomènes  sont  dans  le  temps  comme 
une  succession  dans  une  durée  immuable.  Telle  est  la  base  des  juge* 
mens  qui  afQrment  à  priori  des  causes  et  des  substances;  tout  phéno- 
mène a  dans  le  temps  une  place  déterminée ,  et  c'est  par  le  passé  que 
le  présent  où  il  arrive  se  détermine.  Il  faut  donc,  dans  le  passé, 
quelque  chose  qui  fasse  être  le  phénomène  présent  à  cette  place 
qu'il  occupe;  cette  règle,  c'est  Tidée  de  la  cause.  En  second  lieu,  puis- 
que tout  phénomène  est  une  apparition  passagère  dans  la  durée  du 
temps,  il  faut,  pour  le  concevoir,  l'opposer  à  quelque  chose  de  du- 
rable, en  quoi  tout  passe  et  qui  ne  passe  point;  cette  règle,  c'est 
l'idée  de  la  substance.  Ainsi ,  la  cause  n'est  que  l'expression  du  rap- 
port des  phénomènes  entre  eux,  dans  le  temps;  la  substance,  l'expres- 
sion de  leur  rapport  avec  le  temps,  avec  la  durée  elle-même.  —  La 
cause  est  la  représentation  de  l'ordre  du  temps;  la  substance,  la  repré- 
sentation de  sa  quantité;  ce  ne  sont  que  les  figures  (ou  schêmes)  des 
règles  nécessaires  de  l'expérience. 

Or  le  temps,  dans  la  doctrine  de  Kant,  n'est  pas  une  chose  subsis- 
tante en  elle-même,  mais  seulement  une  manière,  la  seule  possible, 
d'imaginer  les  faits,  et  par  conséquent  une  simple  forme  de  notre 
intelligence.  La  cause  et  la  substance  ne  sont  donc  autre  chose  que 
les  réalisations  symboliques  des  conditions  de  l'intelligence  humaine. 

Quand  donc  nous  affirmons  que  tout  phénomène  a  une  cause, 
et  se  passe  en  une  substance,  nous  ne  faisons  qu'énoncer  les  règles 
indispensables  à  notre  esprit  pour  se  représenter  un  phénomène  quel- 
conque; l'idée  du  temps  est  le  moyen  terme  par  lequel  nous  passons 
des  phénomènes  aux  intelligibles  (ou  noumènes\  par  cette  raison  très 
simple  que  le  temps  est  \î\  forme  nécessaire  de  l'imagination  des  phé- 
nomènes, et  que  l'intelligible  est  l'image  réalisée  de  cette  forme. 

Ainsi  s'explique  le  jugement  synthétique  à  priori.  La  réalité  de 

(1)  De  môme  l'espace;  au  conlraîre ,  la  philosophie  écossaise  compte  le  temps  et 
l'espace  parmi  les  eonceptiont, 

27, 


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412  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

rintelligible  s'évanoait,  elle  se  dissipe  en  une  illusion;  mais  du 
moins  Vidée  et  le  jugement  qui  la  pose  ont  reçu  une  justification 
rationnelle. 

Sans  le  système  de  Kant,  Tètre  est  Timage  décevante  de  la  forme 
vide  qu'on  appelle  le  Temps,  et  c'est  le  rêve  de  Tintelligence  que  de 
prendre  ce  néant  pour  une  chose.  Dans  la  philosophie  écossaise,  le 
fantôme  même  est  chimérique  et  le  rêve  impossible.  Pour  elle,  en 
effet,  il  n'y  a  entre  le  monde  des  phénomènes  et  le  monde  des  intel- 
ligibles aucun  lien  ;  la  raison  passe  du  premier  au  second  sans  point 
d'appui,  sans  intermédiare,  et  son  jugement  porte  à  vide.  Non- 
seulement  elle  ne  justifie  pas  la  réalité  des  objets  de  ses  idées  né- 
cessaires, mais  elle  ne  justifie  pas  la  possibilité  de  Y  idée  ^  elle  n'en 
assigne  pas  le  sens;  à  vrai  dire,  elle  nous  laisse  douter  si  c'est  bien 
une  conception  ou  un  vain  mot. 

En  prenant  son  point  de  départ  dans  l'observation  des  phénomènes, 
la  science  ne  va  donc  pas  plus  loin;  tout  au  plus  s'élèverait-elle  des  faits 
particuliers  à  l'expression  générale  des  mêmes  faits,  et  encore  on  a 
souvent  fait  voir  que  la  généralisation  la  plus  bornée  ne  trouverait  pas 
dans  l'expérience  pure  et  simple  des  faits  une  justification  suffisante. 
Mais,  quoi  qu'il  en  soit,  les  substances  et  les  causes,  les  êtres,  les  exis- 
tences réelles  lui  sont  interdits;  il  faut  qu'elle  demeure  dans  un 
monde  d'apparence  sans  fonds  et  sans  raison. 

N'est-il  aucun  moyen  d'échapper  à  une  semblable  conséquence? 
Elle  sort  d*un  principe  qu'on  tient  pour  assuré.  Que  serait-ce  si  ce 
principe  n'était  qu'une  fousse  supposition,  un  préjugé  trompeur? 


Le  principe  de  la  philosophie  écossaise  est  celui  de  toute  la  philo- 
sophie anglaise  depuis  Bacon.  Bacon,  Hobbes,  Locke  et  Beid  s'accor- 
dent sur  ce  point  fondamental,  qu'aucune  expérience  n'a  pour  objet 
des  causes  ni  des  substances,  mais  uniquement  des  phénomènes. 

Nous  allons  retrouver  dans  l'histoire  de  la  science,  et  de  la  science 
parmi  nous,  dans  notre  propre  pays,  un  principe  contraire,  aussi 
fécond  que  celui-là  nous  a  paru  stérile. 

La  philosophie  anglaise  Ait  apportée  et  elle  a  paru  naturalisée  en 
France;  mais,  après  y  avoir  produit  le  matérialisme,  son  fruit  natu- 
rel, la  pensée  de  Bacon  et  de  Locke,  tombée  dans  le  pays  de  Des- 
cartes et  de  Malebranche,  ainsi  qu'une  plante  qui  change  de  nature 


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PHILOSOPHIE  CONTEMPORAINE.  &13 

en  changeant  de  climat,  s'y  est  métamorphosée  secrètement.  Du 
point  de  vue  de  la  matière,  la  philosophie  française  s'est  élevée,  par 
une  suite  de  degrés  que  nous  essaierons  de  marquer,  au  point  de  vue 
de  Fesprit. 

Locke  avait  ramené  toutes  les  connaissances  humaines  à  deux 
sources  :  la  sensation ,  qui  fournit  les  idées  des  phénomènes  exté- 
rieurs; la  réflexion,  par  laquelle  Tame  prend  connaissance  de  ses 
opérations  propres  sur  les  idées  arrivées  par  les  sens.  Condillac, 
comme  Ton  sait,  réduisit  à  une  seule  faculté  les  deux  faits  signalés 
par  Locke.  Selon  lui,  l'homme  est  tout  entier  dans  la  sensation.  Or, 
la  sensation  est  une  manière  d'être  de  celui  qui  l'éprouve,  un  mode 
de  sa  faculté  de  connaître.  Condillac  commence  par  ces  mots  le 
Traité  de  Vorigine  des  connaissances  humaines,  son  premier  ouvrage  : 
«  Soit  que  nous  nous  élevions,  pour  parler  métaphoriquement,  jusque 
ce  da  ns  les  cieux ,  soit  que  nous  descendions  dans  les  abtmes,  nous  ne 
tt  sortons  point  de  nous-mêmes,  et  ce  n'est  jamais  que  notre  propre 
((  pensée  que  nous  apercevons,  d 

De  là  à  l'extrémité  où  Hume  poussa  la  théorie  de  Locke,  il  n'y 
avait  qu'un  pas;  car,  si  rien  n'est  connu  que  par  des  sensations,  il 
est  impossible  de  tirer  de  ces  phénomènes  la  réalité  d'un  objet  qu'ils 
représentent;  il  ne  l'est  pas  moins  d'en  tirer  la  réalité  d'un  sujet  qui 
les  éprouve.  Mais,  sur  la  pente  de  cet  idéalisme,  Condillac  rencontra 
bientôt  un  point  d'arrêt;  la  sensation  elle-même  lui  enseigne  une 
réalité  qu'une  réflexion  de  plus  en  plus  profonde  trouve  de  plus  en 
plus  rebelle  à  l'idéalisation. 

«  D'un  côté,  ditp-il  dans  l'extrait  raisonné  du  Traité  des  Sensations^ 
<t  placé  en  tête  de  la  seconde  édition  de  l'ouvrage,  toutes  nos  ox)n- 
a  naissances  viennent  des  sens;  de  l'autre,  nos  sensations  ne  sont 
«  que  nos  manières  d'être.  Comment  donc  pouvons-nous  voir  des 
«  objets  hors  de  nous?  En  effet,  il  semble  que  nous  ne  devrions 
«  voir  que  notre  ame  modiflée  différemment. 

(c  Je  conviens  que  ce  problème  a  été  mal  résolu  dans  la  première 
c<  édition  du  Traité  des  Sensations.  —  Nous  avons  prouvé  qu'avec  les 
tt  sensations  de  l'odorat,  de  l'ouïe,  du  goût  et  de  la  vue,  l'homme  se 
«  croirait  odeur,  son,  saveur,  couleur,  et  qu'il  ne  prendrait  aucune 
tt  connaissance  des  objets  extérieurs.  —  Il  est  également  certain 
«  qu'avec  le  sens  du  toucher,  il  serait  dans  la  même  ignorance,  s'il  res- 
tt  tait  immobile.  —  Il  faut  trois  choses  pour  faire  juger  à  cet  homme 
tt  qu'il  y  a  des  corps  :  l'une,  que  ses  membres  soient  déterminés  à  se 
tt  mouvoir  ;  l'autre,  que  sa  main,  principal  organe  du  tact,  se  porte 


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m  KBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  sur  lui  et  sur  ce  qui  Tenvironne;  et  la  deruière,  que,  parmi  les  sen- 
a  satious  que  sa  main  éprouve,  il  y  en  ait  une  qui  représente  néces- 
a  sairement  des  corps.  —  Par  conséquent,  ou  le  toucher  ne  nous 
a  donnera  aucune  connaissance  des  corps,  ou  parmi  les  sensations 
<(  que  nous  lui  devons,  il  y  en  aura  une  que  nous  n'apercevrons  pas 
c(  comme  une  manière  d*ètre  de  nous-mêmes,  mais  plutôt  comme  la 
a  manière  d'être  d'un  continu  formé  par  la  contiguïté  d'autres  con- 
a  tinus  (c'est-à-dire  d'une  étendue).  Il  faut  que  nous  soyons  forcés  à 
(c  juger  étendue  cette  sensation  même.  » 

a  Cette  sensation ,  ajoute-t-il  dans  la  deuxième  édition  du  Traité  des 
c(  Sensations ,  c'est  celle  d'où  nous  concluons  l'impénétrabilité  des 
c<  corps,  la  sensation  de  solidité  ou  de  résistance.  »  —  «  Il  n'en  est 
«  donc  pas  de  la  sensation  de  solidité  conune  des  sensations  de  son , 
a  de  couleur  et  d'odeur,  que  l'ame  qui  ne  connaît  pas  son  corps 
c(  aperçoit  naturellement  comme  des  modifications  où  elle  se  trouve 
tt  et  ne  trouve  qu'elle.  Puisque  le  propre  de  cette  sensation  est  de 
((  représenter  à  la  fois  deux  choses  qui  s'excluent  Tune  hors  de  l'autre, 
«  l'ame  n'apercevra  pas  la  solidité  comme  une  de  ces  modifications  où 
«  elle  ne  trouve  qu'elle-même;  elle  l'apercevra  nécessairement  conune 
«  une  modification  où  elle  trouve  deux  choses  qui  s'excluent,  et  par 
«  conséquent  elle  l'apercevra  dans  ces  deux  choses.  Voilà  donc  une 
«  sensation  par  laquelle  l'ame  passe  d'elle  hors  d'elle,  et  on  commence 
«  à  comprendre  comment  elle  découvrira  des  corps  (1).  » 

Mais  la  résistance  où  CondiUac  trouve  la  révélation  d'un  monde 
extérieur  est  celle  de  notre  propre  corps  au  mouvement  involontaire 
et  irréfléchi  de  la  main  ;  on  sent  assez  combien  cette  première  analyse 
est  grossière  et  imparfaite. 

I^  disciple  et  le  successeur  de  Condillac  va  plus  loin.  Comment 
saurais-je,  dit  Destutt  de  Tracyî  dans  V Idéologie,  que  le  mouve- 
ment de  ma  main  vient  à  être  suspendu?  Il  faut  bien  que  je  con- 
naisse ce  mouvement,  et,  pour  apprendre  qu'il  cesse  d'être,  que  je 
sache  ce  qu'il  est.  Il  faut  une  sensation  spéciale  qui  me  l'enseigne.  — 
Ainsi,  de  la  résistance  extérieure  où  s'était  arrêté  Condillac,  la  ré- 
flexion recule  déjà  à  un  sentiment  interne  du  mouvement. 

Mais  cela  suffit-il?  Mon  bras  rencontre  un  corps  qui  l'arrête,  ma 
sensation  de  mouvement  cesse,  je  n'éprouve  plus  cette  manière  d'être. 
J'en  suis  averti,  il  est  vrai;  mais  ne  sachant  pas  qu'il  y  a  des  corps, 
je  ne  sais  encore  rien  de  la  cause  de  cet  effet,  a  Du  moins,  il  n'est 


(1)  Wuvresp  tom.  111,  pag.  185. 


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PHILOSOPHIE  CONTEMPOKAINE.  415 

«  pas  prouvé  que  je  sois  nécessairement  conduit,  par  ce  change- 
ce  ment  de  manière  d'être,  à  reconnaître  que  ce  qui  cause  la  cessa- 
«  tion  de  ma  sensation  de  mouvement  est  un  être  étranger  a  mon 
a  mai;  j*ai  pensé  jadis  que  cela  était  ainsi,  mais  je  crois  que  je 
«  m'étais  trop  avancé.  Il  faut  donc,  pour  rendre  cette  découverte 
«  inévîtable,  appeler  encore  à  notre  aide  une  autre  de  nos  facultés, 
<c  et  c'est  la  fac^té  de  vouloir;  avec  celle-là  il  ne  nous  manquera  plus 
«  riee,  car,  lorsque  je  me  meus,  que  je  perçois  une  sensation,  si 
«  mon  mouvement  s'arrête,  si  ma  sensation  cesse,  mon  désir  subsis- 
a  tant  toujours,  je  ne  puis  méconnaître  que  ce  n'est  pas  là  un  eiïct 
«  de  ma  seule  vertu  sentante;  cela  impliquerait  contradiction,  puis- 
a  que  ma  vertu  sentante  veut,  de  toute  l'énergie  de  sa  puissance,  la 
tf  prolongation  de  la  sensation  qui  cesse  (1).  » 

«  En  un  mot,  »  dit  Destutt  de  Tracy,  en  résumant  ces  développe- 
mens  dans  Teitrait raisonné  de  V Idéologie,  »  quand  un  être  organisé 
c(  de  manière  à  vouloir  et  à  agir  sent  en  lui  une  volonté  et  une  ac- 
tt  tion ,  et  en  même  temps  une  résistance  à  cette  action  voulue  et 
<K  sentie ,  il  est  assuré  de  son  existence  et  de  l'existence  de  quelque 
a  chose  qui  n'est  pas  lui.  Action  voulue  et  sentie  d'une  part,  et  résis- 
«  tance  de  l'autre,  voilà  le  lien  entre  notre  moi  et  les  autres  êtres, 
«  entre  les  êtres  sentans  et  les  êtres  sentis.  » 

Il  est  intéressant ,  ce  nous  semble,  d'assister,  dans  ces  descriptions 
naïves,  à  la  marche  de  la  réflexion  psychologique,  qui ,  de  l'observa- 
tion des  sensations,  de  ce  point  de  vue  extérieur  et  superficiel,  se 
replie  pas  à  pas  dans  la  profondeur  du  sujet. 

Parvenu  à  ce  point,  de  Tracy  ne  pouvait  pas  tarder  à  s'apercevoir 
que,  si  le  monde  extérieur  ne  se  fait  connaître  pour  tel  que  par  sa 
résistance  à  la  volonté,  la  volonté  est  la  révélation  naturelle  du  monde 
intérieur,  et  qu'à  la  connaissance  de  l'objet  est  intimement  liée  la 
conscience  du  sujet.  Dans  V Idéologie  y  il  admet  encore  qu'on  peut 
arriver  sans  le  mouvement  volontaire  et  par  la  sensation  seule  à  la 
connaissance  de  soi-même  :  «  Tant  que  l'on  ne  fait  que  sentir  dos 
((  sensations,  on  n'est  assuré  que  de  sa  propre  existence.  » 

Dans  un  chapitre  du  même  ouvrage  (chap.  xui,  p.  169),  et  dans 
l'extrait  raisonné,  il  commence  à  remarquer  que  «  nous  confondons 
«  plus  notre  moi  avec  la  faculté  de  vouloir  qu'avec  toute  autre ,  puis- 
ce  que  nous  disons  indifféremment:  cela  drpcnd  de  viol  ou  cela  dépend 
a  de  ma  volonté.  » 

(1)  Idéologie  (édlt.  18S7),  pag.  86. 


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ii6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  le  Traité  de  la  volonté  et  de  ses  effets,  il  ne  lui  semble  plus 
que  vraisemblable  que  la  sensibilité  proprement  dite  suffise  pour 
nous  faire  connaître  à  nous-mêmes  notre  moi,  notre  personnalité,  et 
encore  il  avoue  que  le  moi ,  dans  la  sensibilité ,  ne  connaissant  tout 
au  plus  que  soi-même,  ne  se  connaîtrait  pas  par  opposition  à  d'au- 
tres êtres,  qu*il  serait  pour  lui-même  Tinfini  pu  Tindéfini ,  mais  non 
une  individualité  et  une  personnalité  distincte  ;  ainsi  a  c*est  propre- 
ment dans  ce  mode  de  la  sensibilité  qu*on  appelle  volonté  s>  que  le 
moi  se  manifeste.  Cest  de  la  faculté  de  vouloir  que  naissent  les  idées 
de  personnalité  et  de  propriété. 

Par  une  bizarre  confusion  de  langage,  de  Tracy,  avec  son  maître 
Condillac,  appelle  eticore  la  volonté  un  mode  de  la  sensibilité;  Tac- 
tion  se  trouve  encore  être  un  mode  de  la  passion.  Mais  si  les  mots 
subsistent,  les  choses  ont  bien  changé.  L'activité  est  devenue  la  base 
de  Texistence  personnelle  et  même  le  principe  de  la  vie  sociale  :  le 
Traité  de  la  volonté  et  de  ses  effets  est  un  traité  d'économie  politique. 

Il  était  réservé  à  un  disciple  de  Destutt  de  Tracy  de  dégager  du 
sensualisme  la  théorie  nouvelle,  et  de  l'élever,  sur  la  ruine  de  la 
fausse  philosophie  où  elle  avait  pris  naissance,  au  rang  de  premier 
principe.  Ce  réformateur  de  la  philosophie  en  France  fut  Maine  de 
Biran. 

Maine  de  Biran  commence  (1)  par  séparer  profondément  de  la  pas- 
sivité l'activité,  que  Condillac  avait  confondue  avec  elle  sous  le  titre 
commun  de  sensation.  La  sensation  proprement  dite  est  une  affection 
toute  passive;  l'être  qui  y  serait  réduit  irait  se  perdre,  s'absoiber  dans 
toutes  ses  modifications;  il  deviendrait  successivement  chacune  d'elles, 
il  ne  se  trouverait  pas,  il  ne  se  distinguerait  pas,  et  jamais  ne  se 
connaîtrait  lui-mùme.  Bien  loin  que  la  connaissance  soit  la  sensation 
seule,  la  sensation,  en  se  mêlant  à  elle,  la  trouble  et  l'obscurcit,  et 
elle  éclipse  à  son  tour  la  sensation.  De  là,  la  loi  que  M.  Hamilton  a 
signalise  dans  son  remarquable  article  sur  la  théorie  de  la  perception  : 
la  sensation  et  la  perception,  qiwiqtte  inséparables,  sont  en  raison 
inverse  rune  de  l'autre.  Cette  loi  fondamentale,  Maine  de  Biran  l'avait 
découverte  près  de  trente  ans  auparavant,  et  en  avait  suivi  toutes  les 
applications;  il  en  avait  surtout  approfondi  le  principe,  savoir,  que 
la  sensation  résulte  de  la  passion ,  et  que  la  perception  résulte  de 
l'action. 

(1)  Dans  son  premier  ouvrage,  le  traité  de  rhahitude. 


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PHILOSOPSIB  CONTBMPORAniE.  417 

Maintenant,  OÙ  prend  naissance  la  conscienoe  de  Faction?  Maine 
de  Biran  répond  comme  Destutt  de  Tracy,  et  conome  Stahl  avant  eui  : 
dans  le  mouvement  volontaire. 

Eofin  la  conscience  de  notre  mouvement  volontaire  n'existe  que 
dans  la  conscience  d'un  effort,  par  lequel  nous  sl^înontons  une  résis^ 
tance  pom*  produire  le  mouvemeiU;.  Dans  la  conscience  comme  dans 
la  nature  extérieure,  l'action  implique  la  réaction.  La  réaction  qui 
nous  est  opposée  se  fait  connaître  à  nous  par  une  sensation.  L'action 
se  fait  connaître  par  elle-même,  dans  la  conscience  actuelle  et  inuné* 
diate  de  notre  volonté  motrice. 

La  conscience  de  cette  volonté  motrice  n'est  pas  un  composé  de 
deux  faits,  d'un  côté  le  mouvement,  de  l'autre  la  volonté  qui  le  pro- 
duit. Le  mouvement  ne  nous  est  pas  donné  ici  comme  détaché  de 
l'acte  qui  le  fait  être,  et  l'acte  de  la  volonté  ne  nous  est  pas  connu  hors 
de  ce  mouvement  actuel  où  il  se  réalise.  «On  voit  donc  bien  ici,  dit 
Maine  de  Biran,  qu'il  n'y  a  pas  deux  ftiits,  deux  modes  spéciGque- 
ment  différens,  en  connexion  accidentelle,  mais  un  seul  fait,  un  seul 
et  même  mode  actif,  et  relatif  par  sa  nature,  de  telle  sorte  qu'on  ne 
peut  isoler  l'un  de  ses  deux  élémens  constitutifs  sans  l'anéantir  ou 
le  détruire  (1).  »  —  a  L'effort  voulu  est  un  seul  fait  composé  de 
deux  élémens ,  un  seul  rapport  à  deux  termes ,  dont  l'un  ne  peut 
être  isolé  de  l'autre  sans  changer  de  nature,  et  sans  passer  du  con- 
eret  à  l'abstrait  (2).  » 

Ainsi,  la  conscience  de  l'activité  motrice  est  la  connaissance  immé- 
diate d'une  cause,  d'une  cause  liée  en  un  fait  indivisible  avec  son 
effet.  Ce  n'est  pas  la  connaissance  abstraite  d'une  simple  capacité , 
d'une  cause  à  part  de  son  effet,  mais  bien  d'une  cause  agissante  et 
dans  son  efficacité  réelle.  Cette  cause,  c'est  moi-même,  moi,  me 
manifestant  dans  un  signe  extérieur  en  contraste  avec  le  non  moi 
où  je  l'imprime.  La  cause  efficace  n'est  point  f  objet  seulement  de 
ma  conscience,  elle  est  le  st^et  qui  sait,  et,  à  vrai  dire,  la  conscience 
elle-même. 

L'école  écossaise  en  général  sépare  la  conscience  de  la  percep- 
tion des  phénomènes  extérieurs,  et  la  définit  :  la  connaissance  des 
phénomènes  internes  ou  modifications  du  moi.  C'est  là  le  point  capital 
sur  lequel  M.  Hamilton  s'éloigne  d'elle.  Il  a  très  bien  remarqué  qu'elle 
prenait  là  une  distinction  logique  pour  une  différence  réelle,  et  que 

(1)  OKiit^f  (réunies  et  éditées  par  M.  Cousis  ) ,  pag  374. 
(S)IWel.,pag.37«. 


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418  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  sens  intime,  mis  à  part  comme  une  faculté  détachée,  n'est  qu'un 
être  de  raison,  a.  Le  sujet  et  l'objet,  dit-il  très  bien ,  ne  nous  sont 
te  (connus  que  dans  leur  corrélation  et  leur  opposition.  Toute  con- 
tt  ception  du  moi  implique  nécessairement  une  conception  du  non- 
ce moi;  toute  perception  de  ce  qui  est  différent  de  moi  implique 
«  une  connaissance  du  sujet  percevant  comme  distinct  de  l'objet 
«  perçu.  Dans  tel  acte  de  connaissance,  il  est  vrai,  l'objet  est  l'élé- 
ik  ment  prédominant;  dans  tel  autre,  c'est  le  sujet;  mais  il  B'en  existe 
«  aucun  où  l'un  soit  connu  hors  de  sa  relation  avec  l'autre.  » 

Ainsi  les  phénomènes  subjectifs  internes ,  isolés  de  tout  élément 
objectif  (au  moins  imaginé),  sont  de  pures  abstractions,  où  il  n'y  a 
rien  de  réel,  tout-à-fait  creuses  et  vaines. 

Aristote,  Stahl,  Kant,  ont  successivement  établi  qu'il  n'y  a  point 
de  pensée  distincte  sans  quelque  image  représentée  en  quelque 
étendue.  On  peut  donc  donner  un  sens  très  vrai  à  cette  proposition 
de  Bacon  :  Mens  humana  si  agat  in  materiam ,  naturam  rerum  et 
opéra  Dei  contemplando ,  pro  modo  materiœ  operatur  aiqt^  ab  eadem 
determinatur ;  si  ipsa  in  severtatur,  ianquam  aranea  texens  telanif 
tune  demum  indeterminata  est  y  et  parit  telas  quasdam  doctrinœ, 
tenuitate  fili  operisque  mirabilesy  sed  quoadusumfrivolas  et  inanes. 
Condamnée  par  les  Écossais ,  elle  condamne  au  contraire  leur  psy- 
chologie abstraite.  Ainsi,  au  lieu  de  faire  honneur  à  Bacon,  en  dépit 
de  lui-même ,  de  l'invention  d'une  méthode  également  et  parallèle- 
ment applicable  aux  phénomènes  internes  et  aux  phénomènes 
externes ,  il  faut  mettre  sa  gloire  comme  philosophe  où  il  l'a  voulu 
mettre,  dans  la  condamnation  de  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  phéno- 
ménologie abstraite  du  sens  intime.  . 

Mais,  d'un  autre  côté,  est^il  vrai ,  conune  le  croit  M.  Hamilton , 
qu'il  n'y  ait  à  faire  entre  la  perception  des  objets  extérieurs  et  la  con- 
science de  ce  qui  nous  est  propre  aucune  distinction  solide,  et  qu'au 
mot  de  perception  on  puisse  substituer  indifféremment  celui  de  con- 
science? Locke  avait  judicieusement  distingué  de  la  connaissance  des 
objets  (qu'il  appelait  sensation)  ce  qu'il  nomme  U  réflexion.  Il  avait 
bien  vu  que  la  réflexion  n'est  pas  une  faculté  de  connaître  subsistant 
à  part  avec  des  objets  séparés  :  il  l'avait  définie  la  connaissance  que 
prend  l'ame  de  ses  opérations  sur  ses  perceptions  mêmes.  Mais  il  ne 
ne  l'en  avait  pas  moins  distinguée  de  la  perception  comme  un  élément 
original.  Il  ne  faut  pas  séparer  ce  qui  est  lié  en  une  unité  vivante, 
mais  il  faut  distinguer  dans  le  sein  même  de  cette  unité  ce  qui  est 
distinct.  La  connaissance  complète,  la  connaissance  humaine  n'est 


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PHILOSOPHIE  CONTEMPORAINE.  ild 

point  la  perception  simple  tout  entière  appliquée  à  Tobjet  extérieur, 
coinme  chez  l'animal  ;  c*est  la  perception  réfléchie ,  Vaperception  de 
Leibnitz  :  apperceptio  est  perceptio  cum  rejlexione  conjuncta. 

Or,  dans  la  conscience  ou  Taperception ,  qu'est-ce  que  l'élément 
réflexif?  c'est  le  moi  y  c'est  moi-même.  Sans  le  mot,  n  n'y  a  point  de 
conscience,  car  avoir  conscience  y  le  mot  le  dit  de  lui-même,  c'est 
savoir  avec  soi,  en  soi.  Mais  le  moi  c'est  l'action,  l'énergie.  Ainsi, 
non-seulement  la  conscience  implique  la  perception  actuelle  de  quel- 
que objet  extérieur,  mais  elle  implique,  ou  plutôt  elle  est  essentiel- 
lement le  sentiment  actuel  de  l'activité,  son  sujet  propre  ;  les  phéno- 
mènes internes,  considérés  à  part,  en  eux-mêmes,  et  hors  de  l'ac^ 
tivité  personnelle,  ne  sont  point,  quoi  qu'en  disent  et  l'école  sen- 
sualiste  et  l'école  écossaise,  les  phénomènes  subjectifs  de  la  con- 
science du  moi.  C'est  là  ce  que  Maine  de  Bû^n  a  supérieurement 
établi.  En  outre,  s'il  est  vrai  que  le  non-moi  ne  soit  possible  que  par 
l'opposition  du  moi  y  il  s'ensuit  que  les  phénomènes  considérés  en 
dehors  de  l'activité  personnelle  n'expriment  pas  plus  le  nonrmoi  que 
le  moi.  Et  par  conséquent  la  psychologie  écossaise,  et  celle  même  de 
M.  Hamilton,  se  meuvent  dans  une  sphère  d'abstractions,  où  il  n'y 
a  pas  plus  de  matière  que  d'esprit,  de  corps  que  d'ame,  dans  le 
royaume  des  ombres,  dans  la  région  du  vide, 

Quo  neque  permanent  animas  neque  corpora  no^a, 
Sed  quaedam  simulacra  modis  pallentia  miris. 

Tant  que  l'on  considère  les  phénomènes  internes  en  eux-mêmes  et 
comme  de  simples  objets  d'ol^ervation ,  tant  qu'on  les  considère  de 
ce  point  de  vue  objectif,  et  en  quelque  sorte  du  dehors,  comme  Con- 
dillac  et  Bonnet  les  modifications  de  leur  statue  animée,  c'est  une 
science  de  formes  et  de  cases  vides,  une  creuse  logique;  ce  n'est 
point  la  science  vivante  du  sujet  de  la  pensée,  la  science  subjective 
(dans  le  sens  profond  de  ce  mot),  la  science  de  l'esprit. 

Ainsi,  tanjdis  que  la  science  du  monde  extérieur  n'a  pour  objet 
immédiat  que  de»  phénomènes  y  l'expérience  de  conscience,  l'apercep- 
tion  est  l'expérience  d'une  cause.  Le  physicien  ou  naturaliste  voit 
devant  lui  un  monde  changeant  d'apparences  diverses,  qu'il  ramène 
par  degrés  à  des  lois  générales.  Le  philosophe  sent  en  soi ,  il  voit 
d'une  vue  intérieure  le  principe  de  sa  science;  lui-même  il  est  ce 
principe,  luinnême  la  loi  et  la  cause  immanente  de  ce  qui  se  passe 
en  fui. 


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30  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Abstraire  la  cause,  c*est,  il  faut  bien  le  dire  avec  Maine  de  Biran , 
a  dénaturer  ou  détruire  toute  la  science  de  Thomme  intérieur,  yt 
Comment  donc  ne  pas  repousser,  comme  lui,  «  l'application  impru:^ 
dente  de  la  méthode  de  Bacon  à  la  science  des  facultés  ou  des  faits  de 
Famé  humaine?  »  comment  ne  pas  y  voir  comme  lui  Terreur  la  plus 
funeste  à  la  philosophie?  Et  alors  que  devient  Faxiome  fondamental 
de  récole  qui  se  fait  honneur  du  titre  de  fille  de  Bacon?  Ce  n'est  plus 
que  le  primum  falsum  qui  doit  l'entraîner  dans  sa  chute. 

C'était  Terreur  de  la  philosophie  du  xyu""  siècle  de  vouloir  s'assi- 
miler aux  mathématiques  et  se  traiter  par  leur  méthode.  Ce  fut  Ter- 
reur de  Técole  anglaise  du  xvni*  siècle,  et  c'est  surtout  Terreur  de 
Técole  écossaise  d'assimiler  la  philosophie  à  la  physique,  et  de  la 
soumettre  à  toute  force  au  joug  de  la  méthode  naturelle.  La  pbî-i 
losophie  n'est  ni  une  science  fondée  sur  des  définitions  comme  les 
mathématiques,  ni  comme  la  physique  expérimentale  une  phénomé- 
nologie superficielle.  C'est  la  science  par  excellence  des  causes  et  de 
Vesprit  de  toutes  choses ,  parce  que  c'est  avant  tout  la  science  de 
l'Esprit  intérieur  dans  sa  Causalité  vivante.  Elle  a  son  point  de  vue  à 
elle ,  le  point  de  vue  de  la  réflexion  subjective  indiqué  par  Descartes, 
mais  qu'il  avait  laissé  flottant  dans  la  sphère  mal  définie  de  la  pensée 
en  général ,  mieux  déterminé  par  Leibnitz,  et  maintenant  établi,  par 
un  progrès  original  de  la  philosophie  française ,  au  centre  de  la  vie 
spirituelle,  dans  Texpérience  intime  de  Yactivité  volontaire. 

Descartes  cherchait  quelque  chose  d'inébranlable  [aliquid  incon- 
cussum  )  sur  quoi  pût  être  assis  Tédifice  de  la  philosophie.  Cette  base 
est  trouvée. 

Nous  avons  vu  Kant  poser  le  problème  de  la  possibilité  de  la  méta- 
physique :  quelle  est  la  raison,  c'est>i-dire  quel  est  le  moyen  terme 
des  jugemens  par  lesquels  TintelUgence  conclut  à  priori  des  phéno- 
mènes à  leurs  principes?  Ce  problème,  Técole  écossaise  ne  peut  pas  le 
résoudre ,  et  elle  en  ignore  l'existence  ;  Kant  le  résout  par  Tidéalisme. 
Pour  lui,  le  moyen  terme  de  ses  jugemens  synthétiques  à  priori  y  le 
moyen  terme  entre  les  phénomènes  et  les  êtres,  est  une  pure  loi  et 
forme  de  l'imagination ,  et  l'être  par  conséquent  une  chose  imaginaire. 

Mais  maintenant ,  la  conscience  a  découvert ,  sous  toutes  les  formes 
et  les  lois  abstraites  de  la  connaissance,  un  principe  réel  qui  unit  les 
deux  mondes  distincts  .des  phénomènes  et  des  êtres.  Là,  la  raison 
trouvera  non-seulement  TexpUcation  de  ses  conceptions,  mais  la  jus- 
tification de  ses  croyances. 


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PHiLÔSGMiE  CONTratPbEÀUfE.  h%l 

La  preuve  de  cette  assertion  excéderait  les  limites  que  nous  nous 
sommes  tracées;  nous  nous  contenterons  de  dire  avec  Maine  deBiran; 
sauf  à  en  essayer  ailleurs  la  démonstration  : 

((  La  raison  est  bien  une  faculté  innée  à  Tame  humaine,  consti^ 
tntive  de  son  essence  ;  on  pourrait  dire  que  c'est  la  faculté  de  Fabsolu, 
mais  cette  faculté  n'opère  pas  primitivement  ni  à  vide;  elle  ne  saisit 
pas  son  objet  sans  intermédiaire  :  cet  intermédiaire  essentiel ,  cet  an- 
técédent de  la  raison ,  c'est  le  moi  primitif. — La  science  et  la  croyance 
ont  leur  base  et  leur  point  d'appui  nécessaire  dans  la  conscience  du 
moi  ou  de  l'activité  causale  qui  le  constitue  (1).  d 

U  semble  que  Kant  lui-même  eût  pressenti,  sous  son  idéalisme, 
cette  profonde  doctrine.  Après  avoir  détruit  les  prétentions  d'une 
dialectique  abstraite  à  la  science  de  la  réalité,  il  cherche  à  cette 
science  un  fondement  nouveau  dans  l'idée  de  la  liberté  morale;  ce 
qu'il  avait  refusé  à  la  raison  spéculative,  il  l'accorde  à  la  raison  pra- 
tique. On  n'a  vu  bien  souvent  dans  cette  distinction  qu'une  contra- 
diction: c'était  l'incomplète  expression  d'une  vérité  profonde,  désor- 
mais impérissable. 

Le  disciple  de  Kant,  Fichte  se  rencontre,  dans  la  dernière  formule 
de  sa  philosophie  souvent  aussi  bien  mal  comprise,  avec  Maine  de 
Biran.  Dans  ses  leçons  sur  les  Faits  de  la  conscience  (1813),  nous 
lisons  ces  propres  paroles  : 

a  Le  moyen  terme  entre  l'expérience  et  la  sphère  supérieure  de  la 
connaissance  se  trouve  dans  l'intuition  de  la  volonté  par  elle-même. 
C'est  dans  cette  intuition  que  le  moi  passe  d'une  région  à  l'autre  (2).  >> 

Aujourd'hui  enfin ,  après  avoir  traversé  de  nouvelles  périodes  de 
naturalisme  et  d'idéalisme  abstrait,  la  philosophie  allemande  se 
retrouve  fortifiée ,  agrandie ,  à  ce  point  de  vue  de  la  réalité  vivante  et 
de  l'énergie  spirituelle;  M.  Schelling place  dans  l'action,  dans  la  per- 
sonnalité, dans  la  liberté,  la  base  de  la  métaphysique  future.  La 
France  et  l'Allemagne,  par  des  voies  si  diverses,  se  rencontrent 
enfin,  et  la  patrie  de  Descartes  semble  près  de  s'unir  de  pensée, 
j'oserais  dire  de  cœur  et  d'ame ,  avec  la  patrie  de  Leibnitz. 

En  France,  la  doctrine  de  Maine  de  Biran  a  déjà  pénétré  jusqu'à  un 
certain  point  au  sein  des  doctrines  écossaises,  mais  phis  ou  moins 
modiàée  dans  son  principe  et  restreinte  dans  ses  conséquences. 

(1)  OEuvret,  pag.  389— 390. 

(2)  Thattaehen  d9$  Bewustssyns,  pag.  464. 


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hSâ  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  les  fragmens  qui  restent  de  renseignement  de  M.  Royer- 
Collard ,  nous  le  voyons  acquiescer  à  la  théorie  de  Maine  de  Biran 
sur  l'origine  de  la  notion  de  la  cause,  et  sur  le  jugement  primitif  qui 
transporte  à  toutes  les  causes  extérieures  les  caractères  que  la  per- 
sonnalité trouve  en  soi.  Mais  M.  Royer-CoUard  n'en  est  pas  moins 
resté  fermement  attaché  à  la  méthode  de  Reid. 

M.  Cousin  déclare  qu'il  adopte  la  doctrine  de  Maine  de  Biran  sur 
l'identité  du  moi  ou  de  la  personnalité  avec  la  volonté,  et  sur  l'origine 
de  l'idée  de  la  cause.  Mais  en  même  temps,  à  ce  qu'il  nous  semble, 
par  les  restrictions  qu'il  lui  impose,  il  la  dénature  et  l'annule.  D'abprd 
il  se  refuse  à  admettre  que  l'effort  soit  la  source  unique  où  la  volonté 
humaine  puisse  acquérir  la  première  connaissance  d'elle-même.  Il 
suppose  une  organisation  seulement  nerveuse,  dépourvue  d'organes 
de  mouvement,  et  il  afBrme*'que  la  volonté  s'y  produirait  et  s'y  re- 
connaîtrait encore  :  hypothèse  que  Maine  de  Biraa  avait  prévue  et 
réfutée  d'avance.  Le  moi  ne  se  révèle  originairement  à  soi-même  que 
dans  son  contraste  avec  ce  qui  n'est  pas  lui.  Or,  le  moi  ne  reconnaît 
ce  non-moi  qu'à  la  résistance  qu'il  rencontre.  C'est  ainsi,  comme 
M.  Cousin  lui-même  le  dit  quelque  part,  «  que  l'esprit  nous  est  donné 
avec  son  contraire,  le  dehors  avec  le  dedans,  la  nature  avec  l'homne.  » 
Supprimez  les  conditions  du  mouvement,  et  par  conséquent  le  mou- 
vement,  plus  de  résistance ,  plus  de  non-moi ,  plus  de  moi ,  et  la  con- 
science de  la  volonté  est  impossible.  —  En  second  lieu ,  M.  Cousin  se 
refuse  à  admettre  que  l'intelligence  conçoive  toute  cause  à  l'image  du 
moi,  c'est-à-dire  comme  une  force  intelligente  et  libre,  et,  pour  tout 
dire,  comme  un  esprit.  Ici  M.  Cousin  ne  s'écarte  pas  seulement, 
comme  il  parait  le  croire,  de  l'opinion  de  Maine  de  Biran  et  de 
M.  Royer-CoUard;  il  s'écarte  formellement  de  la  doctrine  écossaise. 
Reid  prononce  sans  hésiter,  et  il  prouve,  ce  nous  semble,  que  nous 
n'avons  aucune  idée  d'une  puissance  intellectuelle  qui  diffère  en  na- 
ture de  celle  que  nous  possédons,  et  qu'il  en  est  de  même  de  la 
puissance  active.  <(  Si  donc,  ajoute-t-il,  quelqu'un  afBrme  qu'un  être 
a  peut  être  la  cause  efBciente  d'une  action  et  avoir  la  puissance  de  la 
«  produire,  bien  qu'il  ne  puisse  ni  la  concevoir  ni  la  vouloir,  il  parle 
«  une  langue  que  je  ne  comprends  pas  (1).  » 

Quelques  restrictions  que  M.  Cousin  croie  encore  devoir  mettre  au 
principe  fondamental  de  Maine  de  Biran ,  il  semble  qu'il  y  a  quelques 
années  une  nouvelle  étude  des  doctrines  de  ce  maître  l'a  amené  à  en 

(1)  OEuvrei,  traduclion  française ,  pag.  355  et  suiT« 


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PHILOSOPHIE  CONTEMPORAnOB.  i23 

reconnaître  Tone  des  plus  importantes  conséquences.  Dans  ta  préface 
qu'il  a  mise  en  tète  des  œuvres  de  Maine  de  Biran,  il  semble  disposé 
à  avouer  que,  la  philosophie  ayant  pour  point  de  départ  la  connais- 
sance immédiate  de  la  cause,  la  méthode  de  Bacon  ne  saurait  s'y 
appliquer,  et  près  d'abandonner  par  conséquent  le  drapeau  de  l'école 
écossaise. 

L'interprète  pénétrant  de  cette  école,  M.  Jouffroy  acquiesce,  dans 
le  dernier  de  ses  ouvrages,  au  principe  de  Maine  de  Biran,  et  de  la 
phénoménologie  abstraite ,  il  transporte  la  psychologie  dans  le  centre 
vivant  de  la  personnalité.  M.  JoufTroy  avait  toujours  dit  que  nous 
avons  le  sentiment  immédiat  de  notre  causalité  personnelle.  Dans  son 
mémoire  récent  Sur  la  légitimité  de  la  distinction  de  la  psychologie  et 
de  la  physiologie^  œuvre  de  fine  analyse,  il  ajoute  :  «Qu'est-ce  que  la 
«  conscience?  C'est  le  sentiment  que  le  moi  a  de  lui-même.  —  Si 
«  l'homme  est  en  possession  de  cette  preuve  (la  preuve  de  sa  dualité), 
«  il  ne  le  doit  qu'à  une  seule  circonstance;  c'est  qu'il  a  conscience  en 
«  lui  d'autre  chose  que  les  phénomènes,  c'est  qu'il  atteint  le  principe 
«  qui  les  produit,  la  cause  qui  le  constitue  et  qu'il  appelle  moi.  —  Ce 
(c  qui  a  si  long-temps  dérobé  cette  preuve  à  l'attention  des  philo- 
ce  sophes,  c'est  la  vieille  opinion  enracinée  dans  les  esprits,  que  la 
<c  conscience  n'atteint  en  nous  que  les  actes  et  les  modifications  du 
t<  principe  personnel ,  et  point  du  tout  ce  principe  lui-même.  —  Il 
«  faut  donc  rayer  de  la  psychologie  cette  proposition  consacrée  : 
«  Vame  ne  nous  est  connue  que  par  ses  actes  et  ses  modifications. 
(f  L'ame  se  sent  comme  cause  dans  chacun  de  ses  actes,  comme  sujet 
«  dans  chacune  de  ses  modifications.  »  De  là  à  l'exclusion  expresse  de 
la  méthode  baconienne,  et  par  conséquent  de  l'empirisme  écossais, 
il  n'y  a  plus  qu'un  pas  (1). 

La  jeune  école  que  ces  maîtres  ont  formée  les  suivra  assurément 
dans  la  nouvelle  voie.  Demeurer  plus  long-temps  assujétis  à  la  doc- 
trine étrangère,  ce  serait  véritablement,  inventa  fruge,  glandibus 
vesci. 


Il  reste  encore  à  savoir  si,  des  deux  propositions  que  renferme 
l'axiome  écossais,  Vexpérience  n'atteint  pas  les  causes  ni  la  substance, 

(1)  Dans  la  préface  de  sa  traduction  anonyme  de  Dngald  Stewart,  en  1825,  Farcy 
disait  déjà  :  «  L'induction  ne  peut  être  considérée  comme  la  Traie  et  b  seule  mé- 
«  thode  philosopbiiiae.  —  £Ue  nous  donne  la  sagacité  qui  saisit  les  rapports  et  pré- 


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kStk  WiVVB  DS9  DEUX  XOITOS. 

la  iseconde  du  moins  doit  subsister  encore,  oa  si  elle  est,  comme  la 
première,  réfutée  par  rexpérience  même.  La  cause  qui  est  le  suj^ 
propre  de  re^érience  intime  n'est-eUe  pas  la  substance,  elle  n'est 
encore,  en  ce  sens,  qu'un  phénomène,  une  modification  superficielle 
d*un  fonds  invisible,  d*un  substmi  inconnu. 

Haine  de  Biran  a  montré  que,  dès  la  première  expérience  inté« 
rieure  qui  noua  révèle  à  nous-mêmes,  nous  avons  avec  le  sei^ment 
de  notre  pouvoir  actuel  le  pressentiment  assuré  de  sa  permanence; 
nous  nous  révélons  à  nous-mêmes  comme  une  f(Nrce  dijorable.  Dès  la 
première  expérience,  nous  croyons  donc  que  nous  scHnmes  dans 
Tabsolu  de  notre  être  ce  que  nous  savons  être  dans  le  fait  transitoire 
et  relatif  d'une  action  présente,  a  Ainsi,  dit  le  profond  métaphysi- 
«  cien,  on  peut  dire  que  le  relatif  et  l'absolu  coïncident  dans  le  sen- 
(c  timent  de  force  ou  de  libre  activité;  et  c'est  là,  mais  là  unique- 
a  ment,  que  s'applique  cette  pensée  de  Bacon,  si  opposée  dans  tout 
((  autre  sens  à  notre  double  faculté  de  connaître  et  de  croire  :  Ratio 
«  essendi  et  ratio  cognoscendi  idem  sunt^  et  non  niagis  a  se  invicem 
((  differunt  quant  radius  direetus  et  radius  reflexus.  Ici,  en  effets 
<(  l'aperceptioH  immédiate  interne  de  la  force  productive  n'est-elle 
c(  pas,  comme  le  rayon  direct,  la  première  luoDÔère  que  saisit  la  con^ 
((  science?  Et  la  conscience  réfléchie  de  force  ou  d'activité  Ubre  qui 
c(  donne  un  objet  immédiat  à  la  pensée  sans  sortir  d'elle-même, 
ç(  n'est-elle  pas  comme  la  lumière  qui  se  réfléchit  en  quelque  sorte 
c(  du  sein  de  l'absolu  (1)?  » 

Mais  en  même  temps,  Maine  de  Bkan  qoute  que  nous  nous  igno- 
rons invinciblement  nous-mêmes  à  titre  de  substance,  et  qu'en  ce 
sens  il  n'y  a  point  de  lumière  directe  ni  réfléchie  qui  nous  éclaire  sur 
ce  que  nous  sommes  dans  l'absolu.  Pourquoi?  Parce  que  la  substance 
est  le  si^et  passif  des  modifications,  que  nous  ne  nous  savons  nous- 
mêmes  qu'à  titre  de  libre  activité,  et  que,  par  conséquent,  nous  ne 
saurons  jamais  ce  que  nous  sommes  dans  le  passif  et  dans  le  fond  de 
notre  être. 

Ainsi ,  la  volonté  serait  la  fin  de  notre  connaissance  de  nous- 
mêmes.  Au-delà  un  abîme  sans  mesure ,  une  nuit  impénétrable. 

Il  nous  semble,  au  contraire,  que,  dans  la  conscience,  la  volonté 

«  Toit  les  résultats  éloignés ,  mais  non  la  réflexion  qui  replie  Tesprit  snr  lui-même , 
et  et  rhabitue  à  se  saisir  toujours  dans  son  acUon  Tivante,  au  lieu  de  se  conclure  des 
«  effets  extérieurs.  »  Si  qua  fata  aspera  vineasté*. 
(;!)  œuvres,  pag.  S50. 


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PHILOSOPHIE  CONTEMPORAINE.  h2b 

ne  saurait  se  suffire,  et  que,  hors  de  la  réalité  substantielle  dont  on 
la^pare,  elle  n'est  qu'une  abstraction. 

La  volonté  se  manifeste  à  elle-même,  nous  l'avons  vu,  dans  l'ef- 
fort par  lequel  elle  produit  le  mouvement.  Mais  l'effort  suppose  la 
résistance  du  mobile  et  la  résistance  un  mouvement  auquel  elle  s'op- 
pose. Ce  n'est  donc  point  dans  l'acte  de  l'effort  que  la  volonté  peut  se 
voir  commencer  le  mouvement.  L'effort  suppose,  comme  Haine  de 
Biran  l'avait  reconnu  lui-même,  une  tendance  antérieure  qui ,  en  se 
développant,  provoque  la  résistance  ;  c'est  l'activité  originelle,  anté- 
rieure à  l'effort,  qui ,  réfléchie  par  la  résistance ,  entre  en  possession 
de  soi  et  se  pose  elle-même  dans  une  action  volontaire. 

Élevons-nous  de  la  volonté  motrice  à  la  volonté  pure.  Toute  volonté 
en  général  suppose  la  conception  de  la  possibilité  d'un  objet  comme 
d'une  fin  à  atteindre,  d'un  bien  à  réaliser  ;  or,  la  notion  d'un  objet, 
comme  d'un  bien ,  suppose  dans  le  sujet  qui  le  veut  le  sentiment 
qu'il  est  désirable.  Pour  que  la  volonté  se  détermine  par  l'idée 
abstraite  de  son  objet,  il  faut  donc  que  la  présence  réelle  nous  en 
ébranle  déjà  secrètement.  Avant  que  le  bien  soit  un  motifs  il  est  déjà 
dans  l'ame,  comme  par  une  grâce  prévenante,  un  mobile ^  mais  un 
mobile  qui  ne  diffère  point  de  l'ame  même.  Avant  d'agir-par  lapenséey 
il  agit  par  l*étre  et  dans  l'être,  et  c'est  là  jusqu'au  bout  ce  qu'il  y  a  de 
réel  dans  la  volonté. 

Leibnitz  disait  :  l'action  a  sa  source  dans  la  disposition  antécé- 
dente déjà  inclinée  à  l'action  ;  la  force  active  a  pour  fonds  et  subs- 
tance la  tendance;  c'est  la  tendance  qui  fait  ce  qu'il  y  a  de  réel  dans 
les  actes  et  mouvemens.  *-  Nous  croyons  donner  à  ces  propositions 
leur  sens  interne  et  vrai  en  disant  :  la  volonté  a  sa  source  et  sa  sub- 
stance dans  le  désiff  et  c'est  le  désir  qui  fait  le  réel  de  l'expérience 
même  de  la  volonté. 

Cependant  le  désir  n'est  pas  encore  le  fonds  de  l'activité  et  par  con- 
séquent de  la  conscience;  lui-même  il  a  un  fonds  plus  reculé.  L'objet 
qui  le  touche  et  qui  le  tire,  étranger,  extérieur  à  lui,  n'irait  jamais 
encore  atteindre  l'ame  dans  sa  profondeur,  et  en  remuer  les  puis- 
sances. Pour  désirer,  il  faut  que,  sans  le  savoir,  on  se  complaise  par 
avance  et  se  repose  dans  Tobjet  de  son  désir;  qu'on  mette  dans  lui 
en  quelque  manière  son  bien  propre  et  sa  félicité;  qu'on  se  pressente 
en  lui,  que  l'on  s'y  sente,  au  fond,  déjà  uni,  et  qu'on  aspire  à  s'y 


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426  BBVUB  DES  DBUX  MONDES* 

réunir  encore  ;  c'est-à-dire  que  le  désir  enveloppe  tous  les  degrés  de 
l'amour  (1).  Et  si  la  conscience  a  pour  forme  éminente  l'opposition 
idéale  de  son  objet  (non  moi)  et  de  son  sujet  (moi)  dans  la  volonté, 
si  elle  a  pour  condition  immédiate  leur  union  imparfaite,  demi-idéale 
et  demi-réelle  en  quelque  sorte,  dans  le  désir,  elle  a  pour  fonds  leur 
unité  réelle  dans  Tamour. 

Or,  l'Amour  n'est  plus,  comme  la  Volonté,  l'acte  abstrait  d'un 
principe  qui  se  résout  d'aller  à  la  ^n,  encore  tout  idéale,  où  H  doit 
réaliser  ses  puissances;  et  par  conséquent  un  simple  mode  d'une  sub- 
stance. Ce  n'est  plus  même  seulement,  comme  le  Désir,  un  mouve- 
ment par  lequel  le  principe,  se  transformant  en  sa  fin  sous  l'action 
immédiate  qu'il  ea  reçoit,  tend  à  s*y  réaliser  incessamment;  c'est  la 
réalité  achevée,  la  perfection,  la  consommation  du  Principe,  uni  à 
sa  Fin ,  identifié  avec  elle.  Ce  n'est  plus  un  mode,  c'est  la  substance 
de  l'ame. 

Peut-^étre  que  l'intelligence  entière,  adéquate,  n'en  est  possible 
qu'en  Dieu.  Peut-être  qu'en  ce  sens  la  réflexion  qui  la  cherche  a  est 
à  l'ame  ce  «  que  l'asymptote  est  a  la  courbe,  qu'elle  n'atteint  que 
«c  dans  l'infini.  )>  Mais  dans  cet  infini  elle  approche  du  moins  sans  cesse 
de  l'àme,  ainsi  que  l'asymptote  approche  elle-même  de  la  courbe; 
elle  y  prévoit,  y  prédit  comme  le  terme  et  l'accomplissement  de  toute 
pensée.  Et  tandis  que  la  science  calcule  et  poursuit  la  formule,  qui 
n'en  reconnaît  en  soi,  qui  n'en  trouve  dans  son  cœur  l'infaillible 
quoiqu'obscure  conscience? 

Après  avoir  trouvé  Tame  dans  une  tendance  ou  désir  immortel  qui 
se  détermme  soi-même  incessamment,  comme  une  loi  vivante,  à 
une  suite  réglée  de  manifestations  extérieures,  du  fond  de  l'éternel 
amour  (2),  demandera-t-on  encoreau-delà  un  sujet  absolument  passif? 
Que  serait-ce  qu'un  sujet  au-delà  ou  plutôt  en-deçà  de  tout  acte,  sinon  : 
ou  la  simple  capacité  d'être,  la  puissance  nue  de  l'ame  elle-même, 
pure  conception  réalisée,  ou  bien  la  matière  où  cette  puissance  se 
manifeste  et  se  figure,  et  qui  n'existe  que  par  la  forme  qu'elle  lui 

■  (1)  Âmor  complacentiœ ,  hênevolentùB ,  unionis, 

(9)  Leibnitz  (édit.  Erdinann),  pag.  158  :  «  Animam,  vel  formam  animae  atialo- 
gam ,...  id  est  nisum  quemdani  seu  viin  agendi  primitivam,  quae  ipsa  esl  lex  iosiia , 
decruto  divino  impressa.  »  —  Pag.  191  :  «  La  nature  de  la  substaoce  consistant,  à 
mon  avis,  dans  cette  tendance  réglée  de  laquelle  les  phénomènes  naissent  par 
ordre.» 


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PHILOSOPHIE  CONTEMPORAINE.  i27 

donne?  Que  serait-ce,  non-seulement  dans  l'&me,  mais  en  toute 
chose?  Le  substrat  passif  des  phénomènes  n*est  qu'une  abstraction 
réalisée  par  rimagination ,  et  il  n'y  a  de  réalité  véritable  que  dans 
l'activité  interne  de  l'Esprit. 

On  veut  le  réduire  aux  phénomènes,  lui  en  interdire  le  fonds  intel- 
ligible, la  substance.  Et  le  Tonds,  la  substance,  au  contraire,  c'est  l'Es- 
prit lui-mùme,  dont  la  nature  est  de  s'entendre  et  de  se  posséder.  Ce 
qu'il  conçoit  au-dessus  et  au-delà  de  la  Nature ,  c'est  ce  qu'il  voit  en 
lui ,  et  ce  qu'il  voit,  c'est  ce  qui  est  lui-mén^e.  (t Car  l'Esprit  n'est  pas 
l'invisible,  mais  le  seul  visible,  id  N'est-il  pas  tçnps  qu'il  renonce 
enfin  à  se  chercher  hors  de  lui,  dans  son  œuvre,  l'idole  de  la  matière 
inerte,  et  reconnaisse  en  lui  le  principe  universel,  la  substance,  l'es- 
sence, comme  la  cause  première  de  toutes  choses? — Dépouillé  de  sa 
domination  légitime,  chassé  de  son  propre  centre,  exilé  de  lui-même, 
il  semble  se  mourir  aujourd'hui  dans  le  vide  et  dans  le  doute.  Il  re- 
trouvera, rentré  en  possession  de  lui-même,  la  foi  qui  fait  la  vie. 

FÉLIX  Ravaisson. 


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DE 


LA  MISE  EN  SCÈNE 


CHEZ  LES  ANCIENS. 


Les  Grecs,  jusqu'à  la  fin  de  la  guerre  du  Péloponèse,  peut-être 
même  jusqu'à  la  domination  macédonienne,  n'ont  pas  employé  les 
affiches  pour  annoncer  les  grands  spectacles  publics.  Lorsque  les 
habitans  d'Athènes,  avertis  par  le  héraut  (2),  se  rendaient  en  foule 
à  l'Hiéron  de  Bacchus  pour  assister  aux  concours  tragiques  et  comi- 
ques, qui  faisaient  partie  des  Dionysies  et  des  Panathénées,  ils  igno- 
raient l'auteur  et  le  sujet  des  pièces  qui  allaient  se  disputer  le  prix; 
ou,  du  moins,  chaque  citoyen  ne  connaissait  que  le  poète  ou  la  pièce 
qui  concourait  au  nom  de  sa  tribu. 

Au  moment  où  le  héraut  appelait  sur  la  scène  le  poète  dont  le 

(1)  Voyez  les  livraisons  du  l«r  septembre  1839  et  15  avril  1840. 
{%)  iElian.,  Hitt,  anim,,  lib.  IV,  cap.  xliu. 


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DE  LA  MISE  EN  SCÂMB  CHEZ  LES  ANCIENS.  429 

tour  de  représentation,  fixé  par  le  sort  (1) ,  était  arrivé,  le  pins  ou 
moins  de  célébrité  du  concurrent  était  un  sujet  de  joie  ou  de  con- 
trariété pour  rassemblée  :  a  Quel  déplaisir  j'ai  éprouvé  l'autre  jour 
au  théAtre,  dit  un  personnage  d'Aristophane;  j'attendais  depuis  long- 
temps qu'on  annonç&t  Eschyle;  le  héraut  s'écria  :  Théognis!  fais 
paraître  le  chœur  (2)  1 1> 

A  Rome,  l'annonce  des  jeux  se  fit  long-temps  aussi  par  la  voix 
des  hérauts.  La  formule  de  la  proclamation  était  :  Convenite  ad  ludos 
speciandos.  Elle  variait  suivant  les  fêtes.  Celle  des  jeux  séculaires, 
par  exemjrie,  était  :  Convenite  ad  ludos  guos  nec  speetavU  quisquam, 
nec  spectaiurus  est.  «Venez  assister  à  dés  jeux  que  nul  d'ento  vous 
n'a  vus  ni  ne  verra  (3).)>  Les  hérauts  annonçaient  même  à  Rome 
l'heure  où  partait  le  convoi  des  personnages  illustres  (4),  cérémonie 
qui,  comme  on  sait,  était  souvent  suivie  de  jeux  scéniques.  Quant 
au  titre  et  au  sujet  des  pièces,  ils  n'étaient  annoncés  aux  spectateurs 
que  par  l'acteur  chargé  dnprologue  (5). 

Il  y  eut  plus  tard ,  sous  les  empereurs ,  un  mode  très  singulier  d'an- 
nonce. Les  consuls,  avant  de  partir  pour  leurs  provinces,  se  faisaient 
précéder  de  lettres  officielles ,  où  ils  exposaient  leurs  vues  administra- 
tives. Ces  missives,  ou,  comnie  nous  dirions  aujourd'hui,  ces  pro- 
grammes, étaient  renfermées  dans  des  diptyques,  ou  doubles  tablettes 
d'ivoire  sculpté.  Le  bas-relief  de  la  partie  supérieure  représentait 
d'ordinaire  le  magistrat  assis  sur  sa  chaise  curule,  tenant  d'une  main 
le  sceptre  consulaire  (scipionem)  et  donnant  de  l'autre,  avec  la  mappa^ 
le  signal  des  jeux.  Dans  le  bas,  étaient  figurés  les  divers  spectacles 
promis  à  la  province^  Sur  presque  tous  les  diptyques  consulaires  venus 
jusqu'à  nous,  et  qui  sont  assez  nombreux  (6) ,  on  voit  représentés  les 
jeux  de  l'amphithé&tre  et  du  cirque,  sur  un  ou  deux  seulement  des 
jeux  scéniques  (7).  Cela  vient  de  ce  que  la  phipart  de  ces  monumens 
datent  des  m%  iv%  y*  et  vr  siècles,  époques  où  les  courses  et  les 
combats  d'animaux  étaient  beaucoup  plus  estimés  et  incomparable- 
ment plus  fréquens  que  les  représentations  dramatiques. 


(1)  Sueton. ,  Ntr. ,  cap.  xxt.  —  (S)  Aristoph. ,  Aéham,^  y,  9-11.  —  (3)  Sueton., 
CUiud, ,  cap.  XXI.  —  Herodian.,  lib.  III,  cap.  tiii.  —  Outre  les  cas  de  longévité, 
rirrégularité  dans  la  célébration  des  jeux  séculaires  a  fkit  plusieurs  fois  mentir  cette 
proclamation.  —  (4)  Terent.,  Phonn,,  act.  V,  se.  tu,  t.  8S.  —  (5)  Souvent,  quand 
la  pièce  éuit  andeniie,  le  jeu  des  flûtes,  qui  précédait  le  prologue,  suflisaH  pour 
faire  deviner  le  titre  de  la  pièce  aux  spectateurs.  V.  Donat.,  De  eommd,  et  tragad, 
—  (6)  La  Bibliothèque  du  roi  possède  plusieurs  très  précieux  diptyques.  —  (7)  Gor., 
7Ae«.  dipryc,  tom.  Q,  tav.  xm  et  XX. 


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Cqtendanf  la  Grèee,  après  Tarcfaontat  d'Euclide,  et  l'Italie,  vers  la 
fin  de  la  république,  eurent  des  espèce^  d*afDches,  non  pour  indi- 
quer les  fèteâ  solennelles  ni  les  jeux  qui  faisaient  partie  du  culte  de 
rétat;  mais  pour  annoncer  les  spectacles  donnés  par  des  entrepre- 
neurs où  offerts  par  des  particuliers,  qui  avaient  un  intérêt  de  gain 
ou  de  vanité  à  exciter  vivement  la  curiosité  publique. 

Parmi  ces  affiches,  il  y  en  avait  de  peintes  et  il  y  en  avait  d'écrites. 

Les  affiches  peintes  étaient  des  tableaux  encadrés  dans  un  châs- 
sis (1)  et  exposés  à  la  porte  des  thé&tres.  Ori  en  comptait  de  trois 
sortes  (2).  Les  premières  n'étaient  que  la  simple  représentation  d'un 
masque  scénique,  qui,  posé  sur  un  cippe  (3)  ou  sur  des  gradins 
figurés  (h) ,  indiquait  à  la  foule  le  genre  de  pièces,  tragique,  comique, 
satyrique  ou  mimique,  qu'on  se  proposait  de  représenter.  Les  se- 
condes offraient  tous  les  masques  d'une  même  pièce,  réunis  dans  un 
seul  cadre,  en  forme  d'édicule,  orné  de  colonnettes  et  surmonté  d'un 
fronton  (5).  On  peut  voir  de  curieux  spécimen  de  ces  tableaux-afB- 
ches,  à  la  tète  de  chacune  des  comédies  de  Térence,  dans  le  beau 
manuscrit  du  ix*  siècle  que  possède  la  Bibliothèque  royale  (6)  et  dans 
celui  du  Vatican  (7).  La  troisième  espèce  d'affiches  peintes  consistait 
en  un  tableau  complet,  où  était  retracée  une  des  principales  scènes 
du  drame  (8).  Les  tabellœ  comieœ  de  Calades,  dont  parle  Pline  (9) , 
n'étaient,  suivant  quelques  antiquaires,  que  des  enseignes  de  ce 
genre  (10).  Nous  savons  d'ailleurs,  par  Horace,  que  lés  éditeurs  de 
spectacles  et  surtout  les  maîtres  de  gladiateurs  exposaient  à  la  porte 
de  l'amphithéAtre  un  tableau  représentant  les  divers  combats  qui 
devaient  avoir  lieu  dans  l'arène  (11).  Le  comte  de  Caylus  remarque 
encore ,  et  avec  raison ,  que  l'usage  de  ces  annonces  pittoresques  s'est 
conservé  en  Italie.  On  suspend,  dès  le  matin,  à  la  porte  des  petits 

(t)  Dans  tirn  bds-relief  successivement  publié  par  Gronovius,  Bellori  et  Wiockel- 
roann  (  Jtfbnum.  anXich,  ined.,  tom.  I ,  tav.  cxcii  ) ,  on  peut  voir  la  forme  d*nn  de  ces 
châssis.  —  (2)  Boetiig.,  De  person,  $cen.,  pag.  8S8,  nol.,  éd.  Sellig.  —  (3)  Ficor., 
U  maseh.  seen. ,  tav.  xxxvi.  —  (4)  Le  Pittur.  antich.éTErcol, ,  tom.  IV,  pi.  xxxi- 
xxxYiii.  —  (5)  Cayl.,  Antiq. ,  tom.  V,  pap.  iiS.  —  (6)  Cod,  Beg.  Cotai.,  n.  7809.  — 
(7)  Ces  peintures  ont  été  publiées  en  dernier  lieu  par  Coqnelinus  (Romae,  1767, 
8  vol.  in-fol.  ).  —  Cf.  M.  Àccii  Plauti  fragmenta  inedita,  item  ad  P.  Terentium 
commentationes  et  pieturœ  ineditœ,  invenlore  Angelo  Maio.  Mcdiol.,  1815,  in-S». 
—  (8)  Le  Pittur,  antieh.  d*ErcoL,  tom.  I,  tav.  iv,  et  tom.  VI,  tov.  xxxiv.  —  Ces 
peintures  et  plusieurs  autres,  qui  représentent  des  sujets  dramatiques,  sont  indi- 
quées un  peu  arbitrairement  par  Boettiger  comme  éUnt  des  Ubieaux-affiches.  — 
(9)  Plin.,  Hitt.  fiot.,  Rb. XXXV,  cap.  x,  ft  37.  —(10)  Mém.  de  VAcad.  des  Imcript.^ 
tom.  XXV,  pag.  18S.  —  (U)  Horat.,  lib.  II ,  $at.  vu ,  v.  95 ,  seqq. 


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DE  LA  MISE  BN  SCillB  CHBZ  LES  ANCIENS.  fi9i 

tliéâlres,  les  scènes  les  plus  frappantes  de  la  pièce  qu'on  doit  joner  le 
soir,  peintes  sur  des  bandes  de  papier  par  un  des  acteurs  de  la  troupe, 
qui  s^acquitte  presque  toujours  de  cette  tâche  avec  esprit  et  origina- 
lité. Les  directeurs  de  nos  spectacles  en  plein  vent  n*ont  pas  perdu, 
non  piuSf  l'habitude  de  ces  tableaux-annonces,  comme  on  peut  s'en 
convaincre  en  parcourant  nos  boulevards  et  nos  foires. 

Quant  aux  afDches  graphiques,  la  vue  des  murs  de  Pompéï  a  mis 
hors  de  doute  leur  existence.  Déjà  nous  savions  par  Plante  que  l'on 
tapissait  Y  de  son  temps,  les  murs  de  Rome  d'annonces  écrites  en 
caractères  longs  de  plus  d'une  coudée  (1) ,  pour  réclamer  les  objets 
perdus  ou  donner  avis  des  objets  trouvés.  Des  fouilles,  faites  à  Pom- 
péï au  commencement  de  ce  siècle,  ont  mis  à  découvert  quelques- 
unes  de  ces  afticbes,  tracées  au  pinceau  et  en  lettres  rouges.  Celles 
qu'on  a  publiées  jusqu'ici  ne  se  rapportent,  il  est  vrai,  qu'à  des 
chasses  et  à  des  combats  de  gladiateurs  (2)  ;  mais  il  est  probable  qu'on 
employait  le  même  procédé  pour  annoncer  le  jour,  l'heure  et  la 
composition  des  jeux  scéniques,  ainsi  que  les  promesses  plus  ou 
moins  attrayantes  que  les  éditeurs  ou  les  directeurs  adressaient  au 
public,  conune,  par  exemple,  lorsque  les  spectateurs  devaient  être 
abrités  par  des  toiles  :  vêla  erunt  (3). 

Enfin ,  les  anciens  ont  connu  peut-être  les  affiches  tracées  sur  des 
tablettes  de  cire.  Une  peinture  d'Herculanum  nous  montre  l'intérieur 
du  cabinet,  ou,  comme  nous  disons,  de  la  loge,  où  s'habille  un  tragé- 
dien. Une  femme,  agenouillée  devant  un  meuble  surmonté  d'un 
masque,  trace  avec  la  pointe  d'un  style  quelques  mots  que  les  anti- 
quaires de  Naples  ont  supposé  pouvoir  être  le  titre  de  la  tragédie 
qu'on  se  préparait  à  jouer  (^j. 

Je  ne  dois  pas  oublier  une  autre  sorte  de  monumens  qu'on  a 
signalés  comme  ayant  fait  l'office  d'annonces  :  je  veux  parler  des 
tessères,  conservées  dans  diverses  collections,  et  dont  quelques-unes 
viennent  d'être  trouvées  à  Valognes  (5)  et  à  Arles. 

Les  tessères  qu'on  nomme  théâtrales,  pour  les  distinguer  de  celles 
qui  avaient  une  autre  destination,  sont  des  jetons  ordinairement 

(1)  Plaut. ,  Rud, ,  act.  V,  se.  ii,  v.  7.  —  (2)  Millin,  Detcription  éTunê  mosaïque 
antique,  pag.  S.  —  (3)  RomaneUi,  Viagg.  a  Pompeï,  iom.  I,  pag.  S2.  —  Orell. , 
Inscript.,  n.  2556  et  2559.  —  Mazois,  Ruines  de  Pompéï,  tom.  IH,  rrontispice.  — 
(i)  Le  Pittur,  antich,  d'ErcoL,  tom.  IV,  tav.  xli.  ~  (5)  La  teseère  trouvée  dans  le 
théâtre  d'Alauna  (Valognes)  est  un  jeton  de  bronze,  un  peu  plus  grand  qu^une  pièce 
de  cinq  francs,  ayant  d'un  côté  le  uf>  1  et  de  l'autre  six  points  disposés  en  demi- 
cercle. 


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&-32  REVUE  DES  DEUÎ  MONDES. 

d'os,  d'ivoire  ou  de  métal,  et  qui  servaient  de  billets  d'entrée  poui 
les  théâtres,  les  cirques  et  les  autres  lieux  d'assemblée.  Les  numéros 
du  gradin  et  du  siège,  le  cuneus  ou  le  compartiment  de  la  cavea, 
étaient  marqués  sur  les  tessères^  absolument  comme  les  indications 
analogues  le  sont  aujourd'hui  sur  les  billets  de  parterre  en  Italie. 

L'usage  des  tessères  comme  contremarques  est  incontestable;  mais 
on  s'est  trop  avancé,  suivant  moi,  en  prétendant  qu'elles  indi- 
quaient quelquefois,  outre  une  place  déterminée  dans  le  théAtre,  le 
nom  de  l'auteur  et  le  titre  de  la  pièce  (1).  Ou  s'est  appuyé  pour  sou- 
tenir cette  opinion  l""  d'une  tessère  portant  le  nom  d'Eschyle, 
AîoxuXou;  ^  d'une  autre  où  se  lit  le  mot  a^cXç&i  (2),  titre  d*une  comédie 
de  Ménandre;  3*"  d'une  tessère  réunissant  un  titre  de  pièce  à  un  nom 
d'auteur  :  Casina  Plauti  (3). 

Pour  ma  part,  je  conçois  que  les  entrepreneurs  de  spectacles  aient 
eu  en  magasin  un  ctftain  nombre  de  jetons  d'os,  de  plomb  [k],  ou 
même  d'ivoire,  quoique  cette  dernière  matière  fût  d'un  prix  fort 
élevé  et  d'un  travail  très  coûteux  (5).  Je  conçois  encore  que  les  per- 
sonnes riches  ou  éminentes,  qui  avaient  acquis  ou  qui  possédaient 
par  privilège  le  droit  d'occuper  au  thé&tre  certaines  places  ou  d'en 
disposer,  aient  fait  graver  sur  l'ivoire  les  numéros  et  les  marques  qui 
désignaient  ces  places,  pour  s*en  servir  ou  pour  les  prêter.  Mais  j'ai 
peine  à  admettre  qu'un  éditeur  de  spectacles  ait  fait  travailler  par  la 
main  du  graveur  douze  ou  quinze  mille  jetons  d'ivoire  pour  ne  servir 
qu'à  une  seule  représentation. 

Des  trois  monumens  dont  on  argue  pour  prouver  que  les  tessères 
indiquaient  la  pièce  du  jour,  deux  ne  me  semblent  rien  prouver.  La 
tessère  portant  le  nom  d'Eschyle  ne  contient  le  titre  d'aucun  drame. 
Le  nom  seul  de  ce  poète,  on  en  conviendra,  eût  été  une  annonce  bien 
vague,  surtout  si  l'on  songe  au  grand  nombre  de  pièces  qu'il  a  compo- 
sées. Je  crois  plutôt  que  le  mot  aîoxuXou  indiquait  la  région  du  théfttre 
où  se  trouvait  un  buste  ou  une  statue  d'Eschyle.  C'est  ainsi  qu'à 
Syracuse  le  nom  de  la  reine  Philigtis,  gravé  sur  la  paroi  du  podium , 
désignait  un  des  nentcunei  du  thé&tre  de  cette  ville  (6).  On  disait  à 

(1)  MiMin^  Description d*une  mosaïque  antique,  pag.  9.  —  (2)  Voy.  pour  ces  deux 
tessères,  Le  Pittur.  antich.  d^Ercol, ,  tom.  IV,  tav.  vu ,  et  Morcelli,  Délie  tessère 
degli  spettae.  Roman. ,  pag.  7  et  43.',»  (3)  Romanelli ,  Viagg.  a  Pompéï,  tom.  I , 
pag.  816.  —  Orélli,  tnscript,,  n.  3539.  <—  (i)  Ficoroni,  I piombi  antiehi,  part.  S, 
pluribus  locis.  —  (5)  Caylus,  Ree,  dTAntiq. ,  tom.  lU,  pag.  iSi.  —  (6)  Osann. ,  De 
regina  Philistide.  —  M.  Raoul-Rochette ,  Lettre  à  M.  Weleker  $ur  quelques  ins- 
criptions  grecques  de  la  Sicile ,  dans  le  Rheinisches  MMsmtm* 


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DE  LA  MISE  EN  SCÈNE  CHEZ  LES  ANCIENS.  433 

Syracôse  le  coin  de  la  reine  Philisiis,  comme  à  Paris,  du  temps  des 
gluckistes,  le  coin  du  roi.  Quant  à  la  tessère  où  se  lit  le  mot  a^OçoI, 
plusieurs  antiquaires  qe  la  croient  pas  théâtrale  (1),  et,  en  effet,  deux 
petites  figures  jumelles,  qu'on  voit  au  revers,  n'ont  aucune  apparence 
scénique.  Reste  la  tessère  portant  les  mots  Casina  Plauti.  Cette  der- 
nière, si  elle  existe  et  si  elle  est  authentique,  semble,  je  l'avoue, 
prouver  l'opinion  que  je  combats;  mais  existe-t-elle?  M.  Orelli,  qui 
l'a  admise  dans  son  recueil ,  n'indique  ni  sur  quelle  matière  elle  est 
gravée,  ni  dans  quel  cabinet  on  la  conserve.  Il  ne  la  donne  que  comme 
un  modèle  de  tessère  théâtrale ,  se  bornant  à  renvoyer  au  Voyage  à 
Pompéi  de  Romanelli,  qui  ne  cite,  lui  non  plus,  ce  monument  que 
comme  un  échantillon,  sinon  composé  de  fantaisie,  du  moins  tracé 
de  souvenir. 

Il  est  bien  à  regretter  qu'aucune  véritable  affiche  de  spectacle  ne 
soit  parvenue  jusqu'à  nous;  un  si  précieux  document  aurait  éclairci 
divers  points  d'antiquité  restés  obscurs.  Nous  saurions,  par  exemple, 
d'une  manière  certaine,  combien  on  jouait  de  pièces  en  un  jour,  les 
époques  des  différens  jeux,  le  prix  des  places,  les  heures  des  repré- 
sentations, toutes  choses  sur  lesquelles  nous  avons,  sans  doute,  des 
.  renseignemens  et  des  données,  mais  non  pas  précisément  des  cer- 
titudes. 

Toutefois ,  comme  à  défaut  d'affiches  théâtrales  nous  possédons  un 
assez  grand  nombre  de  didascalies,  c'est-à-dire  d'inscriptions  desti- 
nées à  perpétuer  le  souvenir  des  concours  scéuiques,  nous  allons, 
par  l'étude  de  ces  monumens,  et  à  l'aide  de  divers  autres  textes,  es- 
sayer de  résoudre  plusieurs  des  questions  que  nous  venons  d'indf- 
quer,  et  tâcher  de  reconstruire,  autant  qu'il  est  en  nous,  une  affiche 
de  spectacle  ancienne. 

La  fécondité  des  poètes  qui  ont  illustré  la  scène  grecque  n'a  été 
surpassée  que  par  celle  des  grands  dramatistes  espagnols.  Eschyle 
avait  composé,  suivant  les  uns,  soixante  et  dix  pièces  (3) ,  et,  suivant 


(1)  Caylus,  ouvrage  cité,  tom.  IV,  pag.  2Si.  —  tJne  tessère,  gra?ée  dans  le  même 
recueil  (  tom.  III,  pag.  284,  pi.  liulyh  ,  8  ) ,  présente  d*un  côté  les  chifTres  indicatifs 
du  gradin,  et  de  l'autre  un  masque  comique.  Je  ne  crois  pas,  avec  Caylus  et  MiUin 
(  JHct.  dei  BeauW'Arti,  tom.  II ,  pag.  il3  ),  que  cette  tessère  annonçât  plus  particu- 
lièrement la  représentation  d'une  comédie.  Ce  masque  indiquait  seulement,  suivant 
.moi,  que  ce  billet  d'entrée  ne  se  rapportait  ni  au  cirque,  ni  à  Tamphithéàtre ,  mais 
au  th^tre.  —  (2)  Msehyl.  vif.,  éd.  Robort.  —  Les  grammairiens  nous  ont  conservé 
les  titres  de  soixante  et  douze  pièee»  d%c)i3rle.  —  V.  Stantl.,  Catalog,  dramat^ 
^tchyli, 

TOUS  XXIV.     S13PPLEUENT.  28 


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HSk  BIVUE^  DBS  BEUX  KONDESa. 

es  autres,  quatane^vingt-dix  (ij.  Sophocle  en  flt  jouer  plus  de  cent 
sortante  et  dix  (2),  Euripide  emiron  cent  vingt  (3).  Les  poètes  comii- 
qiies  ne  fureut  pas  moins  féconds.  AristophaneiSelon  Suidas,.coBipoflB 
<nuquante-quatre  comédies  (k),  Ménandre  cent  neufi^  Philémon  quaf- 
tre-vingt^ii^-sept;  Autiphane,  Alexis,  Diphile,  Posidippe,  Apollon 
dore,  cbacun  au  moins  autant  (5).  Le  nombre  même  des^  poètes  dm- 
matiques  en  Gcèce  ne  fut  pas  moins  considérable  que  cehii  des 
ouvrages.  Fabricius  compte  cent  quatre-vingts  auteurs  tragiques,  la 
{ilupart  antérieui»  à  Aristote. 

La  pensée  peufrà  peine  trouver  place  pour  toutes  les  représentations 
<|ne  ces'  chiffres'  supposent,  principalement  sur  des  théAtres  tels  que 
effiux  de  la  Grèce,  qui  ne  s'ouvraient  aux  concours  scéniques  que  dms 
de  certaines  fêtes  et  pendant  un  petit  nombre  de  jours  chaqueannéë. 
B  est  vrai  que  pendant  les  beaux  temps  du  théâtre  gnec  et  romain 
chaque  drame  n'était  joué  qu'une  fois.  De  là  les  locutions  consaoées 
ai  Athènes::  Le  temps  des  drames  nouveaux  y  la  saison  des  tragédies 
npuvellcs^  (^),  pour  désigner  l'époque  des  solennités,  dont  les  cou- 
Jùmts  scéniques  faisaient  partie.  On  ne  cite  que  bien  peu  de  piècea, 
si  même  on  pput  en  citer,  qui,  comme  les  Grenouilles  d'Aiiflkn^ 
ph^ne  (7.) ,  aient  reçu.un  nouveau  cbœur  après  avoir  étécourôiinées, 
ou  qui  aient  été  redemandées  à  Rome  (8) ,  comme  le  fut  rEumuqne 
de  Térence^  En  général^  il  fallait  qu'une  pièce  eùt.étérefaite6n.-entier 
pour  obtenir  un  nouveau  cbceur  en  Grèce  (^),  ou  pour  être  adiotée 
une  seconde  fois  par  les  édile»  à  Aome  (10) . 

De  plus,  on  ne  jouait  jamais  une  seule  tragédie,  ni  une  seulecop- 
médie.  En  Grèce,  les  jeux  du  thé&tre,  conune  tous  les  autres  jeuK 

(1)  Suidas ,  cité  par  M.  Welcker  (  Die  ÂEschylitehe  Trilogie,  pag.  5(3  ).  Celui-ci 
porte  à  cent  douze  le  nombre  des  pièces  d'Eschyle.  V,  ibid,  —  (3)  Suidas  {voe. 
S&ç9xX'?«;  )  dit  cent  vingt-trois^  —  (3)  Suidas  (  voo.  Eùptin^vic  )  en  compte  quatreMngt- 
doviEB.  ^ MBUTSi, I4ML  detrium  tragia  fàbuHs.  —  (i)  Quarante-quatre  iadliM- 
tables,  suivant  les  critiques  modernes.  —  (5)  Meineeke^  Histor.  QrœecTi  eomie»  ^ 
(6)  Aristoph. ,  Nub, ,  v.  5i7;  Schol. ,  ibid.  —  Osann.,  Imeript.y  III,  pag.  liS,  et  IV, 
pag.  16i.  —  Plularch.,  Phoc,  cap.  xis.  —  (7)  Dicaearch.,  in  Argum.  ad  Arittophan. 
jBaii«,  pag.  115,  éd.  Kust.  —  (8)  Il  ue  s'agit  que  du  premier  âge  de  la  ^eène  grecque 
et  roBiaioe.  J*ai  montré  ailleurs  comment  dans  la  suite  les  chef-d'œuvre  furait 
couvent  redemandés  et  rejoués  tant  en  Gcèce  qu'en  Italie.  «  Bêdeant  Herum 
.olfMtf  iterum specêondatheatris..».  m  RotvlU,  lib.  I,  ta^.  x,  v.  87.  —  (0)  LesEumé^ 
nidet  d'Eschyle,  plusieurs  des  pièees  de  Sophocle,  if tiVtiée«>d'Ari9lopfaane^^^uiie 
comédie  tombée  d'Asaxandride^  furent  refaites  et  rejouées.  V.Athen.,lib.  IX,  p^sn. 
-^Casaub.,  in  eiuêd.  Win  VU,  paf.4S7.  —  Aul.  Gell.,  Hb.  XY,  cap.  xx.  '^ BQeokh;, 
Tragmd,  Graoor.  prindp.  — Guill.  Essor.,  De  prim.  et  alter.  Nvb.  ArieiapkL  mM- 
tione  ditsert,  —  (10)  Terenl.,  Hecyr,,  prolog.,  secund.  edit.,  v.  6,  seq. 


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DE  LA  MISE  VH  SCàllB  CHSZ  LES  ANQENS.  ^   SSS 

poblics,  étaient  une  latte,  no  eoncours.  A  Athènes,  les  concnmens 
se  présentaient,  d'ordinaire,  an  nombre  de  cinq  (1).  Si  les  didascatieg 
ne  mentionnent  presque  jamais  que  trois  poètes  (2),  c'est  qu'on  n'iiw 
flcrivait  sur  ces  monumens  qne  les  noms  des  tainqueurs  (3).  11  n'y  6( 
rien ,  non  plus,  à  conclure  de  quelques  récits  célèbres,  où  ne  figurent 
que  deux  antididascales  (&•).  Ces  espèces  de  dueh  dramatiques  ne 
prouvent,  en  aucune  façon ,  qu'il  n'y  ait  pas  eu  en  même  temps  dans 
ta  liée  un  phis  grand  nombre  de  concurrens. 

Si  chacun  des  cinq  poètes  n'eût  présenté  qu'une  pièce,  on  con- 
œtrait  aisément  que  ces  cinq  drames  aient  pu  être  joués  en  xm  jour. 
Mais,  presque  aussitôt  après  Tbespis,  la  coutume  s'établit  parmi  tes  Inn 
gseâodidascales  de  lier  ensemrble  plusieurs  ouvrages.  Lors  de  la  trans-» 
fonnation  des  choeurs  dionysiaques  en  chceurs  tragiques,  les  dévote 
au  eulte  de  Baccbus  se  plaignirent  de  ne  plus  rien  entendre  dans  les 
tragédies  en  l'honneur  du  dieu.  Pratinas,  prédécesseur  et  rival  d'Es^ 
chyle,  fit  droit  à  ces  réclamations  pieuses,  et  joignit  un  drame  saty-^ 
rique  à  chacune  de  ses  tragédies  (5).  Bientôt  Eschyte  substitua  aux 
Qilogîes  (6)  de  Pratinas  une  composition  plus  développée  et  plus  com- 
plète; il  créa  la  trilogie  (7),  c'est-ànllre  l'union  harmonique  de  trois 
tyagédies,  qu'il  couronna  quelquefois {8]  par  un  drame satyrique,  dont 
le  sujet  n'était  pas  nécessairement  lié  à  celui  des  pièces  précédentes  (9). 
Ce  vaste  ensemble  constitua  l'œuvre  qu'on  appela  tétralogie. 

Or,  les  concurrens  étant  au  nombre  de  cinq ,  il  y  avait  nécessaire- 
ment dans  chaque  concours  de  tétralogie  vingt  pièces  à  représenter^ 
tâche  immense,  qui  n'aurait  pu  s'accomplir  en  un  seoi  jour  et  en  une 


(i)  Cinq  des  tribus  choisissaieBt  chacune  un  chorége,  et  les  einq  autres  chacune 
un  ou  deux  juges.  V.  Boeckh.,  Corpus  inscript,,  n.  231,  et  Animadv.  in  n,  239.  — 
Comme  le  nombre  des  tribus  a  plusieurs  fois  changé,  cela  peut  expliquer  les  variations 
du  nombre  des  juges  et  celui  des  concurrens.  —  (8)  Argument,  in  Aristoph.  Eqait,, 
^v.jVesp.,  et  Ran.  —  Suld.,  voe.  nparCva;.  —  Argnm.  in  Buripid.  HippoUjt.y  €t 
*Bied,  —  (3)  Boeckh.,  Corpus inseript.,  lom.  I,  pag.  SW.  —  (4)  Dfcœarch.,  in  Artjum. 
in  OEdip.  tyTi  —  iClian.,  Var.  hist,,  lib.  III, cap.  tiii.  —  (5)  Sutdas (roc.  ITpanva;) 
attribue  à  Fratfnas  cinquante  pièces,  dont  trente-deux  drames  satyrlqiies.  Ce  chtlTlre, 
que  Casaubon  conteste  [De  Satyr.  poesi,  lib.  I,  cap  v,  pag.  tC7),  prouverait,  s'il 
toit  certain ,  que  ce  poète  fit  représenter  quatorze  drames  saiyriqucs  isolés.  ~  (6)  C 
mot,  employé  par  M.  Welcker ,  ne  se  trouve  pas  avec  ce  sens,  je  crois,  dans  les  an  tews 
anciens.  —  (7)  Schol.,  in  Aristoph,  Ran,,  v.  1155.  —  (8)  Je  dis  que  la  trilogie  escby- 
léenne  fut  quelquefois,  ei  non  pas  toujours,  suivie  d'un  drame  satyrique;  car,  sut 
les  soixante  et  dix  pièces  d'Eschyie  dont  nous  connaissons  les  titres,  on  ne  remarque 
que  cinq  ov  sept  drames  satyriques.  —  (oyCasadb.,  iMd,,  pag.  16  t.  —Welcker,  Dio 
AEschyl,  Trilotj. ,  pag.  505 ,  seq.,  et  suppl.,  pag.  îM. 

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436  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

seule  séance,  même  lorsque,  suivant  Thypothèse  d'Âristote,  on  eut 
employé  la  clepsydre  (1).  Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  que,  dans  les 
diverses  fêtes  de  Bacchus  qui  se  célébraient  à  Athènes  et  au  Pyrée  (2), 
il  y  avait  non-seulement  des  concours  de  tragédie,  mais  encore  des 
concours  de  comédie  (3),  de  sorte  qu'en  admettant,  ce  qui  est  loin 
d'être  prouvé,  que  la  lice  ne  s'ouvrît  que  pour  trois  poètes  de  chaque 
genre,  il  n'y  aurait  toujours  pas  eu  moins  de  neuf  tragédies,  trots 
drames  satyriques  et  trois  comédies,  c'est-à-dire,  après  toutes  les  éli- 
minations possibles,  quinze  pièces  à  entendre  et  à  juger. 

Il  est  vrai  que,  par  suite  des  difficultés  qu'offrait  la  représentation 
des  tétralogies,  Sophocle  abandonna  cette  forme  de  drame,  qu'il  avait 
employée  avec  succès  (h),  et  opposa  tragédie  à  tragédie  (5).  Mais  il 
est  rare  dans  la  carrière  des  arts  de  pouvoir  revenir  d'une  forme  cwn- 
plexe  à  une  forme  plus  simple.  On  vit  bientôt  reparaître  les  tétra- 
logies. Euripide  affectionna  cette  sotte  de  drame.  Seuleoient  il  pa- 
rait, comme  presque  tous  les  poètes  qui  lé  suivirent  dans  cette  voie, 
s'être  écarté  de  la  sévère  unité  de  la  trilogie  eschyléenne,  et  avoir 
cherché  le  succès  dans  le  contraste  bien  tranché  des  sujets  (6)  et  la 
diversité  des  émotions  (7).  Euripide  semble  encore  avoir  tenté  une 
autre  très  grave  innovation  :  il  remplaça ,  dit-on ,  quelquefois  le  drame 
satyrique  par  une  quatrième  tragédie,  d'un  caractère  moins  sombre 
que  les  trois  premières.  On  cite  YAlceste,  qui  contient,  en  effet,  des 
parties  presque  con^iques,  comme  ayant  été  la  quatrième  pièce  d'une 
des  tétralogies  de  ce  poète.  L'introduction  de  ce  nouveau  procédé 
peut  expliquer  pourquoi  nous  ne  retrouvons  la  trace  que  de  cinq 
drames  satyriques  parmi  les  pièces  connues  d'Euripide. 

L'abbé  Barthélémy,  qui  s'est  proposé,  dans  un  savant  mémoire,  de 
déterminer  combien  de  pièces  on  représentait  en  un  jour  sur  le  théâtre 

(1)  Arislot.,  Poetic,^  cap.  vu,  g  11.  —  (î)  DenK^sth.,  In  Mid.,  pag.  60i,  Francf. 
—  (3)  Une  inscripUon,  expliquée  par  M.  Boeckh  (  )Sorfm$  inscript. ,  tom.  I ,  d.  23), 
donne  sur  deux  colonnes  les  titres  des  tragédies  et  des  comédies  jouées  dans  une 
même  solennité.  —  (i)  Sophocle  vainquit  Eschyle  avec  une  tétralogie,  mais  avec  une 
tétralogie  composée  de  sujets  divers.  Cest  pour  cette  raison ,  suivant  Welcker 
<  ouvrage  cité,  pag.  513  ) ,  que  la  décision  des  juges  fut  si  laborieuse.  Il  ne  s*agissait 
pas  seulement  de  prononcer  entre  deux  ouvrages ,  mais  entre  deux  systèmes.  — 
(5)  Suid.,  voc.  ScipoxXxç.  —  (6)  Welcker,  ouvrage  cité,  pag.  5Si-5S7.  —  Uermann 
{De  Composa,  tetrdiog,  tragic,)  regarde,  au  contraire,  la  diversité  des  sujets, 
comme  la  loi  générale  de  ce  genre;  de  composition.  —  (7)  M.  Welcker  pense  même 
que  la  trilogie  unitaire,  ou  eschyléenne,  ne  disparut  pas  entièrement  après  la  réforme 
faite  par  Euripide.  Ainsi ,  il  croit  qu'une  trilogie  de  Mélitus,  intitulée  VOEdipodéc, 
était  composée  dans  la  forme  d'Eschyle,  et  non  dans  le  système  d'Euripide. 


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DE  LA  MISE  EN  SCÈNE  CHEZ  LES  ANCIENS.  437 

d'Athènes  (1],  n'a  éprouvé  tant  de  peine  à  résoudre  ce  problème  que 
pour  s'être  persuadé  que  plusieurs  des  fêtes  dont  les  concours  scé- 
niques  faisaient  partie,  ne  duraient  qu'un  jour.  Diogène  de  Laerce 
rapporte  que  les  concours  de  tétralogie  avaient  lieu  en  quatre  occa- 
sions, aux  Dionysies,  aux  Lénéennes,  aux  Panathénées  et  auxChy- 
très  (2).  L'illustre  critique  a  pensé  que  par  les  Lénéennes  et  les  Ch  jtres 
il  fallait  entendre  la  seconde  et  la  troisième  journées  des  Anthesté- 
ries.  Mais  il  est  plus  vraisemblable  que  par  les  Chytres  Diogèna 
Laerce  a  voulu  indiquer  l'ensemble  des  trois  fêtes  dont  les  Chytres( 
faisaient  partie,  c'est-à-dire  les  Anthestéries,  et  que  par  les  Lénéennes 
il  a  entendu,  non  pas  le  second  jour  des  Anthestéries,  désigné  plus 
ordinairement  par  le  nom  de  Choés^  mais  les  Dionysies  de  la  cam- 
pagne, qu'on  appelait  aussi  Lénéennes  (3),  et  qui,  conune  les  Anthes- 
téries, ou  Dionysies  de  la  ville,  duraient  plusieurs  jours. 

C'est  à  la  diflSculté  gratuite  de  trouver  place  pour  la  représenta- 
tion de  quinze  drames  dans  l'espace  d'une  seule  journée  qu'est  due 
la  naissance  de  £vers  systÂBies  fort  bizarres.  Plusieurs  savans,  e% 
'Casaubon  lui-même,  forçant  le  sens  du  passage  de  Diogène  de  Laerce» 
ont  cru  apercevoir  je  ne  sais  quel  rapport  mystique  entre  les  quatre 
parties  d'une  tétralogie  et  les  quatre  fêtes  annuelles  de  Bacchus  (k). 
Us  ont  prélei^u  même,  par  une  conjecture  encore  plus  étrange» 
4iu'on  ne  joupit  <||i'i)ne  seule  des  pièces  d'une  tétralogie  à  chacune 
de  ces  fêtes,  de  sorte  que  la  représentation  de  l'œuvre  entière  n'eût 
été  achevée  qu'avec  Tannée.  Cette  invraisemblable  hypothèse,  admise 
par  Twining,  traducteur  et  commentateur  de  la  Poétique  d'Ans- 
tote  (5),  a  entraîné  le  jugement  ordinairement  si  ferme  de  Lessing  (6). 
Boettiger,  dans  sa  dissertation  sur  le  masque  des  Furies,  trouve  qu'on 
«  été  trop  loin,  en  supposant  qu'une  tétralogie  se  partageât  à  Athènes 
entre  les  quatre  fêtes  de  Bacchus;  mais  il  semble  admettre  (7)  que 
chacun  des  drames  composant  une  tétralogie  pouvait  être  joué  ft 
xlifférens  jours,  l'un  après  l'autre,  <cce  qui  ne  mettait  pas,  dit-iU. 


(1)  Barthélémy,  Ifem.  de  VAcad.  des  InseripU^  tom.  XXXIX,  [>ag.  178  et  suiv.  — 
j(8)  Thrasyll.,  ap.  Diog.  Laert.,  in  PlcU.,  lib.  Ul,  cap.  lti.  —  Said.,  ftoc.  TtT^oXo^a. 
—  (3)  Gyrald.,  De  ewnadia.  —  Aldobraudin,  Ofri.  in  Diog.  Laert.  —  (i)  Casaob., 
J)e  Satyr,  poes,<,  lib.  I,  cap.  y,  pag.  160.  —  (5)  Thom.  Twiaing,  AristateTs  treatise 
on  poetry,  pag.  475 ,  aeqq.  —  (6)  Lessing ,  Vermieehte  Sehriften,  tom.  XIV,  Leben 
dee  Saphaelei,  pag.  3S3.  —  (7)  Boettiger,  Die  Furienmaske,  dans  ses  Kêeine  Schrif" 
Un,  tom.  I,  pag.  193,  not.  —  Je  dis  que  Boettiger  t«m6<«  admettre  cette  opinion» 
parce  qu*en  effet  ce  passage  est  d*ane  rédaction  fort  obscore;  M.  Wincliler,  qui  a 
tradnit  l*opuscule  de  Boettiger,  a  adopté  le  sens  que  J*indiqae. 


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438  REVUE  DES  BECX  MONDES. 

^ôp  d'intervalle  entre  les  parties.  »  Il  justifiait  apparemment  ce  sys- 
^me  de  morcellement  par  l'exemple  de  nos  mystères  au  moyen-âge 
et  de  certaines  pièces  de  la  Chine  (1) ,  ou  même  par  ce  qu'on  sait  de 
la  mise  en  scène  du  Pastorfido  et  ce  qtfil  avait  pu  voir  de  celle  du 
rWallenstein  de  Schiller. 

Si  d'ailleurs  Casaubon  a  eu  le  tort  d'appliquer  un  usage  moderne 

.  au  théâtre  antique,  il  a,  du  moins,  pour  excuse  d'avoir  voulu  lever  les 

Mlifficultés  que  présentent  les  concours  tétralogiques;  mais  que  dire 

*de  Jules  Scaliger,  qui,  sans  nécessité,  veut  que  YHeautoniimorU'' 

]menos  de  Térence  ait  été  joué  à  deux  reprises,  partie  le  soir  et 

^partie  le  lendemain  (2)?  Que  dire  de  M"*  Bacier,  qui  n'admet  pas 

'seulement  cette  idée  malheureuse  dans  ses  Remarques  sur  Térence j 

'  mais  qui ,  l'appliquant  à  ce  qu'elle  appelle  improprement  les  actes 

des  comédies  grecques,  soutient  que  le  Plutus  d'Aristophane  fttt 

représenté  en  deux  séances,  les  deux  premiers  actes  le  soir,  après  le 

soleil  couché,  et  les  trois  derniers  le  lendemain  au  point  du  jour; 

yconfondant  l'heure  où  l'action  de  la  pièce  est  censée  se  passer  avec 

f  heure  matérielle  de  la  représentation  ?  Une  connaissance  plus  exacte 

^  laduréedes  fêtes  dionysiaques  a  fait  justice  de  tous  ces  systèmes  (3). 

La  seule  difficulté  réelle  qu'offrît  la  représentation  de  cinq  tétra- 

Jogies  en  trois  ou  quatre  jours  (h)  était  la  nécessité  d'en  jouer  deux, 

•c'est-à-dire  huit  pièces,  en  une  journée.  Mais  le  peu  d'étendue  àts 

'tragédies  grecques,  particulièrement  de  celles  d*Eschyle,,  et  l'extrême 

fcrièveté  du  drame  satyrique  (5),  rendent  celte  supposition  tout-à-fait 

^missi  blç  et  probable . 

Nous  n'éprouvons  pas  le  même  embarras  pour  trouver  dans  les 
^grandes  solennités  romaines  le  temps  nécessaire  aux.  représentations 
théâtrales.  D'abord  la  fécondité  dramatique  est  bien  loin  d'avoir  éfé 
(aussi  grande  en  Italie  qu'en  Grèce  (6);  ensuite  les  Romains  ne  con- 

(1)  V.  Acofita,  Amer.,  9  part.  lib.  IV,  cap.  vi.  -~M.  Bazin ,  qui  traduit  en  ce  mo- 
ment le  Pi'pa-ky,  ou  VHistoire  de  la  Guitare,  drame  chinois  en  quarante  actes 
on  tableaux ,  trouvera  probablement  dans  les  historiens  littéraires  de  la  Chine  les 
moyens  d'expliquer  ce  prodigieux  tour  de  force  de  mise  en  scène.  —  (2)  Jul.  Scalig.» 
Pœt,  —  (3)  M.  Boeckh  {Tragœd.  Grœcor.  pHneip. ,  pag.  42)  s'est  très  justemeiU 
moqué  de  cette  étrange  opinion,  qu'il  aurait  dû  pourtant ,  en  bonne  justice,  repro- 
cher à  rinventeur.  —  (i)  Plutarque  raconte  {An  Seni,  pag. 785) que  le  tragédieû 
jPolus  joua ,  dans  une  ville  qull  ne  nomme  pas,  huit  rùles  tragiques  en  quatre  j&wrs. 
^  ('S)  Xe  Cyclope  d'Buripide,  seul  drame  satyrique  qui  nous  soit  parvenu,  n*a  que 
^efi  cent  neiir  vers.  —  (6)  On  attribue,  il  est  vrai ,  cent  trente  comédies  à  Plante; 
inâl$,  dès  le  temps  de  Varron ,  ce  chiffre  était  teUement  contesté,  que  ce  judicieux 
critique  dut  le  réduioe  à.  vingt  et  nn. 


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bË  LA  MISfi  BN  SQÈNB  CIIBZ  LJBS  ANCIENS. 

iMireDt  ni  tes  trilogies  ni  les  tétralogies  :  ils  se  contentaient  de  fàifct 
$âivre  leurs  pièces  sérieuses  d'un  niime  ou  d'une atellane  (1)  ;  etyce 
qui  établit  entre  eux  et  les  Grecs  une  différence  encore  plus  mar- 
quée, ils  n'adoptèrent  l'usage  des  concours  scéniques  que  fort  tardf 
Les  poètes  du  temps  de  la  république  vendaient  leurs  pièces  auv 
édiles,  mais  ils  ne  concouraient  pas.  Ce  qu'on  lit  dans  le  prologue 
un  pour  une  reprise  de  la  Casina  de  Plaute  ;  Hiec  cum  primum  acia 
€stj  viôit  amnes  fabulas  (â) ,  n'est  qu'une  Ggure  de  langage;  Lesiuttesr 
poétiques  admises,  sous  Jules  César,  entre  les  mhno^a^bes,  tels  que 
Laberius  et  P.  Syrus,  et  introduites  un  peu  après  dans  certains  jeus 
littéraires,  comme  dans  les  jeux  capitolins,  ne  furent  qu'une  tardive 
adoption  des  usages  grecs.  Les  concours  entre  acteurs  ne  s'établirent 
Huéme  à  Rome  que  sous  Auguste.  Il  est  questiou,  je  le  sais,  de 
palmes  briguées  par  les  acteurs  dans  les  prologues  de  r Amphitryon  et 
dnPcmulus  (3);  mais  ces  prologues,  comme  celui  de  la  Casina ^  pa^ 
missent  avoir  été  écrits  ou  retouchés  pour  une  reprise  de  ces  cemé-^ 
dies  [k).  Ce  que  Cicéron  (5)  et  Yarron  nous  apprennent  des  corol^ 
hria  décernés  aux  acteurs  qui  avaient  bien  joué,  cum  plticuerant  it^ 
seena  (6),  ne  prouve  pas  que  l'on  ait  connu  dès-lors  les  concours  his-; 
triom'ques.  Le  coroHariitm  était  un  témoignage  de  satisfaction  que 
les  éditeurs  de  spectacles  décernaient,  en  sus  de  leur  salaire,  aux  ac- 
teurs qui  avaient  plu  à  l'assemblée  (7).  C'étaient  des  espèces  de/€ua> 
ou  de  primes  dont  l'usage  remontait  aux  représentations  privées  (8). 
U  n'y  a  de  concours  d'acteurs  bien  prouvés  à  Rome  que  ceux  qu» 
eurent  lieu,  sous  l'empire,  entre  les  musiciens  et  entre  les  panto-^ 
mimes  (9), 

Les  jeux  scéniques,  célébrés  chaque  année  aux  frais  des  édiles» 
euFules,  duraient  un,  deux  et  même  quatre  jours.  Dans  les  grandâi 
jpux  (10),  dans  les  jeux  floraux,  apollinaires,  compitaux,  mégalésiens,^ 


(1)  Cicep. ,  Ad  fanUL ,  lib.  IX,  epist.  16  —  Schol.  in  Juven.  Sat.  III,  v.  175.  — 
(2)  Plaut.,  Casin.,  prolog.,  v.  17.  —  (3)  Id.,  Amphitr.^  prolog.  v.  72.  —  Id.,  Pcm.^ 
prolog.,  V.  37.  —  (i)  Osann,'Analect:  eritic,  pag.  176,  seq.  —  ^5)  Cicer.,  in  Vert.^ 
Itt,  cap.  Lxxfx.  —  (6)  Varr.,  De  ling.  Latin,,  lib.  IV,  pag.  i9,  éd..  Bip.  —  (7)  Sué-' 
tone  (  Atugust.,  cap.  xly  )  loue  Auguste  d*a?oir  fait  souvcut  de  telles  large:'ses  dantf 
des  jeux  même  dont  il  n'était  pas  éditeur.  —  (S)  Gioer. ,  Varr. ,  IV,  cap.  xxn.  — ' 
O)  Quant  à  ceux-là,  une  foule  d'anecdotes,  et,  qui  mieux  est,  de  mouamens  etf 
d'inscriptions,  ne  peuvent  laisser  le  moindre  doute  sur  leur  existence.  ~(10)  L^ 
ludimagni  dunA&ai  trois  jours;  les  ludimaximi  en  duraient  quatre;  dans  lésons* 
et  dans  les  autres,  il  y  avait  des  jeux  scéniques.  Y.  Terent.,  flécyn,  titul.  —  SuetAm.^ 
Vit,  Terent. 


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^iO  REVUE  DES  DECnS  MONDES. 

séculaires,  les  représentations  scéniques  ne  formaient  qu'une  faible 
partie  des  spectacles.  Il  est  vrai  que  peu  à  peu  les  fériés  se  prolongè- 
rent; il  ne  fut  pas  rare  de  voir  telle  solennité,  surtout  votive,  triom- 
phale ou  de  dédicace,  durer  trente  jours  (1),  cent  jours  (2),  cent 
Tingt-trois  jours  (3),  et  sur  ce  nombre  plusieurs,  sans  aucun  doute, 
étaient  consacrés  aux  jeux  scéniques,  surtout  à  ceux  des  mimes  et 
des  pantomimes.  Il  est  vrai  encore  qu'outre  les  représentations  so- 
lennelles, il  y  avait  sur  les  théâtres  grecs  et  romains  des  représenta- 
tions données  aux  frais  des  entrepreneurs,  qui  obtenaient  ou  ache- 
taient ce  droit  des  magistrats  (h) ,  spéculant,  comme  de  nos  jours,  sur 
la  curiosité  publique,  particulièrement  sur  celle  des  classes  qui,  dans 
les  grandes  solennités,  n'étaient  pas  admises  au  théâtre  (5).  La  mul- 
tiplicité des  divertissemens  de  ce  genre  finit  même  par  devenir  une 
distraction  funeste  pour  le  peuple  et  nuisible  à  l'expédition  des  af- 
feîres  publiques  et  privées.  Marc-Aurèle,  pour  remédier  à  ce  désor- 
dre, voulut  que  le  spectacle  des  pantomimes  commençât  plus  tard  et 
ne  se  donnât  pas  tous  les  jours  (6).  A  cette  restriction,  qui  semble 
prouver  qu'il  y  avait  alors  des  représentations  quotidiennes,  il  faut 
«jouter  le  témoignage  du  médecin  illustre  Galien ,  qui  raconte  que 
trois  pantomimes,  Pylade,  Morphus,  et  un  autre  qu'il  ne  nonune 
pas,  jouaient  alternativement  et  de  deux  jours  l'un  (7).  Il  faut  ajouter 
encore  le  mot  que  l'histoire  attribue  à  l'empereur  Gallien.  Ce  prince, 
dit  Trébellius  Pollion,  au  milieu  des  plus  graves  préoccupations  poli- 
tiques, demandait  continuellement  à  ceux  qui  l'approchaient:  «Que 
donne-t-on  demain  au  théâtre?  »  Qualis  cras  erit  scena  (8)?  Mais  ces 
spectacles,  presque  quotidiens,  n'étaient  pas  les  spectacles  nationaux 
et  officiels  ;  c'étaient  des  passe-temps  offerts  à  l'oisiveté  par  la  cupidité 
des  entrepreneurs,  c'étaient  des  représentations  éventuelles  et  îrré- 
^lières,  àpeu  près  comme  celles  qui  ont  lieu  aujourd'hui  dans  nos 
villes  de  province.  Aussi  y  avait-il  des  jours  de  relâche,  et  souvent 
même  des  temps  de  clôture.  Sénéque  parle  de  ces  vacances  affichées. 


(1)  Suel. ,  Auguit, ,  cap.  xxxii.  —  (2)  Xiphil. ,  lib.  LXYI,  cap.  xxv.  —  (3)  Dio, 
lib.  XLVIII,  cap.  xv.  —  (4)  Chandler,  Inscr, ,  II,  109,  pag.  74.  —  (5)  Cicer.,  Dr 
Baruip.  resp,,  cap.  xii.  —  (6)  Capit.,  Marc.  Anton.,  cap.  ixiii. — Pour  protéger  le 
travail  contre  la  dissipation  qui  se  cachait  sous  des  prétextes  religieux ,  Marc-Aurèle 
réduisit  les  jours  fériés  à  trente-cinq  par  année.  V.  Capit.,  t&id.,  cap.  x.  —  (7)  Galen., 
Comm.  âeprœnoHonê  tom.  VII,  pag.  839,  seq.,  éd.  Cbart.  Cest  la  charmante  histoire 
de  la  jeune  femme  amoureuse  du  pantomime  Pylade.  —  (8)  Trebell.  Pollio,  Gal^ 
iieni  Duo,  cap.  ix.— Cette  question  suppose  Texistence  des  annonces  ou  des  affiches* 
de  spectacle. 


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DE  LA  MISE  EN  SCÈNE  CHEZ  LES  ANQENS.  &4f 

sans  doute,  sur  les  murs  des  théâtres,  et  qui  désespéraient  les  désœu- 
vrés de  Rome  :  Cum  ludi  intercalantur,  dit-il  (1)  ;  et  Juvénal  : 

Quotîes  aulaea  recondita  cessant. 

Et  vacuo  clausoque  sonant  fora  sola  theatro  (2). 

On  voit  combien  il  faut  se  garder  de  confondre,  dans  l'étude  du 
théâtre  antique,  deui  choses  absolument  dissemblables,  les  spectacles 
publics,  religieux,  nationaux,  et  les  spectacles  secondaires,  exploités 
dans  des  vues  de  lucre  par  des  entreprises  particulières. 

A  Athènes,  les  frais  considérables  qu'exigeaient  les  fêtes  religieuses» 
-et,  par  suite,  les  concours  scéniques,  étaient  partagés  entre  les  cho- 
réges,  qui  pourvoyaient  à  l'entretien  des  chœurs,  et  la  caisse  des 
fonds  théoriques,  chargée  de  subvenir  à  toutes  les  autres  dépenses. 
Le  théâtre,  comme  étant  une  enceinte  religieuse  et  même  une  partie 
de  l'Hiéron  de  Bacchus,  fut  d'abord  ouvert  à  tous  et  gratuit.  Les  jours 
de  représentation,  les  citoyens,  de  grand  matin  (3),  quelquefois 
même  pendant  la  nuit  (4),  venaient  occuper  les  gradins  auxquels 
leur  âge  ou  leurs  fonctions  leur  donnaient  accès;  mais,  comme 
il  s'élevait  souvent  des  contestations  et  même  des  rixes,  et  que 
des  étrangers  et  des  esclaves  s'emparaient  quelquefois  des  places» 
on  établit  un  prix  d'entrée  que  l'on  fixa  d'abord  à  une  drachme  (5) 
ou  six  oboles  (6) ,  et  qui  servait  au  paiement  de  l'architecte  chargé 
d'élever  le  théâtre,  alors  de  bois  et  temporaire.  Plus  tard ,  on  réduisit  » 
par  considération  pour  les  citoyens  pauvres,  le  prix  des  places  à  deux 
oboles  (7) ,  peut-être  même  à  une  (8).  Enfin  Périclès,  flatteur  habile 
des  passions  populaires,  fit  rendre  un  décret  qui  enjoignait  aux  ad* 
ministrateurs  du  fonds  théorique'  (9)  de  distribuer  aux  citoyens,  avant 
chaque  représentation,  les  deux  oboles  nécessaires  au  paiement  de 
leur  place  (10).  Mais  la  démocratie  athénienne  ne  s'en  tint  pas  là  :  la 
caisse  des  fonds  théoriques,  qui  s'alimentait,  dans  l'origine,  de  l'amo* 
diation  des  terrains  sacrés  (llj,  de  certaines  amendes  et  de  divers  dons 

(1)  Senec.,  Quœst.  natur.,  lîb.  Vil,  cap.  xxxii.  —  (a)  Juven.,  Sat.  VI,  v.  67,  seq. 
—  (3)  jEschin.,  In  Ctesiph.  —  Xenoph.,  Memùrab.y  Kb.  V,  pag.  885.  —  (4)  Schol.^ 
in  Lucian.  Jtm.,  cap.  xlix.  —  (5)  Lucian.,  Demosth,  Eneom,,  cap.  xxxvi.  —  Har- 
pocrat.,  Hesych.  et  Suid.,  vœ.  ^pay^xTi.  —  (6)  Environ  9S  centimes.  —  (7)  Demosth.» 
Pro  coron. ,  pag.  477.  —  (8)  Ulplan. ,  In  Demosth,  Olynth, ,  tom.  I,  pag.  13.  ^ 
L*abbé  Barthélémy,  Voy,  du  Jeune  Anaehars, ,  tom.  VI,  chap.  lxx,  pag.  106.  — 
<9)  On  les  appelait  Taaîai  ;  ils  étaient  élus  parle  peuple  aux  grandes  Dionysies.  Il  y 
en  avait  dix,  c'est-à-dire  un  par  tribu.  —  (10)  Plutarch.,  Perte/.,  cap.  ix.  — 
(il)  Isocrat.,  Areopag.j  II. 


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•%i2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  legs  pieux  (1),  ne  put  suffire  à  ces  distributions.  Le  peuple  d'Athènes 
lui  attribua  une  très  large  part  des  contributions  de  guerre  fournies 
par  les  alliés  (2),  se  partagea  cet  argent  au  théâtre,  en  présence  même 
des  confédérés  (3),  et  défendit,  sous  peine  de  mort,  de  proposer,  en 
aucun  cas,  d'appliquer  les  fonds  de  cette  caisse,  qu'elle  regardait 
comme  sienne,  à  l'entretien  des  flottes  ou  de  l'armée  {^).  .\ingi  le 
peuple  d'Athènes,  qui  se  faisait  payer  pour  toutes  choses,  recevait 
nn  salaire,  même  pour  assister  aux  spectacles!  La  distribution  du 
Théorique  était  une  espièce  de  jeton  de  présence  (5),  dont  l'appât  fit, 
'suivant  Plutarque,  que  jamais  gradins  de  tliéâtre  ne  furent  aussi  bien 
garnis  que  ceux  d'Athènes  (6).  Ce  régime  abusif,  aggravé  encore  par 
Argyrrhius,  qui  acquitpar  ce  moyen  la  plus  grande  popularité  (7) ,  ne 
fut  aboli ,  sur  la  proposition  d'Hégémon ,  qu'entre  la  seconde  année 
de  la  IIO"'  olympiade  et  la  troisième  de  la  112%  c'est-à-dire  quand  la 
pénurie  complète  du  trésor  l'aurait  toute  seule  aboli.  Si  l'on  trouve 
encore  postérieurement  à  cette  époque  des  traces  de  distributions 
théoriques  |à  Athènes  (8),  c'est  que,  toutes  les  fois  que  la  démocratie 
recouvra  dans  cette  vflle  une  ombre  de  pouvoir,  elle  ne  manqua  pas 
de  faire  revivre  ce  honteux  usage,  qui  lui  était  si  profitable  (9). 

A  Rome,  les  spectacles  publics,  ceux  qui  se  liaient  au  cuite 
national  et  qui  se  célébraient  pour  le  salut  du  peuple,  étaient  dé- 
frayés en  partie  par  les  édiles  ou  les  préteurs,  en  partie  par  un  fonds 
spécial,  ludiaria  pecunia^  administre  d'abord  parles  pontifes  (10), 
puis  par  un  officier  de  l'empereur,  nommé  Ab  arpenta  scenico  mch- 

(1)  Bœckh.,  Corpus  inscript.,  n.  27it.  —  (2)  Isocrat.,  De  Paie.  ^—  Poil.,  lib.  VIH, 
%  113.  —  (3)  Deroosth.,  in  Mid,,  pag.  637.  —  Aristopb.,  Aekar^.,  50i;  Schol.,  md. 

^ —  (i)  Liban.,  Argum.  in  Demosth,  Olynih.  i ,  pag.  14.  »  Dans  la  quatrième  aonôe 
de  la  106B«  olympiade,  Torateur  Apollodore  eacournt  une  amende  àt*.  quiiuie  taleJis 

.  pour  une  infraetion  à  cette  loi ,  dont  la  pénalité  avait  apparemment  été  modifiée.  — 

(5)  Les  absens  ne  touchaient  pas  le  Théorique.  Uyperid.,  ap.  Harp.,  voe.  ôecopixbv.  — 

(6)  Plutarch.,  De  Sanit.  tuend,,  pag.  372.  —  (7)  Xenoph.,  Hellen.,  lîb.  IV,  cap.  viii , 
g  31.  —  Diod. ,  lib.  XIV,  g  99.  —  Le  démagogue  Démade,  |K)ur  faire  manquer  un 

.  armement  destiné  à  protéger  b  Grèce  contre  Alexandre,  osa  proposer  de  convertir 
les  fonds  réservés  pour  cet  objet  en  une  distribution  de  cinquante  drachmes  par 

.  tète.  —  (8)  Arislid.,,  in  Apolog.  —  (9)  Un  écrivain  anglais  a  employé  plusieurs 
pages  de  VEdimburgh  Review  à  Tapologie  de  la  destination  des  fonds  théoriques  à 

.  Athènes.  Il  soutient  que  finviolabililé  de  celle  caisse  pacifique  était  une  heureuse 

.  i)arrière  qui  protégeait  le  budget  des  arts  et  des  sciences  contre  renvahissement  des 
dépenses  militaires.  Il  oublie^que  ce  régime  a  causé  la  ruine  des  arts  en  même  temps 
que  celle  de  l'état.  —  (10)  C'est  par  suite  de  cet  usage  que  nous  voyons  à  Aphrodi- 
sias,  après  la  conquête  romaine,  la  gestion  de  Tar^'cnt  destiné  aux  jeux  contiéeà 
L'Ipius  Apuk'ius  Euryclès,  premier  pontife  de  l'Asie.  Boeckh.,  î6i't?.,  n.  27*1. 


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DE  LA  MISB  EN  SCÈNE  CHEZ  LEg  ANCIENS.  US? 

gisim'  (1).  Tontes  les  grandes  et  solennelles  représentations  scéniques 
étaient  donc  ce  que  nous  appelons  aujourd'hui  àt&^speotaeks^atis. 
GicéroE  proclame  le  théâtre  une  propriété oommime (2).  Aussi,  dès  le 
point  du  jour,  souvent  même  avant  le  lever  du  soleil,  les  habitans 
deRome  venaieotr-ils,  coflune  ceux  d'Athènes,  prendre  à  grand  bruit 
possession  des  places  qui  leur  étaient  destinées  (3) ,  en  observant  seu- 
lement les  distinctions  d'ordres  et  de  rangs  que  les  lois  tbéfttralca 
avaient  établies  et  que  des  officiers  publics  [k]  faiss^t  sévèrement 
respecter. 

Il  n'en  était  pas  de  même  des  représeiÉMions  préparées  par  des^ 
entrepreneurs.  Ces  adjudicataires  des  théâtres  antiques,  appelés  en 
Grèce  eeaepuvoi  (5)  et  à  Rome  redemptores  theatri  ou  rogatores  a^cena, 
cherchaient  tous  les  moyens  d'accroître  leur^  bénéfices.  C'est  surtout 
dans  l'intérêt  de  ces  spéculations  que  les  sièges  des  théâtres  et  des* 
amphithéâtres  {)ortaient,  comme  on  le  voit  encore  en  quelques  en- 
droits, à  Pola,  par  exemple  (6],  des  numéros  gravés  dans  la  pierre, 
numéros  qui,  répétés  sur  les  tessères,  permettaient  de  louer  les^ 
places,  soit  à  l'avance,  soit  à  l'ouverture  des  portes,  et  de  répartir^ 
les  spectateurs  dans  ces  vastes  enceintes  avec  autant  et  plus  d'ordre- 
que  nous  n'en  pouvons  mettre  dans  nos  petites  salles  d'aujourd'hui. 
,  Il  est  probable  que  l'on  appelait  xo^oXo'^ci  (7)  les  préposés  chargés 
de  recevoir  le  prix  des  billets,  je  veux  dire  des  tessères.  Il  y  avait, 
de  plus,  des  contrôleurs  ou  vérificateurs  de  billets;  car,  outre  les  tei^ 
sères  payantes,  on  connaissait,  comme  à  présent,  les  tessères  de 
faveur  (8)  et  ce  que  nous  appelons  les  entrées  y  c'est-à-dire  des  per- 


(1)  Grut.,  n.  583, 3.  —Cette  caisse  théâtrale  s^alimentait  à  peu  près  comme  celle  des  ' 
fonds  théoriques  d'Athènes,  c'est^-dire  :  i»  par  un  fonds  de  cinq  cents  mines  voté  ^ 
par  le  sénat  (  Dionys.  Halic,  lib.  VII,  cap.  xm  )  ;  S»  pafr  le  revenu  des  bois  sacrés,  ' 
es  lueiê,  ce  qui  fit  nommer  luear  tout  salaire  relatif  aux  jeux  publics  (  Plutarch.^  ' 
Quœst,  Rom,j  88 ,  pas;.  285,  D.  —  Fest.,  voc,  Lucar^  et  Pecunia  );  3»  par  le  produit 
de  certaines  amendes  (  Tit.  Liv. ,  11b.  X,  cap.  xxiii.  —  Ovid. ,  Fait. ,  lib.  V,  t.  2tt, 
seqq.),  i»  enfin ,  par  une  taxe  imposée  par  Caligula  sur  les  marchands  d'esclaves,  les 
débauchés  et  les  courtisanes  (  Sueton.,  CaliguL^  cap.  xl  ),  moyen  de  pourvoir  à  la 
splendeur  do  culte  national  moins  étrange  peutrètre  aux  yeux  des  anciens  qu'aux  ' 
n<ytre8,et  qui  pourtant  fut. un  peu  modifié  par  Alexandre  Sévère  (Lampr.,  Ales^ 
Sever. ,  cap.  xxiv  ).  —  (2)  Cicer. ,  De  fimb, ,  lib.  UI ,  cap.  lxtii.  -^  (3)  Sueton. , 
CaliguLy  cap.  xxvi.  —  (i)  Mart.,  lib  V,  epigr.  14  et  28.  —  (5)  Theophr.,  Charact.y 
cap.  XI.  —  (6)  SUncovich,  An/I(eafr.  di  Pola,  pag.  33,  tav.  ii,  fig.  1-i.  —  (7)  Phi* 
lox.,  Vetera  glouaria.  —  Tbéopbraste  appelle  xo^oOç  les  pièces  de  monnaie  re- 
cueillies par  les  charlatans  autour  de  leurs  tréteaux.  V.  Chapoct, ,  cap.  vi ,  g  2.  — 
(8)  Theophr.,  <6id.,  cap.  xi,  Ô  3. 


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4U  HETCE  DES  DEUX  MONDES. 

sonnes  ayant  un  droit  permanent  ou  temporaire  à  des  places  réser- 
vées et  gratuites,  telles  que  certains  magistrats  et  les  fondateurs  ou  les 
restaurateurs  de  Tédiflee.  Les  tessères  qui  constataient  le  droit  d'as- 
sister au  spectacle  sans  rétribution  s'appelaient  ouugcxa.  Quelquefois 
aussi  les  gens  riches  qui  voulaient  pour  un  jour  se  faire  éditeurs  de 
spectacles  et  s'épargner  les  embarras  attachés  à  cette  prétention, 
achetaient  d'un  entrepreneur  tout  ou  partie  des  places  de  son  théâtre 
«t  les  distribuaient  à  leur  gré  (1).  Seulement,  les  lois  à  Rome  avaient 
imposé  de  certaines  limites  a  cette  libéralité,  afin  d'empêcher  les 
largesses  théâtrales  de  dégénérer  en  brigues  (2).  Les  gradins  souvent 
nombreux  loués  par  les  grands  pour  le  peuple  s'appelaient  loca  gra-- 
tuita  (3). 

Enfin ,  on  connaissait  même ,  chez  les  anciens ,  ces  espèces  de  cour- 
tiers que  nous  nommons  vendeurs  de  billets.  Les  jours  de  grandes 
représentations,  de  pauvres  gens  occupaient,  de  bonne  heure,  des 
places  qu'ils  cédaient  ensuite  aux  personnes  riches  ;  on  donnait  le 
nom  de  locarii  à  ceux  qui  se  livraient  à  ce  trafic.  Martial ,  parlant 
d'un  gladiateur  en  vogue,  l'appelle  diviiiœ  locariorum,  la  fortune  des 
vendeurs  de  places  (4). 

La  nature  et  la  configuration  même  des  théâtres  de  l'antiquité 
prouvent  que  ces  enceintes  découvertes  n'étaient  destinées  qu'à  des 
spectacles  de  jour.  En  effet,  on  ne  trouve,  je  crois,  en  Grèce,  au- 
cune trace  de  représentations  exécutées  la  nuit  et  aux  lumières, 
quoiqu'il  y  eût  dans  les  fêtes  religieuses,  et  notamment  dans  les 
mystères,  diverses  cérémonies  nocturnes.  11  en  fut  autrement  en 
Italie,  mais  seulement  sous  les  empereurs,  quand  la  satiété  de  tous 
les  plaisirs  eut  fait  naître  un  besoin  effréné  de  nouveautés.  Du  temps 
de  Tibère ,  les  spectacles  se  prolongeaient  déjà  assez  tard  pour  que 
de  jeunes  esclaves  dussent  reconduire  avec  des  torches  ceux  qui  sor- 
taient du  théâtre  (5).  Caligula,  qui  essaya  de  toutes  les  sortes  de  jeux 
scéniques,  en  donna  même  pendant  la  nuit,  et  nociurnos.  En  ces 
occasions,  on  illuminait  la  ville  entière  (6]. 

Dans  les  Quinquatries,  instituées  par  Néron  en  l'honneur  de  Mi- 
nerve, comme  les  Panathénées  à  Athènes,  il  y  eut  des  spectacles 
de  nuit,  «afin,  murmuraient  les  vieux  Romains,  qu'il  ne  restât 
aucun  asile  à  la  pudeur  (7).  »  Cependant  des  juges  moins  sévères 

(1)  Cicer.,  Pro  Muren,^  cap.  xxxiv,  cap.  72.  —  (2)  Id.,  ibid,,  g  73.  —  (3)  Sueton., 
Caligul,,  cap.  xxvi.  —  (i)  Martial.,  lib.  V,  epigr.  25,  v.  9.  —  (5)  Dio,  lib.  LVIII , 
cap.  XIX  —  (6)  Suet.,  CaUguL,  cap.  xvni.  —  (7)  Tacil.,  Annal.,  lib.  XIV,  cap.  xx. 


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DE  LA  MISE  EN  SCÈ!Œ  CHEZ  LES  ANCIENS.  hkS 

répondaient  que  les  feax  dont  resplendissait  la  ville  étaient  une  ga- 
rantie pour  les  mœurs  (1).  Enfin,  h  l'occasion  des  jeux  séculaires, 
nous  voyons  l'empereur  Philippe  donner  sur  le  théâtre  de  Pompée 
des  représentations  scéniques  qui  durèrent,  selon  l'usage,  trois  jours 
et  trois  nuits,  pendant  lesquels  le  peuple  contempla  les  spectacles 
à  la  clarté  des  torches  et  des  lampes  (2);  mais  c'étaient  là  de  rares  et 
très  particulières  exceptions. 

Je  ne  puis,  en  terminant,  m'empêcher  de  faire  une  remarque  peu 
flatteuse  pour  notre  scène  :  c'est  que  plus  le  théâtre  antique  s'éloigne 
de  son  origine  religieuse,  plus  il  s'écarte  de  ses  traditions  primitives 
et  nationales,  plus  il  entre  dans  des  voies  d'exploitation  industrielle 
ou  de  caprice  particulier,  et  plus  les  points  de  ressemblance  entre 
ces  tréteaux  déchus  et  les  nôtres  deviennent  nombreux  et  frappans. 
Toutefois,  il  faut  se  hâter  de  le  dire,  ces  ressemblances  malheureuses 
s'arrêtent  à  l'extérieur  et  ne  portent  guère  que  sur  des  détails  d'or- 
ganisation et  de  police.  Par  un  bonheur  dont  il  faut  féliciter  la  civili- 
sation moderne,  l'antiquité  ne  nous  a  légué  de  ses  productions  dra- 
matiques que  celles  des  meilleurs  âges  :  presque  aucune  œuvre  des 
bas  siècles  n'a  survécu  ;  de  sorte  que,  tandis  que  l'organisation  ma- 
térielle de  nos  théâtres  est  à  peu  près  l'image  de  la  plus  triste  et  de 
la  plus  mauvaise  organisation  de  la  scène  antique,  dans  l'ordre  poé- 
tique, au  contraire,  nous  n'avons  eu  pour  modèles  que  les  plus  parfaits 
chefs-d'œuvre  des  plus  beaux  temps  du  théâtre  grec  et  romain.  C'est 
dans  la  lecture  et,  pour  ainsi  dire,  dans  la  société  familière  d'Eschyle 
et  de  Sophocle,  de  Plante  et  de  Térence,  que  les  génies  fraternels  de 
Molière  et  de  Racine  ont  puisé  cette  hardiesse  attique,  cette  exquise 
justesse  de  mouvemens  et  de  proportions,  qu'on  ne  sait  ni  comment 
assez  louer,  ni  comment  définir,  mais  dont  on  retrouverait  au  besoin 
le  sentiment  et  le  secret,  si  jamais  ils  couraient  risque  de  se  perdre, 
dans  l'étude  intelligente  de  la  peinture  et  de  la  sculpture  antiques, 
devant  le  groupe  de  la  Niobé  ou  les  bas-reliefs  du  Parthénon. 

Charles  Magnin. 

(1)  Tacit. ,  Annal. ,  lib.  XIV,  cap.  xxi.  —  (2)  Il  nous  reste  quelques-unes  de  ces 
anciennes  lampes  théâtrales.  Y.  Le  Pittur.  antich,  (TErcolan, 


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CHRONIQUE  DE  U  QUINZAINE, 


31  octobre  t84^. 


Le  ministère  du  1'''  mars  n'est  plus.  La  cause  qui  a  déterminé  sa  retraite 
est  Iroix  coimae^t  a  trop  occupé  les  mille  voix  de  la  presse  pour  que  nous  rêve* 
nions  tasdivementsur  uQe  qu^tion  épuisée.  Ce  qui  vient  dese  passer  n'a  rien 
4e  contraire  au  droit  :  cela  est  évident.  Quant  àJ'appréoiation  politique  delà 
mesurei  nous  sommes  de  ceux  qui,  dans  Fintécét  de  tous,  auraient  désiré :qu# 
le  cabinet  du  V^  mars  pût,  sous  sa  responsabilité,  présenter  aux  chambriez 
son  progranune^  le  discours  où  il  avait  r^umé  sans  détours  toute  sa  politiquet 
la  politique  du  mémorandum  et  de  la  note  du  8  octobre. 
.  Quoi  qu'il  en.  soit,  le  pays  doit  se  féliciter  de  voir  les  ressorts  du  système 
représentatif  jouer  librement  et  avec  sincérité.  Le  cabinet,  en  se  retirant,  a 
rendu  un  hommage  éclatant,  un  hommage  qui  l'honore,  au  principe  de  notre 
gouvernement.  La  question  n'arrivera  pas  moins  devant  les  chambres  dans 
toute  sa  puretés  En  dernière  analyse,  rien  ne  peut  faire  que  les  trois  pouvoirs 
ne  soient  appelés^  à  décider  nettement,  catégoriquement,  le  maintien  ou 
l'abandon  de  la  politique^  ferme  sans  doute,  mais,  très  modérée,  de  la  note  du 
8  octobre. 

Le  cabinet  du  V"  mars  a- laissé  des  traces  profondes  et  lumineuses  de  son  pas* 
sage  aux  affaires.  Soutenu  par  des  opinions  politiques  vives,  ardentes,  trop  im- 
patientes peut-être,  il  ne  s'est  pas  écarté  un  instant  de  cette  juste  mesure  que 
la  saine  politique  lui  commandait.  Ses  actes  en  font  foi.  On  lui  a  reproché  le 
bruit  qui  se  faisait  autour  de  lui.  £t  quel  est  le  cabinet  dont  les  amis,  les  pro- 
tecteurs, n'aient  plus  d'une  fois  troublé  la  marche  par  leur  bruit  et  par  leurs 
imprudences?  ]Nk)us  ne  savons  si  les  autres  cabinets  ont  pu  toujours  échapper 
au  danger  de  ces  influences  extérieiures;  mais  tout  le  monde  a  pu  se  con- 
vaincre ,  en  lisant  les  pièces  publiées,  que  M.  Thiers  a  toujours  conservé  la 
possession  de  lui-même  au  point  de  s'attirer  plus  d'une  fois*  de  vives  attaques 
et  de  sévères  reproches  qui  ne  lui  venaient  pas  d'un  camp  ennemi.  Nous 


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sommes  persuadés  qtie,  le  cas  échéant,  M.  Thiers  pourra  donner  des  preuves 
irrécusables  et  frappantes  de  la  politique  sensée,  prévoyante,  honnête  et  digne, 
qu'il  n'a  pas  ces^  de  suivre  dès  le  premier  jour  où  la  question  d'Orient  a  dâ 
ixer  son  attention. 

Le  cabinet  du  229  octobre  s'est  chargé  d'une  tâclie  qui,  selon  le  point  de 
vue  où  Ton  se  place ,  peut  paraître  trop  facile  ou  trop  dtffieile. 

S'agit-11  de  maintenir  sérieusement ,  de  continuer  sans  la  fausser  la  politique 
du  8  octobre?  tout  est  bien  :  le  rôle  est  facile  pour  des  hommes  fermes,  ré- 
solus; seulement  il  ne  sera  pas  aisé  d'expliquer  pourquoi  ee  rôle  a  dû  être  joué 
par  d'autres  acteurs  que  ceux  qui  l'ont  créé. 

S'agit*!!  d'abandonner  plus  ou  moins  habilement  la  politique  du  8  octobre? 
le  rôle  serait  difficile;  hélas!  il  serait  plus  que  difficile. 

Empressons-nous  d'ajouter  que  nous  ne  supposons  à  personne  un  projet  de 
eette  nature.  Nous  sommes  oonvaineus  que  la  note  du  8  octobre,  que  cet  acte 
si  mûrement  délibéré,  si  solennel ,  est  devenu  la  base,  pour  tout  le  monde,  de 
notre  politique  h  l'endroit  de  TOrient.  Par  la  note  du  8  octobre,  nous  enten- 
dons la  possession  héréditaire  de  l'Egypte  dans  la  famille  de  Méhémet^Âli ,  et 
une  transaction  honorable  pour  le  reste. 

Certes,  ce  n'est  pas  nous  qui  pourrions  soupçonner  le  maréchal  Soult,  et 
M.  Gut»t,  et  M.  Villemain,  et  le  brave  amiral  Duperré,  de  vouloir  substi- 
tuer à  la  politique  du  8  octobre  une  p<^]itique  de  honte  et  de  faiblesee.  Loi» 
de  là  :  nous  eroyons  fermement  que  le  nouveau  ministère  il'hésltera  pas^ 
à  faite  sienne  la  politique  de  ses  prédécesseurs,  à  le  déclarer  formellement 
devant  les  chambres,  et  à  se  montrer  toujours  prêt  à  faire  de  cette  poli- 
tique une  question  de- cabinet.  Qu*on  se  demande,  en  effet ,  où  irait  la  France 
en  se  retbrant  en  arrière  de  la  ligne  tracée  par  le  memoranchtm  et  la  note  du 
8  octobre,  en  arrière  de  cette  ligne  que  nul  n'a  pu  taxer  de  trop  avancée,  et 
que  les  amis  les  plus  sincères  de  la  paix  ont  formellement  reconnue  connue 
nécessaire  à  l'équilibre  européen  et  à  la  dignité  de  la  Franoe.  Les  étrangers 
eux-mêmes,  les  signataires  du*  traité  du  15  juillet,  ont  été  forcés  d'avouer  que 
le  gottvemement  français,  en  résumant  sa  politique  dans  4a  note  du  8<x;- 
tebre,  n'avait  rien  fiait  d'excèfesif ,  rien  dit  d'incompatible  avec  «on  désir  «n- 
cère  de  maintenir  une  paix  honorable,  rien  avancé  qu'un  gouvernement  fort 
et  modéré  ne  dût  soutenir  jusqu'au  bout.  Aussi  ont-ils  cberehé  à  pallier  le 
décret  de  déchéance  laoeé  contre  Méhémet-Ali  ;  ils  l'ont  attribué  à  l'ardeur 
par  trop  belliqueuse  du  divan  ;  ils  ont  donné  à  entendre  que,  si  le  vice-roi  était 
bien  sage,  il  pourrait  être  relevé  de  œtte  nouvelle  disgrâce.  Évidemment  le 
décret  du  sultan  n'éialt  qu'une  émanation  fort  directe  des  conventions  ^ignéea 
à  Londres.  Qu'importe?  Le  langage  des  puissances  prowe  qu'cflles  ne  peo- 
i»nt  se  disttflutler  l'énormité  de  la  mesure,  et  dès-lors  il  est  évident  que  la 
politiqnede  la  Franoe,  telle  qu'elle  a  élé  résumée  dans  la  note  du  8  octobre^ 
bien  loin  de  devoir  •être  taxée  d'exagération ,  pourrait  à  la  rigueur  être  accusée 
de  quelque  mollesse.  La  France  s'est  placée^sur  une  ligne  que  les  signataires, 
du  traité  de  Londres  leeonnaisseut  eux-mêmes  avoir  été  franchie,  en  paroles; 


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hhS  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  moins,  par  la  Porte,  fort  imprudemment,  et  contre  leur  gré.  Nous  ne 
croyons  nullement  à  la  sincérité  de  ces  regrets;  nous  sommes  persuadés  que 
si  la  France  était  demeurée  spectatrice  impassible  des  exploits  de  Falliance 
anglo-russe,  et  n'avait  appuyé  sa  diplomatie  d'un  armement  considérable,  les 
bombes  anglaises  auraient,  à  Fheure  qu'il  est,  foudroyé  Alexandrie,  incendié 
la  flotte  égyptienne,  et  qu'on  aurait  essayé  de  faire  en  Egypte  ce  qu'on  a  voulu 
faire  en  Syrie,  c'est-à-dire  réaliser  la  déchéance  du  pacha  avant  de  la  lui 
notifier.  Mais,  quoi  qu'il  en  soit  de  nos  opinions ,  toujours  est-il  que  la  poli- 
tique du  8  octobre  est  d'autant  plus  digne  d'être  maintenue ,  maintenue  avec 
fermeté,  avec  sincérité,  dans  son  principe  et  dans  toutes  ses  conséquences,  que 
l'étranger  lui-même  a  été  forcé  de  reconnaître  qu'il  n'y  avait  rien  là  d'incom- 
patible avec  la  paix,  telle  que  la  France  a  droit  de  la  vouloir,  avec  une  paix 
digne  et  honorable. 

Aussi,  répétons-le,  sommes-nous  profondément  convaincus  que  la  politique 
du  29  octobre  ne  sera  que  le  maintien  et  la  continuation  de  la  politique  du 
T'^mars.  M.  Guizot,  l'honorable  représentant  de  la  France  à  Londres  pendant 
l'administration  de  M.  Thiers,  ne  peut  en  vouloir,  je  dis  plus,  en  concevoir 
une  autre ,  une  autre  qui  soit  moins  digne  et  moins  ferme. 

Dès-lors,  il  faut  bien  le  dire,  se  représente  nécessairement  à  l'esprit  cette 
question  :  Pourquoi  le  cabinet  se  compose-t-il  d'autres  hommes  que  ceux  qui 
ont  envoyé  aux  puissances  la  note  du  8  octobre.^ 

Voulaient-ils ,  en  abordant  les  chambres ,  dépasser  cette  limite?  Le  contraire 
est  positif;  le  cabinet  du  29  octobre  ne  l'ignore  pas;  MM.  Thiers,  Rémusat, 
Cousin,  Jaubert,  ne  sont  pas  plus  lesreprésentans  de  la  guerre  révolutionnaire, 
de  la  guerre  pour  la  guerre,  que  MM.  Guizot ,  Soult,  Villemain  et  Teste.  Si 
de  vaines  déclamations  venaient,  dans  les  chambres,  assaillir  le  cabinet  du 
1*""  mars,  les  réponses  seraient  péremptoires,  et  ces  réponses,  loin  d'être  con- 
tredites, seraient  appuyées  par  les  ministres  du  29  octobre.  Ils  connaissent  les 
faits,  et  leur  loyauté  ne  leur  permettrait  pas  de  les  dissimuler. 

Il  faut  cependant  trouver  une  différence  autre  que  celle  de  la  date  entre  le 
1^'  mars  et  le  29  octobre.  Des  hommes  éminens  ne  viennent  pas  prendre  une 
place  uniquement  pour  l'occuper;  s'ils  n'espéraient  pas  y  apporter  quelque 
chose  de  nouveau  et  qui  leur  soit  propre.  Us  auraient  été  les  premiers  à  donner 
à  la  couronne  et  au  cabinet  qui  vient  de  se  retirer,  le  conseil  de  présenter  aux 
chambres  la  politique  du  8  octobre ,  sous  la  responsabilité  de  ses  auteurs.  Ils 
auraient  promis  leur  concours,  et  auraient  respectueusement  décliné  le  pre- 
mier rôle.  Le  contraire  étant  arrivé ,  ils  ont  donc  la  certitude  ou  l'espéraccô 
d'apporter  au  gouvernement  du  pays  une  pensée  qui  leur  est  propre,  des 
moyens  que  le  cabinet  du  1*"^  mars  n'avait  pas. 

Ici  nous  pourrions  nous  arrêter  et  attendre  les  paroles  solennelles  que  la 
France  entendra  le  5  novembre.  Les  faits ,  et  des  faits  si  prochains ,  ne  doivent 
pas  être  remplacés  par  des  conjectures  intempestives.  Les  nôtres  seraient  com- 
plètement hasardées  ;  la  pensée,  les  espérances,  les  projets  du  cabinet ,  nous 
sont  absolument  inconnus.  ]\ous  attendons,  et  notre  vieille  estime  pour  les 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  M9 

directeurs  de  la  politique  du  29  octobre  nous  fait  espérer  que  les  droits  de  la 
France  ne  seront  pas  méconnus,  que  son  honneur  et  sa  dignité  seront  rigi- 
dement maintenus.  «  Rien  d'important  (a  dit  celui  qui  fut  Fadversaire  du 
maréchal  Soult  dans  les  plaines  de  Toulouse) ,  rien  d'important  ne  peut  s'ac- 
complir en  Europe  sans  la  coopération  de  la  France,  à  moins  d'amener  une 
conflagration  générale.  »  Nul  ne  peut  vouloir  en  France  être  moins  français 
que  le  duc  de  Wellington. 

Ce  que  tout  homme  sensé  et  convaincu  comme  nous  de  la  loyauté  et  de  la 
dignité  de  la  nouvelle  politique  peut,  sans  crainte  d'erreur,  affirmer  dès  cette 
heure,  e'est  que  les  différences  entre  le  r^  mars  et  le  29  octobre,  à  l'endroit  de 
la  politique  extérieure  de  l'Orient,  ne  porteront  pas  sur  le  but,  mais  unique- 
ment sur  les  moyens.  On  croira  probablement  que  le  but  peut  être  atteint  sans 
pousser  plus  loin,  pour  le  moment,  nos  démonstrations  militaires,  nos  levées 
d'hommes,  nos  dépenses  extraordinaires;  qu'il  suffit  d'achever  et  d'organiser 
ce  qui  a  été  commencé,  sans  y  ajouter  immédiatement  de  nouveaux  efforts; 
que  les  puissances  ne  veulent  pas  nous  endormir  pour  nous  prendre  ensuite 
au  dépourvu  lorsque  le  moment  d'un  éclat  décisif  sera  arrivé,  au  printemps 
prochain;  qu'elles  ont  le  désir  sincère  de  renouer  avec  nous,  et  que  ce  désir 
leur  est  commun  à  toutes,  car  si  la  Russie  ou  l'Angleterre  ne  l'avaient  pas, 
à  quoi  serviraient  les  phrases  entortillées ,  le  langage  aigre-doux  de  Vienne  et 
de  Rerlin,  de  deux  cabinets  qui  évidemment  n'ont  plus  la  possession  d'eux- 
mêmes?  Peut-être  a-t-on  pensé  que  ces  dispositions  pacifiques  pourraient,  si 
elles  étaient  réelles,  amener  plus  promptement  un  arrangement  honorable 
avec  un  cabinet  nouveau  ;  peut-être  aussi  s'est-on  laissé  dire  qu'un  cabinet 
s'appuyant  sur  la  gauche,  sur  la  gauche  dont  le  langage  est  souvent  si  vif,  et 
dont  le  respect  pour  les  traités  de  1815  n'est  pas  très-profond,  est  moins  heu- 
reusement placé  pour  traiter  avec  avantage,  et  pour  conclure  une  paix  qui  soit 
honorable  pour  tous,  qu'un  cabinet  conservateur ,  s'appuyant  sur  la  droite 
dont  le  langage  a  toujours  été  modéré,  conciliateur,  pacifique. 

Nous  ne  voulons  pas  rechercher  aujourd'hui  ce  qu'il  peut  y  avoir  de 
plausible  et  de  hasardé,  de  vrai  et  d'exagéré  dans  ces  conjectures  et  dans 
ces  moyens.  Avant  de  les  discuter,  il  importe  de  connaître  au  juste  la  pensée 
du  cabinet,  cette  pensée  que  sans  doute  il  va  nous  révéler  tout  entière  dans 
le  discours  de  la  couronne ,  ainsi  que  le  l'"*  mars  avait  voulu  nous  faire  con- 
naître la  sienne  en  chargeant  M.  de  Rémusat  de  donner,  avec  son  style  net, 
spirituel  et  précis,  un  résumé  fidèle  et  lucide,  l'expression  pratique,  de  la 
politique  du  8  octobre. 

Dans  tous  les  cas ,  il  ne  peut  échapper  aux  membres  du  nouveau  cabinet 
quelle  énorme  différence  il  y  a,  même  au  point  de  vue  de  la  responsabilité, 
ministérielle,  entre  une  politique  qui,  sans  discontinuer  les  armemens,  se 
montre  toute  disposée  à  traiter,  et  une  politique  qui,  pour  se  montrer  dis- 
posée à  traiter,  n'armerait  pas.  La  seconde  peut,  il  est  vrai,  épargner  de 
grosses  sommes  au  pays;  mais  si  elle  venait  à  échouer!  Cette  politique 
ménagère  est  condamnée  au  succès,  car  ixalheur  au  pays  si  elle  échoue!  Il 
To-  29 


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S60  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tte  pourrait  que  subir  un  affront  ou  se  jeter,  coûte  que  coûte,  dans  la  plus 
déplorable  des  guerres ,  dans^  la  guerre  révolutionnaire. 

Cesréflexions  sont  vulgaires,  nous  nous^m pressons  de  le  reconnaître;  nous  ne 
les  méprisons  pas,  toutefois,  convaincus  que  nous  sommes  que  la  saine  politique 
iC^t  que  du  gros  bon  sens.  LMiistoire  a  nlille  fois  prouvé  qu'il  en  est  du  gros 
bon  sens  comme  des  gros  bataillons.  Il  finit  presque  toujours  par  avoir  raison. 

Au  surplus,  et  le  bon  sens,  et  la  plus  fine  sagacité,  et  la  prudence,  ne 
manqueront  pas  dans  le  nouveau  cabinet.  ;Nous  ne  nous  défions  pas  des 
bommes;  nous  sommes  inquiets  de  Fétat  des  choses,  dé  la  pente  sur  laquelle 
le  cabinet  s'est  placé.  La  question  extérieure  ne  se  présente  plus  à  nos 
jeux  dégagéédo  la  question  intétieure;  elles  vont  bientôt,  nous  le  craignons  du 
moins,  se  rattacher  Tune  à  Tautre  et  rendre  ainsi  la  situation  de  plus  en  plus 
compliquée  et  difficile. 

Ce  n'est  pas  chez  nous  une  opinion  nouvelle,  une  pensée  conçue  à  l'occasion 
de  la  dernière  crise  ministérielle;  nous  l'avons  toujours  dît,  et  sous  le  minis- 
tère du  12  mai  et  lors  de  la  crise  qui  enfanta  le  1*"  mars  :  Tunion  des  conser- 
vateurs avec  le  centre  gauche  et  tout  ce  qu'il  y  a  de  gotivememental  dans  la 
gauche  constitutionnelle,  un  gouvernement  assis  sur  cette  base  large  et  solide, 
peuvent  seuls  donner  au  pays  toute  la  puissance  dont  il  a  besoin  pour  con- 
tenir sans  lutte  et  sans  danger  la  révolution  à  l'intérieur,  la  contre-révolution 
au  dehors,  c'est-à-dire  pour  assurer  le  repos  de  la  France  et  la  paix  de  l'Eu- 
rope. ]Nous  avons  toujours  fait  des  vœux  bien  ardens  et  bien  inutiles,  il  tst 
vrai ,  pour  que  toutes  les  opinions  constitutionnelles  et  monarchiques  puissent 
se  rencontrer  sur  le  même  terrain  et  agir  dans  le  même  but  général ,  tout  en 
reconnaissant  qu'il  pouvait  se  trouver  des  différences  notables  dans  les  ques- 
tions secondaires  d'administration  et  de  législation. 

Le  12  mai  réalisait ,  pour  ainsi  dire,  en  miniature  notre  pensée;  ai  M.  Thiers 
d'y  fût  trouvé  à  côté  de  M.  Dufaure,  et  M.  Guizot  à  côté  de  M.  Cunin-Gridaine» 
suivis  chacun  de  son  armée,  le  problème  aurait  été  h  peu  près  résolu.  M.  Thiers, 
M.  Dufaure,  M.  Possy,  auraient  pu  ser^'r  d'intermédiaires  entre  les  conserva- 
teurs et  la  gauche  gouvernementale,  et  lui  préparer  une  participation  équi- 
table dans  l'administration  du  pays. 

Au  l*'^  mars,  c'était  sous  Tempire  de  la  même  pensée  que  nous  avons  adjuré 
les  conservateurs  de  ne  pas  repousser  le  cabinet  de  M.  Thiers,  de  ne  pas  le 
forcer,  malgré  lui,  à  s'appuyer  principalement  du  centre  gauche  et  de  la  gauche, 
de  lui  permettre  de  prendre  une  position  impartiale,  élevée,  autour  de  laquelle 
il  aurait  rallié  les  hommes  gouvernementaux  de  toutes  les  opinions  constitu- 
tionnelles. Qu'y  avait*!!  là  d'insurmontable  pour  un  cabinet  qui  comptait  au 
Aombr&de  ses  membres  MM.  de  Rémusat,  Jaubert ,  Goifein ,  et  qui  avait  pour 
ambassadeur  à  Londres  M.  Guizot?  Rien ,  abstraitement  parlant;  en  iait ,  un 
obstacle  énovme,  invincible,  les  passions  des  hommes,  des  anîmosilés  invété- 
léesydes  rivalités  haineuses,  et  cet  oabli|des  grandes  choses  et  des  plus  nobles 
intérêts  qui  n*est  que  trop  le  caractère  de  notre  temps,  le  signe  de  notre  incré- 
éuQté  et  de  notre  iassitude. 


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R£VC£  —  CHAOmQUE.  Ul 

On  sait  ce  qui  est  arrivé.  Les  coosen  ateurs  n^oat  pas  cherché  a  renverser  !• 
cabinet  du  1'*^  mars ,  mais  ils  ne  lui  ont  jamais  pardonné  d'être. 

Il  se  retire  aujourd'hui  devant  une  question  de  politique  extérieure,  il  se 
retire  noblement,  loyalement,  d'une  manière  toute  légale,  sans  bruit,  donnant 
lui-même  le  conseil  d'appeler  aux  affaires  l'homme  éminent  que  les  conserva? 
teurs,  avec  une  rare  ingratitude,  avaient  abandonné,  l'homme  dont  nous  leur 
disions  qu'ils  seraient  très  iieureux  de  retrouver  les  talens  et  la  direction ,  le 
jour  où  ils  voudraient  essayer  quelque  chose  de  sérieux  et  de  durable. 

M.  Guizot  retrouve  son  armée,  une  armée  débandée  qui  rentre  sous  les 
lois  de  la  discipline.  C'est  bien.  M.  Guizot  en  reprend  le  commandement, 
c'était  inévitable;  M.  Guizot  ne  pouvait  pas,  sans  s'annihiler  politiquement^ 
refuser  de  reprendre ,  h  la  tête  de  son  parti ,  la  place  qui  lui  appartient.  Dèft 
le  moment  que  le  cabinet  de  M.  Thiers  n'avait  pas  trouvé  grâce  devant  la 
plupart  des  conservateurs ,  il  en  résultait  comme  une  conséquence  nécessaire 
que  le  cabinet  de  M.  Thiers  devenait,  malgré  ses  divers  élémens,  un  cabinet 
lie  centre  gauche  s'appuyant  sur  la  gauche ,  et  que  le  jour  où  il  viendrait  à  s^ 
retirer,  il  serait  remplacé  par  une  administration  du  centre  droit  s'appuyant 
sur  la  droite.  C'était  encore  une  nécessité.  Aussi,  avons-nous ,  dès  le  premier 
moment,  affîrmé,  et  certes  par  pure  conjecture,  que  MM.  Dufaure  et  Passy, 
malgré  leur  éloignement  de  M.  Thiers,  refuseraient  de  faire  partie  de  la  nou-. 
velle  administration. 

Maintenant  que  doit-on  attendre?  Certes,  nul  mieux  que  nous  ne  connaît 
les  principes  modérés,  les  idées  larges,  l'espnt  libre  de  M.  Guizot;  mais  il  ne 
s'agit  pas  pour  nous  de  savoir  ce  que  sera,  ce  que  fera  M.  Guizot.  Nous  le  sat 
vons,  sans  que  M.  Guizot,  sans  que  personne  nous  le  dise,  ^ous  savons  que 
le  jour  où  M.  Guizot  ne  pourra  plus  faire  prévaloir  sa  pensée ,  sa  conviction 
dans  les  affaires  de  son  pays,  il  les  quittera.  Il  ira  dans  sa  modeste  demeure 
et  attendra  que  les  évènemens  lui  donnent  raison  ^et  que  le  tour  de  la  roue  le 
ramène  au  sommet.  Ce  qu'il  importe  de  savoir,  c'est  ce  que  sera,  c«  que  fera 
le  parti  de  M.  Guizot,  le  parti  conservateur.  Écoutera-t-il  la  voix  ferme  et 
prudente  de  son  chef.'  TSe  voudra-t-il  pas  voir  dans  l'avènement  du  nouveau 
cabinet  une  victoire.'  ISe  voudra-t-il  pas  en  abuser.'  Sans  doute,  laissé  à  lui- 
même  ,  loin  de  toutes  provocations,  de  toute  attaque,  le  parti  ne  s'emporterait 
pas.  Sans  doute,  si ,  comme  on  le  désire ,  le  ministère  trouvait  appui  sur  tous 
les  bancs  de  la  chambre,  depuis  M.  de  Lamartine  jusqu'à  MM.  Thiers  et  Du- 
faure inclusivement ,  le  parti  gouvernement^  serait  très  fort  et  partant  mo- 
déré. Ce  serait  sous  une  autre  forme  la  réalisation ,  en  grande  partie  du  moins, 
de  nos  vœux,  cette  fusion ,  ou  du  moins  ce  concours,  qui  seuls  peuvent  donner 
au  pouvohr  des  garai^es  si  nécessaires  de  puissance  et  de  stabilité.  Hélas!  on 
y^t  à  quoi  s'en  tenir  sur  ces  utopies.  Les  hommes  qui  ne  veulent  pas  se  réunir 
pour  partager  le  pouvoir,  se  réunhront-ils  pour  l'assurer  dans  les  mains  qui 
l'ont  saisi  tout  entier.'  Dieu  le  veuille!  mais,  avant  de  le  croire,  il  fam^ 
attendre  des  preuves. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  probable,  ce  qui  est  le  plus  à  craindre,  c'est  que  les 

29. 


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452  REVUE  DES  DEUX  M05DES. 

hommes  d^opÎDion  intermédiaire  ne  se  tiennent  à  l'écart ,  les  uns  renfermés 
dans  une  hostilité  muette,  les  autres  dans  une  amitié  froide  et  critique.  En 
même  temps,  la  gauche  dynastique,  refoulée  vers  Textréme  gauche  d'autant 
plus  vivement  qu'elle  était  plus  près  des  affaires,  formera  de  nouveau  une 
phalange  redoutable  dans  laquelle  se  laissera  inscrire  plus  d'un  homme  du 
centre  gauche.  Les  attacjues  seront  fougueuses,  les  paroles  acerbes,  inju- 
rieuses, les  débats  tumultueux,  désordonnés.  C'est  alors  que  la  question 
extérieure,  se  dénaturant,  ne  sera  plus  qu'un  moyen  violent  et  déplorable,  une 
arme  pour  la  question  intérieure.  C'est  alors  que  le  parti  conservateur,  repré- 
senté tous  les  jours,  et  à  tort  sans  doute,  comme  le  parti  de  la  paix  à  tout  prix, 
se  trouvera  directement  aux  prises  avec  le  parti  de  la  guerre  révolutionnaire. 
Cest  alors  que  pourront,  malheureusement,  recommencer  ces  luttes  intestines 
qui  peuvent  mettre  le  pays  à  deux  doigts  de  sa  perte,  aujourd'hui  que  ces 
luttes  auraient  lieu  en  présence  de  l'Europe  ébranlée  par  la  question  orientale, 
que  le  canon  tonne  sur  les  côtes  de  la  S>Tie ,  et  que  des  évènemens  graves 
pourraient,  d'un  instant  à  l'autre ,  ajouter  à  la  fougue  des  passions  et  à  l'agi- 
tation des  esprits.  Enfin,  c'est  alors  que  le  parti  conservateur  aura  besoin  de 
se  rappeler  plus  que  jamais  qu*il  n'y  a  de  force  réelle  que  dans  la  modération , 
qu'il  n'y  a  de  fermeté  que  dans  le  bon  droit.  S'il  l'oubliait,  la  lutte  se  trans- 
formerait à  l'instant  même  en  un  combat  à  mort  entre  la  révolution  et  les 
ultra-conservateurs,  et  Dieu  seul  pourrait  en  prévoir  le  résultat. 

Notre  vœu  le  plus  sincère  est  de  voir  ces  tristes  prévisions  s'évanouir  com- 
plètement. Mais  si ,  par  malheur,  elles  devaient  se  réaliser,  c'est  alors  que  tous 
les  hommes  que  la  passion  n^aurait  pas  aveuglés ,  que  tous  les  amis  éclairés 
de  notre  monarchie  et  de  nos  institutions  essaieraient  enfin  de  se  réunir  dans 
un  grand  faisceau ,  et  de  former  entre  les  deux  partis  extrêmes ,  non  un  tiers- 
parti  critique  et  dissolvant,  mais  un  tiers-parti  politique,  gouvernemental, 
faisant  face  également  à  tous  les  excès,  à  toutes  les  exagérations,  repoussant 
également  et  ceux  qui  voudraient  humilier  la  France,  et  ceux  qui  préten- 
draient la  lancer  sur  l'Europe  comme  une  horde  de  barbares  avides  de  butin 
et  de  carnage.  Dans  ce  faisceau,  nous  retrouverions  et  les  ministres  du  l*""  mars 
et  les  ministres  du  29  octobre,  et  nous  aurions,  s'il  en  était  encore  temps,  un 
gouvernement  fort,  une  administration  qui  ne  vivrait  pas  au  jour  le  jour,  à 
la  merci  de  quelques  voix  flottantes  dans  le  parlem^t;  car  il  est  à  craindre 
qu'au  bout  de  peu  de  temps  la  chambre  ne  se  trouve  de  nouveau  coupée  en 
deux ,  et  cependant  jamais  la  France  n'a  eu  un  plus  grand  besoin  de  montrer 
au  monde  une  administration  solidement  assise  et  sûre  de  son  avenir.  Cest  le 
vice  C4ipital  de  l'administration  nouvelle  que  d'avoir  une  base  trop  étroite.  Nous 
n'en  faisons  pas  un  reproche.  On  a  essayé  de  l'élargir;  let^moyens  ont  manqué. 
Pourra-t-on  l'élargir  plus  tard?  C'est  possible,  si  la  modération  est  grande, 
la  prudence  constante ,  la  politique  élevée;  si  on  se  tient  surtout  en  garde 
contre  le  penchant  de  tout  parti  occupant  seul  le  pouvoir,  qui  est  de  tomber 
en  coterie. 

A  wr  're,  *o:t  est  devenu  difficile  le  jour  où  les  deux  hommes  qui  repré- 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  45S 

sentent  dans  la  chambre  des  députés  les  deux  nuances  du  parti  gouvernemental 
se  sont  séparés.  C'est  là  un  fait  capital  dont  les  conséquences  pèseront  long- 
temps sur  Fadministration  du  pays.  M.  Thiers  et  M.  Guizot,  en  se  séparant, 
ont  enlevé  au  pouvoir  la  moitié  de  sa  force.  On  a  beau  s*agiter,  et  tenter  tontes 
les  combinaisons  possibles,  nul  ne  fera  que  la  puissance  politique  de  celui  quF 
n'est  pas  au  ban(  des  ministres  profite  au  cabinet.  M.  Thiers  était  faibfe  de 
l'absence  de  M.  Guizot,  bien  que  M.  Guizot  ne  fût  plus  à  la  tête  de  son  partie 
M.  Guizot  sera  faible  de  l'absence  de  M.  Thiers.  Ce  sont  deux  moitiés  d'ûnr 
tout  politique  dont  aucune,  quelque  considérable  qu'elle  soit  par  elle-même^ 
ne  peut  reproduire  ce  gouvernement  puissant  qui  a  laissé  de  si  nob?es  soo-^ 
venirs  au  pays. 

Mais  il  est  inutile  d'insister  sur  ces  faits  accomplis  et  sans  remède.  Ce  quer 
tout  homme  sensé  et  ami  de  son  pays  doit  désirer  aujourd'hui ,  c*est  que  Tad- 
ministration  trouve  les  moyens  de  surmonter  les  circonstances  difficifes  oir 
elle  se  trouve  placée.  Le  pays  a  besoin,  avant  tout,  d'être  gouverné  :  U  faut 
savoir  gré  aux  hommes  chargés  du  pouvoir,  du  courage  et  du  dévouement 
dont  ils  ont  fait  preuve  en  l'acceptant. 

Les  mauvaises  passions  ne  cessent  de  s'agiter.  Un  attentat  abominable  est; 
venu  de  nouveau  contrister  la  France  et  a  prouvé  qu'il  faut  redoubler  de  vigi- 
lance, si  on  ne  veut  pas  livrer  la  société  à  une  poignée  de  forcenés  pour  qui  il' 
n'y  a  rien  de  sacré. 

L'Espagne  a  malheureusement  réalisé  toutes  nos  prévisions.  Espartero  ar 
assumé  sur  lui  une  terrible  responsabilité.  Il  nous  est  impossible  de  croîrer 
qu'il  ait  la  main  assez  forte  pour  fiméer  un  gouvernement  au  milieu  des  pas- 
sions locales  et  brutales  qui  agitent  l'Espagne. 

La  politique  coûte  cher  è  l'Université.  Au  1*'  mars,  elle  lui  enleva  M.  Ville- 
main;  aujourd'hui  elle  lui  enlèfis  M.  Cousin,  et  si  le  cabinet  du  29  octobre 
venait  à  se  retirer  sans  être  rempl/icé  par  celui  du  1^  mars,  très  probablement' 
l'Université  aurait  à  regretter  à  là  fois  la  perte  de  ces  deux  hommes  éminens». 
qui  lui  ont  rendu  et  qui  peiivent  lui  rendre  encore  de  si  grands  services. 
M.  Cousin  a  signalé  son  administration  par  des  innovations  importantes.  Il  ar 
montré  dans  ses  réfomieiNït  dans  les  institutions  qu'il  a  fondées  tout  ce  qaer 
peut  un  esprit  har^'ét  pratique,  éclairé  par  de  profondes  méditations  sur 
l'enseignement  public  et  par  une  longue  expérience. 

Les  vicissitudes  ministérielles  privent  l'administration  d'un  autre  de  ses: 
collaborateurs  les  plus  actifs  et  les  plus  habiles  M.  Vivien  avait  quitté  le  con* 
Mpl  d'état  pour  prendre  les  sceaux.  Le  pays  n'oubliera  pas  l'attention  scrupu- 
leuse et  sévère,  la  haute  impartialité  qu'il  a  apportée  dans  le  choix  des  magis- 
trats. Nous  regrettons  que  sa  retraite  vienne  interrompre  les  travaux  impor- 
tans  auxquels  il  se  livrait  avec  une  ardeur  soutenue.  Le  département  de  Ist 
justice  a  besoin  d'hommes  actifs  et  zélés.  Il  serait  temps  d'occuper  les  chambres 
des  nombreuses  réformes  que  réclament  notre  législation  civile ,  notre  procé- 
dure, notre  organisation  judiciaire.  Cela  vaudrait  bien  les  stériles  et  bruyans. 


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REVUE  LITTÉRAIRE. 


Dante,  nouvelle  traductîoa.  —  Les  anciens  Tbabucteubs.  —  Danter 
est  évidemment  le  plus  grand  poète  des  temps  chrétiens,  comme  Homèrar 
est  le  plus  grand  poète  des  temps  païens.  La  Divine  Comédie  est  la  soeur  de 
rodyssée,  littérairement  et  tbéologiquement,  car  rodysséetèBxsm%  toute  la 
théologie  du  paganisme,  de  même  que  la  Divine  Comédie  résume  toute  la^ 
théolo^e  du  christianisme.  Il  est  bien  difficile  d'expliquer  le  poème  moderne 
à  qui  ne  comprend  pas  parfaitement  le  poème  ancien,  et,  quelque  étrange» 
que  cela  paraisse  à  dire,  bien  peu  de  gens  le  comprennent  En  tête  de  ceux* 
qui  ne  le  comprennent  pas,  il  faut,  comme  de  raison ,  placer  les  traducteuxs.* 
Il  est  donc  important  et  urgent,  pour  les  lettres  françaises,  quMl  se  publie 
une  traduction  de  FHomère  grec,  ancien,  authentique,  et  non  plus  de  THo*- 
mère  francisé  et  modernisé  du  xyii*"  et  du  xviii*  siècle.  Cest  possible  au- 
jourd'hui, parce  que  les  études  historiques  de  ces  viogt  dernières  années  ont^ 
ouvert  le  sens  de  l'antiquité;  ce  n'était  pas  possible  autrefois ,  parce  que  le  seosi 
moral,  religieux,  domestique,  on  peut  même  dire  littéraire,  de  l'ancienne 
Grèce  n'était  pas  suffisamment  connu.  Racine  avait  assurément  les  qualités 
d'un  grand  poète,  et  il  savait  parfaitement  le  grec,  mais  il  en  savait  peut-être 
beaucoup  plus  la  lettre  que  l'esprit.  £i;l  attendant  qu'Homère  soit  expliqué 
dans  toutes  ses  curiosités  et  dans  toutes  ses  magnificences  natives,  nous^ 
sommes  charmés  d'annoncer  au  public  lettré  une  traduction  de  Dante,  son 
frère  et  certes  son  égal  en  poésie.  Si  notre  opinion  peut  être  de  quelque  poid» 
en  ceci,  nous  n'hésitons  pas  à  dire  que  cette  traduction  nous  parait  incompa- 
rablement la  meilleure  de  toutes  celles  qui  ont  été  faites. 

Il  y  a  deux  sortes  de  difficultés,  toutes  deux  fort  grandes,  à  une  traduction 
de  Dante;  nous  allons  tâcher  de  les  faire  comprendre.  La  première  espèce 
s'applique  plus  particulièrement  à  ce  qu'on  pourrait  nommer  des  difficultés 
de  mots ,  la  seconde  à  ce  qu'on  pourrait  nommer  des  dif%;ultés  d'idées. 

La  Divine  Comédie  est  datée  de  l'an  1300.  Elie,a  donc  été  composée  pen- 
dant les  dernières  années  du  xiii''  siècle,  quelques  années  après  la  chronique 
de  Joinville.  Or,  ce  qui  est  arrivé  en  France  depuis  cette  époque  est  arrivé  à 
peu  près  également  partout,  c'est-à-dire  que  la  langue  a  changé.  De  mêpid 
que  la  langue  de  Joinville  n'est  pas  celle  de  Voltaire,  de  même  la  langue  de' 
Dante  n'est  pas  celle  de  Metastaâo.  Qui  comprend  la  dernière  ne  comprend 
pas  pour  cela  la  première.  Nous  ne  voudrions  pas  affirmer  que  le  changement 
ait  été  aussi  grand  dans  la  langue  italienne  que  dans  la  langue  française;  mais 
il  a  été  néanmoins  assez  grand  pour  arrêter  quiconque  n'a  pu  faire  uoe  étude 
littéraire  et  savante  de  l'italien  de  Dante  et  de  Pétrarque.  Ainsi ,  tous  ceux  quî> 
ont  appris  assçz  d'italien  pour  lire  Metastasio,  Manzoni,  UgoFoscolo,  et 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  496 

tCHHe  la  littérature  transalpine  depuis  un  siècle,  soat  bars  d*état  de  comprendre 
ia  DMne  Comédie,  Les  personnes  qui  ont  appris  à  suivre  les  airs  de  bravoure 
de  Rubhii  et  les  romances  de  la  Grisi  n'en  traduiraient  pas  deux  tercets.  En 
tin  mot,  le  mattre  d'italien  proprement  dit  et  ses  élèves  sont  exclus  de  la  lec- 
ture de  Dante.  En  effet,  le  mattre  dltalien,  en  général,  n'est  qu'un  pauvre 
-réfugié,  faisant  de  la  littérature  en  amateur  sur  la  terre  d'exil ,  et  il  est  en  état 
d'enseigner  la  langue  de  Dante  aux  étrangers ,  à  peu  près  comme  les  accusés 
d'avril  leur  enseigneraient  la  langue  de  Ville^Hardouin  ou  de  Joinville.  Il  fout 
donc,  de  toute  nécessité,  pour  traduire  la  DMne  Comédie,  un  homme  qui 
«it  fait,  comme  nous  disions,  une  étude  littéraire  et  savante  de  l'italien  du 
moyen-âge,  et  il  est  bien  difflcile  que  cet  homme  ne  soît  pas  né  et  n'ait  pas  été 
élevé  en  Italie.  Un  Allemand ,  par  exemple,  serait-il  en  état  d'apprendre  assez 
'bien  le  français  pour  comprendre  également  Pascal,  Brantôme,  Commines, 
Froîssard ,  Joinville  et  Ville-Hardouin ,  six  écrivains  employant  six  français 
-différens?  Cela  nous  semble  d'une  difficulté  à  peu  près  insurmontable.  Il  faut 
être  né  dans  une  langue  pour  en  bien  discerner  les  âges  dififérens. 

La  dlfBculté  que  nous  avons  nommée  difficulté  des  idées ,  est  extrême  dans 
la  Divine  Comédie,  si  bien  qu'après  avoir  fait  les  études  nécessaires  pour  en 
comprendre  le  sens  littéraire ,  on  pourrait  se  trouver  encore  hors  d'état  d'en 
comprendre  le  sens  moral  ;  voici  pourquoi  : 

La  Divine  Comédie  est  une  épopée  dans  le  sens  d'Arîstote ,  c'est-à-dire  que, 
semblable  à  rÔâg.ssée,  elle  comprend ,  pose  et  résout  toutes  les  questions  rela- 
'tîves  h  l'homme,  à  ThommlNivant  et  à  l'Iiomme  mort.  Cest  donc,  comme 
nous  disions,  un  poème  tfaéologique  en  même  temps  qu'an  poème  moral  et 
littéraire.  Dans  POdtjssée,  Tes  questions  relatives  à  l'homme  après  sa  mort, 
ou  les  questions  tliéologiques,  sont  principalement  traitées  dans  la  descente 
aux  enfers.  Dans  ia  Divine  Comédie,  qui  se  passe  de  prime  abord  dans  l'autre 
monde,  et  qui  ne  traite  des  choses  relatives  à  eelui-ei  que  par  des  récits  qui  en 
sont  un  rayonnement,  les  questions  théologiques  sont  traitées  depuis  le  com- 
mencement] usqu'à  ia  fin  ;  la  manière  de  procéder  de  Dante  est  donc  en  général 
celle-ci  :  A  mesure  qu'il  s'avance  dans  Venfer,  dans  le  purgatoire  et  dans  le 
paradis,  il  rencontre  des  corps,  des  ombres  et  des  clartés;  ces  corps,  ces  ombres 
et  ces  clartés  sont  la  réalité  ou  l'apparence  d'hommes  qui  sont  morts.  Dante 
les  questionne  ou  en  est  questionné ,  et  dans  ces  réponses  mutuelles  est  conte- 
nue toute  l'histoire  du  moyen-dge.  Lorsqu'il  se  présente  sur  ces  corps,  sur  ces 
ombres  et  sur  ces  clartés,  des  difficultés  qu'une  intelligence  vivante  ne  peut 
^Kis  comprendre,  alors  Dante  consulte  Virgile  qui  le  mène  depuis  la  porte 
d'entrée  de  l'ew/efr  jusqu'à  la  port«  de  sortie  du  purgatoire,  et  Béatrix  qui 
le  reçoit  sur  le  seuil  du  paradis,  ou  bien  encore  il  consulte  les  saints,  les 
apêtres  et  les  docteurs. 

Lors  donc  qu'une  question  se  pose  à  l'esprit  de  Dante ,  il  en  cherche  d'abord 
l'explication  dans  la  théologie ,  et  il  la  donne  dans  toute  sa  rigueur.  Si  la  théo- 
logie ne  contient  pas  cette  explication ,  il  lacherdieà  travers  les  innombrables 
écrits  des  Pères  de  l'église;  s'il  ne  la  trouve  pas  dans  les  Pères,  il  la  cherche 


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(56  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

4laii8  les  livres  de  Platon,  d'Aristote  ou  d' Averroês ;  eoGn^s'il  ne  la  trouve 
Ai  dans  Averroës,  ni  dans  Aristote,  ni  dans  Platon,  il  la  cherche  dans  la 
scholastique  et  dans  la  science  du  moyen-âge.  II  y.  a  ainsi ,  dans  la  Divine 
Comédie^  des  questions  magni6ques  qui  sont  examinées  au  point  de  vue  de  ces 
diverses  autorités ,  et  qui  éblouissent  Tesprit  par  la  hauteur  de  la  pensée  et  par 
réclat  du  style.  De  ce  nombre  sont  la  question  de  la  génération ,  et  la  ques- 
tion, si  difficile  au  moyen-âge,  des  taches  de  la  lune. 

Donc,  pour  suivre  Dante  dans  son  poème,  un  et  triple,  à  rimitatîon  de 
Dieu,  il  faut  avoir  une  instruction  immense  et  comme  spéciale,  car  il  faut 
savoir  la  théologie  chrétienne,  considérée  dans  le  dogme  et  dans  la  discussion 
ides  docteurs;  il  faut  savoir  la  philosophie  païenne,  connaître  surtout  ses 
jdeux  plus  grands  représentans,  Platon  et  Aristote;  enfin,  il  faut  savoir  toute 
l'immense  etef&oyable  matière  qui  servait  à  la  discussion  des  scholastiques, 
les  réalistes  et  les  nominaux,  Abailard,  Pierre  Lombard ,  saint  Bonaventure, 
sàkkl  Bernard,  saint  Thomas  d*Aquin,  le  Décret  et  les  conciles.  En  un  mot, 
Dante  est  un  monde,  et  il  faut  des  épaules  d*AtIas  pour  le  porter.  Qu'on  se 
représente  d'ici  les  grimaces  que  font  sous  ce  fardeau  les  petits  faiseurs  de 
quatrains  ou  de  littérature  railleuse  qui  se  sont  avisée  de  traduire  la  Divine 
Comédie. 

Vu  toutes  ces  difficultés,  difficultés  de  langue  et  difficultés  d'idées,  qui  se 
jprésentent  à  l'entrée  du  poème  de  Dante,  nous  félicitons  la  littérature  firan- 
icaise  de  l'œuvre  remarquable  dont  M.  Angelo  Fiorentino  vient  de  l'enrichir. 
Qui  fera  aussi  bien,  sera  un  homme  d'un  g^nod  talent;  fafare  mieux  nous 
semble  difficile.M.  Fiorentino  serre  le  sens  de  si  près,  que  qui  que  ce  soit  ne 
saurait  se  vanter  de  passer  entre  lui  et  le  poète.  Nous  ne  répondons  pas  des 
létrangetés  qu'on  rencontrera  dans  cette  traduction ,  ni  M.  Fiorentino  non  plus 
«apparemment;  mais  Dante  en  répond  pour  tout  le  monde,  car  la  traduction 
est  littérale,  et  presque  mot  pour  mot. 

Il  faut  donc  que  M.  Fiorentino  ait  fait  une  étude  bien  approfondie  de  la 
langue  italienne ,  pour  avoir  compris  à  ce  point  le  sens  littéraire  de  Dante;  et 
il  faut,  en  outre,  qu'il  ait  fait  une  étude  bien. plus  approfondie  encore  des 
^aades  et  sublimes  matières  qui  sont  traitées  dans  la  Divine  Comédie,  pour 
en  avoir  à  ce  point  rendu  le  sens  moral.  Les  notes  précises  et  claires,  qui 
accompagnent  la  traduction ,  décèlent  un  homme  d'un  esprit  droit  et  bien  sûr 
de  Uii-méme;  cependant  ces  notes  ne  devraient  pas  dispenser  d'une  introduo- 
€ioB.  M.  Fiorentino  la  fera-t-il?  On  remarquera  sans  doute,  en  lisant  sa  tra- 
duction, un  bon  nombre  de  passages  latins,  qu'il  a  laissés  tels  qu'ils  sont  dats 
ie  poète,  tandis  que  les  autres  les  ont  traduits.  Cela  vient  de  ce  que  M.  Fio- 
«oitîoo  savait  que  c'est  une  règle  traditionnelle  de  l'église  catholique  de  ne  pas 
traduire  en  langue  vulgaire  les  Écritures.  C'est  pour  cela  que  Dante  lui-même 
ne  les  avait  pas  mises  en  italien,  quelque  difQculté  qu'il  y  eût  à  faire  entrer 
dans  ses  tercets  le  latin  de  la  Yulgate.  Depuis  Dante,  la  tradition  de  l'église 
a  été  formulée  en  canon  par  le  concile  de  Trente;  mais  les  traducteurs  vulgaires 
«nt  bien  d'autres  affaires  avant  d'aller  s'occuper  des  canons. 


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BEVUE.  —  CHRONIQUE.  tS7 

Ce  qui  nous  fait  mettre  à  un  prix  si  grand  la,  traduction  de  M^.  Fioren&ov 
oe  sont  précisément  celles  qui  Font  précédée. 

Les  traducteurs  de  Dante ,  complets  ou  partiels ,  sont  jusqu^ici ,  à  notre  eos^ 
naissance,  Tabbé  Grangier,  Moutonnet  de  Clairfonds,  Rivarol,  M.  Artaud, 
M.  Antony  Deschamps,  M.  Gourbillon,  M.  Terrasson,  M.  Chabanon,  M.  Ls 
Dreuil  et  M.  Mongîs,  connu  par  sa  polémique  avec  M.  Victor  Hugo,  au  sujet 
de  Claude  Gueux.  Rivarol  et  M.  Artaud  ont  traduit  en  prose;  les  autres  ob» 
traduit  en  vers,  ou  peu  s*en  faut. 

Le  bon  abbé  Grangier,  qui  a  dédié  son  livre  à  Henri  IV ,  s'est  arrangé  pour 
traduire  vers  pour  vers  et  mot  pour  mot.  Quand  il  ne  peut  pas  traduire,  il 
fourre  tout  simplement  le  passage  italien  dans  son  vers,  et  il  continue;  œ  qur 
fait  qu'il  est  aussi  simple  de  chercher  le  sens  de  Grangier  dans  la  Divine  C<^ 
médie,  que  le  sens  de  la  Divine  Comédie  dans  Grangier.  Le  procédé  dis 
M.  Moutonnet  est  encore  plus  simple.  Au  moins,  quand  Grangier  ne  compreml 
pas  un  mot  italien ,  il  le  met  tel  quel  dans  sa  traduction ,  s'en  rapportant  h  la 
grâce  de  Dieu  et  à  rintelligence  du  lecteur  :  M.  Moutonnet,  lui ,  n'y  fait  pas 
tant  de  façons  ;  il  ne  niet  rien  du  tout;  seulement,  il  fait  une  note,  pour  dire 
que  la  di^érence  du  génie  des  deux  langues  Fa  empêché  de  traduire  le  pas*- 
sage  sauté.  Cette  espèce  de  note,  ressource  habituelle  des  traducteurs  qui  110 
comprennent  pas  leur  auteur,  nous  en  rappelle  une  ravissante  d'un  honnête 
traducteur  de  Suétone ,  M.  Ophellot  de  la  Pause ,  un  voltairien  enragé ,  auquel 
nous  devons  les  meilleurs  momens  de  gaieté  que  nous  aient  donnés  nos  leetui«& 
Donc,  M.  de  la  Pause  avait  trouvé  dans  Suétone  que  l'empereur  Caligula  fit 
mourir  l'esclave  nomenclateur  de  nous  ne  savons  plus  quel  personnage.  L'es^ 
dave  nomenclateur  était  une  espèce  de  valet  de  chambre,  chargé  de  se  tenir 
à  la  porte  de  son  maître,  les  jours  de  réception,  pour  lui  annoncer  lescliens^ 
par  leur  nom.  Quelles  que  soient  les  susceptibilité  de  la  langue  française»  B 
est  donc  impossible  d'en  imaginer  une  qui  s'opposât  à  la  désignation  de  Tes- 
clave  nomenclateur;  mais,  au  lieu  du  terme  nomenclator,  dont  les  latins  se 
servaient  le  plus  souvent  pour  le  nommer,  Suétone  avait  employé  une  forme 
approchante,  moins  usitée,  du  même  mot ,  et  ce  brave  M.  de  la  Pause,  qui  ne 
comprenait  pas,  alla  s'imaginer  qu'il  s'agissait  de  je  ne  sais  quelle  ordure 
grecque,  qui  fut  la  cause  de  sa  note  pudibonde. 

M.  le  comte  de  Rivarol ,  de  spirituelle  mémoire ,  est  un  traducteur  de  Daate 
fort  ridicule.  Le  wiW  siècle ,  avec  ses  prétentions  philosophiques  et  sonérur 
édition  plus  que  superGcielle,  ne  pouvait  pas  comprendre  Toeuvre  théolo^ue 
et  profonde  de  Dante,  il  s'en  moquait  :  c'eût  été  bien  s'il  ne  s'était  pas  avisé 
de  le  traduire  ;  mais  quelle  traduction ,  bon  Dieu  !  C'est  une  chose  à  la  fois 
triste  et  comique  de  voir  Voltaire  et  Rivarol  donner  des  leçons  de  goût  à  Tau^ 
teur  de  la  Divine  Com4die.  «  On  n'a  pas  traduit  ces  trois  vers ,  dit  RîvartI  ^ 
parce  qu'ils  coupaient  désagréablement  et  ralentissaient  la  rapidité  de  celte 
description.  »  Tantôt  il  trouve  que  les  noms  des  démons  sont  mal  soonans». 
tantôt  il  renvoie  Dante  au  dictionnaire  de  la  fable ,  ne  comprenant  pas,  is 
pauvre  homme  !  que  le  système  mythologique  du  poète  s'écarte  à  deasd»  àt% 


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W8  REVCB  BEft  imUX  MOimBS. 

tiadRions  païennes ,  parce  qiiMl  rentre  dans  la  théorie  donnée  par  les  Pèies 
sur  Torigine  du  polythéisme.  Cest  ainsi  que  Delilie,  ne  comprenant  pas  qiMi 
les  héros  nomméi  par  Virgile  dans  la  descente  aux  enfers  ou  dans  les  bataiHes 
de  la  conquête  dlÊnée  rentraient  dans  la  tradition ,  et  étaient  la  glorifieatioft 
des  grandes  familles  romaines  «  les  remplace ,  selon  le  besoin  de  sa  rime,  par 
Polydamas^  par  Polydoreet  autres  pareils.  Ces  choses-là  se  faisaient  sous  l9 
lègne  du  bwv  gaûi ,  comme  on  disait  alors; 

M.  Artaud  est  le  père  d'une  famille  de  traducteurs  qu'il  a  nourris  de  s» 
substance  commode  petits  pélicans.  Ils  auraient  pu  avoir  une  meiHeure table. 
MM.  GoorbiUon,  Terrassonr  et  Cbabaaon  ont  plus  ou  moins  torturé  la  prose 
ds  ce  bon  M.  Artaud.  M.  Le  Dreuii  Ta  mise  en  couplets,  auxquels  il  ne 
manque  qu'un  air.  M.  Antony  Descfaamps  lui-même,  ce  poète  à  la  forme  si 
nerveuse  etsi  belle,  s'est  repu,  comme  les  autres,  de  la  substance  de  M.  Artaud^ 
■lalgré  les  protestations  auxquelles  il  se  livre  pour  établir  qu'il  a  suivi  Dante 
pas  à  pas»  Ce  que  nous  disons  là  est  justifié  pour  nous  par  quelques  passages 
que  M.  Artaud  n'a  pas  compris ,  et  dans  lesquels  M.  Antony  Desebamps  a 
reproduit  la  même  erreur.  Ainsi ,  c'est  une  manie  de  M.  Artaud  de  nommée 
VUrgile,  qui  était  de  Mantoue,  le  sage  romain.  M.  Antony  Deschamps  n'^ 
garde  d'y  manquer  : 

Le  poêle  ronioln,  debout  à  son  cAté, 
Le  sait  ;  il  a  senti  la  dure  vérité. 

iuiisi  encore  Dante  fait  parler,  dans  le  Pctradis,  l'aigle,  symbole  de  Tempiré 
«omain.  M.  Artaud  s^Hnagine  que  cet  aigle  était  une  enseigne,  et  le  fait  dtt 
genre  féminin  ;  M.  Antony  Deschamps  répète  : 

Quand  Constantin  tourna  Taigle  du  Paradis 
Contre  le  cours  du  ciel  qu'elle  suivît  jadis. 

Enfin ,  et  ceci  est  concluant,  au  vingt-cinquième  chant  du  Paradis ,  Dante,' 
qui  est  dans  la  force  de  l'âge ,  espère  que  son  poème ,  qu'il  achève ,  apaisera 
les  haines  qui  l'ont  chassé  de  Florence,  et  se  sert  du  mot  vello  par  allu- 
sion au  manteau  d'hermine  des  poètes  triomphateurs.  Or,  il  a  plu  à  M.  Artaud 
de  faire  souhaiter  à  Dante  de  revenir  bien  vieux  dans  sa  patrie,  et  M.  Antony 

Deschamps  lui  fait  dire  : 

Et  je  visiterai, 
Poète  aux  cheveux  blancs,  les  fonts  de  mon  baptême. 

tla  traduction  de  M.  Antony  Deschamps,  en  d'autres  passages,  manque,  non 
plus  d'originalité,  mais  de  fidélité.  Brunetto  Latinî  parle  ainsi  à  Dante  :  «  Ta 
destinée  sera  réservée  à  tant  d'honneur,  que  les  deux  partis  auront  soif  de' 
toi  ;  mais  Ilierbe  restera  loin  de  leur  bec.  » 
M.  Deschamps ,  qui  se  pique  d'être  littéral ,  a  mis  : 

Mais  leur  désir  est  vain. 
Et  la  bouche  béante  attend  long-temps  le  vin. 

Enfin ,,  lorsque  les  noms  historiques  ne  vont  pas  à  M.  Antoey  Desebamps ,  il 
les  change.  Le  plus  jeune  des  fils  d'Ugolin,  mort  de  faim  avec  lui  dans  1» 


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BEVUE.  —  CHRONIQUE.  459 

tour  de  Pise ,  et  qui  adresse  à  son  père  ube  interrogation  si  sublime ,  se  nom- 
mait Anselmuccio;  il  semblait  avoir  payé  assez  cber  le  droit  d^aller  à  la  pos- 
térité, mais  M.  Antony  Deschamps  n*en  a  pas  jugé  ainsi ,  car  il  met: 

Eux  pleuraient  cependant;  et  mon  cher  petit  Pierre 
Dit  :  Père,  qu'as-tu  donc? 

:Nous  ne  donnerons  qu'un  seul  exemple  de  la  fidélité  de  M.  MoQgîa^,  auM 
traducteur  de  la  Camille  de  M.  Artaud ,  et  très  littéral ,  à  ce  qu'il  prétend. 
Dante  dit  ceci  : 

«  Tu  ne  trouveras  pas  une  ame  qui  ait  plus  mérité  d'être  eolonoée  dans  la 
^aoe.  » 

M.  Artaud ,  qui  a  l'imagination  féconde ,  a  inventé  cette  traduction  :  «  T« 
pasoourras  toute  V enceinte  de  Caîn  avant  de  trouver  une  ombre  qui  ait  pl«s 
inérité  qu'eux  d'être  abreuvée  de  U amertume  du  bouillon  de  glace,  » 

Ce  bouillon  de  glace  a  fort  affriandé  M.  Mongis ,  et  il  a  donné  en  plein  daoi 
)a  cuisine  de  M.  Artaud  : 

Cherche  dans  tout  Caîn, 
Tu  ne  trouveras  pas  un  seul  hôte ,  au  festin, 
Plus  digne  de  goûter  rin/emale  gelée. 

Comme  cela  est  littéral ,  et  rend  4ivec  exactitude  le  passage  de  Dante  ! 

La  traduction  de  M.  Artaud ,  qui  a  de  la  réputation ,  et  qui  lui  a  coûté 
^Dgt-quatre  années  de  travaux ,  oonstitue  la  plus  grande  déception  de  sa  vie; 
en  général ,  cette  malheureuse  traduction  ne  traduit  rien  du  tout ,  que  les 
idées  de  M.  Artaud  qui  ne  sont  pas  ordmanement  celles  de  Dante.  Ajoutons 
qu'il  y  a  des  hérésies  pour  faire  brûler  centtfois  M.  Artaud ,  si  l'inquisition 
existait  encore.  Nous  n'exagérons  rien  en  affirmant ,  du  fond  de  notre  sincé- 
rité et  de  notre  loyauté ,  que  npus  ne  savons  par  quel  bout  la  prendre,  et  à 
quels  exemples  donner  la  préférence ,  afin  de  justifier  ce  que  nous  avançons, 
là  partie  est  si  belle ,  que  nous  ne  savons  la  jouer. 

Tantôt  M.  Artaud  prend  un  nom  propre  pour  un  nom  de  profession. 
Dante  avait  dit  :  «  O  Romagnols,  tournés  en  bâtards!  quand  est-ce  qu'un 
Fabbro  renaîtra  à  Bologne?  quand  un  Bernardin  de  Fosco  h  Faënza,  noble 
tige  sortie  d'une  pauvre  racine?  »  M.  Artaud  met  :  «  0  habitans  de  la  Roma- 
gne ,  redevenus  sauvages ,  quand  un  forgeron  (  pauvre  Fabbro  ),  planté  h  Bo- 
^  logne,  commence  à  pousser  de  profondes  racines,  aux  rangs  des  iiremiers 
seigneurs,  quand  un  Bernardin  de  Fosco  devient  à  Faënza  d'une  faible  gf'a^ 
minée  un  arbre  superbe!  » 

Tantôt  M.  Artaud  prend  le  vin  blanc  pour  le  printemps.  Dante  parle  du 
pape  Martin  IV ,  gourmet  qui  faisait  noyer  ses  anguilles  dans  du  vin  blanc  de 
Florence,  nonuné  vemuccia.  M.  Artaud  met  :  «  Il  naquit  à  Tours,  et  il  expie 
jpar  k  jeûne  les  anguilles  de  Bolsena,  qu'il  faisait  mourir  au  printemps.  « 
T^aiitotM.  Artaud  prend  des  moines  pour  des  mérinos.  Dante  avait  dit  :  «  Il 
yen  a  bien  de  celles  (des  brebis)  qui  craignent  le  danger,  et  qui  se  pressent 
#ODlre  le  pasteur  ;  mais  ces  nimues  sont  si  rares ,  quMI  faut  peu  de  drap  pout 


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&W  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

faire  leurs  frocs.  »  M.  Artaud  a  mis  :  a  II  en  est  (des  brebis)  qui  redoutent 
te  péril  et  se  serrent  contre  le  pasteur;  mais  elles  sont  en  petit  nombre,  peu 
4e  laine  suffit  pour  les  couvrir.  »  Et  pour  compléter  sa  pensée,  M.  Artaud 
^oate  cette  note  sublime  :  «  De  notre  temps ,  le  vers  du  Dante  n*aurait  rien  de 
trop  répréhensîble.  Il  est  constant  que,  dans  beaucoup  de  pays,  des  amateurs 
«otiMiusiastes  de  mérinos  ont  fait  faire  des  espèces  de  couvertures  qui  mettent 
«es  précieux  animaux  (n*oubliez  pas  que  Dante  a  parlé  de  moines)  à  Tabr^ 
de  la  ptlrie  ou  du  froid.  Mais  où  nous  a  conduit  une  comparaison  du  Dante, 
qui ,  en  elle-  même ,  n^offre  rien  de  ridicule  et  de  plaisant?  (  Je  le  crois  bien  !  )  » 
fJii  4es  endroits  notables  de  la  traduction  de  M.  Artaud  est  un  passage  du 
xx*"  chant  du  Paradis,  où  Dante  fait  dire  à  Hugues  Capet  :  «  Je  fus  fils  d*ua 
iMucher  de  Paris.  y>  M.  Artaud,  qui  était  secrétaire  de  légation  à  Florence, 
se  sentit  humilié  pour  le  souverain  qu*il  représentait,  et  la  diplomatie  vint  à 
son  aide.  Il  imagina  quMl  serait  bien  plus  noble  de  faire  de  Hugues  Capet  un 
ndie  marchand  de  bœufs  de  Poissy,  et  i!  met  dans  sa  traduction  :  «  De  ses 
Bombreux  troupeaux  mon  père  alimentait  Paris.  »  C'est  ainsi  que  Fhonneur 
des  rois  de  France  fut  sauvé  ! 

Nous  avons  annoncé  des  hérésies  à  faire  brûler  vif  M.  Artaud.  En  voici  : 

Dante  dit ,  chant  rv  du  Paradis  :  «  Que  notre  justice  paraisse  injuste  aux 
yeux  des  «nortels  ;  c'est  une  raison  de  foi ,  et  non  de  méchanceté  hérétique.  » 

M.  Artaud  met  :  «  Que  notre  justice  paraisse  injuste  aux  yeux  des  moatàê^ 
«*est  un  argument  que  la  foi  peut  hasarder,  et  ce  n'est  pas  une  coupable  hé- 
résie. I»  Excusez  du  peu  ! 

Autre  hérésie  de  M.  Artaud.  Dante  avait  mis,  au  chant  vu  du  Paradis  : 
«  Le  souverain  bien ,  qui  produit  le  mouvement  et  la  joie  de  ce  royaume 
que  tu  gravis^  £ait  de  sa  providence  le  moteur  de  ces  grands  corps;  et  non* 
«eulement  du  sein  de  sa  pensée ,  qui  a  toute  perfection ,  il  veille  sur  les  êtres , 
mais  il  veille  encore  sur  leur  salut.  » 

M.  Artaud  a  mis:  «  Le  bien  suprême,  qui  meut  et  comble  de  bonheur  le 
«ojauniequetu  parcours,  ne  prive  jamais  ces  grands  corps  de  sa  divine  pro- 
vidence. Dieu,  qui  est  parfait,  a  non-seulement  placé  toutes  les  natures  dans 
tsoa  esprit,  mais  il  veut  qu^ elles  soient  entières  et  parfaites  comme  lui.  » 
Indépendamment  du  galimatias ,  qui  est  triple,  qui  a  jamais  prononcé  d'aussi 
grands  blasphèmes,  excepté  les  panthéistes  les  plus  exagérés? 

Dans  le  même  chant,  Dante  avait  mis  :  «  La  nature  qui  engendre  suivrait 
twyours  la  même  voie  que  la  nature  qui  est  engendrée,  si  la  providence  divine 
ott  triomphait  pas.  »  M.  Artaud  met  :  a  Un  fils  ressemblerait  à  son  père,  si  la 
providence  divine  n'en  ordonnait  autrement.»  Et  pourquoi  donc,  monsieur 
Artaud!  ne  voulez-vous  pas  que  les  enfans  ressemblent  à  leur  père? 

Dernière  hérésie  que  nous  citerons.  Dante  avait  mis,  au  chant  xxix*  du 
Paradis  :  «  Il  n'était  pas  pour  acquérir  plus  de  perfection ,  cela  ne  saurait 
'être,  mais  afin  qu'il  pût  dire  en  rayonnant  dans  sa  splendeur  :  Texiste;  que, 
dans  son  éternité,  hors  du  temps  et  de  l'espace,  l'amour  éternel  s'épanchât, 
lacsqu'il  le  voulut,  en  neuf  ordres  d'amours.  Et  on  ne  saurait  dire  qu'il  fût 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  %61 

resté  inactif  avant  cette  création ,  car  Fesprit  de  Dieu  courut  $ur  les  eaux  ni 
avant  ni  après.  »  Cela  veut  dire  que  le  monde  fut  créé  hors  du  temps,  et  que 
par  conséquent  lorsque,  selon  la  Genèse,  Fesprif  de  Dieu  courut  sur  les  eaux , 
ce  n'était  ni  avant  ni  après,  car  avant  et  après  supposent  le  temps. 

M.  Artaud  a  dit  :  «  L'amour  éternel  créa  neuf  amours  sacrés  (  voilà  les  anges 
réduits  à  neuf,  au  lieu  de  neuf  ordres),  non  pour  augmenter  sa  perfection, 
elle  ne  pouvait  s*accrottre  davantage,  mais  afin  de  pouvoir  dire,  en  étineelant  : 
Je  subsiste!  Il  était  auparavant  enfermé  (Dieu  enfermé!  )  dans  son  éternité, 
au-delà  des  tenips  ( qui  n'existaient  pas  encore],  incompréhensible  (c'est  vous 
qui  rétes,  M.  Artaud  !  ),  comme  il  lui  a  plu;  ce^nàanty  jusqu'alors  (quand ^ 
puisque  le  temps  n*avait  pas  été  créé.^  ] ,  il  n'était  pas  demeuré  dans  l'inertie,  et 
ce  que  Dieu  dit  sur  les  eaux  (  où  y  a-t-il  un  mot  de  cela?  )  n*avait  eu  lieu  ni  avant 
ni  après.  »  —  Et  la  création,  s'il  vous  plaît,  M.  Artaud,  qu'en  avez-vous  fait? 

Du  reste,  pour  expliquer  cette  singulière  théorie  théologique  sur  la  création, 
M.  Artaud  a  eu  recours  à  une  note  qui  vaut  celle  âes  mérinos,  a  Je  me  rappelle, 
dit-il ,  que  je  me  suis  particulièrement  occupé  de  ce  morceau  et  de  quelques 
autres  tercets  aussi  difficiles  dans  une  terre  voisine  de  Paris,  au  château  de 
yilliers-sur-Marne ,  où  une  parente,  pleine  de  grâce  et  d'obligeance,  m'a 

reçu  pendant  plusieurs  étés  avec  ma  famille.  Une  habitation  agréable une 

aimable  liberté  dans  les  études tout  m'encourageait  à  mettre  la  dernière 

main  à  cet  ouvrage,  commencé  depuis  long-temps.  »  —  Fanitasl 

Nous  terminerons  ceci  par  quelques  mots  sur  la  mauvaise  habitude  qu'a 
M.  Artaud  d'appeler  Dante  le  Dante.  Il  est  vrai  que  c'est  une  règle  de  la  langue 
italienne  de  mettre  l'article  devant  les  noms,  mais  seulement  devant  le  nom  de 
famille ,  et  non  devant  le  nom  de  baptême.  Ainsi ,  on  dit  le  Sanzio  et  non  le 
Raphaël ,  on  dit  le  Buonarotti  et  non  le  Michel-Ange,  on  dit  le  Tasso  et  non 
le  Torquato,  parce  que  l'article,  nous  le  répétons,  ne  se  met  pas  devant  le 
nom  de  baptême,  qui  est  le  nom  propre.  Or,  Dante,  abréviatif  de  Durante  « 
est  le  nom  propre  de  l'auteur  de  la  Divine  Comédie,  il  s'appelait  de  son  nom 
de  famille  Alighieri  ;  il  faut  donc  mettre  l'article  devant  ce  nom  et  non  pas 
devant  l'autre,  et  dire  l'A lighieri ,  mais  non  pas  le  Dante. 

Tout  ce  qui  précède  ne  signifie  pas  que  M.  Artaud  soit  un  homme  sans 
mérite;  mais,  outre  que  la  traduction  de  Dante  était  une  tâche  difficile,  c'était 
encore  une  œuvre  en  dehors  de  l'intelligence  de  son  temps.  Le  xviii*  siècle 
avait  mis  à  la  mode  de  se  moquer  du  moyen-âge,  et  il  l'appelait  une  époque 
de  barbarie.  Le  moyen-âge  a  bien  pris  sa  revanche  avec  ceux  qui  ont  voulu 
porter  leur  main  sur  lui.  Certes,  quand  on  y  regarde  bien,  on  citerait  peu 
d'époques  plus  grandes  en  elles-mêmes  et  plus  glorieuses  pour  l'esprit  humain. 
Sans  parler  de  l'enfantement  des  états  modernes  et  de  l'élaboration  des  libertés 
publiques  dont  nous  jouissons,  ni  de  la  découverte  de  la  poudre  à  canon ,  de 
la  boussole,  de  l'imprimerie  et  du  Nouveau-Monde,  le  moyen-âge  a  traité 
dans  ses  grandes  écoles  les  questions  les  plus  sublimes  qui  puissent  occuper 
l'homme,  et  il  en  est  resté  quelque  chose  de  plus  que  des  théories  creuses,  car 
il  en  est  sorti  les  mœurs  actuelles  de  l'Occident.  G.  C. 


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(62  RBVIfE  mSS  DECX  MONDES. 

—  Histoire  de  la  Langue  et  de  la  Littérature  des  Slaves,  par  M.  Eîchoff. 
—  Les  peuples  slaves  occupent  plus  d'un  tiers  de  l'Europe  actuelle;  les  Russes, 
les  Serbes,  les  Bohèmes,  les  Polonais,  les  Lettons,  se  rattachent  à  cette  vaste 
branche  de  la  famîHe  humaine.  L'ancienne  civilisation  slave  est  à  peu  près 
inconnoe;  mais,  dans  Fbîstoire  moderne  de  l'Europe,  ces  races  acquièrent 
chaque  jour  plus  d'importance.  Sans  croire  pour  cela  qu'elles  soient  un 
jour  destinées  à  la  conquête  du  monde,  comme  paraîtraient  assez  disposées  à 
le  penser  quelques  imaginations  craintives,  il  importe  de  faire  leur  part  à  ces 
populations  déshéritées  presque  entièrement  jusqu'ici  de  l'importance  histo- 
rique et  de  la  culture  intellectuelle.  Les  études  relatives  à  la  littérature  slave 
ne  sont  donc  pas  sans  intérêt;  néanmoins,  ce  n'est  pas  à  coup  sûr  «  un  champ 
inépuisable,  »  comme  le  dit  M.  Eichoff.  La  seule  lecture  du  livre  dont  nous 
avons  à  parler,  livre  fort  vide  de  faits  et  à  plus  forte  raison  d'idées,  sufDtà 
convaincre  au  contraire  de  la  stérilité  du  sujet. 

M.  Eichoff  a  divisé  son  mince  volume  en  quatre  parties  bien  distinctes  :  his- 
toire, langue,  littérature,  poèmes  nationaux. 

Dans  la  première,  l'auteur  a  cherché  à  résoudre  un  problème  dontBossuet 
(qui  a  pourtant  écrit  dans  son  temps  le  Discours  sur  V histoire  universelle) 
se  serait  à  peine  tiré.  Il  a  trouvé  moyen  en  cinquante  paires,  fort  peu  com- 
pactes,  de  donner  les  annales  complètes  des  populations  slaves.  Je  concevTais, 
dans  si  peu  d'espace,  une  vue  générale,  un  aperçu  philosophique;  M.  Eichoff 
s'en  est  gardé.  La  partie  historique  de  son  travail  n'est  qu'une  simple  nomen- 
clature. Tout  y  a  sa  place,  depuis  les  Cimmériens  d'Homère  et  les  Scythes 
d'Hérodote  jusqu'à  la  sage  sollicitude  et  la  sccére  justice  de  l'empereur 
^icsoids.  Puisque  M.  Eichoff  voulait  être  purement  didactique,  pomrquoi  n'a- 
t-ii  pas  fait  un  atlas  à  la  manière  de  Las-Cases  et  de  Khruse.'  On  y  aurait  ga- 
gné quelques  résultats  positifs,  usuels,  tandis  que  les  pages  qu'il  a  écrites 
semblent  une  gageure  par  laquelle  l'auteur  aurait  promis  de  réunir  dans  des 
phrases  ternes  et  banales  quelque  liste  chronologique,  quelque  table  de  TJrt 
de  vérifier  les  dates, 

La  seconde  partie  du  livre  s'adresse  aux  lexicographes  et  aux  linguistes.  Ce 
sont  des  questions  d'alphabet ,  de  vocabulaire,  de  grammaire;  Tensemble  de 
l'expression  orale  des  Slaves  est  examiné  dan& ses  nuances.  IM.  Eichoff  va  avec 
empressement  de  la  déclinaison  à  la  conjugaison,  des  racines  aux  dérivée;  il 
dbonde,  on  voit  qu'il  est  sur  son  terrain.  Les  étymologies  ne  lui  coûtent  pas; 
il  parle,  comme  d'une  chose  complètement  démontrée,  de  Vétiùile  affinité 
des  idiomes  slaves  avec  le  sanscrit ,  et  des  langues  celtiques  avec  le  zend.  J'aî- 
merais^ mieux  plus  de  réserve  et  même  un  peu  de  scepticisme.  Ce  qu'on  ap- 
prend de  plus  positif  dans  cette  seconde  partie  de  l'ouvrage  de  M.  Eichdff , 
c'est  que  l'alphabet  slave  a  été  composé  au  ix*'  siècle  par  le  moine  C}Tille, 
"qui  en  a  emprunté  les  caractères,  combinés  ensuite  par  lui  à  l'arménien ,  à 
l'hébreu,  au  copte;  c'est  surtout  que  les  langues  slaves  se  divisent  en  trois 
branches  :  la  branche  serborusse ,  à  l'est,  qui  comprend  l'eselavon ,  le  russe, 
le  serbe,  le  carnique;  la  branche  vendo-polonaise,  à  l'ouest,  qui  comprend 


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le  bobémteiy,  le  pokmaisv  le  venède;;  enfin,  la  brmdieletto-fniaMefne,  au 
centre ,  qui  comprend  le  prussîque,  le  lithuanien  et  Le-leltOB; 

Après  «voir  examiné  avec  quelque  étendue  les  principales  queetkmB  plûlo- 
logiqyee  ^ue  soulèvent  les  idiomes  ^ves^  M.  Ëîetioff  passe  à  la  littérature,  cft 
làon  retrouve  la  même  aridité,  le  même  piocédé  d*émiroératîon  superficielle 
et  courante  qui  choque  dès  Fabord  dans  la  partie  hîstonque.  —  Il  y  a  si  peu 
d*unité  dans  les  populations  slaves,  qu'outre  la  diversité  des  idiomes  partieu- 
liers,  elles  n'ont  pas  même  une  religion  commune.  Les  Russes,  les  Serbes,  les 
Croates,  les  Caroiens,  sont  de  Féglise  grecque;  les  Lithuanes  et  les  Lettons 
sontprotestans; enfin  les  Bohèmes,  les  Slovaques,  les  Polonais,  les  VendeB^ 
sont  catholiques.  Il  y  a  donc  eu  chez  les  Slaves  des  développemens,  ou ,  pour 
dire  moins  mal ,  des  efforts  littéraires  distincts  et  qui  demandent  à  ne  pas  être 
confondus.  M.  Eichoff  parle  d'abord  de  Tesclavon.  C'est  une  langue  éteint», 
c'est  l'ancienne  langue  sacerdotale  des  Slaves.  On  ne  sait  même  pas  où -elle 
fut  parlée;  les  AnnaUs  de  Nestor,  qui  remontent  au  xii'  siècle^  quelques 
homélies,  voilà  à  peu  près  tout  ce  qui  reste  de  l'esdavon.  Les  autres  branches 
ne  sont  pas  beaucoup  plus  riches.  C'est  d'abord  le  russe  :  le  russe  a  eu  naguère 
ses  trouvères,  ses  scaldes,  ses  troubadours,  bien  qu'assez  tard;  o'est  ce  que 
M.  £ichoff ,  dans  le  style  de  Marchangy,  appdie  les  bardes  inspirés  de  la 
Russie.  Wladimir  a  été  l'Arthur,  le  Charleouig^  de  la  Russie;  c'est  à  lui  que  se 
rapportent  presquetous  les  chants  populaires;  c'est  autour  de  lui  que  se  groupe 
le  cycle  des  légendes,  comme  on  dh.  Au  surplus,  il  reste  de  cette  pvemièie 
eulture  fort  peu  de  mpnumens,  et  on  ne  distingue  guère  que  quelques  romanees 
gracieuses,  comme  nous  en  avons  dans  la  langue  d'oîL  La  Russie  était  telle- 
ment en  arrière  du  mouvement  commun ,  que  la  première  imprim^ion'y  fut 
fondée  qu'en  1664,  le  premier  théâtre  qu'au  xvii*  siècle,  le  premier  journal 
quesous  Plerre-le-Grand.  Dès  que  des  noms  plus  nombreux  conuneneent  à 
apparaître  dans  les  lettres  russes,  M.  Eichoff  reprend  l'énumération  sans  orîp 
tiq^e.  C'est  un  véritable  catalogue.  Avec  les  temps  plus  modernes  seulement, 
l'enthousiasme  de  l'auteur  augmente  :  ses  épithètes  deviennent  phia  louaQ- 
glNises  et  plus  vives  ;  la  qualification  de  ^rondjEio^^ revient  souvent  Deraurin 
est  placé  «  au  niveau  des  beaux  génies  de  Tantiquité;  »  K  aramsin  est  appelé 
«  immortel^  profond,  éloquent;  »  Koslov  est  presque  misau-dcssuadeByion. 
Je  n'ai  aucune  raison  de  ne  pas  croire  au  talent  de  Derzavin,  deKaramzinet 
de  Koslov,  mais  il  y  a  beaucoup  à  rabattre  de  l'entbousiasme  sans  mesure  de 
}i^  Eichoff.  On  ne  traite  paaune  littérature  naissante  avec  ce  respect,  ce  eulte, 
ee  fétichisme  exagérés 

Le  serbe  est  parlé  en  Servie ,  en  Bosnie ,  en  Dalmatie.  M*'  Voiart  a  naguère 
donné  la  traduction  de  quelques  chants  populaires  serbes  qui  ont  beaucoup 
plus  d'intérêt  que  tout  ce  que  dit  M.  Eichoff  avec  sa  sécheresse  habituelle. 
J'attendais  des  détails  attachans  sur  l'essor  que  les  Dalmates  durent,  pendant 
le  xvr  siècle,  à  la  république  de  Raguse.  M.  Eichoff  en  parle  à  peine  Sur  le 
bohémien ,  Fauteur  n'est  guère  plus  complet.  Il  mentionne  à  peine  quelques 
chants  nationaux  du  viii''  siècle  (je  me  méfie  de  cette  date  reculée),  ou  les 


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46&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

légendes  rimées  de  Jérôme  de  Prague:  au  moment  où  Pintérét  commence,  il 
s'arrête  ou  tourne  court. 

Arrivé  à  la  Pologne ,  M.  Eichoff  semblait  avoir  un  champ  plus  vaste.  La  Po- 
logne a  nos  sympathies,  elle  nous  touche  de  près.  £h  bien!  M.  Eichoff  ne 
trouve  rien  que  ses  listes  chronologiques,  accompagnées  de  banales  épitliètes. 
Arrivé  même  à  M.  Mickievicz,  ce  grand  écrivain  traduit  par  M.  de  Montalem- 
bert ,  loué  à  si  juste  titre  par  George  Sand ,  et  auquel  le  gouvernement  vient 
de  confier  renseignement  du  slave  au  collège  de  France,  M.  Eichoff  le  traite 
de  poète  aimable.  On  peut  juger  par  là' de  la  portée  et  de  retendue  dé  la 
critique.  —  L*auteur  n'avait  pas  su  intéresser  à  la  Pologne;  il  est  complète- 
ment insignifiant  avec  Tidiome  letton. Xe  letton  se  parle  dans  la  Prusse  orien- 
tale, en  Lithuanie,  en  Courlande;  mais  comme  là  il  nV  a  pas,  à  proprement 
parler,  de  littérature.  Fauteur  se  rejette  sur  Thistoire,  et  M.  Eichoff  a  en  his- 
toire la  même  méthode  qu'en  littérature. 

La  quatrième  partie  du  livre  de  M.  Eichoff  est  la  plus  curieuse  à  coup  s<5r, 
car  elle  est  composée  de  traductions.  Ces  poèmes  nationaux  de  la  Fictmrede 
Zaboi,  de  V Expédition  cTIgor,  de  la  Bataille  de  Kasivo,  sont  fort  intéres- 
sans.  Ce  caractère  sauvage,  ces  vanteries  de  soldat  «  nourri  sur  la  pointe  des 
lances,  »  et  qui  veut  boire  le  Don  avec  son  casque ,  ont  quelque  chose  de  frap- 
pant et  de  bizarre;  mais  il  était  parfaitement  inutile  de  rappeler,  à  cette  occa- 
sion ,  Homère  et  ses  héros.  V Iliade  n'a  rien  de  commun  avec  des  chants  à 
demi  barbares.  M.  Eichoff  a  joint  à  ces  légendes  populaires  V Hymne  à  Dieu 
de  Derzavin ,  hymne  célèbre  jusqu'en  Orient,  et  cjui  à  Pékin  même  est  inscrit 
en  lettres  d'or  dans  le  palais  de  l'empereur.  Il  est  à  regretter  seulement  qu'au 
lieu  d'une  interprétation  littérale  M.  Eichoff  ait  cru  devoir  donner  une  traduc- 
tion en  vers  de  sa  façon.  liC  texte  de  ces  quelques  morceaux  était  assez  inutile 
a  reproduire  dans  un  ouvrage  aussi  sommaire  ;  mieux  eût  valu  le  remplacer 
par  des  notions  bibliographiques ,  par  des  indications  moins  vagues.  Si  tout 
cela  n'avait  pas  été  traduit  en  allemand ,  on  pourrait  croire  que  M.  Eichoff  a 
directement  lu  le  bohème ,  le  polonais ,  le  servien ,  le  russe ,  mais  ce  système 
n'est  pas  nouveau.  Il  y  a  tel  orientaliste  à  l'Académie  des  Inscriptions  qui  n'a 
jamais  fait  que  des  traductions  de  l'anglais. 

Le  livre  de  M.  Eichoff  n'est  qu'une  compilation,  ce  qu'il  avoue  presque,  et 
une  compilation  médiocre.  Il  existe  en  Allemagne  des  travaux  étendus  sur  ce 
sujet,  travaux  que  l'auteur  a  abrégés  et  atténués.  M.  Eichoff  est  assez  coutu- 
mier  du  fait.  Tel  de  ses  livres  antérieurs  n'est  aussi  qu'une  pâle  reproduction. 
Cela  prouve  seulement  que  M.  Eichoff  sait  Fallemand.  En  résumé,  il  y  avait 
uh  bel  ouvrage  à  faire  sur  la  littérature  slave,  et,  après  l'essai  de  M.  Eichoff  > 
je  n'hésite  point  à  dire  qne  la  situation  est  la  même.  Ch.  L. 


y.  DE  Mabs. 


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DE 


L'ÉQUILIBRE  EUROPÉEN. 


Politique  de  la  France  avant  et  iepuis  les  Traités  de  Vienne. 


Je  vondrais,  en  me  plaçant  en  dehors  des  vives  préoccupations  du 
moment,  essayer  de  me  rendre  un  compte  sommaire  des  vicissitudes 
qu'a  subies  la  politique  des  peuples  modernes  avant  d'atteindre  sa 
forme  actuelle;  je  voudrais  rechercher  surtout  quel  rôle  parait 
réservé  à  la  France  dans  les  complications  qui  menacent  le  monde, 
et  quels  principes  nouveaux  elle  est  appelée  à  faire  prévaloir  dans  le 
droit  public  européen.  Il  est  difficile  de  croire,  en  effet,  qu'une  révo- 
lution qui  a  changé  la  face  d'un  grand  pays ,  introduit  des  modifica- 
tions profondes  dans  la  condition  poUlique  ou  civile  de  presque  tous 
les  peuples,  et  gravement  affecté  l'ensemble  ^ksaiœurs  là  même  où 
elle  n'a  pas  agi  sur  les  institutions,  que  la  révolution  de  89  enfin 
ne  soit  pas  destinée  à  jeter  à  son  tour  dans  le  monde  quelques 

TOME  XXIV.  —  15  NOVEMBBB  1840.  30 


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466  ftSVGK  INB&  HKBX  moBaoA^ 

maximes  frappées  au  coin  de  cette  universalité  départie  à  ses  résultats 
sociaux. 

Le  droit  des  gens  n'est  pas  demeuré,  depuis  Grotius,  immobile 
dans  ses  formules,  et  les  lois  de  l'équilibre  européen  ne  suffisent 
plus  aujourd'hui  pour  garantir  la  paix  du  monde  et  satisfaire  la 
conscience  publique.  On  comprend  de  nos  jours  tout  autrement 
qu'après  la  guerre  de  trente  ans  et  les  attributs  de  la  souveraineté, 
et  les  droits  des  sujets,  et  la  solidarité  des  nations  entre  elles;  celles- 
ci  s'appartiennent  trop  à  elles-mêmes  pour  qu'un  mariage  ou  une 
suceesston  prifteière  suffise  encore  pour  bouievesser  1& monde;  enfin, 
let  p^ils^  permanent  ipû  menacent,  depuis  mgt-eiiuf  années,  Véiir- 
fice  élevé  parle  congrès  devienne,  constatent  trop  que  les  transac- 
tions fondées  sur  de  pures  convenances  diplomatiques  sont  également 
dénuées  de  cette  force  morale  qui  seule  fonde  le  droit  et  garantit 
l'avenir. 

Il  est  donc  à  croire  que  des  principes  plus  larges  serviront  un  jour 
de  base  à  des  combinaisons  moins  factices,  et  que  des  violences 
contre  lesquelles  le  temps  ne  prescrit  pas,  seront  redressées,  dans  l'in- 
térêt commun ,  selon  des  lois  plus  rationnelles  et  des  principes  moins 
arbitraires.  Quand  se  consommeront  ces  grands  eUangemens,  par 
quelles  voies  s'opéreront-ils?  Ceci  est  en  dehors  des  prévisions  hu- 
maines. Quelle  attitude  devra  prendre  la  France  lorsque  les  évène- 
mens  la  contraindront  à  des  résolutions  décisives?  quelles  maximes 
doit-elle  proclamer  dès  aujourd'hui  comme  bases  de  son  droit  public 
et  de  son  système  fédératif?  Je  crois  que  ces  questions  peuvent,  dès 
à  présent,  êtres  posées  et  résolues. 

L'intelligence  humaine  est  aujourd'hui  vivement  préoccupée  d'une 
idée  à  laquelle  les  faits  consommés  paraissent  avoir  imprimé  comme 
une*  sorte  de  conséci^ionv  On  croit  à  la  puissance  de  la  raison,  pu- 
blique au  point  d'espérer  que  la  guerre' pouriait  cesser  de  devenir  U 
dernier  argument  des  roi»;  on  trou¥e  dansr  les  précédensjque  chaqiœ 
jour  accumule  les  premiers  délinéaraens  d'une  jurisprudence  ioter<^ 
nationale  qui  fera  pcévaloir  le  génie  de  transaotion  eu  domina  si  long- 
tempscehii  de  la  fovce*  Ou  ignore  san»  doute  encere  le  mode  selon 
lequel  pourrait  se  constituer  d'une  manière  définitive  ce  haut  arbi^> 
trage  européen,  on^  ne  sait  ri&k  ni  de» moyens  à  employer  pour  Tao* 
eomplissement  d'une  telle  œmrie,  ni  de  la  manière  dont  die  pourrait 
se  combiner  avec  Findépéndanee  respective  des  état»;; mais  l'on  croit 
fermement  à  la  formation  d'une  association  nouvelle,,  et  l'on  en 
poursuit  la  peaaée  soue  mille  formes:  les> uu» l'érigent  en  tbéofia 


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BB  l'équiubrb  vmoHm.  4«f 

Iramanltaiffe,  les  airtres  eomptent,  pour  la  rédiger,  mr  rexpéricoee 
^èrement  acquise  par  les  peuples,  ou  sur  ces  agitatioDs  intérieures 
qui,  en  nesaçaot  l'ordre  social,  imposent  aux  gouverneniens  une 
réserve  dont  leur  sûreté  même  leur  prescrit  de  ne  pas  se  départir. 

Nous  n'hésHerons  pas,  sans  exclure  cet  ordre  de  considérations,  à 
remonter  jusqu'à  rorigine  des  idées  répandues  dans  la  société  mo- 
derne; nous  y  verrons  une  modification  de  ce  christianisme  latent 
dont  le  monde  est  comme  imprégné,  alors  même  qu'il  méconnaît  la 
source  de  ses  inspirations  les  phis  puissantes.  C'est  parce  que  l'idée 
chrétienne  s'est  réalisée  dans  le  droit  civH,  que  les  peuple^  ont  con* 
q»is  l'égaUté  sur  l'esprit  de  caste;  c'est  parce  qu'elle  tend  à  se  réaliser 
dans  le  droit  des  gens,  que  la  paix  se  maintient  au  milieu  des  plu» 
ffiQdles  épreuves,  et  que  l'opinion  publique  a  jusqu'ici  dominé  de 
toute  sa  hauteur  et  les  caprices  des  ministres  aventureux  et  les  anti- 
pathies des  cours.  H  n'est  donc  pas  interdit  d'espérer  que  la  guerre  ne 
flédiisse  un  jour  comme  l'esclavage  devant  cette  grande  révélation  de 
régalité  naturelle  des  êtres  et  de  la  fraternité  des  peuples,  dont  dix- 
huit  siècles  n'ont  pas  suffi  pour  épuiser  la  profondeur  féconde.  Depuis 
rétablissement  du  christianisme ,  le  monde  est  constamment  travaillé 
par  cette  idée  d'une  direction  pacifique  opposée  à  celle  de  la  force. 
L'énergie  de  la  foi  populaire  la  réalisa  partiellement  au  moyen-Age^ 
alors  même  que  la  prédominance  du  pouvoir  militaire  semblait  rendre 
cette  réalisation  plus  impossible.  Sur  cette  idée  se  forma  le  grand 
corps  de  la  chrétienté;  elle  releva  les  peuples  du- joug  de  la  conquête, 
et  ralluma  dans  les  âmes ,  avec  le  sentiment  de  la  dignité  humaine , 
l'étincelle  de  la  liberté. 

La  plus  belle  histoire  qui  soit  à  écrire ,  serait  assurément  celle  du 
drcrft  public  primitif  de  TEurope  catholique,  tel  qu'il  résulte  des  déci- 
«kms  pontificales,  des  actes  des  assemblées  nationales,  et  de  ces  innom- 
brables conciles  dont  la  mission  n'était  pas  alors  moins  politique  que 
rdigieuse.  Cette  histoire  commencerait  au  W  siècle ,  à  l'établisse- 
ment des  premières  nationalités  européennes;  elle  aurait  son  apogée 
dans  les  croisades,  et  se  continuerait  jusqu'aux  jours  de  Chartes- 
Quint,  dont  l'ambitieuse  tentative  détermina  la  fondation  d'uu  nou- 
veau système  politique,  destiné  à  remplacer  celui  auquel  la  réforme 
religieuse  venait  de  porter  les  derniers  coups.  Le  piïbliciste  qui  se 
vouerait  à  cette  ^ande  tâche ,  aurait  à  faire  un  double  travail  :  il  de- 
vrait, d'une  pffli*t^  dégager  de  la  luxuriante  confusion  de  cette  vie  du 
noyen-Age  si  pleine  et  si  troublée,  les  maximes  d'égalité  et  de  charité 
évangélique  qui  tendaient  à  prévaloir  dans  les  relations  des  hommes  et 


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%68  jaEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  peuples;  ii  aurait,  de  l'autre,  à  faire  remarquer  combien  Tétat 
social  était  au-dessous  de  ces  maximes  elles-mêmes,  et  à  montrer 
pourquoi  il  leur  fut  interdit  de  s*épanouir  alors  dans  la  plénitude  de 
leur  grandeur  morale.  Rappelons  en  peu  de  mots  les  principales  diffi- 
cultés que  dut  rencontrer  en  ces  temps-là  cette  œuvre  de  l'association 
universelle  que  notre  siècle  reprend  comme  une  idée  neuve  à  sa 
manière  et  à  son  tour. 

La  première  résultait  assurément  de  la  manière  vague  et  mal 
définie  dont  furent  comprises,  à  cette  époque,  et  la  suprématie 
pontificale,  et  les  prérogatives  de  l'empire.  Non  contente  d'aspirer 
au  rôle  d'arbitre  suprême,  et  de  décider  de  la  politique  en  tant 
que  souveraine  appréciatrice  de  la  discipline  et  de  la  morale,  Rome, 
préoccupée  du  soin  d'une  domination  temporelle  dont  la  violence  des 
temps  lui  faisait  d'ailleurs  une  loi  pour  la  consenation  de  sa  propre 
indépendance,  entendit  souvent  dans  un  sens  tout  matériel  le  droit 
de  suzeraineté  que  lui  déférait  la  conscience  des  peuples.  De  son 
côté,  l'empereur  romain,  par  l'incertitude  de  son  titre  sur  l'Italie 
et  ses  vagues  prétentions  de  haut  domaine  sur  toutes  les  couronnes 
chrétiennes,  se  trouvait  menacer  également  et  l'indépendance  de 
celle-là  et  la  dignité  àe  celles-ci.  Lorsqu'au  xiV  siècle  le  plus  grand 
jurisconsulte  de  l'époque,  Bartole,  proclamait  dogmatiquement  la 
souveraineté  de  l'empereur  jusqu'aux  confins  de  la  terre  habitable, 
lorsqu'au  siècle  suivant  des  papes  montaient  achevai  pour  commander 
eux-mêmes  leurs  armées ,  il  était  clair  que  la  constitution  de  l'Europe 
chrétienne  ne  pouvait  résister  à  cette  étrange  confusion  de  toutes  les 
idées  et  de  toutes  les  choses. 

Le  génie  des  institutions  féodales  rendait  d'ailleurs  impossible  l'ap- 
plication de  cette  spiritualité  élevée,  prématurément  introduite  dans 
une  société  où  la  conquête  avait  en  quelque  sorte  rajeuni  le  droit 
antique  de  la  force  par  une  consécration  nouvelle.  L'afféagement  du 
soi  avait,  il  est  vrai,  arrêté  le  torrent  de  l'invasion,  et  ancré  au  rivage 
cette  terre  si  long-temps  battue  par  la  tourmente;  mais  les  mailles  ser- 
rées du  réseau  dont  ce  système  couvrit  l'Europe,  durent  arrêter  le 
développement  naturel  de  celle-ci,  et  empêcher  la  vie  de  circuler 
libremetit  dans  son  sein.  Des  relations  de  vassalité  s'établirent  en  de- 
hors de  la  volonté  des  peuples  et  de  leurs  intérêts  d'avenir.  La  posses- 
sion du  territoire  se  trouvant  étroitement  liée  au  droit  des  personnes, 
suivit  toutes  les  fortunes  de  celles-ci,  dfe  telle  sorte  que  le  décès  d'un 
prince  et  le  mariage  d'une  princesse  suffirent  pour  briser  les  relations 
les  plus  intimes.  Des  provinces  furent  liées  ^  une  domination  étran- 


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DE  L'ÉQUaiBRE  EUROPÉBN.  &69 

gère,  d'autres  forent  séparées  de  leur  centre  naturel  par  suite  des  in- 
nombrables vicissitudes  du  droit  féodal,  et  Tessor  des  nationalités  se 
trouva  de  toutes  parts  comprimé  par  Tautorité  de  prescriptions  arbi- 
traires. Ainsi,  pour  ne  rappeler  qu'un  seul  exemple,  les  diverses  pro- 
vinces l)elgiques,  disputées  tour  à  tour  comme  fiefs  de  l'empire  et  de 
la  France ,  devinrent  une  pomme  d'étemelle  discorde  au  centre  même 
de  l'Europe.  Le  droit  des  femmes  livra  les  peuples  à  toutes  les  incer- 
titudes de  l'avenir,  à  ce  point  que  si  l'on  voulait  désigner  l'institu- 
tion politique  la  plus  funeste  au  monde  depuis  mille  ans,  personne 
n'hésiterait  à  indiquer  la  succession  féminine.  Par  elle  s'ouvrit,  entre 
l'Angleterre  et  la  France,  une  guerre  de  trois  siècles;  le  droit  des 
femmes  nous  jeta  sur  l'Italie  au  mépris  de  nos  intérêts  les  plus  évidens, 
et  par  lui  la  vaste  monarchie  espagnole  devint  l'accessoire  de  l'héri- 
tage d'un  prince  flamand,  petit-fils  de  l'héritière  de  Bourgogne  et 
fils  de  l'héritière  deCastille,  et  deux  fois  en  moins  d'un  siècle  le  sort 
de  l'Europe  dépendit  du  choix  d'une  jeune  fille. 

La  séparation  profonde  maintenue  par  les  institutions  féodales 
entre  les  races  humaines,  l'antagonisme  permanent  de  l'empire  et 
de  la  papauté,  expression  de  deux  forces  en  lutte  constante,  oppo- 
saient un  invincible  obstacle  à  la  réalisation  de  la  pensée  politique 
embrassée  par  Hildebrand,  Conti  et  tant  d'autres  illustres  pontifes  avec 
l'enthousiaste  persévérance  qu'inspirent  les  grandes  choses.  Les  papes 
avaient  pu  sauver  l'Europe  de  l'invasion  musulmane ,  inspirer  et 
régler  le  mouvement  qui,  en  la  jetant  tout  entière  sur  l'Asie,  fit 
sonner  l'heure  de  son  affranchissement  politique;  ils  avaient  pu,  par 
de  prodigieux  efforts,  sauver  l'inviolabilité  du  mariage  et  la  sainteté 
de  la  famille,  maintenir  les  lois  de  l'église  et  préserver  la  discipline, 
compromises  par  un  dangereux  contact  avec  la  puissance  seigneuriale; 
ils  purent  intervenir  entre  les  princes  et  les  peuples,  quelquefois  pré- 
venir la  guerre,  et  toujours  en  atténuer  les  rigueurs  :  mais  il  ne  leur 
fut  pas  donné  d'asseoir  les  relations  d'état  à  état,  et  d'imprimer  à 
celles-ci  une  fixité  que  ne  comportaient  ni  le  droit  féodal,  ni  les 
mœurs  d'uoe  époque  toute  guerrière. 

Déjà,  d'ailleurs,  le  grand  édifice  de  la  catholicité  menaçait  de 
s'écrouler  par  sa  base.  Le  xV  siècle,  cet  flge  qu'il  faudrait  tant  étu- 
dier pour  bien  comprendre  le  nôtre,  avait  soufflé  sur  le  monde  un 
vent  de  révolutions  et  de  ruines,  et  ouvert  de  toutes  parts  des  pers- 
pectives nouvelles.  L'aiguille  aimantée,  l'Amérique,  l'imprimerie,  le 
papier  à  écrire,  la  poudre  à  canon ,  les  merveilles  de  la  science  et  les 
secrets  de  la  nature  étaient  venus  changer  toutes  les  conditions  de 


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Vn  HMWE  1»S  BSmC  MOllDfiS. 

la  lie  matérieUe,  et  détacher  Thoinme  de  ses  idées  en  le  détachant 
de  ses  habitudes.  L'antiquité ,  soudainement  exhumée  par  les  jnris- 
consistes  et  les  écrivains,  fit  apparaître  le  monde  réel  sous  cet  aspect 
terne  et  dangereux  que  reflètent  également  sur  les  choses  présentes 
et  la  connaissance  incomplète  du  passé  et  les  vagues  hallucinations 
de  l'avenir.  Les  poètes  donnèrent  à  l'Europe  une  littérature  nouvelle, 
puisée  en  dehors  des  sources  chrétiennes;  le  droit  romain,  accepté 
comme  la  raison  écrite,  fit  mépriser  les  institutions  paternelles,  et 
dès-iors  on  s'occupa  moins  du  soin  de  les  corriger  que  de  celui  de 
les  abolir.  L'histoire  et  la  politique  ^  dégagèrent  de  tout  symbo- 
lisme religieux ,  et  ne  furent  plus  envisagées  qu'au  point  de  vue  de 
l'habileté  pratique.  Le  scepticisme  engendra  la  corruption ,  qui  réagit 
à  son  tour  sur  les  croyances;  celles-ci  s'ébranlèrent,  et  les  mœurs 
arec  elles.  Vainement  le  génie  des  arts  et  des  lettres  couvriUI  l'abîme 
entr'ouvert  des  merveilles  de  la  renaissance  :  le  monde  y  glissa 
par  une  pente  fatale,  et  la  réforme  du  x^T  siècle  fut  la  suprême  con- 
séquence d'un  mouvement  intellectuel  tout  négatif  de  sa  nature, 
mouvement  irrésistible  toutefois,  qui  allait  bouleverser  toutes  les 
idées,  interrompre  tous  les  rapports  des  hommes  et  des  nations,  et 
constituer  les  deux  moitiés  de  l'Europe  dans  une  guerre  acharnée 
Twie  contre  l'autre ,  sans  leur  laisser  un  seul  principe  commun  au- 
quel elles  pussent  se  rallier. 

Alors  parut  Grotius:  il  vint  entre  la  réforme  et  la  guerre  de  trente 
afis,  comme  entre  un  principe  et  sa  conséquence.  Je  ne  sais  pas  de 
livre  qui  atteste  au  même  degré  que  le  sien  l'état  de  ruine  et  de  con- 
fttaon  où  le  chaos  des  évènemens  et  des  idées  avait  plongé  l'Europe. 
Le  savant  hollandais  n'entreprit  rien  moins  que  de  refaire  un  droit 
public  européen  en  place  de  celui  dont  Machiavel,  Charles-Quint, 
Inther,  Calvin  et  RkheUeu  avaient  chacun  déchiré  une  page.  Mais 
comment  s'y  prendre?  comment  relier  des  nations  entre  lesquelles  la 
séparation  des  doctrines  avait  fondé  des  intérêts  politiques  opposés? 
Quel  lien  commun  existait  entre  les  hommes?  quel  critérium  restait 
encore  à  la  vérité  et  au  droit?  quelle  autorité  acceptée  de  tous  inter- 
préterait et  les  conventions  écrites  et  les  règles  de  la  justice  natureBe 
sidiversement  comprises?  Une  seule  puissnnce  morale  était  restée  de- 
bonit ,  celle  de  la  science;  un  seul  prestige  était  vivant  encore,  celui  de 
l'antiquité.  C'est  donc  à  la  science  et  à  l'antiquité  que  Grotius  demande 
sitton  l'idée  absolue  du  droit,  du  moins  sa  confirmation  dans  toutes 
les  déductions  auxquelles  il  arrive.  Les  plus  évidentes  prescriptions 
de  h  eoBscience  humaine  ne  pèsent  pour  hri  qu'autant  ^u'il  trouve  à 


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les  appuyer  de  témûignage»  enpnuités  à  L'histoire  de  Vantii^té  po- 
l]fUiéiste.  De  TEurope^  il  ne  ae  préoccupe  guère  plus  qjoe  de  laChJiw. 
Pour  savoir  ce  qu'est  la  faixy  ce  qu'est  la  gueae,  ce  que  comporte  la 
première,  ce  qu'autorise  la  seeoode,  il  dépouille  laboaeusemeBi  Ho- 
mère et  Virgile  Y  Thucydide  et  Tite-Live,  éclatantes  renommées^  les 
seules^  auxquelles  ou  payAt  encore  en  ce  temps  un  religieux  respect 
et  une  admiration  unanime. 

On  comprend  la  faiblesse  inséparable  d'un  tel  mode  de  précédée^ 
lorsqu'il  s'agit  de  déterminer  les  rapports  introduits  par  une  civiliser 
tion  aussi  éloignée  des  doctrines  que  des  habitudes  de  l'antiiiuité, 
rapports  multiples  et  complexés  d'industrie,  de  marine^  de  commur- 
nication  journalière,^  auxquels  Rome  et  la  Grèce  étaient  aussi  étcaor 
gères  que  nous  pouvons  l'être  à  la  mollesse  de  cette  vie  où  l'esclavaga 
ées  masses  était  le  piédestal  de  la  liberté  du  petit  nombre. 

Aussi  a--tron  pu  remarquer  que,  malgré  la  rectitude  de  sa  pensée, 
Grotius  n'échappe  pas  aux  difficultés  attachées  à  son  point  de  départ. 
Beiativement  à  l'état  de  guerre,  au  dommage  que  cet  état  autorise  à 
causer  à  l'ennemi,  au  droit  qju'il  confère  sur  la  propriété  pubUque  et 
privée,  au  droit  plus  redoutable  de  vie  et  de  mort  sur  la  personne  du 
piisonnier,  à  la  faculté*  de  convertir  ce  droit  en  un  esclavage  légjittr- 
mement  perpétué  de  génération  en  génération ,  ce  publiciste  est  d'une 
rigueur  souvent  désespérante.  11  a  recouis  alors,  pour  atténuer  ses 
solutions,  à  une  distinction  toute  gratuite  entre  le  droit  naturel  et  le 
4roit  des  gens  proprement  dit,  entre  la  justice  et  la  modération ,  l'une 
résultant  du  dcoit  consacré  par  le  consentement  des  peuples  ,^  l'autre 
4es  inspiration&  d'ime  ame  généreuse  qui  se  refuse  à  consommer  le 
jDal  quand  celui-ci  n*est  pas  absolument  nécessaire. 

Ou  ne  sanrait  méconnaitre  assurément  la  grande  autant  qu'heu^ 
leuse  influence  de  l'illustre  Hollandais.  Par  la  seule  force  de  sa  pensée 
di  de  son  savoûr,  il  contribua  à  recréer  pour  les  nations  un  code  poli- 
tique dcNit  ks  règles  furent  un  bienfait,  quelq^  arbitraire  qu'en  fîkit 
le  principe.  S'il  ne  retrouva  pas  les  titres  perdus  du  genre  humain^ 
il  lui  en  donna  du  moins  de  provisoires,  et  releva  dans  le  monde 
l'idée  du  droit,  encore  qu'il  la  laissât  sans  garantie  sérieuse.  Ses  suc- 
cesseurs et  ses  disciples,  à  commencer  par  Puffendorff  pour  Guir  par 
Gérard  de  Rayneval,  acceptèrent  et  maintinrent  son  principe^  mais 
ils  substituèrent  de  plus  en  plus  TautorMé  de  la  conscience  humaine 
àceUe  des  faits  fournis  par  l'expérience  et  par  l'histoire.  Le  droit 
4es  gens  se  rationnalisa  comme  la  philosophie  elle-même,  et  flnit 
far  se  confon<ke  complètementt  chez  quelques  publicistes  modernes^ 


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472  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avec  le  droit  naturel  proprement  dit.  Montesqaieu  énonça  sur  lei 
limites  du  droit  de  guerre  les  opinions  les  plus  humaines.  Rousseau, 
niant  la  légitimité  de  tous  les  pouvoirs  non  revêtus  de  la  sanction 
populaire,  établit  le  droit  inaliénable  des  nations  de  ne  dépendre  que 
d'elles-mêmes,  et  de  n'être  régies  que  par  leur  propre  souveraineté. 
Sous  l'influence  de  la  philosophie  du  xyiii'  siècle,  la  théorie  restret- 
gnit  les  droits  du  gouvernemetit  dans  des  limites  de  plus  en  phis 
étroites,  pendant  qu'elle  donnait  un  essor  chaque  jour  plus  libre  à 
ceux  des  individus  et  des  nations. 

Hais  n'est-il  pas  digne  de  la  plus  haute  considération  que  ce  soit 
précisément  à  cette  époque  que  la  pratique  ait  insulté  face  à  face  la 
théorie,  comme  pour  attester  plus  authentiquement  son  impuissance? 
C'est  pendant  que  Rousseau  jette  dans  le  monde  son  Contrat  social, 
aux  applaudissemens  de  l'Europe,  et  que  la  souveraineté  du  peuple 
devient  la  base  de  la  science  politique ,  que  se  prépare  et  se  con- 
sonune  le  meurtre  de  la  Pologne  I  Des  princes  et  des  ministres  philo- 
sophes, liés  d'intimité  avec  tous  les  penseurs  de  leur  temps  et  s'ho- 
norant  de  leur  commerce,  passent  contre  l'existence  même  d'un 
peuple  auquel  ils  ont  soigneusement  enlevé  tous  ses  moyens  de 
défense,  un  pacte  secret  d'astuce  et  de  violence  qui  répugnerait  à  des 
bandits  de  profession.  Pendant  que  les  droits  de  l'homme  sont  mag- 
nifiés, et  que  la  raison  s'abtme  dans  son  apothéose,  une  grande  na- 
tion est  sacrifiée  à  des  cupidités  que  ce  premier  succès  met  en  goût, 
et  qui  préparent  déjà  le  même  sort  à  la  Bavière,  à  la  Suède,  à  l'empire 
ottoman,  à  tout  ce  qui  n'est  pas  en  mesure  de  se  défendre  et  de 
chasser  les  voleurs  à  main  armée.  Plus  de  sûreté  désormais  pour  les 
états  faibles,  plus  de  garantie  pour  ceux  qui  pourraient  le  devenir 
un  jour;  le  droit  a  désormais  disparu  de  la  langue  diplomatique  comme 
une  idée  vieillie  et  une  formule  sans  valeur.  De  la  morale  des  philo- 
sophes, des  gros  livres  des  publicistes,  il  ne  reste  plus  qu'une  vérité, 
la  force,  et  qu'un  résultat,  le  pillage.  La  plus  haute  civilisation  pré- 
pare et  perpètre,  à  l'éclat  des  lumières  qu'elle  fait  briller,  des  atten- 
tats que  la  barbarie  du  moyen-ftge  n'aurait  pas  même  conçus  dans  ses 
ténèbres. 

Enfin,  pour  que  rien  ne  manquât  à  cet  enseignement,  pour 
qu'il  restât  authentiquement  démontré  que  le  droit  des  gens,  inventé 
par  les  savans  du  xvii'  siècle  et  perfectionné  par  les  hommes  d'es- 
prit du  XTm%  était  sans  force  morale  comme  sans  autorité  politique 
du  moment  où  des  croyances  communes  ne  le  plaçaient  pas  sous  la 
sarde  de  Dieu  dans  la  conscience  des  peuples,  on  allait  voir  bientôt 


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DE  l'Équilibre  evropéev.  &73 

les  nations  les  plus  policées  de  l'Europe  se  faire  dans  les  deux  inondes 
et  sur  toutes  les  mers  une  guerre  de  forbans  et  de  barbares,  courir 
sus  aux  neutres  comme  à  Tennemi,  et  lutter  d*audace  et  d'impudeur 
dans  la  violation  des  droits  les  plus  évidens.  Les  partages  de  la  Po- 
logne, le  gnet-apens  de  Bayonne,  les  ordres  de  l'amirauté  et  les  dé- 
crets de  Berlin ,  voilà  où  aboutirent  en  moins  de  deux  siècles  les 
théories  savantes  appliquées  à  Osnaftruck  et  à  Munster  par  les  plus 
fortes  tètes  de  leur  temps;  présage  désespérant  pour  les  sociétés  ac- 
tuelles, s'il  n'y  avait  à  signaler  aujourd'hui  quelques  symptômes  qui 
permettent  du  moins  de  concevoir  l'espérance  d'une  réorganisation 
de  la  science  politique  sur  une  base  plus  large  et  sur  une  doctrine 
moins  arbitraire.  Avant  de  signaler  ces  symptômes  vagues  encore^ 
mais  réels,  achevons  de  nous  rendre  compte  de  ces  idées,  dont  le 
congrès  de  Vienne  a  essayé  la  réhabilitation  ;  demandons-nous  si  le 
système  fameux  de  l'équilibre  sur  lequel  l'Europe  prétendit  se  recon- 
stituer après  la  grande  scission  du  xvi*  siècle,  présentait  dans  l'ordre 
politique  plus  de  garanties  que  le  droit  des  gens  n'en  offrait  dans 
l'ordre  moral;  recherchons  si  le  maintien  de  ce  système,  opiniâtre- 
ment poursuivi ,  n'a  pas  coûté  à  l'humanité  autant  de  guerres  qu'il  a 
pu  lui  être  donné  d'en  prévenir. 

Ce  fut  une  ingénieuse  idée  que  celle  d'une  pondération  constituée 
de  telle  sorte  que  les  grandes  puissances  se  maintinssent  immobiles  à 
raison  de  l'égalité  de  leurs  forces,  et  que  leur  équilibre  même  devint 
la  garantie  de  l'indépendance  et  de  la  sûreté  des  états  d'un  ordre 
inférieur.  Dès  qu'on  devait  renoncer  à  fonder  l'édifice  européen  sur 
l'idée  d'un  droit  inhérent  à  chaque  nationalité,  droit  inviolable  par 
lequel  celle-ci  vit  et  se  conserve  au  même  titre  que  l'homme  ou  la 
famille  elle-même,  on  ne  pouvait  méconnaître  ce  qu'une  telle  théorie 
offrait  au  moins  de  spécieux.  A  l'Angleterre  revient  l'honneur  de  la 
première  application.  Les  Tudors  tinrent  habilement  la  balance  de 
l'Europe  entre  la  France  et  l'Espagne.  Cromwell  dut  sa  grandeur  à  la 
manière  élevée  dont  il  comprit  le  rôle  que  faisait  à  sa  patrie  la  rivalité 
de  la  maison  d'Autriche  et  de  la  maison  de  Bourbon,  et  la  chute 
d'une  dynastie  pensionnaire  de  Louis  XIY  constata  que  l'opinion  ne 
permettait  pas  au  gouvernement  de  la  Grande-Bretagne  de  manquer 
impunément  à  la  mission  que  lui  déférait  l'Europe. 

Le  congrès  de  Westphalie  n'est  une  si  grande  époque  dans  les 
annales  diplomatiques  que  parce  qu'indépendamment  des  principes 
de  gouvernement  intérieur  qu'il  proclama  pour  l'Allemagne,  il  tenta 
de  fonder  l'équilibre  général  sur  une  base  que  les  contemporains 


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VA-  BBVTJE  HBS  SflCX  MCNIDBd. 

liliésttaieiit  pas  à  répnter  inébranlable.  L'empire  se  troii?a  pondéré 
par  régallrté  établie  entre  les  deux  religions  et  le  nonri^re  de  voix 
électorales  départies  à  Tune  et  à  Tautre;  TEorope  parut  Tètre  égale- 
ment par  la  balance  territoriale  réglée  par  les  traités  de  Mnnster,  et 
pins  tard  par  la  paix  des  Pyrénées,  entre  les  deux  brandies  de  la 
mmson  d'Autriche  régnant  à  Vienne  et  à  Madrid,  et  la  France  étroi- 
tanent  liée  à  la  Suède,  à  laquelle  les  actes  de  Westphalie  avaient 
ouvert  la  porte  des  diètes  de  l'empire. 

Mais  le  monde  politique  se  félicitait  encore  d'être  échappé  aux 
horreurs  de  la  guerre  par  l'habileté  des  négociadons,  que  déjà  l'édi- 
fice élevé  avec  tant  de  peine  s'écroulait  de  toutes  parts.  Pendant  que 
la  monarchie  espagnole,  jetée  avec  l'empire  et  les  états  de  Tltalle 
dans  l'un  des  plateaux  de  la  balance,  s'affaissait  graduellement  au 
milieu  de  ses  richesses  stériles,  un  jeune  souverain  s'agitait  impatient 
dans  les  barrières  élevées  par  les  traités.  Louvois  lui  improvisa  des 
armées,  Colbert  lui  prépara  des  finances.  Lionne  mit  au  service  de 
son  ambition  toutes  les  cupidités  princières  du  second  ordre.  8*ap- 
puyant  donc,  du  chef  de  Tinfante  sa  femme,  sur  un  prétendu  droit 
de  dévolution,  comme  il  aurait  fait  sur  tout  autre  titre,  Louis  XIY 
envahit  les  Pays-Bas;  il  menaça  l'existence  même  de  la  Hollande,  et 
après  avoir  résisté  à  l'Europe  et  dissous  ses  coalitions,  il  fit  consacrer 
à  son  profit,  à  Nimègue  comme  à  Riswick,  des  altérations  fonda- 
mentales dans  le  système  de  l'équilibre  européen.  Éprouvé  plus  tard 
par  les  vicissitudes  de  la  fortune  et  les  résultats  de  'ses  fautes,  il  ne 
finit  pas  moins  par  réaliser  la  pensée  la  plus  dh'ectement  contraire  à 
ce  système,  en  plaçant  son  petit-fils  sur  le  trône  d'Espagne  et  en 
abaissant  les  Pyrénées  devant  la  majesté  de  la  France  et  de  sa  race. 

Lorsque  les  longs  revers  eurent  succédé  aux  longs  succès,  par  l'un 
de  ces  périodiques  retours  qui  font  la  balance  véritable  des  choses 
humaines  et  garantissent  seuls  la  liberté  des  nations,  on  reprit  à 
Utrecht  cette  œuvre  de  pondération  que  les  évènemens  venaient  de 
nouveau  rendre  possible.  Mais  que  de  changemens  capitaux  à  intro- 
duire dans  ce  système  européen  fondé  soixante  années  auparavant, 
et  combien  les  prévisions  diplomatiques  n'avaient-elles  pas  été  vaines  I 
L'alliance  de  la  France  et  de  l'Espagne  était  reconnue,  et  préparait 
dans  l'avenir  le  pacte  de  famille;  la  Suède  ne  pesait  plus  dans  les 
destinées  du  monde,  et  cette  puissance,  fille  des  circonstances  et  d'un 
grand  homme,  ne  figurait  plus  dans  le  Nord  que  pour  servir  de  proie 
à  un  voisin  dont,  au  siècle  précédent,  on  ne  prononçait  pas  même  le 
nom.  La  Hollande,  autre  création  artificielle  du  patriotisme  et  du 


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SB  l'équiubae  bubopébn.  VfB 

génie;  la  Hollande,  qui  promettait  au  xvu*  siècle  de  devenir  ce 
que  l'Angleterre  est  au  xix%  s'abaissait  aussi  comme  puissance 
politique;  Tempire  ottoman  reculait  par  cela  seul  qu'il  n'arançait 
plus;  la  Pologne  subissait  Tinfluence  étrangère  sons  les  Auguste,  et 
tous  les  rouages  de  la  vieille  machine  européenne  étaient  détraqués 
à  la  fois. 

Le  système  de  l'équilibre  avait  publié  d'ailleurs  de  tenir  compte 
des  grands  hommes,  dont  la  seule  influence  suffit  malheureusement 
pour  déranger  son  mécanisme.  Voici  surgir  un  royaume  nouveau  à  la 
placé  de  ce  duché  de  Prusse,  fief  obscur  de  la  Pologne,  un  électeur 
de  Brandebourg  qui  s'est  fait  roi ,  et  dont  le  petit-fils  s'appellera  Fré- 
déric II.  Voici  un  barbare  au  prédécesseur  duquel  le  congrès  de 
Westphalie  avait  refusé  le  titre  d'altesse,  qui  vient  de  prendre  à  la 
Suède  le  terrain  où  bâtir  la  capitale  du  plus  gigantesque  empiiie  qu'ait 
vu  le  monde.  Or,  pour  ne  point  parler  ici  de  la  Russie,  dont  la  déci- 
sive influence  ne  se  fit  pas  sentir  immédiatement,  la  seule  érection 
du  royaume  de  Prusse  allait  bouleverser  toutes  les  combinaisons  de 
la  politique,  car  cet  état,  centre  naturel  de  toutes  les  sympathies 
protestantes  et  de  tous  les  intérêts  du  nord  de  l'Allemagne,  ne  pou^ 
vait  manquer  de  diviser  l'empire  et  d'y  balancer  promptement  l'in- 
fluence autrichienne.  Ce  réle  lui  était  tracé  par  la  nature  des  choses, 
et  ce  fut  sans  doute  pour  se  mettre  en  mesure  de  le  remplir  et  pour 
fonder  l'équilibre  de  l'Allemagne  sur  une  juste  pondération  de  pou- 
voirs que  Frédéric  crut  devoir  s'adjuger  la  Silésie. 

La  France  applaudit  d'abord ,  et  cela  devait  être,  au  formidable  rival 
qui  s'élevait  contre  son  plus  vieil  adversaire;  elle  unit  ses  efforts  aux 
siens  pour  briser  la  couronne  impériale  sur  la  tète  d'une  femme  hé- 
roïque. Mais  au  moment  où  l'alliance  des  cabinets  de  Versailles  et  de 
Berlin  paraissait  devoir  devenir  l'une  des  règles  fondamentales  du 
système  européen,  on  vit  s'opérer  un  revirement  soudain  dans  l'atti- 
tude de  toutes  les  parties  belligérantes,  et  toutes  les  notions  de  la 
politique  jusqu'alors  consacrées  se  trouvèrent  brouillées  et  confon- 
dues. Le  cabinet  autrichien  sut  profiter  des  voies  qu'ouvrait  Fintrigue 
à  la  cour  la  phis  frivole  et  la  plus  dissolue  de  l'Europe,  pour  déter- 
miner dans  le  système  de  la  politique  générale  un  revirement  aussi 
inattendu  que  complet,  et  l'on  vit  la  France,  dont  Richelieu  avait 
constitué  le  protectorat  sur  tous  les  petits  états  protestans  de  l'Alle- 
magne, et  qui  venait  de  faire  de  si  grands  efforts  pour  élever  le  roi 
de  Prusse,  employer  toute  sa  puissance  pour  l'écraser.  Cette  maison 
d'Autriche,  qu'elle  poursuivait  la  veille  encore  avec  un  acharnement 


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476  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

séculaire,  devient  tout  à  coup  sa  plus  intime  alliée;  elle  proclame 
l'identité  de  ses  intérêts  politiques  avec  ceux  du  cabinet  impérial,  et 
dans  l'enivrement  de  cette  amitié  nouvelle,  qui  va  devenir,  selon  le 
style  des  chancelleries,  le  gage  le  plus  solide  du  maintien  de  l'équi- 
libre et  de  la  paix  du  monde,  la  cour  de  Versailles  signe  avec  celle  de 
Vienne  les  stipulations  de  l'alliance  la  plus  léonine  qu'ait  jamais  con- 
sentie un  cabinet. 

On  sait  que  cette  alliance  attira  bientôt  la  France  dans  une  que- 
relle qui  lui  était  étrangère.  Battu  par  la  Prusse,  écrasé  par  l'Angle- 
terre, humilié  dans  sa  gloire,  compromis  dans  ses  intérêts  coloniaux , 
le  cabinet  firançais  dut  signer  enfin  cette  paix  de  1763,  qui,  sous  le 
rapport  continental,  remit  les  choses  à  peu  près  sur  le  pied  où  elles 
se  trouvaient  avant  ces  grands  évènemens.  Il  n'y  manquait  que  tant 
de  millions  engloutis  et  ces  milliers  d'hommes  tués  pour  établir  la 
balance  politique,  hier  sur  l'alliance  de  la  Prusse,  demain  sur  celle  de 
l'Autriche  et  l'union  du  dauphin  avec  la  fille  de  Marie-Thérèse. 

Qu'on  me  permette  de  reproduire  ici  une  réflexion  que  ce  sujet 
m'inspirait  il  y  a  quelques  années,  et  de  redemander  «  qui  donc  avait 
raison ,  du  duc  de  Choiseul  ou  du  cardinal  de  Fleury?  Quand  agis- 
sait-on d'après  les  vrais  principes  de  l'équilibre?  Était-ce  en  1748, 
quand  on  s'appuyait  sur  Beriin,  ou  en  1756,  lorsqu'on  s'appuyait  sur 
Vienne?  En  vérité,  n'y  a-t-il  pas  de  quoi  trembler  pour  la  politique, 
et  cette  science  n'est-elle  pas  encore  plus  conjecturale  que  la  méde- 
cine? La  France,  ainsi  livrée  à  deux  systèmes  opposés,  ne  rappelle- 
trolle  pas  le  malade  traité  pour  le  même  mal  par  les  toniques  et  les 
débilitans?  » 

Dieu  me  garde  assurément  de  reprocher  au  système  de  pondération 
de  n'avoir  pas  empêché  la  guerre  dans  le  monde;  cela  serait  aussi  peu 
fondé  que  d'imputer  à  crime  à  la  thérapeutique  l'existence  même  des 
maladies.  Mais  je  cherche  vainement,  je  le  confesse,  quels  embarras 
il  a  prévenus,  quelles  vues  ambitieuses  il  a  pu  contenir,  à  quelle  vio- 
lence et  à  quelle  injustice  il  a  su  résister,  quelle  faiblesse  et  quel  bon 
droit  il  lui  a  été  donné  de  faire  triompher  en  Europe  depuis  qu'on  en 
essaie  l'application.  L'erreur  fondamentale  de  ce  système  consiste  à 
raisonner  sur  les  nations  comme  sur  des  choses  inertes,  sans  tenir 
compte  du  mouvement  qui  les  modifie  incessamment»  et  des  révolu- 
tions qu'un  homme  ou  une  idée  introduit  soudain  dans  les  relations 
de  peuple  à  peuple.  Cette  dynamique  ne  se  préoccupe  ni  de  la  pensée 
ni  de  la  vie,  et  applique  sérieusement  au  monde  de  l'intelligence  et 
des  passions  le  mécanisme  des  corps  inanimés.  Elle  ][^résuppose 


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/IW 


BB  L'ÉQUaiBRE  BUROPÉEIf.  477 

tfaSIeors,  comment  le  méconnaître?  rinimitié  naturelle  des  peuples; 
elle  pose  la  guerre  en  principe,  comme  l'état  normal  du  monde,  et 
cherche  à  la  conjurer  par  un  obstacle  tout  matériel ,  à  la  manière  de 
Hobbes,  qui  prétendait  arracher  l'espèce  humaine  à  l'anarchie  en 
l'invitant  à  se  réfugier  dans  le  despotisme.  Lorsqu'on  creuse  cette 
doctrine,  on  voit  qu'elle  repose  sur  la  négation  même  du  droit,  et 
qu'elle  consacre,  en  lui  opposant  certains  obstacles  temporaires,  le 
triomphe  définitif  de  la  force. 

N'est-ce  pas  au  nom  de  l'équilibre  qu'ont  été  consommés  les  trois 
partages  de  la  Pologne?  Que  dit  l'Autriche  pour  légitimer  sa  partici- 
pation, d'abord  timide,  à  un  attentat  que  sa  souveraine  déplorait 
comme  un  crime  et  comme  une  faute?  Ne  s'excusa-t-elle  pas  sur 
l'obligation  de  faire  contre-poids  à  la  Prusse  et  à  la  Russie,  dont  les 
souverains,  esprits  forts,  avaient  conçu  la  première  pensée  de  ce  for- 
feit  politique?  Que  dit  plus  tard  le  même  cabmet  pour  défendre  aux 
yeux  de  l'Europe  étonnée  l'anéantissement  de  Venise  et  la  réunion 
de  cet  état  à  l'Autriche?  N'établit-41  pas  fort  disertement  que  cet 
agrandissement  était  devenu  pour  loi  une  nécessité  depuis  que  la 
France  avait  conquis  la  rive  gauche  du  Rhin ,  et  que  la  Prusse,  exploi- 
tant sa  neutralité  comme  d'autres  auraient  exploité  la  victoire,  se  pré- 
parait à  profiter  des  sécularisations  ecclésiastiques  et  du  pillage  de 
l'Allemagne?  Odieuse  doctrine,  qui  aurait  pour  dernier  résultat  l'ab* 
sorption  de  toutes  les  nationalités  par  deux  puissances  prépond<!^- 
rantes,  dont  l'une  trouverait  constamment  dans  les  iniquités  di) 
l'autre  un  motif  légitime  de  les  imiter. 

L'équilibre  qui  dans  le  xvii*  siècle  n'avait  pas  arrêté  Louis  \ï\\ 
qui  an  xvin°  fut  bouleversé  par  Frédéric  II,  ne  pouvait  au  xix*  ar- 
rêter Napoléon.  Lorsqu'elle  fut  sortie  de  la  brûlante  période  durant 
laquelle  sa  politique  n'avait  été  qu'un  dithyrambe  révolutionnaire, 
ta  république  française' avait  repris  à  Campo-Formio,  à  Rastadt,  à 
Lunéville,  le  fil  des  traditions  consacrées  par  le  vieux  droit  public 
européen,  avec  une  mesure  à  laquelle  toute  justice  n'a  peut-être  pas 
été  rendue.  La  France  avait  admis  sans  difficulté  la  nécessité  de  pon- 
dérer ses  acquisitions  en  Belgique  et  sur  la  rive  gauche  du  Rhin  par 
l'agrandissement  de  la  Prusse  et  de  l'Autriche,  agrandissement  dont 
les  états  de  l'Italie,  lesj)rincipautés  médiatisées  et  les  évêchés  sécula- 
risés de  l'Allemagne  devaient  nécessairement  payer  les  frais.  La  paix 
de  1801  réalisa  ces  principes,  et  le  traité  d'Amiens  les  confirma  dans 
leur  application  à  l'Angleterre. 

Mais  dès  cette  époque,  il  n'y  avait  <|éjà  plus  dans  le  monde  qito 


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V79  BBTVB  BSS  DSeX  WmVBSk^ 

deux  forces  vÎTe^en  préseace,  el  l'^wer»  étaitâevesa  le  cbaoïp  de 
lataiHe  de  deux  puissances  trop  pleines  de  sève  pour  être  cootenues 
dans  leur  essor  par  tes  états  neutres  ^  trop  antipathiques  entre  elks 
pour  se  laisser  jamais  pondérer  Tune  par  l'autre,  Gdle-ei  agirait  i 
h  donnnation  maritime  du  globe ,  et  Favait  déjà  prescpie  ooofuiae; 
celle-là  osait  concevoir  l'asservissement  militare  de  l'Europe,  et  db 
parut  à  la  veille  de  le  réaliser.  Pitt  porta  dès  l'abord  dans  ce  duel 
une  netteté  de  vues  et  une  inflexibilité  de  résolution  qui  ne  se  dé* 
veloppèrent  que  successivement  chex  son  grand  adversûre.  Gel  im- 
passible ministre  savait  où  il  en  voulait  venir  avant  q|ue  Nq[K>léon  se 
fût  rendu  u»  compte  complet  des  ^rieuses  fatalités  de  sa  destinée, 
et  la  suprématie  maritime  ouvertement  confessée  fot  à  la  fois  Torî- 
gine  et  peut-être  l'excuse  de  la  domination  territoriale. 

A  ce  point  avait  donc  ad^outit  après  un  siècle  et  demi  de  décep- 
tions, ce  vieux  système  poUtique  sans  racine  dans  la  conscience  des 
peuples  !  Le  choix  entre  deux  tyrai^ies  également  pesantes  était  de^- 
venu  la  conséquence  dernière  de  ce  méeamrae  ingénieux ,  sow 
lequd  s'étaient  efEacées  toutes  les  notions  de  la  justice  et  de  l'équité, 
et  le  monde  était  suspendu  entre  deux  menaces  dont  il  était  écrit 
qu'U  ne  pourrait  désormais  se  dégager!  A  la  domination  temporaire 
d'un  gnmd  homme,  instnment  de  la  Providaiee  et  brisé  prompte- 
ment  par  elle,  allait  en  effet  se  substituer  celle  d'un  état  ûnmobile 
et  solide  comme  le  pôle  où  il  s'appuie ,  et  la  Grande-^etagne  aUait 
bientôt  trouver  en  foce  d'elle,  et  luttant  aussi  pour  la  domination  du 
monde,  un  empire  qui  avait  hérité,  probel)lement  pour  des  siècles, 
du  rôle  que  Napoléon  avait  joué  pour  un  jour. 

La  rivaUté  de  l'Angleterre  et  de  la  Russie  aspirant  au  ménse  hvA 
par  des  voies  différentes,  tel  est  le  fait  désormais  trop  constaté  contre 
lequel  se  débat  vamement  la  conscience  publique.  Du  moment  où 
FEurope,  enivrée  d'une  victoire  attendue  si  long-temps,  et  prenant 
le  soin  de  sa  vengeance  pour  une  inspiration  de  bonne  pc^tique, 
s'accordait  pour  abaisser  la  France  au-^elà  d'une  juste  mesure;  du 
jour  où  celle-ci,  refoulée  loin  du  Rhin  et  dépouillée  de  la  Savoie, 
cessait  d'agir  sur  l'Allemagne  et  d'avoir  pied  sur  l'Italie,  il  devait  être 
évident  pour  tous  les  esprits  sérieux  que  la  suprématie  continentale 
passerait  désormais  sans  contre-poids  à  un  grand  état  où  la  force 
militaire  n'est  pas  tempérée,  conune  elle  te  fut  toujours  en  France, 
par  d'ardentes  sympathies  pour  l'humanité. 

Le  congrès  de  Vienne  crut  équilibrer  le  monde  en  dépouillant  les 
faibles  au  profit  des  forts,  en  obéissant  à  toutes  tes  haines  éveillées 


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par  B€tre  gloipecepame  à  toutes  les  araibitions  malhenreusement  sus- 
citées par  notre  exemple.  Tout  entière  à  ses  impresdionsdu  moment , 
eette  assemblée  ne  «e  préoccupa  guère  plus  de  I*avenir  que  du  passé, 
et  son  imprévoyance  prépara  au  monde  la  plus  pénible  des  situations, 
soit  que  la  liberté  de  l'Europe  fût  menaoSe  par  Talliance  des  deux 
ptissances  prépondérantes,  «oit  que  son  repos  ftt  compromis  par 
leurs  querelles.  Une  politique  imprévoyante  autant  que  passionnée 
a  grandi  de  ses  propres  mains  ces  deux  puissances  colossales ,  qui  sti- 
pulent aujourd'hui  en  souveraines  sur  le  sort  de  TOrient,  en  atten-^ 
dant  qu'elles  règlent  eeini  de  l'Europe.  L'œuvre  de  Vienne  com- 
mence à  porter  ses  fruits,  et  le  traité  du  15  juillet  16&-0  a  fait  enfiu 
apparaître  à  tous  les  yeux  le  germe  qui  se  trouvait  virtuefflement  con- 
tenu dans  les  stipulations  de  1815. 

L'Angleterre  et  la  Russie  restaient  en  effet  les  deux  seules  forces 
éfiergiquement  constituées  dans  l'^cononiie  nouvelle  du  monde.  La 
France,  rétrécie  dans  ses  vieilles  limites,  alors  que  depuis  un  siècle 
ses  voisins  «'étaient  appropriés  les  dépouilles  de  la  Pologne,  de  TAUe- 
magne  et  de  l'Italie,  ne  conservait  plus  que  juste  ce  qu'il  lui  fallait  de 
puissance  territoriale  pour  tenir  en  respect  la  Prusse  et  l'Autriche, 
l'une  mal  assise  dans  ses  frontières  artificielles,  l'autre  incessamment 
préoccupée  des  dispositions  de  ses  provinces  italiennes.  Ces  deux  cours 
entrèrent  dès  1815  dans  une  ère  d'inquiétude  et  de  soucis,  de  pré- 
cautions et  de  défiances,  dont  l'effet  immanquable  devait  être  de  les 
livrOT  presque  sans  réserve  à  l'ascendant  chaque  jour  croissant  de  la 
Russie.  Le  cabinet  de  Saint-Pétersbourg  était  en  effet  le  seul  point 
d'appui  vraiment  solide  que  pussent  prendre  des  puissances  com- 
promises par  les  défauts  de  leur  constitution  géographique  ou  les 
irritations  populaires  qui  se  développaient  dans  leur  sein,  car  la 
Russie,  force  compacte  et  soumise,  était  la  seule  base  inébranlable 
de  ce  fragile  édifice  chancelant  au  souffle  de  tous  les  orages.  Elle 
dut  dès-lors  dominer  souverainement  le  continent  où  la  France  ne 
pouvait  lui  faire  contre-poids  que  par  la  puissance  des  idées  et  des  sym- 
pathies libérales  qui  se  rattachaient  à  elle.  Or,  c'était  contre  ces  idées 
éUes-mêmes  que  l'Autriche  et  la  Prusse  éprouvaient  Fimpérieux  be- 
soin de  s'armer. 

Diminuer  démesurément  la  France  et  grandir  foUenîent  la  Russie 
par  l'adjonction  du  grand-duché  de  Varsovie ,  qui  portait  les  fron- 
tières de  cet  empire  à  quelques  marches  de  Dresde,  de  Berlin  et  de 
Vienne,  c'étsnt  assurer  la  prépondérance  morale  de  ce  cabinet  dans 
le  présent,  et  frayer  les  voies  pour  l'avenir  i  sa  suprématie  militaire; 


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480  lUSVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

c'était  enfin  manquer  de  la  manière  la  pins  grave  aux  lois  de  cet 
équilibre  qu'on  faisait  profession  de  rétablir. 

Une  autre  puissance  était  avec  la  Russie  demeurée  libre  de  toute 
entrave,  et  dans  la  pleine  disposition  de  sa  force  et  de  ses  destinées. 
Elle  aussi  avait  pu  réaliser,  avec  l'approbation  de  l'Europe,  dont  elle 
venait  de  stipendier  les  victoires,  des  plans  conçus  depuis  plus  d'un 
siècle.  Personne  ne  s'éleva  au  congrès  pour  contester  à  l'Angleterre 
aucun  de  ces  points  formidables  auxquels  elle  a  su  rattacher  sur  tous 
les  continens  et  sur  toutes  les  mers  la  chaîne  qui  enlace  le  monde. 
On  ne  lui  disputa  ni  Heligoland,  ni  Gibraltar,  ni  Corfou,  ni  Malte, 
ni  le  Cap,  ni  l'Ile-de-France  :  on  reconnut  donc  implicitement  ses 
prétentions  à  la  souveraineté  maritime,  comme  on  parut  passar  con- 
danmation  sur  celles  de  la  Russie  relativement  à  l'Orient,  en  con- 
sentant, sur  l'habile  insistance  du  cabinet  de  Saint-Pétersbourg,  à 
ne  pas  comprendre  la  Turquie  dans  l'acte  de  garantie  signé  par 
toutes  les  puissances  chrétiennes. 

Les  périls  qui  déjà  menacent  l'Europe,  ceux  qu'elle  redoute  pour 
l'avenir,  sont  donc  sortis  des  stipulations  de  Vienne  aussi  logique- 
ment qu'une  conséquence  découle  d'un  principe.  En  abaissant  la 
France  pendant  que  tout  s'élevait  autour  d'elle,  on  la  contraignait 
à  chercher  dans  les  sympathies  révolutionnaires  une  force  qu'elle  ne 
pouvait  plus  attendre  de  ses  ressources  territoriales  en  face  des  puis- 
sances liguées  contre  elle  et  agrandies.  En  permettant  à  la  Russie 
de  dépasser  la  Yistule  pour  s'établir  au  cœur  de  l'Allemagne,  on 
réduisait  à  la  condition  de  puissances  du  second  ordre  l'Autriche, 
assise  sur  la  terre  des  volcans,  la  Prusse,  plutôt  agrandie  que  forti- 
fiée par  des  lambeaux  de  territoire.  En  n'essayant  pas  même  un  effort 
pour  sauver  la  liberté  des  mers  et  l'avenir  industriel  des  nations  in- 
dépendantes, on  semblait  autoriser  l'Angleterre  à  faire  tout  ce  que 
réclame  le  maintien  d'une  suprématie  sanctionnée  comme  légitime, 
soit  qu'il  s'agisse  d'imposer  à  l'empire  céleste  l'obligation  de  recevoir 
sans  murmure  les  poisons  qui  croissent  au  bord  du  Gange,  soit  qu'il 
faille  arracher  des  bords  du  Nil  et  de  l'Euphrate  le  germe  d'un  pou- 
voir s'élevant  comme  une  barrière  entre  les  deux  moitiés  de  son 
gigantesque  empire. 

La  confusion  des  principes  le  disputa  dans  ces  conférences  fameuses 
à  l'imprévoyance  de  l'avenir.  Il  est  véritablement  impossible  de  dire 
sur  quel  droit  politique  furent  assis  tant  d'arrangemens  accomplis 
contre  la  volonté  des  peuples  et  malgré  leurs  énergiques  protesta- 
lions.  A  quel  titre  la  Norvège  se  trouva-t-elle  réunie  à  la  Suède,  et 


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DE  X'ÉQUIUBftS  EUROPÉEN.  481 

la  Belgique  à  la  Hollande?  Pourquoi  Tattentat  osé  contre  Venise, 
sous  le  seul  prétexte  d'équilibrer  rAutriche  avec  la  France  agrandie, 
iut-il  de  nouveau  sanctionné  lorsque  la  France  perdait  toutes  ses 
conquêtes?  Pourquoi  surtout  Tétat  de  Gènes,  que  la  violence  seule 
avait  absorbé  dans  l'empire  français,  ne  retrouva-t-il  pas  sa  vieille 
indépendance  lorsque  la  victoire  venait  de  faire  triompher  la  cause 
des  peuples  opprimés?  Pourquoi  la  Saxe  fut-elle  morcelée  malgré  ses 
protestations  unanimes,  et  sur  quel  droit  pouvait-on  s'appuyer  pour 
conserver  l'ombre  d'une  couronne  à  son  roi,  alors  que  l'on  ne  recon- 
naissait pas  à  ce  pays  lui-même  le  droit  de  demeurer  nation,  parce 
que  des  compensations  territoriales  avaient  été  promises  à  la  Prusse? 
La  légitimité  historique  ne  protégerait-elle  donc  que  les  races  royales, 
et  la  patrie  des  Jagellons  n'avait-elle  pas  le  droit  de  retrouve^  son 
nom,  lorsque  tel  prétendant  obscur  reprenait  son  trône  en  vertu 
d'un  titre  inamissible?  Cette  légitimité  des  dynasties,  séparée  de 
celle  des  peuples,  était  une  doctrine  aussi  étrange  que  dangereuse 
i  proclamer  :  ajoutons,  d'ailleurs,  que,  si  elle  fut  théoriquement 
énoncée  à  Vienne,  on  se  garda  bien  d'en  suivre  les  prescriptions 
rigoureuses.  Pendant  que  les  fils  de  saint  Louis  rentraient  au  palais 
de  leurs  pères,  ceux  de  Gustave  Yasa  continuaient  à  étaler  dans  l'exil 
leur  titre  méconnu  et  leurs  protestations  inutiles,  et  l'on  sait  qu'il 
ne  fallut  rien  moins  que  l'événement  imprévu  des  cent  jours  pour 
faire  triompher  à  Naples  contre  le  roi  Murât  le  principe  si  solennel- 
lement proclamé  à  Paris  contre  l'empereur  Napoléon. 

Se  venger  de  la  France  au  risque  de  la  rendre  impuissante  et  d'y  pré- 
parer pour  un  prochain  avenir  une  réaction  révolutionnaire,  satisfaire 
à  tout  prix  aux  traités  particuliers  passés  durant  la  guerre,  traités  en 
vertu  desquels  chaque  cabinet  réclamait  son  contingent  stipulé  d'ames 
et  de  lieues  carrées  à  prendre  depuis  la  Meuse  jusqu'à  l'Oder,  solder 
les  comptes  des  grands  avec  la  monnaie  prise  dans  la  poche  des  petits, 
régler  enfin  les  destinées  du  monde  en  se  préoccupant  exclusive- 
ment des  dangers  qu'on  venait  de  traverser,  sans  mesurer  ceux  que 
préparaient  des  événement  déjà  proches  :  tel  fut  l'esprit  de  ce  congrès, 
où  l'on  éleva  des  expédiens  à  la  dignité  de  principes,  et  où  l'on  étala 
la  perpétuelle  hypocrisie  du  droit ,  sans  y  croire  et  sans  le  comprendre. 

Et  Dieu  me  garde  d'accuser  ici  les  hommes  en  leur  attribuant  ce 
qui  appartient  aux  choses  mêmes.  Livrée  au  courant  des  idées  les 
plus  contraires,  ballottée  entre  les  résurrections  de  l'école  historique 
et  les  inspirations  de  l'école  rationaliste,  entre  le  teutonisme  et 
le  libéralisme,  l'Europe  de  1815  battait  des  mains  et  aux  évocations 

TOME  XXIV.  31 


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m  BBVmS  fliBS  MSUX  mfIBES* 

du  mejea-Sge  eit  aux  în^fitutiefis  représefirtaUres.  Elle  nageait  ador» 
ÉBfis  oet  ooésB  de  contradictioBS'd'où  soitireDt  la  dédaratian  de  Saint- 
Oneset  tant  d'aulres  vagues  pporaesses.  On  se  trouvait  dansritroit& 
étifigatSon  de  satisfeire  à  deux  tendances  entre  lesquelles  -on  était 
Clément  tiraitlé;  aussi  jamais  œuvre  ne  porta-4-^le  à  ce  point 
eaohetdetraBsitiou  et  de  sœpëcîsme.  Quel(|ues  {uîndpes,  confessé» 
dès  cetle^poipie  par  toutes  les  écoles,  la  sécurité  des  propriétés  et 
des  personnes ,  le  libre  ex«t)ioe  des  cultes ,  la  proscription  de  la  traite 
des  noirs,  y  sont  seuls  proclamés  avec  prédsion  et  netteté,  de  teHe 
soite  que  les  progrès  constatés  dans  Tordre  moral  font  ressorte  davan- 
tage l'incertitude  et  incohérence  dans  les  vues  politiques. 

A  examiner  les  vices  4e  ce  grand  ouvrage  et  ses  ehaneelantes 
bases,  on  eût  pu  croire  qu'une  bien  courte  durée  attendait  ce  traité 
de  Westphalie  du  xin^  siècle.  Yoici  cependant  vingtHnnq  années 
que  l'édiSoe  lésardé  bit  tète  à  Torage,  et  quelles  années  que  celles 
de  notre  temps,  où  dans  chaque  lustre  semble  se  condenser  un  siècle  1 
Quels  dangers  n'ont  pas  meiftcé  la  paix  de  l'Eurepe ,  quelles  passions 
et  quels  intérêts  n'ont  pa^ conspiré  la  guerre,  quelles  prodigieuses 
excitations  n'ont  pas  poussé  les  peuple  vers  des  destinées  inconnues  I 
Gomment  la  paix  s'est-etle  maintenue  et  cons(rfidée  par  dmque 
épreuve  nouvelle?  Comment  le  repos  du  inonde  a-t-il  résisté  à  des 
atteintes  multipliées,  dont  une  seule  aurait  suffi  pour  ^embraser  en 
d'autres  temps?  Ceci  n'est  rien  moins  que  le  problème  entier  de 
l'avenir,  que  la  révélation  d'une  situation  toute  nouvelle,  qn'^m  ne 
me  plus,  parce  que  chaque  jour  la  constate  davantage,  ma»  qu'on 
ne  comprend  encore  ni  dans  son  principe,  ni  dans  ses  conséquences. 

L'Europe  venait  d'acquérir,  en  la  payant  bien  dier,  une  expérience 
destinée  à  lui  profiter.  Elle  dut  se  demander  ce  que  tant  de  guenes 
acharnées  avaient  changé  au  cours  naturel  des  choses,  à  Tascendant 
des  peuples  en  voie  de  progrès,  au  décKn  des  peuples  en  voie  de  déca- 
dence; et  à  la  vue  de  résultats  aussi  ^q[>roportionnés  avec  l'immen- 
sité des  sacrifices ,  l'instinet  public  se  prit  à  douter  de  la  fécondité  de 
tant  de  combinmsons  qui  n'avaient  pas  notablement  ^modifié  les  ré- 
sultats qu'une  prévoyance  éclairée  eAt  pu  prédire  un  demi-siècle 
auparavant.  L'Angleterre  avait-«Be  attendu  la  révolution  française 
pour  afficher  ses  prétentions  au  monopole  commercid  et  à  la  domi- 
nation maritime?  La  Russie  ne  suivait-elle  pas,  àepms  Kerre  I"*,  sa 
double  pente  vers  l'Allemagne  et  vers  TOrient?  La  monarchie  prus- 
sienne n'avaît-elle  pas  reçu  de  Frédéric  II  une  sève  destinée  à  lui  feîre 
pousser  encore  quelques  rameaux?  L'Autridieu*était-eHe  pas  depuis 


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]»  l'iQiniiMEB  niROtÉw.  (M 

toag'-teaip» pttigBfttice  stoti^BMÉw»  «wc» ferte pwr ae déJMrtiH,  pliis 
assez  forte  pofur  attaquer?  Enfiii^  depw  les  jomide  Laois  XV  et  la 
destnictkm  de  la  Pologne,  ii'iteit-i  pat  trop 
étoile  de  la  France  s'abacnreiMait  à  rbormm  des  peopieat  Queto  û 
grands  changeoMtas  ayaient  donc  iaArodnit  dans  l'organieBtion  teni- 
tonale  de  TEnrope  ces  taltef  gigantesqnes,  qwlf  résultats  définitiÉ 
en  étaient  sortis,  foe  D*eât  pas  déjà  i»épafés  k  force  descimes?  Qi^ 
avait-îl  de  booleveraé,  après  tant  de  bonlerersemenSt  dans  réoonoraie 
de  ces  plans,  if^eoûbles  comme  la  Profidence  qni  les  trace?  En  qnoi 
l'héroinneellegéMe  avaiea^ib  préyafai  pov  les  modMer?  La  vanité 
des  combinaisons  d'une  politiqne  isolée  en  toe  de  la  force  SBprime 
qjaà  domine  l'ensemble  des  choses  bmnainest  n'était  jamais  appame 
en  Earope  anssi  clairement  qo'après  ces  yingt^inq  années  d'épreuves; 
c'était  en  qnelque  sorte  la  morale  de  sa  doulom^nse  histoire,  l'idée 
divine  épanouie  dans  le  monde  au  prix  du  sang  des  générations; 
c'était  une  pierre  d'attente  pour  le  droit  nouveau  qni  commence  î 
s'élever  aBjowrd'hni  sor  les  débris  de  h^poHtiqne  de  fégoîsme  et  de 
la  science  de  réqnKbre.  Essayons  d'en  d^ger  le  principe. 

Il  n'est  pas,  depuis  1815,  une  transaction  de  quelque  importance 
où  l'Europe  ne  soit  intervenue  tout  entière.  Des  défiances  injustes  et 
des  mesures  impopulaires  voilèrent  d'abord  aux  yenx  du  monde  Fim- 
posant  caractère  d'un  tel  accord ,  et  la  quintuple  alUance  d'Aix-la- 
Chapelle,  cette  haute  inspiration  que  doit  féconder  Favenir,  put  sem- 
bler conçue  dans  des  vues  étroites  et  mesquines.  Il  en  est  presque 
toujours  ainsi  des  grandes  choses  qui  n'appartiennent  en  propre  i 
personne,  et  dont  le  génie  ne  se  rérèle  que  par  le  temps.  Des  enga* 
gemens  regrettables  ont  pu  être  pris  à  Troppau,  à  Leybach  et  â 
Térone;  mais  l'esprit  dans  lequel  fut  dirigée  l'alliance  des  grandes 
puissances  aux  premières  années  de  sa  fondation,  n'infirme  pas 
l'importance  de  ce  concert  fondé  sur  des  engagemens  réciproques 
et  sur  la  quasft-pennanence  d'une  conférence  européenne.  Ce  fait, 
qni  se  produissit  pour  la  ptremiére  fois  dans  le  monde,  ouvrait  une 
ère  nouvelle  dans  les  annales  des  nations,  et  la  solennelle  déclara- 
tion de  principes  émanée  de  l'Europe  encore  en  armes  sur  nos  fron- 
tières restera,  pour  la  postérité,  le  monument  le  pins  grave  entre 
tous  ceux  de  l'histoire  contemporaine  (1). 

(1)  Dédaration  sifpiiée  à  Aii-la-€bapelle  par  les  plénipoteDtiaires  de  Talliance,  le 
15  novembre  1818  : 

«  L*objet  de  cette  iiiiloii  est  aussi  simple  que  grand  et  salutaire;  cRe  ne  tend  k 
aacune  nouvelle  combinaison  politique,  à  aucila  cbangemeiit  dans  les  rart>ortB 

31. 


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kSk  RBVUB  VBS  NHJX  KONBBS. 

Si  les  appréhensions  des  gonvernemens  alors  menacés  dans  lenr 
existence  par  les  agitatrons  intérienres  firent  quelquefois  de  l'union 
des  grands  pouvoirs'un  instrument  de  mesures  illibérales ,  c'était  là  un 
fait  transitoire  par  sa  nature ,  et  d'après  lequel  il  eût  été  fort  peu  po- 
litique d'appr^ier  le  génie  et  la  portée  d'une  institution  à  peine 
éclose.  Ce  fut  après  1830  que  le  nouveau  droit  public,  soudainement 
sorti  des  embarras  d'une  guerre  générale,  se  révéla  sous  son  véritable 
caractère.  Aux  difficultés  qui  se  présentaient  alors  et  dont  il  sut 
triompher,  on  put  voir  qu'il  y  avait  en  lui  un  germe  déjà  puissant 
de  vie  et  d'avenir.  Jusqu'alors  la  grande  conférence  européenne, 
dont  l'acte  du  15  novembre  1818  avait  complété  la  constitution ,  ne 
s'était  préoccupée  que  d'un  seul  intérêt,  celui  de  la  sécurité  des  trônes 

sanctionnés  par  les  traités  existans;  calme  et  constante  dans  son  action,  eUe  n'a 
pour  but  que  le  maintien  de  la  paix  et  la  garantie  des  transactions  qui  Tont  fondée 
et  consolidée. 

«  Les  souverains,  en  formant  cette  union  auguste,  ont  regardé  comme  sa  base 
fondamentale  leur  invariable  résolution  de  ne  jamais  s^écarter,  ni  entre  eux,  ni 
dans  leurs  relations  avec  d'autres  états,  de  Tobservation  la  pins  stricte  des  principes 
du  droit  des  gens,  principes  qui ,  dans  leur  application  à  un  état  de  paix  permanent, 
peuvent  seuls  garantir  efficacement  Tindépendance  de  chaque  gouvernement  et  la 
stabilité  de  Tassociation  générale. 

«  Fidèles  à  ces  principes,  les  souverains  les  maintiendront  également  dans  les 
réunions  auxquelles  ils  assisteront  en  personne,  ou  qui  auraient  lieu  entre  leurs 
ministres,  soit  qu'elles  aient  pour  objet  de  discuter  en  commun  leurs  proiures  inté- 
rêts, soit  qu'elles  se  rapportent  à  des  questions  dans  lesquelles  d'autres  gouveme- 
mens  auraient  formellement  réclamé  leur  intervention.  Le  même  esprit  qui  diri- 
gera leurs  conseils  et  qui  régnera  dans  leurs  communications  diplomatiques,  prési* 
dera  aussi  à  ces  réunions,  et  le  repos  du  monde  en  sera  constamment  le  motif  et 
4e  but. 

<c  C'est  dans  ces  sentimens  que  les  souverains  ont  consommé  l'ouvrage  auquel  ils 
étaient  appelés.  Us  ne  cesseront  de  travailler  à  l'affermir  et  à  le  perfectionner.  Ils 
reconnaissent  formellement  que  leurs  devoirs  envers  Dieu  et  envers  les  peuples 
qu'ils  gouvernent  leur  prescrivent  de  donner  au  monde,  autant  qu'il  est  en  eux, 
Texemple  de  la  justice,  de  la  concorde,  de  la  modération,  heureux  de  pouvoir  con- 
sacrer désormais  tous  leurs  efforts  à  protéger  les  arts  de  la  paix,  à  accroître  ki 
prospérité  intérieure  de  leurs  étals,  et  à  réveiller  ces  sentimens  de  la  religion  et  de 
la  morale  dont  le  malheur  du  temps  n'a  que  trop  alTalbli  l'empire.  » 

U  est  inutile,  sans  doute,  de  rappeler  ici  que  l'alliance  des  cinq  grandes  puis- 
sances dont  les  ministres  ont  signé  cet  admirable  manifeste,  était  distincte  de  la 
sainte-alliance  proprement  dite,  dont  le  pacte  fut  conclu  à  Paris,  le  96  septembre 
1815 ,  entre  les  empereurs  de  Russie  et  d'Autriche  et  le  roi  de  Prusse.  C'est  la  quin- 
tuple alliance  scellée  à  Aix-la-Chapelle  entre  l'Autriche,  l'Angleterre,  la  France,  la 
Prusse  et  la  Russie,  qui  a  été  la  base  de  toutes  les  transactions  politiques  en  Europe 
jusqu!à  la  conclusion  du  dernier  traité  de  Londres ,  par  lequel  a  été  rompu  ce  fai- 
yeau,  seul  gage  de  la  paix  da  monde. 


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DE  L*iQUILIBEE  BIJBOPÉEH.  485 

menacés  par  les  tentatives  réyolationBaires;  àjpartir  de  1830,  elle  eut 
à  parfaire  une  œuvre  plus  difficile.  Cette  conférence  fut  appelée 
tout  à  coup  à  concilier  les  intérêts  les  plus  opposés,  à  transiger  entre 
les  principes  les  plus  hostiles;  elle  dut  enfin,  selon  un  mot  heureux , 
asseoir  la  paix  de  l'Europe  en  équilibre  sur  une  révolution. 

La  crise  de  1830  fut  sans  doute  la  plus  grande  épreuve  qu'eût  à 
subir  la  paix  du  monde.  La  guerre. semblait  alors  également  inévi- 
table, soit  qu'on  mesurât  les  conséquences  politiques  de  cette  révolu- 
tion, soit  qu'on  observât  les  instincts  de  ceux  qui  l'avaient  consom- 
mée. Elle  renversait  en  France  un  établissement  dans  lequel  l'Europe 
voyait  la  sanction  même  du  dogme  politique  qu'elle  s'efforçait  de 
proclamer.  Son  contre-coup  abima  cette  monarchie  des  Pays-Bas, 
la  plus  grande  conception  du  traité  de  Vienne,  et  dans  laquelle 
s'étaient  résumées  toutes  les  craintes  et  toutes  les  antipathies  de  1815. 
La  Belgique  avait  à  peine  secoué  le  joug  étranger,  que  déjà  l'Alle- 
magne et  l'Italie  s'agitaient  pour  naître  enfin  à  la  vie  politique,  et 
que  la  Pologne  soulevait  la  pierre  du  sépulcre  sous  laquelle  on  la 
croyait  ensevelie  pour  jamais. 

Lorsqu'une  institution  résiste  aux  innombrables  obstacles  contre 
lesquels  eut  à  lutter  la  conférence  de  Londres  dans  le  règlement  de 
la  question  hoUando-belge,  il  est  permis  de  la  proclamer  toute-puis- 
sante, et  Ton  acquiert  le  droit  de  penser  que  le  système  de  transaction 
si  heureusement  employé  pour  dénouer  des  difficultés  qui  en  tout 
autre  temps  auraient  été  réputées  insolubles ,  pourrait  suffire  à  toutes 
les  conjonctures,  s'il  continuait  à  être  appliqué  aujourd'hui  avec  la 
sincérité  qui  fit  sa  force  en  1831  et  1832. 

La  France  de  1830  manqua-t-elle  à  sa  révolution  et  à  elle-même 
en  persistant  à  garder  dans  l'alliance  des  cinq  puissances  la  place 
qu'y  avait  prise  le  gouvernement  de  la  branche  ainée  des  Bourbons, 
et  ne  fit-elle  pas,  en  résistant  à  ses  propres  entrainemens,  une  chose 
honorable  autant  que  politique? 

Des  chances  heureuses  s'ofiraient  sans  doute  pour  commencer  une 
guerre  favorisée  par  des  diversions  puissantes,  et  que  la  sympathie 
alors  déclarée  de  l'Angleterre  permettait  peut-être  d'entreprendre  sans 
témérité;  mais  quel  n'eût  pas  été  l'effet  d'une  telle  excitation  sur  le 
gouvernement  que  la  France  venait  de  se  donner!  Comment  ce  gou- 
vernement se  fût-il  assis  sur  les  intérêts  matériels  qui  font  sa  force, 
s'il  avait  dû,  au  dedans  comme  au  dehors,  faire  appel  aux  sympathies 
les  plus  ardentes  et  les  plus  aveugles?  Il  devait  craindre  l'enivrement 
dei  ses  victoires  aussi  bien  que  le  contrecoup  de  ses  débites.  Faiblis 


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486  BBTCS  BtS  DflIX  MIMIDW. 

«Dcore  et  domÎBé  par  tous  ceux  qui  ayaient  conlribiié  à  sod  élévatkiD, 
il  n'était  pas  ea  mesuie,  dans  d'aïuai  terribles  coiD[4ieatioiis,  de  se 
produire  avec  son  génie  propre,  en  déployant  ce  caiâetère  de  mod6- 
tation  régoUère  qui,  depuis  «  a  fondé  sa  puissance.  Le  ^pr&aà&c  sooci 
d'uD  pouYOtf  intdligent  doit  être  de  cooserrer  toujours  l'entière  dia- 
position  de  lui-mérae,  et  d'éviter  tes  évènemens  sons  l'influence 
des(|uels  il  peut  craindre  de  la  perdre. 

Pourquoi  la  monarchie  nouvelle  eût-eUe  affironté  un  tel  péril? 
qu'y  eût-elle  gagné  dans  l'hypothèse  la  plus  favorable? 

Déchirer  les  traités  de  1815  pour  reprendre  ces  frontière^  que, 
depuis  les  conférences  de  Lëobeo  jusqu'à  celles  de  Prague,  l'Europe 
ne  nous  avait  pas  disputées,  c'eût  été  là,  sans  doute,  l'entreprise 
la  plus  populaire  en  France.  Ajoutons  que  sa  réalisation  *n'eût  pas  été 
un  malheur  pour  l'Europe,  s'il  étut  vrai  qu'un  accroissement  de 
territoire  fût  l'unique  moyen  de  déterminer  cette  extension  de  l'io- 
fluence  française,  qui  seule  peut  défendre  le  monde  contre  la  dcmble 
oppression  qui  semble  le  menacer;  reconnaissons  enfin  qu'un  tel 
accroissement  était  justifié  d'avance  par  la  doctrine  de  la  pondéra- 
tion des  pouvoirs  et  le  droit  des  gens  des  derniers  siècles.  Si  cette 
pohtique  a  été  heureusement  répudiée  au  lendemain  d'une  grande 
révolution ,  si  l'on  en  a  pénétré  le  danger  et  le  vide ,  qu'on  nous  pep> 
mette  de  croire  que  des  considérations  indignes  d'elle  n'ont  pas  dé- 
terminé la  France ,  et  que  la  conscience  publique  a  compris  ce  qu'il 
y  a  d'immoral  et  de  frivole  dans  le  système  fameux  dont  nous  venons 
d'esquisser  l'histoire;  qu'il  ne  nous  soit  pas  interdit  de  trouver  dans 
cette  pacifique  tendance  une  sorte  de  révélation  anticipée  de  l'orga- 
nisme nouveau  que  ce  siècle  aspire  si  laborieusement  à  enfanter. 

Réunir  à  la  France ,  par  le  seul  droit  de  la  conquête ,  ces  provinces 
rhénanes  que  leur  histoire ,  comme  leur  langue  et  leur  génie,  asso- 
cient à  la  nationalité  germanique;  étouffer  en  Belgique  le  germe 
heureux  qui  s'y  développe  pour  proclamer  une  réunion  à  laquelle  ne 
provoquaient  pas  les  sympathies  populaires,  n'était-ce  pas  perdre  une 
immense  force  morale  dans  la  poursuite  d'un  accroissement  de  force 
matérielle  problématique,  n'étaitr«e  pas  contrarier  le  nouvel  ordre 
européen,  bien  loin  de  l'aider  à  naître ,  et  nous  placer  à  la  suite  des 
préjugés,  au  lieu  de  nous  mettre  à  la  tête  des  idées? 

Bans  la  situation  violente  et  fausse  où  se  trouve  étabUe  l'Europe, 
l'agrandissement  de  son  territoire  n'est  pas  pour  la  France  le  seul 
moyen  d'augmenter  sa  force  relative  et  d'étendre  la  sphère  de  son 
iuQuenee,  D  est  évident  pour  tout  ki  monde  qu'il  lui  hnporte  beau- 


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onp  tnoiDs  ^de  s'agrandir  ipie  de  faire  rectifier  des  i»iirpafiaBs  'Coaii- 
mises  par  tous  les  cabinets,  sous  rinvocation  du  ]xriiieipe  de  réqui- 
Iftre  européen^  depuis  le  traité  de  WestfliaVe.  La  France  trouverait 
assurément  l)ien  moins  sm  compte  à  porter  «es  'fixMitièrea  juscpi'aa 
Ihin  qu'à  étaUir  entre  les  peuples  ces  limites  natmeHes  ^  et  pour 
ainsi  dire  sacrées,  »  brutalement frandnes,  depins  dem  siècles,  an 
nom  des  convenances  politiques.  Si  le  monde  s'organisait  jamais 
selon  les  affinités  véritables  ^es  races  ipA  le  composent,  et  si  le 
travail  de  la  nature  cessait  d'être  contrarié  par  celui  de  la  politique , 
qui  ne  voit  que  la  compacte  unité  française  s'élèverait  incomparable 
en  éclat  comme  «n  puissance  au  centre  de  toutes  les  nationaHtés 
sendnes  à  eUes-mèmes?  Supposez  td  redressement  ^pi'il  vous  plaira 
d'une  grande  iniquité  séculaire,  et  vous  trouverez  que,  sans  rien 
ajouter  à  sa  puissance  matérielle ,  la  France  s  agrandira  de  tout  ce 
qui  pomrait  être  été  à  rinjustiee  et  à  l'oppression. 

Que  l'Allemagne  et  Tltatie  réafisent  un  jour  4;ette  unité  si  vaine- 
ment poursuivie  depuis  des  sièdes;  que  la  Pologne  rejoigne  ses  mem- 
bres épars  sous  son  soirfSe  immortel;  que  la  Belgique,  s'asseyant 
dans  sa  jeune  nationdité,  riitienne  le  complément  naturel  de  son 
territoire  et  joigne  les  riches  cités  commerciales  du  Rhin  à  leure 
vieilles  soBurs  catholiques  de  l'Escaut  et  de  la  Meuse;  que  la  Grèce, 
délivrée  par  nos  armes,  voie  s'ajouter  à  son  territoire  et  la  Crète  et 
Samos,  et  ces  tles  d'Ionie,  perles  brillantes  de  sa  courmine;  supposez 
la  question  d'Orient  résolue  par  une  transaction  équitable  entre  les 
iofeéréts  indigènes  qui  se  partagent  l'empire  ottoman,  à  l'exclusion 
des  ambttions  étrangères  qui  convoitent  les  magnifiques  positions  de 
Constantinople  et  d'Alexandrie;  parcourez  à  plaisir  le  monde  de  l'une 
à  l'autre  de  ses  extrémités  ;  soit  que  vous  voyiez  l'Espagne  rendue  à 
une  liberté  régulière  et  féconde,  délivrée  du  signe  de  servitude  qui 
depuis  le  congrès  d'Utrecht  pèse  sur  die  du  haut  du  rodher  de  Gi- 
braltar; soit  que  vous  voius  figuriez  les  peuples  du  Gange  ou  ceux  du 
Saint-Laurent  redevenus  maîtres  de  leurs  destinées,  comme  ces 
autres  colonies  lointaines  aidées  par  nous  à  devemr  une  grande  na- 
fiofl  ;  allez  plus  loin  encore  dans  vos  espérances  et  dans  vos  rêves  : 
re{H^ntez-vous  l'Eurcq^e  complétant  par  de  larges  stipulations 
(fiplomatiques  le  code  ébauché  au  congrès  de  Vienne,  proclamant  la 
UÎerté  des  détroit  et  des  mers ,  ouvrant  à  tous  les  pavillons  le  Bos- 
phore, Suez,  Panama,  ces  portes  de  trois  mondes,  et  dites  si  de  tous 
ces  changemens  il  pomrait  s'en  consmnmer  un  seul  qui  ne  détermin&t 
pour  la  France  un  accroissement  notable  de  puissance  politique. 


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488  BEVUE  HBS  IkBUX  MONDE?. 

•Dcore  qa'il  ne  dût  pas  ajouter  un  mètre  carré  à  son  territoire,  ni  un 
soldat  à  ses  armées! 

Que  le  pays  apprécie  donc  sa  position  véritable,  que  dans  les  jours 
de  crise  qui  semblent  près  de  se  lever  pour  lui,  il  sache  à  quelle 
œuvre  vouer  son  énergie,  à  quelle  pensée  demander  sa  force,  et 
qu'il  ne  dépense  pas  dans  une  poursuite  stérile  des  efforts  dont  il 
doit  compte  à  l'humanité  tout  entière.  La  France  est  placée  dans 
cette  position  unique  au  monde,  de  se  montrer  généreuse  par  égoîsme 
et  de  considérer  comme  une  conquête  le  redressement  de  toute 
injustice.  Que  ne  pourrait  un  tel  peuple  se  dévouant  à  un  tel  rôle, 
sous  la  main  d'un  pouvoir  qui,  sans  provoquer  les  occasions  par  la 
violence  de  ses  actes,  saurait  les  féconder  par  la  constance  de  ses 
principes! 

On  peut  réduire  à  quelques  maximes  fort  simples  celles  que  la 
France  est  appelée  à  faire  prévaloir  par  l'esprit  général  de  sa  poli- 
tique et  la  persévérance  de  ses  efforts,  soit  que  ceux-ci  s'exercent 
dans  cette  conférence  européenne  si  malheureusement  interrompue 
après  un  quart  de  siècle  d'existence,  soit  que  les  évènemens  la  con- 
traignent à  reparaître  sur  ces  grands  champs  de  bataille  dont  elle  n'a 
pas  oublié  les  chemins. 

Si  notre  Age  est  appelé  à  fonder  un  droit  public  qui  lui  soit  propre, 
ce  droit  aura  nécessairement  pour  base  la  reconnaissance  de  ce  triple 
principe,  qu'un  peuple  s'appartient  par  un  titre  imprescriptible 
comme  l'homme  lui-même,  qu'un  attentat  à  toute  nationalité,  non 
justifié  par  le  soin  impérieux  de  la  défense  personnelle,  est  un  véri- 
table homicide  social,  et  que  le  premier  devoir  de  la  grande  amphyc- 
tionie  des  peuples  chrétiens  est  de  redresser  graduellement,  selon 
le  vœu  de  la  nature,  des  combinaisons  contre  lesquelles  proteste  la 
conscience  publique. 

Du  jour  où  la  France  aurait  solennellement  proclamé  ce  dogme, 
elle  aurait  conquis  en  Europe  une  force  immense;  du  jour  où  l'Eu- 
rope l'aurait  à  son  tour  accepté,  la  paix  du  monde  aurait  reçu  le  gage 
le  plus  éclatant  qu'il  soit  permis,  à  l'humanité  de  lui  donner.  Nul 
n'oserait  affirmer,  à  coup  sûr,  qu'une  telle  pensée  soit  destinée  à  se 
réaliser  complètement  dans  l'ordre  politique;  mais  les  idées  même 
qui  passionnent  le  plus  violemment  les  hommes  sont  bien  rarement 
appelées  à  recevoir  une  application  rigoureuse,  et  ce  désaccord  de  la 
pratique  à  la  théorie  n'empêche  pas  leur  puissance  de  rester  entière, 
et  les  peuples  qui  en  gardent  le  dépôt  de  porter  un  signe  éclatant 
aux  yeux  de  tous. 


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DE  L'iQUIUBIE  BUROPAbI,  kSH 

Qu'on  ne  donne  pas  à  ce  principe  une  extension  qu'il  ne  comporte 
pas.  II  ne  s'agit  point,  on  doit  le  comprendre,  d'engager  la  France 
dans  un  cosmopolitisme  indéfini  au  mépris  d'intérêts  plus  directs,  et 
de  substituer  au  propagandisme  brutal  de  la  liberté  le  chevaleresque 
redressement  des  injustices  de  tous  les  âges.  Les  gouyememens  sont 
condanmés  i  l'égoîsme  par  la  nature  même  de  leur  mission,  en  ce 
sens  que  l'abnégation,  qui  est  une  vertu  chez  les  particuliers,  serait 
un  crime  pour  une  société,  à  laquelle  manque  la  perspective  d'une 
seconde  vie  pour  se  faire  payer  des  sacrifices  faits  en  celle-ci.  Les 
premiers  devoirs  resteront  donc  pour  la  France  ceux  qui  ont  un  rap- 
port immédiat  au  soin  de  sa  sûreté  et  de  sa  fortune,  à  la  nécessité  de 
garantir  l'une  et  l'autre  contre  les  chances  de  l'avenir.  Ajoutons  que 
la  France  de  89  et  de  1830  ne  garde  pas  seulement  ses  frontières, 
qu'elle  défend  encore  contre  de  redoutables  influences  le  principe 
même  de  ses  institutions,  et  qu'elle  est  enfin  responsable  de  ce  dépAt 
devant  les  générations  futures.  De  cet  ordre  de  faits  découle  un  ordre 
d'obligations  précises  et  rigoureuses,  avec  lesquelles  aucun  com- 
promis n'est  possible ,  et  qui  doivent  former  aujourd'hui  comme  la 
partie  fixe  de  la  politique  française. 

Aux  premiers  jours  de  la  révolution  de  juillet,  on  crut  satisfaire  à 
tout  ce  que  réclamait  le  soin  de  notre  sûreté  et  de  notre  indépen- 
dance politique  en  proclamant  le  principe  de  non-intervention  et  en 
s'efforçant  de  le  fafa%  accepter  par  l'Europe.  Ce  fut  là  sans  doute  une 
honorable  inspiration ,  et  il  y  eut  courage  et  habileté  à  jeter  alors  un 
tel  obstacle  entre  la  Prusse  et  la  Belgique,  entre  l'Autriche  et  la  Sar- 
daigne;  mais  cette  doctrine  ne  pourrait,  sans  des  dangers  sérieux, 
devenir  celle  du  monde  politique,  et  la  France  devrait  moins  qu'une 
autre  essayer  de  la  produire  comme  une  maxime  fondamentale  dans 
l'ensemble  du  droit  public  européen.  Voyez,  en  effet,  ce  qui  advint 
promptement  de  la  non-intervention  :  ce  principe  était  à  pei^e  pro- 
clamé, que  déjà  les  évènemens  en  déterminaient  la  violatiod^,  en*  la 
légitimant  par  des  considérations  péremptoires.  Après  la  débâcle  de 
Louvain ,  la  France  intervenait  en  Belgique,  pour  empêcher  une  res- 
tauration meompatible  avec  l'établissement  de  sa  nouvelle  dynastie, 
au  même  titre  et  en  même  temps  que  l'Autriche  occupait  les  léga- 
tions pour  maintenir  ses  possessions  milanaises  et  vénitiennes.  Si  \& 
France  et  l'Europe,  plus  inquiètes  l'une  et  Tautre  de  respecter  une 
abstraction  que  de  pourvoir  à  leur  sûreté,  s'étaient  inclinées  devant 
la  non-intervention  comme  devant  une  infranchissable  barrière,  si 
un  principe  absolu  avait  prévalu  contre  une  politique  prudente  au- 


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tflBfc  «ae  Mdéiée:,  état  éMk  feft  pmr  kNi^tenpB  dfe  11  pai&  dn 
nende,  et  aoir  sort  était  canow  a&  dbabfe  haiwd  de»  bateaie»  et 
ées  Eé¥ehilioD8.  Ea  precIlM— mt  soo  re^ed.pnsfiMMl  fo«r  IcNÉii 
le»  natiottaUlé»,.  kt  Fiaiiee  se  geidera.  deoe  d'eadwlaw»  pe«c  dl»* 
nème  eomme  pour  antr» ,  ce  droit  de  propre  eoeservatioii  i 
lequel  ancwi  auive  nesamsaîÉ  prérafeir.  Elle  EceesMittEa 
^'il  existe  pour  toste»  le»  seeîété»  peiiiipes  mi  njwL  di 
légîtHie,  OBeaeiiedaiift  laqnelfc  il  deil  è^  îalefdil  de  le»  awiiaeer 
iaf  lutément  C'est  aisai  qpne:  toote  eccopeliMi  tensporaîve  dîi  116» 
meet  par  une  gnode  ptuasance  arilitaige;  toirte  ceMpiiatiott  pi  i  ■!> 
nente  ea  Suisse,  toute  restaoratioa  orangiate  eu  Bel^qae,  tout  no» 
lisent  absolutiste  ea  auaidiivie  en  Espague  ceustiluef»,  am  piiit 
de  noire  gouveineaiealr  ce  droit  de  la  défense  peisesoclleqa'il  hd 
seneut  rigooreuseiûent  imtecdlk  d'abdiqué*.  La  Fnmoe  a  uaé  de  ce  dreit 
eaver»  lftBelgH|iiedè»  le  mai»  d*aoAC  18M,  arant  d'y  être  anteriaée 
par  k  traité  eeUeetiC  da  iA  uefeBriue;:  ellea  neuaeé-deiUL  fimd^eQ 
Geôre  à  la  Suisse  une  application  détksaÉepeiil^-ètre,  nni»  i 
légitâoEie,  et  le  jour  n'est  pas  â(Hsné  où  teus  le»  bon»  espritsi  »'a 
deront  pour  regretter  qu'on  ait  reeulév  au-delà  de»  Pyrénée»^  defwt 
une  obligation  qpf  ne  résultait  pas  moins  de  nos  âatévètsen^or»»»»- 
B^mes  que  de  nos  devoir»  enven  un  peu^  iniailané.  La  pnédoBi*' 
nance  de»  idées  fi«D«Bi8e»e&  Espagne  est  une  nécessité  tmpévidBBte 
dans  réeooomîede  la  peliiiqne  française  poao^qne  cette  nécessité  ne 
nous  donnât  pas  le  diroit,  et  en  ménie  tenps  ne  nous  uéèt  pi»<Ie 
devok%  d'offrir  auf  parti  qui  les  lepaéssente  un  peint  d'appui  t 
renwnt  indisprasablb. 

Le  principe  de  Findépendanee  de»  peuplas  se  tempérera  dooei 
atamment  par  les  intéffèta  de  chaaun  d'en;et  si  le  drat  de»oetie^ 
nalités  opprimée»  k  une  sésnrrodion  politique  est  jamaî»  sofenoaHe^ 
ment  pfodané  dan»  le  monde-^  leur  solidarité  nfen  sem  que  ptaa 
antheotiqnement  constatée*  Que  eette  nésumectieu  soit  l'obj^  de 
toutes  no»  peneées, Je- bnt  de  touales  ranmcemnie  de  teus-leaefierts 
de  kr  France.  Qaesanfr  prétendre  troubler  Kerdre  eûtantenEteope^ 
en  devançant  le  jour  de*oonflagEaitonftptaia.ettmoin»pfictiaiiitt,.li 
pouvoir  et  l'opinion  éneneent  Fîmmable  volonté  d^smair  tonte  (» 
casion  de  redresser  le»  vieitte»  inkpnté»  eeamises  au  nom  d'nn  pn»» 
cipe  dent  la  lésnltat  détnitif  consiste  àliirrev  le  monde  à Uninence 
exclusive  de  f  ^Aj^etenraret  de  la  Russie,  soit  «pie  ces  deux  pnJHOinns 
s'entendent  pour  ledominery  sait  91e  hor  riveiîté  doive  ensanc^ontet 
l'awenîB»  Abdiquons  les  seufrenio»  d'une:  i^eire  atériUr  detva 


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BB  iJÈQ/mxïïBM  nBonteft.  VBl 

doar  (fime  teHe  nrission,  et  sam  hAter  par  nos impatieiiGes  le  ooofs 
des  éTèttemens,  SM^bons  d'aTance  oe  que  netis  aunms  à  leur  de-* 
iBttider. 

Ce  rôle  de  réparation  et  d'écpûlé  poUftiqne,  la  foroe  des  dièses  a 
cooMnencé  à  le  tracer  ponr  la  France  bien  avant  qu'elle  s'en  rmdit 
compte.  A  la  fin  du  dernier  siècle,  rite  appelait  à  la  vie  ce  people 
gteatdontla  marine  forme  awyimrtini,  aveclanAtre,  leptasfarme 
boulevart  de  la  liberté  des  mers,  ei  notre  siècle  n'avait  guère  va 
s'éooaler  pins  d'un  quart  de  son  cours  qu'elle  avait  d^  pris,  dans  la 
conférence  européenne,  l'initiative  du  système  auquel  la  Grèce  et  la 
Bdgiqne  ont  dû  tour  à  tour  la  consécration  soteasefle  de  leur  ind^ 
pendanoe.  Le  traité  du  6  JuSIet  1827,  celui  du  15  novembre  1811, 
sont  des  inspirations  dont  un  peuple  arrivé  à  la  maturtté  de  TintelU- 
genoe  politique  peut  âtre  au»  justement  fier  que  de  ses  i^us  édatant 
triomphes. 

La  France  a  versé  sans  doute  des  larmes  de  sang  sur  le  sort  du  peuple 
liér»îique  qui  succombait  loin  d'elle  en  invoqnaiit  son  nom,  et  pent«> 
être  en  l'accusant  d'ingratitude;  nuôs  elle  ne  désespère  pour  la  Po- 
logne ni  de  la  justice  de  Dieu  ni  de  celle  des  hommes.  Elle  s«t  tout 
ce  que  garde  de  péripéties  imprévues  l'immense  drame  cpii  com- 
menue  en  Orient,  éprâu^e  difficile  pomr  laquelle  les  peuples  sem- 
blent avoir  recueilli  leurs  pensées  et  leiurs  Annces  pendant  vingt-cinq 
attsde  paix,  redoutable  problème  dont  la  aotuition  définitive  n'inté- 
resse pas  moins  Favenir  de  Varsovie  que  cehri  de  Constantioople.  Si 
les  destinées  de  l'empire  ottoman  devaient  irrévocablement  s'accom- 
plir; si  les  effbrto  ëe  la  Franœ  pour  miJotentr  à  la  queiMon  d'Orieirt 
son  caractère  exdurtimnent  oriental ,  en  écartant  de  ce  tenrain  les 
ambitioBS  européennes  qui  aspirent  h  l'occuper,  si  ces  efforts  lojrauK 
aotant  que  désintéressés  aont  trompés  par  les  évènemens,  et  qu1l 
fiiJHe  un  jour  sMncKner  devant  FirrésisliUe  nécessité  d'un  partage,  il 
est  évident  que  k  Russie,  mailiresse  du  Bosphore,  n'auratt  qu'un  seul 
gage  à  offrir  à  l'Europe  alarmée ,  et  que  la  renaissance  de  la  Pologne 
pourrait  sertir  du  gnaod  cataclysme  où  risdannsme  serut  condanané 
à  s'aMmer.  Oans  une  tcMe  éventualité,  le  rMe  de  la  France  serait 
nunqué  à  ra^ance,  et  ses  efforts  seraient  aussi  énergfapies  que  soU' 
inlCTvention  y  serait  souveraine* 

Mous  avons  deux  politiques  à  mettre  au  service  d'un  mèmeprinoipe 
dan  la  cite  orientale,  r  une  poin*  le  cas  où  la  destruction  de  Pempim 
ottDoian  deviendrait  une  nécemité  authentiquenient  oonstalée,  l'autre 
povrkj'pottièse  eonliuiiie.  S'il  est éciit  quêta  d»étien«é  doit  un  jour 


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4M  REVUE  MS  DEUX  MONDES. 

s'asseoir  sur  cette  terre  de  ruines  et  se  la  partager  pour  la  rendre  de 
nouveau  féconde,  alors  le  moment  sera  venu  de  redresser  dans  l'in- 
térêt de  tous  le  système  territorial  de  l'Europe  occidentale.  En  s'en 
remettant  loyalement  aux  yœui  des  populations  elles-mêmes  pour  ce 
qui  concerne  l'extension  de  ses  frontières,  la  France  exigera  du  moins 
que  toute  sécurité  soitrendueàcelIes<;i  par  l'occupation  despoints  dont 
l'ombrageuse  jalousie  des  négociateur^du  traité  du  SO  novembre  1815 
les  a  systématiquement  dégarnies.  Un  retour  aux  dispositions  primi- 
tives du  traité  de  Vienne,  si  perfidement  modifié  par  celui  de  Paris 
après  le  désastre  des  cent  jours,  serait  moins  une  conquête  qu'une 
garantie  pour  la  France,  et  celle-ci  reste  en  toute  occasion  dans  son 
plein  droit  de  l'exiger.  Peut-être  ce  gage  d'indépendance  et  de  force 
suffirait-il  pour  lui  rendre  au  dehors  son  influence  légitime  et  néces- 
saire, si  cette  réintégration  dans  des  parties  intégrantes  de  son  terri- 
toire se  combinait  avec  de  larges  dispositions  réparatrices  pour  la  Po- 
logne, et,  dans  la  zone  qui  nous  touche  immédiatement,  avec  des 
modifications  territoriales  que  la  Prusse  aurait  elle-même  intérêt  à 
consacrer.  A  ce  prix ,  la  France  pourrait  laisser  s'accomplir,  aux  rives 
du  Bosphore,  des  changemens  qui  n'afTecteraient  d'une  manière 
sérieuse  aucun  de  ses  intérêts  directs  et  permanens. 

Mais  un  tel  rôle  ne  peut  commencer  pour  nous  qu'après  que  nous 
aurons  dû  renoncer  à  l'espoir  d'en  remplir  un  autre.  Ce  respect  pour 
l'indépendance  des  nations,  dont  nous  convions  la  France  à  faire  la 
base  de  son  droit  politique,  est  acquis  aux  pouvoirs  dans  leur  faiblesse 
comme  dans  leur  force,  et  la  Turquie  s'eflbrçant  aujourd'hui  de 
secouer  la  rouille  qui  la  ronge,  et  de  suivre  de  loin  la  civilisation  de 
l'Europe  chrétienne,  existe  à  un  titre  plus  sacré  pour  celle-ci  que 
lorsque  les  sultans  la  menaçaient  de  leur  prosélytisme  sauvage. 

Bans  ces  vues  de  conservation  pour  tous  les  intérêts  véritables  et 
de  bienveillante  tutelle  pour  tous  les  efforts,  quelles  pensées  devaient 
naturellement  préoccuper  la  France,  quels  plans  devait-elle  suivre  et 
quels  résultats  se  proposer? 

Il  répugnait  au  bon  sens  de  rendre  à  l'administration  directe  de  la 
Porte  des  provinces  lointaines  où  sa  domination  ne  s'exerça  jamais 
que  d'une  manière  incertaine  et  contestée ,  et  où  il  est  trop  évident 
qu'elle  ne  pourrait  en  aucun  cas  se  rétablir  sur  des  bases  quelque  peu 
solides.  Et  lorsqu'un  gouvernement,  puissant  du  moins  par  la  force 
militaire  et  par  deux  générations  de  grands  hommes,  avait  arraché 
au  brigandage  et  à  l'anarchie  le  sol  magnifique  qu'ils  désolent  depuis 
tant  de  siècles,  il  était  manifeste  que  le  premier  soin  de  la  France, 


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DE  l'équiubuk  vxmùfim.  h09 

dans  rceavre  désintéressée  qu'elle  poursuit,  devait  être  de  réclamer 
la  sanction  du  droit  pour  le  fait  glorieux  qui  éveille  depuis  trente  ans 
l'admiration  du  monde.  En  stipulant  les  plus  larges  garanties  dans 
l'intérêt  des  nombreuses  populations  chrétiennes,  elle  devait  faire  en 
Egypte  et  en  Syrie  ce  qu'elle  avait  fait  en  Grèce  pour  la  race  helléni- 
que, alors  que  de  protocole  en  protocole  elle  arrachait  pour  ce  nouvel 
état,  du  mauvais  vouloir  de  certaines  chancelleries,  des  frontières 
moins  restreintes  que  celles  où  l'on  avait  d'abord  prétendu  le  con- 
finer; elle  devait  enfin  faire  aux  bords  du  Nil  et  de  l'Euphmte  ce 
qu'elle  ferait  dans  l'occasion  aux  bords  du  Danube,  si  un  peuple  vivant 
se  réveillait  jamais  dans  les  vastes  plaines  qu'il  arrose.  Quelle  que 
soit  donc  l'issue  de  ces  grandes  transactions,  l'opinion  publique  peut 
être  fière  des  généreuses  pensées  qu'elle  n*a  ce^  d'y  apporter.  Elle 
a  tout  embrassé  dans  une  même  vue  d'équité,  tout  pesé  A  la  même 
balance.  Les  signataires  du  quadruple  traité  pourraient-ils  se  rendre 
le  même  témoignage,  pourraieutnls  avouer  leurs  secrètes  pensées 
avec  autant  de  sincérité  que  dès  l'origine  la  France  afficha  les  siennes? 

Au  lendemain  de  la  défaite  de  Mézib ,  le  gouvernement  français, 
faisant  parler  la  victoire  et  la  force,  cette  double  puissance  devant 
laquelle  s'incline  l'Orient,  pouvait  provoquer  une  négodation  directe 
entre  un  redoutable  vassal  et  le  malheureux  prince  si  étrangement 
abusé  par  les  influences  étrangères,  qui  venaient  de  conseiller  une 
guerre  désastreuse.  Un  rêle  de  médiation  et  d'arbitrage  qu'il  était  dif- 
ficile de  lui  disputer  s'ouvrait  alors  devant  lui.  Mais  la  France  s'est 
rappelé  que  des  engagemens  antérieurs  la  liaient  à  l'Europe.  Elle 
s'est  refusée  à  assumer  la  première  la  responsabilité  de  la  rupture  de 
la  grande  alliance  d'Aix-la-Chapelle,  et  elle  s'est  engagée  dans  l'in- 
tervention collective,  alors  qu'elle  trouvait  dans  ses  alliés  un  concours 
moins  désintéressé  que  le  sien;  elle  est  restée  fidèle,  même  au  prix 
du  succès,  à  la  haute  et  pacifique  pensée  qui  avait  garanti  la  sécurité 
de  toute  une  génération.  Ne  l'en  blâmons  pas,  quelque  amère  décep- 
tion qu'elle  se  soit  préparé,  et  sachons  respecter  jusque  dans  les 
calamités  temporaires  qu'elles  entraînent  les  inspirations  du  génie  de 
la  civilisation  et  de  la  paix. 

Avant  q«e  cette  gnnde  question  ait  reçu  sa  solution  définitive, 
BOUS  aurons  souvent  à  feire  appel  aux  principes  désintéressés  posés 
par  nous.  Ceux-ci  feront  notre  force  devant  l'Europe  au  jour  d'un 
conflit  qu'on  a  quelque  droit  d'estimer  inévitable. 

Deux  issues  s'ouvrent,  en  efEet,  devant  les  évènemens  :  ou  l'al- 
liance de  l'Angleterre  et  de  la  Russie  se  maintiendra  pour  atteindre 


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tM  JOBinDDB  MB  «RTS  HOTOES. 

ea  Orient  sa  eonséfpence  demiène,  un  partage  dlnflnenoe,  skton  hb 
partage  territorial,  ou  éUe  se  rompra  violemment  à  raison  de  la 
déeeptîoii  SQUe  par  le  cabinet  rofise,  car  odui-ei  B*a  pu  sacrifier  ^'à 
la  perapective  d'oo  cesoert  de  vues  et  d'ambition  sa  politique  sécu- 
lake  et  sa  suprématie  exclusive  et  jalouse  sur  Tempire  ottoman*  La 
Fimee  aum  donc  un  jour  ou  à  régler  avec  ta  Russie  les  conditions 
d'une  adhésion  qu'aueuii  intérêt  capital  ne  rendrait  impossible,  ou  à 
paraître  sur  cette  grande  scène  de  TOrient  pour  y  défendre  la  liberté 
du  moede.  Se  concilier  Topinton  publique  en  Europe,  calmer  toutes 
les  inquiétudes  au  lien  de  les  susciter  par  un  appel  à  des  souvenirs 
dangereux  autant  que  stériles,  augmenter  ses  forces  sans  agiter  les 
esprits,  telle  doit  être  la  base  invariable  de  sa  politique.  Hors  de  là, 
il  ne  saurait  y  tvoîr  pour  elle  que  déception  et  impuissance.  Dans 
aes  limites,  un  gouviemement  prévoyant  et  fort  peut  encore  rendre 
la  France  Tarbiti^  de  l'avenir;  il  peutx^ontenir  par  la  grandeur  même 
d'une  telle  penpectîYe  cette  agitation  intériem^  qui  ne  sera  do- 
minée que  par  une  baute  direction  et  la  perspective  d'un  but  légh- 
time. 

Be  cette  course  rapide  à  travers  Tfaistoire,  de  ce  <;oup  d^œil  jeté  en 
passant  sur  tant  et  de  si  grancb  intérêts,  t^ons  en  terminant  une  c(hh 
elnsion  positive. 

Nous  avons  vu  l'Europe ,  à  peine  écha|q>ée  à  la  baitarie ,  essayant 
de  fcmder  l'édifioe  de  la  cfarèlï^ité  sur  des  principes  de  droit  pubUc 
qne  la  violence  des  tenaps  ne  lui  permettait  pas  de  supporter;  puis 
nous  l'avons  montrée  suppléant  i  f  idée  morale  abtmée  au  xvr  siède 
dans  le  naufrage  d^  tooles  les  eoimnunes  croyances,  par  un  mécanisme 
ingénieux  sans  doute,  mais  plus  subtil  qu'efiBcace*  Celui-ci  devait 
bientôt  conduire  les  sociétés  politiques  à  la  négation  même  du  droit, 
et  de  l'apoUiéose  du  laît  à  la  lutte  entre  deux  forces  prépondérantes. 

€ette  œuvre  s'acoompËt  aujourd'hui  s(ms  nos  yeux.  Pendant  que  la 
Eussie  écrase  la  Pologne,  efface  la  Prusse  et  l'Autriche,  et  pèse  «ur 
toute  l'Allemagne  méridioncde,  pendant  que  son  ministre  à  FiupcftNrt 
est  plus  puissant  auprès  ide  la  c^xlédératioagermanique  que  leminlBtre 
de  la  cour  de  Vienne,  la  Grande-Bretagne,  qui  entend  voyager  ourses 
terres  du  comté  de  Kent  à  la  oôte  de  Cororaaadel,  aspire  A  faire  de 
Candie,  de  Sues  -et  d'Alton  des  étapes  nouvelles  de  la  reote  immense 
qui  bientôt  se  prdongeca  de  Cakutta  aux  côtes  de  la  Chine,  pour 
atteindre  à  travers  l'ardUpel  de  l'Océanie  les  rochers  de  la  Nouvelle- 
Zélande.  Les^euxmondesaasistent  immobiles,  mais  inquiets,  à  cette 
prise  de  poasessioB  diaqfne  jour  moins  dissimulée.  Cependant  entre 


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Ml  L'iQUHiMg  Knwiw^r  MB 

l'éclatante  audace  du  génie  britannique  et  la  froide  persévérance  du 
génie  russe,  entre  ces  deux  ambitions  si  diverses  dans  leurs  moyens, 
si  analogues  dans  leur  but,  une  idée  grandit  par  les  progrès  de  la  raison 
publique,  et  rallie  les  peuples  auxquels  pèsent  les  violences  du  passé 
comme  ceux  qui  appréhendent  celles  de  l'avenir.  L'esprit  s'inquiète  et 
prévoit  des  cmbinaisofts  plra  natorelies;  il  se  demande  ar  hi  ptix  des 
généraliens  à  nattre  ne  trouvera  pe»  un  jour  dans  llntimeadbésion 
des  peuples  eux-mêmes  aux  arrangemens  diplomatiques  des  garan- 
ties qu'on  attendrait  vainement  désormais  d'une  pondération  illu- 
soire. Un  mouvement  double  et  simultané  agite  le  monde,  et  le  secret 
de  l'avenir  glt  dans  la  combinaison  de  ce  qu'il  y  a  d'individuel  et  de 
vivant  encore  dans  le  génie  des  races  historiques  avec  l'élément  pro- 
gressivement unitaire  sur  lequel  s'élève  l'humanité  elle-même.  Que 
la  France  s'empare  de  cette  idée,  placée  qu'elle  est  dans  une  position 
unique,  pour  la  proclamer  et  pour  la  défendre,  qu'elle  s'en  inspire 
dans  toutes  les  situations  difficile»,  en  fasse  h  règle  inviolable  de  toutes 
ses  transactions,  et  qu'elle  lui  emprunte  une  force  dont  le  moment 
viendra  bientôt  de  faire  usage.  Cette  progagande  serait  juste;  seule 
aussi  elle  serait  féconde,  parce  qu'elle  n'en  appellerait  pas  à  ces  pas- 
sions désordonnées  et  fiévreuses  que  l'Europe  ne  ressent  pas,  parce 
qu'elles  ne  sont  pas  nécessaires  à  l'accomplissement  de  ses  destinées. 

L.  DE  Carné. 


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LITTÉRATURE  ORIENTALE. 


LE  BHAGAVATA  PUR  AN  A, 

TRABCIT  PAR  M.  E.  BCBNOUF. 


On  peut  distinguer  au  sein  de  la  littérature  indienne  plusieurs  Ages 
marqués  par  des  monumens  dont  le  caractère  poétique  diffère  au- 
tant que  la  langue  dans  laquelle  ils  ont  été  rédigés.  Pour  apporter 
de  si  graves  changemens  au  fond  et  à  la  forme  des  produits  successifs 
de  la  littérature  indienne,  il  a  fallu  beaucoup  d'années  et  de  siècles. 
Combien  de  temps  a  dû  s'écoulerdepuis  les  Yedas,  ces  hymnes  d'une 
simplicité  primitive,  d'un  style  presque  lapidaire,  composés  dans  un 
langage  dont  les  formes  attestent  une  haute  antiquité,  depuis  les 
Yedas,  socle  majestueux  et  brut  sur  lequel  repose  la  pyramide  de 
la  littérature  indienne,  jusqu'aux  grandes  épopées  sanscrites,  le 
Samayana  et  le  MahabaratUy  dans  lesquelles  la  langue  des  Yedas  a 
fait  place  à  une  langue  moins  concise,  plus  travaillée,  plus  souple; 
dans  lesquelles  d'ailleurs  l'austérité  primordiale  du  culte  védique  a  été 
remplacée  par  la  richesse  et  la  complication  excessive  d'une  mytho- 
logie surabondante  !  Il  y  a  loin  aussi  de  ces  grandes  épopées  elles- 
mêmes  à  la  poésie  fleurie,  sentimentale  du  siècle  de  Yikramaditaya, 
aux  chefe-d'œuvre  délicats  de  cet  ingénieux  théâtre  qu'ont  fait  con- 


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LE  BHAGAVATA  PURANA.  497 

naître  si  avantageasement  le  charmant  drame  de  Sacontala  et  les 
pièces  traduites  par  M.  Wilson. 

Ici  on  trouve,  ce  qui  est  rare  dans  l'Inde,  une  date  à  peu  près  cer- 
taine ,  le  premier  siècle  de  notre  ère.  Après  ce  triple  développement, 
cette  triple  métempsycose  d'une  littérature  dans  laquelle  semble 
s*étre  réalisé  le  dogme  indien  de  la  succession  des  existences,  la  vie 
poétique  n'est  pas  encore  tarie  dans  Tlnde;  pareille  à  la  vie  des  dieux 
de  la  mythologie  brahmanique,  elle  se  manifeste  par  une  dernière 
incaniation ,  un  dernier  avatar.  Ce  produit  suprême  du  génie  indien, 
né  après  tous  les  autres,  et  les  résumant  tous  dans  une  confusion 
puissante,  dans  un  désordre  qui  a  sa  grandeur,  ce  sont  les  Pouranas. 
Cosmogonie  et  théogonie,  mythologie  et  métaphysique,  hymnes  et 
légendes,  tels  sont  les  principaux  élémens  des  Pouranas.  Ces  élé- 
mens  sont  entassés  pêle-mêle;  nul  ordre  logique  entre  les  diverses 
parties  d'un  Pourana,  nulle  narration  suivie  qui  rattache  lesévène- 
mens  par  un  SI  continu,  ou  les  enferme  dans  un  cadre  commun  ;  la 
forme  de  ces  poèmes  est,  en  général,  un  dialogue  entre  deux  person- 
nages sacrés  qui  répètent  d'anciens  enseignemens,  et  se  livrent  à  des 
digressions  infinies  dans  lesquelles  ils  font  entrer  des  systèmes  cos- 
mogoniques  ou  philosophiques,  des  récits  légendaires  (1)  ou  des 
mythes.  Le  seul  lien  qui  unisse  ces  portions  incohérentes,  et  en  forme 
un  tout ,  c'est  la  dévotion  enthousiaste  de  l'auteur  à  l'un  des  trois 
dieux  qui  se  partagent  l'adoration  des  diverses  sectes  de  l'Inde, 
Brahma,  Vichnou  et  Siva.  Parmi  les  Pouranas,  il  n'en  est  presque  pomt 
qui  ne  soient  consacrés  à  la  glorification  de  lune  de  ces  trois  grandes 
divinités.  On  pourrait  les  appeler  des  cantiques  immenses,  des  lita- 
nies gigantesques  développées  à  l'infini  par  l'inépuisable  fécondité  de 
l'imagination  hindoue. 

La  lecture  des  Pouranas  est  très  populaire  dans  l'Inde,  beaucoup 
plus  que  celle  des  monumens  antérieurs,  et  surtout  des  Vedas  réservés 
aux  brahmanes.  Les  femmes  et  les  castes  inférieures  des  Soudras 
s'instruisent  par  les  Pouranas  (2)  ;  ils  ont  été  traduite  dans  plusieurs 
idiomes  vulgaires  de  l'Inde,  et  offrent  un  remaniement  des  textes 

(1)  Cesi  là  ce  qui  constitue  le  fonds  commun  des  Pouranas;  mais  d'autres  ma- 
tières encore  y  trouvent  place.  Le  Vichnou-Purûna ,  par  exemple,  contient,  dans 
le  yi«  livre,  une  description  géographique  de  Tunivers,  un  système  astronomique, 
une  sorte  de  chronique  racontant  Thistoire  de  rétablissement  de  la  race  hindoue 
dans  le  Pendjab.  Le  Padma-Purâna  est  une  espèce  d'encyclopédie  qui  contient 
jusqu'à  des  chapitres  dans  lesquels  il  est  traité  de  la  médecine  et  de  Tart  sagittaire. 

{%)  VisknthPurana,  translated  by  Wilson,  pref.,  pag.  xx. 

TOMB  XXiy.  32 


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49B  RBTUE  DES  VEUX  MefSWS. 

viatiques,  comme  une  bible  accommodée  aux  besoins  du  vidgaire. 
L'intérêt  que  leur  donne  cette  popularité  même,  les  trésors  de  mytho- 
4Q^e,  de  métaphysique,  de  poésie  lyrique  et  légendaire  qui  sont 
enfouis  dans  ces  immenses  recueils  de  la  tradition ,  les  débris  antiques 
reconnaissables  encore  parmi  les  alluvions  modernes  dans  lesquelles 
fls  sont  enfouis  et  conmie  empâtés,  pour  parler  le  langage  des  géolo- 
f^ss,  ont,  dans  ces  derniers  temps,  attiré  sur  les  Pouranas  l'attention 
des  indiannistes.  M.  Eugène  Bumouf  vient  de  publier  les  trois  pre- 
miers livres  du  Bâhgavata  Purâna,  avec  la  traduction  en  regard  du 
texte.  La  littérature  orientale  offrait  peu  de  tentatives  plus  difficiles. 
Un  langage  qui  n*a  plus  la  simplicité  et  la  clarté  de  Tépoque  épique, 
une  incroyable  subtilité  métaphysique,  de  perpétuelles  allusions  à  la 
mythologie,  il  y  avait  là  de  quoi  tenter  Tardeur  et  exercer  Thabileté 
4u  savant  académicien.  Enfin,  il  fallait  savoir  manier  notre  langue 
«t  rappliquer  aux  questions  les  plus  abstraites,  aux  matières  les 
plus  difficiles,  pour  pouvoir  traduire  dans  un  français  dont  la  pureté 
«t  l'harmonie  ne  laissent  rien  à  désirer,  un  poème  sanscrit  où  l'au- 
teur use  jusqu^à  l'excès  de  la  faculté  que  lui  donne  sa  langue  de 
composer  des  mots,  et  par  là  d'exprimer  directement  ce  que  le  tra- 
^iucteur  est  obligé  de  rendre  par  des  incises  et  des  périphrases. 

Cette  publication,  d'une  haute  importance,  est  précédée  d'une 
préface  qui  est  elle-même  un  morceau  considérable,  et  sera  accompa- 
gnée de  notes  dans  lesquelles  on  est  bien  certain  d'avance  de  retrouver 
la  science  et  la  sagacité  qui  distinguent  les  travaux  nombreux  de 
M.  Eugène  Burnouf. 

Par  une  rencontre  singulière,  M.  Wilson  vient  de  faire  paraître 
il  Londres  la  traduction  anglaise  d'un  autre  Pourana,  le  Vichnou- 
Purâna,  On  peut  donc,  dès  à  présent,  se  former  une  idée  de  ce  genre 
•de  tnonumens,  qui  n'était  connu  jusqu'ici  que  par  des  analyses  et 
des  extraits. 

Les  Pouranas  sont  au  nombre  de  dix-huit,  en  tout  seize  cent  mille 
-vers.  M.  Wilson,  qui  lésa  énumérés  dans  sa  préface,  donne  quelques 
renseignemens  sur  chacun  de  ces  poèmes.  Ces  renseignemens,  bien 
que  succincts,  font  voir  que  les  Pouranas  roulent  sur  des  sujets  du 
même  ordre,  et  oflrent  une  assez  grande  analogie  de  composition. 

La  première  question  qui  se  présente  et  qui  a  été  débattue  par  la 
critique  indienne  avant  de  l'être  par  la  nôtre,  c'est  la  question  de  la 
•date  qu'on  peut  assigner  aux  Pouranas.  Colebrooke  et  M.  Wilson 
«'accordent  à  rapporter  le  Vicbnou-Purèna  au  xiT  «iècle  de  fiotre 
^re.  C'est  dans  le  siècle  suivant  que  M.  Bumouf  place  le  Bhâgavata 


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LE  BHAGAVATA  PUIUHA.  h99^ 

Parâna,  dont  l'autear  s'appelait  Yopadeva.  Une  origioe  si  récente  a, 
paru  aux  fanatiques  adorateurs  de  Vichnou  indigne  de  l'œuvre  ré- 
vérée qui  raconte  les  aventures  et  célèbre  la  gloire  de  leur  dieu 
favori.  Ils  ont  donc  fait  remonter  la  rédaction  de  ce  Pourana  à  ces- 
temps  d'une  antiquité  fabuleuse  où  le  personnage  douteux  de  Yyasa 
a,  ^t-on,*  présidé  à  la  composition  ou  du  moins  à  rarrangeœent  des 
Yedas.  Cette  question  a  été  dans  l'Inde  le  sujet  d'une  controverse 
assez  vive,  dans  laquelle  la  passion  religieuse  se  mêlait  à  l'intérêt 
bibliographique. 

C'était  à  la  fois  pour  les  brahmanes  vichnouites  engagés  dans  cette, 
lutte  ce  qu'est  pour  nos  érudits  la  question  de  l'authenticité  des  poé* 
sies  homériques,  et  pour  nos  théologiens  la  question  de  l'authenticité 
des  livres  saints.  Cette  controverse  a  donné  naissance  à  des  pamphlets 
sanscrits.  M.  Bumouf  nous  fait  connaître  ces  curieux  échantillons  de 
la  critique  indienne.  Les  raisonnemens  du  défenseur  de  l'antiquité  des 
Pouranas  font  plus  d'honneur  à  sa  dévotion  qu*à  son  jugement  en 
matière  de  Uttérature;  les  argumens  de  son  adversaire  ne  sont  pas 
tous  de  la  nature  de  ceux  que  nous  emploierions  en  pareil  cas;  quel- 
ques-uns, cependant,  ne  seraient  pas  désavoués  par  la  méthode  occi- 
dentale. Ainsi  il  remarque  que  le  style  du  Pourana  en  question  est  très 
différent  du  style  des  grandes  épopées  indiennes.  La  thèse  soutenue 
par  l'auteur  des  deux  petits  traités  qui  portent  les  titres  bizarres  de 
un  Coup  de  sandale  sur  la  face  des  méchans  et  un  Soufflet  sur  la  face 
des  méchansy  cette  thèse  est  démontrée  par  M.  Burnouf ,  qui ,  en  res* 
serrant  l'époque  possible  de  la  rédaction  du  Vichnou-Puràna  entre 
deux  limites  extrêmes,  prouve  fort  habilement  que  Yopadeva ,  auteur 
du  Bhâgavata  Puràna,  a  vécu  entre  le  xii*'  et  le  xiV'  siècle,  et  par  là 
conGrme  l'opinion  de  Colebrooke  et  de  M.  Wiison ,  qui  le  plaçaient 

Hais  cette  époque  tardive  de  la  rédaction  des  Pouranas  n'empêche 
pas  qu'ils  ne  contiennent  des  idées  et  des  traditions  d'une  époque 
beaucoup  plus  ancienne.  Le  personnage  dans  la  bouche  duqjuel  on 
place  les  enseigneo^ns  que  pkisieurs  de  ces  poèmes  renferment  est 
on  barde  guerrier,  ce  qui,  pour  emprunter  les  paroles  de  M.  Burnouf^, 
nous  reporte  aux  premiers  Ages  de  la  société  indienne,  c<  lorsqu'elle 
conservait  encore  ce  caractère  martial  qiui  brille  d'une  splendeur  si 
vive  dans  le  Mahabarata,  malgré  les  efforts  que  parait  avoir  Eatts  le 
génie  brahmanique  pour  l'éteindre  dans  le  calme  et  dans  le  silence 
des  spéculations  de  la  plus  profonde  tliéosophie.  »  Sous  leur  forme 
actuelle,  il  est  vrai,  les  Pouranas  sont  beaucoup  pk»  religieux  q^ie 

32- 


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500  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

guerriers;  mais  il  se  pourrait  que  la  suite  des  temps  eût  changé  le 
caractère  de  ces  compositions.  Il  y  aurait  eu  des  Pouranas  vraiment 
anciens,  comme  leur  nom  Tindique  (  Pourana  veut  dire  antiquité)  ; 
même  dans  leur  état  actuel,  ils  contiennent  des  légendes  auxquelles 
il  est  fait  allusion  dans  les  Yedas.  Les  Pouranas  sont  nommés  dans  un 
de  ces  livres  sacrés,  dans  le  Rig-Veda;  ils  le  sont  plusieurs  fois  dans 
les  commentaires  des  Yedas  appelés  Oupanichads.  Ces  faits  portent 
M.  Burnouf  à  penser  que  l'existence  des  Pouranas,  dans  leur  état  pri- 
mitif, est  aussi  ancienne  que  la  littérature  sanscrite,  bien  que  dans  leur 
état  actuel  ils  soient  une  de  ses  plus  récentes  productions. 

En  outre,  ces  ouvrages  si  modernes  se  rattachent  encore  à  l'anti- 
quité par  des  emprunts  faits  aux  Yedas  et  aux  Oupanichads.  M.  Bur- 
nouf en  cite  deux  très  remarquables  :  le  premier  est  la  peinture  de 
Pouroucha,  Thomme-monde,  ou  plutôt  l'homme-dieu-monde,  car 
il  est  dit  de  lui  :  a  La  totalité  des  créatures  n'est  que  la  quatrième 
partie  de  son  être;  les  trois  autres  sont  immortelles  dans  le  ciel.  »  Pou- 
roucha est  comme  un  corps  idéal  de  l'univers  et  de  la  divinité  per- 
sonniflésdans  l'homme  primitif,  dontl'immolation  produit  la  création 
universelle.  Cette  conception  étrange  se  retrouve  à  la  fois  dans  un  des 
Yedas,  et  dans  le  Bhâgavata  Purâna  publié  par  M.  Burnouf,  exprimée 
dans  des  termes  fort  semblables  (1).  Mais  ici  se  rencontre  un  luxe 
de  développemens  métaphysiques  et  d'extravagances  subtiles  entiè- 
rement étranger  aux  Yedas  (2).  Il  en  est  de  même  de  l'apologue 
métaphysique  des  sens  et  de  (a  vie.  «  Les  sens  disputaient  entre 
eux  en  disant  :  C'est  moi  qui  suis  le  premier,  c'est  moi  qui  suis  le 
premier!  Ils  se  dirent  :  Allons!  sortons  de  ce  corps;  celui  qui  en 
sortant  fera  tomber  le  corps,  sera  le  premier.  La  parole  sortit;  l'homme 
ne  parlait  plus,  mais  il  mangeait  et  buvait,  il  vivait  toujours.  La  vue 
sortit;  l'homme  ne  voyait  plus,  mais  il  mangeait,  il  buvait  et  vivait 
toujours;  l'ouïe  sortit,  l'homme  n'entendait  plus,  mais  il  mangeait, 
il  buvait  et  vivait  toujours.  Le  manas  sortit;  l'intelligence  sommeillait 
dans  l'homme,  mais  il  mangeait,  il  buvait  et  dormait  toujours.  Le 
souffle  de  vie  sortit;  à  peine  fut-il  dehors,  que  le  corps  tomba,  le 
corps  fut  dissous,  il  fut  anéanti.  Les  sens  disputaient  encore  en 
disant  :  C'est  moi,  c'est  moi  qui  suis  le  premier!  lisse  dirent  :  Allons, 
rentrons  dans  le  corps  qui  est  à  nous;  celui  d'entre  nous  qui  en  y 
rentrant  mettra  debout  le  corps,  sera  le  premier.  La  parole  rentra, 

(1)  Préf.,  pag.  cxxi.;  liv.  lî,  cap.  v,  pag.  «35. 

(2)  Bhâgavata  Puràna,  pag.  5i5. 


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LE  BHAGAVATA  PURAlfA.  501 

le  corps  gisait  toujours  ;  la  vue  rentra ,  il  gisait  toujours  ;  l'ouïe  rentra  ^ 
il  gisait  toujours  ;  le  manas  rentra ,  il  gisait  toujours  ;  le  souffle  de  vie 
rentra  :  à  peine  fut-il  rentré,  que  le  corps  se  releva.  »  C'est  la  fable 
de  l'estomac  et  des  membres,  si  célèbre  dans  l'histoire  romaine;  mais 
il  y  a,  comme  le  dit  spirituellement  M.  Bumouf,  «  entre  l'hymne  du 
brahmane  et  l'apologue  de  Menenius  Agrippa,  la  différence  de  l'Hi- 
malaya aux  sept  collines;  »  j'ajoute ,  la  différence  du  bon  sens  pra- 
tique du  peuple  de  l'action  au  génie  abstrait  de  la  nation  métaphy- 
sique par  excellence.  Du  reste ,  dans  ce  morceau,  la  rédaction  mo- 
derne des  Pouranas  est  bien  inférieure  à  l'antique  version  des  Vedas  : 
c'est  une  imitation  tronquée  et  prosaïque  ;  il  semble  voir  un  beau 
cantique  hébreu  qui  s'est  transformé  en  un  hymne  grossier  du 
moyen-flge. 

Les  Pouranas  sont  principalement  consacrés  à  servir  d'organes  aux 
sectes  religieuses  de  l'Inde.  Il  faut  se  souvenir  que  les  trois  personnes 
de  la  trinité  indienne  ne  tiennent  pas  le  même  rang  dans  la  croyance 
de  tous  ceux  qu'on  a  coutume  de  confondre  sous  le  nom  d'adorateurs 
de  Brahma.  Brahma  n'est  le  dieu  principal  que  pour  une  secte  bien 
moins  nombreuse  que  celles  dont  le  culte  s'adresse  surtout,  soit  à 
Siva,  soit  àVichnou.  Il  en  a  été  des  Pouranas,  expression  de  la  dévo- 
tion hindoue,  comme  de  cette  dévotion  elle-même;  ils  se  sont  partagé» 
entre  Brahma,  Siva,  Vichnou  (1).  Le  Brahma-Purdna  est  consacré 
à  la  gloire  de  Brahma ,  et  surtout  au  culte  qu'il  reçoit  sous  le  nom  du 
soleil,  dans  la  pagode  de  Jagernat.  Le  Linga-Purâna  est  énergique- 
ment  sivaïte;  le  Vamamsa-Purâna ,  l'un  des  plus  modernes,  est 
plus  tolérant  que  ne  le  sont  en  général  les  ouvrages  à  la  classe  des- 
quels il  appartient.  Vichnou  et  Siva  y  sont  réunis  dans  un  singulier 
éclectisme.  Le  plus  grand  nombre  des  Pouranas,  et  entre  autres  les 
deux  publiés,  sont  vichnouites. 

Le  nom  même  du  Vichnou -Purâna  indique  assez  ce  qu'il  doit 
être  sous  ce  rapport;  en  effet,  ce  Pourana  n'est  guère  qu'un  long 
commentaire  sur  les  perfections  de  Vichnou.  Brahma,  à  la  tête  de 
tous  les  dieux,  l'adore  et  célèbre  les  louanges  (2)  du  dieu  suprême 
que  lui-même  ne  peut  comprendre;  les  dieux,  battus  par  les  démons» 

(1)  Un  passage  da  PaémiOHPuràna  les  divise  en  trois  classes,  selon  quMls  se  rap- 
portent à  Vichnou ,  à  Siva  on  à  Brahma.  Les  premiers  senlement  sont  vraiment 
pnrs,  les  seconds  sont  pleins  d'ignorance,  et  les  derniers  pleins  de  passion.  Cela 
prouye  que  Tau  leur  du  Padma^Puràna  était  yichnouite  et  n*aimait  ni  Siva  ni 
Brahma.  {Vi$hnu-Puranat  Wilson,  pref.»  pag.  xiii.) 

(S)  YiêkmÊrPurona,  pag.  7i. 


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SPar  RBTUB  DKS  DBI7X  HOIIDBS* 

se  prosternent  aux  pieds  de  Ticbnou,  et  implorent  sa  protectioai 
contre  leurs  ennemis.  Tel  est  le  rôle  supérieur  que  joue  Yichnou  dans* 
le  Pourana  qui  porte  son  nom.  Mais  le  vichnouisme  qui  domine  dans^ 
oe  Pourana,  n'en  exclut  pas  absolument  rascendant  de  Si  va;  cet 
ascendant  s*y  manifeste  avec  une  grande  puissance  dans  un  passage: 
où  Ton  voit  Indra,  le  roi  du  ciel,  et  les  trois  mondés  auxc^uels  ili 
préside,  frappés  de  langueur,  parce  qu'un  personnage  nommé  Dur- 
Yftta,  qui  est  une  incarnation  de  Siva,  a  maudit  Indra.  C'est  une' 
espèce  d'interdit  jeté  sur  l'univers  par  l'anathème  du  dieu  destruc- 
teur (1). 

Le  Bhâgavata  Puràna,  publié  par  M.  Bumouf ,  n'est  pas  marqué, 
d'un  caractère  de  vichnouisme  moins  évident  que  celui  qui  éclate 
dans  le  Vichnou-Purûna.  Presque  à  chaque  pas,  l'auteur  se  répand^ 
en  transports  d'adoration  pour  Vichnou,.  le  dieu,  l'être  par  excellence» 
ou  plutôt  le  seul  dieu,  le  seul  être,  celui  qui  est  en  tout  y  bien  gîte  dis^ 
tinct  de  tout,  et  hors  duquel  il  n'y  a  qu'apparence  et  illusion.  Il  fhnt 
l'implorer  pour  parvenir  à  être  réuni  à  lui,  se  reposer  sur  le  lotus 
de  ses  pieds  divins,  et  s'affranchir  par  cette  ineffable  union  du  sap^ 
plice  mille  fois  renouvelé  de  l'existence.  S'occuper  de  Vichnou  est  le 
seul  but  raisonnable  de  la  vie.  C'est  ce  qu'expriment  avec  une  énergie 
bizarre  les  distiques  suivans  : 

«  Ne  vivent-ils  pas  aussi  les  arbres?  Ne  respirent-ils  pas  ausâ^  les* 
soufflets?  Ne  mangent-ils  pas,  ne  se  reproduisentr-ils  pas  aussi  tea^ 
autres  animaux  du  village? 

c(  C'est  une  brute  comparable  au  chien ,  au  chameau,  à  l'ftne  et  au; 
pourceau  qui  vit  dans  la  fange,  que  l'homme  dont  les  oreilles  n'ont 
jamais  été  frappées  par  l'histoire  du  frère  aine  de  Gadal  (2).    .    .    • 

<c  C'est  un  cadavre  vivant  que  l'homme  qui  ne  recueille  pas  la 
poussière  des  pieds  des  sages  dévoués  à  Bhugavata  (3)  ;  c'est  un  cadavre 
.  respirant  que  celui  qui  ne  connaît  pas  le  paifum  de  la  plante  tuktsif 
qui  s'attache  aux  pieds  du  divin  Vichnou.  » 

Ici,  comme  dans  le  Vichnou-Purâna,  Brahma  lui-même  proolaBie 
Yichnou  l'essence  pure,  absolue,  bienheureuse,  dont  l'univers  n'est 
qu'une  manifestation  décevante.  Par  cet  hommage,  l'auteur  pros- 
terne les  sectateurs  de  Brahma  devant  la  secte  à  laquelle  lui-même 

appartient.  Ailleurs  (ï)  Brahma  est  nommé  la  cause  des  causes;  mais 

• 

(1)  Wilson ,  Vithwu^PwrmUf  liv»  I ,  cap.-  viu. 
(S)  N^m  de  Viebnoiii 

(3)  Autre  Dom  de  Vichnoa. 

(4)  Bhâgavata  Puràna,  pag.  383 ,  v.  41. 


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UE  BHUkCATATA  PORANA.  £03 

alors  il  est  Vt$9ence  êupréme  de,  VichnaUy  il  est  Viohnov  lai-4iéme. 

GeitalneslégeBdeBra(M>ntées  dans  les  PoiiraDas  semblent  même  foire 
alusioB  à  d'aDcieones  Uiltes  qui  auraient  eu  lieu  entre  les  brahmanes 
€A  des  rois  ou  des  pcq^latioDS  Vidinouites*  Telle  est  la  curieuse  hi^ 
ioire  de  Pralada  (1}.  Ce  jeune  fils  du  roi  de  l'univers  a  voué,  dès  ses 
premières  années,  une  piété  sans  bornes  à  Yichnou.  Bon  père  et  les 
brahmanes  qiâ  Tentourent  sont  représentés  comme  les  ennemis  de 
ee  dieu.  Plusieurs  fois  Pralada  est  livré  à  la  mort  à  cause  de  son  culte, 
mais  toujours  il  est  sauvé  parla  protection  du  grand  Vichnou.  Un  jour, 
les  brahmanes  ont  allumé  contre  lui  une  flanune  magique;  mais,  par 
la  puissance  de  Vichnou,  elle  se  retourne  conto'e  eux  et  les  dévore. 
Alors  Pralada  demande  au  dieu  qui  les  a  eitermioés  de  les  rendre 
i  la  vie.  Les  brahmanes  ressuscitent  pour  s^JndUner  devant  celui 
qu'ils  ont  persécuté.  Dans  cette  légende,  les  brahmanes  sont  appelés 
les  prêtres  des  démons  [asuras].  On  voit  qu'elle  n'a  point  été  des- 
tinée à  célébrer  les  triomphes  de  la  caste  aujourd'hui  dominante;  eHe 
«emble  plutôt  attester  d'antiques  défaites  que  les  sectateurs  de  Brahma 
auraient  éprouvées  à  une  époque  inconnue. 

Il  en  est  de  même  d'un  passage  du  Yicbntiiu-Purftna,  dans  lequel 
Sîva,  exclu  d'un  sacrifice  où  avaient  été  admis  les  autres  dieux,  crée 
«m  être  terrible  qui  renverse  le  sacrifice ,  disperse  les  officians  et  met 
en  déroute  les  divinités.  Auparavant,  Siva  s'est  écrié  :  ui  Que  m^im- 
porte  d'être  exclu  de  ce  sacrifice?  Mes  prêtres  m'honorent  dans  le 
^sacrifice  de  la  vraie  sagesse,  où  l'on  se  passe  de  l'aide  des  brah- 
manes (2j.  ))  Ne  s'agit>-il  pas  ici  des  prétentions  du  cuite  sivaite  et  de 
quelques  triomphes  de  ce  culte  sur  4;elui  de  Brahma? 

Bans  un  autre  passage  du  Yichnou-Purftna  se  montre  un  vague 
«ouvenir  d'une  religion  en  dehors  du  brahmanisme,  une  religion  de 
la  nature ,  qui  semble  avoir  été  professée  par  les  habitans  des  cam- 
pagnes, et  qui  était  peut^tre  un  reste  de  l'ancien  culte  indigène, 
réfugié  dans  les  lieux  écartés,  parmi  les  tribus  nomades,  un  paga-^ 
>nt9t»0  indien,  dans  le  sens  étymologique  du  mot,  paganica  numina. 
Le  dieu  Krichna,  parlant  au  nom  des  pasteurs  parmi  lesquels  il 
■habite,  dit  {3)  :  «  Les  esprits  de  ces  montagnes  parcourent,  dit--on, 
les  bois^oofi  la  forme  qu'il  leur  plait  de  choisir,  ou,  sous  leur  forme 
naturelle,  se  j(ment  au  bord  de  leurs  abîmes.  S'ils  sont  niùcontens 


(1)  FtMnu-Purafia ,  pag.  180  el  ?niT. 
.(«)  W.,  pag.  65-67. 
W  W.,  pag.  5*5. 


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1 


50k  BBVUB  DES  DBUX  MONDES. 

de  quelque  habitant  de  la  forèt,  transformés  en  lion  ou  en  béte  de 
proie ,  ils  le  mettent  à  mort.  Cest  pourquoi  nous  devons  adorer  les 
montagnes  et  offrir  des  sacriGces  aux  troupeaux.  Qu  avons-nous  à 
démêler  avec  Indra  (le  dieu  du  ciel)?  Les  troupeaux  et  les  monta- 
gnes, voilà  nos  dieux  ;  laissons  les  brahmanes  faire  l'adoration  par  la 
prière.  »  Enfin  on  peut  voir  une  trace  d'ancienne  rivalité  entre  le 
culte  de  Vichnou  et  le  culte  de  Siva  dans  la  destruction  de  Bénarès^ 
ville  de  tout  temps,  et  encore  aujourd'hui,  sivaïte,  que  consume  le 
disque  enflammé  de  Vichnou.  Ces  indications  sont  peu  positives;  mais, 
quand  il  s'agit  d'un  pays  où  l'histoire  manque  presque  entièrement, 
on  est  heureux  de  trouver  quelques  documens  précieux  de  la  tra- 
dition conservés  par  les  Pouranas. 

Tout  émane  de  Vichnou  dans  le  poème  composé  pour  glorifier  sa 
puissance,  même  l'ennemi  de  la  religion  orthodoxe,  le  grand  hérésiar- 
que, le  grand  réformateur  Boudda.  Boudda  n'est  autre  chose  qu'une 
forme  illusoire  émanée  de  Vichnou  et  envoyée  par  lui  sur  la  terre 
pour  égarer  les  ennemis  des  dieux  (1  ) .  D'autres  hérétiques  venus  après 
Boudda  avouent  hardiment  ici  le  scandale  de  leurs  doctrines,  selon 
lesquelles  les  brahmanes  ne  sont  dignes  d'aucun  respect,  et  qui  pro- 
clament qu'«7  n'y  a  point  de  texte  divin  ou  révélé.  On  voit  que  le  ratio- 
nalisme a  pénétré  aussi  dans  le  brahmanisme  à  la  suite  de  la  réforme. 

Le  principal  intérêt  qu'offrent  les  Pouranas,  c'est  de  présenter  au 
milieu  du  désordre,  de  l'incohérence,  de  la  bizarrerie,  qui  les  carac- 
térisent, un  tableau  frappant  des  idées  et  de  l'imagination  hindoues. 
Plus  ils  sont  composés  d'élémens  hétérogènes,  plus  ils  sont  curieux 
à  cet  égard  ;  car  la  variété  même  des  matières  qu'ils  renferment  rend 
plus  complet  l'enseignement  qu'ils  peuvent  fournir.  Je  vais  t&cher  de 
tirer  de  ce  chaos  quelques  passages  propres  à  faire  connaître  le  génie 
religieux,  métaphysique,  moral  et  social  des  Hindous. 

Le  panthéisme  est  l'idée  donunante  des  religions  et  des  philoso- 
phies  de  l'Inde,  et  se  retrouve  sans  cesse  dans  les  Pouranas.  Elle  yii 
«st  exprimée  sous  mille  formes,  reproduite  sous  mille  aspects,  et  onn 
peut  dire  que  la  poésie  hindoue  est  la  manifestation  multiple  d'une  i 
même  pensée,  comme  l'univers,  selon  la  croyance  hindoue,  est  lui- 
même  la  manifestation  infiniment  variée  d'un  même  principe. 

On  ne  saurait  se  figurer  les  tours  de  force  de  langage,  tes  méta- 
phores, les  comparaisons,  par  lesquels  l'imagination  du  poète  méta- 
physicien s'efforce  de  rendre  sensible  ce  qu'il  y  a  de  plus  difficile  à 

(1)  Vishnu-Purana,  pag.  837  et  suiv. 


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LE  BHAGAVATA  PURANA.  605 

comprendre  dans  le  dogme  du  panthéisme.  Quelquefois  elle  appeUe 
à  son  secours  une  gracieuse  similitude  :  «  Comme  Tair  qui  s'exhale 
par  les  trous  d'une  flûte  produit  la  distinction  des  notes  qui  compo^ 
sent  la  gamme,  ainsi  la  nature  du  grand  esprit,  simple  dans  son 
essence,  devient  multiple  par  les  conséquences  de  son  action.  » 
Tantôt  c'est  par  les  peintures  les  plus  étranges  que  l'auteur  du 
Vichnou-Purâna  cherche  à  faire  entrer  dans  les  esprits  cette  idée 
fondamentale  de  sa  foi,  savoir,  que  Yichnou  est  tout,  que  tout  est 
Vichnou.  «  Comme  créateur,  dit-il,  il  se  crée  lui-même  (1);  comme 
destructeur,  il  se  détruit  lui-même  à  la  fin  de  chaque  période  de  la 
vie  de  l'univers.  » 

L'idée  panthéiste  appliquée  à  la  mythologie  produit  les  concep- 
tions les  plus  bizarres.  Ainsi,  quand  Krichna,  qui  est  une  incarna- 
tion de  Yichnou,  a  décidé  les  bergères,  au  milieu  desquelles  s'écoule 
sa  folâtre  jeunesse ,  à  sacrifier  aux  montagnes ,  Krichna  se  présente 
sur  le  sommet  de  l'une  d'elles,  en  disant  :  Je  suis  la  montagne» 
tandis  que  sous  une  autre  forme  il  gravissait  les  montagnes  avec  les 
bergères  et  adorait  son  autre  moi  (2). 

Ce  panthéisme  a  deux  formes ,  l'une  grossière ,  l'autre  plus  épurée; 
l'une  empreinte  d'un  épais  matériaKsme,  l'autre  d'un  idéalisme  raf- 
finé. Dans  le  premier  point  de  vue,  Vichnou  est  le  monde.  Les  divers 
membres  de  son  grand  corps  sont  les  diverses  portions  de  l'univers; 
ses  os  sont  les  montagnes,  les  fleuves  sont  ses  veines,  son  soufDe  est 
le  vent,  sa  vue  est  le  soleil.  Mais  la  méditation  qui  le  contemple 
ainsi  comme  un  dieu-monde  ne  doit  être  qu'un  degré  pour  s'élever 
h  le  considérer,  non  plus  comme  la  collection  des  êtres,  mais  comme 
le  principe  qui,  uni  aux  choses  et  cependant  distinct  d'elles,  existe 
partout  et  toujours  (3). 

Ainsi  on  passe  du  point  de  vue  matérialiste  au  point  de  vue  idéa- 
liste, mais  le  besoin  d'unité,  ce  besoin  inhérent  aux  spéculations 
métaphysiques  du  génie  hindou ,  le  ramène  au  panthéisme  par  une 
étrange  voie.  S'étant  élevé  à  concevoir  le  principe  unique  des  êtres 
comme  quelque  chose  de  supérieur  aux  êtres,  qui  n'en  a  point  les 
quaUtés,  quelque  chose  d'absolu,  pour  me  servir  du  langage  occi- 
dental ,  le  génie  métaphysique  de  l'Inde  tranche  la  grande  difficulté 

philosophique,  celle  qui  est  au  fond  de  tous  les  systèmes,  le  rapport 

il . 

(1)  rishnu-Purâna,  pag.  SM>. 

(2)  W,  pag.  585. 

(3)  Bhâgavaia  Purâna,  pag.  275. 


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sas  lu^rus  DIS  wm%.  mummSk 

de  Fabsolitaurelatif,  de  Finfini  au  fini^  de  Dieuaa  monde;  il  la  traache 
par  on  coup  d'aadace  c|Be  les  plasgrandes  hardiesses  de  la  spéculation 
ii*ont  jamais  surpassé;  il  déclare  que  le  monde  n'est  pas,  que  la 
pensée  n'est  pas,  que  Dieu  seul  existe  dans  son  incompréhensible 
unité,  que  tout  le  reste  est  produit  par  une  illusion  [maya) ,  par  u<l 
reflet  fanlaistique  de  l'être  invisible.  Tout  est  donc  un  produit  des* 
jeux  de  Vichnou.  On  comprend  maintenant  comment  le  dieu  était 
à  la  fois  la  montagne  qu'on  adorait,  et  ceux  qui  adoraient  la  rnon-^ 
tagne.  On  conçoit  comment  le  poète  peut  s'écrier:  «  Essentiellement 
unique,  tu  te  doubles,  à  l'aide  de  ta  mystérieuse  maya^  ce  désir  de 
créer  que  tu  conçois  en  toi-même;  et,  semblable  à  l'araignée,  tu  pro- 
duis et  conserves,  à  l'aide  de  ton  énergie,  cet  univers  que  tu  feras 
centrer  un  jour  dans  ton  sein  (1].  » 

Ce  système,  dans  lequel  l'univers  est  le  produit  de  la  maya,  de  l'il- 
lusion née  deVichnou,  est  particulièrement  développé  dans  le  Bhâga- 
vata  PurAna  traduit  par  M.  Burnouf ,  et  donne  un  grand  prix  à  cet 
ouvrage ,  qui  devient  par  là  l'exposition  souvent  très  énev|^^  des 
idées  philosophiques  de  deux  écoles  célèbres  daM  ll^d^r  Vé«^ 
Sankya  et  Fécole  Vedanta. 

La  philosophie  indienne  est  arrivée  à  Fidéalisme  caniaie  kjphiie- 
sophie  grecque  avec  Parménide  (3),  la  philosophie  anglaise  a^AC 
Barkley,  la  philosophie  allemande  avec  Fichte  et  ScbeUing;  m^^jual 
de  ces  hardis  penseurs  n'a  égalé  la  hardiesse  de  l'Indien  Kapila  ffvir 
dans  le  Bhâgavata  Purftna,  rempli  par  l'exposition  de  sa  dpctria^i 
ligure  comme  une  incarnation  de  Yichnou.  Au  point  de  vue  de  l'idéa- 
lisme indien,  tout  natt  de  la  pensée  divine,  tout  n'existe  que  par  cette 
pensée  et  dans  cette  pensée.  Les  qualités  des  êtres  sont  le  produit 
de  Fillusion ,  car  la  substance  absolue,  considérée  en  elle-même,  n'a 
point  d'attributs. 

c(  Pénétrant  au  sein  des  qualités  manifestées  par  maya  comme  s'il' 
avait  des  qualités  lui-même,  l'être  apparaît  au  dehors,  poussé  f&F 
Fénergie  de  sa  pensée  (3). 

«  Car  de  même  que  c'est  un  seul  et  même  feu  qui  brille  dans  tous 
les  bois  où  il  se  manifeste,  ainsi  Fesprit,  unique,  ame  de  l'univers, 

(1)  Bhâgavata  Purâna,  pag.  475. 

(S)  M.  Cousin,  dans  un  remarquable  morceau  sur  Zenon  d'Ëlée,  a  exprimé  avec 
une  grande  vigueur  ce  poinl  de  vue  de  Tunité  absolue  qui  est  commun  à  l*école 
d*Élée  et  aux  Pouranas  :  «  unité  sans  nombre,  éternité  sans  temps,  inunefisitié  sans 
forme,  intelligence  sans  pensée,  pure  essence  sans  qualité.  » 

(3)  Bhâgavata  Purâna,  pag.  17. 


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LE  VBAQXWATA  PURANA.  507 

enfermé  dans  cbacun  des  êtres  où  il  réside,  apparaît  coinne  s'il  était 
multiple,  p 

^on-senleinent  Tesprit  divin  produit  l'apparence  des  êtres  par  la 
manifestation  de  sa  pensée,  mats  encore  il  est  leur  pensée,  il  perçoit 
6fi  eux  (1).  Ainsi  la  perception,  l'être  percevant,  l'objet  perçu,  ne 
sont  que  des  reflets  divers  de  l'être  unique,  de  l'esprit  absolu,  de 
Vichnou ;  Vichnou  seul  existe,  il  est  tout,  il  est au«dessus  et  auHlelà 
de  tout.  L'essor  métaphysique  devait  être  entraîné  par  le  besoin 
d'unité  jusqu'à  ces  conclusions,  extrêmes  limites  des  spéculationB 
humaines. 

On  s'étonnera  moins,  d'après  ce  qui  précède,  des  diverses  cosmo^ 
Ironies  que  contiennent  les  Pouranas,  et  dans  lesqueHes  se  retrouve 
toiajours,  à  travers  les  jeux  d'une  imagination  gigantesque,  le  prin- 
cipe de  ndéalisme  indien. 

«  D'abord  était  l'être  absolu,  l'être  divin  (Bhàgavai).  Cet  être  exis- 
tait seul ,  sans  qu'aucun  attribut  le  manifestât  (2) Alors  il  regarda 

et  ne  vit  rien  qui  pût  être  vu,  parce  que  lui  seul  était  resplendissant, 
et  il  songea  qu'il  était  comme  s'il  n'était  pas,  parce  que  son  regard 
était  éveillé  et  que  son  énergie  sommeillait. 

«Or,  l'énergie  de  cet  être  doué  de  vue,  énergie  qui  est  à  la  fois  ce 
qui  existe  et  ce  qui  n'existe  pas,  c'est  M  ce  qui  se  nomme  maya^  et 
c'est  par  elle  que  l'être  qui  pénètre  toutes  choses  créa  l'univers.  y> 

Puis  les  diverses  manifestations  de  l'être  divin  par  maya  [  l'illusion  ) 
s'engendrent  l'une  l'autre.  Ici  s*ouvre  un  champ  illimité  pour  la 
subtilité  et  la  richesse  de  la  fantaisie  indienne.  L'énumération  des 
êtres  créés,  l'ordre  de  leur  création,  changent  dans  les  divers  systèmea 
cosmogoniques  contenus  dans  le  même  Pourana;  mais  certaines  idées 
se  reproduisent  dans  plusieurs  de  ces  poèmes.  Telle  est  cette  concep- 
tion essentiellement  idéaliste  qui  fait  naître  les  objets  extérieurs  da 
moi  interne.  Ainsi  de  la  personnalité  transformée  naissent  le  cœur  et 
les  organes  des  sens  (3).  D'autre  port,  le  génie  hindou  est  également 
propre  à  réduire  la  réalité  en  abstraction  et  à  donner  aux  abstractions 
de  la  réalité.  Il  en  résulte  que  tout  se  mêle  dans  les  cosnoogonies, 
^  il  arrive,  ce  qui  est  tout-â-fait  extraordinaire  pour  nous,  que  les 
qualités,  devenues  des  êtres  réels,  enfantent  les  substances.  Ainsi,  la 
molécule  du  son  produit  la  molécule  de  l'éther;  de  l'attribut  tangible 


(1)  Bhâgavata  Purâna,  verset  32. 

(«)  /d.,  pag.  38T. 

(3)  /d.,  pag.  8S9,  599. 


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SOS  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

naissent  le  vent  et  la  peaa,  l*objet  et  Tinstrument  du  toucher.  De 
la  forme  nait  la  lumière;  la  molécule  de  la  saveur  produit  Feau  et 
le  goût  qui  perçoit  la  saveur.  Ce  procédé  de  l'esprit  hindou  est  entiè- 
rement opposé  au  procédé  du  nôtre;  à  peine  est-il  compréhensible 
pour  nous.  On  dirait  que  cet  esprit,  qui  proclamait  la  réalité  des 
apparences  sensibles  et  niait  celle  des  substances,  a  flni  par  perdre 
tout  sentiment  de  réalité. 

Ce  qui  achève  de  caractériser  le  génie  hindou,  c'est  le  luxe  d'imar 
gination  qui  vient  se  répandre  pour  ainsi  dire  sur  les  subtilités  et 
les  aridités  métaphysiques.  Au  milieu  des  abstractions  les  plus  minu- 
tieuses, on  se  trouve  tout  à  coup  en  présence  de  la  splendide  nature 
de  l'Inde;  on  est  ébloui  de  l'éclat  de  la  lumière  et  des  couleurs,  de 
la  profusion  et  de  la  vivacité  des  images.  Les  peintures  les  plus  volup- 
tueuses viennent  se  poser  à  côté  des  argumentations  les  plus  sèches. 
Telle  est  l'Inde  :  partout  la  mollesse  à  côté  de  l'austérité;  c'est  le 
pays  de  la  poésie  et  de  l'algèbre,  des  contes  merveilleux  et  des  sys- 
tèmes de  métaphysique,  des  bayadères  et  des  pénitens.  La  mytho- 
logie vient  mêler  aux  systèmes  philosophiques  ses  créations  infini- 
ment variées  et  capricieuses ,  ses  ères  qui  se  comptent  par  millions 
d'années,  tous  ses  mondes,  tous  ses  ciels,  tous  ses  enfers,  toutes 
les  classes  d'êtres  distribués  sur  une  immense  échelle  depuis  le  dieu 
suprême  jusqu'aux  êtres  inanimés,  qui,  pour  l'Hindou,  vivent  de  la 
vie  universelle ,  font  partie  de  l'immense  corps  qui  est  tout,  sont 
animés  par  l'esprit  unique  qui  est  Dieu. 

Ce  contraste  entre  la  métaphysique  et  la  mythologie,  perpéttieHe- 
ment  entrelacées,  donne  aux  Pouranas  un  caractère  que  ne  prëseiitlî, 
je  orois,  nulle  autre  production  du  génie  poétique  humain.  Il  fen- 
drait, pour  obtenir  quelque  chose  de  semblable  dans  notre  Occident, 
fondre  ensemble  Kant  et  Homère;  ou  plutôt,  au  lieu  de  Kant,  sup- 
posez un  mystique  indien  dont  la  subtilité  soit  inQniment  plus  péné- 
trante et  la  spéculation  infiniment  plus  hardie  que  celle  d'aucun  méta- 
physicien de  l'Occident  ;  au  lieu  d'Homère;  supposez  un  poète  oriental 
dont  l'imagination  follement  luxuriante  soit  à  l'imagination  divine^ 
ment  tempérée  du  poète  grec  ce  qu'est  l'Himalaya  aux  aimables  t(A- 
lines  de  TAttique,  ce  que  sont  les  flots  débordés  et  mugissans  du 
Gange  aux  flots  murmurans  du  Céphise,  les  gigantesques  sculptures 
d'EIIora  aux  chastes  sculptures  du  Parthénon.  On  en  peut  juger  par 
cette  peinture  de  Vichnou  avant  la  création  (1)  :  a  Solitaire,  couché 

(1]  Bhâgavata  Purâna,  pag.  355. 


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LE  BHAGAVATA  PtJRANA.  509 

sur  un  lit,  blanc  comme  les  fibres  de  la  tige  du  lotus,  formé  par  le 
corps  du  serpent  Sécha,  porté  sur  l'Océan  qui  submerge  l'univers 
à  la  fin  de  chaque  période  de  la  vie  des  êtres,  et  dont  Tobscurité  était 
dissipée  par  les  feux  des  joyaux  placés  sur  les  têtes  du  serpent  qu'or- 
naient les  ombrelles  de  ses  crêtes. 

«  Il  effaçait  la  splendeur  d'une  montagne  d'émeraude  à  la  cein- 
ture de  chaux  rouge  et  aux  nombreux  pics  d'or,  ayant  pour  guir- 
lande des  joyaux,  des  lacs,  des  végétaux,  des  parterres  de  fleurs,  pour 
bras  des  bambous,  et  pour  pieds  des  arbres 

«  Entourés  des  plus  beaux  joyaux  et  des  plus  riches  bracelets,  ses 
bras  étaient  comme  des  milliers  de  rameaux,  sa  racine  était  le  prin- 
cipe invisible,  les  mondes  formaient  l'arbre  vigoureux  dont  les  bran- 
ches étaient  environnées  des  crêtes  du  roi  des  serpens.  » 

Voilà  la  cause  insondable  de  toutes  choses,  l'être  sans  forme  et 
sans  attribut  personnifié  dans  une  figure  mythologique  bizarre  et 
grandiose,  voilà  toutes  les  richesses  de  la  poésie  indienne  jetées* 
comme  un  voile  éblouissant  de  broderies  sur  la  conception  abstraite 
de  la  substance  absolue.  Au  milieu  de  ces  images  colossales  et  accu- 
mulées, le  sentiment  métaphysique  se  trahit  par  cette  phrase  :  Sa 
racine  était  le  principe  invisible. 

Les  mêmes  associations  de  l'idée  philosophique  et  de  l'imagination 
poétique  poussées  toutes  deux  à  l'extrême ,  se  retrouvent  dans  le  récit 
de  la  lutte  que  l'être  des  êtres,  transformé  en  un  guerrier  terrible, 
soutient  contre  un  géant,  en  présence  de  tous  les  dieux,  de  tous  les 
génies,  de  toutes  les  créatures,  qui  suivent  avec  anxiété  les  chances 
di;  combat  qui  doit  détruire  ou  sauver  le  monde  (1).  Les  diverses 
phases  du  combat  et  les  injures  qui  le  précèdent,  rappellent,  dans 
des  proportions  surhumaines ,  les  combats  homériques;  mais  celui  qui 
frappe  le  géant,  c'est  le  créateur  de  toutes  choses.  Pendant  la  lutte, 
il  dépose  la  terre  à  la  surface  de  VOcéan;  il  est  plein  de  dieux  engen- 
drés dans  son  sein.  Ces  exemples,  qu'on  pourrait  multiplier  ^ns 
peine,  suffisent  à  montrer  comment  la  poésie  et  l'abstraction  se  mê- 
lent dans  les  Pouranas,  Passons  aux  idées  qu'ils  renferment  sur  la 
vie  humaine,  sur  son  but  véritable,  enfin  sur  la  morale  et  sur  la 
société  indienne. 

Au  point  de  vue  du  Bhftgavata  Purâna,  la  vie  est  une  illusion  dou^ 
loureuse  et  comme  un  songe  pénible.  Vivre,  penser,  agir,  c'est  .être- 
séparé  du  principe  unique  et  absolu,  c'est  se  trouver  en  rapport  a\ec 

(1)  Bhâgavata  Purâm ,  pag.  itO. 


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SIO  BBTTE  DES  DEUX  BfOBOffiS. 

ce  néant  agité  qu'on  appelle  le  monde.  L'existence  bomaine  est  lui 
«npplice  imposé  à  Vesprit  tombé  dans  le  monde  infiérieîff  à  cause  de 
ses  fautes.  De  là  cette  énergique  peinture  des  misères  de  la  conditioii 
liumaine  que  nous  offre  le  Bhftgavata  Purèna.  Après  nous  avoir  tÊÊt 
entendre  les  gémissemens  de  l'ame  dans  Fembryon ,  Fauteur  montre 
la  misère  de  la  créature  condamnée  à  yirre,  tombant  à  terre  au  mi- 
lieu du  sang  où  eHe  s'agite  comme  un  ver,  dépouillée  de  la  mémoire, 
dépouillée  de  la  connaissance,  ne  pouvant  se  faire  comprendre.  Au 
point  de  vue  indien  des  existences  successi\'es,  HionuBe  oaissiiit 
est  bien  plus  réellement  que  chez  le  poète  latin  ira  passager  rejeté 
;par  les  flots  : 

Ssevis  projectus  ab  nndis 
Piavita.  (Lccbbcb.) 

Le  tableau  de  notre  condition  que  Pline  a  tracé  n'égale  pas  en  mé- 
lancolie quelques  vers  du  Bbàgavata  Purâna  (1),  parce  que  ce  n'est 
pas  un  vague  scepticisme,  mais  une  triste  croyance,  qui  inspire  le 
poète.  Pour  lui,  la  vie  est  une  chute,  une  peine,  une  dégradation. 

Cradment  l'homme  se  dérobera-t-il  à  tant  de  misère?  comment 
échappera-t-il  à  son  humiliante  et  douloureuse  condition?  En  résis- 
tant à  ses  désirs,  en  s'élevant  au-dessus  des  sens,  en  se  livrant  à  la 
contemplation  et  en  fuyant  les  œuvres,  car  les  œuvres  nous  plongent 
dans  le  monde  de  l'Hlusion  et  nous  écartent  du  prinGq)e  invisible. 
Telle  est  la  base  du  quiétisme  indien,  dont  l'expression  se  retrouve 
sans  cesse  dans  les  Pouranas,  et  dont  il  est  dit  :  a  La  contemplation  de 
Yichnou  (2)  est  comme  un  glaive  avec  lequel  les  honmies  sages  tran- 
chent le  lien  de  l'action  qui  enchaîne  la  conscience.  » 

La  contemplation  est  un  état  particulier  qui  a  ses  règles.  Les  Hin- 
dous appellent  yoga  l'extase  par  laquelle  ils  prétendent  s'élever  au^ 
dessus  de  l'action,  de  la  science,  de  la  vie,  s'unir  à  la  Divinité  même 
en  s'absorbant  dans  son  sein.  Il  existe  une  méthode  et  des  procédés 
techniques,  dont  quelques-uns  sont  assez  ridicules,  pour  parvenir  à 
cette  extase  contemplative,  à  cet  état  d'impassibilité  suprême,  au 
moyen  duquel  les  ascètes  arrivent  à  se  perdre  en  Dieu  '» 

((  Que  l'ascète  qui  veut  abandonner  ce  monde  (3),  assis  sur  un  siège 
solide  et  commode,  ne  s'occupe  ni  du  temps  ni  du  lieu,  et  que,  maître 
de  sa  respkation ,  il  contienne  son  souffle  en  son  cœur. 

(1)  Bhâgavata  Ptirdna,  pag.  575. 
(a)  Vishnu'PuranOf  pag.  15. 
<3)  Bhâgavata  Purâna,  pag.  209. 


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LB  BHA6AVATA  PURANA.  Mt 

c<  Absorbant  son  ccbot  dans  son  intelligence  purifiée,  celle*-d  dao» 
le  principe  qui  voit  en  nous,  celui-ci  dans  sa  propre  ame,  identifiant 
son  ame  avec  l'ame  universelle,  que  le  sage,  plein  de  fermeté,  en 
possession  du  repos  absolu ,  s'abstienne  de  toute  action.  » 

La  perfection  de  l'état  d*yoga  est  décrite  ainsi  (1)  :  a  Quand,  éloi- 
gné de  tous  les  objets,  le  cœur  ne  connaît  plus  rien  où  se  porter,  et 
qp'il  s*est  détaché  de  tout,  il  disparait  aussitôt ,  semblable  à  la  flamme 
qui  s'éteint;  dans  cet  état,  Thonmie,  désormais  à  l'abri  du  courant 
des  qualités,  voit  sous  son  regard  même  son  esprit  qui  est  unique 
et  dont  il  ne  se  distingue  plus. 

((  Ainsi  absorbé  par  cet  anéantissement  final  du  cœur  au  sein  de  la 
suprême  majesté,  Thomme,  placé  en  dehors  du  plaisir  et  de  la  peine, 
rapporte  l'origine  de  cette  double  imperfection  à  la  personnalité,  à 
cette  cause  d'action  qui  n'existe  réellement  pas,  parce  qu'il  a  saisi 
dans  son  propre  sein  la  substance  de  l'esprit  suprême. 

ce  Étant  ainsi  parvenu  à  reconnaître  ce  qui  le  constitue  lui-même,  le 
Siddba  parfait  ne  fait  plus  aucune  attention  à  son  corps;  soit  que^ 
sous  l'empire  du  destin,  ce  corps  vienne  de  se  lever,  et  qu'il  soit 
debout,  soit  qu'il  ait  quitté  ou  repris  sa  place,  il  ne  le  distingue  pa» 
plus  qu'un  bonune  aveuglé  par  les  vapeurs  d'une  liqueur  eriivrante  ne 
remarque  l'état  du  vêtement  qui  enveloppe  ses  reins. 

«  Le  corps  cependant,  agissant  sous  l'empire  de  la  destinée,  continue 
de  vivre  avec  les  sens  tant  que  dure  l'action  qu'il  a  commencée;  mai» 
l'homme  qui,  parvenu  au  terme  de  la  contemplation,  a  reconnu  la 
réalité,  n'a  plus  de  contact  avec  ce  corps,  qui,  comme  tout  ce  qui  en 
dépend,  n'est  pour  lui  qu'un  vain  songe.» 

On  conçoit  qu'à  un  tel  point  de  vue  la  suprême,  félicité  pour  l'ame 
soit  d'être  délivrée  de  l'existence,  du  moins  de  l'existence  indivi- 
duelle qui  l'emprisonne  dans  un  corps,  et  de  se  réunir  intimement 
au  principe  divin.  Cette  résorption  de  l'amie  dans  son  principe  porte  le 
nom  sacramentel  de  nirvana  ^  qu'il  ne  serait  pas  exact  de  traduire 
par  anéantissement;  il  exprime  l'acte  mystérieux  par  lequel  l'ame 
s'affranchit  de  l'existence  temporelle,  du  monde  sensible,  de  l'illu*- 
sion  des  choses,  et  s'identifie  à  l'être  absolu. 

Cette  identification  est  le  degré  le  plus  élevé  de  la  béatitude  à  Ick 
quelle  l'homme  puisse  aspirer;  c'est  le  plus  grand  bienfait  que  Vich- 
nou  accorde  à  ses  favoris.  Le  Vichnou-Purftna  ne  se  contente  pas 
de  retracer  dans  une  peinture  hideuse  de  vérité  les  misères  de  l'en- 

(1]  Bhâgavata  Purâna,  pag.551. 


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512  REVUE  DES  DEUX  lIO!a)ES. 

fance,  les  abaissemens  de  la  vieillesse,  les  agonies  de  la  mort;  il  fait 
Thistoire  des  douleurs  humaines  au-delà  de  cette  vie,  dans  les  autres 
existences,  dans  les  enfers  et  même  dans  le  ciel,  séjour  précaire  dont 
les  habitans  sont  torturés  par  la  perspective  de  redescendre  sur  la 
terre  (1).  A  cette  condition  douloureuse  de  Thomme  qui  se  continue 
d'un  monde  dans  l'autre,  il  n'y  a  qu'un  remède  et  qu'un  terme,  c'est 
,  la  grande  émancipation  finale  par  laquelle  il  se  soustrait  aux  maux 
qu'il  est  destiné  à  subir,  tant  qu'il  tourne  dans  la  roue  de  Texistence. 
Quel  peut  être  l'effet  d'opinions  pareilles  à  celle  que  je  viens  d'ex- 
poser sur  la  conduite  des  hommes  et  sur  les  formes  de  la  société? 
c'est  ce  qui  nous  reste  à  examiner. 

Par  plusieurs  côtés,  la  morale  des  Pouranas  raj^Ue  celle  de  l'Évan- 
gile :  elle  défend  non-seulement  les  actes,  mais  même  les  pensées 
coupables  (-2)  ;  elle  prescrit  le  jeûne,  la  prière,  les  austérités.  Nulle 
part  la  vertu  de  pénitence  n'a  reçu  un  aussi  magnifique  hommage 
que  dans  les  croyances  indiennes.  Les  macérations  des  solitaires  ont 
tant  de  puissance,  qu'elles  peuvent  leur  donner  droit  à  remplacer 
les  dieux.  Ceux-ci  tremblent  quand  ils  entendent  parler  des  austé- 
rités inouies  de  quelque  ermite,  et  n'ont  d'autre  ressource  que  de  lai 
envoyer  une  nymphe  chargée  de  sauver  à  tout  prix  le  trône  des 
immortels.  La  pénitence  peut  tout,  elle  a  même  la  puissance  de  créer. 
Dans  le  Bhâgavata  Purftna,  il  est  dit  que  Brahma ,  par  une  pénitence 
de  seize  mille  années,  a  créé  le  monde  (3).  Le  sentiment  des  misères 
de  la  vie  humaine,  le  sentiment  de  la  dégradation  de  notre  nature, 
la  notion  de  la  chute  entendue  comme  l'entendait  Origène,  enfin,  ce 
qui  en  résulte ,  le  besoin  d'un  sauveur,  les  incarnations  dont  le  but 
est,  comme  celle  de  Vichnou,  de  soulever  le  fardeau  de  la  terre  (fc), 
tout  cela  est  assez  analogue  au  christianisme;  j'ai  trouvé  même  dans 
le  Bhâgavata  Purftna  un  passage  où  il  semble  être  question  de  la 
grâce  (5)  :  a  Donne-nous,  ô  Dieu,  ta  propre  vue,  avec  ton  énergie, 
afin  que,  soutenus  par  ta  faveur,  nous  puissions  accomplir  notre 
tftche. » 

Quant  à  la  charité  universelle,  bien  que  l'esprit  de  caste,  tout- 
puissant  aux  Indes,  lui  soit  contraire,  on  en  trouve  çà  et  là  quelques 
lueurs  dans  les  Pouranas.  Il  faut  recevoir  l'hôte  dont  le  nom,  la  pa- 

(1)  Vithnu'Purana,  pag.  6il. 

(2)  lAt  him  not  think  ineontinently  ofanotker*t  wife,  Visbou-Porana ,  pag.  80. 

(3)  Bhâgavata  Puràna,  pag.  869. 

(4)  Vishnu'Purcna,  pag.  437. 

(5)  Bhâgavata  Purâna,  pag.  383. 


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LB  BHAGAVATA  PURATSA.  513 

rente,  la  race,  sont  inconnus,  dit  le  Vichnou-Purâna  (1):  Brahma 
est  présent  dans  la  personne  d'an  hôte.  Le  père  de  famille  doit  ré- 
pandre sur  la  terre  de  la  nourriture  pour  les  personnes  dégradées  de 
leur  caste.  Enfin,  comme  pour  donner  un  exemple  de  miséricor- 
dieuse bonté,  appliqué  aux  dernières  des  créatures  humaines,  les 
Tchandalas,  rebut  de  toutes  les  castes,  sont  bénis  par  Vichnou  (2). 
Mais  le  panthéisme  donne  à  la  morale  hindoue  un  caractère  qui  la 
distingue  profondément  de  la  morale  chrétienne,  et  la  place  bien 
au-dessous. 

D'abord  il  résulte  de  la  croyance  au  panthéisme  que  la  charité  se 
perd  et  se  dissout,  pour  ainsi  dire,  dans  un  sentiment  plus  général  : 
l'amour  de  tous  les  êtres,  émanations  d'une  même  substance,  ma- 
nifestations d'un  même  principe.  Là  où  n'est  pas  marquée  fortement 
la  distinction  entre  l'homme  et  les  choses,  entre  l'esprit  et  la  matière, 
entre  ce  qui  est  libre  et  ce  qui  est  soumis  à  la  fatalité,  la  fraternité 
des  hommes  est  remplacée  par  la  fraternité  des  êtres.  L'humanité  ne 
compose  plus  à  elle  seule  tout  notre  prochain,  il  faut  l'étendre  aux 
animaux ,  aux  plantes,  à  toute  la  nature.  Il  en  résulte,  il  est  vrai ,  une 
gracieuse  délicatesse  de  sentiment.  La  religion  prescrit  de  répandre 
sur  le  sol  la  nourriture  destinée  aux  oiseaux  et  aux  chiens  errans;  il 
ne  faut  pas  couper  sans  raison  les  arbres,  car  ils  vivent  comme  nous 
de  la  vie  universelle.  Mais  il  résulte  aussi  de  cette  égalité  morale 
faussement  établie  entre  la  nature  et  l'homme,  que  l'on  perd  le  sen- 
timent des  vrais  devoirs  en  les  associant  à  des  devoirs  imaginaires. 

Dans  le  précepte  qui  ordonne  de  répandre  sur  le  sol  de  la  nourriture 
pour  les  animaux,  les  rejetés  (ont  cast)  sont  placés  entre  les  chiens  et 
les  oiseaux,  et  couper  légèrement  un  arbre  est  mis  sur  la  même  ligne 
que  haïr  son  père.  Ailleurs  (3)  il  est  dit  :  «  Aurais-tu  abandonné  un 
brahmane,  un  enfant,  une  vache,  un  vieillard,  un  malade,  une  femme?» 
Ces  confusions  tiennent  à  la  grande  confusion  que  le  panthéisme 
établit  entre  tous  les  êtres  membres  d'un  même  tout,  accidens  d'une 
même  substance.  On  en  vient  ainsi,  après  avoir  mis  les  animaux  sur 
la  même  ligne  que  les  hommes,  à  sacrifier  les  hommes  aux  animaux, 
et  à  livrer  durant  toute  une  nuit  un  malheureux  aux  insectes  pour  les 
repattre  de  son  sang  [&]. 

(1)  Pag.  305. 

(i)  Bhâgavata  Purâna,  pag.  105. 

(8)  /d.,  pog.  808. 

(4) /d.,  pag.  137. 

T0M£  X3UV.  33 


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S1&-  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

Enfin  Topinion  d'après  laquelle  cet  univers  n*est  qu'une  apparence 
décevante  et  la  vie  humaine,  une  illusion  douloureuse  l'opinion  qui 
voit  dans  les  œuvres  un  piège  qu'il  faut  fuir,  et  dans  l'indifTérence 
le  terme  le  plus  haut  de  la  sagesse,  est  peu  propre  à  Taire  des  hommes 
énergiques,  à  produire  les  vertus  du  citoyen  et  du  guerrier.  Aussi 
depuis  bien  des  siècles  l'Inde ,  sous  le  poids  de  ces  doctrines  éner- 
vantes comme  le  climat  qui  les  inspire,  a-t-elle  baissé  la  tête  sous 
la  tyrannie  d'une  caste  ou  sous  l'oppression  de  l'étranger. 

La  supériorité  des  brahmanes,  la  haute  opinion  qu'on  a  de  leur 
importance,  sont  écrites  à  chaque  page  des  Pouianas.  On  voit  que  les 
brahmanes  gouvernent  les  rois  eux-mêmes.  Plusieurs  légendes  en 
font  foi,  entre  autres  celle  qu'on  va  lire  (1)  : 

«  Dans  le  royaume  sur  lequel  régnait  Santana ,  il  n'avait  pas  plu 
depuis  douze  années.  Craignant  que  le  pays  ne  devint  un  désert,  le 
roi  assembla  les  brahmanes  et  leur  demanda  pourquoi  la  pluie  ne 
tombait  pas,  et  quelle  faute  il  avait  commise.  Ils  lui  répondirent  que 
c'était  comme  si  un  frère  plus  jeune  se  mariait  avant  son  frère  aine, 
car  il  était  en  possession  d'un  royaume  qui  de  droit  appartenait  à  son 
frère  Devapi. 

«  Que  dois-je  faire?  dit  le  radja.  Il  lui  fut  répondu  :  Jusqu'à  ce  que 
Devapi  déplaise  aux  dieux  en  s'écartant  du  sentier  de  la  justice,  le 
royaume  est  à  lui,  et  c'est  votre  devoir  de  le  lui  abandonner.  As- 
marisarin,  ministre  du  roi,  ayant  entendu  cela,  réunit  un  grand 
nombre  d'ascètes  qui  enseignaient  des  doctrines  contraires  à  celles 
des  Yedas,  et  les  envoya  dans  la  forêt.  Là,  ayant  trouvé  Devq)i,  ils 
pervertirent  le  prince,  qui  était  simple  d'esprit,  et  l'amenèrent  à  par- 
tager leurs  opinions  hérétiques.  Pendant  ce  temps,  Santana,  étant 
très  affligé  d'avoir  commis  le  péché  que  lui  avaient  reproché  les  brah- 
manes, les  envoya  devant  lui  dans  la  forêt,  puis  s'y  rendit  lui-mêffle 
pour  restituer  la  couronne  à  son  frère  aîné.  Quand  les  brahmanes 
arrivèrent  à  l'ermitage  de  Devapi,  ils  l'informèrent  que,  conformé- 
ment aux  doctrines  des  Yedas,  la  succession  au  trône  était  le  droit  du 
frère  aîné;  mais  il  entra  en  discussion  avec  eux,  et  il  mit  en  avant 
divers  argumens  qui  avaient  le  défaut  d'être  contraires  à  la  doctrine 
des  Yedas.  Ayant  ouï  ces  choses,  les  brahmanes  retournèrent  vers 
Santana,  et  lui  dirent  :  0  radja,  tu  n'as  plus  à  tinquiéter  de  tout  ceci  ; 
la  sécheresse  touche  à  sa  fin.  Cet  homme  est  dégradé  de  son  rang, 

(1)  Vishni^Purana,  pag.  458. 


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U  «BAGâTATA  PCRAKA.  616 

€«r  il  a  prononcé  des  paroles  irrespectueuses  contre  Tautorité  des 
Yedas,  incréés,  éternels;  et  quand  le  frère  aîné  est  dégradé,  il  n'y  a 
pas  de  péché  à  ce  que  le  frère  putné  se  marie  (  ou  règne).  Alors  San- 
tana  retourna  dans  sa  capitale,  et  son  frère  atné  Devapi  fut  dégradé 
de  sa  caste  pour  avoir  répété  des  doctrines  contraires  aux  Yedas. 
Nidra  (le  dieu  du  ciel)  répandît  une  pluie  abondante  qui  fut  suirie 
éc  ridies  moissons.  )» 

Rien  ne  saurait  mieux  que  ce  récit  donner  une  juste  idée  de  la 
aociété  indienne*  On  y  voit  les  brahmanes  arbitres  souverains  de  la 
conscience,  et,  par  là,  de  l'autorité  royale.  A  leur  voix,  Santana  va 
déposer  la  couronne;  mais  le  prince  légitioie  est  atteint  d'hérésie  : 
dès  ce  moment,  il  est  déchu  du  trône,  comme  il  est  dégradé  de  sa 
caste,  et  le  ciel,  de  concert  avec  les  brahmanes,  rend  hommage  au 
'droit  de  Santana,  fondé  sur  son  orthodoxie.  Le  gouvernement  théo- 
«nitique  n'a  jamais  été  pratiqué  avec  cette  rigueur  dans  notre  Occident. 
Les  senfimens  de  la  nature  doivent  se  tan*e  devant  l'ascendant 
^suprême  de  la  caste  sacrée.  Une  mère  pardonne  au  brahmane  qui  a  tué 
«es  enfans  pendant  leur  sommeil ,  parce  qu'vn  brahmane  a  toujours  un 
maître  spirituel.  Le  coupable  qui  est  consumé  par  la  malédiction 
^'nn  brahmane,  est-il  dit  aussi  dans  le  Bhâgavata  (1),  ne  trouve  de 
pitié  ni  dans  l'enfer,  ni  parmi  les  êtres,  quels  qu'ils  soient ,  au  milieu 
desquels  il  vient  à  renaître. 

On  trouve  dans  le  même  Ponrana  l'histoire  suivante  qui  fait  bien 
voir  la  puissance  de  cette  malédiction.  Un  brahmane  était  assis  dans 
«on  ermitage,  retenant  sa  respiration,  les  yeux  fermés,  dans  l'état 
d'extase  (yoga).  Le  roi  Parikchit,  qui  s'est  égaré,  arrive  à  l'ermi- 
tage. Le  brsdimane,  absorbé  dans  sa  contemplation ,  n'ofTre  ^u  roi 
ni  le  siège  de  gazon,  ni  l'offrande  de  l'eau,  ni  les  paroles  bienveil- 
lantes. Le  roi,  irrité ,  voyant  auprès  du  brahmane  un  serpent  mort , 
le  prend ,  de  colère ,  avec  l'extrémité  de  son  arc ,  et  le  lui  jette  sur 
l'épaule ,  puis  regagne  sa  capitale.  L'injure  était  grave.  Cependant  le 
l)rahmane,  qui  s'était  élevé  à  Y  indifférence  y  ne  l'aurait  point  res- 
sentie; mais  son  fils ,  jeune  enfant  qui  jouait  avec  d'autres  enfans , 
ayant  appris  l'outrage  fait  à  son  père,  s'emporte  en  ces  termes  contre 
le  roi  et  contre  la  caste  guerrière  des  Kchattriyas  à  laquelle  il  appar- 
tient : 
«  Ah  !  la  conduite  outrageuse  de  ces  radjas  nourris,  comme  les  cor- 
Ci)  Pag.  415. 

33. 


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5L6  REVUE  DES  DEUX.  MONDES. 

beaux,  de  ce  qu*on  leur  jette,  ressemble  à  celle  des  chiens  et  des 
esclaves  gardiens  de  la  porte  qui  insultent  leur  noaitre. 

a  Un  misérable  Kcfaattriya  est  le  gardien  de  la  porte  des  brahmanes. 
Comment  celui  qui  se  tient  à  la  porte  serait-il  admis  à  manger  la 
nourriture  du  maître?  » 

Puis  l'enfant  du  brahmane  prononce  cette  imprécation  : 

«  Dans  ce  jour,  un  serpent  suscité  par  moi  anéantira  ce  contemp- 
teur des  lois,  ce  brandon  de  sa  race  qui  nous  a  fait  injure.  :n 

Bientôt  le  roi  se  repent  de  son  crime,  et  désire  l'expier  par  la  mort; 
il  va  sur  les  bords  du  Gange  attendre,  entouré  de  pieux  solitaires, 
que  la  malédiction  qu'il  a  méritée  s'accomplisse,  et  s'écrie  :  Adoration 
en  tous  lieux  aux  brahmanes! 

Plusieurs  passages  des  Pouranas  n'expriment  pas  moins  que  la  ma- 
lédiction de  l'enfant  citée  plus  haut  un  sentiment  d'aversion  et  même 
de  mépris  pour  la  caste  guerrière  des  Kchattriyas,  quelquefois  même 
certains  passages  semblent  faire  allusion  à  d'anciennes  luttes  entre 
les  Kchattriyas  et  les  brahmanes  oubliées  par  l'histoire,  mais  qui  sem- 
blent obscurément  indiquées  dans  la  tradition  par  les  luttes  de  diffé- 
rens  dieux  et  de  différons  cultes;  tel  est  celui-ci  : 

«  La  race  des  Kchattriyas,  que  le  destin  avait  multipliée  pour  le  mal- 
heur du  monde  (1),  cette  race  qui  opprimait  les  brahmanes  et  qui 
avait  abandonné  la  vraie  voie,  devait  sentir  les  douleurs  de  l'enfer; 
le  héros  magnanime  aux  forces  terribles  déracina  vingt  et  une  fois, 
avec  sa  hache  au  large  tranchant,  cette  épine  de  la  terre.  y> 

Rien  ne  donne  une  plus  haute  idée  de  la  grandeur  et  de  la  puis- 
sance des  brahmanes  que  le  récit  suivant  (2).  Des  brahmanes  se  pré- 
sentent à  la  porte  du  palais  des  dieux.  Deux  personnages  divins 
(devds),  gardiens  du  seuil ,  les  repoussent  avec  injure.  Les  brahmanes 
condamnent  ces  dieux  à  descendre  surtaterre.  Ceux-ci  se  reconnais- 
sent coupables,  et  acceptent  le  châtiment  qui  leur  est  infligé.  Ce 
n'est  pas  tout.  Vichnou ,  le  dieu  suprême,  va  trouver  les  brahmanes 
et  leur  fait,  on  peut  le  dire,  les  plus  humbles  excuses.  «  Je  regarde, 
leur  dit-il,  comme  faite  par  moi-même  l'injure  que  vous  avez  reçue 
de  mes  serviteurs...  Je  me  couperais  moi-même  le  bras  si  ce  bras 
s'était  opposé  a  vous  (3]...  Qui  donc,  ajouta-t-il,  ne  supporterait  pas 

(t)  Dhàgavata  Puràna,  pag  859. 
(2)  /</ .,  pag.  42ret  fcuiv. 
(Sj/cf.jpag.m 


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LE  BHAGAVATA  PURANA.  517 

les  brabmanes,  quand  moi  je  porte  sur  mon  aigrette  la  poussière  de 
leurs  pieds?  )>  L'imagination  la  plus  complaisante  ne  saurait  faire 
davantage,  pour  l'apothéose  des  brahmanes,  que  de  prosterner  le 
créateur  à  leurs  pieds. 

Tels  sont  les  principaux  traits  qui  peuvent  caractériser  les  Pou- 
ranas,  et  par  eux  les  Hindous;  mais  le  travail  nécessaire  pour  donner 
l'intelligence  de  ces  curieux  monumens,  si  l'on  n'y  prenait  garde, 
tromperait  sur  leur  nature.  A6n  de  faire  connaître  lesPouranas,  j'ai 
considéré  successivement  dans  les  deux  qui  étaient  à  ma  disposition 
les  différentes  matières  qu'ils  traitent,  les  différens  aspects  philosor 
phiques  et  poétiques  qu'ils  présentent.  On  est  bien  obligé  de  faire 
ainsi,  de  décomposer  ce  qu'on  étudie;  mais,  ce  travail  accompli,  il  faut 
se  retourner  vers  l'œuvre  patiemment  analysée,  et  l'embrasser  dans 
son  ensemble,  car  jamais  tous  les  élémens  de  la  pensée  ne  furent  à 
ce  point  fondus  et  soudés  les  uns  dans  les  autres.  La  poésie  des  Pou- 
ranas  a  tous  les  caractères  du  panthéisme  qui  l'inspire,  une  pro- 
fonde unité  de  laquelle  tout  émane,  et  à  laquelle  tout  revient  abou- 
tir, et  en  même  temps  une  variété  infinie  de  formes  toujours  chan- 
geantes, toujours  renouvelées. 

Cette  poésie,  comme  le  panthéisme  indien ,  est  tour  à  tour  et  presque 
en  même  temps  empreinte  d'un  grossier  matérialisme  et  d'un  idéa- 
lisme raffiné  :  Tidée  et  le  symbole ,  la  réflexion  et  l'imagination , 
l'abstraction  et  les  images  sensibles,  sont  amalgamés  dans  cette 
composition  désordonnée.  Ou  croit  entendre  parler  tour  à  tour,  ou 
plutôt  tous  ensemble,  un  métaphysicien,  un  poète  et  un  prêtre,  et 
quelquefois  un  enfant.  Les  peintures  théologiques  sont  employées 
pour  exprimer  des  idées  philosophiques;  les  conceptions  les  plus 
hautes  interviennent  dans  des  récits  fantastiques  ou  même  puérils. 
Rien  ne  saurait,  je  crois,  donner  du  génie  indien  une  idée  plus  com- 
plète que  la  leclure  d'un  Pourana. 

Si  je  voulais  revenir,  en  terminant,  sur  les  diverses  phases  de  la  lit- 
térature sanscrite  que  j'indiquais  au  commencement  de  cet  article, 
je  pourrais  trouver  dans  l'Inde  elle-même  l'image  des  produits  litté- 
raires qu'elle  a  enfantés.  L'austère  simplicité  et  l'immuable  durée 
des  Yedas  seraient  figurées  par  les  rochers  de  l'Himalaya,  qui  domi- 
nent tout,  indestructibles,  immobiles,  et  ne  portant  sur  leur  tête 
nue  que  le  ciel  étoile.  Les  deux  grands  fleuves  qui  roulent  parallèle- 
ment leurs  eaux  à  travers  la  terre  indienne  offriraient  une  image 
assez  ressemblante  des  deux  vastes  épopées,  le  Ramayana  et  le  Ma- 


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BIS  Bfi^lS  BE6  BBUX  MSNBBS. 

habarata ,  fleaves  aassî ,  au  large  sein ,  à  la  source  mystérieuse  coflmie 
celle  du  Gange,  au  cours  majestueux  et  parfois  embarrassé,  aos 
affluens  nombreux,  aux  sinuosités  infinies.  La  poésie  de  Cdlidasa, 
par  les  parfums  dont  elle  semble  imprégnée,  par  Téclat  éblouissait 
dont  elle  rayonne ,  rappelle  les  forêts  embaumées  de  Ceylan  et  les , 
mines  de  Golconde.  Enfin  les  Pouranas  offrent  limage  de  l'Inde  tout  ' 
«entière.  A  Fhorizon  l'Océan  sans  bornes  et  des  sommets  qui  tou- 
chent le  ciel,  au  centre  ces  impénétrables  jtrn^fe^  ou  le  voyageur 
s'égare  à  chaque  pas,  mais  où  la  vie,  sous  toutes  les  formes,  bruit 
et  scintille  sur  sa  tète  et  à  ses  pieds;  où  le  cri  de  mille  oiseaux,  le 
murmure  de  mille  insectes,  le  craquement  des  vieux  troncs  et  le 
frôlement  des  herbes  sous  les  pas  des  éléphans ,  remplissent  l'oreiDe 
ée  bruits  confus,  tandis  que  l'œil  contemple  le  plumage  des  perro- 
quets et  l'éclat  des  fleurs,  s'amuse  au  balancement  des  lianes,  s'éblouit 
enfin  et  se  fatigue  aux  innombrables  reflets  de  cette  lumière  qui  ne 
se  voile  et  ne  se  tempère  jamais. 

J.-J.  AlIPERE. 


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RAYMOND  LULLE. 


Ce  qui  arriva  à  Christophe  Colomb,  de  se  croire  aa  Japon  quand  il 
n'était  qu'à  la  Havane,  est  l'histoire  de  bon  nombre  d'hommes 
qui  s'aventurent  dans  des  entreprises  gigantesques.  Leur  mérite, 
leur  gloire  est  rarement  d'atteindre  le  but  précis  qu'ils  s'étaient  pro- 
posé, mais  seulement  d'avoir  fait  en  route  une  découverte  impor- 
tante à  laquelle  ils  n'avaient  nullement  songé.  Raymond  Lulle  en 
offre  une  preuve  frappante.  Pendant  soixante  ans,  cet  homme  a 
étudié  toutes  les  sciences;  il  a  exposé  continuellement  sa  vie  pour 
détruire  la  religion  de  Mahomet  et  gagner  la  palme  du  martyre,  et 
cependant  il  n'est  connu  de  nos  jours  que  comme  un  des  plus  grands 
chimistes  du  xm"*  siècle. 

Personne  n'ignore  aujourd'hui  que  les  recherches  souvent  extra- 
vagantes des  hommes  qui,  depuis  un  temps  immémorial,  se  sont 
appliqués  à  la  science  hermétique,  à  la  transmutation  des  métaux, 
en  un  mot  à  faire  de  l'or,  ont  préparé  effectivement  les  voies  aux 
savans  qui,  plus  tard,  fondèrent  la  chimie,  cette  science  destinée  à 
servir  de  point  de  départ,  de  centre  et  de  lien  à  toutes  les  autres. 
Mais  on  se  fiût  en  général  une  idée  fausse  de  ces  chimistes,  de  ces 
artistes,  conune  ils  s'intitulaient  au  moyen-âge.  Les  savans  eux- 
mêmes  les  connaissent  à  peine  aujourd'hui,  et  quand  Roger  Bacon, 
Albert-le-Grand,  Arnaud  de  Villeneuve  ou  Raymond  Lulle  figurent 
par  hasard  dans  les  traditions  populaires  ou  dans  les  prédictions  d'al- 


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520  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

manachs,  ce  n*est  ordinairement  que  comme  inventeurs  de  secrets^ 
faiseiurs  de  prodiges  et  sorciers  célèbres.  L'erreur  dans  laquelle  pres- 
que tout  le  monde  esta  l'égard  de  ces  savans  résulte,  d'une  part,  de 
ce  que  leurs  ouvrages  ne  sont  plus  étudiés  depuis  deux  siècles,  et 
de  l'autre,  de  ce  qu'on  les  confond  avec  les  alchimistes.  Or,  les  alchi- 
mistes sont  aux  chimistes  ce  que  les  rhéteurs  étaient  aux  philosophes, 
ce  qu'un  charlatan  est  à  un  médecin. 

Raymond  Lulle  fut  le  dernier  des  grands  chimistes  du  xin*  siècle 
qui  étudia  la  science  avec  bonne  foi  et  désintéressement.  A  compter 
de  1330  à  peu  près,  les  dupes  et  les  fripons  commencèrent  à  se  mêler 
de  la  transmutation  des  métaux,  les  uns  dans  l'espérance  de  produire 
de  l'or,  les  autres  pour  faire  accroire  qu'ils  possédaient  le  secret  du 
grand  œuvre,  et  bientôt  l'alchimie  devint  à  la  mode  dans  toutes  les 
classes  de  la  société.  Non-seulement  les  traités  sur  cette  science  se 
multiplièrent  à  l'infini,  mais  les  poètes  s'en  emparèrent  avec  avi- 
dité (1).  Cependant  l'engouement  général  cessa  peu  à  peu;  les  savans 
qui  se  respectaient  ne  voulurent  plus  s'occuper  ostensiblement  de  la 
transmutation  des  métaux;  l'art  tomba  entre  des  mains  inhabiles  ou 
impures,  et  la  chimie,  qu'Arnaud  de  Villeneuve  et  Raymond  Lulle 
avaient  lancée  dans  une  si  bonne  voie,  ne  fit  plus  de  progrès  jusqu'au 
commencement  du  xvii'  siècle.  Entre  Raymond  Lulle  et  Bernard 
Palissy,  cette  science  resta  à  peu  près  stationnaire. 

Laissant  donc  de  côté  les  imposteurs  et  les  fous  faiseurs  d'or  dont 
la  race  n'est  pas  encore  entièrement  éteinte  aujourd'hui,  je  vais 
tâcher  de  faire  comprendre  ce  qu'était  un  chimiste  au  xii*  et 
xiii*  siècle,  quelle  était  la  grandeur  et  l'importance  de  la  mission 
qu'il  se  croyait  appelé  à  remplir,  et  à  quel  point  les  expériences 
savantes  d'un  artiste  de  ce  temps,  si  incertaines  et  si  confuses  qu'elles 
fussent,  étaient  cependant  dirigées  dans  des  intentions  pures,  grandes 
et  mêmes  religieuses.  L'homme  de  cette  époque  qui  réunit  au  plus 
haut  degré  le  double  caractère  de  véritable  savant  et  de  chimiste  reli- 
gieux, est  Raymond  Lulle,  que  je  vais  essayer  de  faire  connaître. 

Raymond  Lulle  naquit  à  Palma,  capitale  de  l'île  Maïorque.  Lors- 
qu'en  1231  le  roi  d'Aragon  Jean  ou  Jayme  P'  assembla  les  certes 
et  fit  connaître  à  ses  vassaux  le  dessein  qu'il  avait  de  chasser  les 
Maures  de  l'île  de  Maïorque,  un  certain  Raymond  Lulle,  père  du 
chimiste,  du  docteur  illuminé  qui  nous  occupe,  se  présenta  pour 
faire  partie  de  cette  expédition,  pendant  laquelle  il  se  distingua  en 


^1)  Voyez  le  Roman  de  la  Rose. 


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RAYMOND  LULLE.  5^ 

effet  par  sa  bravoure.  Après  la  conquête  et  Texpulsion  des  Maures^ 
Jean  d'Aragon  fit  la  vente  des  terres.  Raymond  LuUe  en  acheta  une 
assez  grande  quantité  et  s*y  établit.  Revêtu  d'emplois  honorables  et 
lucratifs,  il  ne  tarda  pas  à  se  créer  des  revenus  considérables,  ce  qui 
l'engagea  à  faire  venir  d'Espagne  sa  femme,  dont  la  couche  avait  été 
jusque-là  stérile ,  et  dont  il  eut  un  fils  en  1235. 

L'éducation  de  cet  enfant  se  ressentit  de  la  position  où  se  trouvaient 
son  père  et  toute  sa  famille.  Quoique  spirituel  et  fort  intelligent,  il 
apprit  peu  de  choses,  et  céda  de  bonne  heure  à  toutes  les  fantaisies 
et  aux  désordres  que  pouvait  se  permettre  impunément  le  fils  d'un 
des  conquérans  de  l'île,  à  qui  des  dépenses  folles  ne  coûtaient  rien. 
Cependant  cette  vie  oisive  et  désordonnée  inspira  des  inquiétudes  à 
son  père,  qui  lui  fit  contracter  un  mariage  brillant  dans  l'espoir  de 
l'amener  à  une  conduite  plus  régulière.  Le  jeune  Raymond,  qui,  en 
raison  des  services  rendus  à  Jean  d*Aragon  par  son  père,  avait  été  fait 
sénéchal  de  l'Ile  et  majordome  du  roi,  épousa  une  noble  et  riche  hé- 
ritière, nommée  Catherine  Labots,  dont  il  eut  trois  enfans,  deux  fils  et 
une  fille.  Malheureusement  les  soins  de  la  famille  n'apportèrent  aucun 
changement  dans  la  conduite  de  Raymond  Lulle ,  et  il  n'en  passait 
pas  moins  son  temps  à  donner  des  sérénades  aux  belles  de  la  ville,  à 
leur  adresser  des  vers,  et  à  dissiper  une  partie  de  sa  fortune  en  bals, 
en  fêtes  et  en  banquets. 

En  vivant  de  la  sorte,  il  avait  atteint  l'âge  de  trente  ans,  lorsqull 
conçut  une  passion  plus  effrénée  que  toutes  celles  qu'il  avait  res- 
senties jusqu'alors.  L'objet  de  cet  amour  était  une  dame  génois^, 
Ambrosia  di  Castello,  d'une  beauté  merveilleuse,  et  qui  était  établie 
à  Maïorque  avec  son  mari  qu'elle  aimait  tendrement.  C'était  alors 
l'usage  parmi  les  poètes  catalans  de  célébrer  dans  leurs  vers  une 
des  beautés  particulières  que  possédait  ou  qu'était  censé  posséder 
l'objet  de  leur  culte.  Dans  un  sonnet  que  Raymond  LuUe  adressa  à 
Ambrosia,  il  fit  l'éloge  du  sein  de  sa  maîtresse,  en  lui  peignant  Tad- 
miration  excessive  et  la  passion  brûlante  qu'elle  lui  inspirait.  Le 
sonnet  ne  nous  est  pas  parvenu,  mais  la  lettre  que  la  dame  lui  adressa 
en  réponse  a  été  conservée,  et  on  la  lira  peut-être  avec  intérêt. 

<(  Monsieur,  lui  écrit-elle,  le  sonnet  que  vous  m'avez  envoyé  fait 
voir  l'excellence  de  votre  esprit,  mais  en  même  temps  la  faiblesse  ou 
plutdt  l'erreur  de  votre  jugement.  Comment  ne  peindriez-vous  pas 
agréablement  la  beauté,  vous  qui,  par  vos  vers,  embellissez  la  lai- 
deur même?  Mais  comment  pouvez-vous  vous  servir  d'un  génie  aussi 
divin  que  le  vôtre  pour  louer  un  peu  d'argile  détrempée  avec  du  ver- 


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'SS  REVUE  DBS  mSirS  MONDES. 

mnion?  Toute  votre  indnstrie  devrait  être  emj^oyée  i  ^touffisr  vcrtie 
amour  et  non  à  le  déclarer.  Ce  n'est  pas  que  vous  ne  soyez  digne  de 
raffection  des  plus  grandes  dames;  mais  vous  vous  en  rendez  indigne 
en  servant  la  moindre  de  toutes.  Et  puis,  faut-il  qu'un  esprit  éclairé 
comme  est  le  vôtre,  et  qui  n'est  fait  que  pour  Dieu ,  se  rende  aveugle 
à  ce  point  d'adorer  une  créature? 

«  Quittez  donc,  monsieur,  une  passion  qui  vous  dégrade  de  votre 
noblesse ,  et  n'exposez  pas  votre  réputation  pour  quelque  chose  que 
vous  ne  sauriez  acquérir.  Que  si  vous  continuez  à  vous  abuser  à  fdai- 
sir,  j'espère  vous  détromper  bientôt  en  vous  faisant  voir  que  ce  qui 
ftdt  l'objet  de  votre  ravissement  doit  l'être  de  votre  aversion.  M&n 
sein  v(ms  a  blessé  le  ccetiTy  dites-vous  dans  vos  vers?  éh  bien  1  je  gué- 
rirai votre  cœur  en  vous  découvrant  mon  sein.  Cependant  tenez  pour 
assuré  que  je  vous  aime  d'autant  plus  véritablement,  que  je  fais  sem- 
blant de  ne  pas  avoir  d'amour  pour  vous.  » 

Raymond  Lulle,  selon  l'usage  des  amans,  interpréta  cette  lettre 
énigmatique  tout  en  faveur  de  sa  passion ,  et  devint  plus  follement 
épris  que  jamais  d'Ambrosia.  Il  était  toujours  sur  ses  traces,  et  l'eni- 
pressement  qu'il  mettait  à  la  voir  était  tel ,  qu'un  jour,  en  passant 
à  cheval  sur  la  grande  place  de  Psdma  au  moment  où  Ambrosia  se 
rendait  à  la  cathédrale  pour  entendre  la  messe,  emporté  par  sa  foHe 
passion ,  il  piqua  son  cheval  et  la  suivit  ainsi  tout  monté  jusqu'au 
milieu  de  l'église. 

Quoique  cette  extravagance  eût  excité  la  risée  de  toute  la  ville  et 
qu'elle  fit  tenir  mille  propos,  Raymond  Lulle  n'en  devint  que  plus 
indiscret,  au  point  que  la  dame,  qui  ne  pensait  guère  à  Tamour, 
comme  on  le  saura  bientôt,  et  qui  redoutait  les  effets  de  la  médisance, 
résolut  de  mettre  fin  à  des  assiduités  dont  le  résultat  ne  pouvait  être 
que  funeste.  Depuis  la  lettre  qu'elle  avait  envoyée  à  Raymond  Lulle, 
de  nouvelles  remontrances,  des  refus  et  des  dédains  même,  tout 
avait  été  miis  en  usage  par  la  belle  Génoise  pour  décourager  son  per- 
sécuteur. Enfin,  lasse  de  faire  une  résistance  inutile,  elle  se  décida, 
de  concert  avec  son  mari ,  à  employer  la  seule  ressource  qui  hiî 
restait.  Elle  écrivit  à  Raymond  Lulle  pour  lui  donner  rendez-vous 
Chez  elle.  Arrivé  chez  Ambrosia,  le  jeune  amant  ne  put  se  défendra^ 
d'une  émotion  très  vive,  causée  non-seulement  par  la  présence  de  la 
personne  qu'il  adorait,  mais  surtout  par  le  calme,  la  gravité  et  un 
certain  air  de  tristesse  même  qui  régnaient  sur  son  visage.  Ce  fut  la 
dame  qui  rompit  le  silence,  en  lui  demandant  quelle  pouvait  être  la 
cause  de  Fachamement  «vec  lequel  il  la  poursuivait.  A  ces  *met8« 


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Baymond  Li]^,  phi»  insensé  que  jtuoiais^  répmidtt  qu'il  hii  était  imr 
poflsiUe  de  ne  pas  recbeveher  la  plus  belle  personne  du  monde.  Uner 
&is  sur  le  chapitre  de  la  beauté  de  son  idole,  il  ne  craignit  mèine  pas> 
de  vanter  encore  ceux  de  ses  charmes  dbnt  il  avait  tait  le  siqet  de; 
ses  vers.  C'est  alor»  que  la  malheureuse  Ambrosia  se  décida  à  guérir 
enfin  Raymond  Lulle  de  son  fol  amour,  a  Vous  me  croyei  la  plus^ 
belle  des  femmes,  lui  dit-elle;  vous  vous  trompez,  monsieur.  Tenez ^ 
ajouta4relle  en  découvrait  son  sein  qu'un  mal  affreux  avait  presque- 
entièrement  dévoré,  voilà  ce  que  vous  estimez  tant,  regardez  ce  que; 
vous  aimez  avec  tant  de  furem*.  Considérez  la  pourriture  de  ce  pauvza 
corps  dont  votre  passion  nourrit  ses  espérances  et  fait  ses  délices.  Ah  l 
monsieur,  dit  encore  Ambrosia  en  ne  pouvant  plus  retenir  ses  pleurs,, 
changez,  changez  d'amour,  et  au  lieu  d'une  créature  imparfaite; 
tombée  en  dissolution,  aimez,  aimez  Dieu,  qui  est  complètement 
beau  et  incorruptible.  »  A  peine  ces  terribles  paroles  fiirent^Ues  pro- 
noncées, qu' Ambrosia  se  dûigea  vers  l'intérieur  de  sesappartemens,. 
hiissant  Raymond  Lulle  seul  en  proie  à  ses  réfleiioBS. 

Rentré  chez  lui,  Rajtnond  resta  long-temps  immobile,  comme  s'il 
eût  été  frappé  de  la  foudre.  On  dit  que,  dims  la  nuit  qui  suivit  cette 
journée,  Jésus-Christ  lui  apparut  pendant  son  sommeil,  ce  qui  lui  fit 
prendre  la  résolution  de  se  convertir.  En  effet,  il  se  sépara  de  sa^ 
femme  et  de  ses  enfons,  et  après  avoir  disposé  d'une  partie  de  ses; 
biens  pour  l'entretien  de  sa  Camille,  il  en  distribua  le  reste  aux  pau- 
vres,  et  prit  le  parti  de  renoncer  au  monde.  Ce  grand  événement  dans 
la  vie  de  Raymond  Lulle  eut  lieu  en  1267,  lorsqu'il  avait  atteint  sa: 
trente-deuxième  année. 

Près  des  maisons  élégantes  dans  lesquelles  tt  avait  mené  jusque-là» 
sa  vie  dissipée,  était  la  montagne  de  Randa,  dont  il  avait  conservé 
la  propriété,  et  au  sommet  de  laquelle  il  se  proposait  de  se  retirer;, 
mais,  avant  de  se  Uvrer  à  la  retraite  et  à  la  pénitence,  il.  fit  d'abord  un 
pèlerinage  à  Saint-Jacques  de  Conoposldle  en  Galice.  A  son  retour^ 
et  lorsqu'il  se  retira  effectivement  sur  le  mont  Randa,  vêtu  de  l'habit 
de»  frères  niineurs,  et  abrité  seulement  par  une  cabane  (pi*il  avait  con- 
struite lui-même,  toute  la> ville  de  Maïorque,  sans  en  excepter  lesh 
icrsonnes  de  sa  braille,  jugea  qu'il  était  devenu  fiofu,  et  l'on  ne  fit 
hieaiAt  plu»  guère  attenbien  à  son  nouveau  genre  de  vie,  anqiiiel  il  sa 
conforma  rigoureusement  pendant  neuf  ana. 

Quoique  dans  cette  retraite  il  eût  de  fréquentes  visions  et  qu'une 
bonne  partie  de  son  tempe  fât  consaerée  à  des  devoir»  religieust  et  k 
dea^aete^de  pénttenoe,  cependant  c'est  datond  de  eette  cellule  de 


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52i  RBVUB  DES  DEUX  MONDES. 

Randa  que  Raymond  forma  le  projet  de  travailler  activement  à  la  con- 
version des  infidèles,  et  surtout  des  sectateurs  de  Mahomet  ;  c'est  alors 
qu'il  commença  à  se  livrer  aux  études  grammaticales  et  scientifiques 
qu'il  regardait  comme  indispensables  à  l'accomplissement  de  son 
vaste  et  hardi  projet.  Il  s'appliqua  donc  à  la  connaissance  des  langues 
anciennes;  mais  il  poursuivit  avec  une  ardeur  toute  particulière 
celle  des  Arabes,  qu'il  voulait  savoir  écrire  et  parler,  de  manière  à 
pouvoir  attaquer  avec  toute  la  puissance  du  raisonnement  et  de  la 
parole  les  doctrines  religieuses  des  musulmane  £n  lisant  les  livres  des 
Arabes,  les  seuls  où  l'on  puisât  alors  la  plupart  des  connaissances 
scientifiques  sur  tous  les  sujets,  Raymond  Lulle  se  familiarisa  avec 
leur  idiome,  et  acquit  une  érudition  immense  qui  prépara  son  esprit  à 
s'occuper  de  toutes  les  matières,  et  le  disposa  à  embrasser  l'ensemble 
des  connaissances  que  l'honurie  peut  acquérir. 

Après  neuf  ans  de  retraite  et  d'études,  Raymond  Lulle,  sentant  sa 
foi  religieuse  et  ses  connaissances  scientifiques  solidement  affermies, 
crut  qu'il  était  temps  de  se  rendre  agréable  à  Dieu  et  utile  au  monde 
en  cherchant  à  mettre  en  pratique  tout  ce  qu'il  avait  appris,  tout  ce 
qu'il  avait  conçu.  Son  idée  dominante,  comme  celle  de  tous  les 
hommes  distingués  de  cette  époque,  était  de  convertir  les  infidèles, 
de  réfuter  et  de  détruire  les  principes  de  TAlcoran ,  et  de  répandre  la 
foi  chrétienne  en  opposant  les  vérités  théologiques,  soutenues  par  la 
démonstration  scientifique,  aux  erreurs  des  enfans  de  Mahomet. 

Il  est  vraisemblable  que,  pendant  Ifes  neuf  années  qu'il  passa  sur  la 
montagne  de  Randa ,  il  s'était  déjà  l^ré  à  la  composition  de  plusieurs 
ouvrages  importons,  puisqu'apri^. avoir  fait  un  court  séjour  à  Mont- 
pellier, il  vint,  à  l'âge  de  trentef^neuf  ans,  à  Paris,  où  il  publia  diffé* 
rens  traités  de  philosophie ,  de  médecine ,  d'astronomie  et  d'autres 
sciences. 

Il  était  donc  entré  dans  la  carrière  qu'il  désirait  si  ardemment  de 
parcourir,  et  où  il  devait  donner  tant  de  preuves  de  persévérance  et 
de  courage.  Avant  même  d'avoir  touché  à  la  terre  d'Afrique ,  il  se  vit 
exposé  à  la  vengeance  d'un  Maure.  Pour  se  familiariser  avec  la  langue 
arabe,  Raymond  Lulle,  depuis  sa  sortie  de  Randa,  avait  pris  à  son 
service  un  Africain,  qui  ne  connaissait  que  la  langue  de  son  pays.  En 
servant  son  mattre,  cet  homme  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  que  toutes 
ses  pensées,  toutes  ses  études,  ainisi  que  ses  constans  désirs,  ten- 
daient à  détruire  la  loi  de  Mahomet  par  la  prédication.  Poussé  par  un 
zèle  religieux  non  moins  vif  que  celui  qui  animait  son  mattre,  l'Afiri- 
cain  porta  à  Rayniond^^uHe  un  coup  de  poignard  dans  la  poitrine* 


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RATMOND  LULLB.  535 

Le  coup  glissa  au  lieu  de  pénétrer,  et  quoique  couvert  de  sang,  Ray- 
mond Lulle  eut  le  courage  et  la  force  d'arracher  l'arme  des  mains  de 
son  meurtrier;  mais  loin  de  le  frapper  à  son  tour,  comme  il  eût  pu  le 
faire,  il  intercéda  en  sa  faveur,  lorsque  quelques  personnes  voi- 
sines, attirées  par  le  bruit,  s'apprêtaient  à  lui  donner  la  mort.  La  fin 
de  cette  anecdote  est  curieuse,  en  ce  qu'elle  donne  une  idée  du  cou- 
rage et  de  l'opiniâtreté  avec  lesquels  les  mahométans,  comme  les 
chrétiens,  restaient  attachés  à  leur  foi.  Malgré  les  prières  de  Ray- 
mond Lulle,  qui  ne  voulait  pas  que  Ton  punit  l'Arabe,  le  meurtrier 
M  mis  en  prison,  où  il  s'étrangla  de  dépit  de  n'avoir  pu  Ater  la  vie 
à  un  homme  qui  travaillait  à  la  ndne  de  la  religion  de  Mahomet. 

La  fondation  d'écoles  dans  les  monastères  pour  l'étude  des  langues 
orientales,  et  où  l'on  pût  former  des  honunes  destinés  à  aller  prê- 
cher l'Évangile  dans  tous  les  pays  infidèles,  fut  un  des  projets  que 
Raymond  Lulle  poursuivit  avec  le  plus  d'ardeur  pendant  sa  vie  apos- 
tolique. Ce  fut  dans  l'espoir  de  faire  adopter  ses  vues  au  pape  qu'il 
se  rendit  à  Rome  en  1286;  mais,  comme  il  arrivait  dans  la  capitale  du 
monde  chrétien,  il  fut  obligé  de  renoncer  momentanément  à  son 
projet.  Le  pape  HonQrius  lY,  homme  pieux  et  lettré,  sur  lequel  il 
avait  fondé  toutes  ses  espérances,  venait  de  mourir,  et  tout  faisait  pré- 
sager que  l'interrègne  serait  long.  Loin  de  se  décourager  et  de  perdre 
son  temps  à  Rome  en  attendant  la  nomination  d'un  nouveau  pon- 
tife, Raymond  Lulle,  sur  une  invitation  qui  lui  est  faite  par  le  dian- 
celier  de  l'Université  de  Paris,  retourne  dans  cette  ville  et  y  professe 
dans  un  collège  son  grand  art,  ars  magnat  première  forme  qu'il 
donna  à  la  méthode  nouvelle  qu'il  venait  d'inventer  pour  coordon- 
ner, affermir  et  faciliter  les  diverses  opérations  de  l'intelligence,  et 
fournir  à  tous  les  hommes  le  moyen  de  penser  et  de  discourir  sur 
tous  les  sujets  donnés. 

Le  succès  de  ses  leçons  à  Paris  eut  du  retentissement  dans  toute 
l'Europe,  et  bientAt  Raymond  se  rendit  à  Montpellier,  où  il  savait 
que  le  roi  d'Aragon  et  de  Maïorque  devait  se  trouver.  Encouragé  par 
la  présence  de  son  souverain,  et  impatient  de  feire  connaître  sa  nou- 
velle méthode  dans  une  ville  qui  était  déjà  l'un  des  foyers  intellec- 
taels  les  plus  actifs  de  la  f  rance,  Raymond  professa  publiquement 
son  art  inventif  f  qui  n'est  rien  autre  chose  que  le  grand  art  sous  une 
autre  forme. 

De  Montpellier,  il  alla  à  Gênes,  où,  tout  en  répandant  ses  nouvelles 
doctrines,  il  acheva  une  traduction  de  son  art  inventif  en  langue 
arabe,  afin  de  se  tenir  prêt  à  répandre  sa  méthode  au  milieu  des  infl- 


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9M  REVUE  DBS  IHSUX  HOOnOES. 

dèles,  après  Favoir  établie  en  Europe,  car  déjà  il  méditait  la  pensée 
d'aller  en  Afinque.  Cependant  il  ne  voulut  pas  quitter  l'ItaUe  avant  de 
tenter  de  nouvelles  démarches  aGn  d'obtenir  rétablissement  d'écoles 
paur  les  langues  orientales.  Il  se  dirigea  vers  Rome,  où  le  pape  Ni- 
colas IV  régnait  alors;,  mais  l'ardeur  du  zèle  de  Raymond  Lulle  ne 
lui  laissait  pas  toujours  dans  l'esprit  le  calme  et  la  lucidité  nécessaire» 
pour  qu'il  saisit  le  moment  opportun  de  présenter  ses  reqpiètes.  Lors- 
qu'il vint  entretenir  le  pape  et  le  sacré  collège  de  ces  écoles  ,^  c'était 
précisément  en  l'année  1291,  au  moment  où  l'on  venait  de  recevoir 
la  nouvelle  de  l'évacuation  de  la  Palestine  par  les  chrétiens,  après  la 
perte  de  la  ville  de  Saint-Jean-d'Acre.  En  cette  terrible  circonstaneet 
le  pape  et  le  sacré  collège,  préoccupés  de  former  en  Europe  ime 
nouvelle  croisade  contre  les  Sarrasins,  prêtèrent  une  oreille  peu  atten-- 
tîve  aux  projets  littéraires  du  savant, ^ui  n'obtint  aucune  réponse  et 
auquel  on  tourna  même  le  dos  comme  à  un  Cou. 

Gertain  que  personne,  pas  même  les  premiers  dignitaires  de  l'église, 
n'était  disposé  à  entrer  dans  ses  vues  et  à  Faider  dans  l'exécution 
de  ses  projets ,  Raymond  Lulle  retourna  à  Gènes  avec  l'intention  de 
s'embarquer  pour  l'A&lque,  et  bien  décidé  à  tester  seul  ce  qu'il  avait 
espéré  vainement  d'accomplir  avec  l'aide  des  autres.  Plein  de  zèle,  il 
finît  prix  avec  le  patron  d'un  navhre,  embarque  ses  livres  et  tout  ce 
qui  pouvait  hii  être  nécessaire  pendant  son  voyage;  mais  quand  il 
fiit  sur  le  point  de  monter  dans  le  vaisseau,  tout  à  coup  l'image  des 
dangers  qu'il  allait  courir  frappa  tellement  son  esprit,  qu'il  ne 
trouva  phis  la  force  de  faire  un  pas,  et  qu'il  fut  forcé  de  renoncer  à 
son  projet.  On  lui  rendit  ses  livres  et  ses  effets,  avec  lesquels  il  rentai 
dans  Gènes  an  nûiieu  d'une  haie  de  curieux  malins  qui  riaient  de  sa 
faiblesse.  Quant  à  lui,  soit  que  ce  fût  l'effet  des  plaisanteries  que  hd 
attira  sa  pusillanimité,  soit  qu'il  sentit  vivement  sa  honte,  il  rougit 
en  hiÎHnèfme  de  sa  lâcheté;  l'impression  que  produisit  sur  lui  cet 
étrange  événement  le  rendit  dangereusement  maMe.  Le  soir  de  la 
Pentecôte  1291,  on  le  transporta  au  couvent  des  pères  prêcheurs  oè 
il  reçut  les  soins  que  son  état'  réclamait.  Bans  les  accès  de  son  déhre^ 
il  croyait  revêtir  tour  à  tour  l'habit  de  saint  Dominique  et  celui  de 
saint  François.  Enfin  le  mal  empira  tellement,  qu'après  avoir  bit 
toutes  ses  dévotions  et  recule  saint-sacrement^  it  dicta  ses  demièces 
volontés. 

Le  teste  de  la  vie  de  Raymond  LuUe  apprendra  sans  doute  ce  ipe 
Ton  doit  penser  de  cet  acte  de  Gûblesse  passagère;  mais  je  crois  dev^ 
faire  observer  qu'il  n'est  pas  rare  foe  tes  âmes  très  fortes  et  suscep^ 


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BAYMOm>  LULM.  SET 

tibles  de  concevoir  de  grandes  et  paissantes  entreprises  épnmrent 
parfoffi,  au  moment  de  les  exécuter,  de  Tindëcision  et  même  une 
sorte  d'abattement.  (Test  comme  une  espèce  de  tribut  qu'eUes  paient 
d'avance  à  la  faiblesse  humaine,  pour  être  qinttes  envers  elle  une 
bonne  fois  et  ne  plus  broncher  par  la  suite  à  la  vue  du  danger. 

Raymond  LuUe  guérit,  et  à  peine  eut-il  recouvré  Tusage  de  ses 
forces,  qu'il  monta  sur  le  premier  vaisseau  dont  la  direction  s'accor- 
dait avec  ses  desseins  et  débarqua  à  Tunis  avec  tous  les  livres  qull 
avait  composés  dans  Fintention  de  combattre  et  de  ruiner  les  doc- 
trines de  Fislamisme.  Son  premier  soin  dans  cette  ville  fut  de  cher- 
cher les  hommes  les  plus  savans  dans  la  loi  de  Mahomet  pour  discuter 
avec  eux,  les  convamcre  de  la  vérité  de  la  religion  chrétienne,  et 
former  par  ce  moyen  un  noyau  de  disciples  qui  pussent  l'aider  à  ré- 
pandre les  vérités  qu'il  apportait.  Les  auteurs  du  temps  affirment 
qu'il  réussit  d'abord  merveilleusement  dans  cette  entreprise.  Ce  qui 
est  hors  de  doute ,  c'est  qu'indépendamment  de  la  liberté  qu'on  lui 
accorda  de  faire  ses  prédications,  il  trouva  encore  assez  de  loisir  et  de 
tranquillité  pour  composer  à  Tunis  sa  Table  générale  des  Sciences. 
Mais  ce  calme  ne  dura  pas  très  long-temps,  et  sa  mission  fut  tout  à 
coup  interrompue  par  les  accusations  que  Ton  porta  au  roi  de  Tunis 
contre  lui.  Sitôt  que  ce  souverain  sut  que  Raymond  LuUe  n'avaSt 
entrepris  rien  moins  que  de  détourner  le  peuple  du  culte  de  Maho- 
met, il  fit  jeter  le  prédicateur  en  prison,  puis  le  condamna  à  mort. 
En  cette  circonstance ,  Raymond  Lulle  ne  dut  son  salut  qu'à  l'estime 
extraordinaire  qu'un  prêtre  arabe  faisait  de  lui  à  cause  de  son  grand 
savoir  et  de  la  générosité  de  son  caractère.  Par  ses  intercessions  et  à 
force  de  prières,  ce  prêtre  obtint  du  roi  de  Tunis  une  conimutation 
de  peine  en  faveur  du  condanmé.  Raymond  LuUe  reçut  Tordre  de 
quitter  Tunis  immédiatement,  avec  défense  d'y  reparaître  jamais  sous 
peine  de  la  mort.  Il  sortît  de  la  ville,  envh-onné  d'une  populace  qui 
fiedllit  rendre  la  clémence  du  souverain  inutile ,  car  les  femmes  et  les 
enfans  furent  sur  le  point  de  le  lapider  en  le  chassant  de  Tunis. 

On  était  alors  en  1292,  et  Raymond  Lulle,  dans  sa  cinquante-sep- 
tième année,  avait  atteint  un  Age  on  le  corps  et  l'esprit  de  la  plupart 
des  hommes  deviennent  ordinairement  paresseux  et  stériles.  Cepen- 
dant, grâce  à  l'énergie  de  son  ame,  et,  11  faut  bien  le  supposer,  à  la 
force  de  son  tempérament',  ce  ne  fut  qu'à  dater  de  cette  époque  qiiSl 
entra  réellement  dans  la  double  carrière  de  missionnaire  et  desavant 
qil'il  parcourut  toujours  avec  tant  de  comrage ,  et  souvent  avec  su- 
périorité. 


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S38  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Gènes  parait  avoir  été  pour  lui  le  point  central  de  ses  opérations  et 
de  ses  voyages.  En  quittant  Tunis,  il  revint  dans  cette  ville,  d'où, 
après  quelques  mois  de  repos  employés  à  perfectionner  sa  méthode, 
il  partit  pour  Naples  et  y  enseigna  publiquement  sa  nouvelle  intro- 
duction aux  sciences,  autre  forme  de  son  grand  art. 

Cette  époque  (1293)  fut  marquée  par  un  événement  très  important 
dms  la  vie  scientifique  de  Raymond  Lulle.  A  Naples,  où  il  n*était 
venu  que  dans  Tintention  de  répandre  ses  doctrines,  il  retrouva  un 
homme  fort  célèbre,  avec  lequel  il  avait  eu  déjà  des  relations  à  Mont- 
pellier et  à  Paris,  Arnaud  de  Villeneuve,  le  plus  savant  chimiste  de 
ce  temps.  Il  s'en  fallait  bien  que  Raymond  Lulle  fut  précisément 
étranger  à  l'art  de  la  transmutation  des  métaux  :  en  lisant  les  auteurs 
arabes  dans  sa  solitude  de  Randa,  il  avait  nécessairement  acquis  des 
connaissances  théoriques  sur  cette  matière;  mais  il  lui  manquait  la 
pratique,  il  n'était  pas  encore  artiste,  lorsqu'en  se  trouvant  avec 
Arnaud  de  Villeneuve  à  Naples,  il  prit  goût  à  cette  science,  se  lia 
d'amitié  avec  le  savant  chimiste,  reçut  de  lui  des  conseils,  et  même,  à 
ce  que  l'on  dit,  le  secret  de  la  transmutation  des  métaux  et  l'art  de 
faire  de  Vor.  Quelles  que  soient  l'importance  et  la  réalité  de  ces  pro- 
digieuses confidences,  le  résultat  des  entretiens  scientifiques  d'Ar- 
naud de  Villeneuve  avec  Raymond  Lulle  à  Naples  fut  que  le  mission- 
naire devint  aussi  habile  chimiste  que  son  maître. 

On  n'a  sans  doute  pas  oublié  la  distinction  que  j'ai  établie  en  com- 
mençant entre  les  alchimistes  et  les  chimistes.  Raymond  Lulle  était 
de  ces  derniers,  et  sans  m'engager  ici  dans  une  histoire  de  la  science 
hermétique,  je  dois  cependant,  pour  faire  connaître  le  rang  que 
notre  missionnaire  y  occupe,  indiquer  les  noms  et  les  travaux  des 
honunes  les  plus  distingués  qui  l'ont  précédé  dans  les  études  chimi- 
ques depuis  le  viii*  siècle. 

Cette  science,  déjà  connue  dans  l'antiquité,  fut  transmise  aux  Eu- 
ropéens par  les  Arabes.  Le  plus  ancien  chimiste  de  cette  nation, 
parmi  les  véritables  savans ,  est  Geber,  qui  vivait  vers  l'an  730  de  notre 
ère.  Il  reste  de  lui  un  assez  grand  nombre  d'ouvrages,  dont  les  plus 
importans  sont  :  l*"  Somme  de  la  perfection  du  grand  œuvre,  Summa 
perfectionis  magisterii;  2*^  Livres  de  la  recherche  du  grand  œuvre, 
Libri  investigationis  magisterii;  3°  enfin  le  Testament  de  Geber, 
philosophe  et  roi  de  l'Inde,  Testamentum  Gebri  philosophi  et  Indiœ 
régis.  Le  premier  ouvrage  traite  de  l'essence,  des  espèces  diverses, 
de  la  sublimation  et  calcination  des  minéraux,  des  préparations  qu'on 
peut  leur  faire  subir  et  de  l'emploi  de  ces  corps  dans  les  opérations 


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RAYMOND  LCXLE.  529 

chimiques.  Le  second  donne  une  suite  de  recettes  pour  obtenir  les 
sels  de  toutes  les  substances  minérales  qui  en  contiennent  ou  en  pro- 
duisent. Le  troisième  traite  encore  des  sels,  mais  plus  particulière* 
ment  de  la  calcination  des  métaux  (!}. 

Rhazès,  médeciQ ,  chirurgien  et  ànatomiste,  Arabe  de  nation ,  mort 
en  922  de  notre  ère,  tient  encore  une  place  éminente  parmi  les  chi- 
mistes de  son  pays  et  de  son  temps.  Il  passe  pour  être  le  premier 
qui  ait  fait  mention  de  Teau-de-vie,  arak.  Son  Uvre  intitulé  :  Prépa- 
ration  du  Sel  ammoniac,  est  cité  par  les  savans  comme  une  œuvre 
très  remarquable,  et  dans  le  cours  de  ses  traités  sur  la  médecine,  on 
peut  acquérir  la  conviction  que  ce  célèbre  praticien  avait  fait  de  fré- 
quentes applications  de  ses  connaissances  chimiques  à  la  pharmaco- 
logie. La  nature  de  ses  études  Tavait  également  conduit  à  s'occuper 
de  la  transmutation  des  métaux. 

Vient  ensuite,  mais  près  de  deux  siècles  plus  tard ,  Albert-le-Grand, 
issu  d'une  très  noble  famille,  et  né  à  Lawingen ,  dans  le  duché  de 
Neubourg,  en  Souabe,  Tan  1193.  Dès  Tdge  de  vingtnlenx  ans,  il  était 
entré  dans  Tordre  des  dominicains;  sa  piété  et  sa  vertu  le  firent 
nommer  évêque  de  Ratisbopne  en  1260.  Cet  homme,  dont  les  tradi- 
tions populaires  ont  fait  jusqu'à  nos  jours  une  espèce  de  thaumaturge 
et  de  sorcier,  fut  remarquable  au  contraire  par  la  profondeur  de  sa 
science  et  le  calme  de  sa  raison.  Conformément  à  la  disposition  de 
tous  les  esprits  élevés  de  son  temps,  il  s'appliqua  aux  études  encyclo- 
pédiques, et  ne  négligea  pas  la  transmutation  des  métaux.  Cependant 
son  principal  ouvrage  :  Des  Minéraux  et  des  Substances  minérales 
(De  Mineralibus et  rébus  metalUcis)^  forme  un  traité  dans  lequel  le 
savant  expose  et  discute  les  opinions  des  chhnistes  de  l'antiquité  et 
de  l'école  arabe  avec  une  précision  de  critique  et  un  calme  scientifique 
qui  ne  justifient  guère  les  légendes  absurdes  recueillies  par  ses  bio- 
graphes. Loin  de  se  donner  comme  ayant  des  ressources  surnatu- 
relles et  pour  un  inventeur  de  secrets,  Albert-le-Grand,  guidé  par 
l'observation  et  esclave  des  expériences  qu'il  avait  eu  souvent  l'occa- 
sion de  faire  dans  son  pays  si  riche  en  mines,  fut  au  contraire  un  savant 
plein  de  discrétion  et  de  prudence,  un  philosophe  vraiment  sage.  Sa 
piété,  d'ailleurs,  comme  celle  qui  anima  Roger  Bacon  et  Raymond 
Lulle,  lui  faisait  voir  dans  l'étude  des  sciences  physiques  un  moyen 
d'affermir  les  bases  sur  lesquelles  devait  reposer  la  théologie,  et  une 

(1)  Ces  trois  ouvrages  se  tXQUYenl  dans  la  BibUothe^  chimica  euriosa,  de  Mauget» 
lom.  I«S  pag.  519-564. 

TOUS  xxrv.  34 


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580  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

occasion  d'augmenter  et  de  perfectionner  les  armes  intellectuelles 
destinées  à  combattre  et  à  détruire  les  erreurs  de  Mahomet. 

C'est  donc  sans  étonnement  que  l'on  doit  voir  le  nom  de  saint 
Thomas  d'Aquin  adjoint  à  celui  du  chimiste  Albert-le-Grand^  dont  il 
devint  l'élève  favori,  lorsqu'il  lui  fut  confié  à  Cologne  par  Jean-le- 
Teutonique,  quatrième  général  de  l'ordre  des  dominicains.  Sous  ce 
maître,  Thomas  apprit  non-seulement  la  théologie,  mais  parcourut 
le  cercle  des  sciences,  et  se  garda  bien  d'omettre  la  chimie. 

Roger  Bacon,  le  moine  anglais,  contemporain  d'Albert,  de  Tho- 
mas et  de  Raymond  LuUe,  suivit  la  même  direction  qu'eux,  et  au 
nombre  de  ses  écrits,  tous  destinés  à  consolider  la  théologie  et  à 
combattre  les  doctrines  mahométanes,  se  trouve  un  traité  de  chimie. 
Spéculum  alchemiœ  (1). 

Alain,  natif  de  Tlsle,  dans  les  Pays-Bas,  moine  de  Clairvaux  et 
évéque  d'Auierre  en  1151,  sumonuné  le  docteur  universel,  à  cause 
de  la  variété  de  ses  connaissances,  cultiva  également  la  chimie  et 
s'occupa  de  la  transmutation  des  métaux  dans  des  intentions  pieuses. 

Un  seul  homme  en  ce  temps  semble  s'être  écarté  du  principe  exclu- 
sivement religieux  qui  servit  de  règle  à  tous  les  autres  savans.  Arnaud 
de  Villeneuve,  né  en  Provence,  mérita  plus  d'une  fois  les  censures 
de  l'église,  et  risqua  même  d'être  frappé  de  ses  foudres,  en  répétant 
que  ((  les  œuvres  de  charité  et  de  médecine  sont  plus  agréables  à 
Dieu  que  le  sacrifice  de  l'autel.  »  Sceptique,  pour  ne  rien  dire  de 
plus,  on  dirait  que  dans  son  temps,  où  la  foi  religieuse  était  si  ardente, 
Arnaud  de  Villeneuve  n'eut  que  la  religion  de  la  science;  mais  il 
l'honora  par  la  multiplicité  et  l'éclat  de  ses  travaux  en  chimie  (2).  On 
lui  attribue,  sinon  l'invention  de  l'art  de  distiller,  indiqué  par  Diosco- 
ride,  du  moins  des  expériences  nouvelles  pour  faire  connaître  l'im- 
portance de  la  distillation  et  les  résultats  utiles  qu'on  en  peut  obtenir. 
On  a  cru  qu'il  avait  trouvé  Veaunde^^ie;  cependant  il  n'en  parie  que 
comme  d'une  chose  déjà  connue,  puisqu'en  effet  Rhazès  en  avait  fait 
mention  trois  siècles  avant;  c'est  avec  plus  de  raison  qu*il  passe  pour 
avoir  découvert  (essence  de  térébenthine  j  qu'il  désigne  sous  le  nom 
A'oleum  mirabile.  Quoi  qu'il  en  soit,  ces  diverses  opérations,  qui  le 


(t)  n  se  trouve  dans  la  Bibliothèque  de  Mauget,  tom.  I«r,  pag.  613. 

(S)  Les  curieux  pourront  consulter  ses  principaux  traités  :  Thesaurut  thetaurtH 
tum,  — Novum  lumen,  — Perfectum  magiiteriumf  —  Spéculum  Alchemiœ,  — 
Quêstiones  eseemUahe  et  aeciékniales,  —  Semiia  Semitm,  —  TêstamenSum ,  qui  se 
trouvent  dans  le  premier  volume  de  la  Bibliothèque  de  Mauget,  pag.  6dS-7ûi. 


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RAYUOND  LCLLB.  S3t 

font  regarder  aujourd'hui  comme  Tua  des  fondateurs  de  la  chimie, 
ne  furent  pas  ce  qui  lui  donna  tant  de  célébrité  de  son  temps.  Arnaud 
de  yiUeneuve  avait,  ainsi  que  tous  ses  contemporains  artistes,  le 
secret  de  faire  de  For;  on  en  tirait  la  conséquence  (pi*il  pouvait 
guérir  tons  les  maux ,  prolonger  la  jeunesse  et  même  la  vie.  C'est  là 
l'objet  de  ses  livres,  et  ce  qui  les  rendait  si  précieux.  Malheureuse- 
ment le  style  obscmr  et  énigmatique,  employé  volontairement  par  les 
chimistes  du  xni^  siècle,  n*est  plus  intell^Ue  pour  personne,  en 
sorte  que  leurs  ûnmenses  travaux,  dans  lesquels  il  est  difficile  de 
croire  qu'il  ne  se  trouve  rien  de  précieux,  sont  devenus  inutiles  à  ta 

Arnaud  de  Villeneuve  était  occupé  de  ses  combinaisons  scienti- 
fiques à  Naples  au  mois  de  juin  1293 ,  lorsque  Raymond  LuUe  arriva 
dans  cette  ville  pour  professa  ses  doctrines  philosophiques  et  y 
expliquer  son  grand  art  et  son  arbre  des  sciences.  Les  relations  que 
les  deux  savans  avaient  eues  déjà  en  France,  se  renouvelèrent  aus- 
sitôt et  ne  tardèrent  même  pas  à  se  changer  en  une  amitié  fondée 
partieulièrement,  sans  doute,  sur  leur  goût  commun  pour  la  science, 
car,  entre  deux  hommes  dont  les  sentimens  religieux  étaient  si  con- 
traires, on  ne  v(dt  pas  quel  autre  lien  aurait  pu  les  unir.  Mais  la 
science,  prise  en  elle-même,  était  devenue,  au  xiii''  siècle,  une 
chose  sainte,  par  cela  seul  qu'on  Testimait  indispensable  pour  perfec- 
tionner et  affemûr  la  théologie;  aussi  voit-on  que ,  pendant  toute 
répoque  de  la  renaissance,  les  païens  de  Tantiquité,  les  Arabes  mu- 
sahnans  et  les  incrédules,  tels  qu'Arnaud  de  Villeneuve ,  devenaient 
des  autœités  infaillibles,  du  moment  que  Ton  croyait  être  certain  de 
tirer  d'eux  quelques  connaissances  positives. 

Le  peu  de  détails  que  Ton  ait  sur  les  relations  scientifiques  qui 
s'étahlirent  entre  ces  deux  hommes,  se  trouvent  épars  dans  les  écrits 
de  Raymond  LuUe.  Il  dit,  par  exemple,  dans  celui  de  ses  livres  înli- 
tnlé  :  mon  Codicille  :  a  Je  crus  témérairement  qu'il  nse  serait  possible 
de  pénétrer  cette  science  (la  chimie),  sans  le  secours  de  personne, 
jusqu'au  jour  où  Arnaud  de  Villeneuve,  mon  maître,  me  la  fit  con- 
naitre  en  me  prodiguant  tous  les  trésors  de  son  esjnrit.  »  Dans  le  livre 
des  Expériences,  on  trouve  encore  ce  passage  :  «  Je  n'ai  pu  fixer  ces 
huiles,  jusqu'à  ce  que  mon  ami  Villeneuve  m'eût jsnseigné  à  faire 
cette  expérience.  )»  Mais  le  àocument  de  ce  genre  le  plus  curieux  est 
la  Seizième  expérience  du  Uvre  intitulé  :  Expérimenta.  On  lit  en  tête 
du  chapitre  :  Expérience  treizième  d'Arnaud  de  Villeneuve,  guHl  me 
fit  connaître  à  Naples,  et  le  chapitre  contient  toutes  les  opérations 

34. 


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532  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chimiques  au  moyen  desquelles  on  obtient  d'abord  la  pierre  pMloscH 
phaUy  puis  de  lor  (1). 

Cependant,  tout  en  se  livrant  à  de  nouvelles  études  scientiGques 
auxquelles  il  n'attachait  qu'une  importance  secondaire,  bien  que  ce 
soient  ses  meilleurs  titres  contre  l'oubli ,  il  ne  laissait  pas  de  pour- 
suivre toujours  avec  la  même  ardeur  ses  projets  favoris ,  la  publication 
de  sa  méthode  philosophique  et  l'établissement  des  écoles  pour  les 
langues  de  l'Orient.  Pendant  son  séjour  à  Naples,  et  tout  en  appre- 
nant la  transmutation  des  métaux,  il  répandit,  autant  qu'il  lui  fut  pos- 
sible, son  Grand  Art,  qu'il  retoucha  et  refit  de  mille  manières,  jusqu'à 
ce  qu'il  l'eût  réduit  à  un  abrégé  plus  facile  à  saisir,  sous  le  titre  d'Art 
bref.  En  outre,  il  sollicita  continuellement  les  princes  et  les  ecclésias- 
tiques de  Naples  pour  qu'ils  fondassent  des  écoles. 

Cependant  il  tardait  à  Raymond  Lulle  de  s'adresser  2  des  hommes 
qu'il  croyait  trouver  plus  favorables  à  ses  idées,  et  ce  fut  dans  cet 
espoir  qu'il  se  rendit  de  Naples  à  Rome,  en  décembre  1294,  pour 
décider  le  pape  Célestin  V,  puis  son  successeur,  Boniface  VIII,  à 
créer  des  missionnaires.  Le  zèle  de  Raymond  Lulle  pour  la  propa- 
gation du  christianisme  est  sans  doute  une  qualité  singulièrement 
remarquable  en  lui  ;  mais  peut-être  est-on  en  droit  de)  lui  reprocher 
d'avoir  manqué  de  prudence  et  surtout  de  tact  dans  les  démarches 
qu'il  aventurait  pour  servir  la  cause  de  la  religion.  Inattentif  à  tous 
les  évènemens,  ne  prenant  de  conseil  ni  d'appui  de  personne,  et 
n'admettant  dans  son  esprit  d'autre  idée  que  celle  qui  y  était  clouée, 
il  allait  à  l'étourdie  comme  s'il  n'eût  jamais  dû  rencontrer  d'obstacles. 
Déjà  il  avait  échoué,  en  1291 ,  sous  le  pontificat  de  Nicolas  IV,  lors- 
qu'il vint  lui  parler  de  l'établissement  des  écoles.  Il  ne  fut  pas  plus 
heureux  cette  fois,  en  129i,  auprès  de  Célestin  V,  que  sa  piété  peu 
éclairée  rendit  si  inhabile  aux  afiaires,  qu'il  fut  forcé  d'abdiquer  après 
cinq  mois  de  règne.  Ce  qui  démontre  encore  mieux  que  Raymond  Lulle 
n'avait  aucune  connaissance  des  hommes  et  des  choses,  c'est  qu'il 
renouvela  sa  requéteauprès  du  successeur  de  CélestinV,  Boniface  VIII, 
le  Prince  des  nouveaux  Pharisiens,  comme  le  désigne  Dante,  pontife 
qui  mettait  trop  d'importance  à  établir  sa  puissance  temporelle  en 
Italie  pour  s'occuper  sérieusement  d'un  traité  de  rhétorique  inventé 
pour  réfuter  l'AJcoran. 

On  imagine  avec  quel  dédain  Raymond  Lulle  fut  reçu.  Étant  donc 
certain  qu'il  n'obtiendrait  rien  à  Rome,  il  se  rendit  à  Milan,  ville 

(1)  Voyez  Bihliotheea  chimiea  de  Manget,  tom.  I«%  pag.  332  et  suiv. 


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HATMOND  LULLB.  533 

alors  plus  tranquille  pour  un  philosophe,  et  se  livra  tout  entier  à  la 
chimie,  comme  il  nous  rapprend  dans  son  livre  :  De  Mercuriis.  Ces 
repos  scientiQques  n'étaient,  pour  Raymond  Lulle,  qu'un  moyen 
de  rassembler  ses  forces,  afin  de  se  livrer  avec  une  nouvelle  ardeur 
à  son  infatigable  activité  de  corps  et  d'esprit.  De  Milan ,  il  alla  bientôt 
à  Montpellier,  où  il  professa  ses  doctrines  philosophiques.  Jusqu'à 
cette  époque ,  il  n'avait  eu  d'autres  liens  avec  les  sociétés  religieuses 
que  la  vivacité  de  sa  foi  et  l'ardeur  de  son  zèle  pour  la  propagation  de 
la  religion  catholique.  Pendant  ce  séjour  à  Montpellier  (1297),  il 
reçut,  à  l'âge  de  soixante-deux  ans,  du  général  des  franciscains, 
Raymond  GauOredy,  des  lettres  d'association  comme  bienfaiteur  de 
Tordre,  intimant  à  tous  les  supérieurs  soumis  à  sa  juridiction  de 
permettre  au  docteur  illuminé  d'enseigner  dans  leurs  maisons  selon 
s»  méthode.  Cette  faveur  donna  une  grande  autorité  à  des  doctrines 
et  contribua  puissamment  à  les  répandre. 

Mais  il  faut  rendre  cette  justice  à  Raymond  Lulle ,  qu'il  ne  s'endor- 
mait jamais  sur  sa  gloire,  et  qu'à  peine  voyait-il  ses  espérances  se 
réaliser  sur  un  point,  qu'il  reportait  aussitôt  toute  son  activité  sur  un 
autre.  Les  refus  qu'il  avait  essuyés  à  la  cour  de  Rome  se  représentèrent 
à  son  esprit,  et  lui  firent  reprendre  avec  d'autant  plus  de  vigueur  son 
projet  d'établir  des  écoles.  Ce  n'était  plus  au  pape  qu'il  voulait 
s'acbresser  cette  fois,  et  sans  balancer  un  seul  instant  à  l'idée  des 
voyages  qu'il  projetait,  de  Gênes  où  il  était  retourné,  il  alla  successi- 
vement en  France,  en  Sicile,  à  Maïorque,  et  enfin  jusqu'à  l'tle  de 
Chypre,  pour  exhorter  les  souverains  de  ces  pays  à  établis  dans  les 
monastères  de  leurs  états  des  écoles  pour  les  langues  orientales. 
Partout  encore  il  n'éprouva  qu'indifférence  et  refus. 

Il  était  à  Chypre  vers  1300,  désabusé  de  toutes  les  espérances 
qu'il  avait  fondées  sur  les  autres,  et  ne  comptant  plus  absolument 
que  sur  lui-même.  Pour  que  son  voyage  ne  devint  pas  entièrement 
stérile,  il  passa  en  Arménie,  parcourut  cette  contrée,  redescendit  vers 
la  Palestine,  professant  partout  ses  doctrines,  exhortant  les  chrétiens 
à  combattre  les  Turcs,  prêchant  le  christianisme  aux  mahométans,  et 
8*effbrçant  de  ramener  à  l'unité  catholique  les  jacobites,  les  nesto- 
riens  et  tous  les  hérétiques  qu'il  rencontrait  sur  son  passage. 

Après  cette  longue  et  pénible  course,  il  revint  à  Gênes,  point  cen- 
tral d'où  il  semblait  préparer  les  entreprises  nouvelles  qu'il  méditait, 
pois  à  Montpellier,  Il  composa,  dans  ces  deux  dernières  villes,  un 
grand  nombre  d'ouvrages  sur  diverses  matières,  et  entre  autres  Brevit 


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SM  REVUE  DBS  MHJX  VONDES. 

praetica  ariis  genenalUy  modification  BOOveUe  de  sa  Riétbode  cte 
penser  et  de  raisonner.  Dans  les  années  suivantes  jusqu'à  lâM,  il 
faut  le  suivre  encore  à  Paris,  où  il  dispute  victorieusement  avec  Jean 
Scol,  dit  le  docteur  suMilf  pvàs  à  Lyon  et  à  Montpellier,  lieux  où  ^ 
tout  en  professant  publiquement  ses  doctrines,  il  refondit  de  boo- 
yeau  presque  en  entier  son  art  général. 

Cependant  le  saint  siège  aHaît  être  transporté  de  Rome  à  Avignon. 
Un  pape  français,  Bertrand  de  Goth ,  Clément  Y,  élevé  à  cette  dignité 
par  rinfluence  de  Philippe^e-Bel,  gouvernait  Téglise  et  se  trouvait  à 
Lyon  lorsque  notre  aventureux  philosophe  s'y  rendit.  RaynM)ad 
Lnlle,  dont  les  espérances  se  ranimaient  toujours  à  la  noflûnatioa 
d'un  nouveau  pape,  s'empressa  d'aller  saluer  Clément  Y,  à  qui  il 
soumit  de  nouveau ,  mais  inutilement  encore  cette  fois,  son  projet 
d'écoles  pour  tes  langues  orientales.  Le  malheur  voulut  qu'il  entrtr 
tint  le  pontife  de  cette  affaire  au  moment  où  le  successeur  de  saint 
Pierre,  qui  venait  d'acheter  sa  dignité  du  roi  de  France  par  toute  sorte 
de  promesses,  n'avait  dans  l'esprit  qu'une  seule  préoccupation ,  celle 
de  les  éluder. 

Ce  nouvel  échec  ne  ralentit  pas  plus  le  zèle  de  Raymond  que  ceux 
qu'il  avait  déjà  essuyés  en  tant  d'occasions.  A  l'instant  même  il  s'en* 
g0ige  dans  une  entreprise  plus  vaste,  plus  dangereuse,  que  toutes  celles 
qu'il  eût  encore  tentées.  Après  avoir  pris  civilement  congé  de  Clé- 
ment Y,  il  quitte  Lyon ,  va  à  Maïorque,  met  ordre  à  ses  âAaires  et  à 
celles  de  sa  fannille,  et  passe  en  Afrique  dans  l'intention  de  donner 
un  témoignage  éclatant  de  son  zèle,  en  essayant  seul,  et  selon  ses 
forces,  la  conversion  des  musulmans.  En  effet,  il  se  rendit  à  Bougie, 
où  l'on  assure  qu'après  avoir  souffert  tous  les  genres  d'opprobres  de 
la  part  du  peuple,  il  parvint  cependant,  à  force  de  courage  et  de  pa- 
tience, à  convertir  dans  cette  ville  soixante-dix  philosophes  attacMs 
aux  doctri^ra  d'Averroës.  Après  ce  succès,  ajoutent  les  auteurs  de  sa 
vie,  il  se  dirigea  vers  Alger,  où  il  convertit  encore  pinceurs  infidèles 
à  la  fm  catholique.  Mais  ces  succès  ne  tardèrent  pas  à  le  rendre  sus^ 
pcct,  et  les  imans  le  firent  jeter  en  prison.  Dans  son  cachot  même» 
il  donna  des  preuves  de  son  opiniâtreté  courageuse;  il  cbereba  à 
parler  et  à  instruire  ceux  à  la  garde  de  qui  il  était  confié,  et  son  éi^ 
quence  inspira  encore  assez  d'ombrage  pour  qu'on  lui  mit  un  AiHon 
afin  de  lui  ôter  l'usage  de  la  parole,  et  qu'on  le  privât  de  nourriture 
pendant  plusieurs  jours  pofur  diminuer  l'activité  de  son  esprit  et  de 
son  courage.  Toutefois,  ces  traitemens  cmels  ne  produisant  pas  sur 


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Baymond  Lulla  l'eflet  cpi'en  attendaient  lea  masuUnafif ,  on  le  pro^ 
mena  ignominieusement  par  toute  la  ville  en  l'accablant  de  coups,  et 
on  le  bannit  sous  peine  de  la  vie, 

Raymond  LuUe  était,  comme  on  sait^  sous  le  poids  d'une  première 
condamnation  de  cette  espèce  à  Tunis,  ce  qui  ne  Tempécha  pas  d'y 
rentrer.  A  son  premier  voyage  dans  cette  ville,  il  avait  cinquante-* 
trois  ans;  cette  fois,  il  en  avait  soixante-onze.  On  peut  donc  sup-* 
poser  que  l'altération  de  ses  traits  l'aida  à  se  soustraire  à  la  vengeance 
des  habitans.  En  tout  cas ,  il  ne  fit  que  passer  par  cette  ville  pour  aller 
s'établir  à  Bougie.  Là,  il  prêcha  publiquement  TÉvangile,  et  em-- 
ploya  toutes  les  ressources  que  lui  offraient  sa  méttiode  et  son  élo- 
quence pour  combattre  les  croyances  des  mahométans.  On  rapporte 
que,  parmi  les  docteurs  musulmans  avec  lesquels  il  eut  des  conférences 
sur  la  religion,  il  se  trouva  un  philosophe  arabe  nommé  Homère, 
qui,  se  sentant  confondu  par  la  force  des  raisonnemens  de  Raymond 
Lulle,  prit  la  résolution  de  faire  jeter  ce  dangereux  eatéchisear  dans 
un  cachot.  On  ajoute  que  Raymond  Lulle  y  serait  iofaillibleraent 
mott  sans  l'assistance  de  marchands  génois  qui  intercédèrent  en  sa 
(aveur,  et  le  firent  placer  dans  une  prison  moins  affreuse  et  moins 
DMtlsaine,  où  il  demeura  encore  plus  de  six  mois. 

Soumis  dans  ce  lieu  à  un  régime  et  à  une  solitude  moins  austères, 
il  reçut  la  visite  des  savans  du  pays,  attirés  par  son  inépuisable  bcoade 
que  favorisait  la  facilité  avec  laquelle  il  s'exprimait  en  arabe.  Tous 
les  docteurs  de  la  loi  ^  Mahomet,  disposés  envers  lui  comme  il  l'était 
à  leur  égard,  c'est^-dire  à  lui  prouver  la  vérité  de  ieur  neligion  eCk 
la  lui  faire  confesser,  ne  négligèrent  aucun  des  moyens  qui  pouvaient 
leur  taire  obtenir  c^te  importante  victoire  sur  le  vieiUard  chrétien. 
BaîsoQnemefis,  prières,  menaees,  espérances  flatteuses,  tout  fut  mis 
eft  usage  pour  convaincre,  intimider  ou  séduire  Raymond  Lulie;  mais 
le  docteur  ilhimioé  resta  ferme  et  inébranlable  dans  sa  foi. 

Il  paraitcaitque  les  docteurs  musulmans  n'étaient  |ias  plus  ennemis 
de  la  controverse  et  de  la  dialectique  que  les  tiiéologieHS  d'Eur<^, 
car,  les  raisons  en  faveur  des  deux  croyances  s'étant  multipliées  au 
poîat  que  l'ordre  sc^olastîqne  m  pouvait  plus  régner  dans  les  discus- 
sions, les  disciples  de  Mahomet  et  le  docteur  chrétien  convinrent  entre 
eux  que  chaque  partie  dévetopperait  métbodiquemrat  ses  argumefig 
par  écrit  Alon  l'uifatigabie  Raymond  LiiUe,  à  qui  ua  volurae  de 
théologie  ne  coûtait  pas  phis  qu'un  voyage  d'Eurq^  en  Afrique, 
se  Elit  à  composer  un  livre.  Son  ouvrage  était  presque  eetiéremei^ 
lerffîîi»é,  lorsque  le  aouvecMn  du  pays,  caraignnjit  les  e£fets  d'noe 


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536  RBVIIB  DES  DBCX  MONDES. 

discussion  de  ce  genre,  engagée  avec  un  homme  d'un  esprit  si  délié 
et  si  tenace,  lui  fit  ouvrir  les  portes  de  sa  prison  et  le  chassa  de  Bougie 
comme  un  perturbateur  du  repos  public. 

Ce  ne  fut  pas  sans  de  vifs  regrets  qu'il  quitta  ce  pays  au  moment 
où  il  se  flattait  de  commencer  cette  guerre  intellectuelle  qu'il  désirait 
depuis  si  long-temps  faire  aux  Sarrasins.  Forcé  d'abandonner  son 
entreprise,  il  s'embarqua  avec  tous  ses  livres  sur  un  vaisseau  génois. 
On  dirait  que,  pour  lui  faire  mériter  le  titre  de  saint  martyr  qui  lui 
est  encore  accordé  en  Espagne  et  surtout  à  Maïorque,  sa  patrie,  Dieu 
se  soit  plu  à  multiplier  sur  sa  route  les  épreuves  les  plus  terribles. 
Le  vaisseau  qu'il  montait  n'était  plus  qu'à  dix  ou  douze  milles  du 
port  de  Pise ,  lorsqu'il  fut  assailli  par  une  tempête  et  fit  naufrage. 
Presque  tout  l'équipage  périt  à  l'exception  de  quelques  matelots  et 
de  Raymond ,  qui  se  sauva  à  l'aide  d'une  table  sur  laquelle  il  trouva 
encore  moyen  de  placer  ses  livres. 

A  Pise,  il  fut  accueilli  et  soigné  par  les  religieux  du  couvent  de  Saint- 
Dominique.  Mais  à  peine  avait-il  pris  le  temps  de  faire  sécher  son 
habit,  qu'il  se  mit  à  parcourir  la  ville,  enseignant  le  peuple  et  exhor- 
tant les  personnes  considérables  de  la  république  à  unir  leurs  efforts 
et  leurs  dons  pour  tenter  par  tous  les  moyens  imaginables  de  con- 
vertir les  Infidèles  et  de  reconquérir  la  Terre-Sainte.  Il  s'adressa  en 
particulier  aux  familles  nobles  du  pays  pour  les  engager  à  instituer 
une  milice  chrétienne,  à  créer  des  chevaliers  qui  se  dévouassent  à 
délivrer  les  saints  lieux  de  la  domination  du  Turc.  La  prédication  de 
cette  croisade  produisit  un  assez  grand  effet.  Les  Pisans  rédigèrent 
une  espèce  de  pétition  à  ce  sujet,  adressée  au  pape,  et  chargèrent 
Raymond  Lulle  de  la  lui  présenter.  En  se  dirigeant  vers  Avignon, 
il  passa  par  Gènes  avec  l'intention  de  s'y  embarquer  pour  la  France. 
Dans  cette  dernière  ville,  ses  exhortations  ne  produisirent  pas  moins 
d'effet  qu'à  Pise,  et  en  réveillant  l'horreur  des  Génois  pour  les  mu- 
sulmans, il  la  fit  partager  aux  dames  de  la  ville,  qui  s'engagèrent  à 
vendre  leurs  bijoux  et  à  en  offrir  le  prix  pour  contribuer  à  une  nou- 
velle croisade  dans  la  Terre-Sainte. 

Le  zèle  et  la  fermeté  que  Raymond  Lulle  persistait  à  mettre  dans 
l'exécution  de  ses  idées  sont  certainement  de  belles  et  nobles  qua- 
lités chez  lui.  Cependant,  on  ne  peut  s'empêcher  de  le  reconnaître, 
les  déterminations  et  les  moyens  qu'U  choisissait  pour  faire  réussir 
ses  projets  manquaient  presque  toujours  de  réflexion  et  d'oppor- 
tunité. Il  est  évident  que  cet  honune,  étranger  à  toute  congréga- 
tion religieuse  ou  civile,  qui  ne  vivait  que  sur  les  idées  de  son  propre 


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RAYMOND  LULLE.  53T 

fonds,  et  ne  s'occupait  en  dernière  analyse  que  de  combinaisons 
scientiGques,  n'était  nullement  instruit  des  ^ands  évènemens  poli* 
tiques  de  son  temps.  Tout  fait  croire  qu'il  ignorait  que,  depuis  la 
fôcheuse  croisade  qui  se  termina  par  la  mort  de  saint  Louis,  en  1270, 
l'Europe  était  bien  moins  préoccupée  de  reconquérir  le  saint-sépulcre 
que  de  se  garantir  de  l'invasion  si  menaçante  des  Tartares,  dont  Ray- 
mond Lulle  ne  dit  pas  même  un  mot  dans  le  cours  de  ses  ouvrages. 
Duplan  Carpin  et  Roger  Bacon,  avec  ce  courage  calme  et  prévoyant 
qui  distingue  les  hommes  vraiment  forts,  voyaient  un  peu  plus  loin 
et  beaucoup  plus  juste  que  le  docteur  illuminé  de  Maïorque. 

Tout  émerveillé  de  l'enthousiasme  qu'il  avait  excité  dans  deux 
petites  villes  d'Italie,  il  arrive  triomphant  à  Avignon  et  s'empresse 
d'offrir  au  pape  les  témoignages  du  zèle  religieux  qu'il  avait  recueilUs 
à  Pise  et  à  Gênes;  mais  Clément  V  et  le  sacré  collège,  qui  envisa- 
geaient ces  affaires  d'un  point  de  vue  bien  autrement  élevé,  ne  purent 
s'empêcher  de  rire  à  la  réception  des  offres  que  Raymond  était  chargé 
de  faire,  et  on  réconduisit  comme  un  fou,  sans  daigner  lui  répondre. 

Les  auteurs  espagnols,  qui  tiennent  à  ce  que  Raymond  Lulle  soit 
considéré  avant  tout  comme  un  saint  martyr,  s'élèvent  tous  contre 
l'irrévérence  avec  laquelle  Clément  V  et  ses  cardinaux  le  reçurent 
en  cette  circonstance.  Ces  écrivains  ignoraient  vraisemblablement, 
ainsi  que  Raymond  LuUc,  qu'en  ce  moment  (1305  ou  1306}  le  sys- 
tème d'attaque  contre  les  Sarrasins  était  complètement  changé,  et 
que,  depuis  les  négociations  entamées  par  saint  Louis  avec  les  princes 
tartares,  ceux-ci,  qui  avaient  débuté  par  des  menaces  contre  les 
nations  de  l'Europe,  s'étaient  peu  a  peu  accoutumés  à  l'idée  de  se 
joindre  à  elles  pour  faire  la  guerre  aux  musulmans  de  la  Palestine.  Si 
Clément  V  se  disposait  en  effet  à  prêcher  une  grande  croisade  qui 
devait  mettre  la  terre  sainte  au  pouvoir  des  Francs,  c'est  que  le  pape 
avait  vu  à  Poitiers  des  envoyés  mongols  qui  lui  avaient  appris  qu'une 
paix  générale  venait  d'être  conclue  entre  tous  les  princes  de  la  Tar- 
tane, ce  qui  permettait  au  roi  de  Perse  de  mettre  à  la  disposition  de 
Philippe-le-Bel,  pour  une  expédition  en  Syrie,  plus  de  cent  mille 
cavaliers  tartares ,  à  la  tête  desquels  le  prince  marcherait  en  per- 
sonne (1).  Cette  circonstance  explique  le  dédain  avec  lequel  on  ac- 
cueillit les  offres  de  Raymond  Lulle. 

Le  pieux  et  simple  savant  ne  supporta  pas  cette  injure  avec 
autant  de  courage  que  les  avanies  du  Turc  et  les  dangers  du  naufrage. 

(1)  Voyez  Mélanges  asiatlque$,  |Kir  Abel  Eémuaat ,  tom.  I*',  pag.  iOi. 


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SdS  REVIS  BBS  DEUX  MONDES. 

Blessé,  il  se  dirigea  vers  Paris,  où,  après  avoir  combattu  avec  le  phis 
grand  succès  ceux  d'eutre  les  philosophes  qui  défendaient  les  doc- 
trines d*Averroës,  il  eut  la  satisfaction  de  voir  TUniversité  de  cette 
ville  approuver  son  Art ,  celui  de  ses  ouvrages  qui  résumait  les  études 
de  toute  sa  vie,  et  qu'il  regardait  comme  le  plus  propre  à  faire  trions 
pher  ïa  vérité  (1).  Ce  succès,  grâce  auquel  il  vit  sa  doctrine  se  ré- 
pandre par  toute  l'Europe,  lui  fit  oublier*sa  triste  aventure  à  la  cour 
papale.  N'étant  sujet  d'ailleurs  ni  au  découragement  ni  à  la  rancune, 
lorsqu'en  1311  Clément  Y  Unt  le  concile  de  Vienne  en  Dauphiné,  où 
l'on  prononça  l'abolition  de  Tordre  des  templiers,  Raymond  LuUe 
s'y  rendit  et  y  demanda  trois  choses  : 

l""  Ce  qu'il  avait  proposé  tant  de  fois  déjà  :  l'établissement  dans 
toute  la  chrétienté  de  monastères  où  des  hommes  pieux  et  savans 
pussent  apprendre  les  langues  orientales  et  se  préparer  à  toute  espèce 
de  souffrances  et  de  dangers  pour  la  cause  de  Jésus-Christ; 

2*  De  réduire  tous  les  ordres  religieux  militaires  existans  à  un 
seul,  afin  d'éviter  les  querelles  de  préséance  qui  s'élevaient  journel- 
lement entre  ces  ordres,  et,  par  cette  mesure,  de  les  rendre  plus 
utiles  à  la  cause  de  Dieu; 

3"*  Enfin,  de  supprimer  dans  les  écoles,  par  un  ordre  du  pontife, 
les  œuvres  d'Averroës,  en  en  défendant  la  lecture  à  tous  les  chré- 
tiens (2). 

La  demande  que  fit  Raymond  au  sujet  des  ordres  religieux  mi- 
litaires ne  paraît  avoir  aucun  rapport  avec  l'acte  de  sévérité  que  l'on 
exerça  contre  les  templiers  à  ce  concile,  et  l'on  ne  donna  pas  au  doc- 
teur illuminé  la  satisfaction  qu'il  espérait  à  l'occasion  des  œuvres 
d'Averroës;  mais  de  ses  trois  requêtes  il  y  en  eut  une  d'accueillie. 
Clément  Y,  quoique  éloigné  de  Rome,  y  fonda  cependant,  vers  cette 
époque,  des  chaires  pour  les  langues  grecque,  hébraïque,  arabe  et 
syriaque;  il  paraît  même  que  Philippe-le-Bel ,  entraîné  par  cet  exero* 
pie,  fit  quelques  tentatives  pour  former  des  écoles  semblables  à  Paris. 
Le  roi  de  Maïorque  en  établit  à  Palma,  en  sorte  que  l'un  des  projets 


(1)  L'acte  qai  constate  ceUe  approbation,  daté  de  1309,  se  trouve  imprimé  an 
nombre  des  pièces  JastAficaiives  annexées  à  V Apologie  de  la  vie  et  des  emvru  dm 
bienheureux  Raymond  Lulle,  par  A.  Perroquet,  prêtre;  Vendôme,  1667. 

(2]  Averroës  avait  adopté  et  commenté  les  opinions  d'Aristote.  Quoique  sa  reli- 
gion extérieure  fût  IMsbmisme,  ce  philosophe  professait  une  égale  Indifférence  pour 
tous  les  cultes.  C'est  cette  indifférence  que  Raymond  Lulle  jugeait  si  pernicieuse  i 
U  jeunesse  des  écoles.  Cependant  ce  ne  fut  que  beaucoup  plus  tard,  sous  le  pon- 
tilicat  de  Léon  X,  que  la  censure  contre  les  ouvrages  d'Averror^s  tni  prononcée. 


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ftATMOUD  LULLB.  .     899 

fnvorig  de  Raymond  Lvlle  fbt  au  moins  réalifié  en  partie  de  sen  vivant, 
fi  «tteigDatt  alors  à  sa  soiiante-dix-seplièiDe  année. 

B  me  reste  encore  à  raconter  plus  d'une  aventure  de  la  vie  presque 
fabiriettse  de  Raymond;  mais,  av«it  d'en  achever  le  récit,  je  m'arrê- 
terai a«  point  oà  nous  nous  trouvons  de  son  histoire,  pour  jeter  un 
coup  d'eril  sur  les  travaux  intellectuels  et  sur  les  écrits  que  cet  honmie 
extraordinaire  a  laissés. 

Quoique  depuis  sa  retraite  dans  la  cellule  de  Randa ,  pendant  ses 
Toyages,  dans  les  villes  où  il  s'arrètaR ,  à  bord  des  vaisseaux ,  en  plan 
1^,  et  jusqu'en  prison,  il  travaillât  toujours  à  la  composition  de  ses 
livres,  le  nombre  en  paraît  merveilleux,  lorsque  l'on  réfléchit  à  finfa- 
UffMe  activité  de  corps  qu'a  employée  ce  pieux  savant  &  croiser  les 
mers  et  parcourir  le  monde  dans  tous  les  sens  pendant  cinquante 
ans  de  sa  vie.  Four  donner  rapidement  l'idée  la  plus  juste  de  Tordre» 
de  l'esprit  et  du  but  de  ses  travaux,  je  présenterai  par  groupes,  dis- 
posés systématiquement,  les  divers  traités  qu'3  a  composés  pendant 
le  long  cours  de  sa  vie.  En  voici  la  liste  : 

TITRES  DES  HATIÊEES.  NOMBBE  DES  TRAITÉS. 

Sur  rArtdémonstraUr  de  la  Vérité.    .    .  60 

Grammaire  et  Rhétorique 7 

Logique at 

Svr  rSatendement 7 

Sur  la  Mémoire i 

Sur  la  Volonté.   . 8 

De  la  Morale  ^t  de  la  Politique.      ...  12 

Sur  le  Droit 8 

Philosophie  et  Physique SS 

Métaphysique 98 

Mathématique 19 

Médecine,  anatomie SO 

Chimie i» 

Théologie «i« 

Total  des  traités.    .    .  iS6(l) 

L'ordre  de  ce  tableau  synoptique,  tout  en  sufBsant  pour  faire  res- 
sortir la  marche  et  l'enchaînement  des  idées  de  Raymond  Lulle,  carac- 
térise encore  Fesprit  encyclopédique  qui  anima  et  régla  les  travaux 
intellectuels  défi  hommes  distingués  du  xin«  siècle.  Aucune  des 
sciences  physique,  métaphysique  et  mathématique,  n'était  cultivée 

(1)  La  table  générale  et  détaillée  des  livres  composés  par  Raymond  Lulle,  donnée 
par  Alfonso  de  Proaza,  en  1515,  est  reproduite  à  la  page  364  de  Tourrage  d^à  cité 
de  A.  Perroquet. 


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5^0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

isolément  et  pour  elle-même.  L'une  était  la  conséquence  de  Tautre, 
et  c'était  au  moyen  des  degrés  plus  ou  moins  bien  établis  qu'elles 
offraient,  que  l'intelligence  s'élevait  successivement  jusqu'à  la  théo- 
logie. Cette  idée  de  la  vérité  absolue,  on  la  voit  également  pour- 
suivie avec  la  même  constance  et  la  même  opiniâtreté  pieuse  dans  les 
poèmes  de  Dante,  dans  les  écrits  de  Roger  Bacon ,  dans  les  nombreux 
traités  de  Raymond  Lulle. 

Néanmoins  les  ouvrages  qui  donnèrent  une  célébrité  si  grande  au 
docteur  illuminé,  non-seulement  vers  la  6n  de  sa  vie,  mais  durant 
quatre  siècles  après  sa  mort ,  et  flrent  naître  une  foule  d'adeptes  connus 
sous  le  nom  de  lullistes,  ce  sont  particulièrement  les  livres  destinés  à 
enseigner  les  moyens  de  séparer  le  faux  du  vrai,  de  trouver  la  vérité, 
de  donner  des  définitions  précises,  d'établir,  d'enchaîner,  de  présenter 
clairement  des  raisonnemens  justes,  et  de  ne  point  se  tromper  sur  la 
nature  des  choses  divines,  intellectuelles  et  physiques.  Cette  science 
du  raisonnement,  cet  art,  car  c'est  ainsi  qu'il  le  désignait,  fut  l'objet 
constant  des  recherches  de  toute  sa  vie,  et  les  soixante  traités  difTé- 
rens  qu'il  a  écrits  sur  Fart  démonstratif  de  la  vérité ^  ne  sont,  ainsi 
que  l'on  peut  s'en  convaincre  en  les  comparant,  que  des  variantes  du 
même  ouvrage.  Entre  le  Grand  Art  et  I'Art  bref,  dans  lesquels  sa 
méthode  pour  développer  l'intelligence  et  diriger  le  raisonnement  est 
comprise,  il  a  fait  une  foule  de  livres  qui  s'y  rapportent  et  ne  sont 
que  le  développement  de  quelques  questions  particulières  (1).  Mais, 
en  résumé,  Y  Art  bref  est,  de  tous  les  ouvrages  de  cette  espèce,  celui 
où  Raymond  Lulle  a  déposé,  sinon  avec  clarté,  du  moins  de  la  ma- 
nière la  plus  succincte,  sa  méthode  de  développer  l'entendement 
humain.  C'est  ce  livfe  qui  lui  fit  donner  le  titre  de  docteur  illuminé, 
et  dont  l'Université  de  Paris  reconnut  l'excellence  et  recommanda 
l'usage  en  1309;  c'est  cet  ouvrage  enfin  qui  fit  si  fortement  sentir  son 
influence  pendant  les  xiv%  xv*  et  xvi*  siècles  en  Europe,  et  en  faveur 
duquel  des  hommes  d'un  grand  mérite  écrivaient  encore  des  livres 
apologétiques,  des  notes,  des  commentaires,  en  Italie,  en  Allemagne 
et  en  France,  vers  1668  (2). 

(1)  Voici  les  titres  de  quelques-uns  de  ces  traités  :  l'Art  de  la  science  générale. 
^  Nouvelle  méthode  de  démontrer, — LArt  inventif,  —  Livre  âe  la  démonstration. 
—  Livre  de  la  montée  et  delà  descente  de  l'entendement,  —  V  Arbre  des  sciences,  etc. 

(2)  L'édition  portant  le  titre  :  Raymondi  Lulli  opéra,  etc.,  Argentorati,  1617, 
est  accompagnée  de  notes  et  commentaires  de  Jordano  Brnno,  de  Henry  Cornélius 
Agrippa  et  de  Valérie  de  Valerils.  V Apologie  de  la  vie  et  des  csuvres  de  R.  LuUe, 
par  Perroquet ,  porte  In  (ht'?  '!(>  <crs. 


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RAYMOND  LULLE. 


5^1 


Ayant  Tiotention  de  donner  une  idée  de  la  méthode  inventée  par 
Raymond  LuUe,  j'ai  pris  d'abord  la  précaution  de  ne  pas  laisser  igno- 
rer l'admiration  qu'elle  a  excitée  en  Europe  depuis  le  temps  de  saint 
Louis  jusqu'au  siècle  de  Descartes  et  de  Pascal,  afin  que,  si  l'on 
s'étonnait  de  la  puérilité  de  cette  méthode,  l'immense  célébrité  dont 
elle  a  joui  pendant  si  long-temps  me  servit  au  moins  d'excuse.  Abor- 
dons la  difficulté  sans  préambule,  et  prenons  d'abord  connaissance 
du  tableau  au  moyen  duquel  Raymond  Lulle  compose  ses  recettes 
pour  solliciter  notre  invention  et  faire  manœuvrer  les  ressorts  de 
notrie  mtelligence  : 


LES  NEUF 
SUJETS. 

LES  NEUF 
PRINCIPES 

ABSOLUS. 

I.F-S  NEUF 
PRINQPES 

RELATIFS. 

LUS  NEUF 
QUESTIONS. 

Dieu. 

Bonté. 

Différence. 

Si? 

Ange. 

Grandeur. 

Concordance. 

Qu'est-ce? 

Ciel. 

Durée. 

Contrariété. 

De  quoi? 

Homme. 

Puissance. 

Principe. 

Pourquoi? 

Imaginatif. 

Sagesse. 

MiUeu. 

Combien  grand? 

SensiUr. 

Volonté. 

Fin. 

Quel? 

VégéUlif. 

Venu. 

Majorité. 

Quand? 

ÉléroenUUf. 

Vérité. 

Égalité. 

Où? 

Instrumenuur. 

Gloire. 

Minorité. 

Comment  et  avec  quoi  ? 

La  combinaison  «  Tordre  et  l'usage  de  ce  tablean  rappellent  ceux 
de  la  table  de  multiplication  attribuée  à  Pythagore.  Ce  que  le  philo- 
sophe de  l'antiquité  fit  pour  régler  mathématiquement  la  supputa- 
tion des  nombres,  Raymond  Lulle  Ta  tenté  dans  le  but  de  fixer  la 
marche  du  raisonnement  et  la  combinaison  logique  des  idées  que 
l'homme  perçoit  ou  imagine;  mais  le  tableau  ci-joint  n'est,  à  propre- 
ment parler,  qu'une  indication  mnémonique,  revêtue  d'une  appa- 
rence scientifique,  au  moyen  de  laquelle  les  connaissances  natu- 


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SXA  REvinB  M»  vmxnL  mordes. 

leHes  et  acquises  que  Ton  possède  sont  censées  recevoir  un  ordre  qui 
mène  directement  à  la  recherche  et  à  Finvention  de  la  rérité. 

La  première  colonne  renferme  les  neuf  sujets  auxquels  se  rapporte 
tout  ce  qui  enste,  soit  divin,  humain,  imaginaire,  animal,  végétal, 
ëléraentaire  ou  artificiel,  tout  ce  dont  on  se  propose  de  connaître  la 
nature,  Tobjet  et  la  fin.  La  seconde  et  la  troisième  colonnes  servent 
à  éveiller  l'attention  sur  les  qualités  et  les  altribfits  que  possèdent  ou 
dont  sont  privés  les  sujcfts.  Enfin  dans  la  quatrième  sont  inscrites 
les  neuf  formules  possibles  de  quêtons.  Avec  le  secours  de  ces  for- 
mules, relatives  à  l'eiistence,  à  TefTet,  à  la  cause,  à  la  qualité,  etc., 
tout  ce  que  Tenteudement  humain  condprend  est  mis  en  mouvement 
.dans  tooles  les  cfoections. 

Mais  revenons  au  récit  de  la  vie  de  Raymond  Lulle.  Raymond  avait 
obtenu,  en  1^1,  deux  succès  importans.  D*abord  le  pape  Clément  V% 
Philippe-le-Bel  et  Jayme  n  avalent  établi  des  écoles  pour  les  langues 
orientales;  puis  rUniversité  de  Paris,  par  un  acte  authentique,  adop- 
tait et  recommandait  l'usage  de  sa  méthode  et  de  ses  doctrines.  Aussi 
Tespoir  de  ruiner  les  doctrines  de  Mahomet  et  d'y  substituer  celles 
du  christianisme  était-il  devenu  plus  vif  que  jamais  dans  son  cœur. 

A  partir  de  cette  époque,  son  existence,  déjà  si  aventureuse,  va  le 
devenir  encore  davantage.  Le  théologien,  le  philosophe  va  nous  ap- 
paraître pendant  dix-huit  mois  (mars  131â — octobre  1313),  comme 
un  adepte  de  la  science  hermétique,  exclusiveinent  occupé  de  chimie 
et  de  métallurgie. 

L'Université  de  Paris,  arbitre  suprême  alors  par  toute  l'Europe  en 
matière  de  science,  avait  accru  singulièrement  la  célébrité  du  docteur 
illuminé,  en  approuvant  ses  doctrines.  Tous  les  souverains  désiraient 
le  voir  et  l'entretenir.  Comme  il  était  encore  à  Vienne,  où  se  tenait 
le  concile,  il  reçut  des  lettres  d'Edouard  U  ou  Y  (1),  roi  d'Angle- 
terre, et  de  Robert  Bruce,  roi  d'Ecosse,  par  lesquelles  chacun  de 
ces  souverains  l'invitait  à  se  rendr»  près  de  hri.  Raymond  Lulle,  dont 
ridée  fixe  était  la  conquête  de  la  Terre-Sainte  et  la  ruine  de  la  loi  de 
Mahomet,  se  persuada,  en  recevant  les  lettres  flatteuses  de  ces  deux 
princes,  qu'ib  voulaient  se  servir  de  kû  pour  combiner  et  entre- 
prendre quelque  nouveau  projet  contre  les  infidèles  de  la  Palestine. 
Malgré  ses  soixante-dix-sept  ans,  il  passa  donc  en  Angleterre  et  se 
nyt  à  la  discrétion  d'Édounurd. 


(1)  Voyez,  dans  VÂrt  de  vérifier  les  dates,  la  double  manière  de  compter  les 
Édoaard  d'Angleterre. 


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RATMOm>  LULLB.  ^ 

Là  réalité  de  ce  voyage  a  été  contestée  par  les  auteurs  espagnols, 
qui,  en  écrivant  la  vie  de  Raymond,  bienheureux  martyr,  se  sont 
efforcés  de  foire  croire  qu'il  ne  s'est  jamais  ocx;upé  de  chimie;  on  ne 
peut  cependant  à  ce  sujet  concevoir  aucun  doute  (1).  Outre  les  lettres 
du  savant  sur  les  opérations  du  grand  œuvre,  adressées  au  roi  Edouard 
en  1312  (2) ,  il  y  a  un  passage  d'un  de  ses  livres  intitulé  :  Compendium 
transmutationis  anirncBy  où,  en  parlant  de  certaines  coquilles  qu'il  eut 
l'occasion  d'observer,  il  dit  :  Viditnus  ista  omnia  dum  ad  Angliam 
transiimus  propter  intercessionem  domini  régis  Edoardi  illustrissimi. 
—  J'ai  vu  ces  choses  lorsque  je  passais  en  Angleterre,  d'après  la 
prière  que  m'en  avait  foite  le  très  illustre  roi  Edouard. 

Si  le  feit  du  voyage  est  avéré,  il  faut  convenir  que  le  peu  que  l'on 
sait  sur  son  séjour  à  Londres  est  enveloppé  d'un  assez  grand  mys- 
tère. D'après  le  témoignage  de  quelques  écrivains  anglais,  il  parai- 
trait  que  Raymond  Lulle  fut  employé  è  faire  de  Tor  et  à  surveiller  la 
fobrication  de  la  monnaie  en  Angleterre.  On  dit  que,  toujours  préoc- 
cupé de  l'idée  de  reconquérir  la  Terre-Sainte,  Raymond  se  fit  illu- 
sion sur  les  véritables  motifs  qui  donnaient  è  Edouard  le  désir  de  pos- 
séder de  grandes  richesses.  Il  s'imagina  que  ce  prince  ne  voulait  en 
faire  usage  que  pour  la  cause  sainte,  tandis  qu'au  contraire  Edouard, 
gouverné  par  des  favoris,  et  passant  ses  jours  dans  l'oisiveté  et  leis 
délices,  ne  prétendait  user  de  la  science  du  chimiste  que  pour  faire 
face  à  ses  profusions.  Dans  ce  conflit  de  passions  si  contraires,  le  zèle 
du  missionnaire  et  la  cupidité  du  roi,  il  est  difficile  de  déterminer 
lequel  des  deux  a  été  le  plus  dupe;  mais  ce  que  l'histoh^e  rapporte, 
et  ce  que  Raymond  affirme  dans  son  Dernier  Testament  y  c'est  le  suc- 
cès d'une  expérience  qui  tendait  à  convertir  en  une  seule  fois  en 
or  cinquante  mQle  pesant  de  mercure,  de  plomb  et  d'étain  :  Con- 
verti  in  nnd  vice,  in  aurum,  ad  L  miUia  pondo  argenti  viviplumbi  et 
stannù 

Edouard,  beaucoup  plus  curieux  de  voir  le  résultat  des  opérations 
du  chimiste  que  préoccupé  de  l'emploi  sacré  que  le  missionnaire 
prétendait  que  l'on  en  fft,  reçut  Raymond  Lulle  ei^  le  comblant  de 
caresses  et  d'honneurs.  Jean  Cremer,  abbé  de  Westminster,  contem- 
porain de  Lulle,  et  qui,  conune  lui,  s'adonnait  à  l'étude  .de  la  chimie, 
a  laissé  dans  sob  Testament  des  détails  sur  cette  réception  (3).  «  J'in- 

{i)  Vida  y  heehos  del  aùKirabk  dotor  y  martyr  Ramon  Lull  de  Mallarca,  por  el 
dt)tor  Juan  Seguy ,  canonlgo  de  '■aUorca  ;  en  Mallorca ,  afio  1606. 
{%)  Voyez  tome  !«',  page  863],  de  la  Bibliothèque  chimique  de  Manget. 
(3)  Cet  ouTrage,  Cremeri  abbatis  Westmonoiteriemis  testamentum,  se  trouYe 


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su  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

troduisis ,  dit-il,  cet  homme  unique  en  présence  du  roi  Edouard,  qui 
le  reçut  d'une  manière  aussi  honorable  que  polie.  Après  être  con- 
venus ensemble  de  ce  qui  devait  être  fait,  Raymond  Lulle  se  montra 
extrêmement  satisfait  de  ce  que  la  divine  Providence  l'avait  rendu 
savant  dans  un  art  qui  lui  permettait  d'enrichir  le  roi.  Il  promit  donc 
au  prince  de  lui  donner  toutes  les  richesses  qu'il  désirait,  sous  la 
condition  seulement  que  le  roi  h^it  en  personne  faire  la  guerre  aui 
Turcs,  que  les  trésors  ne  seraient  employés  qu'aux  frais  qu'occasion- 
nerait cette  entreprise,  et  que  sans  égard  pour  aucun  orgueil  hu- 
main, cet  argent  ne  servirait  jamais  à  intenter  de  querelles  aux 
princes  chrétiens.  Mais,  ô  douleur!  ajoute  le  pieux  abbé,  qui  ne  fut 
pas  moins  dupe  que  son  ami  Lulle  en  cette  occasion,  toutes  ces 
promesses  furent  indignement  violées.  » 

Jean  Cremer  donna  d'abord  une  cellule  à  Raymond,  dans  le  cloître 
de  l'abbaye  de  Westminster,  d'où,  dit-on,  il  ne  se  retira  pas  en  hôte 
ingrat,  car  long-temps  après  sa  mort,  en  faisant  des  réparations  à  là 
cellule  qu'il  avait  habitée,  l'architecte  chargé  de  ce  travail  y  trouva 
beaucoup  de  poudre  d'or,  dont  il  tira  un  grand  profit. 

Mais  son  royal  patron,  impatient  de  voir  les  résultats  de  la  scienco 
de  Raymond,  lui  donna  un  logement  dans  la  Tour  de  Londres.  La 
simplicité  d'ame  du  missionnaire  ne  lui  permit  pas  d'abord  de  s'aper- 
cevoir de  la  précaution  maligne  que  couvrait  cette  politesse  royale, 
et  il  se  mit  à  faire  de  l'or,  dont  on  battit  monnaie.  Jean  Cremer 
affirme  le  fait,  etCamden,  dans  ses  Antiquités  ecclésiastiques,  dit 
précisément  que  les  pièces  d'or  nommées  nobles  à  la  rose  y  et  fabri- 
quées au  temps  d'Edouard,  sont  le  produit  des  opérations  chimiques 
que  Raymond  Lulle  fit  dans  la  Tour  de  Londres. 

Lorsque  cet  important  travail  fut  terminé,  et  que  Raymond  put 
reprendre  le  cours  de  ses  études  habituelles,  il  ne  tarda  pas  à  s'aper- 
cevoir que  son  logement  à  la  Tour  était  une  prison ,  et  que  le  roi  le 
retenait  pour  satisfah^  sa  cupidité.  Malgré  ses  soixante-dix-huit  ans,  il 
rassembla  tout  son  courage,  et  au  moyen  d'une  barque  s'étant  échappé 
par  la  Tamise,  il  parvint  à  s'embarquer  sur  un  bâtiment  qui  le  con- 
duisit à  Messine.  C'est  en  cette  ville  qu'il  composa  son  livre  des  Expé- 
riences (  Expérimenta  ) ,  où  se  trouve  ce  passage ,  faisant  aHusion  à  sa 
captivité  et  à  la  mauvaise  foi  du  prince  anglais  :  «  Nous  avons  opéré 


dans  le  Muséum  hermeticum,  iu-i»,  Francfort,  1677-78.  —  CamdeD ,  dans  ses  Mo- 
numens  ecclésiastiques,  donne  aussi  des  détails  sur  le  séjour  de  Raymond  Lulle  en 
Angleterre. 


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RAYMOND  LULLE.  5^5 

cela  pour  le  roi  d'Angleterre,  qui  feignit  de  vouloir  combattre  contre 
les  Turcs,  et  qui  cond)attit  ensuite  contre  le  roi  de  France.  Il  me  mit 
en  prison;  cependant  je  m'évadai.  Gardez-vous  d'eux,  mon  61s!  » 

Il  ne  restait  plus  à  cet  honmie  extraordinaire  qu'une  année  à  vivre; 
voici  comment  il  l'employa  :  de  Messine  il  revint  à  Maïorque  sa  pa- 
trie, où,  ayant.pris  le  seul  genre  de  repos  qui  lui  convînt,  c'est-à- 
dire  ayant  composé  plusieurs  ouvrages,  il  forma  la  résolution  d'en- 
treprendre encore  un  grand  voyage  en  Afrique,  pour  prêcher  les 
doctrines  chrétiennes,  visiter  ceux  de  ses  disciples  qu'il  avait  laissés 
en  Palestine  et  sur  le  littoral  de  l'Afrique,  et  enfin  pour  travailler  de 
nouveau  à  la  conversion  des  Turcs.  Ce  fut  un  spectacle  bizarre  et 
attendrissant  tout  à  la  fois  que  de  voir  ce  vieillard  de  soixante-dix- 
neuf  ans  résistant  aux  prières  et  aux  larmes  de  ses  amis,  de  ses  pa- 
ïens et  de  ses  compatriotes,  qui  tous,  en  le  voyant  partir  sans  espé- 
rance de  retour,  se  réunissaient  pour  le  conjurer  de  mourir  au  milieu 
d'eux.  Rien  ne  put  ébranler  sa  volonté  ni  son  courage,  et  il  partit. 

Il  ne  faut  rien  moins  que  l'attestation  de  plusieurs  écrivains  recom- 
mandables  pour  ajouter  foi  à  ce  que  l'on  dit  de  sa  dernière  mission 
apostolique.  Il  débarqua  en  Egypte,  alla  jusqu'à  Jérusalem,  puis 
revint  à  Tunis.  Là,  toujours  sous  le  poids  d'une  condamnation  à 
mort,  il  visita  les  amis,  les  disciples  qu'il  avait  précédemment  in- 
struits dans  la  religion  chrétienne,  les  exhortant  à  persévérer  dans 
leur  croyance,  et  leur  enseignant  par  son  exemple  à  braver  les  fati- 
gues et  la  mort  même ,  pour  la  gloire  de  Dieu^et  le  triomphe  de 
la  foi  chrétienne.  Dès  qu'il  crut  être  certain  d'avoir  affermi  le  courage 
des  nouveaux  chrétiens  de  Tunis,  il  se  dirigea  vers  Bougie  pour 
prendre  les  mêmes  soins  auprès  des  disciples  qu'il  avait  formés.  Dans 
cette  ville  ainsi  que  dans  l'autre,  sa  tête  était  mise  à  prix.  Cependant, 
après  s'être  conformé  pendant  quelques  jours  aux  précautions  d'une 
pieuse  prudence,  afin  de  s'assurer  que  les  chrétiens  de  Bougie  étaient 
demeurés  fermes  dans  leur  foi,  purs  dans  leur  instruction,  il  sortit 
tout  à  coup  des  retraites  qu'on  lui  ménageait,  et  se  mit  à  prêcher 
publiquement  l'Évangile. 

Par  cet  acte  de  témérité  qui  demeura  stérile  pour  la  cause  chré- 
tienne, Raymond  Lulle  espéra-t-il  entraîner  la  population  de  Bougie 
à  lui ,  oa  son  but  en  cette  occasion  ne  ftit-il,  comme  le  disent  ses  pa- 
négyristes, que  de  terminer  sa  carrière  apostolique  en  méritant  la 
palme  du  martyre?  C'est  ce  que  Dieu  seul  peut  savoir.  Quoi  qu'il  en 
soit,  aussitôt  que  la  populace  le  vit  et  l'entendit.prêcher  à  haute 
voix  la  foi  chrétienne,  elle  le  chargea  d'injures  et  bientôt  de  coups. 

TOME  XXIV.  35 


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54$  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Environné  par  une  multitude  dont  le  cercle,  en  s'avançant  sur  lui, 
se  rétrécissait  de  plus  en  plus,  Raymond  Lulle  recula  pas  à  pas  jus- 
qu'au rivage,  contenant  encore  la  fureur  des  musulmans  par  son 
aspect  vénérable,  par  la  fermeté  de  sa  parole  et  surtout  par  l'insou- 
ciance qu'il  montrait  pour  le  danger.  Mais  le  souverain  du  pa^ 
n'apprit  pas  sans  inquiétude  avec  quel  c^lme  héroïque  Raymond  par- 
lait à  la  populace  forieuse.  Il  anima  ceux  des  habitans  qui  étaient 
restés  étrangers  à  cette  scène,  en  leur  représentant  l'injure  que  l'on 
faisait  à  la  loi  de  Mahomet,  et  bientôt  tout  ce  qu'il  y  avait  de  pieux 
musulmans  à  Bougie  se  porta  sur  la  plage  vers  laquelle  le  mission- 
naire était  toujours  repoussé.  Enfin  plusieurs  pierres  jetées  à  Ray- 
mond Lulle  au  même  moment  le  forcèrent  de  fléchir,  et  il  tomba  sur 
la  grève,  où  cependant  il  fit  un  dernier  effort  pour  se  relever  et  dire 
quelques  mots.  Alors  la  populace  furieuse  se  jeta  sur  lui ,  Taccabla 
de  coups  et  le  laissa  pour  mort. 

La  nuit  tombait,  et  son  corps  resta  sur  le  rivage.  Pendant  toute  h 
durée  de  cette  scène  terrible,  aucun  des  convertis,  et  encore  moins 
les  chrétiens  d'Europe  qui  se  trouvaient  à  Bougie,  n'avaient  osé 
défendre  Raymond  Lulle  ou  même  intercéder  en  sa  faveur.  I^s  témé- 
rités apostoliques  du  missionnaire  étaient  peu  favorables  aux  rela- 
tions commerciales  que  les  Européens  entretenaient  à  Bougie ,  et 
leur  prudence  en  cette  occasion  fut  d'autant  plus  grande,  que  le 
zèle  de  Raymond  leur  avait  semblé  moins  réfléchi.  Cependant  ils  ne 
restèrent  pas  inseijsibles  au  sort  de  cet  homme  courageux.  Quelques 
marchands  génois,  désbant  donner  à  son  corps  les  honneurs  de  là 
sépulture,  vinrent  dans  une  barque,  pendant  la  nuit,  pour  l'enlever  du 
rivage.  Comme  ils  se  disposaient  à  remplir  ce  pieux  devoir,  ils  s'aper- 
çurent que  Raymond  Lulle  respirait  encore.  Au  lieu  HliBer  prendre 
terre  pour  faire  l'inhumation ,  Fis  se  dit igèrent  aussitôt  versieùr  navire, 
et  mirent  à  la  voile  pour  Maïorque,  dam  l'intention  de  reconduire  le 
saint  martyr  dans  sa  patrie.  Mais  le  reste  de  vie  que  conservait  Ray- 
mond dura  peu ,  et ,  conune  le  vaisseau  était  en  vue  de  l'tle,  le  saint  et 
savant  homme  rendit  l'esprit,  le  29  juin  1315,  à  l'âge  de  quatre- 
vingts  ans. 

La  mort  ne  put  mettre  fin  tout  à  coup  aux  vicissitudes  qu'il  avait 
éprouvées  pendant  sa  vie.  On  se  disputa  son  coips,  et  sa  mémoire 
fut  attaquée.  En  efiet,  peu  s'en  Mut  que  ses  restes  ne  fussent  pas 
rendus  à  son  pays  natal.  Comme  tout  ce  que  font  les  honunes,  le 
soin  que  les  Génois  prirent  de  recueillir  le  corps  du  martyr  sur  la 
phige  africaine  ofTrait  prise  au  bl&me  ainsi  qu'à  l'éloge.  C'était  alors  une 


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mATilOim  LULLS.  Wt 

richesse  inesUmabie  4|iie  la  possession  d'un  corps  sriat  dans  «ne  yiDe. 
Or,  ces  Génois,  qui  étalait  chrétiens  et  marchands  tout  è  la  fois^  qm 
avaient  yn  mourir  Raymond  et  ponraient  rendre  témoignage  de  sa 
eonragense  piété  et  de  son  martyre,  savaient  bien  le  trésor  qu'ils  dé- 
poseraient en  terre  en  y  mettant  le  corps  de  l'apAtre.  Mais  il  se  trouva 
que  le  saint  vivait  encore;  alors  les  n^irchands  chrétiens  eurent  lldée 
de  le  ramener  dans  son  pays,  certains  de  recevoir,  outr«  les  félicita- 
tioDS  de  ses  compatriotes,  quelques  dédommagemens  pour  les  frais 
de  voyage  et  de  transport  Cependant  Raymond  mourut  en  route,  et 
voilà  nos  marchands  chrétiens  de  nouveau  possesseurs  d'cin  précieuiL 
corps  saint,  dont  il  s'agissait  de  tirer  toirt  le  parti  poss3)le.  On  enve- 
loppa, on  cacha  la  sainte  reHque  dans  le  vaisseau,  et  Ton  aborda  à 
Maiferqne  avec  l'intention  de  voir  venir^  c(mHne  on  dit  dans  la  langue 
du  commeroe.  Le  projet  des  Génois  était  de  sonder  les  dispositions 
généreuses  des  Maïorquains,  afin  de  transporter  les  reliques  de  Lulle 
dans  un  autre  pays,  au  cas  où  ils  espéreraient  en  trouver  un  meHleur 
prii.  Soit  indiscrétion  ou  trahison  de  la  part  de  quelqu'un  de  l'équi- 
page, la  nouvelle  de  la  mort  de  Raymond  non-senleraent  s'ébruita, 
mais  on  sut  que  son  corps  était  dans  le  port  de  Palma.  SitAt  que  les 
faabitans  de  la  ville  eurent  connaissance  de  cette  nouvelle  et  du  projet 
qu'avaient  les  Génois  de  Ieurra\1r  un  si  précieux  trésor,  ils  s'oppo- 
sèrent à  ce  rapt.  Une  députalion ,  choisie  parmi  la  plus  haute  noblesse 
de  Maïorque,  fut  chargée  de  se  rendre  à  bord  du  vaisseau  génois,  et  de 
redemander  les  restes  de  leur  saint  compatriote.  Le  corps  fut  porté 
par  les  nobles,  accompagnés  du  clergé,  jusque  dani  Téglise  de  Sainte- 
EulaHe,  et  déposé  dans  la  chapelle  appartenant  à  la  famille  de  Ray- 
mond Lutle.  Ces  reliques  n'y  demeurèrent  pas  long- temps,  elles 
furent  réclamées  par  les  religieux  de  l'ordre  de  Saint-François,  dont 
Raymond  Lulle  avait  toujours  porté  l'habit  depuis  sa  conversion.  Ces 
religieux  donnèrent  la  sépulture  aux  restes  de  Raymond,  qui  opé- 
rèrent ,  disent  les  auteurs  maïorquains,  une  foule  de  miracles.  Voici 
la  naauvaise  épitaphe  qui  se  lit  sur  son  tombeau  : 

raymonOls  lully,  cujus  pia  dogmata  nulli 

sunt  odiosa  vibo,  jacet  hic  in  marmore  miro; 

hic  m.  et  cgc.  ccm  p.  goeprt  sine  sensibcs  esse  (1). 

Si  le  corps  de  Raymond  Lulle  avait  failli  courir  de  nouveau  les  mers 
et  ne  pas  reposer  tranquillement  dans  sa  terre  natale,  la  mémoire  du 

(1)  P,  quinzième  lettre  de  ralp)iabet,  reprétenle  le  nomJMre  XV. 

35. 


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1 


548  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

saint  fut  encore  moins  respectée.  Il  fut  mis  au  nombre  des  hérétiques 
par  plusieurs  théologiens,  entre  autres  par  un  moine  dominicain , 
nommé  Aymeric,  qui  l'attaqua  dans  un  livre  intitulé  :  Directoire  des 
Inquisiteurs  (vers  1393).  Cette  inculpation  était  particulièrement  fon- 
dée sur  ce  que  Raymond  Lulle  a  continuellement  soutenu  dans  ses 
ouvrages  que  les  articles  de  foi  peuvent  être  prouvés  par  la  raison  et 
rigoureusement  démontrés.  Enfin,  malgré  tous  les  efforts  que  firent 
pendant  plusieurs  siècles  les  admirateurs  de  son  zèle  religieux,  de  sa  vie 
apostolique  et  de  sa  mort,  qui  fut  sans  contredit  celle  d'un  véritable 
martyr,  on  ne  put  jamais  obtenir  sa  canonisation  de  la  cour  de  Rome. 

Ainsi,  cet  homme  qui  a  employé  soixante  ans  de  sa  vie  à  courir 
l'Europe,  l'Afrique  et  les  confins  de  l'Asie,  dans  l'intention  de  ré- 
pandre la  foi  chrétienne  et  de  convertir  les  musulmans,  qui  a  écrit 
deux  cent  douze  traités  de  théologie  pour  éclairer,  soutenir  et  animer 
le  zèle  de  ceux  qui  voulaient  marcher  sur  ses  traces,  qui,  enfin,  s'est 
fait  massacrer  par  les  Arabes  en  leur  prêchant  l'Évangile,  cet  homme 
n'est  classé  dans  les  histoires  de  l'église  qu'au  nombre  des  écrivains 
ecclésiastiques  subalternes,  et  voici  ce  que  dit  de  lui  un  auteur  peu 
bienveillant  sans  doute,  mais  qui  cependant  parle  sans  aucune 
aigreur  :  «  On  a  beaucoup  sollicité,  dit-il ,  sa  canonisation  au  com- 
mencement du  XVII''  siècle,  mais  inutilement.  Raymond  Lulle  a 
laissé  un  nombre  prodigieux  d'écrits.  Sa  doctrine  a  causé  de  vives 
disputes  entre  les  deux  ordres  daSaint-François  et  de  Saint-Domi- 
nique. Le  jargon  qu'il  avait  inventé  consistait  à  ranger  certains  termes 
généraux  sous  difKrentes  classes,  de  sorte  que,  par  ce  moyen,  un 
homme  pouvait  parler  de  toutes  choses  sans  tien  apprendre  aux 
autres,  et  peut-être  sans  s'entendre  lui-même.  Une  pareille  méthode 
ne  mérite  assurément  que  le  mépris.  Le  style  de  Raymond  Lulle  est 
d'ailleurs  du  latin  le  plus  barbare,  et  aucun  des  scholastiques  n'a  été 
aussi  hardi  que  lui  à  forger  de  nouveaux  mots  (1).  » 

Il  y  a  quelque  chose  de  triste  à  lire  ce  jugement,  auquel  on  ne 
peut  reprocher  que  d'être  rigoureusement  juste,  quand  on  a  encore 
la  mémoire  toute  remplie  de  la  vie  sainte  ainsi  que  des  travaux  apos- 
toliques et  scientifiques  de  Raymond  Lulle.  Avec  une  foi  si  ardente 
et  si  sincère,  avec  un  courage  indomptable  de  corps  et  d'ame,  avec 
une  intelligence  d'une  étendue  et  d'une  supériorité  incontestables, 
que  lui  a-t-il  donc  manqué  pour  que  l'on  se  montre  aussi  sévère  à 
son  égard  sans  risquer  d'être  taxé  d'injustice? 

(1)  Àln-égideVhiHQire  eeclcsiastiquc,  tom.  VI,  pag.  543. 


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RAYMOlfD  LULLB.  5i9 

En  étudiant  avec  soin  la  vie  de  ceux  qui,  avec  de  grandes  vertus, 
de  grands  talens  et  un  prodigieux  courage,  n'ont  pas  atteint  cepen* 
dant  le  but  qu'ils  s'étaient  proposé,  il  est  rare  que  l'on  ne  découvre 
pas  dans  leur  caractère  quelque  défaut  capital  qui  a  neutralisé  une 
bonne  partie  de  leurs  hautes  qualités. 

Soit  par  singularité,  soit  qu'il  ait  été  dupe  d'un  orgueil  dont  il  n'eut 
pas  la  conscience,  Raymond  Lulle  s'est  toujours  tenu  isolé,  préten- 
dant mener  à  bout  ses  gigantesques  entreprises  avec  ses  propres  forces, 
sans  secours  étranger,  de  lui  seul  enGn.  Lorsqu'il  se  sépare  de  sa 
famille,  quand  il  quitte  le  monde  au  milieu  duquel  il  avait  toujours 
vécu  en  bravant  ses  lois,  on  le  voit  transporter  ses  habitudes  exa- 
gérées d'indépendance  dans  la  vie  religieuse  à  laquelle  il  se  voue.  Il  se 
fait  ermite  sur  le  mont  Randa;  il  y  mène  une  vie  sainte  et  rigoureuse 
sans  doute,  mais  de  son  choixi  réglée  d'après  sa  volonté,  et  depuis  cette 
époque  jusqu'à  sa  mort  il  évite  de  s'associer  régulièrement  à  aucun 
ordre  religieux,  bien  qu'il  portât  l'habit  monastique.  La  foi  de  Ray- 
mond Lulle  fut  grande,  mais  il  lui  manqua ,  pour  la  rendre  utile  à  la 
cause  chrétienne,  de  connaître  l'importance  de  la  hiérarchie  des  cor- 
porations sans  l'appui  desquelles  les  hommes  les  plus  forts  dissémi- 
nent et  perdent  presque  toujours  leurs  plus  belles  qualités.  La  soudai- 
neté de  ses  résolutions,  la  variété  de  ses  pieuses  entreprises  et  de  ses 
écrits»  la  multiplicité  des  combinaisons  scientifiques  dont  il  s'est  oc- 
cupé, tout  démontre  que  sa  volonté  et  son  imagination  si  puissantes 
sont  devenues  d'autant  plus  mobiles  et  fantasques,  que  leur  force 
n'était  tempérée  par  aucune  règle  fixe  et  constante.  Raymond  Lulle 
était  de  ceux  qui  ne  redoutent  ni  la  longueur  ni  les  dangers  d'une 
entreprise,  pourvu  toutefois  que  l'idée  soit  émanée  de  leur  propre 
cerveau;  il  était  de  ces  gens  qu'une  règle  établie,  un  point  de  départ 
et  un  but  fixes,  qu'un  ordre  enfin,  rendent  inhabiles  à  tout.  Ces 
hommes,  pour  peu  qu'ils  soient  pourvus  de  force  d'ame  et  de  grands 
talens,  arrivent  parfois  à  étonner  le  monde  par  des  actions  extraordi- 
naires, mais  ces  actions  ne  répondent  et  n'aboutissent  à  rien  de  sé- 
rieux ni  d'utile.  Leur  vie  ressemble  à  ces  feux  lancés  dans  les  réjouis- 
sances publiques,  qui  brillent  et  s'évanouissent  au  milieu  d'une  nuit 
profonde. 

En  résultat,  par  ses  actes  et  ses  écrits  religieux  et  philosophiques, 
Raymond  Lulle  laisse  le  souvenir  d'un  homme  qui,  joignant  l'hé- 
roïsme à  l'étourderie,  ne  fut  qu'un  fou  sublime  de  la  nature  de  don 
Quichotte. 

Qn^  hii  rostc-t-il  donc  aujourd'hui  qui  puisse  préserver  son  nom 


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S50  REVOE  BIS  MHJX  MSSfDES. 

de  roabli?  Arécisésieiit  ceux  de  ses  travam  que  le$  iâmiratenrs 
Damatiques  de  son  Grand  Àrtti  de  son  martyre  désindeiit  si  ardem- 
ment de  voir  retrandiés  de  ses  œuvres.  Ce  sont  ses  nombreuses  expé- 
riences de  chimie,  ses  te&tatives  pour  opérer  la  transmutation  des 
métaux,  efforts  qui  lui  assignent  une  place  éminente  parmi  les  adeptes 
de  la  science  hermétique  depuis  Geber  jusqu'à  Paracelse.  Les  expé- 
riences chimiques  de  Raymond  LuUe  soat  loin  sans  éeote  d'offrir 
dans  leur  ensenAle  et  leurs  résultats  un  corps  de  science  htmineox 
et  complet;  toutefois,  si  insuffisans  qu'ils  paraissent,  ces  essais 
doivent  être  considérés  comme  ayant  donoé  à  la  cliimie  la  première 
impulsion  régulière,  en  hnposant  à  ceux  qui  s'occuperaient  de  cette 
science  à  l'avenir  de  ne  procéder  que  par  la  voie  de  l'expérirace. 

Après  avoir  lu  les  volumineux  traités  de  Raymond  LuUe,  il  est 
difficile  d'extraire  de  ces  ouvrages,  écrits  dans  un  style  difius*  de  pure 
convention  et  peut-être  embrouillé  à  dessein,  un  simple  passage 
<iui  renferme  un  sens  net  et  facile  à  saisir;  mais,  qu^d  on  parvient 
enfin  à  saisir  par  intervalle  qudques  lueurs.,  et  qu'au  lieu  de  s'atta- 
cher à  la  lettre  de  ses  ouvrages,  on  cherche  l'e^init  qui  y  domine,  on 
est  surpris  d'y  trouver  quelques  idées  générales  pleines  de  grandeur, 
éparses  confusément  dans  l'ensemble,  que  l'on  retrouve  toujours 
néanmoins,  et  dont  la  haute  portée  semble  jeter  le  défi  à  la  science 
de  nos  jours.  * 

Je  citerai,  entre  autres,  deux  idées  générales  qui  sont  frappantes.  La 
tendance  de  la  science  à  cette  époque  est  de  chercher  en  toute  matière 
la  quintessence  y  sorte  de  principe  subtil,  dégagé  de  tout  mélange, 
archétype  en  quelque  sorte  du  corps  qu'il  représente ,  et  qui  en  ren- 
ferme les  propriétés,  ou,  pour  parler  le  langage  du  temps,  les  vertus, 
dans  une  intensité  absolue.  Raymond  LuUe  poursuit  cette  quintes^ 
sence  ontologique  dans  tous  les  corps,  non-seulement  les  minéraux, 
mais  les  végétaux  et  les  animaux.  Il  est  curieux  de  voir  la  science  de 
nos  jours,  dans  les  applications  thérapeutiques  de  la  chimie  végéto- 
animale,  appliquer  en  petit  l'idée  fécoâde,  quoique  chimérique,  que 
4a  science  du  xiu*  siècle,  si  poétique  à  son  berceau,  croyait  pouvoir 
appliquer,  du  premier  jet,  à  l'ensemble  des  phénomènes  de  la  nature. 
Rien  ne  ressemble  mieux  aux  quintessences  de  Raymond  Lulle  que 
ce  travail  moderne  de  la  diimie  pharmaceutique,  qui  va  chercher 
d,ans  l'opium  la  morphine,  dans  le  quinquina  la  quinine,  dans  les 
plantes  myrines  l'iode,  etc.,  comme  archétypes  renfermant,  sous  le 
plus  petit  volume ,  les  propriétés  les  plus  nettes  et  les  actions  les  plus 
intenses. 


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BATBIONB  LULLB.  551 

Une  autre  idée  de  Raymond  Lnlle  n'est  pas  moins  remarquable.  De 
plusieurs  passages  trop  longs  et  trop  obscurs  pour  être  cités  textuel- 
lement, on  peut  inférer  clairement  que  la  forme  est,  selon  lui,  la 
qualité  la  plus  essentielle  de  la  matière ,  et  qu'elle  influe  sur  la  com- 
position chimique  (1) 

La  science  de  notre  temps  n'en  est  pas  là  ;  mais  chaque  jour  elle 
acquiert  des  résultats  qui  ne  sont  pas  sans  quelque  analogie  avec 
l'opinion  de  Raymond  Lulle.  Déjà,  depuis  long-temps,  les  physio- 
logistes se  sont  aperçus  que,  dans  l'organisation,  Félément  dj^  forme 
a  plus  d'importance  que  l'élément  de  composition ,  formule  facile  à 
saisir  pour  tout  le  monde;  il  suffit,  en  efTet,  de  considérer  combien 
peu  varie,  dans  chaque  espèce,  la  forme  végétale  ou  animale,  quelles 
que  soient  les  nombreuses  modifications  auxquelles  soit  soumis  l'être 
organisé  suivant  les  climats,  les  saisons,  le  mode  d'alimentation,  les 
milieux  ambians,  etc.,  toutes  circonstances  qui  influent  pourtant 
d'une  manière  si  prononcée  sur  la  composition  chimique.  Enfin, 
un  fait  analogue  se  produit  dans  la  chimie  minérale.  On  sait,  en  effet, 
que,  le  cristal  de  tel  composé  chimique,  un  sel  par  exemple,  ayant 
une  forme  déterminée ,  cette  forme  néanmoins  persiste  dans  beau- 
coup de  cas,  quand  on  mêle  à  ce  sel  d'autres  substances  analogues, 
quelquefois  même  en  proportion  assez  considérable.  La  nouvelle 
théorie  des  substitutions,  introduite  tout  récemment  en  chimie,  donne 
également  ce  singulier  résultat  :  qiie,  dans  un  composé  de  plusieurs 
substances,  un  corps  peut,  en  certaines  circonstances,  être  substitué 
à  son  analogue,  sans  que  les  propriétés  physiques  et  chimiques  du 
composé  subissent  la  moindre  altération. 

Quelque  étrangers  que  soient  les  premiers  tfttonnemens  de  l'alchi- 
mie du  xnr  siècle  aux  résultats  précis  que  la  chimie  obtient  de  nos 
jours,  on  aimera,  je  pense,  à  retrouver  les  traces  du  fil  délié  et  sou- 
vent rompu  qui  les  unit. 

J'aurais  bien  voulu  citer  en  entier  l'une  des  expériences  de  Ray- 
mond Lulle,  la  treizième  en  particulier,  qui  lui  a  été  transmise  à 
Naples  par  Arnaud  de  Villeneuve ,  et  qui  a  pour  but  la  création  de 
l'or;  mais,  après  avoir  lu  avec  la  plus  grande  attention  le  chapitre 
qui  traite  de  cette  expérience ,  après  l'avoir  soumis  à  l'examen  d'un 
chimiste  et  d'un  autre  savant  de  mes  amis,  il  a  fallu  renoncer  à  dé- 
crire cette  expérience,  dont  le  texte  n'a  pas  moins  de  six  pages  in-folio. 

(1)  Voyez  Ba^mundÀ  LuUi  de  Quintâ  Essentiâ  liber  unus  in  tree  distincliones 
divisui.  Coloniœ,  Anno  D.  M.  LXVII ,  pag.  lOi  ,4»non  XLV. 


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552  REVUE  DBS  DEUX  MOia>ES. 

Les  deux  tiers  du  travail  de  Raymond  Lulle  n'aboutissent,  à  travers 
des  manipulations  sans  nombre,  qu'à  extraire  du  mercure  puriGé  du 
cinabre  d'Espagne ,  ou  sulfure  de  mercure  natif.  Un  autre  ingré- 
dient qu'il  qualifie  assez  singulièrement  d'huile,  vient  figurer  dans 
son  opération  ;  cette  huile  prétendue ,  pour  la  composition  de  laquelle 
il  vous  renvoie  à  l'expérience  n**  1  de  son  ouvrage,  se  trouve  n'être 
tout  simplement  que  du  tartrate  acide  de  potasse,  ou  crème  de  tartre, 
que  l'auteur,  toujours  dans  son  idée  de  quintessence,  met  six  longs 
mois  à  préparer,  en  la  dissolvant ,  filtrant ,  puis  évaporant  chaque 
jour,  sans  en  obtenir,  bien  entendu ,  autre  chose  à  la  fin  que  ce  qu'il 
y  avait  mis  au  commencement.  Ces  deux  substances  une  fois  mises 
en  rapport,  on  ne  comprend  pas  trop  comment  tout  à  coup  intervient 
une  poudre  brune  dont  l'auteur  ne  fait  pas  connaître  la  nature;  mais 
telle  est  son  importance,  que  l'addition  de  cent  parties  de  mercure  a, 
selon  lui ,  pour  résultat  la  conversion  du  tout  en  un  or  plus  pur 
que  l'or  minéral. 

Pendant  son  voyage  en  Angleterre,  Raymond  Lulle  n'a-t-il  fait 
qu'altérer  habilement  la  monnaie  d'or,  en  croyant  sincèrement  aug- 
menter la  quantité  de  volume  de  ce  métal  par  des  mélanges,  ou  bien 
a-t-il  réellement  fait  de  l'or,  comme  l'affirme  J.  Cremer?  C'est  ce 
que  je  laisse  à  décider  aux  savans.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  commission 
qu'Edouard  donna  à  Raymond  Lulle  de  surveiller  la  fonte  des  ma- 
tières employées  à  la  monnaie,  prouve  évidemment  que  le  docteur 
illuminé  passait  avec  raison  pour  un  très  habile  métallurgiste. 

Les  chimistes  des  xi%  xii*  et  xiii*  siècles  étaient-ils  des  fous ,  et 
la  transmutation  des  métaux  est-elle  une  opération  impossible? 

Il  ne  m'appartient  pas  de  traiter  une  pareille  question ,  et  je  me  bor- 
nerai à  rapporter  à  ce  sujet  les  paroles  d'un  des  chimistes  les  plus 
éclairés  de  nos  jours  :  «  S'il  ne  sort  de  ces  rapprochemens,  dit 
M.  Dumas  (1),  aucune  preuve  de  la  possibilité  d'opérer  des  transmu- 
tations dans  les  corps  simples,  du  moins  s'opposent-ils  à  ce  qu'on 
repousse  cette  idée  comme  une  absurdité  qui  serait  démontrée  par 
l'état  actuel  de  nos  connaissances.  » 

£.  J.  Deléclcze. 

(1)  Leçons  sur  la  Philosophie  chimique,  neuvième  leçon ,  pag.  320. 


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LETTRES  INÉDITES 


DE 


aiADAME  ROLAND.' 


Il  a  été  parlé  surabondamment,  ce  semble,  de  Ai"'  Roland;  nous- 
méme  en  avons  écrit  une  longue  fois  ailleurs  ;  mais ,  puisque  Tocca- 
sion  se  présente,  parlons  d'elle  encore.  Il  y  a  en  critique  comnie 
dans  la  vie  une  fidélité  à  ses  anciennes  relations  qui  est  utile  et  douce 
autant  qu'obligée.  On  s'épand  trop  aujourd'hui  en  écrivant  comme 
en  vivant;  le  cœur  ni  l'esprit  n'y  suffisent  plus.  Tous  nous  traitons 
et  nous  feisons  tout.  Au  dehors,  au  dedans,  chacun  devient  comme 
un  salon  banal.  N'oublions  pas  tout-à-fait  les  anciens  coins  préférés. 

Il  est  vrai  que  tout  le  monde  ne  pense  pas  ainsi  ;  les  trop  longues 
habitudes  déplaisent  au  public.  Quand  d'un  auteur,  d'un  personnage, 
même  excellent,  il  en  a  assez,  il  n'en  veut  plus.  ConnUj  connuy  se 
dit^il ,  et  il  faut  passer  à  d'autres.  Aussi  je  ne  serais  pas  étonné  que, 
malgré  l'intérêt  réel  et  de  fond  qui  s'attache  à  la  correspondance 
qu'on  publie,  certains  lecteurs  la  jugeassent  fastidieuse,  monotone. 

(1)  Coqaebert,  48,  rue  Jacob. 


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55^  BEVCB  DOS  MOX  MOKMê. 

Ceux  au  contraire  qui  croient  qu'une  ame  est  tout  un  monde,  qu'uD 
caractère  éminent  n'est  jamais  trop  approfondi,  ceux  qui  mêlent  à  leur 
jugement  sur  M"*  Roland  un  culte  d'affection  et  de  cœur,  trouveront 
ici  mille  raisons  de  plus  à  leur  sympathie  et  démêleront  une  foule  de 
détails  aussi  respectables  que  charmans. 

M"*  Phlipon  avait  été  placée,  vers  l'âge  de  onze  ans,  dans  le  cou- 
vent des  Dames  de  la  Congrégation ,  rue  Neuve-Saint-Étienne,  pour 
y  faire  sa  première  communion;  elle  y  connut  deux  demoiselles 
d'Amiens,  deux  sœurs  un  peu  plus âgé^  qu'elle.  M"*»  Henriette  et 
Sophie  Cannet;  elle  se  lia  très-tendrement  avec  elles,  avec  Sophie 
d'abord.  Au  sortir  du  couvent ,  revenue  chez  son  père  au  quai  des 
Lunettes ,  elle  entretint  une  correspondance  active  et  suivie  avec 
Sophie,  retournée  elle-même  à  Amiens.  C'est  cette  correspondance 
précieusement  conservée  dans  la  faoulte  des  dames  Casnet  que 
M.  Auguste  Breuil,  avocat,  i  obtenue  des  mains  de  leuis  dignes  héri- 
tiers pour  la  venir  publier  aujourd'hui. 

Elle  comprend  et  remplit  presque  sans  interruption  l'intervalle  de 
janvier  1772  à  janvier  1780.  En  commençant,  la  jeune  fille  n'a  pas 
dix-huit  ans  encore  ;  elle  va  en  avoir  vingt-six  dans  la  dernière  lettre. 
Il  y  en  eut  d'autres  sans  doute  dans  la  suite ,  mais  non  plus  régulières 
et  qui  n'ont  pas  été  conservées.  La  lettre  finale  annonce  le  mariage 
avec  M.  Roland,  dontJa  connaissance  première  était  due  aux  amies 
d'Amiens.  On  alla  y  demeurer,  et  on  y  resta  quatre  années.  Cela 
coupa  court  à  la  correspondance,  au  moins  sur  le  même  pied  que 
devant.  Ces  lettre»  finissent  donc  comme  un  roman ,  par  le  mariage; 
et ,  à  les  bien  prendre ,  elles  sont  un  roman  en  effet,  celui  de  la  pre- 
mière jeunesse,  et  de  l'amitié  de  deux  jeunes  filles,  de  deux  pen- 
sionnaires qui  font  leur  enivrée  dans  la  vie. 

Sophie  est  plus  froide,  calme,  heureuse;  Manon  Phlipon  est  œ 
qu'on  peut  augurer,  ce  qu'elle-même  dans  ses  Mémoires  nous  a  d 
vivement  dépeint.  Mais  ici  le  développement  se  montre  dans  chaque 
lettre,  abondant,  naïf,  continu;  on  suit  à  vue  d'œil  l'ame,  le  talent, 
la  raison,  qui  s'empressent  d'éclore  et  de  se  former. 

Les  lettres  de  M"'''  Roland  à  ses  jeunes  amies  ma  démootreot  la 
vérité  de  cette  idée  :  l'être  moral  parfait  eu  nous,  s'il  doit  exister» 
existe  de  bonne  heure;  il  existe  dès  vingt  ans  dans  toute  son  intégrité 
et  toute  sa  grâce.  Alors  vraiment  nous  portons  en  nous  le  héros  de 
Plutarque,  notre  Alexandre,  si  jamais  nous  ]e  portons.  Mus  tard  on 
survit  trop  souvent  à  son  héros.  A  mesure  qu'il  se  développe  et  se 
déploie  davantage  aux  yeux  des  autres ,  il  perd  en  luî^naêflie;  qfm^ 


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LBTnun  WE  HABAm  KOULIO).  S5& 

Umt  le  monde  se  met  à  l'apprécier,  il  est  déjà  moins;  quelquefois 
(ebose  korrftie  à  dire!)  il  n'est  déjà  plus.  Franchise,  dévouement, 
fidélité,  courage,  tout  cela  garde  encore  te  même  nom,  mais  ne  le 
mérite  que  peu.  Toute  ame,  en  avançant,  subit  toutes  les  atteintes, 
tout  le  déchet  dont  elle  est  capable.  Tous  les  hommes ,  a  dit  le  noMe 
et  bienveillant  Vauvenargues^  naissent  smcères  et  meurent  trom- 
peurs; il  lui  eAt  suffi  de  dire,  pour  exprmer  sa  pensée  amère,  qu'ib 
fliewent  détrompés.  Du  moins,  même  chez  les  meilleurs,  ce  qu'oa 
appelle  le  progrès  de  la  vie  est  bien  infériew  à  ce  premiar  idéal  que 
réaHsa  un  moment  h  jeunesse.  On  est  donc  heureux  quand  on  re-* 
fenmve  ce  premier  portrait  chez  les  personnages  voués  depuis  à  la  cé- 
lérité, et  quand  un  hasard  imprévu  nous  vient  révéler  ce  qu'ils  furent 
précisément  au  moment  «nique  et  choisi,  en  cette  fleur,  en  cette 
Meure  ornée,  comme  disait  la  Grèce  :  dans  tout  le  reste  de  notre  vue 
sur  eux,  il  y  a  plus  ou  moins  anachronisme.* 

M"*  Roland  parut  plus  grat>de  assurément  plus  tard;  mais  fut-elle 
pho  sage ,  pk»  profonde,  plus  attachante  jamais  qu'à  ces  heures  de 
jeune  et  intime  épanchement?  Quand  le  drame  public  se  décbra  pour 
eHe,  par  combien  de  scènes  dut-elle  l'acheter  I  Le  quatrième  acte 
notamment  trfldna,  se  gâta,  se  boursomfQa  beaucoup.  Le  cinqutèrae 
répara  tout  heureusement,  et  l'auréole  de  l'échafaud  couvrit  les  am^ 
bitteoses  erreurs.  Mais  nous  n'avons  affaire  ici  qu'aux  scènes  d'humble 
éèbiit,  à  une  exposition  simple,  émue ,  irréprochable. 

MV  Roland  aurait  pu  vivre  jusqu'au  bout  dans  cette  donnée  pre- 
nièie  de  la  destinée  et  n'y  point  paraître  trop  déplacée  encore.  Ses 
aflris,  lo«t  en  regrettant  posr  elle  que  le  cadre  fût  si  étroit,  n'au- 
nient  jamais  songé,  à  la  trmsporter  en  idée  dans  h  sphère  orageuse 
oà  elle  re^ra  si  au  hffge  et  mourut  si  triomphante.  Et  pourtant  elle 
étaôt  dèf-lors  la  même;  mais  sa  nature  naorate,  si  complète ,  savait  si 
bien  se  ré^er  qu'elle  ne  sembbil  pm  se  contraindre.  C'est  l'intérêt 
des  vies  domestiques  que  d'y  deviner,  d'y  suivre  h  caractère  et  le 
génie  qui  vont  tout  à  Fhenre  y  édater,  ^  auraient  pu  aussi  bien 
n'en  jamais  sortir.  Cond)ien  de  Hanq)den,  dit  Gray  drâs  son  Ctme- 
tière  de  Vittage,  donnent  inconmis  sous  le  gazon t  J'ai  essayé  quel- 
quefois de  me  igtrer  ce  que  serait  un  canfinel  de  Richelieu  restreint 
parla  destinée  à  la  vie  doosesttqne  :  quel  méchant  voisin ,  ou  «  pour 
parier  bien  vulgairement,  quel  mauvais  co^hewr ceUt  fermt!  Rona- 
purte,  à  la  veille  de  95,  peut  donner  idée  de  quelque  €lM»e  d'appr»-^ 
diaRt,  lorsqu'il  est  sans  aoaptoi  et  qn'H  va  suHoquer  de  ses  bouffées 
origMuto  Bourwmie  ou  M**  Pemoa.  Qu'ils  sont  rates  les  êtres  qui 


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556  REVUB  DBS  DEUX  MOlflffiS. 

sembleraient  également  à  leur  place,  bons  et  excellens  dans  la  vie 
privée,  grands  dans  le  public,  comme  Washington  ou  M"''  Roland! 
Une  précaution  est  à  prendre  en  abordant  ces  lettres;  pour  n'y 
point  avoir  de  mécompte,  il  faut  se  dire  une  partie  de  la  préoccupa- 
tion et  du  dessein  de  la  jeune  fille  qui  les  écrit.  A  quelques  égards,  et 
dans  une  quantité  de  pages,  elles  sont  comme  des  exercices  de  rhé- 
torique et  de  philosophie  auxquels  nous  assistons.  La  jeune  Phlipon, 
dans  son  avidité  de  savoir,  dans  son  instinct  de  talent ,  lit  toutes  sortes 
d*auteurs,  s'en  rend  compte,  en  fait  des  extraits,  et  s'en  entretient, 
non  sans  étude,  avec  son  amie  :  a  Car,  dit-elle  très  judicieusement, 
oç  n'apprend  jamais  rien  quand  on  ne  fait  que  lire;  il  faut  extraire 
et  tourner,  pour  ainsi  dire,  en  sa  propre  substance  les  choses  que 
l'on  veut  conserver,  en  se  pénétrant  de  leur  essence.  »  Esprit  ferme 
et  rare,  chez  qui  tout  venait  de  nature,  même  l'éducation  qu'elle 
s'est  donnée  !  Elle  a  parlé  dans  ses  Mémoires  de  ses  extraits  à  propre- 
ment parier,  de  ses  Opuvres  de  jeune  fille;  ces  lettres-ci  en  sont  le  com- 
plément. Tantôt  c'est  un  traité  de  métaphysique  qu'elle  analyse, 
tantôt  c'est  Delolme  en  douze  pages  (ce  qui  devient  un  peu  long); 
tantôt  c'est  une  élégie  en  prose  qu'elle  essaie.  Elle  prélude  au  style  ; 
les  périphrases  réputées  élégantes,  les  épithètes  de  dictionnaire  (gre- 
lots de  la  folie,  docile  écblière  de  l'indolent  Épicnrey  folâtre  enfant 
des  ris),  surabondent  par  momens  :  «  Tu  sais,  écrit-elle  un  jour  à 
son  amie,  que  j'habite  les  bords  de  la  Seine,  vers  la  pointe  de  cette 
île  où  se  voit  la  statue  du  meilleur  des  rois.  Le  fleuve  qui  vient  de 
la  droite  laisse  couler  paisiblement  devant  ma  demeure  ses  ondes 
salutaires »  Voila  sans  doute  un  harmonieux  début  pour  expri- 
mer le  coin  du  quai  des  Lunettes;  mais  nous  regrettons  que  l'éditeur 
n'ait  pas  fait  de  nombreux  retranchemens  dans  toute  cette  partie 
élémentaire  qui  n'avait  d'intérêt  que  comme  échantillon.  Tant  d'au- 
tres peintures  franches  et  fraîches  à  côté  y  auraient  gagné.  C'est  à 
deux  lettres  de  distance  de  la  précédente  qu'elle  parle  si  joliment  de 
la  vie  prosaïque  qu'elle  mène  à  Vincennes  chez  son  oncle  le  cha- 
noine, entre  toutes  ces  figures  de  lutrin  :  «  Tandis  qu'un  bon  cha- 
noine en  lunettes  fait  résonner  sa  vieille  basse  sous  un  archet  trem- 
blotant, moi  je  racle  du  violon;  un  second  chanoine  nous  accompagne 
avec  une  flûte  glapissante,  et  voilà  un  concert  propre  à  faire  fuir 
tous  les  chats.  Ce  beau  chef-d'œuvre  terminé,  ces  messieurs  se  féli- 
citent et  s'applaudissent  :  je  me  sauve  au  jardin,  j'y  cueille  la  rose  ou 
le  persil  ;  je  tourne  dans  la  basse-cour  où  les  couveuses  m'intéressent 
et  les  poussins  m'amusent;  je  ramasse  dans  ma  tête  tout  ce  qui  peut 


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LETTRES  DE  MABAHB  ROLAND.  557 

se  dire  en  noaveIles,en  histoires,  pour  ravigoter  les  imaginations 
engourdies,  et  détourner  les  conversations  de  chapitre  qui  m'en- 
dorment parfois  :  voilà  ma  vie.  »  Et  un  peu  plus  loin  :  «  J*aime  cette 
tranquillité  qui  n'est  interrompue  que  par  le  chant  des  coqs;  il  me 
semble  que  je  palpe  mon  existence;  je  sens  un  bien -être  analogue  à 
celui  d'un  arbre  tiré  de  sa  caisse  et  replanté  en  plein  champ.  »  Dans 
tout  ceci ,  le  style  est  autre,  ou  mieux  il  n'est  plus  question  de  style; 
il  n'y  a  plus  d'écolière;  elle  cause  :  sa  leçon  de  rhétorique  est  Gnie. 

Il  faut  le  dire  pourtant ,  ce  n'a  pas  été  tout^à-fait  trahir  l'intention 
de  la  jeune  fille  qui  les  écrivait ,  que  de  publier  èB  totalité  ces  lettres. 
En  plus  d'un  passage,  il  est  clair  qu'elle  songe  à  l'usage  (|u'on  en 
peut  faire.  On  aperçoit  le  bout  d'oreille  d'auteur.  Si  une  lettre,  par 
malheur,  se  perd  en  chemin ,  ce  sont  des  regrets ,  des  recherches  infi- 
nies. Quand  elle  parle  de  son  barbouillage,  est-ce  bien  sérieux?  ce  Et 
puis  qu'importe  notre  façon  d'écrire!  en  composant  mes  lettres 
{donc  elle  les  compose)^  ai-je  l'espoir  qu'après  ma  mort  elles  trouve- 
ront un  éditeur  et  prendront  rang  à  côté  de  celles  de  M"'  de  Sévigné? 
Non,  cette  folie  n'est  pas  du  nombre  des  miennes;  si  nous  gardons 
nos  barbouillages,  c'est  pour  nous  faire  rire  quand  nous  n'aurons  plus 
de  dents.  »  Et  encore,  au  moment  des  confidences  les  plus  tendres 
et  les  plus  secrètes  d'un  cœur  qui  se  croit  pris  :  «  Décacheté  la  lettre, 
ùiis-en  lecture,  songe  à  mes  tourmens,  aux  siens...  et  vois  si  tu  dois 
l'envoyer.  Mais,  dans  tousles  cas,  ne  brûle  rien .  Dussent  mes  lettres  être 
vues  un  jour  de  tout  le  monde ,  je  ne  veux  point  dérober  à  la  lumière 
les  seuls  monumens  de  ma  faiblesse,  de  mes  sentimens.  »  Allons, 
puisqu'on  nous  le  permet  et  qu'on  nous  y  invite  même,  pénétrons 
dans  l'intérieur  virginal  où  il  lui  platt  de  nous  guider. 

L'unité  de  cette  correspondance,  que  quelques  suppressions  eussent 
mieux  fait  ressortir,  est  dans  l'amitié  de  deux  jeunes  filles,  dans 
cette  amitié  d'abord  passionnée,  au  moins  chez  M"*'  Phlipon,  et  qui, 
partie  du  couvent,  avec  ses  petits  orages,  ses  incidens  journaliers, 
ses  hausses  et  ses  baisses,  s'en  vint,  après  quelques  années,  expirer 
au  mariage  :  et  quand  je  dis  expirer^  je  ne  veux  parler  que  de  la  forme 
vive  et  passionnée,  car  le  fond  subsista  toujours.  Même  avant  cette 
fin  de  la  passion  d'amitié,  on  la  voit  subir  un  échec,  une  variation 
assez  sensible  vers  la  fin  du  premier  volilme ,  sitôt  qu'un  premier 
sentiment  d'amour  s'est  venu  loger  dans  le  cœur  qui  d'abord  n'avait 
pas  de  partage.  Mais  il  faut  serrer  de  plus  près  le  début  et  procéder 
par  nuances.  M*^^  Phlipon  a  dix-huit  ans,  elle  est  depuis  long-temps 
formée,  elle  est  dévote  encore.  Les  lettres  de  1772  à  Sophie  sont 


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SS8  mSTUX  DBS  DEUX  MOMDBS. 

d'un  sérieux  qui  fait  sourire  :  on  sent  que  la  jeune  prêcheuse  Tient 
de  Kre  Nicole,  comme  plus  tard  elle  aura  lu  Rousseau.  Elle  a  été 
prévenue  y  dit-elle,  (prévenue  par  la  grâce,  style  de  Nicole),  un  peu 
après  son  amie;  elle  a  agi  jusqu'à  onze  ans  par  cette  espèce  de  raison, 
encore  enveloppée  des  ténèbres  de  Tenfance  :  ce  n'est  qu'alors  que  le 
rayon  divm  a  coàunencé  de  luire.  Mais  l'aoïour-propre ,  le  grand  et 
détestable  ennenû,  n'est  pas  abattu  pour  cela  :  a  Je  l'appelle  détes- 
table, écrit--elle,  et  je  le  déteste  aussi  avec  beaucoup  de  raison,  car 
il  me  joue  souvent  de  vilains  tours;  c'est  un  voleur  rusé  qui  m'attrape 
toujours  quelque  chose.  Unissons-nous,  ma  bonne  amie,  pour  lui 
faire  la  guerre;  je  hii  jure  une  haine  implacable.  Parcourons  tous  les 
détours,  etc.,  etc...  y>  Suit  toute  une  petite  harangue  de  sainte  croi- 
sade contre  cet  haïssable  moi.  Saint  François  de  Sales,  qui  a  Tair  de 
permettre  quelques  affiqueis  aux  fiBes,  en  vue  d'un  honnête  mariage, 
lui  parait  trop  indulgent.  Elle  raconte  et  confesse ,  en  fort  bon  style 
didactique,  ses  propres  luttes  épineuses  à  l'article  de  la  vanité: 
«  Voilà,  ma  bonne  amie,  une  peinture  ingénue  des  révolutions  dont 
mon  cœur  fut  le  théâtre!  »  Cette  phase  demi-)ansénlste  dura  peu; 
on  snit^  dans  la  correspondance,  le  décours  de  cette  dévotion  un 
moment  si  vive;  en  mars  1776,  elle  fait  encore  ses  stations,  mais 
elle  ne  peut  se  résigner  aux  cinq  Pater  et  aux  cinq  Ave;  en  septembre 
de  la  même  année,  les  amies  d'Amiens  en  sont  à  prier  pour  sa  con- 
version. Elle  en  est  dès  long-temps  à  ce  qu^elle  nomme  ^?ifreâaines 
de  raisonnement:  a  L'universalité  m'occupe,. la  belle  chimère  de 
l'utile  (s'il  faut  l'appeler  chimère)  me  plaît  et  m'enivre.  »  Elle  juge 
en  philosophe  sa  dévotion  d'hier,  et  se  l'explique  :  «  C'est  toujours 
par  elle  que  commence  quelqu'un  qui  à  un  cœur  sensible  joint  un 
esprit  réfléchi.  »  Son  idéal  d'anntié  pourtant  «  avec  la  pieuse  et  indul- 
gente Sophie,  ne  reçut  point  de  ralentissement  de  ce  c6té-Uu 

Sévère,  active,  diligente,  studieuse  tour  à  tour  et  ménagère,  pas- 
sant de  Ptatarque  à  l'abbé  NoHet,  et  de  la  géométrie  aux  devoirs 
de  femiUe,  la  jeune  PUipon,  aux  environs  de  ses  dix-iieuf  ans, 
n'échappait  pas  toujours  à  une  vague  mélancolie  qu'elle  ne  songeait 
point  à  s'interdire  et  qu'elle  se  plaisait  à  confondre  avec  le  regret  de 
l'absente  amie.  Si  un  dimanche,  au  sortir  d'une  messe  de  couvent, 
elle  aHait,  vers  la  première  semaine  de  mai,  se  promener  avec  sa 
mère  au  Luxembourg,  elle  entrait  en  rêverie;  le  silence  et  le  calme« 
Cfrdinaires  à  ce  jardin  alors  champêtre  et  solitaire,  n'étaient  inter- 
rompus pour  elle  que  par  le  doux  frisseUs  des  feuilles  légèrement 
agitées.  Elle  regrettait  sa  Sophie  durant  la  promenade  déikiense ,  et 


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LETTRES  BB  MADAME  ROLAND.  559 

lç9  lettres  suivantes  redoublaient  cette  teinte  énêeiUimeniy  grand 
ipot  d'alors,  couleur  régnante  durant  la  dernière  moitié  du  xvui*  siècle. 
Mais  la  gaieté  naturelle,  une  joie  de  force  et  d'innocence  corrigeait 
bientôt  la  langueur;  le  calme  et  l'équilibre  étaient  maintenus;  tout 
en  redisant  quelque  ode  rustique  à  la  Thompson,  ou  en  moralisant 
S}ir  les  passions  à  réprimer,  elle  ajoutait  avec  une  gravité  charmante  : 
a  Je  trouve  dans  ma  religion  le  vrai  chemin  de  la  félicité;  soumise  à 
ses  préceptes,  je  vis  heureuse  :  je  chante  mon  Dieu,  mon  bonheur, 
mon  amie  :  je  les  célèbre  sur  ma  guitare  ;  enfin ,  je  jouis  de  moi- 
même.  »  Elle  en  était  encore  à  la  première  saison ,  à  la  première  hui- 
taine de  mai  du  cœur. 

,  Un  voyage  de  Sophie  à  Paris  et  la  petite  vérole  font  quelque  in-- 
terruption  de  correspondance.  La  petite  vérole,  avant  qu'on  en  eût 
coupé  le  cours,  venait  d'ordinaire  aui  jeunes  filles  comme  un  sym* 
ptôme  à  l'entrée  de  l'âge  des  émotions.  C'était  au  physique  comme 
un  redoutable  jugement  de  la  nature  qui  passait  au  creuset  chaque 
beauté.  M^*'  Phlipon  s'en  tira  en  beauté  qui  ne  craintpas  lesépreuves, 
et  elle  était  remise  à  peine  de  la  longue  convalescence  qui  s'en  suivit^ 
que  les  prétendans,  à  qui  mieux  mieux,  et  de  plus  en  plus  éblouis, 
se  présentèrent,  a  Du  moment  où  une  jeune  fille,  écrit-elle  dans  ses 
HfémoireSj  atteint  l'âge  qui  annonce  son  développement,  l'essaim  des 
prétendans  s'attache  à  ses  pas  comme  celui  des  abeilles  bourdonne 
autour  de  la  fleur  qui  vient  d'éclore.  »  Mais,  à  côté  d'une  si  gra- 
cieuse image,  elle  ne  laisse  pas  de  se  moquer;  elle  est  arable  à 
entendre  avec  cette  levée  en  masse  d'épouseurs  qu'elle  fait  défiler 
devant  nous  et  qu'elle  éconduit  d'un  air  d'enjouement.  On  dirait 
4'unp  héroïne  de  Jean-Jacques  telles  qu'il  aimait  à  les  placer  dans  le 
pays  de  Vaud,  une  Claire  d'Orbe  qui  raille  avec  innocence.  Ici,  dans 
les  lettres,  elle  raille  un  peu  moins  que  dans  les  Mémoires;  conune 
les  prétendans  se  présentent  un  â  un ,  et  que  plus  d'une  de  ces  de- 
mandes peut  être  sérieuse,  elle  en  semble  parfois  préoccupée.  Elle  se 
fikhe  tout  bas  et  se  pique  même  contre  eux  autant  que  plus  tard  elle  en 
rira  :  «  Mes  septimens  me  paraissent  bizarres;  je  ne  trouve  rien  de  si 
étrange  que  de  haïr  quelqu'un  parce  qu'il  m'aime,  et  cela,  depuis 
que  j'ai  voulu  l'aimer;  c'est  pourtant  bien  vrai,  je  te  peins  au  naturel 
ce  qui  se  passe  dans  mon  ame.  »  Les  lettres  à  Sophie,  dans  ces 
momens  de  délicate  confidence,  deviennent  plus  vives,  plus  exci- 
tées; il  s'y  fait  sentir  un  contre-coup  de  mouvement  et  d'aiguillon* 
Vamitié  seule  n'en  est  que  l'occasion ,  le  prétexte*  le  voile  frémissait 
et  agité  ;  je  ipe  sais  quelle  idée  coiifuse  et  pudique  est  en  jeu  dans  te 


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560  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lointain  :  a  Cependant  je  ne  sais  pas  toujours  capable  d*applicatioD« 
Gela  m'arriva  dernièrement.  Je  pris  la  plume  et  je  fis  ton  portrait 
pour  m'amuser;  je  le  garde  précieusement.  J*ai  mis  pour  inscription  : 
Portrait  de  Sophie.  Je  barbouille  du  papier  à  force,  quand  la  tête  me 
fait  mal  ;  j'écris  tout  ce  qui  me  vient  en  idée  :  cela  me  purge  le  cer- 
veau  Adieu,  j'attends  une  cousine  qui  doit  nous  emmener  à  la 

promenade;  mon  imagination  galope,  ma  plume  trotte,  mes  sens 
sont  agités,  les  pieds  me  brûlent.  —  Mon  cœur  est  tout  à  toi.  » 

Si  calme,  si  saine  qu'on  soit  au  fond  par  nature,  il  semble  difficile 
qu'en  ce  jeune  train  d'émotions  et  de  pensées,  on  reste  long-temps 
à  l'entière  froideur,  avec  tant  de  sollicitations  d'être  touchée.  Aussi 
M***  Phlipon  eut-elle  a  un  certain  moment  son  étincelle.  Quel  fut, 
entre  tous,  le  préféré,  le  premier  mortel  qui  rencontra,  qui  traversa, 
ne  fû^ce  qu'un  instant,  l'idéal  encore  intact  d'un  si  noble  cœur? 

Parmi  ces  prétendans,  il  y  en  avait  de  toutes  sortes,  de  toutes  pro- 
fessions, depuis  le  commerçant  de  diamans  jusqu'au  médecin  et  à 
l'académicien,  jusqu'à  l'épicier  et  au  limonadier,  puisqu'il  faut  le 
dire;  et  la  moqueuse  jeune  fille  se  disait  que,  si  elle  représentait 
dans  un  tableau  cette  suite  plus  ou  moins  amoureuse,  chacun  avec 
les  attributs  de  sa  profession ,  comme  sont  les  Turcs  de  théâtre  en 
certaine  cérémonie  célèbre,  cela  ferait  une  singulière  bigarrure. 
Mais  enfin  elle  ne  plaisanta  pas  toujours,  et  c'est  ce  moment  sérieux, 
attendri,  pas  très  violent  jamais  ni  très  orageux,,  pourtant  assez  pro- 
fond et  assez  t^mbelli,  que  la  correspondance  actuelle  vient  trahir. 

Elle  a  beaucoup  parlé  dans  ses  Mémoires  de  La  Blancherie,  ma- 
nière d'écrivain  et  de  philosophe  qui  tomba  assez  vite  dans  la  fadaise 
et  même  dans  le  courtage  philanthropique;  elle  le  juge  de  haut,  et, 
après  quelque  digression  avoisinante,  elle  ajoute  lestement  en  reve- 
nant à  lui  :  Coulons  à  fond  ce  personnage.  Mais  avant  d'être  coulé 
près  d'elle,  il  avait  su  s'en  faire  aimer;  et  rien  ne  prouverait  mieux 
au  besoin  qu'il  n'y  a  dans  l'amour  que  ce  qu'on  y  met,  et  que  l'objet 
de  la  flamme  n'y  est  presque  en  réalité  pour  rien.  La  jeune  fille 
forte,  sensée,  de  l'imagination  la  plus  droite  et  la  plus  sévère  qui  fut 
jamais,  distingue  du  premier  jour  un  être  qui  est  l'assemblage  de 
toutes  les  fadeurs  et  les  niaiseries  en  vogue,  et  elle  croit  saisir  en  lui 
le  type  le  plus  séduisant  de  son  rêve.  C'est  que  La  Blancherie,  ce 
jeune  sage,  cet  ami  de  Greuze,  avec  ses  vers,  ses  projets,  ses  con- 
seils de  morale  aux  pères  et  mères  de  famille,  représentait  précisé- 
ment dans  sa  fleur  le  lieu  commun  du  romanesque  philosophique 
et  sentimental  de  ce  temps-là;  or  le  romanesque,  près  d'un  cœur 


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LETTRES  DE  MADAME  ROLAND.  561 

de  jeune  fille,  fAt-elIe  destinée  à  devenir  M"'  Roland,  a  une  pre- 
mière fois  au  moins,  et  sous  une^œrtaine  forme,  bien  des  chances 
de  réussir.  Les  lettres  à  Sophie  se  ressentent  aussitôt  de  ce  grave 
événement  intérieur;  les  postscriptum  à  Finsu  de  la  mère  s'allongent 
et  se  multiplient;  le  petit  cabinet  à  jour  où  Ton  écrit  ne  paraît  plus 
assez  sûr  et  laisse  en  danger  d'être  surprise  :  ce  Point  de  réponse,  à 
moins  qu'elle  ne  soit  intelligible  que  pour  moi  seule.  Adieu ,  le  cœur 
me  bat  au  moindre  bruit;  je  tremble  comme  un  voleur.  »  Il  ne  tient 
qu'à  l'amie  en  ces  momens  de  se  croire  plus  nécessaire,  plus  aimée, 
plus  recherchée  pour  elle-même  que  jamais.  Avec  quelle  impatience 
ses  réponses  sont  attendues,  avec  quelle  angoisse!  Si  cette  lettre 
désirée  arrive  durant  un  dîner  de  famille,  on  ne  peut  s'empêcher  de 
l'ouvrir  aussitôt,  devant  tous;  on  oublie  qu'on  n'est  pas  seule,  les 
larmes  coulent,  et  les  bons  parens  de  sourire,  et  la  grand'mère  de 
dire  le  mot  de  toutes  les  pensées  :  «  Si  tu  avais  un  mari  et  des  enfans, 
cette  amitié  disparaîtrait  bientôt,  et  tu  oublierais  mademoiselle  Can- 
net.  »  Et  la  jeune  fille ,  racontant  à  ravir  cette  scène  domestique,  se 
révolte,  conune  bien  l'on  pense,  à  une  telle  idée  :  «  Il  me  surprend 
de  voir  tant  de  gens  regarder  l'amitié  comme  un  sentiment  frivole 
ou  chimérique.  La  plupart  s'imaginent  que  le  plus  léger  sentiment 
d'une  autre  espèce  altérerait  ou  effacerait  l'amitié  qui  leur  semble 
le  pis-aller  d'un  cœur  désœuvré.  Le  crois-tu,  Sophie,  qu'une  situa- 
tion nouvelle  romprait  notre  liaison?»  Ce  mot  de  rompre  est  bien 
dur;  mais  pourquoi  donc,  ô  jeune  fille,  votre  amitié  semble-t-elle 
s'exalter  en  ces  momens  même  où  vous  avez  quelque  aveu  plus 
tendre  à  confier?  Pourquoi,  le  jour  où  vous  avez  revu  celui  que  vous 
évitez  de  nommer,  le  jour  où  il  vous  a  fait  lire  les  feuilles  d'épreuve 
d'un  ouvrage  vertueux  qu'il  achève,  et  où  vous  vous  sentez  toute 
transportée  d'avoir  découvert  que,  si  l'auteur  n'est  pas  un  Rousseau , 
il  a  du  moins  en  lui  du  Greuze,  pourquoi  concluez-vous  si  passion- 
nément la  lettre  à  votre  amie  :  «  Reçois  les  larmes  touchantes  et  le 
baiser  de  feu  qui  s'impriment  sur  ces  dernières  lignes.  »  D'où  vient 
que  ce  baiser  de  feu  apparaît  tout  d'un  coup  ici  pour  la  première 
fois?  L'amitié  virginale  ne  se  donne-t-elle  pas  le  change?  Et  pour- 
quoi enfin,  quand  plus  tard  une  situation  nouvelle  s'établit  décidé- 
ment, quand  le  mariage,  non  pas  de  passion,  mais  de  raison,  vient 
clore  vos  rêves,  pourquoi  la  dernière  lettre  de  la  correspondance  que 
nous  lisons  est-elle  justement  celle  de  faire  part?  La  grand'  mère, 
dans  son  oracle  de  La  Bruyère,  allait  un  peu  loin  sans  doute;  mais 
n'avait-elle  pas  à  demi  raison? 

TOMB  XXIY.  36 


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S6&  EEVUB  DBS  DEUX  MOWBS. 

Ce  sentiment  |>eiiir  La  Blaacberîe,  ^"A  ae  màritepas  ateolttBMotle 
jMua  d'amour  et  s'il  ne  rempUt  pas  toat4-Gut  Tidée  fu'^eii  §e  poiinaU; 
fme  d'une  première  passion  en  une  ielte  ame ,  passait  pourtant 4es 
bornes  du  simple  intérêt  :  il  est  tout  naturel  que  M""*  Roland  4a» 
ses  Mémoires,  jugeant  de  loin  et  en  cacourcl,  l'ait  «n  peu  dimiané; 
ici  nous  le  voyons  se  dérouler  avec  plus  d'^pace.  Ce  q«i  «enrit  oota^ 
«Uement  La  Blancherie  dans  le  début,  c'est  qu'iMB  le  ^voyait  peu  «t 
.seulement  par  apparitions.  Il  était  souvent  à  Orléans,  il  repartit  dans 
la  maison  peu  .afûpès  la  mort  de  la  mère  de  M"*  Roland  ;  M.  Phlipoa, 
le  père,  se  souciait  peu  de  lui ,  et  on  le  fit  prier  de  raUentir  ses  yisites. 
.Ces  édq^ses  tet  ce  demi-jour  concouraient  à  son  éclat.  La  jeune  hé- 
wïne^  que  j'ai  comparée  plus  haut  k  un  personnage  de  la  Nauvetk 
MéloUey  était  devenue  très  semblable  à  quelque  amante  de  Comeffle 
^iguand  elle  songeait  au  vertueux  et  sensible  absent.  Si  La  Blanobeôe, 
qu'elle  n'a  >plus  d'occasion  ordinaire  de  voir,  se  trouve  à  l'église^  i 
nn  service  funèbre  de  bout  de  l'an  pour  la  mère  chérie  qu'elle  a  perdue; 
-tt  Tu  imagines,  écrit  la  jeune  fille  à  son  amie,  tout  ce  que  pouvait 
m'inspirer  sa  présence  à  pareille  cérémonie.  J'ai  rougi  d'abord  de  ces 
larmes  adultères  qui  coulaient  à  ht  fois  sur  ma  mère  et  sur  inon 
«amant  :  ciel  I  quel  mot  I  mais  devaient-elles  me  donner  de  la  confo- 
jîan  ?  JSon ,  rassurée  bientôt  par  la  droiture  de  mes  «entimens.,  je«tW 
jtrise  à  témoin ,  ombve  chère  et  sacrée...  »  On  voit  le  lam  ^ù  eUe  ae 
montait  ;  c'est  comme  dans  la  scène  sublkne  : 

ABîeu ,  <lrop  malheureux  et  trop  parfait  amant! 

Ailleurs,  comme  Pauline  encore ,  elle  parle  de  la  surprUe  des  ^ens  à 
la  vue  de  La  filancberie,  mais  pour  dire,  il  est  vrai^  <(u'41  n'y  a  jnea 
eneUe  de  x^tte  sui;pdse,  et  que  tout  vient  du  xapport  de  aentim^nt 
Le  premier  échec  qu'il  essuya  fut  de  ce  qu'un  jour  eUe  le  venconlst 
au  Luxembourg  avec  un  plumet  au  chapeau  :  un  philosophe  en  pkn- 
metl  Quelques  légèretés  qu'on  raconta  de  lui  é'y  i^utèrent  pour 
compromettre  l'idéal.  Tout  cela  devenait  sérieux.  Enfin,  quand,  huit 
ou  neuf  moisaprès  la  rencontre  de  l'église,  le  masque  tombe  et  qu'elle 
le  juge  déjà  ou  croit  le  juger,  elle  écrit  :  ce  Tu  ne  sauçais  croire  com- 
bien il  m'a  paru  singulier;  ses  traits,  quoique  les  mêmes ^  n'ont  jplug 
la  même  expression,  ne  me  peignent  plus  les  mêmes  choses.  Ohl 
que  l'illusion  est  puissante!  Je  l'estime  au-dessus  du  commun  des 
hommes,  et  surtout  de  ceux  de  son  âge;  mais  ce  nest  plus  .une  idole 
de  perfection ,  ce, n'est  plus  le  premier  de  l'espèce,  «nfin  ce  n'est 
plus  mon  amant  :  c'est  tout  dire.  »  Ces  quelques  jiassages  dm  lettros. 


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LETTBra  DS  KABAKB  ReiAIBI.  509' 

mis  en  regard  de  certaines  pages  des  Mémoires,  sont  Que  leçon 
pfqnante  snr  le  faux  jour  des  perspectires  du  cœur. 

La  dernière  scène  surtout,  où  La  Blaneherie  Iih  parut  si  éStfé- 
rent  de  ce  qu'elle  Tavait  fait ,  mais  au  sortir  de  laquelle  pourtant  die 
le  jugeait  encore  avec  une  véritable  estime ,  cette  scène  d'entrevue 
un  peu  mystérieuse,  qui  dura  quatre  heures,  est  racontée  par  elle 
dans  ses  Mémoires ,  avec  une  infidélité  de  souvenir  bien  légère  et  bien 
cruelte.  Il  suivrait  de  la  page  des  Mémoires  qu'elle  mit  La  Blaneherie 
à  la  porte,  ou  peu  s- en  faut,  d'un  air  de  reine;  et  il  suit  de  la  lettre  à 
Séphie  (21  décembre  1776),  qu'entendant  venir  une  visite,  elle  lui 
fil  signe  lestement  de  passer  par  une  porte ,  tandis  qu'elle  allait  rece- 
voir par  l'autre,  prenant,  dît-elle,  son  air  le  f\u»  follichon  pour 
couvrir  son  adroit  manège.  Ces  sortes  de  variantes^,  à  l'endroit  des 
impressions  passées,  se  tronvent-^lles  donc  inévitablement  jusque 
dhns  nos  relations  les  plus  sincères? 

Peut-être,  car  en  matière  si  déliée  il  faut  tout  voir,  peut-être  la 
lettre  à  Sophie  n'est-elle  aussi  que  d'une  fidélité  suffisante;  peut- 
être  fat-on  plus  dure  et  plus  dédaigneuse  en  effet  avec  La  Blaneherie, 
qu'on  n'osa  le  raconter  à  la  confidente,  par  amour-propre  pour  soi- 
même  et  pour  le  passé.  Je  cratu»  pourtant  que  ce  ne  soient  les  Mé^ 
moires  qui ,  en  ramassant  dans  une  seule  scène  le  résultat  de  jugenums 
un  peu  postérieurs,  aient  alléré  sans  façon  un  souvenir  dès  long- 
temps méprisé. 

Et  quel  est  donc  l'auteur  de  mémoires  qui  pourrait  supporter,  d'un; 
bout  à  l'autre,  l'exacte  confrontation  avec  ses  propres  correspon- 
domces  contemporaines  des  impressions  racontées? 

Ce  sentiment  du  moins^,  tel  qu'elle^  le  composa  un  moment,  la 
perte  qu'elfe  fit  de  sa  mère,  ses  lectures  diverses,  ses  relations  avec 
quelques  hommes  distingués,  tout  concourait,  vers  l'âge  dé  vingt- 
deux  ans,  à  donner  à  son  ame  énergique  une  impulsion  et  un  essor 
qm  b  font,  jusque  dans  ce  cercle  étroit,  se  révéler  tout  entière.  En 
vain  se  répète-t-^lle  le  plus  qu'elle  peut  et  avec  une  grâce  parfaite  t 
<r  Je  veux  de  l'ombre;  le  demi-jour  suffit  à  mon  bonheur,  et ,  comme 
dt  Montaigne,  on^  n^est  bien  que  dans  l'arrière-beutique.  »  Sa  (brte 
nature,  ses  facultés  supérieures  se  sentent  souvent  à  l'étroit  derrière 
le  paraivent  et  dans  l'entresol  ou  le  sort  ta  confine.  Sa  vie  déborde; 
die  se  compare  à  un  lion  en  cage;  eHe  devait  naître  femme  Spartiate 
on  romaine,  ou  du  moins  homme  français;  osons  citer  son  vœu  réalisé^ 
dèpui»par  des  héroïnes  célèbres  r  a  Yiens*dono  à* Paris,  éeri^elleè  la^ 
douce  et  pieuse  Sophie;  rien  ne  vaut  ce  séjour  où  les  sciences,  les  arts^ 

36. 


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56^  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  grands  hommes,  les  ressources  de  toate  espèce  pour  l'esprit ,  se  réu- 
nissent à  Tenvi.  Que  de  promenades  et  d'études  intéressantes  nous 
ferions  ensemble  I  Que  j'aimerais  à  connaître  les  hommes  habiles  en 
tout  genre!  Quelquefois  je  suis  tentée  de  prendre  une  culotte  et  un 
chapeau,  pour  avoir  la  liberté  de  ctaoïcher  et  de  voir  le  beau  de  tous 
les  talens.  On  raconte  que  l'amour  et  le  dévouement  ont  fait  porter  ce 
déguisement  à  quelques  femmes...  Ah!  si  je  raisonnais  un  peu  moins, 
et  si  les  circonstances  m'étaient  un  peu  plus  favorables,  tète  bleue! 
j'aurais  assez  d'ardeur  pour  en  faire  autant.  Il  ne  me  surprend  pas 
que  Christine  ait  quitté  le  trône  pour  vivre  paisiblement  occupée  des 
sciences  et  des  arts  qu'elle  aimait...  Pourtant,  si  j'étais  reine,  je 
sacrifierais  mes  goûts  au  devoir  de  rendre  mes  sujets  heureux...  Oui, 
mais  quel  sacrifice!  Allons,  il  ne  me  fâche  pas  trop  de  ne  pas  porter 
une  couronne  de  reine,  quoiqu'il  me  manque  bien  des  moyens... 
Mais  je  babille  à  tort  et  à  travers  :  je  t'aime  de  même,  comme 
Henri  IV  faisait  Grillon.  Adieu,  adieu.  »  L'amitié  pour  Sophie  et  les 
lettres  qu'elle  lui  adresse  durant  tous  les  premiers  mois  de  1776  pro- 
fitent de  ce  concours  et  de  ce  conflit  d'émotions;  eUe-même  l'avoue 
et  nous  donne  la  clé  de  ce  redoublement  :  <(  Ah!  Sophie,  Sophie, 
juge  à  quel  point  je  ressens  l'amitié,  puisque  c'est  chez  moi  le  seul 
sentiment  qui  ne  soit  pas  captif  » 

Mais  Sophie  seule,  même  en  amitié,  ne  suffit  plus;  vers  le  milieu 
de  cette  année  1T76,  on  aperçoit  quelque  baisse,  on  entend  quelque 
légère  plainte  :  a  Sophie ,  Sophie,  vos  lettres  se  font  bien  attendre...  » 
En  même  temps  que  d'un  côté  on  pensait  à  La  Blanchérie,  de  l'autre, 
à  Amiens,  on  pensait  au  cloître;  Sophie  avait  eu  l'idée,  un  moment, 
de  se  faire  religieuse.  Les  deux  amies  n'étaient  plus  l'une  à  l'autre 
tout  un  monde.  On  se  reprend ,  on  se  remet  avec  vivacité  à  s'aimer, 
mais  c'est  une  reprise;  or,  dans  la  carrière  de  l'amitié,  comme  dans 
le  chemin  de  la  vertu,  on  rétrograde  à  l'instant  que  l'on  cesse  d'avan- 
cer :  c'est  M"'  Roland  elle-même  qui  a  dit  c^la.  La  sœur  ainée  de 
Sophie,  Henriette,  vient  passer  quelque  temps  à  Paris  et  entre  en 
tiers  dans  l'inttanité;  sa  vivacité  d'imagination  et  son  brillant  d'hu- 
meur font  un  peu  tort  à  la  langueur  de  sa  douce  cadette;  du  moins 
on  se  partage.  Henriette  devient  un  troisième  moi-même;  on  écrit  à 
la  fois  aux  deux  sœurs.  M.  Roland  aussi  commence  à  paraître, 'rare, 
austère,  assez  redouté  d'abord.  Tout  cela  ne  laisse  pas  de  faire  diver- 
sion ;  les  tracas  domestiques ,  les  embarras  intérieurs  s'en  mêlent.  La 
correspondance  se  poursuit  comme  la  vie  en  avançant,  sans  plus 
d'unité. 


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LBiraBS  VB  MADAMB  ROLAND.  80S 

En  même  temps  le  talent  d'écrire  y  gagne;  la  jenne  fille,  désoroNda 
femme  forte ,  est  maltresse  de  sa  plume  comme  de  son  ame;  phrase 
et  pensée  marchent  et  jouent  à  son  gré.  C'est  toutefois  sur  ces  parties 
que  j'aurais  voulu  que  l'éditeur  fit  tomber  de  nombreuses  coupures. 
Je  conçois  les  difBcultés  et  les  scrupules  lorsqu'on  a  en  main  d'auaai 
riches  matériaux;  mais  il  importait,  ce  me  semble,  dans  l'intérêt  de 
la  lecture,  de  conserver  à  la  publication  une  sorte  d'unité,  d'éviter  ce 
qui  traîne,  ce  qui  n'est  qu'intervalles,  et  surtout  d'avoir  toujours  les 
Mémoires  sous  les  yeux,  pour  abréger  ce  qui  n'en  est  qu'une  manière 
de  duplicata. 

.  Un  postscriptum  de  cette  correspondance,  et  dont  nous  devons 
la  connaissance  plus  détaillée  à  l'éditeur,  est  bien  digne  de  la  dore  et 
de  la  couronner.  Je  viens  de  nommer  Henriette,  la  sœur  aînée  «  la 
seconde  et  plus  vive  amie.  On  était  en  93;  bien  des  années  d'absence 
et  les  dissentimens  politiques  avaient  relâché,  sans  les  rompre,  les 
liens  des  anciennes  compagnes  ;  M"*  Roland,  captive  sous  les  verrouz 
de  Sainte-Pélagie,  attendait  le  jugement  et  l'échafaud.  Henriette 
accourut  pour  la  sauver;  elle  voulait  changer  d'habits  avec  elle  et 
rester  prisonnière  en  sa  place  :  a  Mais  on  te  tuerait,  ma  bonne  Hen- 
riette ,  »  lui  répétait  sans  cesse  la  noble  victime ,  et  elle  ne  consentit 
jamais. 

Indépendamment  du  petit  roman  que  j'ai  tâché  d'y  faire  saillir  et 
d'en  extraire,  on  trouvera  avec  plaisir  dans  ces  volumes  bien  des 
anecdotes  et  des  traits  qui  peignent  le  siècle.  Il  était  tout  simple  que 
la  jeune  fille  enthousiaste  désirât  passionnément  connaître  et  voir 
Rousseau;  elle  crut  inventer  un  moyen  pour  cela.  Un  Genevois,  ami 
de  son  père,  avait  à  proposer  à  l'ilhistre  compatriote  la  composition  de 
quelques  airs  de  musique;  elle  réclama  l'honneur  de  la  conunission. 
La  voilà  donc  écrivant  au  philosophe  de  la  rue  Plâtrière  une  belle 
lettre  dans  laquelle  elle  annonçait  qu'elle  irait  elle-même  chercher  la 
réponse.  Deux  jours  après,  prenant  sa  bonne  sous  le  bras,  elle  s'adier 
mine,  elle  entre  dans  l'allée  du  cordonnier  et  monte  en  tremblant» 
comme  par  les  degrés  d'un  temple;  mais  ce  tut  Thérèse  qui  ouvrit  et 
qui  répondit  non  à  toutes  les  questions,  en  tCQant  toqjours  la  main  à 
la  serrure.  Il  est  certainement  mieux  qu'elle  n'ait  jamais  vu  Rousseau^ 
l'incomparable  objet  de  son  culte;  c'est  ainsi  que  les  religions  de  Te»* 
prit  se  conservent  mieux. 

Sur  l'aimable  et  sage  M.  de  Boismorel,  qui  joue  un  si  beau  rôle 
dans  les  Mimoiresi  sur  Sévelinges  l'académicien,  qui  n^est  pas  non 


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SHi  WÊV^n  BBS-  BBIJL  HOHMS. 

p&»8«»  agrément;  sur  cerUrra  Generois  moins  léger,  et  «dont  Fès*- 
prit  ressemble  à  une  lanterne  sourde  qui  n*éclaire  que*  celui  qui  la 
tient;  y>  sur  toutes  ces  figures  de  sa  connaissance  et  bientôt  de  la^ 
néire,  eHe  jette  d6s>  regards  et  des  mots  d'une  observation  Tive,  qnir 
ptiiisent  €omme  ferait  la  conversation  même.  Me  nous  donne  pai^ 
tirafière«ient  à  apprécier  un  d!e  ses  amis  très  affectueux  et  très  mars, 
M..  deSaînte-Lette,  qui  vient  de  Pondtchéri ,  qui  va  y  retourner,  qui 
Sait;  le  mondé,  qui  a  éprouvé  les  passions,  qui  regrette  sa  jeunesse, 
el  q«i  sur  te  tout  est  athée.  Au  xrm*  sièdè,  en  efifet,  il  y  avait 
Cathée;  il  se  posait  tel;  c'était  presque  une  profession.  Quand  on: 
dâeoQvraft  cette  quaUté  chez  quelqu'un ,  on  en  avait  une  sorte  d'hors 
mir,  non  sans  quelque  attrait  caebé.  On  en  faisait  part  aux  amiis  avec 
mystère;  ainsi  de  M.  de  Wolmar,  ainsi  de  M.  de  Sainte-Lette.  De 
nos  joars^  lés  trois  quart»  des  gens  ne  croient  à  rien  après  b  tombe , 
6t  16  se  doutent  pas  qu'ils  sont  athées  pour  cela  ;  ils  font  de  la  prose 
sans  le  savoir,  en  paiiliite  indifférenee,  et  on  ne  le  remarque  guère. 
Ai^fend,  n'esir-ce  pas  une  situation  pire,  et  la  solennité  incrédule  d^ 
XTiir  siècte  n'annonçait-elTe  pas  qu^on  était  encore  plus  voisin  d'une 
cfoyance,?' 

M.  Rotond,  8wec  une  lettre  d'întroduction  des  amies  d'Amiens,  se 
présente  de  bonne  heure;  mais  on  est  long-temps  à  le  deviner;  Bès 
le  premier  jour,  celle  qui  est  destinée  k  illustrer  historiquement  son 
aem ,  tient  à*  son  estime  et  se  soude  de  lui  paraître  avec  avantager 
ma»  Tesprit  seul  et  la  considération  sont  engagés.  Bans  ces  visites^ 
dfimportance,  on  causedetout  :  FabbèRaynal,  Rousseau,  Voltaire^ 
IfrSttiase,  le  gouvernement,  tes  Grecs  et  les  Romains^,  on  efOeure  tour 
*  tour  ces  graves  sujets.  On  est  assez  d'accord  sur  la  plupart-,  maisr 
Raynaf  se  ttouveélre  un  champ  de  bataille  assez  disputé.  BT.  Roland, 
datns'son  bon  sens  d'économiste,  se  permet  dte  juger  Thistorien  phi- 
lèsophique  de»  deux  Rides  comme  un  charlatan  assezpeu  philosophe; 
et  n'esttrae  se»  lourde  volumes  qu'assez  légers  et  bons  à  rouler  sur  tes 
toilette»,  ta' jeune  fille  admiratrice  se  récrié;  ellfe  défend  Ray naf 
oonuBe  dte  défendhiit  Rousseau.  Elte  n'est  pas  encore  arrivée  à  dis- 
cerner l'un*  d^ec  l'autre;  eHteen  est  encore-à  la  concision  du  goût; 
eQj  st^ie  aussi*,  elle  n.'a'  pas  encore  mis  à  sa  place  tout  ce  qui  n'est  que 
dtt  La^  Btencberie.  A  chaque  époque,  if  y  a  ainsi  te  déclams^îre'  à 
côté  de  l'original,  et  qui,  même  pour  les  contemporains  éclairés,  sY 
conftn^  assez  aisément.  Le  meilleur  de€ampii9tron  touche  aurfâi&le 
3,  lé  Raynal  joue  souvent  à  l'œil  le  Rousseau.  Le  temp»  seuf 


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ISflit  les  {wts  Dettes  et  sikie»;  AI  les  foît  w  sein  xaéiw  4e  T^cny^n 
.^ocifibalt  mais  gui  »  tr^Qp  obéi  w  goà^  de  ses  disciples,  eH  qui  s'^t 
laissé  aller  aux  excès  applaudis.  Dans  ces  pages  que  les  yei|xxQ«- 
Jff4>ffftiwi8,  attejjpte  du  AiâiQ^  mal  et  éprh  die  J»  ^me  couleujr  îau- 
jM^saote,  aduûrent  comme  égalemei]^  belles*  etff^'me  sorte  d'Moaigl- 
piité  oogytoiwirte  proclane,  ie  temps,  d'uoe  «jle  humide,  flé^trjt  yjjte 
.ce  4ui  doit  juasser,  et  laisse,  au  jdeijpi  milieu  des  objets  décrits,  de 
j^candos  pia^pies  îi^urieusee  qui  font  mieux  ressortir  l'jmdtérable  du 
fetit  nombre  des  couleurs  légitimes  et  ^e&pe^éest.  Les  volumes  4^ 
lettres  de  M*""*  &olaud  oous  aDrivent  tout  tachetés  de  ces  pjiaoes  4)ui 
«sautent  d*abord  aux  yeux;  ^  sont  Jes  lieux  communs  4e  son  sjècle; 
il  ii*y  M  que  plus  de  fï:aacheur  et  de  ^raçe  ,d«nsi^  traits  oij^aM^ 
)Wis  jiombr,e  dont  ils  sont  cadbetés. 

X^s  quatre  ou  cinq  années  qui  s'écoulent  depuis  la  mort  de  saimèj^ 
Jusqu'à  son  uoipu  a^ec  M.  Jftol^d ,  lui  apporjt^tde  m^»  de  p<M^ 
.((uantes  et  à  Ja  fois  ehétives  .éypireuves.  Sou  père  ^e  dérange  et  se  ruine; 
^elle .s'en aperçoit., elle \^ut.tout^voir,  etiUui  faut aourice<au monde, 
it^soupère,  jet  dissimuler;  «  J'aimerais  mieux  Je  sifflement  des  javi»- 
lots  et  les  horreurs  de  ia  mèlée^  s'écde*4^Ue  p^  m>mefï^y  4)ue Jie 
bruit  sourd  des  traits  qui  me  déchirent;  mais  c'est  la  guerre  du  sage 
luttant  contre  le  ^ort  >  Elle  venait  de  lire  Plutarque  ou  Sénèque^ 
'quand  elle  proférait  ce  mot  stoïque  ;  mais  elle  avait  lu  aussi  Homère, 
et  elle  se  disait  dans  une  image  moins  tendue  et  avec  sourire:  a  La 
gaieté  perce  quelquefois,  au  milieu  de  mes  chagrins,  comme  un 
rayon  de  soleil  à  travers  les  nuages.  J'ai  grand  besoin  de  philosophie 
pour  soutenir  les  assauts  qui  se  préparent  :  j'en  ai  fait  provision  ;  je 
suis  comme  Ulysse  accroché  au  flguier:  j'attends  que  le  reflux  me 
rende  mon  vaisseau.  » 

M.  Roland,  qui  avait  fait  un  voyage  en  Italie,  repasse  par  Paris, 
mais  il  la  visite  assez  inexactement;  elle  en  est  un  peu  piquée.  Une  fois, 
elle  rêve  de  lui ,  mais  en  pure  perte.  Elle  en  écrit  assez  sèchement  aux 
4eux  sœurs  :  décidément,  c'est  un  homme  occupé  et  qui  se  prodfgue 
peu;  elle  qui  fait  si  volontiers  les  portraits  de  ses  amis,  elle  ne  se 
croit  pas  en  droit  d'entreprendre  le  sien  ;  il  est,  par  rapport  à  elle, 
au  boni  d'une  trop  longue  lunette ,  et  rien  n'empêche  qu'elle  ne  le 
^suppose  encore  en  Italie.  On  ne  parle  pas  ainsi  d'un  indifférent;  c'est 
ben  signe  pour  M.  Roland  qui ,  prudent  observateur,  s'en  doute  peut- 
£tre,  qui  ne  s'en  inquiète  d'ailleurs  qu'autant  qu'il  le  faut,  et  qui 
s'avance,  tardif,  rare  et  sûr,  comme  la  raison  ou  comme  le  destin. 


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568  BBTVB  DBS  DEUX  MONDES. 

Mais  moi-même  je  m'aperçois  que  je  tombe  dans  rinconvénient  re- 
prodié ,  et  que  je  vais  empiéter  sur  la  zone  un  peu  terne  et  prosaïque 
de  la  vie. 

Sans  toute  cette  partie  finale  et  déjà  bien  grave  de  la  correspon- 
dance, au  milieu  des  vicissitudes  domestiques  et  des  malheurs  qui 
assiègent  Texistence  de  celle  qui  n*est  déjà  plus  une  jeune  fille,  il 
ressort  pourtant  une  qualité  qu'on  ne  saurait  assez  louer;  un  je  ne 
sais  quoi  de  sain,  de  probe  et  de  vaillant,  émane  de  ces  pages;  agir 
avant  tout,  agir  :  «  n  est  très  vrai,  aime-t-elle  à  le  répéter,  que  le 
principe  du  bien  réside  uniquement  dans  cette  activité  précieuse  qui 
nous  arrache  au  néant  et  nous  rend  propres  à  tout,  b  De  cet  amour 
du  travail  qu'elle  pratique,  découlent  pour  elle  estime,  vertu,  bon- 
heur, toutes  choses  dans  lesquelles  elle  a  su  vivre ,  et  qui  ne  lui  ont 
pas  foit  faute  même  à  l'heure  de  mourir.  Et  c'est  parce  que  les  géné- 
rations finissantes  de  ce  xvm*  siècle  tant  dénigré  croyaient  ferme- 
ment à  ces  principes  dont  M"*  Roland  nous  offre  la  plus  digne  expres- 
sion en  pureté  et  en  constance,  c'est  parce  qu'elles  y  avaient  été 
plus  ou  moins  nourries  et  formées ,  que,  dans  les  tourmentes  affreuses 
^  sont  survenues,  la  nation  si  ébranlée  n'a  pas  péri. 

Sainte-Beuve; 


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GOMEZ. 


L'expédition  du  général  carliste  Gomez  à  travers  la  Péninsrie« 
dans  les  derniers  mois  de  1836,  a  été  sans  contredit  un  des  épisodes 
les  plus  frappans  de  la  dernière  guerre  civile  espagnole.  On  s'est  g^ 
néralement  étonné  de  voir  reparaître,  au  milieu  de  notre  siècle,  une 
de  ces  aventureuses  promenades  militaires  de  la  guerre  de  trente  ans» 
qu'on  ne  devait  plus  croire  possibles  de  nos  jours ,  et  qui  ne  le  sont 
plus  en  effet  qu*en  Espagne.  Le  souvenir  qui  en  est  resté  dans  tous 
les  esprits  a  quelque  chose  de  la  légende,  tant  l'imagination  publique 
a  été  frappée  de  ce  qu'il  y  a  eu  d'original  et  d'imprévu  dans  cette 
expédition. 

Nous  n'espérons  pas  reproduire  ici,  dans  le  récit  rapide  que  nous 
allons  faire  de  cette  odyssée  carliste,  l'intérêt  piquant  de  curiosité 
qu'elle  a  eu  tant  qu'elle  a  duré.  Il  est  impossible  de  ressusciter  cette 
attente  générale,  ces  prévisions  toujours  excitées  et  toujours  déçues, 
cette  suite  non  interrompue  de  surprises,  ces  incertitudes,  ces  coups 
de  théâtre  soudains,  ces  exagérations  même  et  ces  afQrmations con- 
tradictoires qui  ont  occupé  et  amusé  l'Europe  pendant  six  mois  en-- 
tiers.  Sûr  de  succomber  dans  cette  lutte  contre  des  souvenirs  en- 
core vivans,  nous  ne  l'essaierons  pas.  Nous  voulons  seulement  « 
d'après  des  documens  inédits  et  authentiques,  porter  le  jour  de  l'bis* 
toire  sur  quelques  faits  obscurs  et  mal  connus,  et  assigner  à  l'en- 
semble de  cette  campagne  extraordinaire  son  caractère  réel,  qui  s'est 
un  peu  efTacé  jusquici  dans  son  éclat  romanesque.  L'intérêt  sérieux 


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5W  REVITE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  s'attache  à  la  vérité  compensera  peut-être  ce  qui  nous  manquera 
comme  effet  dramatique. 

Commençons  d*abord  par  constater  un  fait,  c'est  que  l'expédition 
de  1836 ,  malgré  tout  le  bruit  qu'elle  a  fait  avec  raison ,  n'a  pas  réussi. 
Gomez  avait  un  but;  il  ne  Ta  pas  atteint.  Pendant  que  l'on  admirait 
le  plus  dans  le  monde  hi  promptitude  et  l'habileté  de  ses  mouve- 
mens,  il  était  vivement  blâmé  au  quarticr-généraï  de  don  Carlos,  et 
à  son  retour  dans  les  provinces  basques ,  il  était  arrêté,  jeté  en  prison 
et  traduit  devant  un  conseil  de  guerre.  De  même  que  les  momens  où 
les  généraux  constitutionnels  prétendaient  le  plus  l'avoir  écrasé 
étaient  ceux  où  il  frappait  ses  coups  les  plus  hardis  et  les  plus  heu- 
reux ,  de  même  les  jours  où  l'opinion  applaudissait  le  plus  à  ses  succès 
étaient  ceux  où  il  se  trouvait  en  réalité  dans  les  plus  grands  embarras. 
Vainqueur  quand  on  le  disait  fugitif,  fugitif  quand  on  le  croyait  vain- 
queur, sa  situation  n'a  jamais  été  fldèlement  connue,  et  l'énigme 
constante  que  ses  courses  donnaient  à  deviner  n'a  pas  été  un  des 
moindres  motifs  qui  ont  porté  si  loin  le  bruit  de  son  nom. 

Entendons-nous,  en  rétablissant  de  notre  mieux  la  vraie  couleur 
des  faits,  porter  la  momdre  atteinte  à  sa  gloire?  Non  sans  doute.  Ce 
qu'il  n'a  pas  fait,  il  n'a  pas  pu  le  faire,  et  le  procès  qui  lui  a  été  in- 
tenté fut  le  comble  de  l'injustice  et  de  l'ingratitude.  Ce  qu'il  a  fait 
au  contraire  est  merveilleux ,  et  a  été  peut-être  plus  utile  à  la  cause 
carliste  que  n'aurait  pu  l'être  ce  qu'il  a  vainement  tenté.  S'il  n'a 
rien  produit  de  durable,  il  a  étonné,  ce  qui  est  beaucoup  parmi  les 
hommes;  avec  phis  d'habileté  de  la  part  de  son  gouvernement,  ce 
qu'il  y  a  eu  dé  surprenant  dans  son  passage  aurait  sufB  pour  amener 
des  résultats  considérables.  Du  reste,  nous  ne  prétendons  pas  faire 
honneur  aux  généraux  de  la  reine  de  l'avortement  de  la  principale 
tentative  de  Gomez  ;  ces  généraux  ont  mérité  tous  les  reproches  qui 
leur  ont  été  faits,  et  nous  n'essaierons  pas  de  les  défendre.  Nous  ne 
suivons  d'autre  parti  daus  ces  récits  que  celui  de  la  vérité. 

Pour  mettre  un  peu  d'ordre  dans  notre  narration,  et  nous  retrou- 
ver au  milieu  de  ces  manœuvres  si  capricieuses  et  si  compliquées, 
nous  diviserons  l'expédition  de  Gomez  en  quatre  parties  bien  dis- 
tinctes :  1"*  Texcursion  dans  les  Asturies  et  dans  la  Galice,  avec  le 
retour  au  poinf  de  départ;  2*  l'entrée  en  CastîRe  et  la  marche  sur 
l'Andalousie  par  le  centre  de  l'Espagne  jusqu'à  la  prise  de  Cordoue; 
3^  le  voyage  en  Ësttamadure,  depuis  le  départ  de  Cordoue  jusqu'au 
retour  sur  le  Ouadal({Âivir;  i**  la  seconde  campagne  d'Andalousie  et 
le  retour  d'Algésiras  dans  les  provinces  basques. 


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JSUSDITICM  DB  GOMBZ.  flflt 

Onserapeat-ètre  étonné  d'apprendre  que  rei3>édiiksiii'«utd'a«te 
jMit  son  origine  que  de  soulever  les  Astaries  ;  c*est  ce  qui  est  pour- 
;taQt  hors  de  doute.  Depuis  la  mort  de  ZonidacaiT^^uy,  tué  devant 
Jilbao ,  ramée  carliste  de  Navarre  n'avait  tenté  aucun  effort  s^ev 
four  sortir  de  ses  lignes.  L'armée  oonstitutionneUe,  sous  les  oidros 
du  .général  Cordova,  formait  un  demi-cercle  autour  ^es  profiaees, 
*et  seHihlait  près  d'étouffer^  en  se  resserrant  de  plus  en  plus,  le  foyer 
de  l'insurrection.  Il  fut  décidé  au  quartier  royal  qu'une  expéditim 
fierait  tentée  peur  opérer  une  diversion ,  et  porter  la  guerre  sur  un 
autre  point  de  la  Péninsule.  LesAsturies  et  la  Galice  furent  désignées 
pour  devenir  le  théAtre  de  cette  tentative ,  comme  étant  à  la  fois  hs 
jdus  rapprochées  de  la  Navarre ,  et  les  phis  favorable  «  par  k  natuse 
de  leur  sol  et  parce  qu'on  disait  des  dispositions  de  leurs  babitans,  à 
rétablissement  de  la  guerre  civile.  Le  chef  choisi  pour  commander 
l'ejqpédition  fut  l'ancien  ami  et  compagnon  d'armes  de  Zuraaiacap- 
reguy,  le  maréchal-de-camp  don  Miguel  Gomez,  justement  estinsé 
tdans  l'armée  carliste  pour  sa  bravoure,  ses  Mem  militaires  et  son  ca- 
ractère ferme  et  loyal. 

Gomez  avait  alors  cinquante-<leux  ans,  et  coD^>tait  trente  ans  de 
services  honorables.  Né  à  Torre  don  Gimeno ,  dans  le  royaume  de 
Jaen,  en  Andalousie,  d'une  famille  noble,  il  était,  en  1808,  étudiant 
dans  sa  quatrième  année  de  lois  à  l'université  de  Grenade.  Lors  de 
l'invasion  de  Dupont  en  Andalousie,  H  prit  les  armes,  comme  vo^ 
lontaire,  contre  les  Français.  L'ancienne  influence  de  sa  famille  dans 
le  pays  lui  permit  de  rassembler  en  peu  de  temps,  autour  de  lui, 
une  petite  troupe,  et  il  devint  d'abord  sous-lieutenant,  puis  lieute- 
nant dans  les  compagnies  franches  qui  se  formèrent  à  Jaen.  Fait  ti- 
sonnier en  1812,  il  fut  conduit  en  France  au  dépôt  d'Autun,  d'où  il 
s'évada  un  an  après  poiu*  rentrer  en  Espagne.  En  1815,  il  se  retira 
avec  le  grade  de  capitaine.  En  1820,  il  fut  des  premiers  qui  prirent 
les  armes  contre  l'autorité  des  cortès,  et  en  faveur  du  pouvoir  absolu. 
Il  servit  alors  dans  le  second  bataillon  de  Navarre,  dont  Zumalacar- 
reguy  était  commandant,  et  il  devint  lui-même  commandant  de  ce 
bataillon,  quand  son  chef  obtint  de  l'avancement. 

Mis  en  disponibilité  en  1832,  il  se  rendit  à  Madrid,  et  y  retrouva 
^umalacarreguy,  qui  était  également  en  disponibilité.  Cette  confor- 
mité de  situation  resserra  entre  eux  les  liens  d'une  amitié  contractée 
au  milieu  des  hasards  de  la  guerre.  Pendant  la  maladie  de  Ferdi- 
nand VU,  ils  virent  plusieurs  fois  don  Carlos  et  lui  offrirent  leurs 
bras  pour  le  moment  où  il  en  aurait  besoin.  Aussitôt  apr^  la  mort 
du  roi,  tous  deux  partirent  de  Madrid ,;  l'un  pour  la  Navarre,  Vottre 


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Vt2  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

.pour  la  province  de  Caença,  dans  le  bat  common  de  soulever  le 
pays  au  nom  de  Tinfont.  Gomez  écbona  dans  son  entreprise,  mais 
Znmalacarregny  réussit  dans  la  sienne,  et  Gomez  alla  le  rejoindre.  II 
fut  nommé,  dès  son  arrivée  au  quartier-général,  colonel  et  chef 
d*état-major;  deux  ans  après  il  était  maréchal-de-camp,  et  il  avait 
justifié  cet  avancement  rapide  par  plusieurs  actions  d'éclat.  Ces  pré- 
cédens  le  désignaient  naturellement  pour  un  commandement  aussi 
important  que  celui  de  Feipédition  projetée. 

Quand  tout  fut  prêt  pour  cette  expédition,  une  démonstration  fut 
foite,  par  don  Basilio  Garcia,  du  côté  de  Yittoria,  pour  détourner 
Tattention  de  Tannée  constitutionnelle.  Trompé  par  ce  mouvement, 
le  général  en  chef  Cordova  se  porta  sur  le  point  qui  paraissait  me- 
nacé, et  laissa  le  passage  libre  du  cdté  d*Orduna. 

Gomez  partit  d'Amurrio,  petit  village  de  la  province  d'Alava,  le 
26  juin  1836.  La  colonne  expéditionnaire  était  forte  de  cinq  batail- 
lons, deux  escadrons  et  deux  pièces  de  montagne,  en  tout  deux  mille 
sept  cents  fantassins,  cent  soixante  cavaliers  et  dix  artilleurs.  C'était 
bien  peu  pour  ce  qu'elle  devait  faire  un  jour,  mais  il  ne  faut  pas  ou- 
blier qu'elle  ne  partait  que  pour  visiter  deux  petites  provinces.  Le  mar- 
quis de  Bobeda,  brigadier,  commandait  en  second  l'expédition;  don 
José  Maria  Arroyo  commandait  l'infanterie,  et  don  Santiago  Villa - 
lobosla  cavalerie.  Un  maréchal-de-camp  portugais,  don  José  Rai- 
mundo  Peireira,  avec  un  colonel  et  plusieurs  officiers  de  sa  nation, 
s'étaient  joints  à  cette  petite  armée,  qui  enunenait  avec  elle  un  in- 
tendant, un  trésorier  royal  et  un  commissaire  des  guerres. 

Le  lendemain  même  de  son  départ,  elle  rencontra  à  Revilla,  à  dix 
heures  de  marche  environ  d'Amurrio ,  la  réserve  de  l'armée  consti- 
tutionnelle, sous  les  ordres  du  roaréchal-de-camp  Tello,  qui  était 
accourue  pour  lui  barrer  le  chemin.  Les  christtnos  furent  battus  dans 
cette  première  rencontre,  qui  ouvrit  brillamment  la  campagne.  An 
lieu  de  profiter  de  ce  succès  pour  pénétrer  dans  la  Castille,  comme 
on  s'y  attendait,  Gomez  se  jeta  vers  l'ouest,  dans  la  chaîne  de  mon- 
tagnes qui  court  parallèlement  à  la  mer  de  Biscaye,  et  qui  sépare  les 
Asturies  du  royaume  de  Léon.  De  son  côté,  Espartero,  qui  comman- 
dait la  troisième  division  de  l'armée  constitutionnelle  du  nord,  ras- 
sembla au  plus  vite  les  troupes  disponibles,  et  se  mit  à  la  poursuite 
des  carlistes  avec  six  mille  hommes  de  pied  et  trois  cent  cinquante 
cavaliers;  alors  commença  cette  curieuse  chasse  qui  devait  se  pro- 
longer jusqu'à  l'autre  extrémité  de  la  Péninsule,  sans  qu'aucune  des 
deux  armées  s'en  doutât  alors. 

Serré  de  près  par  Espartero,  Gomez  fila  pendant  quelques  jours  le 


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/■(!'' 


EXPÉDITION  DE  GOMEZ. 


573 


long  des  montagnes,  menaçant  à  la  fois  les  Asturies  et  le  royaumes 
de  Léon,  et  trompant  à  tout  moment  la  poursuite  de  son  ennemi 
par  la  promptitude  de  ses  manœuvres.  Chaque  soir,  sa  troupe  ne 
s'arrêtait  qu'après  avoir  fait  dix  ou  douze  lieues  dans  la  journée  par 
des  chemins  montueux  et  difBciles,  et  quelquefois  après  avoir  passé 
vingt-quatre  heures  sans  manger.  Tout  à  coup  il  tourna  au  nord,  des- 
cendit rapidement  les  petites  vallées  humides  et  fertiles  qui  s'étendent 
des  montagnes  à  la  mer,  et  le  5  juillet,  neuf  jours  après  son  départ, 
il  entrait  à  Oviedo,  capitale  du  royaume  des  Asturies.  Cette  ville  était 
défendue  par  le  brave  Pardiôas,  à  la  tète  du  régiment  provincial  de 
Pontevedra;  l'apparition  de  Gomez  fut  si  prompte,  que  la  garnison 
étonnée  ne  put  que  se  retirer  précipitamment,  abandonnant  ses 
effets,  ses  armes  et  ses  munitions.  Gomez  en  fit  son  profit,  pour 
donner  à  sa  troupe  ce  qui  lui  manquait  et  pour  organiser  un  bataillon 
des  Asturies,  fort  de  trois  cent  vingt  volontaires;  mais  il  ne  put 
faire  davantage,  car  il  ne  trouvait  que  peu  de  sympathie  dans  l'esprit 
général  du  pays.  On  s'était  trompé  au  quartier  royal  sur  les  disposi- 
tions de  la  province. 

La  population  asturienne  est  bien  loin  d'être  de  nos  jours  ce  qu'elle 
était  aux  temps  de  don  Pelage  et  de  la  formation  des  premières  mo- 
narchies chrétiennes  contre  les  Maures.  Des  souvenirs  belliqueux  de 
leur  histoire,  les  Asturiens  n'ont  conservé  qu'un  privilège  dont  ils 
sont  très  fiers,  celui  d'être  tous  nobles  de  naissance.  Leurs  mœurs 
sont  industrieuses  et  paisibles.  La  plupart  d'entre  eux  émigrent  de 
bonne  heure  et  se  répandent  dans  toute  l'Espagne ,  où  ils  forment , 
malgré  leur  noblesse,  les  deux  tiers  des  domestiques.  Ils  n'ont  rien 
de  l'esprit  inquiet  et  hardi  de  leurs  voisins  les  Biscayens,  et  leur  res- 
pect pour  les  grands  propriétaires  de  leur  pays,  qui  sont  presque 
tous  constitutionnels,  les  a  toujours  maintenus  daps  l'obéissance  de 
la  reine  Isabelle.  Ils  n'opposèrent  aucune  résistance  à  l'invasion  de 
Gomez,  mais  ils  ne  répondirent  que  faiblement  à  l'appel  qui  leur  fut 
fait  par  ce  général  au  nom  de  don  Carlos.  Depuis,  la  même  tenta- 
tive a  été  répétée  plusieurs  fois  auprès  d'eux,  et  elle  a  toujours  échoué. 

Cependant  Espartero  arrivait  :  il  fallut  partir.  Les  carlistes  ne  pas- 
sèrent que  deux  jours  à  Oviedo.  Ils  en  sortirent  dans  la  matinée  du 
8  juillet;  Espartero  y  entra  le  même  jour.  La  tentative  de  s'établir 
dans  les  Asturies  n'ayant  pas  réussi ,  Gomez  se  jeta  dans  la  Galice,  et 
marcha  presque  en  ligne  droite  sur  Sant-Iago,  capitale  de  cette  pro- 
vince; il  y  arriva  en  dix  jours  de  marche,  après  avoir  passé  le  Hio- 
Mino  sous  les  yeux  du  général  Latre,  enfermé  dans  Lugo.  La  vieille 


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574  RE¥IIE  DBS  DBUX  MMKS. 

dté  de  Sant-Iago  accueillit  avec  transport  le  représentont  de  la^i 
nardiie  absolue;  peuplée  presque  tout  entière  de  prêtres,  cette  yflle 
avait  dû  long-temps  sa  richesse  à  la  célébrité  de  sen  saint,  ré¥éré 
par  la  pieuse  Espagne.  Une  imposition  particulière,  connue  soiw  le 
mofln  de  v9to  ée  Sant-Iago  (vœu  de  Saint-daoques),  était  perçue  dons 
tout  le  royaume  pour  l'entretien  de  sa  cathédrale  et  de  son  ^«ehevé- 
ché,  et  cette  imposition  avait  été  supprimée  par  les  preniièneseoiÉès 
réunies  après  ia  proclamation  de  YEstatuio  real.Ce  souvenir  one  con- 
tribua pas  peu  à  la  réception  qui  fut  faite  a  Gomex;  le  corps  e^péC- 
:tionnaire  fit  son  entrée  au  bruit  ie  toutes  les  doches,  «t  dans  la  soi- 
rée, de  briUantes  ilimninatioBS  témoignèrent  de  la  joie  pd^lique. 

Mais  de  pareilles  mafttfestations  n'ajoutaient  rien  à  la  force  réelle 
de  l'armée.  Cette  troupe,  déjà  si  frible  à  sa  sortie  des  ^provinces  bas- 
ques, s'était  encore  a£^lie  par  la  désertion  et  par  les  inertes  ^qu'elle 
avait  faites  en  nudades,  trainsffds,  tués  ou  Messes.  Le  bataillon  fomé 
dans  les  Aaturies  était  resté  dans  cette  province  pour  y  tCfitveteAir  la 
guerre;  de  leur  côté,  les  prêtres  de  Sant-^Iagosecontendaientd'adtes- 
ser  au  ciel  de  ferventes  prières  pour  le  succès  du  roi  légitime,  et  ine 
fournissaient  que  peu  d'aiqgent  et  de  recrues.  'Gomez  passa  à  Sant-iago 
encm^  moins  de  temps  qu'à  Oviedo;  estré  le  të  juillet,  il  en  sortit  dans 
la  nuit  dn  19  au  20,  toujours  poursuivi  l'épée  dai^  les  reins  par  Etpar- 
tero.  €e  moment  filt  même  uu  des  plus  eritifues  pour  l'armée  ^pé- 
ditionnairc.  Les  die&  constitutiooaets  av^nt  combiné  leurs  opéra- 
tions pour  la  traquer  dans  ce  coin  étroit  de  la  Péniusude,  et  eUe  axait 
à  la  fois  autour  d'elle  le  corps  d'Espartero  reniforcé  de  celui  de  Far- 
diôas,  la  colonne  couamaudée  par  le  général Latre,  une  autre  colome 
souffi  les  ordres  du  mait|uisde  Astam,  un  fort  détachement  iqui  aori- 
vaît  de  la  Corogne,  et  plus  loin,  au  sud^  couvrant  les  frontÂ^nes  du 
Portugal^  ude  division  portugaise  commandée  par  le  baron  Fuente 
Sa^a-Maria. 

Cromez  échappa  à  celte  situation  difficile  à  force  d^gflité.  Pendant 
que  les  journaux  de  Madrid  annonçaient  qu'il  ne  pouvait  manquer 
d'être  bloqué  et  détruit,  il  se  portait  sur  MoDdOiedo,  Vers  le  nord, 
par  le  seul  chemin  qui  fût  resté  ouvert.  11  traversa  ainsi  te  Calice 
peur  la  seconde  fois,  dans  toute  sa  largeur,  mais  sansréus^r  da^can- 
tage  à  l'insurger.  Un  seul  partisan  se  présenta,  connu  sous  le  nom  de 
ÏEvangéliste,  et  Evangelistu;  Gomez  lui  fit  délivrer  des  armes,  des 
munitions,  et  distribua  dans  «sa  troupe  des  brevets  d'officier.  Le  reste 
de  la  population  resta  immobile.  Les  Galici^s  sont^  comme  on  sak, 
les  Auvergnats  de  l'Espagne;  ils  émigrent  en  plus  grand  nombre 


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EXPÉl>inOIf  VE  60MEZ.  375 

encore  que  les  Astariens,  et  vont  remplir,  à  Macbîd,  à  SéTille,  dans 
les  grandes  rtlles,  les  fonctions  de  portefaix  et  de  porteurs  d'ean. 
Peu  de  jetmes  gens  étaient  restés  disponibles  pour  la  guerre  cifiie. 
Uépoqoe  où  Gomez  yisitait  le  pays  était  d'ailleurs  particulièrement 
défavorable;  c'était  le  moment  où  presque  toute  la  population  valide 
de  la  Galice  se  répand  jusqu'^en  Amblousie  pour  7  faire  la  moisson, 
et  laisse  ses  montagnes  presque  désertes  jusqu'à  l'hiver. 

Be  Mondoôedo,  Gomez,  quittant  la  Galice,  marcha  vers  le 
royaume  de  Léon  :  c'était  la  troisième  province  où  il  pénétrait.  Il  ta 
parcourut  sans  difBcuIté  comme  les  deux  autres ,  et  entra  quand  il 
voulut  à  Léon,  capitale  de  la  province.  Il  y  fut  reçu  avec  d'assez 
grandes  marques  extérieures  d^adhésion ,  mais  le  nombre  des  volon- 
taires qui  se  joignirent  à  hii  fut  encore  moins  con^dérable  qu'à 
Oviedo  et  à  Sant-Iago.  Le  royaume  de  Léon  a  fait  très  anciennement 
partie  de  la  couronne  de  Castille;  le  souvenir  des  lois  primitives  du 
pays  s'y  est  conservé.  Or,  c'est  par  la  Castille  que  le  droit  de  succes- 
sion des  femmes  s'est  particulièrement  introduit  dans  la  monarchie 
espagnole;  c'est  par  une  femme,  Isabelle-Ia-Catfaolique,  que  la  cou- 
ronne de  Castille  a  été  réunie^à  celle  d'Aragon.  La  légitimité  d'Isa- 
belle II  ne  pouvait  donc  être  douteuse  aux  yeux  des  vieilles  popu« 
lations  castillanes,  et  c'est,  en  effet,  dans  ces  fidèles  provinces  que 
le  trône  de  la  fille  de  Ferdinand  VII  a  toujours  trouvé  son  plus  ferme 
appui.  Gomez  traversa  presque  sans  s'arrêter  le  royaume  de  Léon, 
dans  la  direction  de  l'ouest  à  Test,  comme  s'il  avait  eu  pour  but  de 
rentrer  dans  les  provinces  basques. 

Il  n'est  pas  douteux,  en  effet,  que  telle  était  alors  son  intention. 
Près  de  deux  mois  s'étaient  écoulés  depuis  qu'il  était  sortides  provinces 
avec  son  corps  d'armée;  il  avait  fait,  dans  cet  intervalle,  plus  de  trois 
cents  lieues,  il  était  entré  dans  trois  capitales;  il  était  parvenu  jus- 
qu'à l'extrémité  de  la  Galice,  et  il  en  était  revenu;  il  avait  battu 
l'ennemi  à  Revilla,  et  il  s'était  dérobé  à  la  poursuite  incessante  de 
forces  supérieures;  U  avait  fait  appel  à  l'insurrection  partout  où  il 
s'était  présenté,  et  il  avait  distribué  des  armes  à  qui  en  avait  de^ 
mandé.  Tout  porte  à  croire  que  son  expédition  était  terminée,  et 
qu'il  n'avait  phjs  qu'à  rendre  compte  à  ceux  qui  l'avaient  envoyé. 
Le  général  Cordova  se  vanta  dans  le  temps  de  lui  avoir  fermé  l'en- 
trée des  provinces  par  ses  manœuvres;  et  à  suivre  les  mouvement 
que  fit  Gomez  dans  les  premiers  jours  d'août,  tantôt  essayant  d'abor* 
der  les  provinces  par  le  sud,  tantôt  se  portant  rapidement  vers  le 
nord  jusqu'à  Cangas  de  Onis,  et  revenant  presque  en  droite  ligne 


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576  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sur  ses  pas;  il  est  évident  qu'il  cherchait  en  effet  à  percer  la  ligne 
ennemie  pour  rentrer  à  OrduAa,  et  qu'il  ne  put  y  réussir. 

Ici  se  termine  la  première  partie  et  comme  le  prologue  de  Texpé- 
dition.  Elle  débute  par  un  échec,  mais  accompagné  de  circonstances 
brillantes  :  c'est  ce  caractère  qui  lui  restera.  Ses  proportions  vont 
d'ailleurs  s'accroître.  Si  Gomez  était  parvenu  alors  à  rejoindre  le 
quartier-général ,  son  entreprise  n'aurait  rien  eu  de  bien  distinctif,  et 
se  serait  à  peu  près  confondue  avec  celles  de  Sanz,  de  Negri,  de  Za- 
ratieguy  et  des  autres  généraux  de  don  Carlos  qui  ont  essayé  en  vain 
de  faire  rayonner  la  guerre  civile  autour  de  son  centre.  Mais  ce  n'était 
pas  là  sa  destinée.  L'expédition  qui  avait  paru  sur  le  point  de  finir, 
était  au  contraire  au  moment  de  commencer  véritablement.  Un  con- 
seil de  guerre  fut  assemblé  le  8  août  à  Pradanos  de  Ojeda;  tous  les 
officiers  de  l'armée  y  assistèrent;  Gomez  leur  proposa,  puisque  l'en- 
trée des  provinces  leur  était  interdite,  de  se  jeter  bravement  dans  le 
cœur  du  roy^me,  de  le  parcourir  au  hasard,  et  de  chercher,  s'il  le 
fallait,  jusque  dans  les  provinces  les  plus  reculées,  les  élémens  d'in- 
surrection qui  lui  avaient  manqué  dans  les  contrées  qu'ils  venaient 
de  traverser.  La  proposition  fut  acceptée  et  exécutée  sur-le-champ; 
il  en  fut  donné  avis  au  quartier  royal  par  un  message,  mais  la  divi- 
sion se  mit  en  marche  sans  attendre  l'approbation  du  roi. 

Cordova  avait  cru  saisir  et  enfermer  Gomez  entre  les  colonnes 
d'Ëspartero  et  les  siennes,  et  il  ne  fit  que  le  forcer  à  se  jeter  sur  la 
Castille;  il  n'avait  pu  prévoir  cette  fuite  audacieuse,  qui  déjouait  tous 
ses  projets.  C'est  du  reste  ce  qui  s'est  reproduit  très  souvent  dans  la 
suite  de  l'expédition.  Les  généraux  qui  poursuivaient  Gomez  l'ont 
mis  presque  toujours  dans  la  nécessité  de  tenter,  pour  leur  échapper, 
SCS  coups  de  main  les  plus  inattendus.  Ils  empêchaient  ce  qu'il  vou- 
lait faire;  mais  en  se  portant  sur  les  points  menacés  par  lui,  ils  lui 
livraient  ailleurs  une  proie  qu'il  ne  manquait  pas  de  saisir.  Nous  le 
verrons  encore  contraint  de  prendre  des  villeç  et  de  jeter  le  désordre 
dans  des  provinces  entières  pour  se  mettre  à  l'abri  ;  commençons  par 
le  suivre  en  Castille,  où  il  étaiC  entré  en  quelque  sorte  malgré  lui,  et 
où  il  n'avait  aucune  envie  de  rester. 

Pendant  une  de  ces  marches  et  contre-marches  dans  les  Asturies 
qui  précédèrent  le  départ  de  Gomez  pour  le  centre  de  la  Péninsule, 
Espartero  avait  atteint  à  Escaros,  dans  le  val  de  Ruron,  une  partie  des 
troupes  de  l'expédition  commandées  par  Arroyo,  et  il  n'avait  pas  eu 
<lî)  peine  5  obtenir  sur  elles  un  léger  avantage.  Aussitôt  un  de  ces 
1  iUetins  emphatiques  dont  les  généraux  constitutionnels  ont  fait  un 


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EXPÉDITION  DE  GOBIEZ.  5T7 

si  grand  usage  dans  cette  guerre,  avait  présenté  l^engagement  d*Es- 
caros  comme  une  victoire  complète;  Gomez  était,  disait-on ,  entière- 
ment détruit,  son  bagage  enlevé,  ses  soldats  tués,  pris  ou  dispersés. 
On  ne  doutait  pas  à  Madrid  de  ce  nouveau  triomphe  des  troupes  de  la 
reine,  quand  un  bruit  inoui,  inconcevable,  se  répandit  comme  Téclair  : 
Gomez  avait  traversé  en  silence  les  plaines  stériles  et  inhabitées  de 
la  Vieille-Castille ,  et  il  était  apparu  tout  à  coup  à  Palencia ,  entre 
Burgos  et  Yalladolid,  où  le  général  Ribero  avait  été  surpris  et  forcé 
à  une  retraite  précipitée. 

La  terreur  fut  grande  dans  les  deux  Castilles  à  cette  nouvelle.  De 
Palencia,  Gomez  pouvait  se  porter  à  son  gré  dans  tous  les  sens;  par- 
tout on  pouvait  craindre  de  le  voir  arriver  à  Timproviste,  et  de  nom- 
breuses alertes  Fannoncèrent  souvent  en  effet  sur  plusieurs  points  à 
la  fois.  Dans  l'ignorance  où  Ton  était  de  ses  véritables  intentions  et 
de  la  force  réelle  de  son  corps  d'armée,  on  lui  prêtait  les  projets  les 
plus  sinistres  et  les  moyens  les  plus  formidables.  Quant  à  lui ,  au 
milieu  de  cet  effroi  universel  qu'il  excitait  dans  un  rayon  de  cin- 
quante lieues,  convaincu  de  l'impossibilité  où  il  était  de  résister  à 
une  attaque,  il  ne  songeait  qu'à  franchir  le  plus  promptement  pos- 
sible, avec  ses  trois  mille  hommes  et  son  convoi  attelé  de  bœufs,  ces 
régions^  éminemment  dévouées  à  la  monarchie  nouvelle,  pour  se 
rendre  dans  des  provinces  plus  favorables  à  Charles  V .  Dans  sa  marche 
rapide  et  prudente  qui  contrastait  singulièrement  avec  le  bruit  loin- 
tain qu'elle  laissait  après  elle,  il  évitait  les  grandes  villes ,  suivait  les 
routes  les  plus  détournées,  et  se  dirigeait  à  grandes  journées  vers  les 
confins  des  royaumes  d'Aragon  et  de  Valence,  où  il  espérait  faire  sa 
jonction  avec  les  partisans  carlistes  qui  battaient  le  pays. 

Heureusement  pour  lui,  l'Espagne  constitutionnelle  passait  en  ce 
moment  par  une  de  ces  crises  révolutionnaires  qui  ont  été  les  plus 
puissans  auxiliaires  de  la  cause  absolutiste.  Les  funestes  évènemens 
de  la  Granja  venaient  d'avoir  lieu«  La  mère  d'Isabelle,  doublement 
insultée  comme  femme  et  comme  reine,  avait  été  contrainte  par  la  vio- 
lence d'accepter  la  constitution  de  1812.  Le  brave  général  Quesada, 
pour  avoir  maintenu  l'ordre  dans  la  capitale  au  milieu  des  circon- 
stances les  plus  critiques,  avait  été  assassiné  dans  une  auberge  de 
village  par  des  nationaux.  Le  plus  affreux  désordre  régnait  partout; 
les  troupes  n'obéissaient  plus  à  leurs  chefs;  les  autorités  des  pro- 
vinces étaient  déposées;  le  gouvernement  nouveau,  qui  n'en  était 
encore  qu'à  ses  premiers  jours,  n'avai^pas  eu  I3  temps  de  faire  réac- 
tion lui-même  à  la  désorganisation^dont  il  était  sorti.jCette  situation 

TOME  XXIV.  37 


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578  RETTE  DES  imUX  MONDES^. 

profita  à  Gomez,  et  lui  permit  de  s^avancer  sans  résistance  jusqu'à 
vingt  Gènes  de  Madrid;  elle  fit  pfns  encore  pour  lui,  elle  Itii  fit 
gagner,  sans  qu'il  la  cberchàt,  une  victoire  éclatante,  signalée,  qui 
doubla  en  un  jour  sa  renommée. 

La  gjarde  royale  et  les  autres  troupes  de  la  garnison  de  Madrid 
qui  avaient  pris  part  à  la  révolte  de  la  Granja,  n'étaient  pas  un  des 
moindres  embarras  du  gouvernement  insurrectionnel.  Ces  troupes 
indisciplinées  menaçaient  la  capitale  d'un  pillage  et  commettaient 
déjà  des  excès  de  tout  genre.  Le  général  Rodil,  qui  avait  commandé 
l'armée  du  nord,  fut  nommé  ministre  de  la  guerre  et  généralissime 
de  toutes  les  troupes,  avec  les  pouvoirs  les  plus  étendus.  Pour  débar- 
rasser Madrid  de  cette  soldatesque  qui  l'épouvantait ,  Rodil  annonça 
l'intention  de  se  rendre  lui-même  à  la  tête  de  la  garde  royale  à  l'ar- 
mée du  nord,  et  il  donna  ordre  au  brigadier  don  Narciso  Lopez  de 
partir  snr-le-cbamp  avec  treize  cents  des  plus  mutins  pour  lui  servir 
d'avant-garde.  Lopez  partit  en  effet,  et  se  dirigea  vers  la  Navarre; 
mais  ayant  appris  en  route  qu'une  partie  des  troupes  de  Gomez  se 
trouvait  à  Jadraque,  il  marcha  étourdiment  de  ce  côté,  malgré  les 
représentations  du  vieux  général  Manto ,  qui  lui  fit  dire  plusieurs  fois 
de  prendre  garde  à  hii.  Ivre  d'elle-même,  sa  troupe  croyait  marcher 
à  une  victoire  aussi  facile  que  celle  de  l'émeute  ;  elle  ne  rencontra 
qu'un  prompt  châtiment. 

Arrivé  à  Matilla,  Lopez,  croyant  attaquer  un  des  détacbemens  de 
Gomez,  se  jeta  sur  le  gros  de  l'armée  expéditionnaire.  Ses  treize 
cents  hommes  furent  presque  aussitôt  entourés  et  obligés  de  se  ren- 
dre jusqu'au  dernier,  ainsi  que  leur  chef.  Parmi  eux  se  trouvait  un 
des  sergens  de  la  Granja.  Deux  cavaliers  seulement  parent  s'échapper 
et  porter  la  nouvelle  de  ce  désastre.  Madrid  trembla  et  crut  vohr 
Gomez  à  ses  portes. 

Mais  cette  heureuse  rencontre  de  Jadraque  n'avait  rien  changé  aux 
projets  du  chef  carliste.  Plein  du  juste  sentiment  de  sa  foiblesse,  il 
n'avait  profité  de  son  succès  de  hasard  que  pour  continuer  plus  sûre- 
ment sa  route  vers  le  haut  Aragon,  eniraçant  dans  sa  marche  une 
ligne  diagonale  à  travers  l'Espagne.  Espartero ,  atteint  d'une  forte 
attaque  de  son  infiammation  de  vessie,  s'était  arrêté  très  malade  à 
Lerma;  il  avait  laissé  le  commandement  de  sa  division  à  son  second, 
le  brigadier  Ataix,  et  cehii-ci  continuait  mollement  une  poursuite 
qui  devait  le  mener  plus  loin  qu'il  ne  croyait.  Gomez,  toujours  pour- 
suivi, mais  de  loin,  longea,  pendant  plusieurs  jours,  les  frontières 
du  royaume  d'Aragon  et  celles  du  royaume  de  Valence,  et  parvint  le 


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7  se{àtend)re  à  Uttel.  C'est  là  que,  sur  ses  inviitatiûBS  réitéiées  et 
jprebfièlement  sur  les  ordres  de  don  Carlos  ^provoqués  par  lui ,  les 
chefs  valencieDS  et  aragonais  devaieot  venir  le  rejoiiidre.  Nob-^i- 
lement  il  put  y  arriver  sans  encombre,  luaisil  put  y  rester  faut  jours 
sans  être  inquiété.  Alaix  s*était  tranquillement  arrêté  à  Cuença,  et 
quand  on  lui  reprocha  son  inaction ,  il  rendit  que  ses  troupes  naii- 
quaient  de  souliers. 

.Cependant  la  jonction  sV>pérait  à  Utiel.  Le  brigadier  carliste  Quilez 
Arriva  le  premier  avec  deux  batailions  et  quatre  escadrons  assez  biui 
.annés  de  fusils  et  de  lances,  mais  sans  umfoimes.  Don  José  MiraUes, 
autrement  appelé  elSerrad^r  (le  scieur  de  long],  coDunandast-géné- 
ral  de  Valence ,  arriva  à  son  tour  avec  deux  balailkns  et  deux  esca- 
drons, mais  mal  armés  et  mal  équipés.  Enfin  Cabrera,  qui  avait  alors 
le  grade  de  brigadier  et  le  titre  de  conmiandant-igéBéral  d*Amgon , 
arriva  le  dernier  avec  vingt  cavaliers  seulement.  D'autres  partisans 
moins  importans,  comme  Tarcbiprêtre  de  Moya,  vinrent  aussi  amener 
des  renforts  et  donander  des  armes. 

On  peut  évaluer  à  neuf  ou  dix  mille  hommes,  dont  la  m(^ié  en- 
viron de  troupes  régulières^  les  forces  qui  se  trouvèrent  rassemblées 
à  Utiel.  L'Espagne  constitutionnelle  crut  qu'il  y  en  avait  bien  da- 
vantage, et  s'en  alarma  à  l'excès.  A  la  nouvelle  de  cette  réunion ,  le 
ministre  de  la  guerre  Rodil  sortit  précipitamment  de  Madrid,  et, 
renonçant  au  commandement  de  l'armée  du  nord,  qui  fot  donné  à 
Espartero,  se  porta  sur  Guadalaxara  avec  huit  raille  hommes  pour 
couvrir  la  capitale  et  observer  les  mouvemens  de  Gomez.  Ce  n'était 
pas  le  cas  de  se  tant  inquiéter.  A  peine  les  chefs  carlistes  étaient- 
ils  réunis,  que  la  discorde  se  déclara  parmi  eux.  Cabrera  surtout 
souffrait  impatiemiment  une  autorité  supérieure.  U  n'avait  con- 
senti qu'avec  r^ugnance  à  quitter  ses  montagnes,  et  il  n'aspirait 
qu'à  y  revenir;  il  avait  eu  soin  d'y  laisser  toutes  ses  forces  pour  dé- 
fendre la  forteresse  de  Cantavieja,  qui  étdt  alors  pour  lui  ce  que  fut 
plus  tard  Morella.  Les  premiers  mouvemens  de  l'armée  eurent  un 
caractère  d'incertitude  très  marqué ,  par  suite  des  divisions  qui  ré- 
gnaient dans  son  sein.  Cabrera  et  les  autres  chefs  de  partisans  vou- 
laient rester  dans  le  pays;  Gomez,  au  contraire,  voulait  porter  la 
guerre  dans  l'Andalousie,  sa  patrie.  Un  coup  de  mam  fut  tenté  sur 
la  petite  ville  fortifiée  de  Requena;  mais  cette  attaque,  conduite  sans 
énergie,  échoua  devant  le  courage  de  ses  habitans  et  de  sa  faible  gar- 
nison. Cet  effort  pour  établir  dans  li  province  de  Cuença  un  centre 
de  résistance  n'ayant  pas  eu  de  suite,  l'avis  de  Gomez  dut  prévaloir* 

37. 


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580  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  colonne  eipéditionnaire  se  remit  donc  en  marche  le  15  septem- 
bre, après  avoir  expédié  sur  Cantavieja  les  prisonniers  qu'elle  traînait 
à  sa  suite  depuis  Jadraque.  Cabrera,  Quilez  et  el  Serrador  partirent 
avec  elle,  mais  en  murmurant. 

Beaucoup  d'exagérations  et  d'erreurs  ont  été  répandues  à  cette 
époque  par  les  relations  passionnées  des  journaux,  sur  la  nature  des 
rapports  de  Gomez  avec  les  pays  qu'il  traversait.  Il  importe  de  les  rec- 
tifier, dans  l'intérêt  de  la  vérité.  Gomez  n'était  pas ,  comme  on  l'a 
dit,  un  chef  de  bandits,  c'était  un  véritable  général  à  la  tête  d'une 
division  régulière.  Partout  ou  il  passait,  il  avait  soin  de  faire  rentrer 
les  contributions  en  retard,  et  quelquefois  il  lui  arrivait  de  frapper 
des  impôts  extraordinaires;  mais  tout  cet  argent  était  perçu  avec 
les  formes  administratives  et  remis  entre  les  mains  des  agens  du 
trésor  qui  suivaient  l'armée.  Il  avait  établi  parmi  ses  troupes  une 
discipline  sévère;  il  avait  l'habitude  de  leur  rappeler  dans  ses  ordres 
du  jour  que  les  défenseurs  de  la  religion  et  du  droit  devaient  se 
distinguer  par  une  conduite  exemplaire.  Si  des  excès  ont  été  quel- 
quefois commis  par  des  pillards  qui  s'étaient  joints  à  sa  colonne,  il 
ne  peut  en  être  responsable.  Ce  qu'on  a  dit  du  butin  que  son  armée 
ramassa  a  été  fort  exagéré;  d'ailleurs  ce  butin  a  pu  être  considé- 
rable sans  qu'il  ait  jamais  cessé  d'être  légitimé  par  le  droit  de  la 
guerre,  exercé  avec  mesure. 

Il  n'a  jamais  sévi  que  contre  ceux  qui  résistaient;  encore  s'est-il 
souvent  montré  généreux  envers  des  prisonniers  qu'il  avait  forcés  de 
se  rendre  à  discrétion.  Il  n'i  ensanglanté  son  drapeau  par  aucune  de 
ces  cruautés  inutiles  que  tous  les  partis  ne  se  permettent  que  trop 
souvent  en  Espagne.  Partout  il  déposait  les  municipalités,  désarmait 
les  gardes  nationales,  détruisait  les  moyens  de  résistance,  s'emparait 
des  munitions  et  des  armes  qu'il  distribuait  à  ses  partisans.  Là  s'ar- 
rêtait son  action  politique;  point  de  violences  personnelles,  point  de 
persécutions.  Sa  modération  n'a  pas  peu  contribué  à  le  brouiller  avec 
les  hommes  ardens  qui  l'avaient  rejoint  à  Utiel ,  et  qui  cbncevaient 
tout  autrement  la  guerre  civile.  De  son  côté,  il  leur  fit  peut-être  trop 
sentir  la  distance  qu'il  y  avait,  à  ses  yeux,  entre  le  commandant 
d'une  troupe  réglée  et  des  chefs  de  guérillas. 

L'armée  se  dirigea  d'abord  sur  Albacete,  dans  le  royaume  de 
Murcie;  elle  fit  ensuite  un  coude  vers  le  nord  et  se  jeta  dans  la 
Manche,  pour  tourner  les  montagnes  escarpées  de  la  Sierra-Morena» 
qui  séparent  l'Andalousie  du  reste  de  l'Espagne,  et  les  aborder  par 
leur  versaut  oriental.  Une  rencontre  semblable  à  celle  de  Jadraque, 


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EXPÉDITION  DE  GOMEZ.  581 

mais  qui  tourna  cette  fois  à  Tavantage  des  constitutionnels,  eut  lieu, 
pendant  cette  marche,  à  Yillarobledo.  Alaix,  dont' la  colonne  était 
plus  fiiible  que  celle  de  Gomez  depuis  la  réunion  d'Utiel,  ne  cher- 
chait qu'à  l'observer  sans  l'attaquer;  de  son  côté,  le  chef  carliste,  vou- 
lant, avant  tout,  arriver  avec  toutes  ses  forces  en  Andalousie,  désirait 
éviter  tout  engagement.  Malgré  ces  dispositions  respectives,  le  hasard 
fit  qu' Alaix  se  présenta  pour  entrer  à  Yinarobledo  le  19  septembre, 
pendant  que  les  troupes  expéditionnaires  traversaient  la  ville,  et  il  en 
résulta  un  combat. 

Si  Gomez  avait  usé  de  tous  ses  avantages  pour  lutter  contre  son 
adversaire,  il  l'aurait  infailliblement  battu,  car  il  avait  sur  lui  la 
double  supériorité  du  nombre  et  de  la  position  ;  mais,  ignorant  sans 
doute  la  véritable  force  qu'il  avait  devant  lui ,  il  continua  à  faire 
filer  son  corps  d'armée  le  long  de  la  ville ,  même  après  avoir  été  atta- 
qué, et,  voulant  réduire  l'affaire  aux  proportions  d'un  engagement 
d'arrière-garde,  il  ne  fit  donner  qu'une  partie  de  ses  troupes.  Son 
infanterie  fit  d'abord  plier  celle  d' Alaix,  mais  la  cavalerie  de  l'armée 
constitutionnelle,  commandée  par  le  brave  colonel  de  hussards  don 
Diego  Léon,  maintenant  lieutenant-général  et  comte  de  Belascoain, 
culbuta  la  cavalerie  carliste;  le  désordre  se  mit  alors  dans  l'infan- 
terie, qui  n'eut  pas  le  temps  de  se  replier  sur  le  corps  d'armée,  et 
qui  fut  entourée  et  obligée  de  se  rendre.  Alaix  fit  1,300  prisonniers, 
et  s'empara  de  presque  tous  les  bagages  de  l'expédition.  La  revanche 
de  Jadraque  était  presque  complète. 

Cette  victoire,  pour  être  plus  réelld  que  celle  d'Escaros,  ne  fut 
pas  plus  utile.  Si  le  général  Rodil ,  qui  venait  de  sortir  de  Madrid 
avec  la  garde  royale,  s'était  hâté  de  rejoindre  la  colonne  victo- 
rieuse d' Alaix ,  et  que  tous  deux  se  fussent  portés  résolument  en 
avant  à  la  poursuite  de  Gomez,  il  est  probable  que  l'armée  expédition- 
naire aurait  été  complètement  dispersée  à  la  suite  de  cet  échec.  Les 
généraux  espagnols  ne  sont  pas  si  pressés;  Alaix  se  reposa  de  sa  vic- 
toire à  Yillarobledo;  Rodil,  de  son  côté,  s'arrêta  à  Huete.  Cependant 
Gomez  conduisait  ses  soldats  par  les  interminables  plaines  de  la 
Manche,  franchissait  sans  obstacle  la  Sierra-Morena  par  ce  fameux 
défilé  de  Despefia-Perros,  qu'il  est  si  facile  de  rendre  imprenable,  et 
pénétrait  en  Andalousie.  Tous  les  fruits  qu'on  aurait  pu  attendre  de 
Taffaire  de  Yillarobledo  étaient  perdus. 

On  avait  espéré  encore  une  fois  à  Madrid  qu'il  ne  serait  plus 
question  de  Gomez  après  sa  défaite  :  l'irritation  fut  très  vive  quand 
on  apprit  qu'il  fallait,  au  contraire,  compter  plus  que  jamais  avec  lui. 


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582  REVUE  BBS  DEUX  MONDES. 

Alaix  prétendit  qu'il  avait  été  arrêté  par  la  nécessité  de  canduice 
ses  prisonniers  à  Alicante,  et  cette  raison  peut  avoir  sa  valeur  ;  il 
annonça  en  même  temps  qu'il  allait  reprendre  sa  poursuite  et  la 
continuer  sans  rel&che.  Il  se  remit  en  eCTet  en  marche  ;  mais  Gomes« 
4ui  avait  plusieurs  jours  d'avance  sur  lui^  put  traverser  à  son  gré 
Ubeda,  Baesa,  Baylen,  Andujar,  et  se  présenter  le  30  se^itemhrp 
devant  Cordoue.  Quant  à  Rodil,  il  envoyait  à  Madrid  «  de  son  quai^ 
lier-général  de  Huete^  de  très  beaux  plans  de  campagne,  disant  qu'il 
traçait  des  parallèles  d'un  effet  sûr,  et  que  Gomez  ne  pouvait  lui 
échapper.  En  attendant,  il  ne  bougeait  pas,  ou  s'il  s'ébranlait,  c'était 
pour  se  porter  sur  divers  points  de  la  province  de  Tolède,  plus  éloi- 
^és  encore  du  théâtre  de  la  guerre. 

L'Andalousie  est,  conune  on  sait,  avec  le  royaume  de  Valence,  le 
pays  le  plus  riche  et  le  plus  productif  de  l'Espagne;  c'est  de  l'Anda- 
lousie que  le  gouvernement  de  la  reine  tirait  ses  plus  grandes  res- 
sources, et  si  Gomez  avait  pu  y  propager  l'insurrection,  il  aurailt 
rendu  le  plus  éminent  service  à  la  cause  de  don  Carlos.  La  popula- 
tion andalouse ,  dont  le  caractère  est  enthousiaste ,  mobile  et  ami  du 
changement,  passait  pour  très  attachée  aux  idées  libérales;  l'esprit 
de  l'ancien  régime  dominait  cependant  encore  sur  quelques  pointsi, 
particuUèrement  dans  le  royaume  de  Cordoue.  La  ville  de  Cordoue 
elle-même,  quoique  des  plus  grandes  et  des  plus  peuplées  de  la  Pé- 
ninsule, était  pleine  de  cet  esprit  qui  se  conserve  en  général  beau- 
coup plus  dans  les  campagnes  que  dans  les  villes.  Après  avoir  été 
long-temps  la  capitale  du  califot  arabe  de  l'Occident,  Cordoue  était 
devenue  au  moyen-âge  le  siège  principal  de  la  croisade  chrétienne 
contre  les  Maures.  Pour  avoir  pris  posses^on  de  la  riche  mosquée 
transformée  en  cathédrale ,  la  foi  catholique  n'avait  été  que  plus  vive 
et  plus  ardente  dans  son  sein ,  et  partout  où  les  croyances  religieuses 
ont  eu  un  empire  exclusif  en  Espagne,  l'opinion  absolutiste  est  la  plus 
forte. 

Quand  le  brigadier  Yillalobos  parut  devant  une  des  portes  de  Cor- 
doue ,  avec  une  seule  compagnie  de  chasseurs  et  un  escadron  d'avant- 
garde,  une  partie  des  gardes  nationaux  qui  défendait  ce  point,  prit 
la  fuite  ;  l'autre  ouvrit  la  porte  aux  cris  de  vive  Charles  Vf  Villalobos 
entra  dans  la  ville  avec  sa  troupe;  mais,  ignorant  la  direction  des 
rues,  il  eut  lé  malheur  de  passer  devant  un  des  bftUmens  que  les 
constitutionnels  avaient  fortifiés ,  et  d'où  partit  subitement  un  feu 
très  vif  qui  jeta  le  désordre  dans  ses  rangs  ;  lui-même  périt  victime  de 
son  imprudence.  Ce  malheur  n'empêcha  pas  la  popîdation  d'ouvrir 


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npÉDfrncw  bb  «ombz.  5t8^ 

trafefs  le»  portes  à  rarmée  carliste;  eeex  qui  fovthirent  rémter  tm 
retirèrent  âam  trois  forts,  qui  forent  iminédiateiiieiit  assiégés  par 
la  division  de  Yalenee.  Gomez  leur  fit  d'abord  offrir  une  eapitu- 
lation  honorable;  ils  répondirent  que  les  défenseurs  d*Isabelte  ït 
mouraient  plutôt  que  de  céder.  Le  lendemain,  serrés  de  près  parles 
assiégeans,  ils  firent  dire  quils  acceptaient  les  eonfilions  de  la 
veille;  il  leur  fut  répondu  que  les  défenseurs  des  droits  sacrés  de  h 
légitimité  ne  renouvelaient  jamais  des  proposîtibAS  qui  avaient  été 
refusées ,  et  qu'ils  eussent  &  se  rendre  à  discrétion ,  s'ils  ne  voulaient 
pas  être  passés  par  les  armes.  Ib  se  rendirent  en  effet  au  nombre  de 
deux  mille  huit  cents  hommes,  parmi  lesquels  deux  colonels  et  huit 
lieutenans*coh)nels. 

Gomez  s'occupa  aussitôt  d'organiser  sa  victoire.  Il  nomma  une 
jmite  de  gouvernement  sous  la  présidence  du  doyen  de  la  cattié- 
drale,  envoya  des  proclamations  dans  les  environs,  donna  des  armes 
à  des  chefs  de  partisans,  créa  des  bataillons  de  volontaires,  et  tt 
enfin  tout  ce  qui  était  en  lui  pour  faire  de  Cordoue  le  centre  d'un 
nK)Uvement  en  faveur  de  don  Carlos.  II  veilla  avec  soin  à  ce  qu'au* 
cune  exaction  n'eAt  lieu  qui  pAt  lui  aliéner  les  habitans.  Toutes  les 
personnes  et  toutes  les  propriétés  forent  respectées. 

•La  prise  de  Cordoue  fut  suivie  du  soulèvement  des  principales  villes 
environnantes.  Tout  le  beau  pays  connu  sous  le  nom  de  la  Campine, 
si  célèbre  par  les  guerres  contre  les  Maures,  brisa  la  pierre  de  la  con- 
stitution et  proclama  Charles  Y.  La  ville  de  Malaga,  qui  avait  eu  aussi 
sa  sanglante  émeute  à  la  suite  de  celle  de  la  Granja,  et  qui  avait  éta- 
bli dans  son  sein  une  sorte  de  gouvernement  indépendant,  envoya 
contre  les  villes  de  la  Campine  une  colonne  de  volontaires  nationaux 
commandés  par  le  chef  des  révolutionnaires  du  pays,  nommé  Esca- 
lante.  Mais  les  héros  des  émeutes  n'étaient  pas  décidément  heureux 
contre  les  soldats  de  la  légitimité.  Escalante  fut  honteusement  mis  en 
déroute  à  Buena  par  un  détachement  des  troupes  de  Gomez,  et  pour- 
suivi répée  dans  les  reins  jusqu'à  quatre  lieues  du  champ  de  bataille. 
La  terreur  qui  se  répandit  à  Malaga  à  la  suite  de  cette  afÊaire  fut  telle 
que  les  membres  de  la  junte,  oubliant  leurs  manifestes  patriotiques 
et  leurs  sermens  de  vivre  ou  de  mourir  pour  la  révolution,  s'embar- 
quèrent au  plus  vite  pour  Gibraltar.  Il  en  arriva  de  même  à  Séville  : 
l'audience,  ou  cour  royale,  quitta  la  ville,  où  l'on  s'attendait  à  tout 
moment  à  voir  arriver  l'ennemi. 

Gomez  paraissait  enfin  près  d'atteindre  le  but*qu'il  avait  en  vain 
cherché  jusque-là.  Lui-même  pflffcoumt  les  villes  de  la  Campine,  et 


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561  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

partout,  àLucena,  à  Baena,  à  Cabra,  &  Priego,  à  Montilla,  il  fat  reça 
comme  un  sauveur.  Il  put  croire  un  moment  qu*il  lui  serait  possible 
de  s'établir  dans  le  pays  et  de  s*y  maintenir,  mais  cette  illusion  ne 
devait  pas  durer  long-temps.  Un  formidable  orage  se  formait  contre 
lui  et  ne  tarda  pas  à  éclater.  Alaix  avait  enfin  passé  la  Sierra-Mo- 
rena  et  s'était  établi  avec  toutes  ses  forces  à  Jaen;  Quiroga,  capi- 
taine-général de  Grenade,  réunissait  d'autres  forces  à  Castro  del 
Rio;  Espinosa,  capitaine-général  de  Séville,  s'était  avancé  jusqu'il 
Carmona  avec  quatre  mille  hommes;  Butron,  gouverneur  de  Cadix, 
accourait  de  son  côté,  et  des  troupes  étaient  dirigées  sur  l'Anda- 
lousie du  fond  de  l'Estramadure;  Rodil  lui-même  s'était  décidé  à 
se  mettre  en  mouvement  et  occupait  tous  les  passages  de  la  Sierra-  . 
Morena.  De  toutes  parts,  les  gardes  nationales  mobilisées  recevaient 
l'ordre  de  marcher,  et  les  populations  constitutionnelles  se  levaient 
en  masse  contre  les  factieux.  A  mesure  que  le  bruit  de  ces  prépara- 
tifs se  répandait ,  Fenthousiasme  des  villes  soulevées  diminuait  à  vue 
d'œil  et  fut  bientôt  réduit  à  rien.  Il  devint  évident  qu'il  serait  impos- 
sible de  tenir  long-temps  dans  Cordoue,  ville  de  cinquante  mille  âmes, 
qui  n'était  défendue  que  par  de  vieilles  murailles  mauresques.  Pour 
comble  d*embarra$,  les  chefs  valenciens  et  aragonais.  Cabrera  surtout 
et  el  Serrador,  demandaient  à  grands  cris  à  rentrer  dans  leur  pays, 
disant  qu'il  n'y  avait  rien  à  faire  en  Andalousie,  et  que  l'ennemi  dé- 
truisait pendant  ce  temps  les  établissemens  qu'ils  avaient  formés 
dans  d'autres  provinces. 

Nous  voici  parvenus  au  terme  de  la  seconde  période  de  l'expédi- 
tion. Cette  période  a  été  la  plus  importante;  elle  a  duré  deux  mois 
comme  la  première,  et  n'a  pas  mieux  réussi  en  ce  sens  que  Gomez 
ne  parvint  pas  plus  à  son  but  en  Andalousie  que  dans  les  Asturies , 
mais  elle  a  eu  beaucoup  plus  d'éclat  et  de  retentissement.  Gomez  y 
décrivit  un  immense  arc  de  cercle  d'un  bout  de  la  Péninsule  à  l'autre, 
et  attira  sur  lui  l'attention  du  monde  entier. 

Une  course  en  Estramadurc  forme  à  elle  seule  la  troisième  partie; 
ce  n'est  en  quelque  sorte  qu'un  épisode,  mais  plein  de  hardiesse  et 
d'intérêt.  Quand  on  crut  toutes  les  mesures  bien  prises  pour  entourer 
Gomez,  Alaix  marcha  sur  Cordoue  à  la  tête  de  forces  supérieures, 
dans  la  nuit  du  13  au  Ik  octobre.  Gomez  l'évacua  la  même  nuit,  et, 
pendant  qu'on  se  flattait  de  l'espoir  de  lui  fermer  toutes  les  issues,  il 
remonta  comme  un  trait  vers  le  nord ,  repassa  la  Sierra-Morena  sur 
uq  point  où  il  n'était  pas  attendu],  descendit  les  contreforts  de  cette 
chaîne,  tomba  à  l'improviste  sur  Alnraden],qu'il  prit  en  passant,  con- 


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EXPÉDITION  DE  GOMEZ.  585 

tinua  sa  route  sur  Guadalupe,  Truxillo  et  Caceres,  et  quand  il  fut 
arrivé  à  la  hauteur  du  Tage,  il  redescendit  de  Caceres  sur  Cordoue  par 
une  ligne  parallèle  à  celle  qu'il  avait  suivie  en  allant,  et  se  retrouva 
au  bord  du  Guadalquivir,  le  10  novembre,  après  avoir,  en  moins 
d*un  mois,  traversé  deux  fois  TEstramadure  dans  toute  sa  longueur. 

L'Estramadure  avait  de  tout  temps  affecté  le  plus  vif  libéralisme, 
et  ses  gardes  nationales  avaient  plusieurs  fois  menacé  de  marcher  snr 
Madrid ,  si  le  gouvernement  ne  répondait  pas  à  l'exaltation  de  leur 
patriotisme.  La  brusque  arrivée  des  carlistes  fit  tomber  les  fumées 
de  l'orgueil  révolutionnaire;  ces  terribles  gardes  nationales  disparu- 
rent devant  Gomez,  qui  les  désarma  partout.  Une  confusion  inex- 
primable se  répandit  sur  son  passage  et  gagna  de  proche  en  proche 
toute  la  province;  mais  le  plus  important  des  événemens  qui  signa- 
lèrent cette  promenade  de  deux  cents  lieues  fut  la  prise  d'Almaden. 
Almaden  est  une  ville  située  au  pied  de  la  Sierra-Morena,  et  re- 
nommée par  ses  mines  de  mercure,  qui  sont  une  des  plus  grandes 
richesses  de  l'Espagne.  Elle  était  défendue  par  le  brigadier  don  Jorge 
Flinter,  chef  de  la  division  active  d'Estramadure,  et  par  un  autre  bri- 
gadier, don  Manuel  de  la  Fuente,  gouverneur  de  la  place.  Dès  l'arrivée 
des  cariistes,  le  2i  octobre,  ces  deux  généraux  se  renfermèrent  dans 
deux  forts;  mais  ils  ne  purent  tenh*  long-temps,  et  furent  obligés  de 
se  rendre.  Dix-sept  cents  hommes  furent  faits  prisonniers  avec  eux. 
Cette  prise  eut  autant  d'éclat  que  celle  de  Cordoue.  Gomez  montra 
dans  sa  victoire  un  caractère  honorable  et  généreux  ;  on  lui  proposa 
de  combler,  eh  se  retirant,  les  mines  d'Almaden,  qui  rapportaient 
au  gouvernement  de  la  reine  vingt-cinq  millions  de  réaux  par  an  ;  il 
refusa,  disant  que  ce  trésor  appartenait  à  l'Espagne  et  non  à  son  gou- 
vernement. 

Qu'était-ce  cependant  que  ce  voyage  extraordinaire  qui  avait  tout 
bouleversé  en  Estramadure?  C'était  pour  Gomez  un  moyen  de  se 
dérober  à  la  poursuite  acharnée  des  forces  qui  le  cernaient  en  Anda- 
lousie, et  sans  doute  aussi  une  nouvelle  tentative  qui  échoua  comme 
les  autres.  Quand  il  se  fut  bien  convaincu  de  l'impossibilité  de  créer 
un  centre  de  résistance  à  Cordoue,  il  dut  songer  à  d'autres  manœu- 
vres, et  voici  celle  qui  se  présenta  naturellement  à  son  esprit.  Une 
seconde  expédition,  commandée  par  don  Pablo  Sanz,  venait  de  sortir 
des  provinces  basques.  Il  put  croire  que  cette  expédition  tiendrait  en 
échec  vers  le  nord  une  portion  notable  des  troupes  constitutionnelles, 
et  qu'il  lui  serait  possible,  pendant  ce  temps,  de  s'établir  en  Estra- 
madure. Peutp-èlre  même  avait-il  pensé,  si  Sanz  s'avançait  vers 


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JU6  RBVQB  iNfts  uBxs^^  mxxws. 

.Madfid,  Â  combiner  avec  lui  on  syatème  d'x>pémtioo9  icootre  lax^sypi- 
taie.  C'est  du  moio^  aîQsi  que  les^énéiAux  conatitutionuels  inteq^ré* 
jtèrent  son  mouvement,  car  its  xénaireat  tous  leurs  effoils  pour 
rempècber  de  passer  le  Xage;  il  estoertain  Aussi  qu'il  fit  un  jour  une 
démonstration  comme  pour  se  porter  sur  ce  fleuve^  et  çu'il' revint 
immédiatement  sur  ses  pas,  <en  présence  des  forces  supérieures  qui 
lui  fermaient  le  passage. 

Ce  plan ,  s*il  a  réellement  existé,  fut  déjoué  par  le  peu  de  succès  de 
l'expédition  de  Sans.  Ce  cèef  s'obstina,  sans  doute  sur  les  ordres  de 
don  Ccgrlos,  à  tenter  dans  la  Galice  et  dans  les  Âstuiies  ce  4iue  G^ 
mez  n'avait  pu  y  faire.  Ce  second  effort  «choua  encore  plus  coniiplè^ 
tement  que  le  premier.  Sanc  n'était  pas  bomme  h  réussir  où  iGonni^ 
avait  été  impuissant.  On  disait  dans  les  Aaturies  que  Gomez  faisait 
des  carlistes  et  Sanz  des  patriotes;  Gomez  hacia  cariistas  y  Stmti 
patriotas.  Battu  à  Salas  de  los  Infantes ,  Sanz  abandonna  la  partie. 
Gomez,  déçu  dans  ses  .espérances,  fut  obligé  de  se  replier  en  Estra- 
madure;jl  y  donna  des  armes  à  de  nombreux  .partisans,  mais  il  ne 
put  s'y  établir  lui-même;  il  fut  ramené,  quoi  qu'il  en  eût,  en  Anda- 
lousie, d'où  il  comptait  bien  pourtant  ne  pas  revenir. 

Le  seul  avantage  qu'il  retira  de  son  mouvement  sur  TruxUlo,  cp 
fot  de  se  séparer  de  Cabr^a.  N'ayant  pas  pu  passer  pour  se  rendre 
dans  son  pays  par  les  royaumes  de  Jaen  et  de  Grenade,  qui  étaient 
.occupés par  l'ennemi,  le  chef  aragonais  avait  suivi  Gomez  en  Estra?- 
JUadure.Un  dernier  conseil  de  guerre  avait  été  tenu  à  Truxillo;  Cabrera 
y  demanda  que  le  corps  eq;>éditionnaire  marchât  tout  entier  au 
(Secours  de  sa  place  d'armes  de  Cantavieja,  assiégée  par  San-Miguel. 
Sur  le  refus  de  Gomez,  il  était  parti  seul  avec  ses  cavaliers^  et 
s^était  dirigé  sur  le  haut  Aragon  en  traversant  le  centre  de  l'JËSr- 
l>agne.  U  trouva,  en  arrivant,  ses  craintes  réalisées,  sa  ville  prise, 
^es  troupes  dispersées,  et  les  prisonniers  de  Jadraque  délivrés.  H 
voulut  alors  se  jeter  dans  les  provinces  basques,  mais  il  fut  surpris 
par  Iribarren  au  moment  de  passer  TÈbre,  et  son  escorte  fut  dé^ 
truite.  LuiHQQème  eut  la  plus  grande  peine  h  s'échapper,  et  fut 
obUgé  de  rester  quelque  temps  caché  chez  un  vieux  prêtre  fui  l'ac- 
x^ueillit  fugitif  et  blessé.  Ces  désastres  accrurent  nécessairement  sop 
irritation  contre  Gomez,  qu'il  se  croyait  en  droit  d'en  accuser,  ot 
c'est  de  cette  époque  que  datèrent  sans  doute  les  premiers  rappo^ 
qu'il  adressa  au  quartier  royal  contre  ce  chef,  et  qui  provoquèrent 
j)lus  tard  la  procédure  dirigée  contre  lui. 

Pendant  que  Cabrera  se  plaignait  ainsi  xle  «Gomez,  rE^a^ne^coii^ 


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EXPÉDinOX  DF  GOHEZ.  58T 

stStntionnelle  se  plaignait  encore  plus  de  ses  généraux ,  et  avec  plus 
di&  raison. 

La  colère  publique  se  porta  principalement  sur  Rodil.  Ce  général, 
investi  dé  pouvoirs  presque  illimités  par  le  nouveau  gouvernement, 
avait  annoncé  qu*il  exterminerait  en  peu  de  temps  toutes  les  bandes  qui 
désolaient  la  Péninsule.  On  a  vu  comment  il  avait  tenu  parole;  il  n'a- 
vait rien  prévu,  rien  empêché;  l'entrée  de  Gomez  en  Andalousie, 
son  irruption  en  Estramadure,  l'avaient  pris  au  dépourvu.  A  la  tête 
de  toutes  les  forces  militaires  de  l'Espagne,  il  avait  laissé  prendre 
Cordoue  et  menacer  Séville  ;  il  était  à  quelques  lîeues  d'Almaden , 
quand  cette  ville  avait  été  investie,  et  il  ne  l'avait  pas  secourue.  A 
Truiillo ,  à  Caceres ,  il  lui  aurait  été  facile  de  joindre  et  d'écraser  Co- 
rnez; if  ne  l'avait  pas  essayé.  Il  s'obstinait  à  rester  dans  son  cabinet 
à  tracer  des  parallèles;  sa  foi  dans  ses  plans  stratégiques,  toujours 
démentis  par  les  évènemens ,  était  telle  qu'il  se  plaignait  un  jour 
dans  un  de  ses  rapports  de  la  malicieuse  lenteur  de  Gomez,  qui  dé- 
rangeait sans  doute  une  de  ses  plus  savantes  combinaisons.  Les  jour- 
naux de  Madrid  ne  tarissaient  pas  en  accusations  et  en  plaisanteries 
contre  lui.  Un ,  entre  autres,  fit  remarquer  fort  judicieusement  que  la 
propriété  des  parallèles  étant  de  ne  jamais  se  rencontrer,  il  n'était 
pas  étonnant  que  [le  ministre  de  la  guerre,  avec  ses  lignes,  ne  ren- 
contrât jamais  Gomez. 

Un  dîcret  royal,  en  date  du  15  novembre,  retira  à  Rodil  le  minis- 
tère de  la  guerre  et  tous  les  pouvoirs  qui  lui  avaient  été  confiés.  Rodil 
remit  lé  commandement  de  sa  division  au  général  Ribero ,  et  se  retira 
dansFebscurité,  fort  heureux  de  sauver  sa  tête,  qui  avait  été  demandée 
par  les  plus  ardens.  Ribero  partit  aussitdt  pour  l'Andalousie  avec  ses 
huit  raille  hommes. 

Quanta  Alaix,  il  était  entré  à  Cordoue  par  une  porte  pendant  que. 
Gomez  en  sortait  par  une  autre,  et  il  s'était,  comme  d'ordinaire,  arrêté 
cfans  cette  ville ,  au  lieu  dé  suivre  l'ennemi.  Plus  tard,  il  avait  recom- 
mencé à  tenir  la  campagne,  mais  marchant  en  quelque  sorte  aa 
hasard,  et  ne  sachant  où  trouver  Gomez.  Pendant  plusieurs  jours,  on 
ffrt  à  ]\fisidrid  san»  aucune  nouvellig  de  sa  division.  De  son  côté,  il  se 
plaignait  hautement  qu'on  ne  lui  envoyât  ni  munitions,  ni  rations,  ni 
souliers ,  et  ses  troupes  profitaient  du  dénuement  où  on  les  laissait 
pour  rançonner  sans  pitié  les  pays  qu'elles  traversaient.  On  en  était 
venu,  dans  les  villes  les  plus  constitutionnelles  d'Andalousie,  à  préfé- 
rervoîr  arriver  la  bandte  de  Gomez  plutôt  que  celle  d'Alaix.  A  Gordoue, 
lé  général  avait  donné  Texemple  en  dépouillant  les  églises  de  leurs 


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5S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

trésors  (que  Gomez  avait  respectés],  sous  prétexte  que,  si  les  carlistes 
revenaient,  ils  pourraient  s'en  emparer.  Les  soldats  se  croyaient  tout 
permis  après  de  pareils  abus,  et  ils  ne  se  montraient  nullement  presàés 
de  finir  une  guerre  où  ils  étaient  libres  de  piller  à  leur  gré,  conuoe  les 
compagnies  franches  du  moyen-âge. 

Alaix  ne  fut  pas  immédiatement  rappelé  comme  Rodil,  mais  on 
sentit  la  nécessité  de  lui  adjoindre  un  homme  plus  résolu  avec  des 
troupes  moins  démoralisées.  On  fit  venir  de  Medina-Celi  le  brigadier 
don  Ramon-Maria  Narvaez,  qui  commandait  une  des  divisions  de 
Tarmée  du  nord,  et  on  lui  ordonna  de  marcher  aussi  contre  Gomez 
avec  sa  division. 

Voilà  donc  trois  généraux,  Âlaix,  Ribera  et  Narvaez,  qui  manœu- 
vraient à  la  fois  contre  un  seul  homme.  Gomez  leur  tint  tête  quelque 
temps,  mais  il  vit  bientôt  qu'il  devait  finir  par  succomber.  Narvaez 
surtout  ne  lui  laissait  pas  de  rel&che.  Poursuivie  à  outrance.  Tannée 
expéditionnaire  repassa  le  Guadalquivir  le  10  novembre,  et  rentra 
dans  le  royaume  de  Cordoue.  C'est  ici  la  dernière  partie  de  l'expé- 
dition et  la  moins  heureuse.  Gomez  était  loin  d'avoir  les  mêmes  espé- 
rances que  lors  de  sa  première  entrée  en  Andalousie.  Ce  général, 
qui  répandait  au  loin  la  terreur,  ne  savait  plus  réellement  comment 
s'y  prendre  pour  tenir  tête  à  ses  adversaires.  La  terre  allait  bientôt  lui 
manquer,  c^r  il  était  arrivé  jusqu'au  bout  de  l'Espagne,  et  il  avait 
parcouru  successivement  toutes  ses  provinces,  sans  pouvoir  planter 
sa  tente  nulle  part.  Il  ne  pouvait  plus  rien  espérer  de  l'Andidousie; 
les  mœurs  y  sont  trop  molles,  le  sol  trop  riche,  le  climat  trop  déli- 
cieux, pour  que  la  guerre  civile  y  puisse  avoir  de  grandes  chances 
de  durée.  Embarrassé  de  ses  prisonniers,  il  avait  été  obligé  de  les 
mettre  en  liberté.  Ce  qu'il  pouvait  désormais  espérer  de  mieux,  c'était 
de  ramener  ses  troupes  intactes  à  don  Carlos,  et  de  sauver  le  lourd 
butin  qui  gênait  tous  ses  mouvemens. 

Voici  quel  était  l'aspect  de  l'armée  expéditionnaire  quand  elle 
revint  en  Andalousie  après  son  excursion  en  Estramadure.  On  voyait 
d'abord  défiler  en  bon  ordre ,  musique  en  tête ,  environ  quatre  mille 
hommes  d'infanterie,  régulièrementliabillés  et  équipés.  Ces  robustes 
soldats  ne  paraissaient  pas  fatigués  malgré  les  marches  presque  mira» 
culeuses  qu'ils  avaient  faites.  Après  eux  venaient  huit  cents  hommes 
de  cavalerie ,  coifiTés  du  berret  bleu  et  portant  le  manteau  blanc ,  avec 
des  pantalons  bleus  ou  rouges,  et  montés  sur  des  chevaux- éprouvés. 
Gomez  lui-même  suivait  achevai,  entouré  d'un  nombreux  état-major; 
son  air  était  vif  et  résolu;  les  femmes  qui  le  regardaient  passer  re- 


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EXPÉDITION  DE  GOMEZ.  589 

marquaient  qu'il  avait  très-bonne  mine  et  qu'il  était  Imen  mozoj  bel 
homme,  ce  qui  n'est  pas  sans  importance  en  Espagne ,  même  pour 
avoir  des  succès  militaires.  A  la  suite  de  ces  troupes  régulières  et 
parfaitement  disciplinées,  marchaient  pèle-mèïe  environ  deux  mille 
hommes  mal  armés  et  mal  vêtus,  appartenant  aux  diverses  provinces 
que  Gomez  avait  traversées.  On  y  voyait  des  Castillans  au  manteau 
sale  et  rapiécé,  au  regard  sévère  et  grave,  des  Navarrais  gigantesques 
avec  leur  veste  courte  et  leur  berret  écarlate,  des  Yalenciens  légers 
et  rieurs  avec  leur  tunique  grecque  semblable  à  la  fustanelle  des 
Albanais,  et  leur  manteau  bariolé  de  mille  couleurs  transversales  jeté 
négligemment  sur  l'épaule  droite;  des  Andaloux  avec  leur  veste  ou 
smarra  de  peau  d'agneau,  leurs  culottes  de  peau  de  daim,  leurs  guê- 
tres richement  ornées,  leur  chapeau  pointu,  et  l'indispensable  ciga- 
rette à  la  bouche.  Des  vivandières,  appartenant  aussi  à  toutes  les 
populations  de  la  Péninsule ,  allaient  et  venaient  au  milieu  de  cette 
foule  bigarrée,  tumultueuse,  que  l'attrait  du  pillage  avait  beaucoup 
plus  attirée  que  l'amour  de  la  légitimité,  et  que  Gomez  avait  eu  plu- 
sieurs fois  besoin  de  chfttier. 

Deux  pierriers  montés  sur  des  mulets  composaient  l'artillerie. 
Quant  au  matériel,  il  suivait  aussi  sur  de  longues  files  de  mulets 
chargés  à  l'espagnole,  c'est-à-dire  portant  des  paquets  attachés  au 
corps  par  des  cordes  de  sparterie.  De  grandes  galères,  chars  à  quatre 
roues  excessivement  larges,  évasés  et  couverts  par  des  cerceaux  qui 
supportent  une  estera  ou  natte  de  jonc,  ployaient  sous  le  poids  des 
armes,  des  meubles,  des  outres  de  vin,  des  matelas,  des  tapis,  des 
mille  objets  variés  qui  composaient  le  butin  de  l'expédition.  D'autres 
chars  transportaient  les  blessés  et  les  malades.  Tout  cet  immense 
convoi  encombrait  les  routes,  défilait  avec  lenteur  et  se  prolongeait 
à  une  grande  distance  à  la  suite  de  la  colonne  en  marche.  Il  est  incon- 
cevable que  les  généraux  constitutionnels  n'aient  pas  atteint  plus 
souvent  une  division  qui  traînait  après  elle  un  pareil  bagage,  et  qui 
a  eu  souvent  à  traverser  des  défilés  où  elle  devait  former  une  ligne 
de  plusieurs  lieues  de  longueur. 

ùk  seconde  marche  de  Gomez  en  Andalousie  ne  fut  qu'une  fuite 
continuelle;  il  chercha  d'abord  un  asile  dans  le  pays  montueux  et 
pittoresque  qu'on  appelle  la  Serrania  de  Ronda.  Il  était  extraordi- 
naire qu'il  n'y  eût  pas  pensé  plus  tôt  pour  en  faire  le  siège  du  sou- 
lèvement qu'il  méditait,  mais  il  était  alors  trop  tard.  La  Serrania  de 
Ronda  était  la  contrée  de  l'Andalousie  la  mieux  disposée  par  la 
nature  pour  devenir  une  seconde  Navarre.  Des  défilés  étroits,  des 


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590'  RETUE  BES  VIEUX  HOIfDBS^. 

montagnes  escarpées  y  enferment  des  vallées  d'une  fertilité  presque 
fà&uieuse ,  et  où  se  presse  une  population  innombrable.  Toute  la 
p<fftie  virile  de  cette  population  fhit  le  métier  pénible  et  dangereux 
dte  contrebandier,  et  rien  ne  dispose  mieux  que  cette  existence  de 
ruses,  de  fatigues  et  de  luttes  à  la  vie  de  guérillero.  Il  n*est  pas  rare 
de  rencontrer  dans  lia  Serrania  dès  convois  de  cent  mulets  portant 
des^  marchandises  introduites  en  fraude  et  conduites  par  quarante  ou 
craquante  montagnards  armés  d*escopettes.  Donnez  à  ces  hommes 
un  drapeau  et  un  cri  de  guerre ,  vous  avez  des  compagnies  franches 
toutes  faites. 

Gomez  arriva  à  Ronda  le  16  novembre.  Il  y  distribua  en  une  seule 
journée  deux  mille  fusils  à  des  volontaires,  n  repartit  le  f7,  et  mar- 
cha vers  la  mer,  toujours  talonné  par  rennenri  et  entouré  de  plus  de 
quarante  mille  hommes  en  armes.  Le  ^ ,  l'armée  expéditionnaire 
dëfllait  devant  Gibraltar;  la  garnison  et  lapopulation  entière  sortirent 
pour  voir  passer  ces  sq)dats,  qui  étaient  encore,  trois  mois  aupara- 
vant, dans  les  Asturies ,.  et  qui  se  trouvaient  alors  à  l'autre  extré- 
mité de  la  Péninsule,  en  face  de  TAfrique.  Arrivé  à  Algésiras,  Go- 
mez y  fréta  un  navire  pour  sauver  au  moins  ce  qu'il  pourrait;  les 
membres  de  la  junte  carliste  de  Cordoue  y  furent  embarqués ,  et 
avec  eux  une  partie  de  Targent  qur  avait  été  perçu  par  l'expédttibit 
pour  le  trésor  royal.  Mais  les  croiseurs  anglais  s'emparèrent  du  bAtr- 
ment  dès  qu'il  fut  en.  mer;  lès  prisonniers  et  l'argent,  qui  ne  s'éle- 
vait pas  au-Klelè  de  25,000  piastres  (125,000  fr.),  furent  mis  i  la 
(fisposition*  du  gouvernement  espagnol. 

Cependant  Gomez,  acculé  à  la  mer,  n'avait  plus  d*'autre  alternative 
que  de  périr  ou  dépasser  au  travers  des  troupes  nombreuses  qui  le 
cernaient  dans  la  pointe  de  terre  qui  porte  Gibraltar.  Il  l'essaya  avec 
sa  résolution  ordinaire,  mais  cette  fois  sans  un  complet  succès.  IT 
passa,  mais  en  se  faisant  battre;  il  n'avait  pu  éviter  d'être  rejoint  par 
Ilarvae»  prèsd'Arcos  dé  la  Frontera.  Quand  il  vit  qu'un  engagement 
ftàit  nécessaire,  il  prit  position  avec  une  partie  de  ses  troupes  surira 
plateau  très  élevé  nommé  Majaceite,  du  nom  d'une  ferme  située  au 
pied  de  Téminence,  pendant  que  le  reste  de  l'armée  marchait  avec  les 
bagages  dans  la  direction  du  nord,  et  passait  la  rivière- de  Majaceite 
sur  des  ponts  construits  à  la  hftte .  Le  plateau  fut  entevé  à  la  baïonnette' 
par  Narvaez  le  25  novembre,  et  les  forces  qui  l'occupaient  obligées  de 
sercpfier  dans  lepliis  grand  désordre.  C'était  la  première  fois  qu'un 
générd  constitutionnel  atteignait  réellement  Gomez.  Le  succès  de 
Rarvaez  fut  célébré  à  Madrid^  avec  dte  grandis  transports  de  joie.  Les 


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EXPÉDITXOJf  DE  GQMEZ.  JM 

divisions  de  Ribero  et  d'Àlaix  étaient,  la  première  à  deux  Ucoei^, 
la  seconde  à  trois  lieues  du  champ  de  bataiUe.  Elles  ne  firent  ^ancHn 
effort  pour  prendre  part  au  comkit.  Narvaez  caooypa  sur  les  hauteurs 
de  Majaceîte;  puis,  comme  ses  troupes  étaient  fotiguées  des  marches 
forcées  gu'eUes  avaient  faites  pour  se  rendre  de  Castille  en  Anda- 
lousie, il  prit,  en  vertu  d'un  ordre  roysJ  dont  il  était  porteur,  te 
eonmiandement  de  la  division  d*Alaix,  et  se  romil;  avec  elle  à  la 
poursuite  de  Gomez. 

Le  général  carliste,  heureux  d*avoir  franchi,  même  au  pôx  d'une 
défaite^  le  cercle  qui  l'enserrait,  se  dirigeait  vers  la  Sierra-Morena^ 
aussi  viteque  le  lui  permettait  son  convoi.  La  portion  de  ses  troupes  qui 
avait  été  battue  à  Arcos  ne  s'était  ralliée  qu'avec  peine^  et  la  €onfi]b- 
sion  s'était  mise  dans  son  arrière-garde.  Narvaez,  informé  qu'à  Lur- 
cena,  à  Cabra^  les  soldats  de  Gomez  se  couchaient  par  terre,  excédés 
de  fatigue  et  refusant  de  marcher^  voulut  mettre  la  plus  grande  act^ 
vite  dans  sa  poursuite.  Mais  la  division  qu'il  avait  retirée  à  Alaix  n'était 
pas  babituée  à  tant  d'énergie;  elle  se  révolta  à  Gabra  contre  son  nour 
veau  chef.  Alaix,  qui  suivait  à  peu  de  distance,  en  reprit  le  commanr 
.dément.  Comme  pour  prouver  qu'il  était  capable  à  son  tour  de  pronoip- 
titude,  et  pour  racheter  le  temps  que  la  révolte  avait  fait  perdse,  il 
tt  marcher  ses  troupes  toute  la  nuit,  et  rejoiguit  à  Alcaudète  Gomeid 
qui  fuyait  toujours.  Il  lui  prit  la  plus  grande  partie  de  ses  •caisses  si 
de'  ses  munitions.  Les  soldats  vainqueurs  se  partagèrent  ce  riche 
butin.  Si,  au  lieu  de  s'arrêter  à  piller,  ils  avaient  poursuivi  leur  avan- 
tage, il  est  probable  que  Gomez  auraSt  fini  par  succomber;  l'indisci- 
pline des  troupes  et  la  mollesse  du  chef  le  sauvèrent  xle  ce  pressai 
danger. 

Cette  rencontre  d' Alcaudète  fut  la  dernière.  La  division  d'Alaîi: 
n'étant  plus  excitée  par  l'appftt  du  gain ,  puisqu'elle  s'était  emparée 
de  l'argent  à  Alcaudète,  Idissa  Gomez  s'en  retourner  sans  chercher  à 
ie  joindre,  et  se  contenta  de  le  suivre  de  loin.  Parti  d'Algésiras  le 
23  novembre,  Gomez  rentra  le  19  décembre  à  Orduîia,  après  avoir; 
en  vingt-dix  jours,  traversé  l'Espagne  tout  entière,  du  sud  au  nord^ 
dans  uae  longueur  de  près  de  deux  cent  cinquante  lieues.  A  soa 
arrivée  dans  les  provinces  basques.,  il  n'avait  pas  a;irec  lui  plus  de  seize 
cents  hommes,  et  il  avait  perdu  presque  tout  le  riche  bagage  dont  on 
avait  raconté  tant  de  merveilles. 

On  sait  quelle  réception  lui  fut  faite  au  quartier-général.  Il  y  fut 
traité  en  criminel  d'état ,  mis  au  secret ,  et  privé  même  de  toute  com- 
munication avec  sa  famille.  Ce  dénouement  d'une  si  brillante  expé- 


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592  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dltion  parut  avec  raison ,  en  Europe,  aussi  étonnant  que  l'avait  été 
Texpédition  elle-même. 

C'était  le  moment  où,  —  par  un  vertige  qui  serait  inexplicable  si 
l'on  ne  connaissait  les  tristes  intrigues  qui  s'agitent  partout  auprès 
d'un  roi  absolu , — la  petite  cour  de  Navarre  semblait  prendre  à  tâche 
de  persécuter  ses  plus  fidèles  serviteurs.  Gomez  fut  accusé  de  n'avoir 
pas  fait  ce  qui  était  nécessaire  pour  asseoir  la  guerre  dans  une  des 
provinces  qu'il  avait  parcourues  :  nous  avons  vu  jusqu'à  quel  point 
il  l'avait  pu.  En  revanche  il  avait  promené  le  drapeau  de  don  Carlos 
des  montagnes  des  Asturies  au  détroit  de  Gibraltar,  il  avait  tenu  en 
échec  pendant  plusieurs  mois  toutes  les  forces  militaires  de  l'Espagne 
constitutionnelle,  il  avait  désarmé  plus  de  cent  mille  hommes  de 
gardes  nationales,  et  il  avait  mis  partout  la  désorganisation,  dans  un 
trajet  qui  n'avait  pas  eu  moins  de  huit  cent  lieues  d'Espagne,  c'est- 
à-dire  environ  douze  cents  lieues  de  France.  De  pareils  services  mé- 
ritaient, dans  tous  les  cas,  qu'on  en  tint  un  peu  plus  de  compte. 

Gomez  pouvait  d'ailleurs  répondre  qu'il  avait  prévu  le  premier  la 
mauvaise  issue  de  son  expédition,  et  qu'il  avait  indiqué  les  moyens 
de  la  prévenir.  En  effet,  de  tous  les  points  principaux  de  la  ligne  qu'il 
avait  suivie,  de  Jadraque,  d'Utiel,  de  Lucena,  de  Caceres,  il  avait 
envoyé  des  messages  au  ministre  de  la  guerre  de  don  Carlos,  pour 
le  prier  de  faire  connaître  au  roi  l'impossibilité  où  il  était  de  généra- 
User  l'insurrection  quelque  part,  si  l'on  ne  venait  pas  à  son  secour^. 
Dans  chacune  de  ces  dépèches,  après  avoir  énuméré  les  forces  qui  le 
poursuivaient  et  qui  ne  lui  permettaient  pas  de  s'arrêter,  il  demandait 
qu'un  corps  d'armée,  fort  d'au  moins  six  mille  hommes,  sortît  des 
provinces  et  se  portât  directement  sur  Madrid.  Cette  diversion  eût  été 
d'un  succès  à  peu  près  infaillible;  on  ne  la  tenta  pas.  Gomez  put  croire 
un  moment,  lors  de  l'expédition  de  Sanz,  que  ses  conseils  avaient 
été  suivis,  mais  il  ne  tarda  pas  à  voir  qu'il  n'en  était  rien. 

Tel  qu'il  a  été,  ce  voyage  du  corps  expéditionnaire  carliste  a  prouvé 
que  ce  qui  dominait  en  Espagne,  c'était  l'indifférence  politique  et  la 
dissolution  sociale.  Voilà  son  résultat  le  plus  évident.  Ni  les  car- 
listes, ni  les  christinos  n'ont  été  assez  forts,  les  uns  pour  donner  la 
victoire  à  Gomez,  les  autres  pour  l'arrêter  dès  ses  premiers  pas.  De 
part  et  d'autre,  on  n'a  réussi  et  échoué  qu'à  demi;  c'est  la  conclusion 
inévitable  de  tout  ce  qui  se  passe  en  Espagne  depuis  long-temps. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


U  novembre  18t0. 

Une  nouvelie  pièce  diplomatique  vient  de  paraître.  Lord  Palmerston  a  voulu 
répondre  à  la  note  française  du  8  octobre.  Une  première  remarque  nous 
frappe  en  lisant  ce  nouvel  écbantillon  de  la  logique  du  Foreign-OJfice.  Quel 
rôle  jouent  donc  dans  cette  malheureuse  affaire  T  Autriche,  la  Prusse,  la  Rus- 
sie }  En  signant  le  traité  du  15  juillet,  elles  ont  donc  perdu  la  parole  !  Le  noble 
lord  est  décidément  Torateur  de  Talliance.  Il  a  seul  le  droit  d'ouvrir  la  bouche; 
il  y  a  plus  :  seul  il  a  le  droit  de  tirer  des  coups  de  canon  et  de  jeter  des  soldats 
en  Syrie. 

U  est  difGcile  de  prendre  pour  une  participation  sérieuse  la  présence  d'une 
frégate  autrichienne  au  milieu  de  la  flotte  anglaise.  Cela  rappelle  un  enfant 
voulant,  lui  aussi ,  conduire  la  voiture.  On  lui  permet,  pour  Tapaiser,  de  s'as* 
seoir  à  côté  du  cocher  et  de  saisir  le  dernier  bout  des  rênes  que  son  habile 
voisin  tient  dans  ses  mains  et  gouverne. 

L'empereur  de  Russie  abhorret  à  sanguine,  11  n'a  pas  fait  paraître  un  sol- 
dat dans  toute  cette  affaire.  Il  résene  toutes  ses  forces  pour  réprimer  dans 
l'Asie  mineure  une  invasion  qui  ne  peut  avoir  lieu. 

A  Berlin,  on  donne  son  adhésion  aux  énormités  de  lord  Palmerston ,  et  on 
fait  des  vœux  pour  la  paix  ;  on  voudrait  même  pouvoir  faire  quelque  chose  de 
plus  que  des  vœux ,  mais  on  n'ose. 

Au  fait,  lord  Palmerston  a  quelque  droit  d'être  fier.  Pitt,  pour  avoir  des 
alliés,  leur  donnait  beaucoup  d'or,  leur  laissait  le  premier  rôle,  et  leur  mon- 
trait en  perspective  de  magnifiques  provinces  à  conquérir  ou  à  recouvrer.  Lord 
Palmerston,  sans  rien  dépenser,  fait  jouer  à  l'empereur  Nicolas  un  rôle  étrange 
pour  un  descendant  de  Pierre-le-Grand  et  de  Catherine,  et  à  la  Prusse  et  à 
r  Autriche  un  rôle  subalterne.  On  dirait  une  alliance  de  l'Autriche  avec  la  du- 

TOMB  XXIV.     SUPPLÉMENT*  38 


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5%  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chesse  de  Parme  et  le  duc  de  Modène.  Si  Taffaire  se  terminait  comme  lord 
Palmerston  Timagine,  quel  serait  le  produit  net  de  rniliance?  L'influence 
anglaise  plus  puissante  que  jamais  à  Constantinople ,  dans  TAsie  mineure, 
en  Egypte.  De  tous  les  hommes ,  les  Orientaux  sont  ceux  qui  croient  le  plus  à 
la  force,  à  son  droit  et  à  sa  durée.  La  force,  le  succès,  c'est  la  fatalité,  c'est 
Dieu.  Je  ne  serais  pas  étonné  que  le  vieux  Méhémet-Ali,  qui,  au  fond  de  son 
ame,  est  un  Turc,  ûntt  aussi  par  croire  que  les  boulets  anglais  sont  Texpres* 
sion  des  décrets  du  Très-Haut.  Il  a  du  moins  mille  fois  raison  de  penser  que 
rien  n'est  sérieux  de  tout  ce  qui  vient  de  l'Europe,  que  les  coups  de  canon. 
Qu'il  doit  regretter  de  Vétre  laissé  endormir  par  des  conseils  timides  et  des 
promesses  chimériques!  Que  pouvait-il  lui  arriver  de  pis  en  marchant,  après 
le  triomphe  de  Nézib,  droit  sur  Constantinople?  Il  aurait  du  moins  succombé 
avec  honneur,  avec  éclat,  au  milieu  d*un  grand  cataclysme.  Disons  mieux;  il 
n'aurait  pas  succombé.  La  Russie  aurait  fait  avancer  ses  bataillons  lentement, 
timidement;  l'Angleterre,  l'Autriche,  peut-être  aussi  la  France,  seraient  accou- 
rues, et  comme  il  n'existait  plus  d'armée  du  sultan,  comme  la  lutte  se  serait 
forcément  établie  entre  les  Russes  et  le  pacha,  entre  la  Moscovie  et  l'Orient, 
Méhémet-Ali  avait  chance  d'obtenir  de  magnifiques  concessions,  et  de  voit 
combattre  à  ses  côtés  ces  mêmes  puissances  dont  aujourd'hui  l'inimitié  achar- 
née ou  la  froide  amitié  lui  sont  si  funestes. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  le  canon  de  Beyrouth ,  c'est  Tinfluence  anglaise  s*éta- 
bli«sant  sans  rivale  en  Orient.  La  Syrie  cessera  peut-être  d'appartenir  à  Méhé- 
met,  mais  pour  devenir  un  pachalik  anglais.  L'Egypte  elle-même,  h  supposer 
que  le  pacha,  battu,  abaissé,  avili,  puisse  la  conserver,  ne  sera  plus  qu'une 
de  ces  provinces  dont  les  Anglais  savent  depuis  long-temps  être  les  maîtres  en 
Orient,  tout  en  laissant  à  je  ne  sais  quels  mannequins  la  souveraineté  nominale. 
Quand  on  connaît  tout  ce  que  les  Anglais  ont  fait  dans  l'Inde,  et  ce  qu'ils  se 
proposent  hautement  de  faire  à  la  Chine,  il  n'est  certes  pas  difQcile  de  com- 
prendre leur  marche  et  leur  but  en  Egypte  et  en  Syrie.  Lord  Ponsonby  à 
Constantinople,  le  consul  Hodges  à  Alexandrie,  et  je  ne  sais  quels  autres  con- 
suls à  Beyrouth,  à  Tripoli ,  à  Damas,  voilà,  si  l'on  réussit,  les  vrais  maîtres 
du  pays.  Encx)re  une  fois ,  le  canon  des  vaisseaux  anglais  aura  un  long  reten- 
tissement en  Orient. 

Pour  en  revenir  h  la  note  de  lord  Palmerston ,  elle  n'est  pas  ce  que  pouvaient 
désirer  les  amis  de  la  paix  et  de  cette  alliance  anglo-française  qui  seule  pou- 
vait en  être  la  garantie  certaine.  Tout  en  reconnaissant  les  sentimens  paci- 
fiques et  la  conduite  désintéressée  de  la  France,  lord  Palmerston  ne  trouve 
sous  sa  plume  que  des  arguties  mille  fois  rebattues  et  mille  fois  réfutées.  — 
Vous  voulez,  comme  nous,  dit-il ,  l'intégrité  de  l'empire  ottoman  ;  il  faut  donc 
que  le  sultan  règne  en  Egypte  et  en  Syrie  comme  sur  le  Bosphore  et  aux 
Dardanelles.  C'est  précisément  là  ce  à  quoi  nous  travaillons;  —  et  comme  le 
noble  lord  paraît  aimer  l'ironie,  il  a  soin  d'ajouter  qu'il  est  eharmé  de  6e 
trouver  ainsi  d'accord  avec  nous. 

Laissons  ces  Jeux  de  mots  et  ces  vains  débats  de  sophistes.  Quel  est  le  fond 


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des  choses  ?  La  Port0  est  hors  d'état  de  reprendre  sérieys^i^ei^t,  ^ffeictîvemisnt, 
je  gouveriiempnt  de  la  Syrie  et  de  FÉgypte.  Mébéinet-Alj  peut  les  perdre,  (e 
sultan  ne  peut  pas  les  acqDérîr.  C'est  là  une  vérité  irrécusable;  il  n'est  pas  uo 
hoipme  éclairé,  désintéressé,  sincère,  qui  puisse  I4  révoquer  ep  4oute*  Pès-lorf; 
^ue  deviendra  1^  Syrie,  peut-être  FÉgypte,  quand  elles  ne  seront  p)i|S  |a  prchr 
priété  d'un  vassal  puissant,  ipais  fidèle,  loyal  01  l*a  prouvé  en  Morée,  il  Ta 
prouvé  à  P^avarin)  du  sultan?  Ce  qu'elles  deviendront?  gn  fie  po^s  le  dira  pas; 
mais  il  faudrait  être  aveugle  pour  qe  pqs  le  voir. 

Pour  prouver  que  l'existence  de  Méhémet-Ali  dans  sa  condition  actuelle 
est  incompatible  avec  l'intégrité  de  l'empire  ottoman ,  le  noble  lord  nous  donne 
up  argument  d'autorité!  —  C'est  là ,  dit-il ,  l'opinion  4u  gouyermuneat  ti^c, 
juge  compétent  en  cet^  matière.  —  L'opinion  du  gouvernement  ^}rç  n'a 
pas  la  moindre  valeur  ici.  George  III  ét^it  profondément  convaincu  que  \^ 
provinces  américaines  étaient  indispensables  à  la  grandeur  de  l'einpiie  |)ri- 
tapnique  :  il  se  trompait.  Le  rpi  de  Holjande  croyait  qi|e  les  P^ys-Bas  ne 
pouvaient  se  passer  de  la  Belgique  :  il  s'est  trompé,  et  son  erreur  a  failli  étn^ 
funeste  à  la  Hollande.  En  toute  question  d'^mour-propre ,  le  vaincu  est  un 
mauvais  juge;  c'est  un  juge  qui  s'aveugle  sur  ses  propres  intérêts. 

Mais  peut-on  parler  sérieusement  des  opinions  du  gpuvernement  turc?  Le 
gouvernement  turc  n'a  plus  d'opinions  :  il  prend  les  opinipns  que  la  ^\f\(h 
matie  lui  donne.  Citer  l'opinion  du  gouvernenientturc,  c'est  citer  l'opininn  de 
lord  Ponsonby,  de  celui  (dont  lord  Palmerston  lui-même  disait,  en  1839,  qu'il 
faisait  des  folies,  qu'il  se  laissait  emporter  par  ses  baines,  et  qu'il  s'appliqme- 
rait  à  le  modérer.  Il  y  a  admirablement  réussi. 

Les  orateurs  habiles  réservent,  dit-on ,  l'argument  le  plus  fort  pour  la  clô- 
ture de  la  démonstration  :  le  noble  lord  a  réservé  pour  la  fin  l'argument  le 
plus  plaisant.  On  ne  veut  s'engager  à  rien,  pas  même  à  l'endroit  4a  l'Egypte. 
On  peut  tout  au  plus  se  permettre  de  donner  quelques  conseils  au  sultan.  Et 
pourquoi  tant  de  modestie  et  tant  de  réserve?  Parce  que  le  sultan  est  le  maître 
chez  lui ,  et  qu'il  lui  appartient  de  décider  lequel  de  ses  sujets  sera  npmmé  par 
lui  pour  gouverner  telle  ou  telle  partie  de  ses  états.  Ainsi  Mébémet-Ali  est  un 
préfet  qu'on  peut  confirmer  ou  destituer  à  son  gré.  Que  dirions-nous  si  l'An- 
gleterre exigeait  de  notre  gouvernement  de  maintenir  à  son  poste  le  préfet  dn 
Pas-de-Calais? 

Nous  avons  dit  que  l'argument  était  plaisant;  c'est  une  erreur.  Il  est  Inique. 
Quoi  !  depuis  un  quart  de  siècle,  Méhémet-Ali  est  en  ppssession  paisible  de 
l'Egypte,  et  vous  le  comparez  à  un  constable,  à  un  fonctionnaire  public  révo- 
cable ad  nutum?  Il  a  fondé  en  Egypte  un  grand  établissement,  il  a  traité  avec 
vos  consuls,  protégé  votre  commerce,  fait  pour  l'Europe,  pour  son  industrie, 
ce  que  la  Porte  n'eût  jamais  pu  ni  voulu  faire,  et  vous  nous  parler  à  son  égard 
du  pouvoir  discrétionnaire  du  sultan?  Et  parce  qu'en  présence  de  quatre 
grandes  puissances  européennes  coalisées  contre  lui,  il  n'a  pas  montré  peut- 
être  toute  la  résolution ,  toute  l'énergie  qu'on  avait  quelque  droit  d'atten4l^, 
vous  ne  daigne?  parler  4e  lui  qujB  comme  d'un  4e  ces  subialtera^a  ^n^  uff 

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596  BEVUE  DES  DEUX  MOBVDES. 

caprice  peut  imponément  briser  Texistence?  Cest  cependant  le  vainqueur  de 
Nérib ,  celui  qui  de  son  souffle  avait  dissipé  Tarmée  du  sultan ,  celui  qui ,  prêt 
à  firanchir  le  Taurus,  ne  s'est  arrêté  que  devant  les  conseils  de  FEurope.  S'il 
ne  nous  avait  pas  écoutés,  s*il  avait  profité  de  la  victoire,  suivi  la  fortune,  très 
probablement  la  Turquie  serait,  à  Theure  qu'il  est,  égyptienne  ou  russe,  très 
probablement  TEurope  serait  en  feu ,  très  probablement  aussi  la  prospérité 
de  TAngleterre,  quelle  que  soit  sa  puissance,  en  aurait  reçu  de  graves  atteintes. 
Cest  à  ce  même  homme  qu'on  dit  aujourd'hui  :  Qui  étes-vous?  Un  shériff ,  un 
préfet?  Qu'on  vous  destitue  ou  qu'on  vous  garde,  peu  importe;  c'est  le  droit 
du  sultan  ! 

Mais  alors  pourquoi  intervenez-vous?  pourquoi  réalisez-vous  la  plus  mons- 
trueuse des  interventions  armées?  Si  ce  n'est  que  la  querelle  d'un  prince  avec 
un  de  ses  employés,  pourquoi  accourez- vous?  Êtes-vous  donc  la  maréchaussée 
du  sultan? 

S'il  s'agit  au  contraire  de  l'équilibre  politique,  de  l'intégrité  de  l'empire 
ottoman,  de  la  paix  de  l'Europe,  et,  comme  on  nous  l'a  dit,  de  régler  les  rap- 
ports entre  le  sultan  et  le  pacha,  c'est-à-dire  entre  deux  puissances,  ne  nous 
parlez  plus  alors  de  fonctionnaire  à  conserver  ou  à  destituer.  Cest  une  pure 
argutie.  S'il  n'était  qu'un  préfet,  un  employé  de  la  Porte,  révocable  admdum, 
rien  de  ce  qui  se  passe  ne  serait  arrivé.  Le  consul  anglais  aurait  été  le  maitre 
en  Syrie,  le  maître  en  Egypte  :  on  aurait  épargné  les  frais  d'une  expédition , 
les  frais  d'un  bombardement.  Les  efforts  du  gouvernement  anglais  donnent 
un  démenti  formel  aux  paroles  de  son  ministre. 

Au  surplus,  la  date  de  la  note  en  explique  la  teneur.  Lord  Palmerston  avait 
connaissance,  en  la  rédigeant,  des  progrès  de  l'alliance  en  Syrie,  et  peut-être 
se  flattait-il  d'un  succès  plus  prompt  encore  et  plus  décisif  que  celui  qu'on  a 
réellement  obtenu. 

Il  faut  bien  le  reconnaître,  Ibrahim  n'a  pas  opposé  une  résistance  propor- 
tionnée aux  forces  et  à  l'énergie  qu'on  lui  supposait.  Aux  premières  nouvelles, 
on  était  presque  tenté  de  se  demander  :  Où  est  donc  l'armée  d'Ibrahim  ?  qu'est 
devenu  le  conquérant  de  la  Morée,  le  vainqueur  de  Nézîb?  Il  y  a  eu  là,  pour- 
quoi le  dissimuler?  un  mécompte,  une  supposition  qui  ne  s'est  pas  réalisée, 
une  de  ces  données  hypothétiques  sur  lesquelles  toute  politique  est  obligée  de 
s'appuyer.  Cest  un  mécompte  qu'on  ne  peut  imputer  à  personne,  pas  plus  au 
l"*  mars  qu'au  29  octobre.  Le  T'  mars  a  eu  raison  de  croire  à  la  résis- 
tance énergique  du  pacha  ;  le  29  octobre  n'est  pas  responsable  des  faiblesses 
d'Ibrahim. 

Au  surplus,  il  y  a  eu,  ce  semble,  mécompte  pour  tout  le  monde;  car  si  la 
résistance  n'a  pas  été  aussi  énergique  qu'on  pouvait  le  supposer,  la  déroute 
n'est  pas  non  plus  aussi  certaine  et  aussi  complète  qu'on  le  disait  d'abord.  Au 
fait,  Ibrahim  est  toujours  maître  des  pachaliks  les  plus  importans  de  la  Syrie; 
Saint-Jean-d'Acre  était  encore  en  son  pouvoir  le  27  octobre;  il  a  conservé  et 
concentré  son  armée.  On  nous  dit  aujourd'hui  qu'on  s'attendait  à  un  engage- 
ment décisif  entre  Ibrabim-Pacha  et  le  nouveau  prince  de  la  montagne,  l'émir 


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REVUE  — GHRONIQUE.  89T 

6eschir*Saghîr.  Ainsi  rien  n'est  encore  décidé.  Le  fait  le  plus  grave,  bien  que 
nous  manquions  de  renseignemens  impartiaux  pour  Tapprécier  au  juste,  est 
rinsurrection  du  Liban.  D'un  autre  côté,  la  saison  est  fort  avancée;  les  vais- 
seaux seront  forcés  de  s'éloigner  des  côtes  de  la  Syrie;  les  Turcs  ne  savent  pas 
oe  que  c'est  qu'une  campagne  d'hiver.  Que  deviendront  les  troupes  débarquées 
si  la  flotte  s'éloigne,  si  Ibrahim  n'a  pas  été  défait  auparavant,  si  l'insurrec- 
tion de  la  montagne  n'est  pas  de  force  à  lui  fermer  le  chemin  de  la  côte?  On 
le  voit,  tout  est  encore  possible,  la  ruine  comme  le  rétablissement  des  affaires 
du  pacha.  On  ne  saurait  pas  toutefois  compter  aujourd'hui  sur  sa  résistance 
comme  on  pouvait  vraisemblablement  y  compter  au  mois  d'octobre.  Elle  est 
aujourd'hui  possible  encore,  mais  beaucoup  moins  probable. 

Ce  n'est  pas  la  force  matérielle  des  alliés ,  ce  ne  sont  pas  leurs  bombes,  leurs 
fusils,  leurs  soldats,  qui  étaient  à  redouter  pour  Mébémet-Ali;  c'est  leur 
influence  morale,  c'est  leur  or.  Quatre  grandes  puissances  européennes  épou- 
sant la  cause  du  sultan;  des  chrétiens  armés  et  redoutables  appelant  à  l'insur- 
rection des  populations  chrétiennes;  des  émissaires  parcourant  sous  toutes  les 
formes  les  contrées  de  la  Syrie ,  prodigua  nt  l'or,  les  encouragemens ,  les  armes , 
les  promesses  :  qu'on  essaie  d'une  pareille  conduite  avec  les  peuples  asservis 
de  l'Europe,  et  on  verra  si  les  gouvernemens  européens  sont  plus  habiles  • 
plus  vaillans  qu'Ibrahim  ! 

Nous  avons  peut-être  suivi  une  politique  trop  loyale,  trop  débonnaire.  Ami 
sincère  de  la  paix,  le  gouvernement  français,  même  après  le  traité  du  15  juillet, 
s'il  a  pris  dans  son  intérieur  et  dans  son  intérêt  des  mesures  dont  il  est  seul 
juge,  n'a  rien  fait  en  Orient  qui  pût  contrarier  les  vues  des  alliés.  Il  s'est 
borné  à  donner,  soit  à  la  Porte,  soit  au  pacha,  des  conseils  de  modération  et 
de  prudence. 

Il  doit  en  résulter  pour  nous  un  amoindrissement,  une  sorte  d'abaissement 
dans  l'esprit  des  Orientaux,  qui,  redisons-le,  ne  croient  qu'à  la  force.  D'un 
autre  côté,  nous  nous  empressons  de  le  reconnaître,  le  cas  n'était  pas  arrivé  où 
l'on  dût  tirer  l'épée  et  jeter  le  fourreau.  S'il  y  avait  eu  à  notre  égard  mauvais 
procédé,  il  n'y  avait  pas  eu  d'outrage,  et  nos  intérêts  n'étaient  pas  encore  com- 
promis au  point  de  légitimer  la  guerre. 

Mais  aujourd'hui  surtout  il  y  a  entre  la  paix  et  la  guerre  des  situations 
intermédiaires  qui  feront  sans  doute  le  désespoir  de  la  science,  lorsqu'elle  vou- 
dra les  définir,  mais  qui  n'ont  pas  moins  existé.  Nous  avons,  de  concert  avec 
l'Angleterre ,  envoyé  une  armée  prendre  Anvers  ;  nous  l'avons  bombardée ,  ca- 
nonnée ,  conquise  aux  dépens  du  roi  des  Pays-Bas,  notre  ami ,  car,  malgré  les 
tranchées  d'Anvers,  nous  n'étions  pas  en  guerre  avec  Guillaume.  Nous  sur- 
prîmes Ancône,  bien  entendu  que  nous  étions  toujours  pleins  d'attach^nent  et 
de  respect  pour  le  saint-père.  Nous  étions,  avec  l'Angleterre,  les  alliés  de  la 
reine  Isabelle,  luttant  avec  don  Carlos],  qui  recevait  des  secours,  dont  on  ne 
faisait  guère  un  secret,  des  cours  du  nord  et  de  Sardaigne.  Cela  empéchait-il 
nos  relations  d'amitié  avec  ces  cours.' 


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Wb  RBTtË  i)È9  DËtX  HlOlVllES. 

Viixp\ï(M6iï  Vjràîé  de  ces  sitiiatiôns  en  apparence  anormales  n'est  pas  dif- 
fleile.  Nous  aiitibnis  beaucoup  la  paix  :  c'est  bien  en  sol,  et  c'est  fort  naturel 
afirès  une  si  lôtigùë  et  Si  brillante  période  de  guerres  et  de  combats;  mais  si 
nous  aimons  la  paix ,  n'oublions  pas  en  même  temps  que  les  autres  puissances, 
je  n'en  excepte  pas  une  seule,  redoutent  extrêmement  la  guerre.  Si  iious  ne 
tempérions  pas  îibtre  amoui-  de  la  paix  par  cette  considération,  par  cette  vérité 
ih'écusabie,  nous  t^ôurrious,  en  nous  égarant  dans  nos  pronostics,  suivre  une 
ligne  fâcheuse  dans  tiotre  politique. 

SôUS  l'enipire  de  ces  sentimens  pacifiques,  de  cette  sage^,  il  s'est  formé 
entre  lès  puissances  une  sorte  d'accord  tacite  qui  empêche  beaucoup  de  colli- 
sions, qui  prévient  beauéoUp  de  malheurs.  On  s'est  dit  que ,  dans  ube  certaine 
mesure,  chacun  pourrait  satisfaire  ses  fantaisies  Sans  exciter  d'orage.  Comme 
la  paix  Absolue  est  chose  impossible  ici-bas,  on  a  quelque  peu  élargi  le  cercle 
des  dissentimens  qui  ne  sont  pas  une  rupture,  des  faits  dépiaisans  qui  ne  sont 
pas  la  guerre.  C'est  comme  si  entre  particuliers  on  diminuait  le  hombre  des 
mots  et  des  gestes  qui,  selon  l'opinion  du  monde  (nous  ne  voulons  pas  nou^ 
brouillée  avec  la  loi),  rendent  nécessaire  un  duel. 

£il  ^artaht  de  ces  données,  nous  aurions  peut-être  agi  habilement  si  nou^ 
avions  fait  passer  à  Méhémet-Ali  un  millier  d'artilleurs.  Ses  canons  auraient 
été  mieux  pointés,  les  populations  chrétiennes  ne  se  seraient  pas  si  facilement 
insurgées^  les  Égj-ptiens  n'auraient  pas  perdu  courage,  la  résistance  aurait  été 
mieux  proportioilnéé  à  l'attaque,  les  succès  et  les  revers  se  seraient  mieux 
balancés,  et  l'hiver  venant  à  suspendre  les  hostilités  avant  tout  résultat  défl- 
iiitif ,  on  aurait  sans  doute  repris  les  négociations  et  conclu  un  arrangement 
équitable  et  hôhdrable,  arrangement  sans  lequel ,  quoi  qu'on  fasse,  la  paix  du 
monde  sera  toujours  en  danger  ;  car,  qu'on  le  veuille  ou  non ,  il  y  a  des  bornes 
à  tout,  même  à  l'àmotir  de  la  paix.  Lés  bornes ,  ehacun  de  nous  les  retrouve 
en  lui-même;  elles  peuvent  être  plus  ou  moins  rapprochées;  ellies  existent  pour 
tous.  Une  grande  nation,  l'être  collectif  les  aperçoit  souvent  là  où  les  individus 
he  lés  aperçoivent  pas  encore. 

Biais  laissons  ces  projets  f)OSthumes ,  ces  hypothèses  rétrospectives ,  ^u'il 
serait  plus  qu'inutile  aujourd'hui  d'approfondir. 

Là  questiob ,  telle  que  les  évènemens  l'ont  faite,  est  dans  ce  moment  toute 
entière  devant  les  chambres.  Nous  l'avons  dit  il  y  a  long-temps,  et  avant  les 
dernières  vieissitudes  ministérielles ,  nous  attendons  avec  confiance  le  juge- 
ment des  chambres  et  nous  sommes  disposés  à  l'accepter  comme  le  vèrdM 
Au  pays. 

La  Frahce  attend  une  discussion  grave,  solennelle,  une  discussion  vive  et 
prudente,  énei^ique  et  mesurée.  Si  par  malheur  les  débats  ne  répondaient 
pas  à  la  juste  attente  du  pays,  s'ils  s'écartaient  du  but  par  leur  petitesse  ott 
par  leur  violence,  tous  nos  hommes  politiques,  tous  indistinctement,  en  sor- 
tiraient meurtris  et  rabaissés.  Il  n'y  aurait  profit  pour  personne. 

Évidemment  les  chambres  sont  en  présence  de  trois  écueils  :  nous  avdUs  la 


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l 


R|iV|}£.  —  CH&0N1QU8<  &99 

ferme  espérance  qu*ellée  sauront  les  éviter.  Ces  écueiis  sont,  ce  nous  lemlile, 
un  amour  emporté  de  la  paix ,  un  désir  excessif  d'économies,  un  godt  trop 
prononcé  pour  les  émotions  parlementaires  et  les  coml^aU  personnels. 

L'amour  de  la  paix  serait  excessif,  s'il  envisageait  les  faits  d'une  manière 
peu  conforme  à  la  dignité  du  pays,  s'il  méconnaissait  des  intérêts  français  là 
où  ils  existent  réellement,  s'il  redoutait  outre  mesure  les  conséquences  de  la 
guerre. 

TS'ous  l'avons  déjà  dit,  le  traité  du  15  juillet  n'est  pas  un  outrage,  mais  c'est 

n  mauvais  procédé  à  notre  égard.  Si  nous  ne  devons  pas  tirer  l'épée  pour  un 
peuplas  ou  un  peu  moins  de  Syrie,  l'Angleterre  devait  encore  moins  oublier 
l'alliance  intime  de  la  France  pour  enlever  quelques  jours  plus  tôt  un  peu  plus 
ou  un  peu  moins  de  Syrie  à  un  vieillard  de  soixante-quatorze  ans.  C'est  là 
l'appréciation  vraie,  froide  du  fait.  Nous  croyons  que  sur  ce  point  les  ministres 
passés  et  prisens  seront  parfaitement  d'accord.  Les  chambres  pourraient-elles 
voir  les  choses  autrement,  pourraient-elles,  sans  manquer  à  la  dignité  du 
pays,  regarder  le  traité  du  15  juillet  comme  un  fait  qui  ne  doit  causer  chee 
nous  aucune  espèce  de  ressentiment,  pas  même  la  froideur,  l'isolement  et  les 
mesures  qui  sont  les  conséquences  forcées  de  l'isolement?  Pious  ne  le  pensons 
pas,  et  nous  le  craignons  encore  moins.  Si  le  traité  du  16  juillet  doit  rester  tel 
quel ,  si  rien  ne  doit  être  fait  en  considération  de  la  France,  quoi  qu'il  arrive 
en  Orient ,  la  France  ne  peut  quitter  honorablement  la  position  qu'elle  a 
prise.  11  n'est  pas  question  ici  du  pacha,  du  sultan,  de  l'Egypte,  de  la  Syrie; 
il  est  question  de  la  France  et  de  ses  rapports  avec  les  autres  puissances.  S'il 
n'y  a  pas  là  une  cause  suffisante  de  guerre,  il  y  a  encore  moins  un  motif  de 
rapprochement  et  d'adhésion.  La  France  peut  rester  isolée  :  elle  n'a  pas  besoin 
de  protecteur. 

Les  intérêts  français  ne  sont  pas ,  il  est  vrai ,  compromis  jusqu'ici ,  ils  ne  le 
sont  pas  du  moins  d'une  manière  grave-,  car  jusqu'à  un  certain  point ,  ils  le 
sont  par  l'influence  qu'on  cherche  à  exercer  par  toute  sorte  de  moyens  sur  les 
populations  delà  Syrie,  en  particulier  sur  les  populations  chrétiennes,  qui 
depuis  un  temps  immémorial  ne  reconnaissaient  d'autre  guide  en  Europe  que 
le  royaume  catholique  de  France.  Mais  des  intérêts  français  peuvent  se  trouver 
gravement  blessés  d'un  moment  à  l'autre  par  le  cours  des  évènemens,  même 
sans  projet  délibéré  des  alliés^  Qu'arriverait-il  si  Ibrahim-Pacha  battait  le 
prince  de  la  montagne  et  forçait  les  alliés  à  de  nouveaux  efforts?  Qu'arrive- 
rait-il si,  Ibrahim-Pacha  étant  battu,  les  populations  chrétiennes,  exaltées  par 
le  succès,  ne  consentaient  pas  à  reprendre  le  joug  des  Turcs?  Qu'arriverait-il 
si  les  populations  mahométanes,  irritées  des  progrès  des  chrétiens,  se  levaient 
à  leur  tour  et  plongeaient  la  Syrie  dans  toutes  les  horreurs  de  la  guerre  civile? 
ËnGn,  qu'arriverait-il  si  les  diatribes  de  la  presse  anglaise  et  la  mauvaise  forr 
tune  du  pacha,  et,  disons-le,  un  peu  d'or  habilement^dépensé,  faisaient  éclater 
une  insurrection  en  Egypte,  sous  le  canon  des  vaisseaux  fermant  le  port 
d'Alexandrie? 

Rien  de  tout  cela  n'est  certain  ;  ce  ne  sont  que  des  suppositions  plus  ou  moins 


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600  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

probables,  si  on  veut,  plos  ou- moins  improbables.  Toujours  est-il  que  rien 
de  tout  cela  n'est  impossible.  Il  serait  facile  d'ajouter  à  ces  hypothèses  u'autres 
hypothèses  également  graves,  et  toutes  pouvant  prochainement  réaliser  un 
grand  danger  pour  les  intérêts  français.  Ce  serait  agir  précipitamment  que  de 
se  placer  dans  une  de  ces  hypothèses  comme  dans  une  réalité.  Ce  serait  agir 
plus  légèrement  encore,  ce  serait  exagérer  Tamour  de  la  paix ,  que  de  se  per- 
suader qu'il  faut  se  gouverner  comme  si  aucun  danger  de  cette  nature  n'était 


Enfin  il  ne  faudrait  pas  se  faire  un  épouvantail  des  périls  d'une  résistance 
inébranlable,  dans  le  cas  où  elle  deviendrait  nécessaire.  Ce  serait  sans  doute 
un  grand  malheur  que  la  guerre;  les  pertes  seraient  énormes  pour  tous;  la 
prospérité  publique  et  le  bonheur  privé  en  recevraient  de  rudes  atteintes.  Bien 
coupables  seraient  ceux  qui  pourraient  appeler  la  guerre  de  gaieté  de  cœur, 
non  pour  défendre  des  intérêts  bien  constatés,  des  droits  sacrés,  mais  pour 
aller  à  la  recherche  d*un  mieux  chimérique  et  contestable.  Mais  si  le  désir  de 
la  guerre  à  tout  prix  serait  une  démence,  l'horreur  désordonnée  de  la  guerre 
serait  plus  qu'une  faiblesse.  La  saine  politique  repousse  également  ces  deux 
sentimens,  et  il  lui  serait  difficile  de  dire  quelle  est,  de  ces  deux  exagérations, 
celle  qui  en  définitive  serait  la  plus  funeste  au  pays.  Certes  les  forces  des  alliés 
sont  grandes;  ce  serait  un  enfantillage  que  de  chercher  à  se  faire  illusion  sur 
ce  point.  Il  ne  faut  pas  oublier  cependant  que  la  guerre  leur  est  encore  plus 
à  craindre  qu'à  nous,  qu'ils  n'ont  pas  notre  puissante  unité;  que  plusieurs 
d'entre  eux  ont  infiniment  plus  à  perdre  qu'ils  ne  peuvent  espérer  de  gagner. 
Il  y  aurait  donc  une  sorte  de  faiblesse  à  penser  que  toute  démarche  ferme  et 
résolue  de  la  France  (  nous  ne  songeons  jamais  qu*a  des  démarches  raison- 
nables, fondées),  pourrait  faire  éclater  la  guerre.  On  s'est  permis  de  dire  de 
nous  que  nous  ne  la  ferions  daiis  aucun  cas;  nous  aimons  à  être  polis;  nous 
disons  qde,  quoi  qu'on  dise,  nul  n'entamera  une  guerre  avec  la  France  tant 
qu'elle  n*exigera  rien  d'injuste  et  d'exorbitant.  L'étranger  se  rappelle  peut- 
être  mieux  que  nous  l'histoire  des  coalitions.  Au  fond ,  on  peut  afûrmer  que, 
depuis  1789,  la  France  n'a  jamais  été  vaincue  par  une  coalition.  Il  a  fallu 
qu'une  sorte  d'aveuglement  livrât  cinq  cent  mille  hommes  et  cinquante  mille 
chevaux  aux  glaces  impitoyables  du  Nord;  il  a  fallu  que  les  Français  allassent 
eux-mêmes,  je  dirais  presque  se  suicider  dans  les  plaines  désolées  de  la  Rus- 
sie, pour  que  le  pied  de  l'étranger  osât  fouler  le  sol  de  la  France  sans  y  trouver 
un  tombeau. 

Encore  une  fois,  nous  sommes  convaincus  qu'aucune  exagération  ne  sortira 
des  délibérations  des  chambres.  Elles  ont  devant  elles  une  administration  qui 
se  trouve  dans  une  position  délicate  vis-à-vis  de  l'étranger.  Il  appartient  aux 
chambres  de  faire  sentir  au  gouvernement  la  force  et  l'appui  du  pays.  Qu'on 
s'isole  ou  qu'on  négocie,  il  importe  que  l'Europe  sache  que  la  France  aime  la 
paix  sans  faiblesse,  et  qu'elle  préférerait  les  calamités  de  la  guerre  à  la  honte 
d'une  injustice  lâchement  endurée. 

Pour  que  cet  appui  soit  réel ,  incontestable,  les  chambres,  qui  ne  peuvent 


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RBVUE.  —  CHRONIQUE.  601 

guère,  sans  d'énormes  inoonvéniens,  déterminer  eHes^mémes  des  cas  de  guerre, 
auront  à  se  prononcer  sur  la  question  de  l'armement.  Les  armemens  déjà  faits 
ou  ordonnancés  seront-ils  maintenus?  Les  armemens  seront-ils  augmentés? 
Sur  ces  questions,  les  chambres  peuvent  faire  une  réponse  explicite;  elles 
peuvent  aussi  garder  le  silence  jusqu'à  la  discussion  du  budget.  II  serait, 
ee  nous  semble,  fâcheux  que  la  législature  ne  s'expliquât  pas  d'abord  et  fran- 
chement, du  moins  sur  la  première  question.  On  peut  à  la  rigueur  différer 
d'opinion  sur  la  question  de  savoir  si  l'armement  doit  ou  non  être  augmenté. 
L'afBrmative  suppose  une  politique  plus  active,  la  négative  une  politique  plus 
résignée.  Dans  le  premier  système,  tout  en  désirant  la  paix ,  on  croit  la  guerre 
plus  probable;  dans  le] second,  c'est  la  probabilité  de  la  paix  qui  domine;  la 
guerre  ne  se  présente  que  comme  une  éventualité  fort  éloignée.  Mais  dans  l'un 
et  dans  l'autre,  la  France  donne  signe  de  vie,  et  ne  se  place  pas  en  face  des 
évènemens  spectatrice  tout-à-fait  insouciante  et  désarmée.  Refuser  les  arme- 
jnens  déjà  faits  ou  ordonnancés,  ce  serait  déclarer  que  la  France  est  résignée 
à  tout,  qu'il  n'y  a  pas  de  bornes  à  sa  longanimité  et  à  sa  patience.  Les  bornes 
existent  cependant;  elles  existent  pour  tout  le  monde.  Que  peuvent  désirer 
les  amis  les  plus  dévoués  de  la  paix  ?  Qu'on  ne  tire  pas  l'épée  pour  la  Syrie? 
Qu'on  ne  la  tire  pas  même  pour  l'Egypte,  si  le  pacha  s'abandonne  lui-même 
au  toitent  qui  t'emporte,  si  une  insurrection  lui  enlève  tout  pouvoir,  et  si  le 
sultan  redevient  effectivement  lui-même  maître,  possesseur  et  gardien  de  ces 
provinces?  Soit  :  mais  après?  Si  des  garnisons  étrangères  s'établissaient  en 
Egypte  ou  en  Syrie?  Si  des  concessions  fâcheuses  étaient  imposées  h  la  Porte? 
SI  des  privilèges  onéreux  pour  nous  lui  étaient  arrachés?  Que  de  faits  peuvent 
se  réaliser  !  que  d'aceidéns  peuvent  arriver  ! 

En  attendant,  nous  espérons  que  notre  gouvernement  préférera  une  poli- 
tique d'isolement,  négative,  d'observation  drmée,'à  une  politique  qui  nous 
rendrait  après  coup  complices  du  traité  du  15  juillet.  Encore  une  fois,  la  France 
ne  peut  signer  un  traité  qu'autant  qu'il  lui  sera  fait  des  concessions  notables. 

rie  nous  pressons  pas  d'en  finir.  Montrons  que  la  phis  essentielle  des  qua- 
lités de  rhomme  d'état  ne  nous  manque  pas  ;  sachons  attendre.  Si  on  ne  veut 
pas  attendre  avec  six  cent  mille  hommes,  qu'on  attende  du  moins  avec  quatre 
cent  cinquante  mille  hommes  sous  les  armes,  avec  des  arsenaux  bien  garnis, 
des  places  fortes  réparées,  et  une  flotte  bien  équipée. 

Cette  position  d'observation  armée,  cet  isolement  qui,  ne  se  mêlant  de  rien, 
a  cependant  l'œil  à  tout,  est  une  politique  qui  ne  manquerait  pas  de  grandeur 
si  on  savait  la  garder  avec  dignité  et  en  augmentant  nos  forces. 

Mais  cela  demande  à  l'intérieur  du  calme ,  de  l'union ,  des  forces  qui  s'orga- 
nisent et  se  coordonnent,  et  non  des  forces  qui  s'agitent ,  s'entrechoquent  et  se 
détruisent  l'une  l'autre.  C'est  là  le  troisième  écueil,  hélas!  le  plus  difGcile  à 
éviter.  La  polémique  nous  envahit  et  nous  dévore.  On  dirait  que  nous  sommes 
chargés  de  nous  donner  en  spectacle  pour  réjouir  l'étranger.  Il  est  à  craindre 
que  les  prochains  débats  ne  se  ressentent  de  cette  fâcheuse  disposition  des 


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602  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

esprits.  S'appHqaera-t-on  à  rechercher  ce  que  nous  commandent  dans  les  cir- 
constances présentes  Thonneur,  la  dignité,  Tintérét  légitime  du  pays?  Ou 
bien  parlera-t-on  à  perte  de  yue  uniquement  pour  sayoir  lequel  des  trois  minis- 
tères, du  12  mai,  du  f  mars,  du  29  octobre,  a  commis  le  plus  d'^rreurs.dans 
Fa&ire  d'Orient?  Si  les  débats  prennent  cette  direction ,  ils  seront  déplorables. 
Nous  Terrons  des  hommes  qui  ont  eu  on  qui  ont  Tbonneur  de  siéger  dans  les 
conseils  de  la  couronne  se  jeter  Tun  Tautre  à  la  tête  leurs  fautes  prétendues 
ou  réelles,  et  ramener  les  intérêts  les  plus  graves  du  pays  aux  minces  propor- 
tions de  Fattaque  et  de  la  défense  personnelle. 

Les  adversaires  du  1'"  mars  rechercheront  probablement  avec  d'autant  plus 
d'acharnement  ce  genre  de  combats ,  qu'ils  se  croiront  très  forts  de  la  majorité 
qui  vient  de  se  déclarer.  Us  se  trompent ,  la  majorité  ne  fait  rien  à  l'afifoîre, 
car  à  coup  sûr  elle  ne  fermera  pas  la  bouche  aux  ministres  du  f  mars.  Dès- 
lors  le  pays  peut  regretter  ces  tristes  débats,  les  ministres  du  1*'  mars  ne 
peuvent  pps  les  craindre;  dans  leur  intérêt  personnel ,  ils  doivent  les  désirer. 
Leur  politique  à  l'endroit  de  l'Orient  a  été  sage,  ferme,  lojrale;  ils  le  prou- 
veront, s'il  le  faut,  pièces  en  main.  Et  quant  au  dissentiment  qui  a  amoié 
leur  retraite ,  il  n'y  a  là  rien  de  fâcheux  pour  personne.  Le  l*'  mars  prévoyait 
la  guerre;  le  29  octobre  prévoit  la  paix.  Pions  sommes  convaincus  que  le  ca- 
binet du  l'*^  mars  prévoyait  la  guerre,  tout  en  désirant  sincèrement  la  paix, 
une  paix  honorable  s'entend ,  comme  nous  croyons  que  le  29  octobre  n'a  pas 
du  tout  pris  les  affaires  pour  nous  donner  une  paix  honteuse.  Disons  plus  :  il 
n'y  a  pas  d'homme  au  monde  qui  de  propos  délibéré  entrât  aux  affaires  pour 
sacrifier  son  pays;  ce  sont  là  des  exagérations  de  l'esprit  de  parti.  Les  hommes 
les  plus  habiles  et  les  mieux  intentionnés  peuvent  se  tromper.  Lequel  se  trompe 
ici ,  du  ministère  du  l*"*^  mars,  qui  prévoyait  la  guerre,  ou  de  celui  du  29  oc- 
tobre, qui  compte  sur  la  paix?  C'est  là  la  question  que  les  chambres  devront 
implicitement  résoudre.  Les  tendances  de  la  chambre,  il  faut  le  dire,  ne  pa- 
raissent pas  douteuses;  mais,  quelles  qu'elles  soient,  que  le  ministère  ne  se 
presse  point  d'entrer  en  conférence,  de  signer  un  traité  :  ce  n'est  pas  lui  qui 
doit  chercher  à  renouer  les  négociations;  ce  rôle  appartient  à  ceux  qui  ont 
jugé  à  propos  de  mettre  en  oubli  notre  alliance. 

On  dit  que  M.  de  la  Redorte,  notre  ambassadeur  en  Espagne,  a  envoyé  sa 
démission.  Sa  retraite  serait  d'autant  plus  à  regretter,  qu'il  remplit  sa  difficile 
mission  avec  une  mesure,  une  fermeté,  une  intelligence  qui  ne  laissent  rien 
à  désirer.  Il  a  prouvé  de  la  manière  la  plus  honorable  que  M.  Thiers,  en 
le  proposant  au  choU  de  la  couronne,  n'avait  pas  cédé  aux  préventions  de 
l'amitié. 


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REVUE  MUSICALE. 


De  notre  temps,  et  par  les  extravagantes  théories  qui  courent,  une  parti- 
tion ,  une  symphonie,  un  morceau,  quels  qu'ils  soient ,  n'ont  de  valeur  et  de 
portée  qu'autant  qu'ils  renferment  un  enseignement  et  proclament  un  dogme. 
U  est  évident  que  les  trombones  et  les  clarinettes  accomplissent  une  fonc- 
tion religieuse,  et  que  l'archet  qui  racle  les  cordes  d'une  contrebasse  déve- 
loppe, sans  s'en  douter,  un  verbe  social.  A  l'époque  de  Mozart  et  de  Gluck, 
EoberIrU'Diable  se  serait  appelé  tout  simplement  un  opéra,  ou,  si  l'on  veut 
encore,  un  chef-d'œuvre;  aujourd'hui  cela  s'intitule  une  grande  synthèse 
musicale.  Les  musiciens  ont  pris  au  sérieux  le  mot  de  Platon,  et  nous  au- 
rons à  l'avenir  une  musique  de  philosophes,  triste  chose  vraiment.  Mais  en 
lin  de  compte,  puisque  les  doubles  croches  veulent  à  toute  force  être  des 
mots  et  des  idées,  laissons  faûre  les  doubles  croches  et  demandons  à  la  musi- 
que, non  plus  de  la  mélodie  et  de  généreuses  sensations  comme  autrefois, 
mais  de  graves  enseignemens  philosophiques.  Aussi  bien,  avec  les  développe- 
mens  singuliers  que  prend  l'orchestre  de  nos  jours ,  avec  les  ressources 
gigantesques  qui  se  découvrent  à  chaque  instant  dans  le  domaine  de  l'in- 
strumentation ,  il  n'y  aura  bientôt  plus  qu'un  art ,  qu'une  science  qui  com- 
prendra toute  chose,  et  la  métaphysique  et  l'histoire  naturelle  entreront  dans 
la  musique ,  absolument  comme  la  poésie ,  la  peinture  et  l'architecture  y 
sont  entrées  déjà.  Je  ne  vois  pas  pourquoi  les  dialogues  de  Platon  ne  se  pro- 
duiraient point  à  cette  heure  sous  quelque  vaste  forme  musicale.  Parcourez 
YEutyphron  et  le  Phèdre  y  ne  vous  semble-t-il  pas  que  toute  cette  argumen- 
tation si  profonde  et  si  claire  pourrait  se  rendre  à  merveille  à  l'aide  de  quel- 
ques trombrones  obligés,  de  quelques  harpes,  de  plusieurs  contrebasses  et 
di'un  alto  principal  fieiisant  la  partie  de  Socrate? 

Que  de  choses  n'a-t-on  pas  vues  dans  RoherUte-DiabU  !  Le  catholicisme  et  le 
moyen-âge,  le  pape  et  l'empereur,  l'ange  et  le  démon,  le  bien  et  le  mal, 
l'esprit  et  la  matière,  tout  est  là.  Il  en  est  un  peu  de  certaines  musiques  comme 
du  brouillard  ou  d'un  nuage  qui  file,  chacun  y  trouve  ce  qu'il  veut  y  trouver, 
a  Vous  dites  que  c*est  une  souris,  moi  je  pense  que  c'est  un  chameau ,  »  et  le 
personnage  de  Shakspeare  a  raison.  Toutes  ces  billevesées  ont  cependant  le 
tort  d'exercer  de  fâcheuses  influences  sur  l'esprit  des  hommes  sérieux  qui  écri- 
vent encore  pour  la  scène.  11  en  résulte  chez  eux ,  la  plupart  du  temps,  une 
sorte  de  parti  pris ,  de  conviction  délibérée ,  de  persister  à  toute  force  dans 
des  sentiers  où  peut-être  ils  s'étai^t  engagés  d'abord  à  l'aventure,  et  qu'ils 


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60V  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

eussent  bientôt  abandonnés  sans  les  hallucinations  d'une  multitude  fascinée 
qui  les  applaudit  chaque  matin  pour  des  merVeilIes  qu'ils  n'ont  pas  con- 
science d'y  avoir  mises.  Certes,  M.  Meyerbeer  est  un  honmie  de  trop  d'es- 
prit pour  donner  en  d'aussi  ridicules  travers  ;  nul  mieux  que  lui  ne  connak 
les  ressources  profondes,  mais  limitées,  de  son  art;  nul  ne  sait  mieux  que 
lui  la  ligne  où  s'arrête  la  puissance  véritable  du  son,  et  ce  n'est  pas  l'illustre 
auteur  de  Roberl-Ie-D  table  et  des  Huguenots  qui  franchirait  jamais  cette  ligne. 
Et  cependant  ne  le  voyons-nous  pas  s'attacher  à  des  rêves  impossibles?  Com- 
ment  ne  pas  reconnaître  les  théories  nouvelles  dans  ces  préoccupations  qui 
le  possèdent ,  dans  cette  élaboration  musicale  d'un  dogme ,  ou  d'une  hérésie? 
Suivez  la  fllière  :  Hobert-le-DiMe^  U$  HvtjuenoU,  lé  Prophète;  après  le  catho- 
licisme, Luther;  après  Luther,  les  anabaptistes.  Passe  encore  pour  la  musi- 
que caUiolique;  le  catholicisme  a  constitué  le  monde ,  il  a  pour  lui  la  cathé- 
drale, les  orgues  et  les  cloches;  il  a  des  harmonies  sublimes  au  dedans, et 
de  puissantes  manifestations  sonores  au  dehors.  On  se  figure  encore  une 
musique  catholique  ;  mais  une  musique  hithérienne ,  une  musique  anabap- 
tiste ,  y  pensez-vous?  Qu'on  veuille  exprimer  la  couleur,  cela  se  conçoit  ;  maïs 
la  nuance ,  la  nuance  imperceptible  ?  S'il  y  a  une  musique  pour  Jean  de  Leyde , 
il  faut  qu'il  y  en  ait  une  pour  Jean  Hus ,  pour  Jérôme  de  Prague,  une  mus- 
qué pour  toutes  les  individualités  protestantes  depuis  Wicleff  jusqu'à  M.  l'abbé 
Châtel.  Non ,  encore  une  fois,  là  n'est  point  l'art  véritable;  la  musique  réside 
tout  entière  dans  le  cœur,  dans  les  passions  du  cœur ,  et  n'a  rien  à  faire 
înec  les  subtilités  de  l'esprit;  et  c'est  parce  que  M.  Meyerbeer  possède  à  un 
émiaent  degré  les  grandes  qualités  d'expression ,  c'est  parce  que  dans  tous 
ses  poèmes  religieux  l'épisode  entraine  le  fond ,  et  que  les  digressions  dans 
le  domaine  de  la  théologie  ne  l'empêchent  pas  de  trouver  des  élans  comme  le 
duo  entre  Valentine  et  Raoul  au  quatrième  acte  des  Huguenots,  que  M.  Meyer- 
beer a  le  droit  incontestable  de  se  livrer  à  de  pareilles  fantaisies.  Aussi  bien, 
puisqu'il  s'agit  de  la  reprise  de  Rohert'le-Diable,  nous  pourrions  à  merveille 
discourir  à  ce  sujet  de  toutes  les  choses  qui  se  laissent  voir  dans  cette  parti- 
tion gigantesque  ;  nous  pourrions  analyser  chaque  mélodie  au  point  de  vue 
philosophique,  étudier  le  diable  en  tant  que  père  de  famille ,  et  nous  poser 
chemin  faisant,  plusieurs  questions  sur  le  mythe  musical  que  nous  laisserions 
résoudre  ù  l'avenir.  Mais  parlons  de  Duprez. 

En  abordant  le  rôle  de  Robert,  Duprez  tentait  une  entreprise  au-dessus  de 
ses  forces.  Remarquez  que  nous  n'entendons  pas  ici,  le  moins  4u  monde,  faire 
injure  au  grand  chanteur  ni  diminuer  en  rien  sa  valeur  dramatique.  Il  y  a 
dans  la  création  de  Robert-le-Diable ,  dans  cette  vaste  création  où  Nourrit 
entassait  tant  de  verve,  d'énergie,  de  puissance,  de  chaleur  et  de  fougue 
intrépide ,  il  y  a  certaines  conditions  de  scène ,  de  pantomime ,  de  tenue,  de 
physique  si  l'on  veut,  auxquelles  Duprez  ne  saurait  suffire.  Restait  l'exécution 
musicale  proprement  dite,  mais  ici  les  mêmes  difficultés  se  rencontraient.  La 
partie  de  Robert,  écrite  dans  les  notes  aiguës  et  vibrantes  de  la  voix  de  Nourrit, 
procède  par  mouvemens  spontanés,  intonations  vaillantes  ;  or ,  oe  n'est  point 


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R£YUS.  —  CUROilQCB.  60& 

là,  personne  ne  Fignore,  le  fait  de  Duprez ,  qui  aime  à  eaieuler  dès  long-temps 
ses  prouesses,  et  se  complaît  Surtout  dans  les  récitatife  larges  et  modérés.  La 
mésaventure  était  donc  facile  à  prévoir  :  Duprez  ne  pouvait  se  faire  illusion 
sur  rissue  d*une  pareille  entreprise ,  et  sentait  aussi  bien  que  tous  son  impuis- 
sance à  rendre  dans  leur  originalité  native  certaines  inspirations  du  chef-, 
d'oeuvre  de  Meyerbeer.  De  là  ses  incertitudes  de  quatre  ans,  incertitudes  qui 
devaient  céder  enfin  au  dénuement  absolu  où  se  trouve  aujourd'hui  le  réper- 
toire de  l'Académie  royale  de  Musique,  céder  surtout  aux  sollicitations  de  son 
amour-propre  piqué  au  vif  à  tout  instant  par  les  magnifiques  souvenirs  que 
Nourrit  a  laissés  dans  ce  rôle.  Duprez  ne  joue  ni  ne  chante  Robert;  il  en 
exécute  à  loisir  "certaines  parties  qu'il  convient  à  son  talent  de  mettre  en  relief. 
Durant  cinq  actes,  il  se  promène  à  travers  cette  grande  musique,  non  plus, 
comme  Nourrit,  en  tragédien  consommé,  en  artiste  plein  de  conscience  et 
de  foi,  dont  l'activité  se  multiplie,  qui  se  préoccupe  d'un  geste,  d'une  note,  d'un 
mot,  et  s'efforce,  à  la  sueur  de  son  front ,  de  rendre  le  sens  mystérieux  d'un 
passage,  l'intention  profonde  et  cachée  du  maître,  mais  en  habile  chanteur  ita- 
lien, qui  choisit  avec  goût,  relève  et  caresse  ce  qu'il  trouve  sur  son  chemin, 
et  laisse  dans  l'ombre  ce  qu'il  ne  peut  atteindre.  Ainsi,  cette  fois,  il  n'est 
plus  question  de  la  sicilienne,  du  grand  duo  entre  Robert  et  Bertram,  au 
troisième  acte.  Aléme  dans  le  trio  du  dénouement,  ht  partie  de  ténor  s'efface 
et  disparait  presque;  en  revanche,  la  cantilène  de  Robert,  au  quatrième 
acte,  produit  une  impression  inaccoutumée:  c'est  un  style  admirable,  un 
chant  lArge  et  posé,  qui  vous  ravit  d'aise  et  vous  surprend,  dans  cette  partition 
que  chacun  sait  par  coeur ,  comme  si  vous  l'entendiez  pour  la  première  fois. 
Ensuite ,  il  faut  dire  que  Duprez  manque  tout-à-fait  de  cette  énergie  grandiose, 
de  cet  air  de  noble  rudesse  dans  la  tenue  et  la  démarche ,  sans  lesquelles  ou 
ne  se  figure  pasia  création  de  Meyerbeer.  Sa  taille  si  grêle,  la  chétive  apparence 
de  sa  physionomie,  ont,  dans  ce  rôle  du  chevalier  normand,  quelque  chose  de 
plus  comique  qu'il  ne  convient  à  la  gravité  du  personnage.  Ajoutez  à  cela 
qu'il  est  allé  s'affubler  d'une  robe  blanche,  de  sorte  qu'à  le  voir,  au  troisième 
acte ,  dans  la  scène  du  cloître ,  lorsqu'il  tient  en  ses  mains  le  rameau  sacré , 
on  dirait  plutôt  un  camaldule  à  la  procession  que  le  terrible  héros  de  la  légende. 
Si  Nourrit  avait  le  défaut  de  prendre  en  scène  trop  souvent  des  airs  de  mata- 
more, si  chez  lui  la  noblesse  dégénérait  quelquefois  en  déclamation ,  la  gran- 
deur en  emphase,  il  est  impossible  de  ne  pas  regretter  chez  Duprez  l'absence 
totale  de  ces  qualités  indispensables  à  qui  veut  tenir  tête  à  tous  les  rôles  d*un 
grand  répertoire.  On  a  beau  dire,  il  y  a  des  partitions  qui  seront  toujours  inter- 
dites à  Duprez.  lloberl-k-Diable  et  les  fJug  euois,  par  exemple^  ne  sauraient 
être  pour  lui  ce  que  sont  les  autres  opéras  du  répertoire.  On  ne  cessera  de  lui 
contester  Raoul  et  Robert,  tandis  que  Guillaume  Te//,  la  Muette,  la  Juive,  lui 
appartiennent  sans  partage;  c'est  dans  Arnold,  dans  Ma/aniello,  dans  Eiéazar 
qu'il  triomplie,  dans  des  rôles  de  montagnard,  de  lazzarone  et  de  juif.  Au 
théâtre  italien ,  on  passe  plus  facilement  sur  ces  désavantages  (  bien  que  la, 
comme  partout  ailleurs,  on  aime  assez  à  vuir,  dans  remploi  de  ténor,  un  jeune 


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606  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

homme  élégant ,  M.  de  Candia  par  exemple);  mais  au  théâtre  italien  on  fait  de 
la  musique  pour  la  voix  seulement  et  pour  le  chanteur,  tandis  que  cette  musique 
synthétique  de  TOpéra  comprend  tout ,  la  voix ,  le  geste,  l'expression  drama- 
tique, tout,  jusqu'au  costume.  On  ne  s'avisera  jamais  d'aller  chercher  le  carac- 
tère druidique  dans  la  Norma  de  Beliini ,  ou  l'esprit  des  républiques  italiennes 
dans  la  Lucrèce  Borgia  de  Donizetti  ;  mais  écoutez  les  gens  versés  dans 
l'interprétation  philosophique  d'une  partition ,  les  mystagogues  chargés  de 
déchi£frer  les  hiéroglyphes  musicaux  ;  ils  vous  diront  que  Roberi4e'Diablle, 
c'est  le  moyen-âge,  c'est  la  féodalité,  c'est  le  catholicisme.  Je  le  veux  bien  : 
assurément ,  toutes  ces  belles  choses  doivent  se  trouver  là ,  puisque  tant 
d'hommes  les  y  voient  ;  mais  alors  qu'on  nous  les  rende. 

Rossini  écrivait  en  Italie  après  la  première  représentation  des  Puritains  : 
«  Je  ne  vous  parle  pas  du  fameux  duo  entre  Lablache  et  Tamburini  ;  vous  avez 
dû  l'entendre  de  Bologne.  »  Que  dirait  le  grand  maître  s'il  eût  assisté  an  fes- 
tival de  M.  Berlioz?  Nous  pensons  qu'il  en  rirait  encore.  Jamais  séance  plus 
comique  ne  fut  donnée  à  des  amis  sf^mblés  (  le  mot  de  puMic  ne  saurait 
convenir  ici  )  :  tout  le  monde  riait,  les  violons,  les  hautbois  et  les  trompettes 
derrière  leurs  pupitres,  lesassistans  dans  leurs  stalles.  Cette  musique  des  morts 
peut  se  vanter,  au  moins,  d'avoir  fait  rire  aux  larmes  les  vivans.  Quel  compte 
rendre  d'une  pareille  équipée?  que  dire  de  ces  affiches  hautes  de  six  pieds,  de 
ces  musiciens  entassés  jusqu'aux  frises,  de  cette  montagne  d'ophycléides  et  de 
trombones  vomissant  d'efîroyables  cataractes  de  sons  ?  de  ce  pêle-mêle  mu- 
sical ,  de  ce  tohu-bohu  que  l'auditoire  accueille  avec  un  sourire  de  pemifiOage 
et  qu'il  salue  en  sortant  d'un  bâillement  olympien?  Tout,  cela,  au  fond ,  c'est 
Hoffmann  pris  au  sérieux.  On  reproche  à  M.  Berlioz  ses  élucubrations  extra- 
vagantes, on  lui  en  veut  pour  ses  orchestres  gigantesques  et  ses  fanfares  de 
carrefours;  mais  à  cela  M.  Berlioz  pourrait  admirablement  répondre  que  la 
musique  n'a  rien  à  voir  en  son  affaire.  Lorsque  M.  Berlioz  placarde  ses  affi- 
ches [sur  toutes  les  murailles,  lorsqu'il  dresse  ses  échafaudages,  M.  Berijoz 
travaille  à  met&e.en  scène  les  contes  fantastiques  d'Hoffmann.  S'il  amoncelle 
jusqu'aux  cieux  les  contrebasses  et  lès  Ophycîéîdes,  les  cimbales,  les  tambours 
et  les  chapeaux  chinois,  c'est  pour  donner  la  vie  et  la  forme  aux  hallucina- 
tions du  sublime  conteur  4^  Berlin/La  musique  de  M.  Berlioz  est  une  mu- 
sique de  critique  ;  la  prendre  pour  ce  qu'elle  a  Tair  de  se  donner  serait  le 
comble  du  ridicule  ;  autant  vaudrait  demander  de  la  réalité  au  Pot  d'or,  à  la 
Biographie  de  Kreissler  ou  du  Chat  Murr.  Le  public  ne  nous  semble  pas 
encore  avoir  compris  tout  ce  qu'il  y  a  d'ironie  dans  ces  trombones  qui  bur^ 
lent  à  tout  propos ,  de  dérision  aimable  et  fine  dans  ces  grosses  caisses  qui 
battent  sans  désemparer.  Et  voilà,  selon  nous,  ce  qui  fait  que  le  public  ne 
goûte  pas  M.  Berlioz ,  et  s'obstine  à  lui  contester  la  gloire  des  grands  maîtres. 
Lorsque  le  public  aura  une  fois  compris  que  ce  n'est  point  là  un  genre 
que  l'auteur  de  tant  de  symphonies  et  d'opéras  fantastiques  prétend  fonder, 
mais  la  critique  impitoyable  d'un  genre  désastreux;  lorsqu'on  saura,  à  n'en 
pas  douter,/ que  M.  Berlioz  donne  ses  élucubrations  comme  Hoffmann  ses 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  607 

contes  fantastiques,  non  pour  qu'on  les  prenne  au  sérieux,  mais  pour  dé- 
montrer à  tous  combien  Part  serait  à  deux  doigts  de  sa  perte,  si  jamais  il 
s'engageait  dans  une  aussi  fausse  voie,  alors  le  public,  qui  le  répudie  aujour- 
d'hui ,  battra  des  mains  à  sa  rencontre,  et  lui  élèvera  des  arcs  de  triomphe; 
car  il  pourra  vraiment  apprécier  h  quel  point  ce  musicien  a  mérité  de  Fart 
en  ramenant,  par  l'exemple  d'un  dévergondage  effréné,  le  goût  général,  de 
l'impasse  où  il  allait  se  fourvoyer,  vers  le  culte  harmonieux  et  paisible  de 
l'idéal  et  du  beau.  Cependant  il  est  certains  actes  peu  respectueux  dont 
M.  Berlioz  aurait  dû  s'abstenir  à  l'égard  de  deux  des  plus  grands  maîtres 
dont  la  musique  s'honore.  On  ne  trait»  pas  ainsi  de  puissance  à  puissance 
avec  des  hommes  de  la  trempe  de  pluck  et  de  Palestrina ,  et  nous  ne  conce- 
vons guère  qu'on  se  permette  de  disposer  de  leurs  chefs-d'œuvre  ni  plus  ni 
moins  que  s'il  s'agissait  de  l'ouverture  des  Francs*  Juges  ou  de  la  cantate  de 
Sardanapale,  M.  Berlioz  est  assez  riche  pour  faire  à  lui  seul  tous  les  frais  de 
ses  séances  satirico-musicales. 

On  ne  cesse  de  s'élever  avec  raison  contre  la  déplorable  manie  de  ces  gens 
qui  ont'  pour  habitude  d'altérer  les  textes  au  lieu  de  les  traduire  honnête- 
ment. S'il  y  a  quelque  chose  de  sacré,  quelque  chose  à  quoi  on  ne  puisse  tou- 
cher sans  une  sorte  de  sacrilège,  à  coup  sûr  c'est  la  pensée  du  génie.  Or, 
faire  exécuter  une  partition ,  c'est  la  traduire,  et  prétendre  donner  à  l'œuvre 
de  Palestrina  ou  de  Gluck  des  développemens  qui  ne  sont  pas,  qui  n'auraient 
pu  être  dans  la  pensée  des  maîtres,  c'est  tout  simplement  la  travestir  d'une 
façon  monstrueuse,  c'est  la  profaner.  On  dirait  que  M.  Berlioz  a  pris  à  tâche 
de  démontrer  à  Funivers  qu'il  ne  saurait  exister  de  musique  en  dehors  de 
l'appareil  formidable  dont  il  s'institue  Tordonnateur  suprême.  La  musique  de 
l'avenir  ne  lui  suffît  plus,  il  lui  faut  la  musique  du  passé;  il  faut  qu'il  ren- 
force  Palestrina  et  taille  en  plein  drap  dans  les  partitions  de  Gluck.  Le  vieux 
Gluck,  le  musicien  aux  effets  terribles,  le  chantre  d'Armide  et  &Iphigénié^  ne 
lui  paraît  point  assez  corsé.  Pauvre  Gluck  !  vous  ne  vous  doutiez  pas,  lors- 
qu'au son  des  trombones  vous  évoquiez  jadis  dans  votre  orchestre  les  esprits 
de  haine  et  de  rage,  qu'un  jour  viendrait  où  M.  Berlioz  vous  ferait  l'aumône 
de  quelques  ophycléides;  et  Palestrina,  qu'on  arrache  à  la  chapelle  Sixtine  où 
quelques  soprani  suffisent  à  ses  mélodies  fuguées,  pour  l'écraser,  lui,  le  maître 
paisible ,  à  Finspiration  suave  et  religieuse ,  sous  la  pompe  des  voix  et  des 
instrumens!  Si  l'indifférence  du  public  n'eût  fait  prompte  justice  d'une  sem- 
blable parodie ,  nous  courions  la  chance  de  voir  avant  peu  les  chefs-d'œuvre 
de  Paesielloou  de  Cimarosa  se  produire  sur  notre  scène  derrière  une  triple 
rangée  d'ophycléides ,  detcontrebasses  et  de  trombones.  Tout  cela  est  à  coup 
sûr  fort  divertissant,  et  l'élément  bouffe  domine,  mais  à  la  condition  que  les 
maîtres  n'interviennent  pas  ;  car  alors  le  scandale  remplace  la  plaisanterie. 
Que  M.  Berlioz  se  fasse  l'intendant  de  sa  propre  renommée,  qu'il  recrute 
pour  ses  symphonies  autant  de  cuivres  qu'il  lui  plaira  ;  qu'il  ajoute  même,  si 
bon  lui  semble,  quelques  trompettes  marines  à  son  artillerie  ordinaire;  mais, 
par  grâce,  qu'il  respecte  au  moins  les  chefs-d'œuvre  que  l'admiration  des 


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608  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

siècles  consacre,  quMl  laisse  en  repos  ces  nobles  partitions  que  le  monde  a 
pour  jamais  adoptées  dans  leur  simplicité  naturelle,  et  qu*il  s'abstienne  à 
Tavenir  d'évoquer»  dans  ses  festivals,  les  ombres  royales  de  Palestrina  et  de 
Gluck,  pour  en  faire  à  son  orgueil  d'obséquieux  caudataires. 

La  Lucrèce  Borgia  de  M.  Donizetti ,  que  les  Italiens  ont  représentée  pour 
la  première  fois  cette  année ,  est  une  partition  sur  laquelle  VAnna  Bolena  et 
la  Lucia  du  même  maître  ont  des  titres  incontestables  à  faire  valoir.  En  effet, 
la  plupart  des  passages  remarquables  qui  se  rencontrent  dans  Lucrèce  Bor- 
gia rappellent  si  ouvertement  leur  origine,  qu'on  dirait  que  l'auteur  s'est 
proposé  de  fondre  en  un  les  deux  ouvsages  dont  nous  parions.  Ainsi,  la  partie 
dramatique  se  trouverait  au  besoin  dans  Anna  Bolena^  tandis  que  la  grâce 
mélodieuse  qu'on  y  respire,  émane  plus  directement  de  la  Lucia.  L'empoi- 
sonneuse italienne  n'est  au  fond  que  la  timide  femme  de  Henri  Vni ,  Gen- 
naro  a  tout  le  profil  mélancolique  de  Percy,  et  le  duc  de  Ferrare  res^mble 
à  s'y  méprendre  au  frère  de  la  fiancée  de  Lammermoor.  En  général ,  cette 
manière  de  procéder,  cette  élaboration  vingt  fois  reprise  d'une  même  idée 
diminue  singulièrement  l'état  qu'on  peut  faire  de  la  fécondité  des  maîtres  ita- 
liens. Ils  écrivent  énormément,  et  en  italien  composer  s'appelle  écrire  ;  mais, 
si  vous  êtes  assez  impertinent  pour  ne  pas  vous  en  tenir  à  la  lettre,  si,  au 
lieu  de  vous  laisser  abuser  par  le  chiffre,  vous  demandez  à  cette  verve  iné- 
puisable les  conditions  d'une  faculté  productive  légitime,  alors  vous  en  vien- 
drez forcément  à  rabattre  beaucoup  de  votre  enthousiasme.  Tel  maître  qui 
porte,  jeune  encore ,  à  soixante  le  nombre  de  ses  chefs-d'œuvre,  ne  se  trouve 
avoir  fait,  à  tout  prendre,  que  deux  partitions  dont  les  cinquante-huit  autres 
sont  les  monotones  variantes.  A  ce  compte  les  Italiens  seraient  plus  stériles 
dans  leur  fécondité  que  les  Allemands,  que  Weber,  par  exemple,  qui  se 
contente  d'écrire  trois  opéras  dans  sa  vie  :  Freyschuiz ,  Eurijanihe,  Oberon. 
M.  Donizetti  possède  au  suprême  degré  l'art  de  rajuster  ses  idées,  de  chanter 
au  public  le  même  air  sur  tous  les  tons ,  et  de  se  coudre  avec  de  vieux  motifs 
un  manteau  d'arleqnin  fort  présentable;  et  comment  ferait-il  autre  chose, 
comment  sans  le  secours  du  métier,  cet  auxiliaire  ou  plutôt  cet  admirable  sup- 
pléant du  génie ,  l'auteur  de  Lucrèce  Borgia  aurait-il  pu  suffire  depuis  dix 
ans  aux  commandes  dont  on  l'accable?  C'est  un  peu  toujours  la  même  parti- 
tion rajustée,  enrichie,  illustrée  de  quelque  mélodie  heureusement  venue, 
illustrée  surtout  par  la  voix  des  incomparables  chanteurs  qui  l'exécutent ,  de 
sorte  qu'on  se  laisse  volontiers  ravir  et  qu'on  n'en  demande  pas  davantage.  Du 
reste,  avec  M.  Donizetti  ,'on  a  rarement  à  regretter  l'absence  de  toute  espèce 
d'inspirations  nouvelles;  çà  et  là,  un  éclair,  une  lueuvs  percent  toujours,  comme 
en  Italie,  quelques  minutes  de  plaisir  rachètent  l'ennui  de  la  soirée.  Ainsi  de 
Lucrèce  Borgia.  Il  s'en  faut  que  les  beautés  manquent  dans  cette  partition, 
et,  je  le  répète ,  si  Anna  Bolena  et  Lucia  n'existaient  point,  ce  serait  là  une 
oeuvre  des  plus  remarquables.  —L'introduction  s'ouvre  par  un  motif  plein  de 
verve  et  d'éclat  ;  puis  vient  une  de  ces  phrases  dont  l'effet  est  irrésistible  quand 
la  voix  de  Lablache  s'en  empare  et  les  lance  dans  la  salle  de  toute  sa  puis- 


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RfiVUB.  —  CHRONIQUE.  609 

sance;  la  rentrée  surtout  enlève  l'auditoire,  qui  bat  des  mains  et  demande  à 
l'entendre  une  seconde  fois.  Cette  phrase,  quoique  du  reste  assez  vulgaire  et 
d'une  inspiration  moins  heureuse  que  celle  que  Bellini  a  mise  dans  Is^  bouche 
d'Orovèzeau  commencement  de  Norma,  produit  le  même  entraînement,  grâce 
à  l'action  colossale  du  robuste  chanteur.  La  romance,  avec  accompagnement 
de  harpe,  que  Lucrèce  Borgia  soupire  auprès  de  Gennaro  endormi,  est  un 
as^ezpauvre  morceau  dont  la  vocalisation  tout  élégante  de  la  Grisî  ne  parvient 
pas  à  faire  passer  la  médiocrité,  et  le  finale  qui  suit  manque  généralement  l'effet 
qu'on  attend.  Il  en  est  presque  toujours  ainsi  lorsque  la  musique  touche  à 
quelque  situation  vraiment  belle  d'un  drame,  et  s'efforce  de  la  traduire  à  sa 
manière.  Les  bonnes  choses  sont  fragiles  et  courent  grand  risque  quand  on  les 
déplace.  Dans  la  pièce  française,  cette  scène  a  quelque  chose  de  véhément,  de 
brusque,  d'imprévu,  qui  ne  saurait  s'accommoder  du  développement  inévi- 
table que  la  musique  apporte.  Chacun ,  en  abordant  cette  femme,  se  venge  à  sa 
façon ,  et  l'invective  se  multiplie  autant  de  fois  qu'il  y  a  de  personnages  sur  le 
théâtre;  dans  l'opéra,  au  contraire,  tous  passent  à  leur  tour,  récitant  l'un 
après  l'autre  le  même  motif:  on  conçoit  quelle  monotonie  en  résulte.  Il  y  a  des 
situations  qui,  par  leur  grandeur  extérieure,  leur  pompe  dramatique,  au  premier 
abord  semblent  musicales,  et  qu'ensuite ,  en  les  traitant,  la  musique  altère  et 
dénature;  celle  dont  nous  parlons  est  de  ce  genre.  M.  Hugo,  dans  son  emprunt 
à  Shakspeare,  a  été  plus  heureux  que  M.  Donizeiti  dans  son  emprunt  à  M.  Hugo. 
Le  trio  du  second  acte  est,  sans  contredit ,  le  meilleur  morceau  delà  partition. 
Là,  par  exemple,  vous  retrouvez  dans  toute  la  grâce  de  son  inspiration  le  chantre 
mélodieux  de  Lucia ,  le  maître  aux  combinaisons  faciles,  aux  cantilènes  pures 
et  mélancoliques.  Le  duc  de  Ferrare ,  au  moment  de  présenter  à  Gennaro  la 
coupe  empoisonnée,  résiste  aux  instances  de  la  duchesse,  et  bientôt,  au-dessus 
du  dialogue  animé  qui  s'établit  entre  eux,  monte  et  plane  une  voix  fraîche, 
harmonieuse,  idéale ,  une  de  ces  phrases  tendres  et  suaves  comme  en  chante 
Percy  dans  Anna  Bolena.  Aussi  la  sensation  est  unanime,  et  tant  que  dure  ce 
morceau,  il  court  dans  la  salle  un  frémissement  de  plaisir  qui  ne  s'arrête 
qu'aux  dernières  mesures  pour  faire  place  aux  applaudissemens.  Au  troisième 
acte,  l'air  de  Gennaro  est  une  rêverie  délicieuse;  il  y  a  dans  la  mélodie  plus 
d'expression  que  les  Italiens  n'en  cherchent  d'ordinaire.  Cette  musique  chante 
la  tristesse  et  la  mélancolie,  et  s'exhale  des  lèvres  du  jeune  Vénitien  comme  un 
vague  pressentiment  de  la  fête  lugubre  qui  l'attend  au-delà  de  cette  porte  dont 
il  va  franchir  le  seuil.  Il  faut  dire' aussi  que  M.  de  Candia  dit  cette  cavatine 
avec  un  sentiment  admirable  et  qui  ne  le  cède  qu'au  timbre  enchanteur  de  sa 
voix.  Dans  le  rôle  de  Gennaro ,  M.  de  Candia  a  réalisé  les  plus  hautes  espé- 
rances; jamais  on  n^entendit  un  organe  plus  doux  et  plus  charmant^  une 
émission  de  voix  plus  flexible  et  plus  merveilleuse  :  la  cantilène  du  trio  dont 
nous  parlions  tout  à  l'heure  offre  chaque  soir  au  jeune  ténor  une  occasion  de 
se  distinguer.  Aussi  les  bravos  ne  lui  manquent  pas ,  et  la  salle  entière  l'ac- 
cueille avec  d'unanimes  transports,  auxquels  son  passage  à  l'Opéra  ne  Pavait 
guère  accoutumé.  Voilà  désormais  M.  de  Candia  à  sa  place;  après  bien  des  în- 


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610  REvoB  tmn  asra  monks. 

certitudeB^  biaa  dos  déooQra§emeii8  beureusemeni  flurmontcs^il  a  trouvé  «ux 
Italiens  sa  nuisîque  et  son  public,  et  peut  mareher  bardiraent  sur  cette  grande 
scène  de  Rubini^de  laGrisi,  de  Tamburini ,  de  Lablacbe,  et  datis  oetle 
atmosplière  harmonieuse  où  sa  belle  voix  se  cotuplatt.  La  Grisi  est  bien  anHHi* 
reuset  bien  charmante,  bien  plaintive  pour  une  Uorgia,  et  nous  pensons  que 
M.  Hugo  aurait  quelque  peine  à  reconnaître  son  héroïne  incestueuse  dans  cetle 
belle  fille  qui  vocalise  avec  tant  de  grâce  et  semble  ne  pouvoir  se  décider  à 
perdre  pour  un  instant  Thabitude  du  sourire.  Du  reste^  si  c^est  un  tort  (  au 
Théâtre^ltalien  cela  peut-il  s'appeler  un  tort?),  qu'on  s'en  prenne  à  M.  Doni- 
zetti  i  qui  n'a  pas  hésité  à  faire  de  la  fllle  d'Alexandre  VI  une  délicieuse  ber- 
gère de  Guarini.  £st-ce  qu'il  en  serait  de  la  musique  italienne  un  peu  comme 
de  notre  poésie  française  sous  l'empire,  et  les  caractères  du  drame  ne  sau- 
raient-ils passer  dans  une  partition  sans  avoir  reçu  d'avance  le  baptême  de 
Ducis  ?  Tamburini  déploie,  dans  le  rôle  du  duc  de  Ferrare ,  toutes  les  belles 
qualités  qu'on  lui  connaît.  Quant  à  Lablacbe ,  c*est  sous  les  traits  d'un  jeuile 
patricien  de  Venise,  d'un  jeune  débauché  qu'il  nous  apparaît  cette  fois.  Voua 
figurez-vous  le  vieux  Gampanone  dissimulant  son  ventre  énorme  sous  un 
pourpoint  de  velours  et  d'or  ;  vous  figurez-vous  le  bonhomme  Geronimoen 
cheveux  blonds,  inondé  de  parfums?  Pourquoi  non?  Falstaff  n'est^il  pas  de 
toutes  les  parties  de  Henri  V.  Et  d'ailleurs,  quand  un  chanteur  de  la  trempe 
de  Labiache  consent  à  se  charger  d'un  emploi  de  coryphée  dans  l'intérêt  de 
nos  plaisirs ,  on  a  bien  assez  a  faire  d  écouter  sans  se  mettre  encore  en  peinte 
de  regarder.  Que  n'a-t^n  pas  dit  des  chœurs  du  Théâtre-Italien  !  Ëh  bien  !  cen 
chœurs  si  bafoués  «  vous  ne  trouveriez  pas  leurs  pareils  en  Europe,  quand 
c'est  Labiache  qui  les  mène. 

Décidément  M"*«  Damoreau  quitte  TOpéra-Gomique;  une  quere41e  survenue 
entre  la  cantatrice  et  l'administration  à  propos  d'un  rôle  promis  oU  donné 
d'abord^  puis  enlevé^  querelle  dont  tous  les  journaux  ont  retenti,  éloigne  avant 
le  temps  cette  voix  si  distinguée  de  la  scène  où  elle  régnait  sans  partage,  où 
sans  doute  elle  ne  sera  pas  remplacée.  M*"*  Damoreau  a  parcouru  ainsi  tous  les 
rajrons  de  l'échelle  dramatique ,  et  se  rethre  après  avoir  passé  des  Italiens  à 
l'Académie  royale  de  musique,  de  l'Académie  royale  a  l'Opéra-Gomique.  Gette 
fois  c'est  pour  tout  de  bon.  M*"*  Damoreau  s'en  va.  Adieu  VAmbasgadrice  et 
le  Domino  noir.  Qui  osera  toucher  après  elle  à  ces  rôles  d'Henriette  et  d'An- 
gèle ,  que  son  délicieux  talent  brodait  de  ses  plus  riches  fantaisies  ?  L'Ambag- 
sadrice  ou  le  Domino  noir  sans  M*"*"  Damoreau ,  autant  vaudrait  la  Sylphide 
sans  Taglioni.  G'est  désormais  pour  M.  Auber  tout  un  répertoire  à  refaire.  Il 
ne  nous  appartient  pas  de  nous  constituer  juge  en  un  pareil  procès ,  et  de  dire 
qui  a  tort  ou  raison.  Cependant,  tout  en  déplorant  la  retraite  de  M°**  Damo- 
reau, tout  en  reconnaissant  qu'il  est  impossible  qu'on  se  fasse  illusion  au  point 
de  croire  que  M*"'  TiiUlon»  avec  sa  vocalisation  prétentieuse,  ses  cascades  de 
fausses  notes  et  son  accent  britannique,  soit  jamais  en  état  de  recueillk  l'hé- 
ritage de  la  prima  donna  par  exoeUenoe,  nous  pensons  que  pour  cela  l'Opéra- 
Comique  ne  se  verra  point  réduit  à  fermer  ses  portes»  Les  destinées  d'une 


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MTtJË.  ^  CHRONIQUES  «11 

adiBiaiBiralkRi  ne  dépendent  pas  d'un  sujets  quel  qu'il  kHti  Skravenèbs-fious 
que  le  Théâtre-Italien  a  pu  se  passer  de  la  Malibran,  lorsque  l'illustre  eantd* 
trice  courait  le  monde  et  multipliait  sans  repos  ses  triomphes ^  oomme  si  elle 
eût  pressenti  que  le  temps  lui  devait  manquer.  La  première  année»  le  public 
en  eut  bien  quelque  mauvaise  humeur;  la  seconde,  Julia  Grisi  parut,  et  Ton 
n'y  pensa  plus.  De  même  il  en  sera  pour  M*"*  Damoreau ,  et  tôt  ou  tard  on 
Toubliera,  comme  on  a  oublié  pour  elle  M"*  Rigaut,  M^'Pradher,  et  tant 
d'autres  qui  furent  célèbres  et  fêtées,  et  dont  on  ne  parle  guère  aujourd'hui. 
En  somme ,  c'est  un  tort  de  se  retirer  avant  le  temps  et  de  déserter,  par  une 
boutade  d*amour-propre,  une  carrière  où  tant  de  sympathies  vous  accompa- 
gnent. Ah  !  si  vos  ressources  vous  trahissaient,  si  le  succès  commençait  à  vous 
abandonner,  à  la  bonne  heure  ;  maitf  pas  une  note  ne  manque  à  votre  voix, 
pas  un  diamant  à  vos  roulades,  et  du  côté  des  applaudissemens  et  des  bouquets, 
vous  n'avez  pas  à  vous  plaindre,  il  me  semble.  Vous  avez  souffert  une  injure, 
dites- vous;  on  s'est  montré  ingrat  à  votre  égard.  Qu'importe?  ayez  conflance 
et  laissez  au  public,  laissez  à  M*"""  Thillon  le  soin  de  vous  venger.  D^ailleurs, 
on  ne  contestera  point  qu'un  auteur  ait  des  droits  absolus  sur  son  œuvre  : 
libre  à  lui  de  disposer  de  ses  rôles  comme  il  l'entend;  nul  n'a  rien  à  voir  dans 
ses  goûts,  et  ses  caprices,  s'il  en  a,  ne  regardent  personne.  Hier  il  croyait  en 
vous,  aujourd'hui  M'"*'  Thillon  lui  convient  davantage  ;  l'esprit  humain  varie. 
Après  tout,  c'est  un  peu  son  affaire:  laissez-le;  s'il  se  trompe,  il  en  sera  quitte 
pour  payer  son  erreur  assez  cher  en  perdant  la  partie  dont  son  oeuvre  est 
l'enjeu.  On  se  souvient  du  bruit  que  Grent  à  TOpéra  les  débuts  de  M"**  Falcon  ; 
jamais  illustration  ne  fut  plus  rapide:  la  jeune  Glle  ignorée  la  veille  se  vit  tout 
à  coup  entourée  des  maîtres  de  la  scène,  et  ce  fut  a  qui  lui  donnerait  un  rôle 
dans  sa  partition.  On  préparait  alors  Gustave^  et  M.  Auber,  cédant  à  l'en- 
thousiasme général,  reprit  le  rôle  d'Amélie  qu'il  avait  destiné  d'abord  à 
M'"*'  Damoreau ,  et  l'offrit  à  la  jeune  élève  du  Conservatoire,  dont  l'astre,  si 
tôt  éclipsé,  se  levait  alors.  L'administration  de  l'Opéra,  r«ourrit  surtout^ 
s'émut  beaucoup  de  l'aventure,  qui  du  reste  ne  tourna  au  profit  de  personne. 
M''*"  Falcon  n'obtint,  comme  on  sait,  dans  Gustave  qu'un  fort  médiocre  suc- 
cès. Ne  dirait-on  pas  que  les  mêmes  circonstances  se  reproduisent  aujourd'hui 
à  l'Opéra-Comique,  toujours  au  préjudice  de  M"*"  Damoreau?  Il  est  vrai  que^ 
pour  deux  rôles  que  M.  Auber  ôte  à  sa  cantatrice  favorite  (si  tant  est  qu'il  les 
lui  ait  ôtés),  de  combien  de  merveilleux  chefs-d'œuvre  ne  l'a-t-il  pas  enrichie? 
et,  s'il  faut  avouer  que  M'"''  Damoreau  a  contribué  plus  que  personne  au  succès 
de  M.  Auber,  peut-on  dire  que  M.  Auber  soit  resté  étranger  au  succès  de 
M"*  Damoreau?  Donc,  si  l'auteur  de  l'Ambassadrice  et  du  Domino  noir  a 
quelque  tort  à  se  reprocher  envers  son  Henriette  et  son  Angèle ,  il  hiéf ite 
bien  qu'on  les  lui  pardonne,  et  en  bonne  justice  le  maître  et  la  cantatrice  soot 
quittes  l'un  envers  l'autre. 


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612  BEVDB  DES  DEUX  MONDES. 

M.  Liszt  nous  adresse  la  lettre  suivante  que  nous  nous  empressons  de 
publier: 

«  Monsieur  , 

«  Dans  votre  revue  musicale  du  15  octobre  dernier,  mon  nom  se  trouvant  pro- 
noncé à  l'occasion  des  prétentions  outrées  et  des  succès  exagérés  de  quelques 
artistes  exécutans,  je  prends  la  liberté  de  vous  adresser  à  ce  sujet  une  obser- 
vation. 

«  Les  couronnes  de  fleurs  jetées  aux  pieds  de  M*''''  Essler  et  Pixis  par  les  dilet- 
tanti  de  New- York  et  de  Païenne ,  sont  d'éclatantes  manifestasions  de  Fen- 
tbousiasme  d'un  public.  Le  sabre  qui  m'a  été  donné  à  Pesth  est  une  récom- 
pense décernée  par  une  nation  sous  une  forme  toute  nationale. 

«  En  Hongrie ,  monsieur,  dans  ce  pays  de  mœurs  antiques  et  chevaleresques, 
le  sabre  a  une  signiGcation  patriotique ,  c'est  le  signé  de  la  virilité  par  excel- 
lence, c'est  l'arme  de  tout  homme  ayant  droit  de  porter  une  arme.  Lorsque 
six  d'entre  les  hommes  les  plus  marquans  de  mon  pays  me  l'ont  remise  aux 
acclamations  unanimes  de  mes  compatriotes,  pendant  qu'au  même  moment  le 
comitat  de  Pesth  demandait  pour  pioi  des  lettres  de  noblesse  à  sa  majesté, 
c'était  me  reconnaître  de  nouveau,  après  une  absence  de  quinze  années,  comme 
Hongrois  ;  c'était  me  récompenser  de  quelques  légers  services  rendus  a  l'art 
dans  ma  patrie  ;  c'était  surtout,  et  je  l'ai  senti  ainsi,  me  rattacher  glorieuse- 
ment à  elle  en  m'imposant  de  sérieux  devoirs ,  des  obligations  pour  la  vie , 
comme  homme  et  comme  artiste. 

«  Je  conviens  avec  vous,  monsieur,  que  c'était,  sans  nul  doute,  aller  bien  au- 
delà  de  ce  que  j'ai  pu  mériter  jusqu'à  cette  heure.  Aussi ,  ai-je  vu  dans  cette 
touchante  solennité  l'expression  d'une  espérance  encore  bien  plus  que  celle 
d'une  satisfaction.  La  Hongrie  a  salué  en  moi  l'homme  dont  elle  attend  une 
illustration  artistique  après  toutes  les  illustrations  guerrières  et  pplitiques 
qu'elle  a  produites  en  grand  nombre.  Enfant,  j'ai  reçu  de  mon  pays  de  précieux 
témoignages  d'intérêt  et  les  moyens  d'aller  au  loin  développer  ma  vocation 
d'artiste.  Quand  après  de  longues  années  le  jeune  homme  vient  lui  rapporter 
le  fruit  de  son  travail ,  et  l'avenir  de  sa  volonté,  il  ne  faudrait  pas  confondre 
l'enthousiasme  des  cœurs  qui  s'ouvrent  à  lui ,  et  l'expression  d'une  joie  natio- 
nale, avec  les  démonstrations  frénétiques  d'un  parterre  dilettante. 

«  Il  y  a,  ce  me  semble,  dans  ce  rapprochement,  quelque  chose  qui  doit  blesser 
un  juste  orgueil  national ,  et  des  sympathies  dont  je  m'honore. 

«  Agréez,  etc.  «  F.  Liszt.  » 

Hambourg,  26  octobre  ISiO. 

Le  lecteur  appréciera  les  motifs  de  cette  lettre.  M.  Liszt  s'étonne  qu'on  ait 
eu  rimprudence  de  le  citer  entre  M"'  Elssler  et  M"''  Pixis.  Le  jeune  pianiste 
veut  sans  doute  qu'on  le  nomme  entre  Beethoven  et  Mozart.  Nous  attendrons 
pour  cela  que  M.  Liszt  ait  écrit  la  sonate  fantaisie  ou  l'ouverture  de  la  FlûU 
enchantée,  par  exemple  -,  jusque-là  M.  Liszt  restera  pour  nous  ce  qu'il  est,  un 
e.xécutant  prodigieux,  un  virtuose  du  premier  talent,  et  nous  ne  croyons 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  613 

pas  lui  faire  injure  en  le  classant  auprès  de  sujets  distingués  dont  la  scène 
s*honore.  M.  Liszt  traduit  avec  ses  doigts  Tinspiration  des  maîtres  absolu- 
ment comme  M'**"  Pixis,  ou  toute  autre  cantatrice,  le  fait  avec  son  gosier. 
Quant  à  sa  'nationalité  hongroise,  dont  on  peut,  du  reste,  se  convaincre  au 
style  de  sa  lettre,  personne  ne  songe  à  la  lui  contester,  bien  qu*il  y  ait  quelque 
chose  de  singulier  dans  ces  fastueuses  démonstrations  patriotiques  chez  des 
hommes  qui  ne  se  contentent  pas  de  venir  nous  demander  des  applaudis- 
semens  et  des  couronnes ,  mais  prétendent  encore  se  mêler  à  tous  nos  mou- 
vemens  et  vivre  avec  la  France  dans  une  communion  fraternelle»  comme  ils 
disent.  Serait-ce  donc  qu'il  sufBt  d'être  pianiste  pour  aroir  toujours  là  une 
nationalité  dont  on  se  pare  selon  les  circonstances ,  et  qu'on  endosse  à  sa 
guise?  «  Je  suis  Français,  voyez  mes  passions  philosophiques  et  sociales;  je 
suis  Hongrois ,  voyez  mon  sabre.  »  Non,  monsieur  Liszt,  vous  n'êtes  ni  Français 
ni  Hongrois,  vous  êtes,  comme  tous  les  virtuoses,  de  tous  les  pays  où  l'immor- 
telle voix  de  la  mélodie  est  comprise.  Aujourd'hui  c'est  le  grand  duc  de  Tos- 
cane qui  vous  fête ,  demain  ce  sera  la  reine  d'Angleterre ,  un  autre  jour  l'im- 
pératrice de  Russie,  qui,  après  une  de  ces  fnagniflques  séances  où  vous  passez, 
par  votre  art  merveilleux,  de  l'inspiration  sauvage  et  fougueuse  de  Beethoven , 
aux  mélancoliques  sérénades  de  Schubert,  vous  dira  dans  son  ravissement  ces 
paroles  charmantes  :  «<  Comment,  après  l'orage  de  tout  à  l'heure,  avez-vous 
pu  trouver  encore  ce  délicieux  clair  de  lune?  »  Et  vous  amoncelez  tous  ces  tro- 
phées, vous  mêlez  toutes  ces  couronnes,  et  vous  avez  raison ,  car  votre  art ,  à 
vous,  n'a  point  de  nationalité,  car  il  ne  parle  pas  une  langue,  mais  les  langues, 
ainsi  que  dit  saint  Paul,  que  vous  connaissez  bien.  Oui,  monsieur  Listz,  à  défaut 
de  vos  sentimens  philosophiques  et  religieux,  le  piano  eût  fait  de  vous  l'homme 
de  l'humanité  ;  c'est  pourquoi  nous  persistons  à  croire  que  Thommage  de 
Pesth  est  une  chose  beaucoup  moins  nationale  que  vous  ne  vous  l'imaginez, 
et  que  ces  magnats  dont  vous  parlez  étaient  des  dilettanti  déguisés,  qui  eussent 
mieux  fait  peut-être  de  vous  donner  quelque  magniûque  piano,  et  de  réserver 
pour  une  autre  occasion  le  sabre  de  Mathias  Corvin  ou  de  Zriny. 


Essai  sur  Pàrménide  d'Élée,  par  M.  Fr.Riaux.  —  Dès  qu'on  a  étudié 
quelque  peu  Thistoire  de  la  philosophie  ancienne,'  on  entrevoit,  on  devine, 
au  moins  d'une  manière  générale  et  sommaire ,  l'importance  des  doctrines 
éléatiques.  Long-temps  méconnues,  ou  plutôt  mal  interprétées,  elles  n'ont  été 
définitivement  mises  dans  leur  vrai  jour  que  par  les  ingénieuses  et  profondes 
restitutions  qu'a  tentées  M.  Cousin,  à  propos  de  Xénophane  et  de  Zenon. 
Encouragé  par  l'exemple  du  maître,  M.  Riaux  à  son  tour  tente  de  porter  la 
lumière  sur  le  point  le  plus  élevé,  mais  aussi  le  plus  difficile,  le  plus  ardu ,  de 
l'éléatisme,  sur  \esjragmens  ^e  Parménide.  Ce  travail  spécial  épuise  le  sujet 
dans  tous  les  sens;  c'est  une  reconstruction,  aussi  complète  qu'elle  pouvait 
l'être,  de  la  biographie,  du  système,  de  la  polémique,  qui  se  rapportent  à  l'au* 

teur  du  irspt  çuatcaç. 


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1^  livre  de  M.  lUdMx  coBtieat  quatre  fiaitîes  distioctet.  La  première  ti'esl 
9il^e  chose  qu*une  introduction.  L*««iteur  cooiiQence  par  f  éoumérer,  en  les 
juge^mt  av^c  bepifpoup  de  réserve,  lee  publications  antérieures  dnot  Parmé- 
nide  a  été  l'objet,  e(  c^  n'est  pas  sans  plaisir  que  no^is  avons  retrouvé  en 
tête  de  cette  liste  le  nom  de  Qeori  Ëstienne.  Ainsi  les  v^rs  du  célèbre  éléate 
lemblaient  appartenir  plus  particulièrement  à  Ténidition  française.  C'est  en 
France  que  ces  précieux  débris,  qi^e  ce  chant  antique  du  panthéisme  primitif, 
OOt  été  publiés  pour  la  pre^nière  fois;  c'est  en  prance  aussi  qu'un  travail 
iéfiepsement  définitif  devait  s'accomplir  sur  les  firagmens  mutilés  de  I'ohiviro 
4e  Parménide.  Après  Henri  Ëstienne,  Joseph  Scaljger  s'oqcupa  du  poème  46 
la  ISatMre;  mais  son  travail  est  resté  enfoui  dans  les  manuscrits  de  la  bibliq* 
Uièqne  de  Leyde,  et  il  s'écp^Ia  deu:i^  cents  ans  avant  que  Fulleborn  donnât 
9ne  ^o^v^|Ie  édition  de  Parméoide.  Notre  siècle,  curieux  de  pfB9  antiqpltëç 
philosophiques,  et  dont  l'esprit  inquiet  s'est  éveillé  sur  tant  de  points,  ne 
pnnvai^  manqner  d^  s'attaquer  ^  l'éléatisme.  L'auteur  du  iripi  ^ûatùiç  en  par- 
ticulier a  été  l'occasion  de  plusieurs  travaux  remarquables*  M.  Amédée  Pey-i 
roni  en  ISIO,  donna  un  texte  plus  eorrect,  d'après  un  manuscrit  de  la  biblio- 
thèque de  Turin.  Trois  années  plus  tard ,  dans  ses  Comme^itaiiones  ekaticsSp 
H.  Brandis  déploya  «  h  propos  de  Parménide ,  toute  l'inépuisable  abondance 
4e  son  érudition,  toute  l'exactitude  de  sa  philologie  scrupuleuse.  Enfin,  plus 
réceniment,  en  183ô,  un  savant  hollandais,  qui  remplit  dans  son  pays  de 
hautes  fonctions  universitaires,  M.  Simon  Karsten,  a  commencé  une  vaste 
publication  sur  les  prédécesseurs  de  Platon.  Parménide  devait  avoir  et  a  eu 
sa  place,  une  place  notable,  dans  cette  entreprise  où  i|  n'occupe  pas  moins 
4'nn  volume.  An  pojpt  de  vue  philologique ,  M.  Karsten  semble  avoir  épuisd 
le  sujet,  quoique  des  grammairiens  raffinés  puissent  peut-être  le  contredire 
89r  des  snbtilités  de  détail.  Le  texte  de  M.  Karsten  peut  donc  être  regardé 
•Omme  déSnîtif  ;  9près  lui  jl  n'y  a  plus  que  des  infiniment  petits  k  glaner* 
On  ne  sanrait  donner  les  n^mcs  éloges  h  la  partie  dogmatique  du  livre  de 
M.  Karsten.  JjSl  reconstruction  de  la  doctrine  de  Parménide  manque  de  piilsr 
sance  et  d'étendue  ;  si  Ton  excepte  le  côté  cosmologique ,  qui  est  traité  avec 
une  érudition  très  informée  et  perspicace,  il  n'y  a  là  qu'une  ébauche  fort  im- 
parfaite de  réiéatisme.  M.  Eiaux  s'est  efforcé  avant  tout  de  remplir  la  lacune 
laissée  par  ses  prédécesseurs.  Après  les  philologues,  le  philosophe;  après  la 
lettre,  l'esprit.  Mais,  avant  d'aborder  la  théorie éléatique,  il  y  avait  à  vider 
iii>e  question  de  chropiologie.  Plusieurs  opinions,  et  des  opinions  toat-à-àtit 
divergentes,  ont  été  émises  au  sujet  de  l'époque  précise  à  laquelle  est  né  Par* 
méoide.  M.  Eiaux  s'est  livré  sur  ce  point  à  une  discussioB  un  peu  longue, 
maigre  )es  autorités  graves  qu'il  fallait  combattre.  De  la  sorte,  toutefois,  la 
naissance  du  philosophe  te  trouve  fixée  à  l'an  519  avant  J.-C.  Cest  un  point 
de  ebronologje  qui  est  désormais  acquis  à  la  science. 

La  seconde  partie  du  livre  de  M.  Eiaux  est  sans  contredit  la  plus  impor*» 
Isate  et  hi  plqs  origine^.  (C'est  une  restitution  étendue,  dévetoppée,  du  sys-> 
tème  de  Parménide.  Xénophane  avait  déjà  inauguré  la  théorie  de  TuniléatH 


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RBV€C  ^  eUROIlIQIJB.  616 

ioloe.  Sa  doctrine,  en  préetsant  la  donnée  idéaliste  de Pytiiagore,  avait  enfin 
placé  l'idée  d^  l'unité  ioos  <»  forme  propre  comme  idée ,  et  non  comme 
iloml>rB  dans  la  science  et  dans  la  dialectique.  Mais  l'enseignement  de  Xéno- 
pbane  était  encore  imprégné  des  couleurs  et  des  souvenirs  de  Tlooie.  Sa 
tbéorie  conservait,  pour  aiiui  parler,  quelque  chose  de  double;  c'était  un  mé- 
lange, non  une  doctrine  d'une  seule  pièce.  Parménide,  dès  son  premier  pas 
dans  la  carrière  qu'il  devait  parcourir  avec  tant  d'éclat  et  de  hardiesse,  déclara 
son  divorce  avec  les  données  ûbs  sens ,  avec  les  croyances  do  sens  commun.  Il 
prétendit  que  les  réalités  extérieures  ne  sont  que  des  apparences,  des  ehimères, 
et  que  ia  vérité  ne  se  trouve  que  dans  les  conceptions  de  la  raison.  Le  tort  de 
la  plupart  des  historiens  de  l'école  d'Elée  est  de  n'avoir  pas  osé  donner  au 
système  de  Parménide  son  véritable  caractère,  et  d'avoir  craint  de  le  montrer 
«ussi  exclusif  qu'il  l'était.  De  peur  de  le  représenter  comme  une  doctrine 
extravagante,  ils  l'ont  dénaturé,  ils  l'ont  faussé.  M.  Riaux  restitue  à  ce  sys* 
tème  son  véritable  point  de  départ  et  son  critérium  exclusivenuini  rationnel^ 
«i  en  cela  il  a  parfaitement  raison.  Pour  être  juste  envers  une  théorie,  il  ne 
faut  pas  craindre  d'en  pénétrer  les  profondeurs  et  même  les  abîmes;  il  ne  faut 
ni  en  déguiser  les  côtés  foibles ,  ni  en  dérober  les  exagérations  sous  le  voile 
indulgent  des  commentaires.  C'est  en  procédant  avec  suite  et  fermeté,  comme 
l'a  fait  M.  Riaux,  qu'on  voit  Parménide  poser  d'abord  l'unité  absolue  de  l'être, 
et  en  tirer  successivement,  par  une  dialectique  serrée  et  subtile,  la  continuité, 
l'indivisibilité,  puis  l'immobilité  absolue  de  l'élre  dans  l'espace  et  dans  la 
durée,  la  perfection  absolue,  et  enfln  l'identité  de  l'être  et  de  la  pensée  de  l'être. 

Dans  sa  physique  (à  laquelle,  d'ailleurs,  il  n'attadie  aucune  certitude, 
aucun  caractère  scientiflque),  Parménide  admettait  deuit  principes  :  d'un  côté 
le  feu  pu  la  lumière,  de  l'autre  la  nuit  ou  la  matière  épaisse  et  lourde;  puis 
différens  cercles  composent  le  ciel ,  et  la  Nécessité  règne  en  souveraine  au 
milieu  des  trois  parties  de  l'univers.  On  remarque  dans  cette  cosmologie  de 
très  curieuses  opinions  au  sujet  de  la  voie  lactée ,  des  tremblemens  de  terre,  et 
surtout  au  sujet  de  l'origine  du  genre  humain ,  de  l'ame  et  de  l'identité  de  la 
sensation  et  de  la  pensée. 

Après  une  exposition  étendue  du  système  de  Parménide,  il  importait  de 
suivre  les  traces  et  l'Influence  de  ce  syMème ,  d -abord  dans  l'école  dTÉlée ,  en^ 
suite  dans  toute  l'antiquité.  C'est  ce  qu'a  fait  M.  Riaux  dans  la  troisième 
partie  de  son  Essai,  qui  n'est  ni  la  moins  curieuse ,  ni  la  moins  importante. 
On  y  distingue,  par  exemple,  sur  Mélissus  des  recherches  qui  révèlent,  pour 
la  première  fois,  la  véritable  valeur  de  la  tentative  que  fit  ce  philosophe  pour 
soustraire  i'éléatisme  aux  attaques  de  Pempivisme.  Mais  ce  qui  est  plus  impor- 
tant,  c'est  la  critique  4ê  Parménide  par  Platon  et  par  Arislote,  par  Platdn 
surtout. 

Le  fondateur  de  l'académie,  pour  renverser  la  sophistique,  remonta  jus- 
qu'aux systèmes  où  les  sophistes  étaient  allés  chercher  des  armes  au  profit 
de  leur  scepticisme  ;  c'est  de  la  sorte  qu'il  fut  conduit  à  l'examen  de  l'empi- 
risme et  de  l'éléatisme.  Cette  partie  de  la  philosophie  platonicienne,  qui  peut 


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616  BBVDB  DBS  DEUX  MONDBS. 

Jeter  on  ri  grand  jour  sur  la  doctrine  de  Tillustre  auteur  du  Phèdre,  n'av&h 
guère  été  élucidée  jusqu'ici.  M.  Riaux ,  un  des  premiers ,  y  a  porté  une  active 
recherche ,  une  intelligente  lumière.  Nous  ne  pouvons  suivre  Fauteur  dans 
cette  exposition  polémique  qui  est  un  des  plus  remarquables  chapitres  de 
son  livre.  La  critique  de  Fél^tlsme  par  Aristote  n*a ,  il  faut  le  dire ,  ni  la 
même  valeur,  ni  le  même  mérite  que  celle  de  Platon.  Aristote  attaque  les  idées 
de  Parménide  avec  une  certaine  âpreté  ;  mais  sur  les  points  où  il  a  raison  contre 
Fauteur  du  poème  de  la  Nature,  il  se  trouve  presque  toujours  qu*il  a  été 
devancé  par  Platon.  Le  chapitre  qui  concerne  Aristote  n'est  certainement  pas 
le  meilleur  du  travail  de  M.  Riaux;  on  n*y  retrouve  au  même  degré  ni  Téléva- 
tion  de  pensées,  ni  les  qualités  de  style  qui  apparaissent  à  d'autres  endroits  de 
VEssaL  Je  ferai  le  même  reproche  aux  pages,  fort  intéressantes  d'ailleurs ,  qui 
concernent  la  polémique  des  alexandrins.  Il  y  a  là  quelque  diose  de  trop 
hâté.  La  pensée  n'a  plus  le  même  degré  de  rigueur,  et  l'absence  de  concentra- 
tion se  fait  sentir. 

Dans  une  quatrième  et  dernière  partie ,  M.  Riaux  résume  la  théorie  de  Par* 
ménide  et  la  juge.  L'éléatisme,  comme  toute  grande  doctrine,  contient  du 
vrai  et  du  faux.  C'est  un  idéalisme  très  net  et  très  tranché,  mais  un  idéalisme 
naissant  et  qui  n'a  pu  encore  se  fortiGer  par  les  épreuves  que  les  systèmes  ana- 
logues ont  dû  traverser  plus  tard.  Son  câté  faible  est  de  nier  arbitrairement  la 
connaissance  sensible  et  de  s'appuyer  sur  l'abstraction  pour  atteindre  la  réalité. 
Mais,  en  revanche,  Parménide  fit  ressortir  la  notion  d'unité  qui  est  impliquée 
dans  la  notion  de  tout  être  ;  puis  il  se  servit  le  premier,  sous  la  forme  d'un  prin- 
cipe général ,  du  principe  de  causalité ,  et  signala  la  notion  de  l'être  nécessaire 
comme  la  notion  fondamentale  de  la  philosophie.  Dans  l'histoire  aussi  réléa* 
tisme  a  eu  un  rôle  qui  n*est  pas  sans  grandeur;  l'empirisme  ne  s'est  jamais 
relevé  des  coups  qu'il  lui  porta. 

M.  Riaux ,  dans  sa  conclusion ,  est  conduit  à  ramener  le  système  de  Parmé- 
nide à  un  système  de  logique  et  de  dialectique  pris  dans  le  sens  le  plus  étendu. 
Il  aurait  dû,  selon  nous,  faire  ressortir  avec  plus  d'insistance  le  caractère 
panthéistique  de  l'école  des  éléates ,  non  pas  que  l'ontologie  de  Parménide 
doive  être  mise  sur  la  même  ligne  que  l'ontologie  de  Spinosa;  mais,  si  impar- 
faite qu'elle  soit,  elle  semble  la  première  forme  du  panthéisme  idéaliste.  Sans 
doute  M.  Riaux  a  signalé  avec  force  la  formule  que  «  l'être  est  identique  à  la 
pensée;  »  mais  il  a  évité  à  tort  les  comparaisons  récentes,  les  rapprocliemens 
de  noms  propres.  Flchte,  Hegel ,  M.  Schelling,  rappelaient  des  théories  qu'il 
eût  été  piquant  et  légitime  de  mettre  en  regard  des  fragmeus  du  rtpî  «pûoiMç. 
Nous  regrettons  que  M.  Riaux  n'ait  pas  osé  aborder  cette  partie  moderne  de 
son  sujet.  Il  ne  fallait  pas  craindre  d'être  amené  comme  conclusion  au  vieux 
proverbe^:  NU  novi  sub  sole. 


V.  DE  Mabs. 


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LE  MAROC 


ET 


LA  QUESTION  D'ALGER. 


$  I.  —  CONSIDÉRàTIONS  GÉNÉRALES. 

La  question  d'Alger  ne  peut  se  restreindre  dans  les  limites  de  nos 
possessions  africaines.  Près  d'elles,  un  grand  empire  soumis  à  Tisla- 
misme  s*étend  du  détroit  de  Gibraltar  jusqu'au  désert,  et  compte  plus 
de  six  millions  d'habitans.  C'est  le  Maroc ,  dont  le  sol  fertile  livre  à  une 
culture  très  imparfaite  une  richesse  agricole  à  peine  sollicitée,  et  dont 
la  côte,  baignée  par  les  deux  mers,  semée  de  cités  antiques  et  com- 
merçantes, porte  encore  Tempreinte  historique  des  Romains,  des 
Carthaginois,  des  Maures,  des  Portugais  et  des  Espagnols.  Là  s'élève 
cette  ville  célèbre  dans  le  moyen-âge.  Fez,  que  le  voyageur  Clénard 
appelle  la  Lutèce  de  VAJrique^  et  dont  Jean  Léon  a  laissé  une  des- 
cription merveilleuse.  Rendez-vous  sacré  des  musulmans  à  l'époque 
où  le  pèlerinage  de  la  Mecque  était  interrompu ,  devenue  alors  la 
seconde  ville  de  l'islamisme  et  le  dernier  "[refuge  de  la  civilisation 
arabe,  elle  est  encore  aujourd'hui  populeuse,  riche,  éclairée,  indus- 

TOME  XXIV.  —  1"^  DÉCEMBRE   1840,  39 


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'618  BETTE  DES  DEUX  MOlfDBS. 

trieuse.  C'est  un  des  principam  intermédiaires  da  commerce  enro- 
péen  avec  les  peuples  de  l'Afrique  centrale. 

Le  sultan  de  Maroc ,  successeur  des  suzerains  de  l'Espagne,  Fun  des 
descendansdu  prophète  qui  prétendent  au  titre  de  khalifes,  est  le  chef 
d'une  des  grandes  sectes  mahométanes.  Certes,  un  tel  empire  ne  peut 
manquer  de  jouer  un  rôle  important  dans  le  ilrame  dont  la  côte  sep- 
tentrionale d'Afrifue  est  le  tbéfttre.  Mais  de  qoelle  sature  sera  l'in- 
fluence inévitable  ^  profbaiBe^le  ce  grand  cerps,  voisin  de  notre 
colonie?  Quelle  action  exercera-t-il?  Comment  la  France  peut-elle 
échapper  aux  dangers  de  sa  proximité  et  en  recueillir  les  bénéfices? 
La  solution  de  ce  problème  ne  serait  due  qu'à  la  connaissance  ap- 
profondie des  lieux,  des  mœurs,  du  gouvernement  et  du  caractère 
national  de  ces  peuples;  documens  indispensables,  qui  manquent 
absolument,  a  Nul  doute  (dit  M.  Lesage  dans  son  Atlas  historique) 
que  nous  n'ayons  sor  la  Guinée ,  le  Congo  et  le  tsap  de  Bonne-Espé- 
rance des  notions  £ien  plus  étendues  et  bien  plus  exactes  que  sur 
cette  partie  de  l'Afrique,  qui  est  à  nos  portes.  » 

Les  voyageurs  qui  ont  voulu  explorer  l'Afrique  centrale  n'ont 
jamais  pris  cette  route.  Récemment ,  l'Anglais  Davidson  a  voulu  y 
pénétrer  par  le  Maroc,  et  l'issue  de  sa  tentative  a  été  funeste.  Les 
religieux  établis  autrefois  à  Fez,  à  Méquenez  et  sur  d'autres  points 
pour  le  rachat  des  captifs,  se  sont  retirés  depuis  que  la  piraterie  bar- 
baresque  a  cessé.  Les  sujets  marocains  vont  aujourd'hui  faire  leur 
commerce  hors  du  pays,  et  les  étrangers,  que  rien  n'attire  vers  ce 
point  du  littoral,  y  deviennent  de  plus  en  plus  rares.  Nous  ne  parlons 
pas  de  cette  race  fanfaronne,  les  touristes  anglais,  qu'une  mode 
nouvelle  pousse  sur  les  côtes  de  Barbarie,  et  qui  s'avancent  jusqu'à 
Tanger,  tout  au  plus  jusqu'à  Tétouan,  les  deux  villes  les  moins 
importantes  de  l'empire.  «  Tanger  (disait  un  jour  devant  nous  le 
ministre  actuel,  Sidi  Bendriz),  c'est  la  vflle  des  chrétiens.  »  Ces 
deux  villes,  placées  à  l'extrémité  de  l'empire,  peuplées  de  Maures, 
de  juifs  et  de  chrétiens,  ou  plutôt  d'un  mélange  effacé  de  toutes  ces 
races,  dominées  par  l'influence  consulaire  et  par  le  commerce  de 
Gibraltar,  forment  la  transition  de  l'Afrique  à  l'Europe  :  ce  n*est 
plus  le  Maroc,  ce  n'est  pas  encore  rE«pagne. 

L'ambassadeur  ou  le  commerçant,  qui  obtient  aujourd'hui  une 
audience  du  sultan,  ne  pénètre  dans  Fez,  Méquenez  ou  Maroc, 
qu'environné  d'une  escorte  et  entouré  de  précautions  jalouses;  sa 
route  est  tracée;  on  a  tout  disposé  pour  lui  faire  prendi^  le  diange 
sur  la  situation  réelle  du  pays.  Confiné  dans  une  maison  sans  fenêtres 


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LE  BIAROC  ET  UL  QUBSTIOIl  D'ALGER.  UH 

extérieures,  comme  toutes  les  maison»  de  Maroc,  à.|ieiiie  luipemiet* 
on  de  visiter  rapidement  certains  quartiers.  L'accès»  des  mûsqMées> 
la  vue  des  forteresses,  l'examea  des  batteries,  lui  sont  inlenUts^ 
On  traite  avec  la  même  rigueur  le&  cbrétiei»  renégeits^.  nombreux 
dans  cet  empire  ,.ceux^  surtout  dont  on  redoute  rintelUgence  ei  ]t» 
lumières.  Ce  n^est  donc  pas  tant,  selon  nous^le  fanatisme  maurescpia 
qui  repousse  les  cbrétiens  de  Ten^pire,  que  Tombrageuse  jalausie  dm 
gouvernementet  da  haut  commerce.  On  assura  qpe  Dav^klsoa,«nuis* 
sacré  à  douze  oa  quinze  journées  de  Tombouctott,  et  pour  qiii  la 
recommandation  du  sultan  aurait  pu  être  ua  sauf^onduit  respecté 
jusqu'au  terme  de  soa  voyage,  fut  sacrifié  aux  jidoasies  meurtrières 
des  commerçans  de  Fez. 

Tels  sont  les  remparts  qui  s'élèvent  entre  le  singulier  peuple  dont 
je  m'occupe  et  la  curiosité  du  voyageur. 

Une  position  exceptionnelle  m'a  permis,  non  de  les  dompter,  maia 
*  de  les  abaisser  quelquefois.  Pendant  cinq  années  de  séjour  au  ïb^roe, 
j'ai  parcouru  à  plusieurs  reprises  la  côte  et  cpielques  provinces  de 
l'intérieur,  entretenu  des  rapports  suivis  avec  le  sultan,  sa  fiittiUe, 
ses  officiers  et  les  derniers  de  ses  sujets  :  mêlé  aux  maitres  et  aux 
esclaves,  aujourd'hui  hâte  de  la  ville,  demaÎB  bâte  du  douar,  mon 
observation  expérimentale  s'est  exercée,  moyennant  quelques  tasses 
de  thé,  ^iir  les  forouches  montagnards  de  l'Atlas,  les  hommes  les 
plus  sauvages  du  monde.  J'offre  aujourd'hui  aux  philosophes  et  aux 
hommes  d'état  les  résultats  de  cette  exploration  patiente;  renseigne^ 
mens  nombreux,  dont  la  connaissance  pourrait  aider  à  la  solution 
d'une  des  questions  les  plus  graves  qfii  embarrassent  notre  politique, 
la  question  d'Alger. 

§  II.  —  SITUATION  eXOGBAPHIQUB  BT  POPULATmrf  DU  MABOG. 

L'empire  de  Maroc,  nonuné  par  les  Arabes  Mogh'reih-oul-A&sAK^ 
ou  l'extrême  occident,  embrasse  un  territoire  de  220  lieues  de  lon- 
gueur sur  150  de  largeur.  Plus  vaste  que  l'Espagne ,  sa  superficie 
est  de  21S^,379  lieues  carrées.  Il  a  300  lieues  de  côtes,  dont  200  sur 
l'Atlantique ,  et  à  peu  près  100  sur  la  Méditerranée.  La  chaîne  prin- 
cipale de  l'Atlas  court  du  sud-ouest  au  nord-est,  depuis  la  province 
de  Blad-Noun,  aux  confins|du  désert,  où  elle  se  termine  dans  l'Océan, 
jusqu'à  la  province  de  Garet,  que  baigne  la  Méditerranée.  Entre  ces 
deux  limites,  entre  la  mer  et  l'Atlas,  s'étend  la  zone  de  deux  cent  vingt 
lieues  environ  de  longueur  qui  forme  l'empire  de  Maroc.  Depuis  le 

39. 


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BBYUE  DES  DEUX  MONDES. 

cap  Blanc  jusqu'à  l'ancienne  Mamora,  la  côte  dessine  nn  grand  arc 
rentrant.  Vers  le  point  qui  correspond  an  centre  de  cet  arc,  l'Atlas 
se  dilate  et  forme  ainsi  an  resserrement  de  terre.  An  même  point, 
sur  on  espace  de  huit  lieues,  se  trouvent  le  bois  de  la  Mamora  et  deux 
rivières,  le  Buregreg  et  le  Sébou;  la  dernière,  navigable  en  hiver, 
remonte  jusqu'à  Fez.  Les  montagnes  et  les  vallons  de  l'Atlas  sont, 
dans  cet  endroit,  occupés  par  les  Bérebères ,  les  plus  sauvages  habi- 
tans  de  l'empire,  qui  rendent  le  passage  de  la  montagne  impraticable, 
même  aux  courriers  du  sultan.  Les  armées,  les  agens  de  l'adminis- 
tration et  du  commerce  ne  peuvent  passer  du  nord  au  sud  de  l'empire 
que  par  cette  voie  difficile,  par  cette  côte  étroite,  hérissée  et  cou- 
ronnée d'obstacles. 

C'est  sur  ce  terrain  que  sont  situées  les  villes  de  Rabat  et  de  Salé, 
de  chaque  côté  et  sur  l'embouchure  du  Buregreg.  Quand  les  royaumes 
de  Fez  et  de  Maroc  étaient  isolés  l'un  de  l'autre,  ces  villes  formaient 
la  limite  des  deux  états.  Elles  profitèrent  de  leur  position ,  des  guerres 
incessantes  allumées  entre  les  deux  souverains,  et  du  poids  qu'elles 
jetaient  dans  la  balance,  pour  se  faire  une  existence  indépendante  et 
privilégiée  dans  toute  l'Afrique.  Plus  tard ,  leurs  dissensions  intestines 
ayant  provoqué  l'intervention  des  sultans,  ceux-ci  les  combattirent 
l'une  par  l'autre,  et  les  soumirent  au  même  joug. 

Les  populations  qui  habitent  le  Maroc  nous  offrent  troi^races,  ou 
pour  mieux  dire  trois  castes  séparées,  les  Bérebères,  les  tribus  de  la 
campagne,  et  le  peuple  de^  villes. 

Quelle  que  soit  l'origine  des  Bérebères,  habitans  primitifs  de  l'Afri- 
que septentrionale,  aujourd'hui  retranchés  dans  les  montagnes  de 
l'Atlas,  cette  origine  diffère  de  celle  des  peuples  de  la  plaine,  pour 
le  caractère  physique,  les  mœurs,  le  langage  et  les  rites.  Les  deux 
races,  bien  qu'unies  en  Mahomet,  ne  s'allient  jamais  entre  elles; 
elles  sont  même  presque  toujours  en  guerre.  Le  sultan  n'a  d*autrc 
autorité  sur  les  Bérebères  que  celle  dont  les  saints  personnages  vé- 
nérés par  eux  sont  les  intermédiaires.  Occupant  des  positions  inexpu- 
gnables, ils  les  quittent  quelquefois  pour  cultiver  les  parties  rappro- 
chées de  la  plaine,  et,  après  les  moissons,  ils  regagnent  la  montagne. 
Souvent  ils  saisissent  le  moment  où  le  sultan  est  éloigné,  et  pillent 
les  moissons  des  douars.  Dès  que  l'armée  du  sultan  approche,  ils  se 
retirent  et  emportent  leur  butin. 

Les  Chellus,  qui  habitent  aujourd'hui  les  confins  du  désert,  la 
partie  de  TAtlas  la  plus  basse ,  la  plus  accessible  et  la  plus  rappro- 
chée de  la  côte,  sont,  comme  le  prouve  l'identité  du  langage  et  du 


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LE  BIAROC  ET  LA  QUESTION  D'ALGER.  621 

caractère  physique,  de  vrais  Bérebères;  leur  situation  intermédiaire 
a  rendu  leurs  mœurs  moins  farouciies  que  celles  des  autres  mon- 
tagnards. 

Les  tribus  de  la  campagne  se  rattachent  d*une  part  aux  Bérebères, 
d'une  autre  au  peuple  des  villes.  Chaque  tribu  porte  le  nom  de  son 
fondateur.  Moins  féroces,  moins  indisciplinés,  plus  industrieux,  plus 
intelligens  que  les  Bérebères,  les  campagnards  du  Maroc  sont  cepen- 
dant sauvages.  Comme  les  Bérebères,  ils  n'ont  d'autre  vêtement 
qu'un  grand  manteau  de  laine  qu'ils  retroussent  au-dessus  de  la 
ceihture  pendant  le  jour,  et  dont  ils  s'enveloppent  tout  entiers  la 
nuit.  Ils  vivent  sous  des  tentes  tissues  de  poils  de  chèvre ,  du  pro- 
duit des  troupeaux,  de  l'agriculture,  du  jardinage  ou  de  la  pèche. 

Parmi  eux,  les  femmes  sont  chargées  de  tous  les  travaux  pénibles. 
Les  hommes,  jeunes  et  vieux,  voyagent,  fréquentent  les  marchés, 
et  font  la  guerre.  Souvent  silencieux,  ils  passent  leurs  journées, 
accroupis  ou  couchés ,  l'œil  fixé  sur  les  troupeaux  qui  paissent  et  sur 
les  fenomes  qui  travaillent.  Celles-ci ,  sous  le  soleil  ardent ,  portant  un 
enfant  suspendu  au  sein  ou  sur  le  dos,  vont  souvent  à  une  ou  deux 
lieues  du  douar  puiser  de  l'eau ,  recueillir  le  bois ,  tirer  la  charrue  à  la 
place  de  l'âne  ou  de  la  mule  qui  sont  en  voyage,  traire  les  vaches  et 
les  mener  aux  champs  ;  elles  se  lèvent  trois  heures  avant  le  jour, 
pour  préparer  le  kouskous  du  soir.  Les  malheureuses  accouchent 
presque  toujours  au  milieu  du  travail ,  que  cet  événement  peu  impor- 
tant de  leur  vie  n'interrompt  jamais.Elles  ont  pour  couche  la  terre, 
pour  costume  un  grand  linceul  de  laine,  drapé,  et  rattaché  par  de 
petites  broches  de  bois  ou  de  fer.  Rarement  les  tribus  s'allient  entre 
elles.  Un  champ,  un  cheval,  une  discussion  frivole,  sont  pour  elles 
des  motifs  de  guerre.  Elles  se  divisent  en  groupes  qui  campent  isolé- 
ment, mais  toujours  à  peu  de  distance  l'un  de  l'autre.  Les  tentes 
forment  un  cercle,  surtout  en  temps  de  guerre;  de  là  le  mot  douar 
(rond).  Le  soir,  tous  les  troupeaux  rentrent  et  sont  parqués  au  centre 
dn douar,  dont  l'entrée,  obstruée  par  des  broussailles, 'est  gardée  par 
un  poste  armé.  On  change  souvent  de  campement  à  cause  de  l'in- 
vasion rapide  des  insectes  et  de  l'épuisement  des  pâturages;  mais  on 
ne  dépasse  jamais  une  certaine  limite ,  assignée  au  territoire  de  la 
tribu.  On  l'établit  près  d'un  puits,  d'un  lac  ou  d'un  cours  d'eau  po- 
table. Chaque  douar  a  un  caïd  qui  dépend  de  celui  de  la  tribu ,  et  ce 
dernier  du  caïd  de  la  province.  La  mosquée  du  douar,  tente  semblable 
aux  autres  tentes,  est  gardée  par  un  muphti ,  prêtre,  notaire  et  maître 
d'école  à  la  fois.  On  trouve  dans  les  douars  des  hommes  que  l'on 


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tM  BB¥UB  ins  BsxnL  mmuss* 

regarde  comme  lettrés.  Ces  érudits,  qiu  ne  savent  ni  Ike  ai  écriie, 
parlent  on  idiome  qui  ne  ressemUe  ni  à  l'arabe  du  Com,  doet  8» 
n'entendent  pas  un  mot,  quoiqu'ils  en  répètent  quelques  ¥09ets>» 
ni  au  dialecte  maure  parlé  dans  les  vHIes.  Le  Bérebèfe  et  le  cam- 
pagnard y  plongé»  dans  une  ignorance  et  une  apathie  profendes; 
crédules,  supeisdtieux ,  ignorant  le  moi»  de  raooée,  le  quantième' 
du  mois ,  et  leurs  liens  de  parenté,  végètentainsi ,  jonefei  du  hasard, 
îBstrumens  de  l'habileté  on  de  l'anAition. 

Les  villes  do  Maroc  sont  toutes  situées  sur  la  cAte,  si  Yea  eiocfkt 
les  trois  cités  de  riotérieor,  Fez,  llié<|newz  et  Harœ;  on  peotcitor 
encore  Al-ULanar-Kebir  :  toutes  les  autres  ne  sont  que  de  grands 
villages,  où'  s'amassent  le»  tribus  de  laeampagae,  Fe»a  coflsecvé  de 
nombreux  vestiges  de  la  civilisation  mauresque.  Les  villes  de  la 
cdte  présentent  seule»  des  traces,  mais  peu  profoudcs,  de  domln»- 
tion  européenne.  Les  traditions  sont  éteintes;  la  conquête  de  lls-- 
pagne  n'est  plus  qu'on  souvenir  conAis,  même  pour  les  classe»  les 
plus  éclairées.  La  prééminence  de  la  population  des  villes  sur  las 
habitans  de  la  campagne  se  oMini&ste  par  un  caractère  pb]^siqne  phi» 
délicat,  des  mceurs  plus  douces,  un  costume  moin»  primitif  et  plus 
riche,  un  logement  plus  commode  et  plus  propre,  une  nourriture  plus 
recherchée,  un  dialecte  phis  pur,  (|noiqoe  difTémnt  encore  beaucoup 
de  l'arabe  littéral;  enfin,  par  la  pratique  du  commerce  intérieur  et 
extérieur  et  la  connaissanee  du  négoce.  Là  se  bornent  le  savoir  et  b 
civilisation  de.cette  population  indolente  et  avide,  chez  laquelle  l'ha^ 
bitude  d'un  trafic  elllronté  développe  à  un  point  incroyaUe  la  four- 
berie et  l'avarice.  Le  gain  d'un  centime  étoufferait  tout  sentiment  et 
tout  scrupule*  Pour  elle,  le  lucre  est  la  seule  affaire,  hi  débauche  la 
seule  distraction,. 

Riches  et  pauvi:es  envoient  leurs  enfaos  aux  écoles  annexées  à 
chaque  mosquée.  C'est  un  eoseignement  mutuel,  présidé  par  un 
prêtre,  qui,  à  force  de  hurlemens  et  de  coups  de  bâton,  finit  par 
graver  dans  la  mémoire  des  écoliers  un  petit  nombre  de  versets  da 
Coran,  soixante  ou  cent  au  plus,  qu'ils  récitent  sans  broncher,  mais 
aussi  sans  les  comprendre.  Ceux  que  l'on  destine  à  la  magistrature, 
au  notariat  ou  à  la  cléricature,  poussent  leurs  études  plus  loin,  e^ 
apprennent  à  écrire.  Tous  les  actes  officieb  sont  rédigés  en  arabe 
littéral.  Dans  les  grandes  vHles,  à  la  cour  et  dans  les  emplois,  on 
trouve  quelques  personnages  lettrés,  connus  sous  le  nom  de  /ekis, 
écrivant  correctement,  possédant  la  langue-mère  et  le  Coran.  Uni- 
quement préoccupés  des  formes  de  la  langue,  ils  ne  s'occupent  que 


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LE  MAItOC  ET  XA  QUESTION  iTaLGER.  6S3 

4e  gramniaire,  s'en  tiennent  à  la  lettre,  et  s^embarrassent  pea  du 
•sens.  Entre  les  ulémas  ottomans  et  ces  tolbas  mauresques,  fl  y  a 
une  énorme  distance.  Nous  ne  parions  pas  des  musiciens  et  poètes, 
bdadins  misérables  qui  jouissent  parmi  le  peuple  d*un  immense  cré- 
dit, et  le  soutiennent  par  leurs  gestes  furibonds  et  leur  débit  em- 
phatique. Les  hfl^tans  des  villes,  fiers  de  cette  civilisation  informe 
qui  leur  assure  la  prépondérance  sur  les  Bérebères  et  les  campagnards, 
forment  une  caste  jalouse  de  ses  alliances  et  de  sa  haute  position ,  et 
ipû  se  donne  le  titre  de  dasse  des  commerçans  [pmjaret). 

A  ces  trois  classes  musulmanes,  il  faut  ajouter  les  juifs  jetés  en 
Afrique  par  les  persécutions  des  princes  chrétiens,  et  surtout  de 
FEspagne.  On  rencontre,  bien  avant  dans  les  terres,  des  familles 
israéliles  vivant  sous  des  tentes,  vêtues  comme  les  Maures,  pariant  la 
même  langue,  et  ne  connaissant  que  celle-là,  n'offrant  dans  leurs 
manières  de  vivre  et  dans  leurs  mœurs  sauvages  que  les  singularités 
déterminées  par  la  différence  des  cultes.  On  sait  d'ailleurs  que  la 
langue  hébraïque  a  de  plus  frappantes  analogies  avec  le  dialecte  bar- 
baresque  qu'avec  l'arabe  littéral.  A  quelle  époque  et  à  quel  événement 
remonte  Ténrigration  de  ces  familles?  Nul  ne  peut  le  dfa-e.  Presque 
aussi  indépendantes  que  les  tribus  maures  de  la  campagne,  elles 
jouissent  d'une  liberté  bien  plus  étendue  que  leurs  co-religionnaires 
des  viHes. 

Toutefois  on  ne  doit  pas  imaginer  que  la  servitude  juive  soit  aussi 
réelle  qu'apparente.  Sans  doute  le  premier  musulman  venu  peut  in- 
jurier et  battre  un  juif  sans  que  ce  dernier  ait  le  droit  de  se  plaindre, 
s'asseoir  à  son  foyer  et  à  sa  table  sans  qu^on  ose  le  chasser;  les  juifs  ne 
peuvent  passer  ni  devant  les  mosquées  ni  devant  le  pavillon  impérial  ; 
ils  se  déchaussent  pour  entrer  dans  une  maison  maure;  il  leur  est  dé- 
fendu de  monter  un  cheval  de  selle  ;  ils  ne  peuvent  entrer  dans  une 
ville  qu'à  pied  ;  ils  parient  à  leurs  tyrans  à  genoux  et  en  baisant  le  bas 
de  leur  manteau  ;  ils  rampent ,  ils  se  voilent ,  ils  ferment  leur  intérieur 
aux  rayons  du  soleil  :  cependant  ils  sont  les  maîtres.  La  persévérance 
de  leur  avarice,  de  leur  cupidité  et  de  leur  souplesse,  a  remporté 
un  triomphe  définitif.  Ils  sont  riches,  on  a  besoin  d'eux. 

D'ailleurs ,  la  protection  assurée  au  commerce  par  Muley^Abder- 
raman ,  sultan  actuel ,  a  dû  rejaillir  sur  les  commerçans  juifs  ;  leur 
génie  mercantile,  plus  fécond,  plus  actif,  plus  éclairé  que  celui  des 
Maufes,  a  placé  sous  leur  loi  tout  le  commerce  extérieur.  Le  prêt  à 
usure,  surtout  dans  la  campagne,  le  courtage,  l'expertise  des  mar- 
chandises, le  contrôle  des  monnaies  et  des  comptes,  l'interprétation 


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62&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  langues  et  toutes  les  transactions  avec  les  Européens,  leur  ap- 
partiennent. Un' caractère  adroit,  fourbe,  souple  et  insinuant,  une 
parole  mielleuse,  abondante,  infatigable,  Thypocrisie  de  la  soumis- 
sion respectueuse,  ont  accompli  cette  étrange  domination  des  esclaves 
sur  les  maîtres  et  annulé  Tempire  des  musulmans.  Ainsi  la  brutalité 
cède  à  la  ruse,  Torgueil  à  Tintérèt,  la  tyrannie  eo  haillons  à  Tescia- 
vage  opulent. 

§  III.  —  COUP  d'oeil  histobique  sur  là  fondation  de  l*empibb  de 

MAROC  ET  sur  SES  RAPPORTS  DIPLOMATIQUES  AVEC  L*EUROPB. 

Depuis  la  chute  de  Carthage  et  de  Rome  jusqu'au  xiv*  siècle,  les 
peuples  de  la  côte  septentrionale  de  l'Afrique  n'eurent  aucun  rapport 
avec  l'Europe.  Le  conunerce  actif  que  les  Carthaginois  avaient  fait  sur 
le  littoral  des  deux  mers,  d'abord  refoulé  vers  l'Orient,  s'était  con- 
centré enfin  sur  l'Egypte.  Les  progrès  de  la  navigation,  aux  xnr  et 
xiv*"  siècles,  le  reportèrent  sur  la  côte  méridionale  au-delà  du  cap 
Blanc.  Avant  cette  époque ,  la  lutte  de  l'empire  grec  contre  l'invasion 
barbare,  grand  duel  transféré  en  Afrique ,  n'avait  pas  dépassé  le  lit- 
toral de  la  Méditerranée.  "^ 

Une  autre  lutte,  celle  du  christianisme  contre  le  mahométisme, 
mit  pour  la  première  fois  les  Maures  en  contact  avec  l'Europe.  Lorsque 
les  Arabes,  maîtres  de  l'Espagne,  se  trouvèrent  réduits  à  implorer 
les  secours  de  leurs  co-religionnaires  d'outre-mer,  les  rois  de  Fez  et 
de  Maroc  passèrent  le  détroit,  partagèrent  la  fortune  de  leurs  frères, 
et  décidèrent  la  victoire  en  faveur  de  l'Islam.  Le  poids  que  l'épée  de 
ces  rois  jetait  dans  la  balance  leur  donna  long-temps  la  suzeraineté  de 
l'Espagne  mabométane,  suzeraineté  que  les  dissensions  intestines 
de  ces  royaumes  ne  permirent  pas  d'établir  en  principe.  Une  foule 
d'états  se  disputaient  le  terrain  ;  une  foule  d'ambitieux  aspiraient  au 
pouvoir.  A  la  mort  de  Jacob  Almanzor,  le  Charlemagne  de  l'Afrique, 
tous  les  peuples  que  sa  main  puissante  avait  tenus  réunis,  mais 
non  confondus,  se  séparèrent  et  usèrent  leurs  forces  contre  eui- 
mômes. 

Le  christianisme  à  son  tour,  çiprès  avoir  chassé  les  mabométans, 
passa  la  mer  et  les  poursuivit  jusqu'au  pied  de  l'Atlas.  De  la  côte  de 
Blad-Noun  aux  conOns  du  désert,  il  étendit  un  grand  filet  de  villes 
militaires  et  commerçantes  qui  menaçaient  de  se  refermer  sur  tous 
ces  peuples  et  de  les  réunir  au  monde  civilisé.  Le  Portugal  et  l'Es- 
pagne semblaient  s'être  partagé  cette  mission.  Les  Portugais  bûtis- 


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LE  MAROC  ET  LA  QUESHON  D* ALGER.  625 

saieot  sur  le  roc  de  Sainte-Croix,  aux  bouches  du  Tamzif,  de  la 
Horbeya  et  da  Sébou ,  des  forteresses  dont  quelques-unes  devaient 
ser?if  de  noyau  à  des  cités  populeuses;  ils  agrandissaient  et  fortifiaient 
Saffi,  b&tissaient  Mazagan,  pillaient  et  détruisaient  Anrà,  se  retran- 
chaient dans  Azamore,  dans  Arzilla,  dans  Ceuta,  dans  Tanger.  Les 
Espagnols  forçaient  Rabat  et  Salé,  prenaient  et  reprenaient  Larache, 
occupaient  Mellille,  Alhucéma  et  Penon  de  Goméra,  qu'ils  ne  devaient 
plus  abandonner;  ils  pénétraient  enfin  jusqu'à  Oran.  Pius  tard,  au 
xvir  siècle,  le  Portugal  admit  à  la  même  œuvre  l'Angleterre,  en 
cédant  Tanger  à  Charles  II  pour  la  dot  de  Catherine. 

Les  souverains  de  Fez  et  de  Maroc,  tout  occupés  à  guerroyer 
entre  eux  et  contre  les  peuplades  rebelles ,  subissaient  le  blocus  de 
l'étranger.  Cependant,  après  d'énergiques  efforts  et  des  atrocités 
inouies,  la  dynastie  des  shérifs,  qui  règne  encore  aujourd'hui,  étant 
parvenue  à  réunir  sous  sa  loi  les  deux  royaumes  et  les  tribus  voi- 
sines, dirigea  fbutes  ses  forces  contre  les  envahisseurs.  Cette  unité 
nouvelle  du  pouvoir  africain  lutta  victorieusement  contre  les  chré- 
tiens, qui  se  divisèrent  et  perdirent  l'une  après  l'autre  toutes  leurs 
positions.  L'Angleterre  évacua,  en  168iii',  Tanger,  dont  elle  eût  pu 
faire  une  position  plus  avantageuse  que  Gibraltar.  L'Espagne  seule, 
en  dépit  des  attaques  réitérées  des  sultans,  réussit  à  conserver  sur  la 
Méditerranée  les  places  de  Ceuta,  de  Mellille,  d' Alhucéma  et  de 
Penon  de  Goméra.  En  1788,  elle  fut  obligée  d'abandonner  Oran. 

A  cet  accroissement  du  pouvoir  dont  les  sultans  s'emparèrent,  que 
pouvaient  opposer  les  chrétiens,  divisés  et  rivaux?  Tenter  le  blocus 
d'une  c6te  de  deux  mille  lieues,  d'un  pays  qui  se  suffit  à  lui-même, 
et  qui  peut  frayer  à  son  commerce  d'autres  voies  par  l'intérieur  des 
terres?  La  France,  la  Hollande,  récenunent  l'Angleterre  et  l'Autriche, 
ressayèrent  en  vain.  Le  blocus'du  Maroc  par  l'Angleterre  compromet- 
tait Gibraltar  bien  plus  que  Tanger,  et  une  rupture  sérieuse  avec  le 
Maroc  eût  fermé  à  cette  place  la  source  de  son  approvisionnement. 

Fallait-il  essayer  de  détruire  la  marine  marocaine?  Aux  époques 
de  sa  gloire,  elle  n'avait  compté  qu'un  très  petit  nombre  de  gros 
navires,  qui  n'avaient  pas  ordinairement  plus  de  dix-huit  canons  de 
six ,  plus  de  deux  cents  tonneaux ,  plus  de  cent  cinquante  hommes 
d'équipage;  jamais  ses  vaisseaux  les  plus  considérables  n'ont  pu  tenir 
contre  la  marine  européenne.  De  petites  embarcations,  felouques, 
galiottes,  misticks,  allant  è  la  rame,  chargées  de  pierres  plus  que 
d'aucune  autre  arme,  et  montées  par  un  nombreux  équipage,  mer- 
yeillensement  servies  par  la  situation  et  la  nature  de  la  côte,  com- 


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posaient  la  véritable  force  de  cette  nariAe.  Éq^ppaot  aiséneai  jt 
la  poursuite  des  navires  de  haut  bord,  elles  tombaîent  sor  le»  prises 
assurées ,  et  triomphaient  sans  péril.  Ainsi  s'étabUsaait  Tc^HeilIèwe 
indépendance  du  sultan.  L'égoïssoe  et  la  rivalité  commeieiale  des 
Européens  consolidaient  sa  position,  réputée  inexpuf^Ue,  et  toutes 
les  nations  subissaient  les  conditions  onéreuses  qa'il  «ttactniià  son 
alliance. 

Pendant  les  guerres  maritimes  des  iL\n^  et  XYni'  siècles,  kr  libre 
accès  des  rades  de  Maroc,  surtout  cehû  de  Tanger  et  Tétoiuui,  le 
bénéfice  qui  résultait  de  la  neutralité  de  ces  rades  pour  Tatlmpe 
comme  pour  la  défense^  offraient  aux  puissances  belligéraiites  de 
l'Europe  un  important  avantage.  A  la  même  époqpe,  le  comaieree, 
susceptible  sur  cette  partie  de  l'Afrique  de  prendre  une  nouvelle 
extension  par  la  facilité  de  ses  communications  avec  le  centre  du  eon- 
thient,  offrait  aux  puissances  neutres  «n  monopole  précieux  à  eai- 
ploiter.  Le  Portugal,  la  Hollande,  le  Danemark  et  la  €uède  avaient 
espéré  un  moment  s'approprier  cette  partie  de  la  côte  de  l'Oeéaa, 
conune  les  républiques  italiennes  s'étaient  approprié  le  littoral  de  la 
Méditerranée,  et  se  ménager  auprès  de  la  cour  de  Maroc  la  positien 
privilégiée  dont  Gènes  et  Venise  avaient  joui  à  Coostantisople.  Pew 
quelques  puissances,  pour  l'Espagne  par  exemple,  l'alliance  de  la 
cour  de  Maroc  était  impossible  à  éluder.  Préoccupée  de  soa  coBMii«ree 
de  blé  et  de  ses  possessions  en  Afrique,  elle  devait  craindre  que  rhos* 
tiUté  des  sultans  ne  l'en  dépouillât.  L'xiugleterre  voulait  garder  ^- 
braltar,.  qui ,  sans  l'alliance  du  Maroc,  ne  peut  subsister  qu'à  la  <tis^ 
crétion  de  l'Espagne.  Enfin,  les  petits  états  qai  naviguent  dans  le 
détroit  étaient  placés  dans  l'alternative  d'armer  en  guerre  tous  leurs 
navires  marchands^  ou  de  payer  aa  suKao  une  prime  d'assorance 
contre  la  piraterie. 

La  tyrannie  commerciale  et  militaire  du  Maroc  sur  la  navigatioii 
européenne,  l'exigeàce  d'un  impôt  arbitraire  imposé  à  toos  ces  peu- 
ples, passèrent  donc  en  coutume.  Les  uns  paient  eticore  un  tribut 
fixe,,  les  autres  présentent  au  sultan ,  à  des  époqjues  détermÎBéesv  de 
msgnîfiques  cadeau.  Les  nations  européennes  ont  acoe^é  eetle 
igpûmiaie  çonuBune,  qui  leur  semble  préférable  à  la  domioatÎQB. 
exclusive  d'une  seule  d'entre  elles  sur  la  côte  d'Afrique.  Eneouragée 
par  cette  situation,  la  cour  de  Maroc  a  tout  osé.  Le  taux  et  le  luaée 
de  paiement  des  droits  de  douane,  les  droits  d'ancra^»,  les  lois  eom^ 
merciaiesdtt  Maroe,  sent  devenues  vaigueset  arbi^airesw  Sauspu^ 
raftre  violer  ses  élastiq^jes  traités,  celte  cour  ^'est^rancfaie  de  toute 


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LE  MAftOC  Vr  LA  <|IJE9Tl(m  B'AlGBR.  fiSt 

règle  fee,  modffimt,  augmentant,  dhntnaant  ses  stipulations,  abo- 
lissant ce  qal  etiste,  ou  instituant  ce  qui  n'a  jamais  existé. 

L'histoire  des  relations  diplomatiques  de  TEurope  avec  le  Maroc 
Ti*est  donc  que  rhistoire  des  concessions  humiliantes  faites  à  cette  puis- 
sance mabométane  par  les  cours  chrétiennes.  £n  ITTT,  le  «ultan, 
voyant  que  le  Portugal,  le  Danemark,  la  Hollande  et  la  France,  ne 
trouvant  pas  au  Maroc  les  élémens  de  prospérité  sur  lesquds  elles 
avaient  compté,  commençaient  à  déserter  ses  ports,  ouvrit,  par  un 
flieiâreste,  toutes  les  rades  de  l'empire  au  commerce  européen.  Ce 
manifeste  n'avait  qu'un  but  :  attirer  les  commerçans  et  les  ageos 
diplomatiques,  afin  d'entamer  des  négociations,  suivies  d'exactions 
régulières  et  extraordinaires.  Personne  ne  répondit  à  cet  appel,  et 
le  snltan,  désappointé^  déclara  que  quiconque  ne  deviendraR  pas 
son  ami  serait  traité  connne  ennemi ,  c'est-à-dfre  qu'il  armerait  ses 
corsaires  contre  tout  pavillon  qui  ne  flotterait  pas  sur  une  maison 
consulaire  à  Tanger. 

L'Europe  était  en  guerre ,  et  cette  menace  ne  put  être  exécutée; 
les  corsaires  auraient  eu  affaire  à  des  navires  contre  lesquels  ils  ne 
pouvaient  se  mesurer.  i>e  1800  à  1815,  toutes  les  nations  de  FEu- 
rope  furent  représentées  directement  par  le  chargé  d'affaires  de 
France.  Plus  tard,  de  1822  à  1828,  le  sultan  s'occupa  du  soin  de 
consolider  un  trAne  ébranlé  par  les  milices  du  palais.  Mais  dès  qu'il 
fat^idement  assis,  et  qull  vit  la  marine  marchande  de  toutes  les 
nations  uaviguer  sur  le  détroit,  il  reprit  en  sous-ceuvre  le  plan  de 
son  prédécesseur.  Une  corvette  fut  mise  sur  le  chantier  de  Rabat;  une 
autre  corvette  et  deux  bricks  furent  achetés  à  Gènes,  en  Porlu^çal  et 
en  Amérique.  Le  consul  portugais  céda  un  joli  schooner  qui  se  trou- 
vait mouillé  sur  la  cdte.  On  réorganisa  le  corps  des  marins,  celui  des 
eanonniers,  et  Ton  eut  soin  de  répandre  à  travers  toute  l'Europe  le 
bruit  de  ces  préparatifs,  qui  n'étaient  qu'un  stratagème  et  une  spé- 
culation sur  la  terreur. 

Les  corsaires  prirent  cependant  la  mer  en  f&8S,  et  se  jetèrent 
d'atord  sur  deux  navires  anglais,  qui  furent  capturés  parce  qu'où 
n'avait  pas  trouvé  leurs  papiers  en  règle.  A  la  même  époque,  un  na- 
vire autrichien ,  le  Véhce ,  s'étant, présenté  à  Babat ,  on  «fit  main  basse 
sur  la  cargaison;  l'équipage  fut  nris  avx  fers.  L'Autriche,  dont  le  traité 
de  paix  avec  le  Maroc  arvait  été  renouvelé  «n  1805,  avait  négligé  d'y 
entretenir  «m  chargé  d'affaires.  Le  saKan  se  souvenait  aussi  que  Ve- 
nise 4di  atsait  long-temps  payé  une  rente  ammclte  de  100,000  Kvres; 
et  qu'au  lieu  de  se  courroucer -en  1780,  lorsque  le^xmsul  vénitien. 


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628  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fut  expulsé  par  le  sultan,  elle  avait  subi  patiemment  l'outrage;  il  se 
souvenait  que  Napoléon,  en  réunissant  Venise  à  la  France,  avait 
détruit  une  alliance  honteuse  et  coûteuse  :  le  trésor  de  Maroc  se  trou- 
vait frustré  deux  fois,  par  le  cabinet  de  Vienne  et  par  le  gouverne- 
ment de  Venise. 

A  la  nouvelle  de  cette  insulte,  et  sur  le  refus  obstiné  du  sultan, 
qui  ne  voulait  restituer  ni  Téquipage  ni  la  cargaison ,  une  escadre 
autrichienne,  aux  ordres  du  capitaine  Bandiera,  aujourd'hui  amiral, 
fut  envoyée  sur  les  côtes  de  Maroc  ;  elle  se  traîna  plusieurs  mois  de 
Tétouan  à  Tanger,  de  Tanger  à  Arzilla  et  à  Larache.  Le  vaisseau 
Commodore,  en  quittant  Tétouan ,  reçut  en  plein  dans  l'arrière  un 
boulet  du  rempart;  l'artilleur  qui  avait  pointé  la  pièce  fut  le  héros 
d'une  ovation  qui  dure  encore.  A  Larache,  quelques  embarcations 
tentèrent  de  pénétrer  dans  le  Lyxos  pour  incendier  la  flotte  maro- 
caine qui  y  était  à  l'ancre;  la  tentative  échoua  :  les  marins  tombés  au 
pouvoir  des  Bédouins  furent  massacrés,  et  leurs  têtes,  portées  en 
triomphe  à  Fez  et  à  Maroc,  excitèrent  chez  les  Barbaresques  une 
irritation  enthousiaste  qui  les  possède  encore.  Devant  Arzilla  et  devant 
Rabat,  où  le  commandant  voulait  tenter  un  autre  débarquement, 
l'aspect  belliqueux  de  la  cavalerie  déployée  sur  le  rivage  le  détourna 
de  son  projet. 

Enfin  les  fils  du  chargé  d'affaires  de  Danemark  se  portèrent  média- 
teurs. Le  traité  de  paix  fut  conclu  à  Gibraltar  entre  le  consul  maro- 
cain Bénoliel  d'une  part ,  le  conseiller  aulique  Pflugel  et  le  capitaine 
Bandiera  d'autre  part.  On  expédia  de  Vienne  un  présent  splendide 
qu'accompagnèrent  d'honorables  gentilshommes,  et  qui  fut  offert  en 
1830  au  pacha  de  Tanger  par  les  signataires  du  traité,  présentés 
eux-mêmes  par  le  consul  danois.  La  cargaison  et  l'équipage  du  Véloce 
furent  rendus  à  l'Autriche,  qui  désigna  pour  son  représentant  officiel 
le  consul  de  Danemark.  Ce  dernier  arbora  le  pavillon  autrichien; 
inutile  démonstration ,  les  rapports  du  Maroc  avec  l'Autriche  sont 
nuls,  comme  aupasavant. 

Depuis  1830,  ou,  pour  mieux  préciser  l'époque,  depuis. la  prise 
d'Alger,  les  courses  des  Marocains  ont  cessé.  Des  navires  avec  pavillon 
russe  et  pavillon  belge  ont  fait  des  actes  de  commerce  au  Maroc  sous 
les  auspices  de  l'un  des  agens  diplomatiques  résidant  à  Tanger;  actes 
rares  d'ailleurs,  qui  provoqueraient,  s'ils  se  multipliaient,  des  expli- 
cations entre  le  Maroc  et  ces  gouvememens.  Mais  ce  fait  prouve  que 
la  prise  d'Alger  et  les  progrès  de  la  France  en  Afrique  ont  produit  sur 
ces  peuples  une  impression  profonde. 


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LE  BIAROC  ET  LA  QUESTION  D*AL6ER.  629 

Les  nations  chrétiennes  sont  loin  d'en  tirer  parti  ;  c*est  ce  que  prou* 
vera  bientôt  le  résumé  des  relations  entretenues  récemment  par  elles 
avec  le  Maroc.  Nous  commencerons  par  le  gouvernement  napolitain. 
En  183^,  le  renouvellement  de  son  traité  avec  le  Maroc  fut  pour  le  sultan 
un  prétexte  de  lui  imposer  des  conditions  nouvelles  et  onéreuses.  Les 
pourparlers  duraient  depuis  long-temps ,  et  le  consul  se  prétendait 
toujours  hors  d*état  de  conclure,  faute  de  communications  ministé- 
rielles. Pour  mettre  un  terme  à  son  hésitation ,  le  sultan  lui  rendit 
ses  passeports;  le  consul  se  retira  à  Gibraltar.  Quelques  mois  après, 
le  nouveau  traité  était  conclu  par  Tintermédiaire  de  M.  Bénoliel,  et 
Naples  se  soumettait  à  offrir  au  sultan  un  présent  convenable,  auquel 
serait  ajoutée  une  quantité  donnée  de  soufre.  Le  soufre  fut  reçu 
d*abord  à  Tétat  brut.  Une  fois  emmagasiné ,  l'on  prétendit  qu'il  n'était 
d'aucun  usage,  et  qu'il  s'agissait  de  soufre  purifié.  On  obéit;  un 
navire  de  guerre  napolitain  se  présenta,  couleurs  déployées,  sur  la 
rade  de  Tanger,  apportant  le  soufre  en  canon. qu'on  exigeait  de  lui. 
Ce  dernier  fut  accepté;  mais  on  ne  voulut  jamais  rendre  le  soufre 
brut  qu'on  avait  refusé  d'abord. 

A  la  même  époque,  le  sultan  refusait  l'exéquatur  et  l'admission 
de  M.  Béramendy,  nouveau  titulaire  du  consulat  espagnol,  jusqu'à 
ce  que  son  prédécesseur,  M.  Briare,  eût  satisfait  à  toutes  les  dettes 
particulières  qu'il  avait  contractées.  En  1829,  au  moment  du  blocus 
autrichien,  la  garnison  de  Ceuta  faisait  l'exercice  du  canon.  L'isole- 
ment dans  lequel  elle  vit  rend  fort  naturelle  la  ferveur  de  cet  exercice. 
La  cour  de  Maroc  en  prit  ombrage,  et  signifia  son  mécontentement 
au  cabinet  de  Madrid,  qui  se  montra  tout  aussi  pacifique  que  le  cabi- 
net de  Naples,  et  ordonna  à  la  garnison  de  chercher  un  autre  amu- 
sement. En  1835,  une  collision  étant  survenue  entre  des  sujets  ma- 
rocains et  l'équipage  d'un  navire  génois ,  à  bord  duquel  ils  étaient 
embarqués,  la  cour  de  Turin  rappela  son  chargé  d^affaires,  qui  n'avait 
point  manqué  à  ses  devoirs. 

Le  Danemark  et  la  Suède  ne  se  montrèrent  pas  moins  dociles  aux 
caprices  des  pirates  barbaresques.  Après  avoir  entamé,  en  1755,  des 
négociations  dont  l'intermédiaire  était  un  juif  inhabile,  le  cabinet 
danois  se  crut  autorisé  à  envoyer  à  Sainte-Croix  une  flottille  portant 
des  ingénieurs,  des  ouvriers  et  des  matériaux,  pour  élever  sur  ce 
point  une  forteresse  protectrice  de  son  commerce.  L'ambassadeur, 
qui  montait  le  vaisseau  amiral ,  fut  fait  prisonnier,  les  matériaux 
furent  saisis,  et  Ton  exigea,  avant  tout  arrangement,  la  rançon  de 
l'ambassadeur.  Conclu  à  cette  occasion ,  le  traité  de  1757  concédait  à 


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fin  HBTUE  jnSS  INBCX  MOUDOBS. 

la  conpagme  flanoise  (  Bommée  compagnie  d'Afrique  )  le  monopole* 
pour  dix  années,  du  commerce  des  ports  de  Salé  et  de  SafB ,  moyen- 
naiit  une  redevance  annuefle  de  50,006  piastres  fortes  d'Espagne. 
Mais,  comme  ce  traité  n'obligea  pas  le  sultan  à  fermer  les  ports  de 
Maroc  au  commerce  européen ,  Âbderraman  appela  tous  les  comraer- 
çans  sur  les  autres  points  abordables  de  la  côte ,  notamment  à  Ho- 
gador,  Keu  voisin  de  Saffi ,  à  Mazagan ,  à  Casablanca ,  voisin  de  Salé. 
Il  diminua  les  droits  de  sortie  en  leur  faveur  et  leur  céda  divers  privi- 
lèges refusés  à  l'établissement  danois.  La  diminution  des  droits  ame- 
nant une  hausse  sur  tous  les  marchés,  lé  commerce  intérieur  déserta 
les  deux  places  monopolisées  par  la  compagnie  d'Afrique.  Celle-ci 
croula  tout  i  coup,  et,  contrainte  à  payer  la  redevancejusqu'au  terme 
fixé  de  dix  ans,  elle  fut  ruinée.  En  1767,1e  Danemark  renouvela  son 
traité ,  et  se  soumit  à  un  tribut  annuel  de  25,000  piastres  fortes,  qu'A 
paie  encore.  Assurance  contre  une  piraterie  qui  n'existe  plus,  en  faveur 
d'un  conraaerce  qui  n'existe  pas. 

En  1763,  la  Suéde  adheta  aussi  lesbonnes  grâces  du  stdtan,  moyen- 
nant un  présent  considérable  qu'elle  s'engageait  à  renouveler  chaque 
année,  et  qui  consistait  d'abord  en  bois  de  construction ,  en  muni- 
tions de  guerre  et  en  autres  produits  de  la  Suède.  Il  fut  plus  tard 
exigé  en  argent.  Rompu  en  1771  par  Gustove  TH,  ce  ridicule  traité 
fut  renouvelé  ensuite  et  greva  la  Suède  d'une  sonune  annuelle  de 
20,000  plâtres  fortes,  non  compris  l'arriéré  remboursable  sur  le 
même  pied.  La  Suède  n'a  pas  le  moindre  intérêt  engagé  au  Maroc. 

En  1830,  la  Belgique,  sous  la  protection  de  lord  Palmerston ,  essaya 
de  lier  avec  le  Maroc  des  relations  commerciales  qui  devaient  oflRrir 
nn  écoulement  facile  et  important  aux  produits  des  Provinces-Unies. 
Le  consul  anglais  auquel  l'agent  belge  étaft  recommandé  écrivit  force 
dépêches,  prodigua  les  conseils,  loua  une  maison,  enrôla  des  domes- 
tiques et  des  employés  pour  l'agent  belge.  Ce  dernier  ne  pot  aller 
plus  loin  que  Gibraltar.  Après  un  long  séjour  sur  ce  rocher,  il  perdit 
patience,  et  alla  promener  son  oisiveté  dans  l'Andalousie.  Les  négo- 
ciaftions  n'ont  pas  encore  avancé  d'un  pas.  C'était  une  bonhomie 
étrange  d'imagin'er  que  lord  Palmerston  ouvrirait  au  commerce  belge 
la  route  d'une  concurrence  aussi  dangereuse  pour  les  Anglais. 

La  Hollande  a  conclu  plusieurs  traités  avec  l'empire  de  Maroc» 
dont  ralfiance  lui  a  été  précieuse  pendairt  la  guerre  de  1755.  TJn 
moment  la  parx  fut  rompue  parce  que  le  sultan  n'avait  pas  trouvé 
la  cadeau  du  consul  assez  riche.  Après  une  démonstration  hostile  qui 
n'eut  pas  grand  succès,  le  gouvernement  de  flotlande  réclama  la 


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LE  MAROC  R  UW  QiJBSTiON  B-ikl^ER.  691 

paix  f  f(oi  fut  rétabMeen  ITZft^  Le  comnierce  belandai»  têt  longtemps 
prospère  an  Maroc;  dès  le  milieu  du  xviir  siècle-,  les  marchandises^ 
expcMTtée»  de  ce  royaume  à  Marseille  y  trou?aieat  un  débouché  tfès 
ai>aotageux;  mai»  TAngleterre,  une  fois  maKresse  de  Gibrallar,  en  fit 
un  frand  dépôt  des  manufactufes  anglaises ,  et  s'empara  de  tout  le 
commerce  d'importation. 

Les  Portugais,  long-temps  habitans  des  cotes  de  fiifiriqiie,  avaient 
habitué  les  Maures  à  leur  industrie  et  à  leur  caractère.  En  1769,  forcés 
d'évacuer  Mazagan ,  leur  dernier  établissement ,  il»  remplacèrent  le» 
postes  militaires  par  des  maisons  de  commerce,  et  passèrent  avec  le 
sultan  un  traité  assez  avantageux ,  qui  leur  permit  de  conserver  avec 
la  cMe  occidentale  des  relations  actives.  Lisbonne  était  alors  pour  les 
Maures  ce  que  Gibraltar  est  aujourd'hui.  Là  se  rendaient,  montés  sur 
des  vaisseaux  portugais,,  les  juifs  et  les  Maures  qfùse  hasardaient  à 
sortir  de  Barbarie.  Ils  y  allaient  foire  leurs  achats,  porter  leurs  mar- 
chandises, et  lier  connaissance  avec  la  civilisation  européenne,  La 
décadence  de  la  marine  portugaise  et  la  concurrence  de  Gibraltar 
ont  détruit  ces  communications^  A  peine  aujourd'hui  le  pavillon 
portugais  apparatt-il  sur  quelque  rade,  à  bord  de  petits  misticks  qui 
viennent  chercher  un  fret  pour  Gibrattar,  ou  sur  la  poupe  de  petit» 
bateaux  pécheurs  qui  pendant  la  belle  saison  stationnent  a  la  bouche 
du  détroit. 

Le  pavillon  sarde  se  montre  assez  souvent  sur  la  Méditerranée  et 
sur  l'Océan.  La  plupart  des  navires  génois  viennent  poursuivre  dan» 
les  rades  de  Barbarie  leur  spéculation  habituelle,  la  spéculatio»  du 
fret.  Ils  apportent  des  marchandises  prises  à  Gibraltar^et  chargent  de» 
marchandise» pour  Gibraltar  et  Marseille.  Les  relation»  des  deux  pay» 
n'ont  pour  base  que  les  différences  éventuelles  dans  le  cours  des  mar- 
ehancHses.  Quantaux  États-Unie,  en  changeant  le  mode  de  taxation  de» 
laines  importées  de  l'étranger,  ils  ont  tout  à  coup  dirigé  vers  la  côte 
occidentale  de  la  Barbarie  un  nombre  prodigieux  de  eommerçamet 
de  navire»  niérieain».  Pendant  trois  ans  consécutif»,  une  quantitâ 
coBsidérablede  laine  a^été  exportée  de  Mogador,  de  Satt,  de  Mazagan, 
de  Casablanca  et  de  Tanger;  mais  le  système  de  transaction  si^î 
dans  le»  deux  pay»,  irré^ier  et  vicieux ,  ne  pouvait  servir  de  base 
à  des  rapports  cantînusv  Le  prix  des  laines  ayant  subi  au  Maroc  une 
liausse  inaccoutoméer  le  commerce  se  trouva  dérouté>  les  droit»  de 
douane  suivirent  la  hausse,  tous  les  marchés  furent  bouleversés» 
Des  fraudes  tentées  par  les  négpcian»  américains  {urent  déeoui»ertes, 
el  à  l'arrivée  de»  deinière»  cargaiaans  il  j  eut  procès ,  saisies^  faillite»» 


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69S  BBTUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  tarif  des  douanes  éprouva  d'importantes  modifications,  enfin  les 
rapports  de  rAmérique  avec  le  Maroc  restèrent  suspendus. 

Les  États-Unis  avaient  aspiré  à  la  possession  d'une  petite  île  située 
dans  le  détroit,  à  peu  de  distance  du  continent.  En  la  réunissant  à  la 
terre-ferme,  on  eût  créé  une  rade  sûre,  et  cette  position  fortifiée, 
rivale  de  Tanger,  de  Ceuta  et  de  Gibraltar,  eût  assuré  aux  États- 
Unis  ce  qu'ils  cherchent  depuis  long-temps,  un  pied  dans  la  Médi- 
terranée. Le  traité  de  1786,  le  premier  que  la  république  ait  con- 
tracté avec  le  sultan,  venait  d'expirer,  lorsqu'on  essaya  d'y  glisser 
cette  proposition.  L'agent  américain,  envoyé  à  Tanger,  passa  deux 
ou  trois  mois  à  attendre  vainement  l'honneur  d'une  audience.  Le 
sultan,  qui  se  repose  assez  volontiers  sur  son  agent  à  Gibraltar, 
M.  Bénoliel,  ami  de  l'Angleterre,  du  soin  de  négocier  et  de  débattre 
ses  traités,  laissa  l'ambassadeur  des  États-Unis  conférer  avec  cet  agent 
marocain,  sujet  anglais.  Dominé  par  l'influence  du  gouverneur  de 
Gibraltar,  M.  Bénoliel  fit  à  la  demande  américaine  tout  l'accueil  que 
l'on  peut  croire.  La  tentative  échoua,  et  le  gouvernement  des  États- 
Unis,  renouvelant  son  traité,  mais  sans  la  clause  désirée,  adressa 
au  sultan  un  cadeau  d'une  grande  valeur,  qui  fut  reçu  en  1839,  à 
Mazagan.  Ce  présent  consistait,  dit-on,  en  un  canon,  des  armes  et 
des  munitions  de  guerre;  singulier  présent  de  la  part  d'un  alUé  de  la 
France. 

L'Espagne,  par  sa  proximité,  les  besoins  de  son  commerce,  son 
industrie  agricole  et  les  possessions  qu'elle  a  conservées  en  Afrique, 
est  la  nation  qui  jusqu'à  ce  jour  a  eu  le  plus  d'intérêts  engagés  au 
Maroc.  Une  paix  active,  une  guerre  active,  telle  est  Talternative  dans 
laquelle  se  trouvent  placés  ces  deux  peuples.  11  leur  est  impossible  de 
s*éviter.  Sur  les  deux  côtes  règne  une  analogie  frappante  de  locali- 
tés, de  caractères,  de  mœurs  et  de  besoins.  Ce  n'est  pas  seulement 
un  souvenir,-  c'est  une  tendance.  Le  fait  seul  de  la  conservation  des 
établissemens  espagnols  en  Afrique  prouve  qu'ils  sont  peu  menaçans 
et  peu  dangereux  pour  le  Maroc;  séparés  et  protégés  d'ailleurs  par 
la  montagne  et  les  plaines  du  Rif ,  ils  sont  à  l'abri  des  coups  de  main 
tentés  par  les  sultans.  Les  traités  de  paix  ont  été  toujours  renouvelés 
peu  de  temps  après  avoir  été  rompus,  et  les  deux  parties  y  ont  gagné. 

Pendant  ces  années  de  mauvaise  récolte  que  Tétat  actuel  de  l'Es- 
pagne multiplie,  l'Andalousie  et  les  tles  Canaries  ont  trouvé  au  Maroc 
une  ressource  sans  laquelle  leur  situation  eût  été  critique.  Souvent 
aussi  le  Maroc,  sans  le  prompt  secours  de  l'Espagne,  eût  été  dé- 
peuplé par  la  famine,  que  l'imprévoyance  des  habitans  et  l'insuf- 


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LE  MAROC  ET  LA  QUESTION  D'ALGER.  633 

fisance  des  procédés  agricoles  rendent  terrible  dans  ces  contrées.  Le 
commerce  des  céréales  est  à  peu  près  le  seul  que  fesse  dans  ce  mo- 
ment TEspagne  avec  le  Maroc,  à  moins  qu'on  ne  mentionne  une 
petite  quantité  de  soieries  de  Barcelone  et  de  galons  de  Séville  im- 
portés, quelques  cuirs  de  bœuf  et  quelques  écorces  de  chêne  ex- 
portés. 

Les  Anglais  ont  abandonné  Tanger.  Si  la  position  de  Gibraltar  est 
plus  forte,  elle  n*est  assurément  ni  plus  avantageuse,  ni  plus  écono- 
mique. Gibraltar,  comme  Tanger,  tire  ses  subsistances  de  Maroc. 
La  principale  ressource  de  Gibraltar  a  toujours  été  la  contrebande. 
On  porte  è  quarante  mille  hommes  le  nombre  de  ceux  qni  vivent  de 
cette  industrie,  et  la  ville  de  Gibraltar  non-seulement  encourage  et 
alimente  la  contrebande,  mais  lui  accorde  la  protection  ouverte  de  sa 
forteresse  et  de  ses  navires.  11  y  a  six  mois,  des  contrebandiers  pris 
en  flagrant  délit ,  traqués  par  les  gardesrcôtes  de  la  reine,  sont  venus 
se  placer  à  l'abri  du  canon  anglais  et  narguer  leurs  adversaires.  La 
chevaleresque  Espagne  subit  l'affront,  baise  la  main  qui  la  frappe, 
et  crie  :  Mort  aux  Français! 

L'Angleterre  se  ménage  toutefois  des  ressources  et  des  relations 
dans  le  Maroc.  Elle  a  passé  avec  le  sultan  un  traité  qui  lui  accorde 
l'exportation  annuelle  de  deux  à  trois  mille  bœufs,  moyennant  un 
droit  inférieur  au  droit  ordinaire.  Elle  tire  de  Tanger  la  volaille,  les 
œufs,  les  légumes,  le  blé  et  l'orge  que  consomme  Gibraltar.  Elle  y 
trouverait  d'excellente  farine,  si  les  fournitures  de  Gènes  et  de  Mar- 
seille étaient  suspendues.  La  proximité  de  Tanger  lui  est  utile  non- 
seulement  pour  l'approvisionnement  de  Gibraltar,  mais  par  l'immense 
avantage  que  le  commerce  anglais  a  su  en  retirer.  L'agent  marocain 
qui  habite  Gibraltar  favorise  les  transactions  commerciales  de  l'An- 
gleterre; sa  garantie  formelle  ou  implicite  autorise  les  Anglais  à 
donner  du  crédit  aux  Maures  ;  déterminés  par  ce  motif,  une  foule  de 
petits  trafiquans  se  portent  en  masse  et  exclusivement  sur  Gibraltar. 
On  calculerait  malaisément  la  quantité  de  marchandises  anglaises  qui 
passent  le  détroit  chaque  semaine. 

Ces  avantages,  il  est  vrai,  sont  achetés  par  une  déférence  humi- 
liante. En  1828,  comme  nous  l'avons  dit,  deux  navires  anglais  furent 
capturés  dans  le  détroit.  La  mise  en  liberté  de  l'équipage  et  la  resti- 
tution delà  cargaison  une  fois  obtenues,  les  Anglais  exigèrent  une 
indemnité.  Le  sultan  s'y  refusa,  et  quelques  navires  de  guerre  allèrent 
bloquer  Tanger.  Les  autorités  maures  déclarèrent  que ,  si  un  seul 
boulet  tombait  sur  la  ville,  tous  les  Anglais  qui  se  trouvaient  dans  le 

TOMB  XXIV.  40 


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(Oh'  BE¥I»  nu  ttHJX 

pajSf  T  compris  le  diavgé  (fâiffirires^,  semest  égofgé».  Le  bloew, 
biea  que  maiRteau,  laîas»  passer  Us^  navires^  (foî^  ekaciae  semame> 
allaient  k  Gibraltar  et  en  revenaient.  Le  chargé  cf  affaires  anglais^ 
M.  Dottglas,  outragé  par  le  sttkan,  répondît  à  Tinsulte  par  de  la 
colère,  et  fut  jeté  en  prison.  Le  commandant  de  Tescaïke  réclama 
ce  fonctionnaire,  et  obtint  sa  liberté  sous  la  condition  expresse ^m 
M.  Doa^aa  ne  qiiittcxaît  pas  le  Maror  san»  Fattliorisatio&  du  sultan. 
Enfin  le  sultan  déclara  <«  qu'il  nes'étaH  îamaîa  cru  en  guerre  avec  s» 
bons  allié»,  qu'il  était  malheiu-eux  pour  eux  d'être  représentés  par 
un  fou,  qu^'il  consentait  volontiers  à  leur  readre  cet  iafortaBé,  espé- 
rant qu'on  aUaitfiaire  u»  meilleur  chois,  et  qjue  In  boBae  harmonie 
ne  serait  phis  désormais  troaUée.»  L'Angleterre  aecepla  uae  expli- 
cation 9mêi  satisfeisaate,  et  le  Uocus  di»parat  par  enchantement- 

Lorsque  des  symptômes  de  mésintelligence  se  manifestèrent  entre 
la  France  et  le  sultan  de  Maroc,  l'Angleterre  joua  un  aoureaa  rAle. 
Le  gouverneur  de  Gibraltar,  qui  venait  de  foamir  de»  armes  à  Abd-^ 
el^Kader,  en  fournit  à  Muley-Abderraman,,  mit  des  mgénieara  i  la 
disposition  du  pacha  de  Tanger  pour  réparer  les  fortification»  de 
cette  place,  promit  d'arrêter  à  sa  source  toute  tentative  hostile  de  la 
France,  et  tint  le  pachade  Tanger  au  courant  de  toutes  les  nouvelle» 
qui  l'intéressaient.  Le  brick  de  guerre  en  station  à  Gibraltar  est  encoi€ 
en  mowemeat  pour  le  service  de  cette  précieuse  correspondance^ 

Les  premièresnégoeiations  cégnlières  de  la  France  avec  le  Maroc  dar 
tent  du  règne  de  Mnley-IsmaïL.  Sous  son  successeur,  Sidi-Mobaa»- 
med,  les  négociations  de  la  France  et  du  Maroc  obtinrent,^ mais  dtf- 
ficUement,  quelque»  résultats^  Les  préliminaire»  furent  réglés ,  en 
1*3^,  par  l'entremise  d'un  nég^^ciant  français  établi  à  Saffi,  M.  1.-4. 
Salvff  ;  le  comte  de  Breu^fMm  se  rendit  ensuite  sur  les  lieux  pour  con- 
clure. Le»  ratification»  ne  fiBwent  échangées  que  deux  ou  trois  an»  plun 
tard.  M.  de  M^nay,.  en  renouvelant  ee  traité,  il  y  a  quelques  a»- 
néeSy  sead>le  y  avoir  introduit  des  clausesnouvelleset  plus  favorables; 
mai»  des  ai#:des  supplémenteire»  et  exceptionnels  détruisent  mal^ 
heureusement  l'efTet  des  clauses  fondamentales.  En  effet,  il  n'a 
pa  garantir  le  commerce  françai»  des  variations ,  des  entraves^  et  des 
vexation»,  qui,  jimtesà  la  eonearrence,,  i  l'incapacité  ou  à  la  dé^ 
loyauté  de  certain»  agens,  ont  fini  par  l'expulser  du  Maroc.  Aujour- 
d'hui, sur  une  e6te  de  deux  cents  Heues^  dont  les  prodnctioas  coa-^ 
vieaoent»  l'industrie  fraaf aise,  et  où  le»prodaitsde  cette  industrie 
Couveraient  de  nombceiix  débouchés^  oaaecemptepltt»quedeusétar 
UissesKas  fraafiaisv  Le»  négpeîana  de  Marseille,  au  Bea  d'iauter 


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LE  MASOC  CT  LU  ^QIlBSnOR  B^i&GER.  (M 

€ft  fl^cquérir  ee  «iT0ir4Ure  tt  e«lle  haMIeté  anxqnéls  le  taimaeree 
anglais  doit  «a  sapériorilé ,  se  «ont  laissés  primer  par  les  prodi^ 
aurais,  seuveat  in^eurs  en  «qnÉlKë,  ^ntais  imem  ^parés,  nrieux 
élaborés,  se  présentai  ittieox^  tiYec  phis  de  ^déeefece  et  de  gran- 
deur. Nos  draps ,  HOS^Hcres  TËffinés ,  tn»  soieries  ^  même  nos  qufai- 
eaflleiSes  ^otitiendnrienft  an  Mareic  la  eeneorrenee  anglaise,  «i  les 
ddiors  grossiers,  le  condKlofineinent  sofdiée  de  ces  prodnUs,  et  les 
frondes  auxquelles  a  souvenft  racours  mie  parckneme  extrême,  n'asan- 
raienft  Favantage  à  nos  rivaox. 

Sous  Napoléon,  le  consul  français  de  Tanger  y  tenait  tme  conr 
brillante,  dont  Tagent  arr^îs  s'était  seul  îselé.  Cet  appareil  et  eette 
pompe,  qui  produisent  snr  les  arientauKune  impression  si  profonde^ 
Ff>rigine  de  cet  éclat,  Men  connue  des  Maures^  éveillaient  en  eux 
une  vive  admiration ,  mêlée  de  respect  pour  la  France  et  pour  son 
souverain.  La  restauration  laissa  échapper  cette  position  élevée;  les 
agens  des  autres  puissances ,  quittant  le  rôle  secondaire  qu'on  leur 
Avait  assigné,  construisirent  des  palais  qui  rejetèrent  dans  l'ombre  la 
résidence  modeste  delà  France.  Cependant  la  prépondérance  française 
s'est  un  peu  relevée,  depuis  que  la  résolution  de  conserver  l'Algérie 
et  le  déploiement  de  forces  dont  cette  déclaration  a  été  appuyée ,  ont 
conseillé  au  sultan  les  égards  et  la  déférence.  Le  consulat-général, 
confié  aujourd'hui  à  un  tiomme  dont  fattitude  est  ferme  jet  indé- 
pendante, soutient  ce  mouvement  ascensionnel. 

TeHes  ont  été  les  relations  diplomatiques  derEurope  avec  le  sidtan 
de  Maroc,  relations  purement  commerciafles.  Renfermé  dans  son 
orgueil,  il  surveille  de  loin  les  évènemens  européens  sans  y  prendre 
part;  îl  s'attache  surtout  à  en  anlêter  le  retentissement  sur  sa  frontière. 
Les  consdls  ne  résident  pas  auprès  de  la  cour,  la  plupart  quittent  le 
pays  sans  avoir  entrevu*  le  siÂan.  Leur  résidence,  d-srbord  fixée  à 
Rabaft,  a  été  transférée  à  Laradie.  En  1780,  Laracbe  fat  tffterdit  aux 
dn'étiens,  et  les  consuls  dttrent  se  transportera  Tanger.  La  diplomatie 
marocaine ,  habile  à  combattre  les  chrétiens  avec  leur  esprit  et  leurs 
idées ,  colora  ce  procédé  arbitraire ,  «n  prétendant  qvTon  avaH  dlier* 
ébé  à  rendre  le  séjour  du  pays  moins  désagréable  aux  consuls ,  à  ^lea 
rapprocher  de  rEurope,  et  aies  placer  en  romnmnication  journalière 
avec  leur  patrie.  Ce  qui  importait  au  stOtan ,  c'était  d'éloigner  les 
consuls  dutjentre  déf  adnrinistrafton  et  de  leuren  dérober îes  secrets, 
de  faire  prendre  à  la  marine  de  guerre  le  diemrn  et  les  ^titions'de 
Muât  (ft  de  Larache;  «irfin,  deicaiflieranK  étaingers  les.pofints  vul- 

M. 


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636  BBVUB  UBS  DEUX  MONDES. 

Dérables  de  Tempire,  et  les  révoltes  continuelles  des  tribus  voisines 
de  Rabat  et  de  Salé,  qui  inquiètent  souvent  Tadministration  et  la  tien- 
nent en  échecs  Aujourd'hui,  quand  le  sultan  est  à  Fez,  la  notification 
la  plus  pressée  ne  peut  recevoir  de  réponse  avant  quinze  jours;  s'il  se 
trouve  à  Maroc,  quarante  jours  au  moins  sont  nécessaires. 

Abaissement  volontaire  des  nations  européennes,  toujours  prêtes 
à  satisfaire  la  rapacité  mauresque,  même  sans  en  tirer  aucun  avan- 
tage, et  qui  se  soumettent  à  être  rançonnées  sans  en  tirer  bénéfice; 
de  la  part  des  Anglais,  habile  et  prévoyante  souplesse,  sacrifiant  la 
dignité  nationale  aux  intérêts  du  commerce;  de  la  part  des  sultans, 
adroite  et  &pre  exploitation  d'une  situation  favorable  et  unique;  tel 
est  le  résumé  des  relations  diplomatiques  que  nous  avons  esquissées. 
Examinons  le  changement  ostensible  ou  secret  que  la  prise  d'Alger 
et  son  occupation  ont  dû  entraîner  ou  peuvent  entraîner  un  jour. 


§  IV .  —  DU  BOYÀUME  DE  MABOC  BELÂTIVEMENT  À  LÀ  COLONIE  D^ÀLGEB  , 
ET  DE  LÀ  SITUATION  D*ÀBD-EL-KÀDEB. 

La  régence  d'Alger  et  le  Maroc  appartiennent  à  des  sectes  diffé* 
rentes.  Le  Coran  n'admet  qu'un  vrai  monarque  chef  de  l'église.  Le 
sultan  de  Maroc  est  donc,  aux  yeux  de  ses  prosélytes,  descendant 
unique  et  successeur  légitime  du  prophète.  La  communauté  d'origine 
n'est  pas  pour  les  musulmans,  comme  on  pourrait  le  croire,  un  prin- 
cipe énergique  de  fraternité  et  de  sympathie.  Les  Marocains  détes- 
tent les  Turcs  et  méprisent  les  Algérien^. 

Ils  ont  donc  été  médiocrement  émus  du  malheur  subi  par  leurs 
antagonistes  religieux,  les  Arabes  de  l'Algérie.  Voisins  turbulens,  les 
deys  d'Alger  et  de  Tittery  avaient  souvent  ou  entraîné  dans  leurs 
querelles  les  provinces  limitrophes  ou  pris  une  part  dangereuse  aux 
démêlés  des  royaumes  de  Fez  et  du  Maroc.  Les  corsaires  d'Alger, 
plus  formidables  que  leurs  voisins,  s'étaient  fait  payer  plus  cher 
leurs  primes  européennes,  et  la  jalousie  du  sultan  ne  leur  pardonnait 
pas  cet  avantage.  Si ,  comme  les  Anglais  en  répandent  le  bruit ,  la 
colonie  française  venait  à  quitter  Alger,  le  sultan  doit  espérer  piettre 
cet  événement  à  profit  pour  son  église,  son  empire  et  son  territoire. 
Aussi,  loin  de  maudire  la  prise  d'Alger,  la  cour  de  Maroc  s'en  réjouis- 
sait^Ue  en  secret,  lorsque  la  France  déjoua  son  espoir  en  déclarant 
qu'elle  garderait  sa  conquête. 

Alors  se  présenta,  aux  yeux  des  populations  arabes,  l'homme  que 


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LE  MAROC  BT  LA  QUESTION  D*ALGER.  637 

réclamaient  leurs  désirs;  sous  le  rapport  politique,  un  libérateur;  sous 
le  rapport  religieux ,  un  pontife  :  —  Abd-el-Kader. 

Ce  marabout  célèbre  soulevait  un  double  levier,  religion  et  patrio- 
tisme. Il  était  parvenu  à  se  créer  une  généalogie  remontant  au  pro- 
phète. Les  commentateurs  les  plus  vénérés  du  Coran  bénissaient 
entre  ses  mains  Tinstrument  de  persuasion  arabe,  le  glaive,  et  lui 
ouvraient  au  trône  la  voie  du  champ  de  bataille.  Une  fois  maitre  de 
ces  ressources,  le  marabout  vint  se  jeter  aux  pieds  du  sultan  de 
Maroc.  On  s'en  étonne ,  mais  à  tort.  Il  ne  pouvait  rien  attendre  de 
Stamboul,  ni  des  beys  de  Tunis  et  de  Tripoli ,  perdus  dans  leurs  em- 
barras domestiques  et  dans  leurs  luttes  intestines.  Il  lui  fallait,  de 
deux  choses  Tune,  ou  reconnaître  la  suzeraineté  du  sultan  de  Maroc, 
ou  se  proclamer  lui-même  khalife  et  son  rival.  Les  secours  offerts  à 
Abd-el-Kader  par  le  gouverneur  et  les  trafiquans  de  Gibraltar  ne  pou- 
vaient lui  parvenir  que  par  le  royaume  de  Maroc.  Si  les  Anglais  lui 
fournissaient  des  armes  et  des  munitions  de  guerre,  voire  même  des 
ingénieurs,  pouvaient-ils  fournir  des  chevaux,  des  mulets  et  des  cha- 
meaux, du  biscuit  et  de  Forge,  des  tîntes  de  campagne,  des  tar- 
bouchs et  des  babouches,  objets  indispensables  à  l'équipement  arabe? 
Le  traité  de  la  Tafna  lui  livrait  sans  doute  des  approvisionnemens 
d'armes,  de  munitions,  de  vivres;  mais  une  alliance  sérieuse  avec 
la  France  détruisait  le  prestige  et  la  force  d'Abd-el-Kader.  Se  sou- 
mettre au  sultan,  lui  rendre  hommage,  était  donc  pour  lui  le  seul 
parti  prudent  et  convenable. 

Quant  à  Muley-Abderraman ,  sa  situation  n'était  pas  moins  com- 
plexe. L'hommage  d'Abd-el-Rader,  accepté  par  le  sultan,  le  constituait 
en  hostilité  avec  la  France ,  et  lui  faisait  courir  les  chances  d'une 
guerre  dangereuse.  Si  les  deux  alliés  réussissaient  contre  nous,  un 
vassal  ambitieux  et  turbulent  pouvait  tourner  ses  armes  contre  son 
suzerain.  Muley-Abderraman  reçut  donc  assez  froidement  les  protes- 
tations du  marabout,  et  l'ambassade  du  colonel  Delarue,  dont  le  lan- 
gage fut  énergique  jusqu'à  l'emportement,  dut  le  con6rmer  dans  ses 
dispositions  pacifiques.  On  prétend  qu'il  soutient  indirectement  notre 
ennemi.  Sans  doute  Abd-el-Kader  a  reçu  par  Tétouan  et  la  frontière 
de  TIemecen  des  chevaux,  des  bétes  de  somme,  des  provisions  et  des 
munitions  de  guerre;  un  grand  nombre  de  provinces  marocaines  se 
sont  coalisées  pour  lui  fournir  des  tentes  de  campagne  :  les  chameaux 
de  Fez  ont  été  pris  en  corvée  pour  le  transport  de  toutes  ces  fourni- 
tures; mais  Muley-Abderraman  a  protesté  que  ces  transactions  ne 
pouvaient  être  arrêtées.  Kous  pensons  qu'il  dit  vrai.  Le  fanatisme 


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«aqdique  FenthaariaMneet  le  désintëreaBenient  qui  dirigaitees  pré-> 
tendues  transactioiis«oiniiiereîales,TéritflMe6  oeuvres  ée  piété.  Mmnes, 
<ifintiMi&,  denrj<ibes,  tnaraboiits  décorés  dn  titre  générique  de  saints, 
JDUBdent  les  cAtes  d'Afrique.  Pas  de  tribu,  pas  de  viNe  qui  ne  tes 
eomple  par  4»ntaÎDes.  Les  tins,  fous  ou  idiote,  dont  la  misère  est 
^respectée  comme  une  manifestation  d'Altafa;  les  autres,  ambitieux, 
sntrigans,^ciilateuFs  pleins 4'4ntdligence  et  de  tact,  peuvent  tout 
«ir  les  esprits  crédules.  Le  sultan  profite  de  leur  pouvoir  et  l'étend 
après  se  fètre  assimilé;  c'est  Tunique  ressort  de  son  autorité -sur  les 
uretères  et  dans  tout  f  Atlas.  Les  saints  apaisent  les  révoltes  ^aos 
coup  férir;  instigateiBB  de  toutes  les  révolutions  du  Maroc,  de  tous 
les  diangemens  de  dysastie,  ils  ont  «UK^mémes  fondé  la  dynasUe 
Tégnanle  des  «bérifs,  doit  un  saint,  descendant  du  prophète,  'venu 
<i'lambo^  fut  iajïremièresottclie.  Bangereux  ennemis,  difficiles  à  dis- 
dpUoer  et  à  maîtriser,  on  parvient  .aisément  à  «xalter  les  populations 
car  le  fanatisme  même  qu'ils  propageât. 

Abd*el-Kader  a  trouvé  dans  ces  moines  toute  sa  force.  SoufianI  à 
ToveîUe  de  ces  sauvages  le  nom  maudit  des  chrétiens,  embrasant  de 
liaiae  leur  imagination,  flattent  toutes  leurs  passions,  il  les  a  tancés 
dans  la  route  de  son  amUtioa ,  dont  ils  sont  devenus  les  tnstrumens 
actifs.  €^  sont  eux  cpii  lui  créent  des  prosél^s,  surtoi^  à  fez,  qui 
«enferme ,  de  toutes  les  populations  du  Maroc ,  la  plus  homogène ,  la 
|ihis  nombreuse ,  la  plus  riche  et  la  plus  éclakée. 

Fez  n'est  plus  la  ville  merveilleuse  qu'a  décrite  Léon  l'Aliicmi; 
eependant  ses  lumières,  son  opiflence  et  son  industrie  lui  eonservent 
le  premier  rang  parmi  les  cités  africaines.  Sa  population ,  évaluée  à 
pluB  de  cent  raHle  âmes,  'ne  nous  semble  pas  atteindre  ce  chiffre. 
Mais  on  doit  ajoiHer  à  cette  population  celle  de  Méquenez,  éloignée 
de  huit  lieues  seulement,  h^tée  pcor  quarante  ou  cinquante  nMe 
anies ,  et  *doBt  b  deittinée  potitique  est  înséparaMe  de  celle  de  Fec. 
Loog4emps  capitale  unique  d'un  état  distinct,  ensemî  du  royaume 
de  Maroc  et  supérieur  à  ce  royaume  par  tes  mœurs  et  les  lois,  Pet 
ae  souvient  encore  de  cette  supériorité  isolée.  La  race  du  s«Man  actuel 
D^appaitient  pas  au  royaunie  de  Fez.  Le  fondateur  de  sa  dynastte 
vient  de  l'Arabie ,  et  ses  descendans  se  naturalisèrent  dans  une  pro- 
vince de  l'état  ée  Manoc,  la  piwinoe  de  Tafilet,  située  au-delà  ée 
rAtiaa.  FoBrlesGitofaos>de<F6z,^oessoiivanTOne  sauftipaa^WM  aflaer- 
tene..*Située«|ualve  Journées  de Ulemecen,  aufondid'mi  <v4Hon  que 
éanuMOt  des  iiaoÉews  aeoeasilAes ,  F«  ^n'^est  pas  Jà  Fabri  Cvn  coq^ 


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LE  MABM  nr  lA  mÊ&aÙK  B'MifiER.  69 

tatives  de  ffOfélytisiiv;  Déjà  santemi  par  ime  poputatton  exaHée ,  il 
proclama  la  guerre  sainte,  et  plaça  le  nNMaÉrfiiie  dlois  rattermthBe  mi 
de  se  pRiBOBcer  en  se  bieor ,  oii  de  reesler  lAebeimni  devant  les 
.  deveirs  sacré»  da  kbali&t.  Abderraman ,  forcé  de  secouer  son  inertie 
etde  tortir  de  ce  pié^ ,  s'éveM  enfin»  An  moment  eè  nons  écrivons 
ces  lignes^  on  annonce  qne  le  Maroc  est  en  armement  et  prêt  à  se 
loyer  en  masse;  les  fortÂBcatiens  des  villes  se  réparent,  les  canons 
ottbliés  dans  le  sable  remontent  sur  leurs  aflttts,  les  compagnies 
Ktolillenr»  el  de  marins  se  réorganisent  et  s'eiereent  cbaqne  jom*. 
Hnît  miHe  fusils  viennent  d'être  achetés  et  livrés  anx  ouvriers,  qui 
doivent  sobstitoer  à  la  crosse  européenne  la  crosse  dn  pays,  seule 
pmpre  à  l'eserdee  raores(|De.  Mais  le  soltan  va-t-il  s'alHer  avec  le 
marabout  et  lutter  contre  la  France?  Nous  ne  le  croyons  pas,  il  esl 
tnsp  iufeile.  La  France  est  beaucoup  moins  menaçante  pour  le  suHm 
cpe  rbabffle  et  Tourbe  Abd-el-Kader. 

Moo-senlement  Hnley-Abderraman  a  renouvelé  ptosieurs  fois  ses 
piotestation»  d'amitié  et  de  dévouement  envers  la  France;  non*-sen- 
lement^  scunmé  par  le  ministère  français  d'opter  entre  la  paii  ou  la 
gncrre,  il  a  toujours  opté  pour  la  paix  ;  mais  ses  protestations,  mises 
à.  répreuve,  ne  se  sont  pa»  démenties.  Une  maison  fhinçalse  de  Tan- 
ger demandait  l'année  dernière  Tantorisation  d^eiporter  des  bœnrs 
et  des  céréales,  réclamés  par  fadmânistration  d'Alger.  L'autorisation 
a^été  accordée;  la  fonmiture  s'est  effectuée  sous  les  yeux  du  sultan. 
Jamua,  ceites,  à  1»  veille  d'une  guerre,  suRan  africain  ne  livra  à 
son  eonem»  de»  munitions  et  des  armes. 

Pour  savoir  exactement  si  les  préparatifs  de  Mnley-Abderraman 
s'adresaenièf  la  France,  il  femiconnattresoi»  génie  et  sa  vie,  examiner 
dans^  qnel  état  se  tromre  son royanme,  de  quelles  forces  il  dispose, 
s'il  est  en  situation  de  lutter  contre  la  France,  et  si  la  guerre  dont 
on  lui  suppose  FinteMion  ne  serait  pas  pour  lui  nn  objet  de  crainte 
etnn  périL 

i  V.  —  VIK  FOLmQUE  ET  MCEVBS  PBIVÉES    B^ÀBDEBRAMAN.   —  ETAT 
POIJTIQUS  ET  COHBCEBCIÀL  DU  BOYAUHE  DE  MABOC. 

Noas:  avon»  dit  plus  hani  de  quels»  élénena  bétérogines  et  ioceo-* 
ciliables  se  compose  la  population  de  ce  vaste  et  singulier  enqiife.^  Hi 
est  difficileil'eni  Wre  le  dénoaArement^exaet,  (fae  le  gonramement 
InirmilK  ne  ennnait  p»s.  U  est  k  peine  nne  aère  a»  Miiaoe  <^ 


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640  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sache  exactement  TAge  de  ses  enfaos.  L'ignorance  du  peuple  est  telle 
que  ses  calculs  ne  remontent  pas  au-delà  du  mois  courant,  et  qu'il 
compte  les  jours  sur  ses  doigts. 

Muley-Abderraman  passe  pour  avoir  atteint  sa  cinquantième 
année.  Son  règne  date  de  1822.  C'est  un  homme  de  moyenne  taille , 
dont  la  barbe  large  et  d'un  noir  de  jais  tranche  vivement  sur  un 
teint  brunâtre,  dont  les  yeux,  grands  et  expressifs,  sont  inégaux  et 
et  louches.  Sérieux  sans  être  hautain ,  il  affecte  ce  maintien  calme  et 
grave  qui,  chez  les  musulmans,  dénote  l'éducation  supérieure,  la 
dignité  du  rang  et  la  noblesse  du  caractère.  Simple  dans  ses  ma- 
nières et  dans  ses  goûts,  il  dédaigne  le  faste,  et,  dans  la  vie  intime, 
il  serait  difficile  de  le  distinguer  de  ses  caïds  et  de  ses  tolbas.  Le 
parasol ,  attribut  de  la  royauté,  l'accompagne  toujours;  c'est  le  seul 
signe  de  son  pouvoir. 

Les  trois  palais  qu'il  habite  alternativement  à  Fez,  à  Méquenez  et 
à  Maroc ,  sont  vastes  et  semblent  de  petites  villes  renfermées  dans 
une  grande  cité;  mais  l'aspect  de  ces  édifices  n'a  rien  d'imposant. 
Les  fantaisies  de  l'architecture  moresque  de  la  décadence,  l'ogive 
découpée,  échancrée  et  dentelée,  les  moulures  en  plâtre  colorié,  le 
pavé  à  grands  carreaux  de  marbre  ou  en  mosaïque  de  briques  ver- 
nissées, un  péristyle  très  simple  autour  des  cours  intérieures,  et,  au 
centre  de  toutes  les  salles,  un  bassin  de  marbre  avec  un  jet  d'eau, 
tels  sont  les  seuls  ornemens  qu'on  y  remarque.  Le  luxe  a  été  réservé 
pour  la  disposition  et  Tembellissement  des  grands  jardins  renfermés 
dans  l'enceinte  du  palais.  Glaces,  porcelaines,  pendules  et  meubles, 
magnifiques  cadeaux  envoyés  par  les  cours  chrétiennes ,  s*ent«ssent 
dans  un  petit  nombre  de  pièces;  véritable  exposition  des  produits 
de  l'industrie  des  deux  mondes.  La  cuisine  du  sultan,  qui  se  fait, 
comme  celle  de  tous  les  Maures,  sur  de  petits  fourneaux  portatifs 
en  argile  cuite,  fonctionne  toujours  en  présence  de  Muley-Abder- 
raman. C'est  ordinairement  une  juive  qui  remplit  les  fonctions  d'in- 
tendante. Chaque  matin,  elle  vient  déposer  aux  pieds  du  maître  une 
corbeille  de  provisions  et  de  fruits,  parmi  lesquels  il  choisit  ce  qui 
doit  servir  à  ses  trois  repas,  qu'il  prend  toujours  seul.  Il  y  a,  dans 
diverses  parties  du  palais,  des  offices  servis  par  un  grand  nombre 
d'esclaves,  hommes  et  femmes,  pour  les  principaux  caïds,  le  harem , 
les  hôtes  du  sultan,  les  courriers  en  mission,  les  domestiques  et  les 
pauvres  des  grandes  mosquées. 

Au  commencement  de  son  règne ,  Muley-Abderraman  ne  parais- 
sait au  méchouarj  ou  conseil  d'état,  que  trois  ou  quatre  fois  par 


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LE  BIABOC  BT  LA  QUESTION  D* ALGER.  641 

semaine.  Son  secrétaire,  ou  premier  ministre,  Sidi-Moctar,  homme 
lettré,  adroit,  plein  de  tact,  ferme,  et  d'une  activité  infatigable,  pos- 
sédait toute  sa  confiance.  Mais  la  mort  suUte  de  ce  ministre  livra  au 
monarque  la  correspondance  secrète  de  Sidi-Moctar,  et  les  révélations 
contenues  dans  ces  lettres  décidèrent  Abderraman  à  tenir  dorénavant 
les  rênes  de  Tempire.  Il  donna  pour  la  forme  un  successeur  en  titre 
à  Sidi-Moctar.  Le  titre  de  sahaby  affecté  à  cette  dignité,  n'a  pas 
la  même  signification  que  celui  de  visir^  et  ne  correspond  pas  à  celui 
de  ministre.  Le  sahab  est  le  compagnon  et  le  confident  du  sultan  ;  il 
est  le  premier  des  kaiibs  ou  écrivains  du  palais,  dont  le  nombre  indé- 
terminé s'élève  ordinairement  à  dix  ou  douze.  Muley-Abderraman 
visite  maintenant  le  méchouar  deui  ou  trois  heures  tous  les  jours, 
le  vendredi  excepté.  Dans  la  cour  sont  réunis  les  caïds  et  les  officiers  de 
service,  aijnsi  que  les  grands  fonctionnaires  de  la  ville,  prêts  à  ré- 
pondre au  premier  mot  du  maître.  Des  soldats  équipés  sont  prêts  à  se 
mettre  en  route  pour  porter  les  ordres,  et  les  courriers  attendent 
la  réponse  aux  dépêches  qu'ils  viennent  d'apporter.  Là,  le  sultan 
donne  audience  au  premier  venu  de  ses  sujets;  facilité  apparente 
que  les  gardiens  du  palais  font  payer.  Ils  reçoivent  le  cadeau  du 
pauvre  aussi  bien  que  celui  du  riche,  et  souvent  l'audience  coûte  un 
panier  d'œufs,  six  poules  et  un  pot  de  beurre. 

Les  conunerçans  européens ,  dont  l'argent  alimente  les  douanes 
d'Abderraman,  sont  l'objet  de  sa  prédilection  spéciale.  Il  les  reçoit  vo- 
lontiers, amicalement,  et  quelquefois  dans  l'intérieur  même  de  son 
palais;  mais  les  ambassadeurs  des  puissances  européennes  ne  trouvent 
jamais  en  lui  que  le  souverain.  Ils  le  voient  une  seule  fois,  en  céré- 
monie, dans  la  grande  cour  du  méchouar,  au  milieu  de  son  armée 
rangée  en  bataille.  Pendant  que  l'ambassadeur  entre  d'un  côté,  le 
sultan  apparaît  de  l'autre  à  cheval,  accompagné  du  sahab,  de  quel- 
ques caïds  tenant  la  bride,  et  d'esclaves  portant  le  parasol  ou  agitant 
des  étoffes  autour  et  derrière  lui.  Il  s'arrête,  écoute  la  harangue  que 
l'interprète  juif  prononce  à  genoux ,  et  lui  répond  par  un  petit  nombre 
de  phrases  officielles  qui  n'ont  pas  varié  depuis  trois  siècles.  Cet  en- 
tretien ne  dure  jamais  plus  de  dix  minutes.  Le  sultan  continue  sa 
marche,  et  l'ambassadeur  va  traiter  de  sa  mission  avec  le  ministre 
titulaire,  ou  avec  tout  autre  agent  désigné  par  le  sultan.  Livrée  à 
des  intermédiaires  peu  éclairés  et  accessibles  à  la  corruption,  la 
diplomatie  est  réduite  à  une  impuissance  presque  entière. 

Le  sultan  est  peut-être  de  tout  son  empire  l'horame  dont  le  juge- 
ment est  le  plus  sain,  dont  le  tact  est  le  plus  sûr  en  matière  d'admi- 


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CI2  WWB  ! 

ajstratioa^ 4le  commeree^ de  iMriâ^ipie.  U  interrage, îl s'iartraît»  il 
CQttkfreoA^  A  sent,  U  devine.  Avare  avec  déliées  et  paitim^  il  a  tei 
par  cbaoger  Tadouiustratioii  du  rojaaflie  em  nue  gnide  fgpiuitaiîMi 
iadustrieUe  etconn^idaie. 

1,68  faabttudes  de  fies  pr^Eoières  années  mt  dèveiappé  ^e  pendhaot. 
Neveu  de  Muley-Saleiœaft ,  AbderraHiaa  n'était  pas  éevtmé  as  pouvoir 
suprêine.  Les  liaisons  de  parenté  avec  la  fiuniUe  du  soiweraîa  ont  une 
médiocre  iœpoftanee  dans  les  âaite  mnsolmans,  et  smtoi;^  à  Mi^oc,  nù 
la  ûoniUe  royale  peufde  à  eiie  seule  presque  t<Nate  la  province  de  Ta- 
fllet;  Muley-Ali,  fondateur  de  la  dynastie,  laissa  qaatre^nngtHpiatre 
enfans  mAles  et  uo  plus  gcand  nombre  de  fiUes;  on  poite  jasqifà 
fauît  oents  le  nonafare  des  enHoias  mflles  de  Mnley-InnaïL  11 oley-Ab- 
derraman ,  éloigné  de  la  coor,  avait  .meaé  une  vie  assez  obscure  en 
qualité  d'administrateur  de  la  douane  à  liabat,  puis  à  Mqgador,  lan- 
qne  Muley-Soleiman ,  excluant  du  trône  ses  enfass  et  tonte  sa  pos- 
térité, le  choisit  pour  successeur;  en  effet,  il  était  senl  capable  de 
porter  le  poids  des  afEsires.  Les  béritiers  pbis  proches  se  soanireût. 
L'ainé,  héritier  présomptif,  est  aujourd'hui  attaché  à  la  eour  de 
Muley-Mohammed,  fils  aiaé  du  sukan,  comme  ann  et  oanseitter 
intifl^. 

Quelques  tentatives  d'usurpation  furent  essayées  à  cette  épocpe. 
L'une  d'elles ,  dirigée  par  les  Oudaijas,  miliee  du  pabrâ^  qui  jouait  à 
Maroc  le  rôle  des  janissaires  à  Gonstantinople,  put  semUer  mençaoste 
au  nouveau  sultan. 

L'origine  de  cette  milice  exphque  sa  puissance  :  Muley-Ismmi  awt 
amené  du  désert,  où  il  était  ailé  guerroyer  contre  le  roi  de  Tom- 
bouctou,  un  grand  nood^re  de  noirs  qu'il  avait  enrégimentés.  Ce 
corps,  isolé  au  milieu  de  populations  qui  le  haïssaient,  avait  pour 
unique  intérêt  l'intérêt  de  son  maître.  Il  parvint  k  le  défaire  de  ses 
enfans  et  à  pacifier  l'empire.  Moley-Iamaïl  reconnu  ce  senrice  par 
tant  de  privilèges,  et  fit  à  toutes  les  recrues  que  lui  fournissait  inces- 
samment le  désert,  un  accueil  si  favorable,  que  cette  mîMce  d^iassa 
en  peu  d'années  le  nombre  de  cent  mille  hommes,  et  n'eut  pas  de 
peine  à  mettre  la  souveraineté  en  tutelle ,  et  àsubsUtoer  an  gouver- 
nement ses  caprices.  Muley-AbdaUah ,  déposé  six  fois  par  ses  noirs, 
trouva  le  joug  intolérable;  il  voulut  s'en  délivrer  à  tout  prix.  Le 
moyen  le  plus  sûr  lui  parut  être  de  mettre  la  milice  nègre  anx  prises 
avec  les  indigènes.  Ce  plan  réussit.  La  mîlîce,  divisée,  traquée  dans 
des  défilés  et  dans  les  poûtions  les  phis  critiques,  fut  extermmée; 
de  cent  mille  hommes ,  il  en  resta  à  peine  six  mille. 


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LE  MABae  Bfr  U^  qiWMION'  &* ALGER.  &i9 

Maïs  cette  violenee  n'alteignit  pas^le  but  que  se  proposait  Miriey- 
Abdailab;  il  D'uvait  fait  que  cbaager  de  tyran.  Le»  Oodlôfa»,  la  tffbu 
(fùmfmi  princfiifileBieBl  coDlrUmé  à  rextemmialibii  de»  noir»,  hérita 
de  Iwr  prépondéniBee  et  de  leosa  œicës.  Maiey-Abderrainan  ^  à  son 
aBeesaîon^  aa  peuvoic,  les  eirt  po«r  adveisaire».  Hs  Touiaient  élever 
au  trône  Siili-BeDdriK^demieriiiiniBlre  de  Molef-SoleiBian  ;  imegraade 
pflfflie  de  la  pepalattatt  de  Fex  se  initaii  seprioe  de  leurs  projets.  La 
ville  neuve ,  dans  la<pieUe.  se  tromve  le  pelais  impérial  où  était  nart 
Haley-âoleiiiiani  feinia  ses  portes  à  Midej^Abdenraisan^,  qni  dot  7 
péaéÉrer  par  Ift  foieedes  annes.  Les  Beni^^HaflseH  et  les  Béiebèreades 
onviroaade  les  et  de  Méfoeneai,  fcHgDur»  ardens-  au  pillage^  mar- 
chàreat  eontse  Fez  avec  lestribuadasod;  qnekpieB pièces  d'artillerie 
fournies  par  RaM  et  âelé  isenfoseèrent  Ytmûée  du  sidlan  ;  et  Fez, 
iM^tne  en  brèche ,  livra  passage  au  vainqueur,  Ifoley-AbdèrraBiaD 
eDtHaia  premier  par  la  brèehe  et  marcha  droit  an  palab,  pendant  qne 
TiHiBée  mettait  k  viHe  au  pillage.  Les  Ondeqas^  traqués  dans  les  me», 
fiu^ent  pris  et  garrottés;  Muley-Abdierraman  put  snitre  plus  tard  son 
piipcbant  à  la  clémence.  Les  prindpani  chefs  forent  exilés  ao-deli  de 
VAlias  et  dans  les  f(^teresses  da  sod;  la  tribu,  divisée  en  petites 
bandes,  fut  dépaysée  et  disséminée.  Quelques-nnes  de  ces  bandes» 
viifeut  eneore  sous  des  tentes ,  le  long  des  grandes  routes. 

Le  nombre  des  troupes  régulières  futalorsoonsidérablement  réduit, 
et  Farauée  soumise  à  une  nouvelle  organisation.  Ce  n'est  plus  à  une 
seule  tribu  que  sont  confiés  la  garde  du  souverain  et  te  service  du 
gouvernement  central.  Toutes  les  provinces  de  Tempire  concourent 
à  la  formation  de  cette  milice,  snivant  la  proportion  relative  de  leur 
population.  Le  nombre  ordinaire  de  l'armée  permanente  n'est  que 
de  trois  à  quatre  mille  hommes.  Ce  nombre  peut  s'augmenter,  mais 
sealement  pour  le  temps  du  péril.  Le  soldat  en  campagne  reçoit  la 
solde,  le  soldat  inactif  ne  reçoit  rien;  Muley-Abderraman  est  économe. 

Avant  luit  cinqpànte-qnatreans  de  convulsions  et  de  guerres  avaient 
épuisé' le  trésor.  Au  lieu  des  100  millions  de  ducats  (  environ  3^0  mil- 
lions de  francs  )  que  Muley-Ismaâl  avait  laissés,  ce  trésor  était  réduit , 
à  la  mort  de  Sidi^Mohanuned,^  2  millions  de  ducats,  et  l'on  ne  soit 
pas  au  juste  ce  qu'il  en  restait  à  l'avènement  de  Muley-Abderraman. 
Le  pillage,  favorisé  par  un  moment  de  révolte  et  d'inteiYègne,  avatt 
achevé  sans  doute  l'œuvre  commencée  par  la  décadence  du  com- 
merce et  la  voracité  des  ministres.  RempUr  le  trésor,  l'accroître  et  le 
combler,  a  toujours  été  pour  Muley-Abderraman  le  souci  le  plus  pro 
sant  et  le  besoin  le  plus  vif. 


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ekk  REVUE  DES  DEUX  llOm)E8. 

Le  commerce,  que  son  prédécesseur  avait  négligé  on  opprimé,  attira 
surtout  son  attention.  Il  éluda,  pour  toucher  son  but,  les  injonctions 
du  Coran  par  des  interprétations  très  hardies.  La  loi,  qui  défend 
expressément  le  trafic  du  gibier  et  de  la  laine,  ne  défend  pas  de  faire 
un  cadeau  en  échange  d'un  autre  cadeau;  obtenir  des  chrétiens,  en 
échange  de  la  laine,  un  produit  qui ,  tourné  contre  eux ,  leur  serait 
plus  funeste  que  le  commerce  des  laines  ne  devait  leur  être  utile» 
c'était  donc  faire  œuvre  méritoire.  La  poudre,  dont  la  fabrication  au 
Maroc  est  imparfaite,  coûteuse  et  insuffisante,  fut  reçue  des  mains 
chrétiennes  par  la  douane  impériale.  Un  quintal  métrique  de  laine 
équivalut  à  une  livre ,  puis  à  deux  livres  de  poudre;  les  apparences 
ainsi  sauvées,  il  fut  entendir qu'outre  la  poudre,  la  douane  recevrait 
un  droit  en  argent,  fixé  d'abord  à  trois  piastres  fortes,  mais  qui  n'a 
pas  cessé  d'augmenter. 

La  laine  lavée  paie  maintenant  neuf  piastres  par  quintal  métrique, 
ce  qui  équivaut  à  la  prohibition  totale;  mais,  au  moment  où  ce  com- 
merce nouveau  s'organisait,  la  laine  en  suint  revenait  à  bord  de  35  à 
M  fr.,  prix  qui  assurait  un  bénéfice  considérable  à  la  vente  en  Europe. 
Aussi  les  étrangers  se  portèrent-ils  en  foule  sur  la  côte  de  Maroc.  Mih 
ley-Abderraman  favorisa  cet  empressement  par  la  protection  spéciale 
qu'il  promit  à  tous  les  intérêts  commerciaux.  Il  permit  à  ses  admi- 
nistrateurs d'ouvrir  un  compte  à  chaque  négociant,  et  de  lui  accorder 
du  temps  pour  l'acquittement  des  droits.  Aujourd'hui ,  une  maison 
anglaise  du  Maroc  doit  plus  de  100  mille  piastres  fortes  à  la  douane, 
n  n'est  donc  pas  exact  de  prétendre  que  les  patentes  accordées  par 
le  sultan  aux  négocians  étrangers  s'obtiennent  difBcilement  et  sont 
soumises  à  un  renouvellement  annuel.  Il  se  montre  prudent  et  cir- 
conspect dans  des  concessions  de  crédit  accordées  à  des  inconnus  sur 
lesquels  il  n'aurait  pas  de  prise,  et  qui  pourraient,  en  quittant  le 
pays,  faillir  à  leurs  dettes;  il  a  raison.  Aussi  les  négocians  juifs  et 
maures  du  pays,  sur  qui  le  sultan  a  droit  de  vie  et  de  mort,  comme 
il  a  droit  de  saisie  et  de  confiscation  sur  tous-leurs  biens,  offrant  plus 
de  garanties  apparentes,  sont-ils  les  plus  favorisés.  Pour  eux,  le 
terme  du  paiement  et  le  crédit  sont  indéfinis.  Muley-Abderraman  a 
même  accordé  de  fortes  avances  à  ceux  qui  manquaient  de  capital 
ou  qui  l'avaieVit  perdu  dans  quelque  opération  malheureuse.  Dans  les 
villes  où  l'administration  est  le  plus  éclairée  et  le  plus  sévère,  on 
a  cru  remédier  aux  abus  d'un  crédit  illimité  en  établissant  un  mode 
de  remboursement  régulier  et  partiel ,  dont  le  taux  est  de  2  ou  de  2  et 
demi  pour  100  par  mois,  prélevés  sur  le  total  de  la  dette.  Cette  oblî- 


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LE  MAROC  ET  LA  QUESTION  D'ALGER.  6i5 

galion  de  remboursement  continu,  ne  mettant  aucun  obstacle  aux 
nouvelles  spéculations,  a  permis  aux  négocians  d'augmenter  la  dette 
qu'ils  semblaient  amortir;  remède  pire  que  le  mal.  L'idée  de  la  ban- 
queroute produit  peu  d'impression  sur  eux,  et  il  n'en  est  peut-être 
pas  dix,  dans  tout  le  royaume,  qui  ne  soient  en  état  de  banqueroute 
permanente.  La  loi  ne  condamne  pas  le  banqueroutier  à  mort.  Aussi 
son  calme  est-il  imperturbable  dans  tous  les  embarras  qu'il  se  crée; 
il  vend  à  perte,  il  achète  à  tout  prix,  il  compense  une  mauvaise  opé- 
ration par  une  pire,  et,  en  définitive,  c'est  le  sultan  que  l'on  dupe. 
Sur  l'immense  revenu  nominal  de  ses  douanes,  la  majeure  partie 
consiste  en  créances  qui  ne  peuvent  pas  Être,  qui  ne  seront  jamais 
liquidées. 

Cet  état  de  choses  devait  amener  des  conséquences  ftmestes  au 
commerce  européen.  Le  sultan,  voyant  tant  d'empressement  à  ex-* 
porter  ses  laines,  et  apprenant  quels  bénéfices  on  réalisait  en  Europe, 
voulut  s'en  réserver  une  partie;  il  exhaussa  successivement  pour  toutes 
les  marchandises  demandées  le  tarif  des  douanes.  Les  négocians  du 
pays  exhaussèrent  de  leur  côté  les  prix  sur  tous  les  marchés.  Le  com- 
merce européen  se  retira. 

Le  sultan  crut  avoir  trouvé  un  palliatif  à  ce  danger;  il  imagina  de 
maintenir  et  d'étendre  à  toutes  les  échelles,  en  faveur  des  étran- 
gers d'abord,  puis  en  faveur  de  tout  négociant  qui  paierait  comp- 
tant, la  différence  de  droits  établie  pour  ruiner  la  compagnie  afri- 
caine de  Danemark.  La  différence  des  deux  tarifs  est  de  12  et  demi 
pour  100  dans  certains  ports,  et  de  25  pour  100  dans  les  autres,  ce 
qui  revient  pourtant  au  même,  à  cause  de  la  différence  proportion- 
nelle en  raison  inverse,  qui  existe  sur  le  droit  nominal  dans  les  diverses 
localités.  Mais  le  palliatif  inventé  par  le  sultan  ne  pouvait  avoir  d'effet 
que  si  les  trafiquans  du  pays  étaient  limités  dans  leurs  opérations  et 
dans  leur  crédit.  Dans  ce  cas  même,  l'effet  de  la  mesure  devait  jeter 
le  commerce  tout  entier  aux  mains  des  Européens  et  des  sujets  ma- 
rocains possédant  de  grands  capitaux;  exclusion  trop  violente,  et 
devant  les  conséquences  de  laquelle  le  sultan  a  reculé.  La  banque- 
route de  tous  les  petits  conunerçans  sera  déclarée  le  jour  où  le 
sultan  réclamera  l'acquittement  des  créances  de  la  douane;  comme 
il  la  craint  plus  que  personne,  il  préfère  voir  disparaître  peu  à  peu 
tous  les  établissemens  européens  du  Maroc. 

L'exportation  de  la  laine  a  beaucoup  diminué  dans  les  dernières 
années,  par  l'augmentation  excessive  des  droits  de  sortie,  et  par 
l'accroissement  de  la  consommation  intérieure.  Le  terme  moyen  de 


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tM  BBfVUS  BBS mUX.  SMNIIBS. 

L'exportation  annaelle  qui  s'était  élevée  à  qiiatce-yingt  mille  ipintau^ 
est  de  quarante  miUe  quintaux  enviion.  Parmi  ces  laines,  les  plua 
grossières  sont  celles  du  Rif  et  des  provinces  limitrophes  de  la  régence 
et  du  déseit  D'autres^  de  qualité  moyenne,  sont  remarquables  sur- 
tout par  la  légèreté  «  celles  de  Tamesna,.  de  Duoala  et  des  Beni^ 
Hassen*  U  y  a  enfin  des  qualités  très  fines ,  et  q|ai  pourraient  se  com- 
parer à  celles  d'Espagne  :  ce  sont  les  laines  de  Tadia  et  d'Orderra. 

La  qualité  du  blé  que  l'on  récelte  au  Maroc  est  excellente  dans 
quelques  provinces,  celle  de  Tamesna,  par  exemple;  le  blé  ne  diffère 
de  celui  de  la  mer  Moire  que  par  le  mélange  d'une  petite  quantité 
de  coips  étrangers.  On  a  exporté  jusqu'à  cinq,  ou  six  cent  mille  ianèr 
gués  [mesure  espagnole  valant  cinquante-cinq  litres  et  demi)  dans 
une  seule  année.  La  fanègue  revenait  à  borda  moins  d'une  piastre 
fbrte. 

La  récolte  d'kiile,  ordinairement  très  abondante  au  llaroc ,  y  est 
sujette  néanmoins  à  de  grandes  variations.  Une  amande  appelée  arga$i. 
donne  une  huile  d'un  parfum  assez  agréable,  quand  elle  est  fraîche; 
les  naturels  la  préfèrent  à  l'huile  d'olive.  De  1768  à  1769,  on  exporta 
de  Sainte-Croix  et  de  Mogador  &0,000  quintaux  métriques  d'huile 
d'olive;  et  l'année  dernière  le  quintal  du  pays,  qui  est  de  112  kilog. 
et  demi,  s'offrait  sur  les  lieux  de  production  pour  36  ou  45  francs^ 

On  pourrait  exporter  annuellement  du  Marx)C,  sans  nuire  à  l'agri- 
culture, de  six  à  huit  cents  bœu&  et  vaches  du  poids  de  200  à  300  kil^ 
Ge  pays  fournirait  encore  des  nmles  et  des  chevaux  en  grande  quan- 
tité. Les  mules,  petites  ou  grandes,  sont  fortes,  ont  le  pied  solide  et 
portent  aisément  150  à  200  kilog.  Les  Anglais  en  ont  exporté  beau- 
coup pour  l'Amérique,  de  1765  à  1775.  Depuis  cette  époque,  l'ex- 
portation a  cessé.  Une  bonne  mule  coûte  160  francs  au  moins,  350  au 
plus.  Les  belles  races  de  chevaux  que  le  Maroc  a  possédées  sont  per- 
dues; étrangers  à  l'élève  des  chevaux,  abandonnant  au  hasard  le  croi- 
sement des  races,  les  propriétaires  en  altèrent  la  nature  et  la  beauté, 
pour  ne  pas  exciter  la  cupidité  du  sultan.  Ils  brûlent  au  flanc,  à  la 
cuisse,  et  souvent  aux  quatre  pieds ^  leurs  chevaux,  qui  d'ailleurs» 
soumis  de  trop  bonne  heure  et  avec  trop  peu  de  ménagement  aux 
violens  exercices  du  feu  de  la  poudre ,  sont  épuisés  à  sept  ans.  C'est 
par  le  feu  appliqué  aux  pieds  qu'on  cherche  à  corriger  ou  à  prévenir 
le  gonflement  de  leurs  jambes.  Presque  tous  les  beaux  chevaux  de 
Barbarie  se  trouvent  dans  les  écuries  du  sultan  ;  encore  cette  beauté 
est-elle  médiocre,  si  Ton  en  juge  par  ceux  qu'il  donne  à  plus  d'un 
auU)assadeur  en  échange  des  cadeaux  qu'il  reçoité 


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LE  MAvoc  m  UL  ^QiJWTieif  b'alger.  Wl 

Le  Hwoc  peitf  fonrair  6o  ÉboadaBce  «TexccMente  fariae ,  celle  ée 
¥ei;  4e  forge,  4a  maïs,  des  fèves,  des  poîs-diidies,  du  sésame ,  tons 
objete  d*mi  eomnerte  très  actif  avec  ks  tles  Canaries  et  avec  TEs- 
pagne;  des  peaux  de  mouton,  de  chèvre,  des  cuirs  de  bdeuf ,  de  la 
dre ,  du  siitf ,  du  Un ,  da  chanvre ,  des  gommes  de  plusieurs  qualités, 
d'excellent  alquifoux,  équivalaut  à  Talquifeux  anglais,  de  Tivotre, 
des  plumes  d'autrudie,  <Ie  la  poudre  d'or,  du  corail,  du  coton,  du 
cumin,  de  la  terre  savonneuse  (çûssoul),  des  bonnets  de  laine  [iar- 
boueks  ],  des  babouches ,  des  feuilles  de  rose. 

La  hausse  dans  les  prix,  hausse  dont  nous  avons  fait  connaître  les 
motifs,  semblait,  en  dé&nitive,  devoir  profiter  à  Fagricultuiie  et  à 
rîfiâttstrie^  Il  n'en  est  rien.  Pour  quelques  petits  producteurs  qui 
viennent  eux-mêmes  vendre  leurs  marchandées  dans  les  villes,  la 
plupart  ne  traitent  pas  directement  avec  le  commerce.  Le  défaut 
d*argent  pour  payer  l'impôt,  ou  Thypocrisie  d'une  misère  qui  n'est 
pas  toujours  réelle,  leur  font  contracte^  des  emprunts  pour  lesquels 
ils  hypothèquent  lemrs  récoltes  sur  la  plante,  ou  leurs  laines  sur  le 
dos  des  troupeaux,  à  un  prix  très  modique.  La  différence  entre  ce 
prix  et  celui  qu'en  donne  le  commerce  après  la  récolte,  constitue  le 
bénéfice  du  spéculateur;  quelques  parcelles  arrivent  à  peine  jusqu'à 
l'agriculture,  et  ces  parcelles,  les  percepteurs  des  impôts  et  les  gou- 
verneurs des  provinces  s'empressent  de  les  lui  arracher. 

Aussi  l'agriculture  depuis  des  siècles  est-elle  stationnaire.  Les  deux 
«Sers  du  territoire  sont  en  friche;  le  dernier  tiers  est  labouré  par  une 
charrue  impuissante,  dont  le  soc  est  souvent  en  bois.  On  ne  connaît 
d'engrais  que  les  cendres  des  champs,  incendiés  quelques  jours  avant 
le  labour,  auxquelles  se  mêle  fortuitement  la  fiente  des  troupeaux. 
Les  agens  naturels  viennent  seuls  en  aide  à  l'agriculture.  Manquent- 
ils  ,  tous  les  fléaux  fondent  sur  les  imprévoyantes  populations.  A  la 
sécheresse  et  à  la  disette  «e  joignent  l'épizootie ,  les  sauterelles,  les 
fièvres  et  la  peste.  Ces  chrétiens,  que  les  Maures  exècrent,  devien- 
nent leur  providence.  On  a  vu,  îl  y  a  quelques  années,  les  équipages 
européens  débarquer  des  provisions  sur  une  plage  jonchée  de  cada- 
vres, <où  des  feimnes,  des  enfans,  des  vieillards,  usaient  leurs  forces 
exténuées  et  s'arrachaient,  en  mourant,  une  poignée  de  blé. 

Les  mauvais  résultats  de  la  concurrence  ont  engagé  Muley-Abder- 
raman  à  revenir  au  système  du  monopole.  L'exportation  des  bœufs, 
des  poules,  des  sangsues,  l'exploitation  des  salines,  le  passage  des 
rivières  et  bien  d'autres  spéculations  de  commerce  intérieur,  sont 
autant  d'objetfi  demonopéle,<{»i,  au  terme  expiré,  lorsqu'on  les  remet 


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6tô  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aux  enchères,  sont  vivement  disputés,  bien  que  le  gouvernement  ne 
manque  jamais  de  les  enfreindre  lui-même  par  des  concessions  par- 
ticulières. La  plus  lucrative  de  toutes  ces  spéculations,  c'est  le  mono- 
pole que  s'est  réservé  le  gouvernement  pour  l'importation  et  la  vente 
de  la  cochenille  et  du  soufre.  Les  fabriques  de  tarbouchs  de  Fez  ne 
peuvent  pas  plus  se  passer  de  cochenille  que  l'Afrique  ne  peut  se 
passer  de  ces  fabriques.  Il  est  défendu  aux  Maures  d'employer  à  leur 
usage  personnel  d'autre  poudre  à  canon  que  celle  qu'ils  fabri- 
quent eux-mêmes  avec  le  salpêtre  et  le  soufre  que  vend  le  sultan  : 
immense  bénéfice  pour  ce  dernier  et  puissant  moyen  de  sécurité. 
Les  peines  contre  les  prévaricateurs  de  ce  dernier  monopole  sont 
aussi  atroces  que  le  bénéfice  du  sultan  est  considérable;  le  quintal 
de  soufre  purifié,  acheté  à  12  fr,,  ou  reçu  en  cadeau,  se  revend  90  fr. 

Le  sultan  bénéficie  beaucoup  sur  les  monnaies.  Le  ducat,  qui  est 
l'unité  monétaire  du  royaume,  est  une  valeur  nominale  équivalente 
à  3  fr.  35  cent.  Les  monnaies  effectives  sont  Yonce^  dixième  du  ducat, 
monnaie  d'argent;  \eJious,  qui  est  le  douzième  de  l'once,  monnaie 
en  cuivre;  le  baniqui^  monnaie  en  or  valant  trente-une  onces  (environ 
10  fr.  50  cent.).  Les  quadruples  et  les  piastres  d'Espagne  sont  très 
répandues  au  Maroc;  on  peut  dire  que  la  piastre  forte  est  la  mon- 
naie la  plus  recherchée,  même  parles  montagnards,  d'abord  parce 
qu'ils  savent  qu'elle  est  au  titre,  et  ensuite  parce  que,  ayant  une 
valeur  intermédiaire  entre  la  monnaie  d'or  trop  forte  et  la  monnaie 
de  cuivre  trop  incommode,  elle  se  prête  aux  transactions  domesti- 
ques d'une  société  qui  aurait  besoin  de  paraître  misérable,  si  elle  ne 
l'était  pas  réellement.  Les  Maures,  habitués  à  enfouir  leurs  trésors, 
veulent  retrouver  un  jour  la  valeur  qu'ils  ont  déposée  sous  la  terre. 
La  monnaie  du  pays,  n'étant  pas  au  titre  et  baissant  de  prix  chaque 
année ,  ne  peut  leur  convenir.  Le  sultan  fait  recueillir  les  piastres  à 
colonnes  par  ses  administrateurs,  qui  ont  même  l'ordre  d'en  prohiber 
l'exportation.  Ces  piastres,  achetées  au  cours  ordinaire  de  seize  onces 
du  pays ,  produisent  à  la  fonte  au  moins  vingt-quatre  onces.  Le 
baniqui  est  actuellement  au-dessous  du  titre,  de  cinq  à  six  millièmes. 
ht  flous  est  encore  plus  faux.  A  toutes  ces  altérations  de  titre,  il  faut 
joindre  la  falsification  de  l'étranger. 

La  dime  assignée  par  le  Coran  sur  les  produits  de  la  terre  et  la 
capitation  des  juifs,  le  tout  évalué  de  20  à  30  millions  de  francs  par 
an,  complètent  le  budget  du  sultan.  Quant  à  ses  revenus  extraordi- 
naires, ils  dépassent  ses  revenus  fixes.  Tels  sont  les  cadeaux  réguliè- 
rement offerts  par  les  caïds  des  villes  et  de  la  campagne  dans  les 


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LE  MAROC  ET  LA  QUESTION  d'ALGER.  6k9 

occasions  solennelles.  Ces  cadeaux  ne  semblent-ils  pas  snfBsans  et 
proportionnés  à  leurs  exactions  présumées,  on  dépouille  aussitôt  le 
caïd  de  ses  biens;  les  peuples  opprimés  élèvent  la  voix  contre  le  tyran 
qui  les  a  rançonnés,  et  on  leur  envoie  un  tyran  plus  exécrable  en- 
core; son  prédécesseur  va  expier  au  fond  d*un  cachot  sa  grandeur 
éphémère. 

Les  gouverneurs  des  villes  de  la  côte,  hommes  habiles  et  éprouvés, 
sont  traités  avec  plus  de  ménagemens.  L'avarice  de  Muley-Abderra- 
man  ne  trouve  pas  de  fonctionnaires  plus  dévoués,  plus  généreux  et 
plus  magnifiques,  que  le  gouverneur  actuel  de  Tétouan  et  le  pacha  de 
Tanger.  Les  présens  du  premier  sont  plus  fréquens,  ceux  du  second 
plus  splendides.  Ce  dernier  a  suivi  le  système  de  son  père,  qui  offrit 
un  jour  au  sultan  mille  chameaux,  mille  bœufs,  mille  chevaux,  mille 
mules,,  mille  ânes  :  les  chavaux  étaient  sellés  et  bridés,  les  bétes  de 
somme  chargées  de  froment  et  de  kouskous,  le  tout  accompagné  par 
mille  esclaves  qui  faisaient  eux-mêmes  partie  du  cadeau.  En  évaluant 
le  chameau  à  85  fr.,  le  bœuf  à  70,  le  cheval  à  125,  Tàne  à  3  fr.  50  c, 
la  mule  à  150  et  Tesclave  à  250  fr.,  on  a ,  outre  les  provisions  et  les 
harnais,  une  valeur  d'environ  700,000  francs.  Le  dernier  pacha  de 
Tanger  fut  jeté  en  prison,  avec  tous  ses  enfans,  pour  n'avoir  donné, 
en  deux  années,  qu'environ  30,000  francs.  Sans  cesse  des  gouver- 
neurs nouveaux,  avides,  pressés  de  jouir,  et  dévorés  d'une  soif  de 
pillage  d'autant  plus  ardente  qu'on  lui  laisse  rarement  le  temps  de 
s'assouvir,  fondent  sur  le  peuple.  Ilabitans  des  villes  et  de  la  Cham- 
pagne se  pressent  déguenillés  dans  des  réduits  misérables.  Quels  véte- 
mens!  quelle  nourriture!  Mortalité  épouvantable,  enfans  infirmes, 
femmes  condamnées,  dans  la  campagne  surtout,  aux  travaux  de  la 
brute,  —  voilà  le  tableau  adouci  de  cette  société. 

Cependant  elle  a  trouvé  un  maître  dont  elle  se  loue.  La  cruauté  de 
ses  prédécesseurs  est  remplacée  par  l'avarice,  les  supplices  par  la 
spoliation,  la  guerre  par  l'exploitation.  L'histoire  des  sultans  de  Maroc 
est  une  chaîne  d'atrocités  inouies  ;  mais  jamais  la  fiscalité  ne  fut 
poussée  plus  loin  que  sous  le  règne  actuel.  Le  sang  versé  par  le  bour- 
reau ou  le  soldat  répugne  à  Muley-Abderraman ,  qui  ne  veut  qu'a- 
masser de  l'or,  sans  compromettre  la  paix ,  sans  réveiller  les  tribus 
turbulentes.  Il  exploite  ses  sujets  à  petit  bruit,  transige  aisément, 
tire  parti  des  vices,  des  crimes,  de  la  révolte,  évite  les  obstacles  et 
les  tourne,  au  lieu  de  les  attaquer  de  front,  repousse  les  innovations 
et  n'en  prend  que  ce  qui  glisse  et  roule  aisément  dans  le  sillon  tracé 
par  les  siècles,  prodigue  les  protestations,  les  sermens,  les  paroles 

TOMB  XXIY.  41 


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c6fi0  «SBV1».BB&«EWX  «OHM». 

afiEBdd£S,De>lîent  pas  uoe  seule  promesse  qoaDd  son  intérêt  doit im 
sonffirifrOMÛs  évite  l'ostentation  dii^  pflMPJnre. 

L-honmie  qu'il. a  associé  à  son  œuvre,  Sîdi^Bendriz,  cet  ancien 
ministre  de  Muley-Soleiman ,  que  les  Ondaijas  avaient  eu  l'idée  d'pp- 
poser  à  Muley-Abderraman,  et  qui  s'était  prêté  timidement  à  tenr 
projet,  convient  parfaitement  à  son  maître.  Généreux  envers  lui 
comme  envers  tous  les  autres,  Muley*-Abderraman  se  contenta  de 
le  fiflâre  promener  par  les  rues  de  Fez,  nu  et  monté  sur  un  àne,  le 
visage  tourné  vers. la  croupe.  Le  caïd  Souessy,  père  et  prédécesseur 
du  gouverneur  adnel  de  Rabat,  homme  vénérable,  expérimenté,  et 
^qui  iMrait  rendu  de  grands  services  au  sultan ,  obtînt  sa  grâce  et  sa  réin- 
tégration à  la  cour  en  qualité  de  katib.  A  la  mort  de  Sidi-Moctar,  le 
sultan  hésita  quelques  mois  dans  le  choix  du  successeur  qu'il  lui  don- 
cnerait.  Il  avait  d'abord  jeté  les  yeux  sur  Sidi-Bias,  aujourd'hui  gou- 
verneur de  Fez ,  avec  qui  a  négocié  M.  le  colonel  Delarue.  Les  négo- 
ciations terminées,  Sidi-Bias  céda  la  place  à  Sidi-Bendriz.  Les  anté- 
cédens  de  ce  dernier  ont  rendu  son  rôle  tinûde  et  circonspect.  H 
•s'eflace,  s'absorbe  et  disparait;  mais^ son  influence,  pour  agir  par 
.des  voies  secrètes  et  détournées,  n'en  est  pas  moins  réelle. 

L'administration  du  sultan ,  transformée  en  exploitation  indus- 
trielle, souvent  dirigée  avec  une  avidité  imprudente,  a  dû  négliger 
les  ressources  guerrières.  Comme  tout  sujet  marocain  naît  soldat,  les 
juifs  et  les  esclaves  exceptés,  une  levée  en  masse  ne  serait  pas  diose 
difficile.  La  pratique  de  la  guerre,  le  manieipent  des  armes,  ne  consti- 
jtuent  pas  une  profession  et  exigent  peu  d'instruction  spéciale.  Il  suffit 
de  charger  et  de  décharger  le  fusil,  de  dégainer  le  sabre  et  le  p(H- 
ipiard;  le  temps  et  le  mode  employés  iinportent  peu*  L'ordre  ert 
une  question  de  parade,  non  de  tactique.  Connaître  l'^Lercice  du 
cheval  ^  c'est  le  lancer  au. galop,  se  relever  sur  les  étrierSi  décharger 
l'escopette,  la  brandir  sur  sa  tète^  et  arrêter  le  coursier  pour  rechar- 
.ger  son  arme.  Pas  un  seul  Maure,  les  tolbas  exceptés^  dont  la  lecture 
«t  l'écriture  sont  l'unique  emploi,  qui  n'ait  fait  de  l'équitation  im 
délices  et  l'occupation  de  sa  jeunesse. 

Ces  exercices  précoces  et  continus,  joints  à  une  constitution  aguerrie 
par  la  sobriété,  constituent  l'excellence  du  cavalier- maure.  Leurs 
étriers  lourds,  les  nœuds  de  cuir  ou  de  corde  qui  courent  leurs 
jambes  de  contusioas  et  de  meurtrissures,  les  courroies  «trop  eanrtes 
Kiui  engourdissent  leurs  genoux  ^n'êtent  rien  à  l'aisance  et  à  la  sàreté 
de  leurs^mouvemens.  Us  restent  à  cheval  de$  jourSf  des  semaines,;  des 
fmAè  entiers,,  passent ^quince  ou  vingt  heures  sans  mapger  et  mas 


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LE  MAim^  ET*  UL  QfEflTKHf  ])' ALGER.  661^ 

boire,  et  couehent  à  la  belle  étoile,  sur  la  terre.  Animez  ce  corpsde 
fer  par  l'enthousiasme  et  le  fenatfsme,  vous  aurez  un  admirable  soK 
dat,  mais  un  soldat  oriental^  inhabile  à  la  tactique,  et  qui  ^tlend 
son  impulsion  d'une  influence  religieuse  et  politique. 

Quoique  tons  les  corps  de  troupes  soient  mêlés  d'infanterie,  la  force 
de  l'année  marocaine  réside  dans  la  cavalerie.  Elle  se  forme  en  esca*> 
drons  de  vingt-cinq  à  cinquante  hommes:  le  premier,  rangésur une^ 
seule  ligne,  oblique  au  front  de  l'ennemi,  s'élance  au  signal  donné, 
d'abord  au  trot,  puis  au  galop;  le  cavalier  se  relève  sur  les  étriers, 
décharge  l'escopette,  fait  une  volte,  s'arrête,  et  l'escadron  retourne^ 
au  pas  en  rechargeant  ses  armes,  pour  se  reformer  sur  les  derrières, 
pendant  que  le  second  escadron ,  puis  les  suivans^  exécutent  la  même 
manœuvre.  La  rapide  succession  de  ces  attaques  tient  le  front  de 
l'ennemi  constamment  occupé.  Debout  sur  ses  étriers,  le  Maure  tire, 
en  fuyant,  à  la  façon  des  Scythes^ 

L'armée  marocaine  se  divise  ordinairement  en  plusieurs  groupes 
distincts,  subdivisés  eux-mêmes  en  plusieurs  corps.  L'armée  régu- 
lière, employée  au  service  du  gouvernement,  accompagne  partout  le 
sultan,  porte  ses  ordres  dans  les  provinces,  et  perçoit  l'impôt  impé-* 
rial.  C'est  la  force  centrale  de  l'empire.  Elle  reçoit  tme  solde,  et  ne 
dépasse  pas  m'dinairement  trois  à  quatre  mille  hommes.  Cette  armées 
est  complétée  par  un  corps  d'artilleurs  renégate  qui  servent  huit  à. 
dix  pièces  de  campagne;  on  les  croit  ou  plus  dévoués  ou  plus  habiles: 
double  préjugé  qu'ils  justifient  rarement. 

L'armée  provinciale  se  trouve  sous  les  ordres  et  au  service  des 
caïds  ou  pachas  des  provinces  et  des  gouverneurs  des  villes.  Une 
compagnie  peu  nombreuse  reste  en  permanence  auprès  du  caïd  pour 
transmettre  ses  ordres,  porter  ses  dépêches  à  la  <;our,  et  faire  exé- 
cutar  les  arrêta  du  chef  de  la  police  (amotoêseib)  et  du  juge  [  cadi). 
Les  soldats  non  employés  dans  ces  deux  armées  restent  dans  leurs^ 
foyers,  exerçant  la  profession  ou  cultivant  le  champ  qui  les  fait 
subsister,  ne  prenant  les  armes  que  pour  un  temps  donné,  sdt  à  la« 
fois,  soit  à  tour  de  rôle,  et  ne  recevant  la  solde  que  pour  l'époque  de« 
leur  service.  Enfin  la  milice  urbaine  sédentaire  se  compose  du  cerps^ 
dés  artilleurs,  du  corps  des  marins  et  des  soldats  du  guet,  qui  for^ 
ment  la  garde  nationale  proprement  dite;  on  ne  s'est  enooreservi  det 
raIrtiUôrie  que  pour  la  défense  des  villes.  Quant  à  la  marine,  Rabat 
et  Salé  possèdent'^seules  quelque  apparence  de  rie  et  d'institutions.- 
maritimes.  Municipalités  longrtomps  indépendantes,  régie»  par  ieum^ 
lois  et  leurs  magistcats,  armant  des  ^^orsaicès^,  faisant  la  guerre  et 

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652  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  négoce  pour  leur  compte,  ces  deux  villes  conservèrent,, même 
après  leur  soumission ,  leur  organisation  primitive,  dont  toutes  les 
traces  ne  sont  pas  effacées.  Les  deux  cents  artilleurs  qui  s'y  trou- 
vent s'efforcent  d'observer  une  certaine  discipline,  s'exercent  au  tir  et 
desservent  les  forteresses  et  les  batteries.  Dans  les  mêmes  villes,  un 
nombre  a  peu  près  égal  de  marins,  les  plus  renommés  de  l'empire, 
conserve  le  monopole  des  souvenirs  et  des  grands  noms  de  la  pira- 
terie; le  grand-amiral  actuel,  Bey-Brittel,  a  été  choisi  et  réside 
parmi  eux.  Ils  ne  s'occupent  aujourd'hui  que  du  pilotage  des  navires, 
de  l'embarquement  des  marchandises  et  de  leur  débarquement.  Ar- 
tilleurs et  marins  reçoivent  une  paie  que  l'on  prélève  sur  les  recettes 
de  leur  douane.  Le  sultan  ajoute  quelquefois  à  ces  salaires  une 
gratification  dont  la  vsAeur  moyenne  est  de  10  fr.  par  an. 

Partout  ailleurs  qu'à  Rabat  et  à  Salé,  on  voit  artisans  et  marchands 
quitter  l'échoppe  à  la  réquisition  du  caïd  pour  saisir  la  rame  ou  la 
mèche,  et  devenir  artilleurs  ou  marins.  Il  y  a  de  l'activité  dans  Iqs 
ports  que  le  commerce  européen  fréquente,  et  les  recettes  de  leurs 
douanes  suffisent  à  la  solde  des  marins.  A  Tanger,  dont  la  rade  reçoit 
beaucoup  de  navires  de  guerre,  un  vieux  capitaine  et  quelques  sol- 
dats d'artillerie  n'ont  d'autres  fonctions  que  de  faire  les  saints  d'usage, 
dont  les  consuls  remboursent  les  frais  à  raison  d*une  ou  deux  piastres 
par  coup.  Cette  ré^bution  suffit  presque  seule  à  l'entretien  du  capi- 
taine et  de  sa  compagnie. 

La  vieille  terreur  que  les  corsaires  marocains  ont  inspirée  à  l'Europe 
s'explique  par  leur  cruauté  dans  la  victoire,  bien  plus  que  par  leur  habi- 
leté maritime  et  leur  courage  guerrier.  Nous  avons  vu  les  plus  célèbres 
navigateurs  du  pays,  au  moment  où  il  s'agissait  de  lutter  contre  la 
vague,  et  de  sauver  avec  leur  vie  celle  d'une  femme  et  d'un  enfant, 
tomber  à  genoux,  quitter  la  rame  et  se  jeter  en  prières  au  fond  de 
leur  embarcation.  Tout  capitaine  partant  pour  une  expédition  ultrè- 
côtière,  est  obligé  de  laisser  une  caution  ou  une  hypothèque  sur 
tous  ses  biens  ;  en  cas  de  naufrage,  si  l'équipage  revient  sans  le  navire, 
les  biens  hypothéqués  sont  saisis.  Un  brick  marocain  partit,  il  y  a 
deux  ans,  pour  Alexandrie  avec  un  chargement  de  pèlerins;  malgré 
la  conserve  que  lui  donna  un  navire  autrichien  payé  par  le  Maure,  le 
brick  échoua;  le  capitaine  ne  reparut  jamais. 

Quant  à  la  garde  nationale  du  Maroc ,  chargée  de  faire  le  guet  et  de 
veiller  aux  remparts  et  aux  portes,  c'est  une  curieuse  bande  d'artisans 
et  de  boutiquiers.  On  les  voit  courir  en  désordre,  vers  la  chute  du  jour, 
pour  relever  les  postes,  le  fusil  perpendiculaire  ou  horizontal  au  bras 


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LE  MAROC  ET  LA  QUESTION  D*ALGEB.  653^ 

OU  sur  répaule,  vêtus  de  mauvais  surtouts  à  capuchon,  dans  lesquels 
ils  entassent  leur  repas,  et  s*arrëtant  sur  le  marché  pour  compléter 
leurs  emplettes.  De  grands  obstacles  s'opposent  au  maintien  et  à  Tor-^ 
ganisation  d'une  armée  permanente.  Toutes  les  provinces  ne  sont  pas 
également  approvisionnées  d'orge,  et  la  paille  manque.  Pour  y  sup- 
pléer, on  n'a  que  les  pâturages.  L'armée  ne  peut  donc  se  grouper 
sur  un  seul  point  qu'à  deux  époques  fixes  de  l'année,  et  elle  ne  peut 
séjourner  long-temps  au  même  lieu.  La  solde  de  la  cavalerie  est  trop 
modique  pour  que  le  soldat  nourrisse  lui-même  son  cheval.  Ainsi  une 
campagne  se  trouve  retardée  ou  suspendue  au  milieu  des  circon-> 
stances  les  plus  urgentes;  point  de  grande  armée  permanente,  point 
de  campement  fixe.  Pour  comprendre  les  résultats  d'une  levée  en 
masse,  et  les  funestes  effets  qu'entraînerait,  pour  tout  l'empire,  une 
guerre  continue  et  sérieusement  engagée,  il  faut  réfléchir  que  l'en- 
tretien d'une  armée  entraverait  tous  les  travaux  de  l'agriculture,  et 
se  rappeler  combien  les  habitans  du  Maroc  ont  peu  de  moyens  pour 
conserver  d'une  année  à  l'autre  les  récoltes,  quand  elles  sont  abon- 
dantes. 

Occupons-nous  maintenant  du  matériel  militaire  de  ce  royaume. 
Les  fonderies  de  canons  et  d'obus  que  Muley-Ismaifl  avait  établies  à 
Tétouan,  sous  la  direction  d'ouvriers  européens,  n'existent  plus  de- 
puis long-temps.  Les  fabriques  de  fusils  et  de  sabres  qui  existent  à 
Fez,  à  Méquenez,  à  Maroc  et  à  Rabat,  emploient  un  si  petit  nombre 
d'ouvriers,  qu'elles  ne  suffisent  même  pas  aux  besoins  de  l'état  de 
paix,  et  leurs  produits  sont  misérables.  Les  sabres  ne  valent  abso- 
lument rien.  Â  des  lames  anglaises  de  pacotille  on  adapte  seulement 
une  poignée  et  un  fourreau  moresques.  Le  canon  des  fusils  est  solide; 
mais  l'immense  platine  de  ces  armes  est  très  vicieuse,  et  la  crosse 
souvent  fragile.  Pour  toutes  les  fournitures  d'armes  et  pour  la  poudre 
à  canonj,  c'est  à  l'étranger  qu'on  s'adresse.  La  poudre  fabriquée  dans 
le  pays,  mélange  grossier  de  soufre,  de  salpêtre  brut  et  de  mauvais 
charbon,  que  l'on  réduit  en  gros  grains  anguleux,  ternes,  sans  force 
et  difficiles  à  conserver,  laisse,  en  brûlant,  un  résidu  qui ,  dès  les  pre- 
miers coups,  met  le  fusil  hors  d'usage. 

Muley-Âbderraman  eut,  il  y  a  quatre  ans,  l'idée  d'exploiter  une 
mine  de  soufre  qui  existe  dans  les  montagnes  de  Fez  et  que  l'on  dit 
très  riche,  ainsi  que  les  grands  dépôts  de  salpêtre  qu'il  possède.  Il 
consulta  l'auteur  de  ce  travail  relativement  à  l'établissement  pro- 
jeté d'usines  pour  le  raffinage  et  la  fabrication  de  la  poudre.  Le  succès 
d'une  telle  entreprise  pouvait  nuire  beaucoup  à  noue  colonie,  et  no% 


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6M'  BBfTE  D»  DWX-  IKMIDfiS^ 

répogfiftnees  five»t  corroborée»  par  celles  du  rakiMère  fi^nçais^  Il  ne 
nous  M  pas  dlfBoile^  de-détounier  Mtdey^Abderraraan  d'ua  projet 
dont  les  fr&is  répouvaslaient  d'aiUeurs. 

Les  tradeaux  eiîgés  des  puissaBces  eardpéennes  ont  assez  souvent 
consisté  en  armes  et  en  raunRions  de  guerre.  Ce  matériel,  ajouté  à 
oelui  que  les  Espagnol»  et  les  Portugais  ont  laissé  dans  toutes  les 
TiUes,  et  à  celui  qui  fut  apporté  directement  de  l'Espagne  au  retoov 
d68- anciennes  eipéditions,  doit  former  des «rsenaux  considéraMea* 
En  efl^t)  dans  toutes  les  villes  du  Maroc,  vous  apercevez  i)eauooap 
de  bouches  à  feu ,  dont  queiques^nes  sont  de  gros  calibre,  de  belles 
pièces  «n  bronze,  des  obus  et  des  mortiers;  mais  quelquesHines,  en*- 
fouies  dans  le  sable,  sont  battues  par  la  marée;  d'autres,  recouvertes 
dé  gazon ,  sont  abandonnées  aux  portes  des  villes;  d'autres  eocorei 
alignées  au  pied  des  remparts,  sont  dévorées  par  la  rouîHe.  Parmi 
celles  qui  figurent  sur  les  créneaux,  il  y  en  a  de  privées  d'aRAts^  d'aur 
très  montées  sur  des.affttts  vermoulus  qu'on  peint  et  qu'on  goudiSonne . 
de  temps  à  autre  pour  en  cacher  la  vétusté.  Près  dé  ces  pièces  pea 
formidables  s'élèvent  quelques  piles  de  boulets  rouilles  et  écaillé»^ 
pelure  insuffisante  pour  tant  de  bouches  de  fer  et  de  bronze. 

L'artillerie  ressemble  aux  remparts  qu'elle  défend.  Pendant  que 
l'on  bouche  avec  du  vernis  lés  trous  dont  les  vers  ont  criblé  les  affiftis, 
oot  recouvre  avec  de  la  chaux  les  plaies  des  remparts  et  les  fissmes 
qtt''y  pratiquent  les  rats,  leurs  innombrables  hôtes.  Quelques  for-^ 
tiftoations,  entre  autres  celles  dé  Rabat,  de  Salé ,  dé  Mogador;  queF^ 
queat^hAteaux^  à  Laracheetà  Rabat,  sont  encore  en^bon  état  ett>At 
conservé  une  apparence  assez  imposante;  raaisces  constructions,  fruit 
dé  l'esclavage  descaptifs  chrétiens^  ont  été  souvent  exécutées  en  vucet 
diÉnal'espoird'ttne  prompte  ruine.  A  Rabat,  tout  croula  peu  de  temps 
après  l'achèvement  des  travaux  ;  une  foule  de  Maures  resta  ensevelie 
touelesdéooffibt*es,  et  le  supplice  de  tous  les  ouvriers  chrétiens  venge» 
leur  mort.  Ces  fortifications,  souvent  réparées,  ne  tiendraient  pas 
contre  ua  bombardement  de  quelques  heures. 

Fjmdant  cinquante-quatre  ans  d'Un  règne  orageux,  Muley-Ismttl 
n'avait  pas  cessé  de  puiser  dans  le  trésor  pour  l'armement  et  pour  lil 
sAieté  de  l'empire.  I)  fit  réparer  la  ville  de  Fez,  agrandir  et  fortifia 
Méquenez^  jeter  les  fotidemens  dé  Fosdàle ,  entre  RabatetCasaMancai 
porter  entre  Méquenez  et  Al-Kasaar-Kébtr  lés  matériaux  néèessaîrés 
à  4'édlBcation>d'UBe  uut#e  ville ,  restaurer  tous  les  fotte  détachés  qui 
défeiMtêntlécoufs  et  la  bouché  dés  grande»  rivières»  Aueun  desat 
auecesseuRMK'st  suivi  soo^  exemple  ;  Muley-Abderramau ,  préoceupé 


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LE  MAROC 'BT  KAmQUBSTION  D'àLGBR.  «6S5 

4e  ses  vues  oc>iiimeroiaieset  de  soa^plan^d'éeonomierleur-sliorifie 
tous  les  autres  intérêts  du  pays. 

Les- anciens  chantiers  de  constniotion ,  eeluide  Aabat  parliciiliè- 
cément,  qui  a  lanc^  jusqu'à  'des  corvettes  de  36  <KanoAs  (lesiptati 
^andesque  Ton  ait<^nstruites  au  Maroc  ),  ne  conservent  eticore^in 
pea  demonvement  et  de  vie  que  grâce  à  la  fabrication  des^grandes  olut- 
loupes^qui  servent  à  la  douane  et  au;  passage  des  caravanes^  suvles 
rivières.  Le  sultan  fait  cette  spéculation  pour  sourj^pre  compte v 
et  en  retire  un  intérêt  de  100  ou  de  200  pour  100,  par  an.  Le  bois 
entre  AUKassar  et  Larache,  la  magnifique  forêt  séculaire  de  la  Ma^ 
mora,  située  à  deux  heures  de  Salé;  les  bois  de  Schaouïaet  de  Ta- 
mesna,  qui  fournissent  la  gomme  dite  de  Barbarie,  grandissent  et 
s'étendent,  appelant  lahache  et  les  efforts  de  l'industrie /Muley^Ab- 
derraman  ne  s^éearte  pas  de  sa  route  parcimonieuse.)  En- 1827  seule-» 
inent,  lorsqu'il  se  déclara  l'ennemi  de  toutes  les  puissances  ^qui 
in'avaient  pas  de  représentant  au  Maroc,  il  voulut  que  sa  marine 
«possédât  au  moins  un  navire  d'origine  moresque.Son  amiral  Brittel 
lut  chargé  de  construire  une  corvette;  huit  ans  furent'  consacrés 
à  cette  grande  cauvre;  la  guerre  et  les  négociations  avec  tous' les 
pepples  du  globe  eurent  le  temps  de  s'achever  avant  la  corvette^  Les 
huit  ans  révolus,  la  corvette  n'était  pas  lancée;  la  patience  du  sultan 
se  lassa,  l'amiral  et  l'ingénieur  tremblèrent.  Après  une  scène  tumul- 
tueuse ,  à  laquelle  toute  la  ville  prit,  part  ;  après  les  efforts ,  >  les*  cris 
^t  les  hurlemens  de  plusieurs  milliers  d'ouvriers  pris  en  corvée  dans 
les  rues  de  Rabat  et  de  Salé;  après  bien  des  cordes  cassées/ des 'bois 
brisés,  des  efforts  frénétiques  ;  grâce  encore  au  concours  de  tous  les 
4narins ,  de  toutes  les  barques ,  de  tous  les  agrès  des  navires  européens 
qui  se  trouvaient  alors  mouillés  dans  la  barre  du  Buregreg,  la  cor^ 
vette  finit  par  se  trakier  jusqu'à  la  mer.  Le  travail  de  la  sortie  fut 
aussi  pénible  que  celui  de  la  mise  à  flot,  parce  que  la^barre  avait  à 
speine  la  profondeur  suffisante  pour  le  passage  du*  nawe  en  lest  et 
4ém&té.  Vinrent  ensuite  la  difficulté  de  marcher  et  d'arriver  à  Lik 
rache,  puis  celle  4'entrer  dans  le  Lyxos.  Cette  singulière  Odyssée  une 
fois^ terminée,  la  corvette  fut  traquée  sur  la  rive,  moutllée  shiî plu- 
sieurs ancres  qui  ne  «devaient  plus  la  lâcher,  etelle  sembla  d&  temps 
en  teqip^.près  de  se  coucher  sur  le  sable,  comme,  pour  ^'y  endoNuir. 
-Elle  a  pour  compagnons  d'infortune- «une  autre  corvette ,  un  brick, 
^une  goëlette  ètun^schooner,  tous  de  eonstruction  eur^éenne,'ache* 
tés  ou  reçus  en  cadeau.  L&  goélette  et  le  schoener  sont  de,  petites 
4Mvire&ohacmans.qui^  pourrissent  dans  l'inertie  et  à»  la  chaîne  ^4ia 


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€56  RBVTB  DBS  DBCX  MONDES. 

lieu  de  bondir  sur  les  flots  où  les  appelle  leur  marche  légère,  rérélée 
par  rexçellence  de  leur  coupe. 

De  temps  en  temps,  Tamirauté,  qui  réside  à  Rabat,  vient  faire  une 
tournée  à  Larache  pour  visiter  la  déplorable  flottille  et  les  magasins 
des  agrès,  pour  faire  changer  les  doublures,  renouveler  les  peintu- 
res, jouer  les  pompes,  pour  asphyxier  les  rats  et  réparer  leurs  ra*- 
vages;  puis  Tamiral  remonte  sur  son  fine  et  rentre  dans  le  calme  de 
ses  foyers,  interrompu  seulement  par  quelque  expertise  d'avarie. 

La  cAte  marocaine,  dans  toute  sa  longueur,  est  d'un  accès  difGcile. 
Elle  n'offre  que  deux  ports  assez  sûrs  et  assez  grands  pour  servir 
tle  station  à  des  navires  de  haut  bord;  ce  sont  précisément  ceux 
<Iu'on  a  abandonnés.  L'un  est  la  baie  de  Sainte-Croix,  où  les  Por- 
tugais avaient  fait  un  établissement  et  construit  une  forteresse,  et 
dont,  en  1773,  la  population  fut  tout  entière  transportée  à  Hogador. 
L'autre  est  l'ancienne  Mamora,  entre  Larache  et  Rabat,  enceinte 
vaste,  profonde,  abritée  de  toutes  parts,  d'un  accès  facile,  et  dont 
un  gouvernement  civilisé  aurait  pu  faire  un  des  premiers  ports  de 
rOcéan.  Les  Maures  l'ont  laissé  s'ensabler,  et  la  bouche  en  est  fer- 
mée; c'est  aujourd'hui  un  grand  lac  qui  n'est  en  communication 
avec  la  mer  qu'au  moment  de  l'afllux.  Le  port  de  Yalédia  serait  bon 
si  l'entrée,  hérissée  d'écueils,  n'offrait  de  grandes  difficultés  qui  en* 
ont  nécessité  l'abandon. 

Ces  trois  ports  exceptés,  on  ne  rencontre  plus,  sur  toute  l'étendue 
de  la  côte,  que  des  rades  foraines  plus  ou  moins  dangereuses  et  des 
embouchures  de  rivières  dont  la  barre,  toujours  ensablée,  mais  plus 
ou  moins  suivant  la  saison ,  ne  laisse  passer  que  de  petits  navires  de 
commerce.  La  meilleure  rade  est  celle.de  Tanger,  quoique,  par  les 
vents  d'est  et  de  sud-est,  elle  soit  difficile  à  tenir.  Celle  de  Tétouan, 
où  la  flotte  du  sultan  hivernait  autrefois,  à  l'abri  d'un  grand  rocher, 
sur  la  bouche  de  la  Bouféga,  n'est  pas  tenable  par  les  vents  d'est. 
Celles  de  Saffi  et  de  Casablanca  joignent  à  cet  inconvénient  celui 
^'avoir  un  mauvais  fond.  Celles  de  Mazagan  et  de  Mogador  n'offrent 
\in  mouillage  commode  aux  gros  navires  qu'à  une  grande  distance 
de  la  terre.  La  barre  du  Sébou  est  devenue  impraticable  aux  navires 
de  moyenne  grandeur,  ainsi  que  celle  de  la  Morbeya.  Les  rivières 
•du  Lyxos  à  Larache,  et  dU  Buregreg  à  Rabat,  sont  les  seules  que  le 
•commerce  fréquente  aujourd'hui.  Elles  n'admettent  que  les  navires 
de  plus  de  100  tonneaux  et  de  coupe  marchande.  Le  tremblement 
de  terre  de  1T75  donna  à  la  passe  de  Rabat  jusqu'à  trente  pieds  de 
profondeur  à  la  marée  haute.  Ce  fut  alors  que  l'on  y  construisit  des 


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LE  BIAROC  ET  LA  QUESTIOIf  D'AI^ER*  9St 

corvettes  de  36  canons.  Depuis  cette  époque,  le  sable  n'a  pas  cessé 
de  s*y  amonceler;  il  est  à  craindre  qu'elle  ne  soit  un  jour  accessible 
qu'à  de  petites  embarcations. 

Du  côté  de  la  mer,  le  Maroc  n'est  réellement  vulnérable  que  sur 
trois  points  :  Larache,  la  nouvelle  Mamora  et  Rabat.  Des  trois,  le 
plus  important  est  Rabat.  Le  blocus  et  Toccupation  de  tout  autre 
point,  sur  la  Méditerranée  comme  sur  l'Océan ,  ne  serviraient  à  rien. 
Tanger  et  Tétouan  seraient  des  positions  avantageuses  pour  une  puis- 
sance maritime;  mais,  dans  l'état  actuel  du  Maroc  «  elles  ne  font  pas 
plus  que  Mogador  et  Saffi  partie  intégrante  de  l'empire.  L'histoire 
le  prouve,  l'empire  a  subsisté  durant  trois  siècles,  malgré  l'occupation 
de  tous  ces  points  par  le  Portugal  et  par  l'Espagne.  Loin  d'être  étouffé 
par  le  blocus ,  il  a  fini  par  en  triompher  et  le  briser. 

La  nouvelle  Mamora,  petit  chAteau  qui  défend  le  passage  et  rem-* 
bouchure  du  Sébon,  aujourd'hui  ruiné,  mais  placé  dans  un  site  ad- 
mirable; Larache,  ville  populeuse  et  assez  forte  encore,  assise  sur 
l'embouchure  du  Lyxos,  nous  paraissent  des  points  plus  importans, 
parce  qu'ils  sont  voisins  de  Fez. 

Telles  sont  les  défenses  réelles  et  naturelles  de  cet  empire.  En 
1765,  la  France  tenta  une  démonstration  contre  ^Rabat  et  Salé.  Un 
vaisseau,  huit  frégates,  trois  chebeks,  une  barque  et  deux  bom-* 
bardes  tinrent  constamment  le  large  et  n'obtinrent  aucun  résultat. 
L'escadre  eût  aisément  pu  bombarder  la  ville  en  se  plaçant  du  côté 
de  Rabat,  à  quelques  encablures  de  terre,  dans  un  excellent  mouil- 
lage par  quinze  brasses.  Aujourd'hui  l'emploi  de  ta  vapeur  rendrait 
cette  mesure  encore  plus  facile  et  protégerait  une  escadre  assaillante 
contre  le  vent  du  large,  qui  rend  ordinairement  l'appareillage  difficile 
et  dangereux. 


Nous  n'avons  omis  aucun  des  détails  nécessaires  à  faire  connaître  les 
antécédens  du  royaume  de  Maroc,  sa  population,  son  maître  actuel,  les 
ressources  matérielles  sur  lesquelles  il  peut  compter,  son  caractère  et 
ses  penchans  personnels. 

Cherchons  maintenant  quelles  seraient  les  ressources  morales  dont 
il  disposerait,  s'il  voulait  se  montrer  hostile  ou  à  la  France  ou  au  ma- 
rabout Abd-el-Kader,  et  quel  est  l'esprit  de  la  population  à  laquelle  il 
commande. 


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6(m  BITIJK:<1»8  HBUZvllMDU^^ 

S  VI.  --  EfJkX  MOAAL  D^UNBÀLLIÀffeB  ÀYBC  LE  XABOC,  ET  E8PBIT 
PUBLIC  DE  LA  POPULATlOll. 

I,es  raoes  qui  faiMteot  f  empire  de  Maroc  n'ont  rien  d'homogène» 
noua  raY4»s  déjà  prouvé.  Une  vieiHe  inimitié^pitteles  deor royaumes 
dov  Fez  et  de  Maroc,  réunis,  mais  non  conCoôdnsw  Les  accidena  de 
localité,  qui- rendent  cette  inimitié  insurmontable^  peuvent,  an  pie^ 
mier  coup  de  main,  élever,  une  barrière  entre  les  deux  parties  de^^ 
Tempire,  suspeirihre  toutes  les  communications  administralivos  et 
commereiito  entre  l'une  et  l'antre,  et  provoqua  un  démembrements 

La  popidtftion  de  l'Afrique  s^tentriomte,  renouvelée  souvent,  ' 
constamment  agitée  par  des  fleuves  humains  venus  de  tous  les  cAtés  de 
l'AsiOf  de  TAfriqne  et  de  l'Europe,  s'est  formée  de  plusieurs  grandes 
immigrations  que  Ton  peut  réduire  à  deux  courons  principaux.  Leur 
mouvement  date  de  la  fin  du  vih*  siéele;  dans  le  xi%  ils  ont  acqute 
une  extrême  aotivtté.  L'un  de  ces  deux  courans,  tombant  de  l'Egypte^ 
suivant  la  route  des  pèlerins  de  la  Mecque,  Tripoli,  Tunis  et  Con-* 
stantine,  pénètre  au  nord  dans  le  Maroc  par  Tlamecen  et  leToyaiinie 
de  Fez.  Il  s'arrête  au  Sébou.  L'autre  courant,  venu  de  l'Arabie^» 
tiav^se  le  désert,  Tafilet,  Taroudant  et  S6U£,  et,  parvenu  au  royaume 
de  Maroc  proprement  dit,  s'arrête  sur  l'une  et  l'autre  rive  de  la  Mor- 
beya.  Ces  deux  énormes  vagues  roulent  ainsi  à  droite  et  k  gauche, 
tournant  le  grand  écueil  de  l'Atlas  <  pour  finir  par  se  rejoindre  et 
s'entrechoquer  au-delà. 

La  population  du  Maroc  se  partage  donc  en  deux  groupes  bien 
distincts,  séparés  de  dialecte,  de  mœurs  et  de  caractère;  la  taille,  le 
teint,  la  physionomie  diffèrent.  Dans  le  premier  groupe,  les  tribus 
agricoles  dominent;  dans  le  second,  les  pasteurs,  plus  sédentaires, 
plus  faciles  à  gouverner,  moins  belliqueux ,  plus  civilisés ,  race  moins 
sauvage,  qui  a  recudlU  les  débris  de  l'Espagne  mabométane,  et  qui, 
méprisée  comme  lâche  par  les  peuples  du  nord,  méprise  à  son  tour 
la  sauvage  ignorance  de  ces  derniers. 

Jacob  Almanzor,prince  de  génie,  sut  contenir  dans  le  respect  tous 
les  peujdes  en-deçà  et  au^lelà  de  l'AUas,  depuis  le  désert  jusqu'au  àé- 
trotta  qu'il  passa  à  plurieuis  reprises  pour  rdever  la  cause  do  maho- 
métisme  sur  la  péninsule  espagnole;  grand  monarque,  qui  voulait 
faire  de  Rabat,  où  l'on  voit  son  tombeau,  la  capitale  de  son  vaste 
empire.  A  sa  mort,  un  démembrement  général  donna  naissance  aux 
royaumes  de  Fez,  de  Maroc,  de  Souz,  de  Tafilet  et  de  Taroudant. 


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LE  MAAOG'ET  LA^^lJBSTION  ]>*ALGER.  469 

Peu  à  peu  les  royaumes  de  Fez  et  de  Maroe  absorbèrent  tons  kg 
autres.  Les  rois  tributaires  de  Ttemecen  et  de  Tunis  secouèrent  le 
joug.  Les  villes  de  Rabat  et  de  Salé  devinrent.  iod^)6ndautes.  La 
luttesanglante  dont  Tempire  actuel  du  Maroc  devaitsortir,  4utte  con- 
centrée long-temps  dans  la  rivalité  de  Fez  et  4e  Maroc,  occupa  tout 
Fespace  àuxii^'au  xvm''  siècle;  cinq  siècles  de  guerres,  qui  ont  dû 
laisser  chez  les  deux*  peuples  des  traces  prafoi^es. 

n  n*eKiste  dttAS  cet  empire  sans4iiiité  quHme  circulation  vitale  toute 
artificielle,  et  l'état  uormal  ne  se  manifeste  iiu'aux  lieux  mène  ifue 
la  présence  du  sultan  vivifie.  Se  trouve-t-^il  auiiord,  lesud  estpleîD 
de  soulèvemens,  de  guerres,  d'anarchie ,  de  ^K>liaitions  exercées  sm^ 
«ne  seule  tribu  par  deux  tribus  liguées,  qui  se  disputeront  biwitôt» 
le  fer  en  mmn^  les  dépouilles  de  la  tribu  vaincue.  On  intercepte  les 
routes;  le  comm^ce  intérieur  s'arrête.  Le  sultan  se  porte-t^l  dans 
le  sud  pour  rétablir  Tordre  et  châtier  tes  coupables,  aussitôt  les 
tribus  du*  nord  s'insurgent,  avec  moins  d'impétuosité  peut-^e, 
mais  avec  la  même  opiniâtreté ,  refusent  dq  payer  le  tribut ,  chassent 
leur  gouverneur  ou  l'égorgent.  Ballotté  du  nord  au  sud  et  du  sudaa 
nord ,  le  gouvernement  oscille  entre  les  trois  résidences  de  Fez,  de 
Méquenez  et  de  Maroc. 

Muley*Abderraman  a  un  peu  ralenti  ce  mouvement  dangereux,  ea 
confiant  à  son  fils  aîné  l'administration  du  royaume  dont  il  est  obl^ 
de  s'éloigner,  et  en  partageant  le  gouvernement  avec  lui.  L'héritier 
.  présomptif  du  parasol  impérial  réside  principalement  à  Maroc  depuis 
quelques  années;  son  père  s'éloigne  rarement  de  Fez,  dont  le  peuple 
lui  inspire  peu  de  confiance. 

La  province  limitrophe  de  Chaus,  située  à  quelques  lieues  de  Tle- 
mecen,  séparée,  par  une  petite  rivière  que  défendentà  peine  les 
chAteaux  de  Tesa  et  Onèjeda,  est  habitée  par  des  tribus  d'une  fidé- 
lité équivoque  et  contre  lesquelles  le  sultan  a  déployé  toutes  ses  forces 
il  y  a  deux  ans.  De  la  frontière  à  Fez,  on  ccMnpte  denx  ou  trois 
journées  de  marche.  Fez,  très  mal  fortifiée,  prétend  au  privilé;^ 
proverbial  d'être  toujours  la  première  à  ouvrir  ses  portes  aux  tlsuFpa::^ 
teurs.  Les  émissaires  du  marabout  Abd-^l-Kader  l'enflamment  et 
l'irritent;  ils  en  ont  obtenu  d'éclatantes  preuves  de  sympathie,  et 
c'est  la  seule  ville  sur  laquelle  son  ambition  puisse  compter  ppor 
fonder  un  nouvel  état,  la  seule  qui  puisse  devenir  sa  métropole  poli- 
tique et  religieuse. 

Abd-el-Kader  a  besoin  de  la  guerre;  le  sultan  a  besoin  de  la  paix. 
La  suprématie  de  son  trône ,  établie  depuis  le  ix"*  siècle,  s'est  éten- 


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680  RBVUB  DES  DEUX  MONDES. 

due  jusqu'au  centre  de  l'Afrique,  et  exerce  sur  le  royaume  de  Tom- 
bouctou  une  suzeraineté  sans  action ,  mais  incontestée.  Si  Muley- 
Abderraman  refuse  de  légitimer  le  pouvoir  d'Abd-el-Kader  en 
Bcceptant  son  hommage  «  celui-ci  est  obligé  de  conquérir  le  sacerdoce 
par  le  glaive.  Leur  situation  n'a  point  d'analogie. 

Tout  ce  que  nous  venons  d'examiner  en  détail  éclaire  donc  la  posi- 
tion respective  d'Abd-el-Kader  et  de  Muley-Abderraman.  L'un  et 
l'autre  jouent  un  double  jeu,  au  milieu  duquel  la  France,  menacée 
par  tous  deux,  peut  aisément  se  tirer  d'embarras  en  les  opposant  l'un 
à  l'autre.  Quant  au  sultan  de  Maroc,  la  prudence  dont  il  est  doué 
l'avertit  que  le  danger  est  pour  lui,  non  dans  une  agression  fran- 
çaise, mais  dans  les  prédications  d'Abd-el-Rader,  l'infidélité  de  ses 
peuples  et  la  proclamation  de  la  guerre  sainte.  L'un  est  notre  ennemi 
naturel,  l'autre  est  notre  allié  secret  et  sympathique. 

L'utilité  commerciale  d'une  alliance  plus  intime  avec  le  sultan 
n'est  pas  difficile  à  démontrer.  Maître  des  positions  de  Tanger,  de 
Tétouàn  et  de  Larache,  importantes  en  temps  de  guerre,  il  offrirait 
des  ressources  infinies  à  notre  colonie,  si  les  communications  de 
cette  dernière  avec  la  métropole  étaient  suspendues.  L'excellence 
et  l'abondance  des  blés,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  nous  met- 
traient à  l'abri  de  la  disette.  Nous  avons  déjà  énuméré  les  nombreux 
produits  du  pays  qui  s'échangeaient  avec  avantage  pour  nous  contre 
les  produits  français.  Cette  alliance,  cimentée  par  des  intérêts  récipro- 
ques, fondée  sur  un  traité  net,  précis,  inviolable,  changerait  la  face 
de  notre  commerce.  Fez  et  Maroc  ont  des  communications  régulières 
avec  Tombouctou  et  l'Afrique  centrale,  où  le  titre  sacré  du  sultan  est 
reconnu  et  vénéré.     ' 

Si  nous  laissons  Abd-el-Kader  former  un  centre  vital  d'où  la  na- 
tionalité musulmane  puisse  rayonner  avec  toute  l'énergie  de  la  jeu- 
nesse, le  fanatisme  s'y  montrera  ombrageux,  prompt  aux  armes  et 
intraitable.  Tous  les  ressorts  de  l'islamisme  se  tendront  avec  violence, 
et  notre  civilisation  entamera  difBcilement  cette  masse  résistante. 
L'empire  de  Maroc,  tout  au  contraire,  corps  peu  homogène,  dont  la 
civilisation  vitale  est  lente  et  irrégulière,  ne  peut  nous  inspirer  beau- 
coup  de  craintes.  Notre  civilisation  n'essaie  pas  assez  de  le  rattacher 
à  ses  intérêts.  Nos  agens  affectent  de  ne  point  se  mêler  aux  affaires 
du  pays;  enfermés  dans  leurs  habitudes  aristocratiques,  habitant  Té- 
touàn, Mogador  et  Tanger,  ils  exercent  une  influence  vague,  équi- 
voque ,  insignifiante.  Le  contact  prolongé  de  notre  colonie  change- 
rait cette  situation.  Notre  armée,  notre  agriculture,  notre  commerce^ 


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LE  MAROC  ET  LA  QUESTION  D'ALGER.  661 

DOtre  administration ,  agiraient  puissamment  sur  des  esprits  mobiles 
etardens.  La  civilisation  s*ouvriraitde  nouvelles  issues,  et  les  menées 
redoutables  du  marabout  Âbd-el-Kader  seraient  déjouées. 

Certes,  la  France  veut,  non  exterminer  les  Arabes,  mais  fonder  une 
colonie,  mais  féconder  la  civilisation  européenne  par  les  ressources 
de  l'Afrique,  et  TAfrique  par  la  civilisation  européenne;  entraîner  les 
Arabes  vers  ce  but,  et  intéresser  les  vainqueurs  et  les  vaincus  aux 
mêmes  résultats. 

Pour  cela,  il  faut  qu*un  état  provisoire  laisse  coexister  les  deux 
sociétés  dans  une  libre  harmonie,  de  manière  à  ce  que  la  plus  avancée 
exerce  sur  Vautre  une  influence  efBcace. 

En  personnifiant  tous  les  Arabes  dans  cet  Abd-el-Kader  dont  l'in- 
térêt le  plus  impérieux  est  de  nous  combattre ,  on  s'est  gravement 
trompé.  C'est  l'erreur  du  traité  de  la  Tafna.  11  fallait  anéantir  l'intérêt 
de  cet  homme,  et  songer  aux  intérêts  des  masses.  Mais  on  ne  pouvait 
ménager  ces  intérêts  sans  les  comprendre  et  sans  savoir  ce  que  c'est 
que  l'existence  arabe. 

Étudiez  sérieusement  les  principes  du  mahométisme  et  son  his- 
toire, vous  reconnaîtrez  que  l'Islam ,  identifiant  le  principe  religieux 
avec  le  principe  politique,  l'église  avec  l'état,  ne  sépare  pas  le  pou- 
voir spirituel  du  pouvoir  temporel ,  et  que  le  monarque,  considéré 
comme  successeur  et  représentant  du  prophète,  est  pontife  et  souve- 
rain. Aux  yeux  des  mahométans,  toute  autorité  politique  isolée  du 
sacerdoce ,  à  plus  forte  raison  toute  autorité  appuyée  sur  une  autre 
loi  que  la  loi  musulmane,  n'est  donc  qu'une  force  brutale,  tyran- 
nique,  illégitime. 

Les  conquêtes  antiques  assimilaient  les  peuples  les  uns  aux  autres 
en  confondant  les  cultes,  en  ouvrant  les  temples  des  vainqueurs 
aux  dieux  des  vaincus.  Le  Panthéon  était  l'organe  dans  lequel  Rome 
absorbait  les  nations.  Nous  ne  pouvons  pas  absorber  le  mahomé- 
tisme. L'esprit  arabe  ne  comprend  pas  le  moins  du  monde  un  gou- 
vernement administratif  substitué  au  gouvernement  politique,  un 
régime  constitutionnel  qui  n'admet  pas  tous  les  dieux  à  la  fois ,  mais 
qui  n'en  admet  aucun  exclusivement.  Cette  tolérance ,  cette  faculté 
d'assimilation  par  la  négation,  capable  peut-être  des  mêmes  effets 
que  le  polythéisme  antique,  lui  semblent  anarchie.  C'est  à  l'anarchie 
que  la  conquête  d'Alger  semble  livrer  la  régence ,  en  l'arrachant  à 
la  communion  de  Stamboul.  L'autorité  politique  de  la  France  ne 
pourra  jamais  constituer  pour  ces  peuples  un  gouvernement  légitime, 
et  la  France  est  dans  l'alternative  ou  de  les  forcer  à  l'apostasie,  ou 


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«12  ^RBTITB  DBS  DEUX  lf01fl«S. 

d'apostasier  elle4n6iDe,  sons  peine  de  n'exercer  qu'an  pouvoir  tym- 
niqne  contre  lequel  ils  se  soulèveront  jusqu'au  dernier. 

A  ces  peuples,  en  les  abordant,  on  a  dit  deux  choses  contradic- 
toires :  c(  Nous  vous  laissons  votre  culte,  et  nous  voulons  renverser  le 
principe  qui  en  est  la  base.  Nous  vous  l»ssons  vos  lois  et  vos  mœurs, 
et  nous  voulons  que  vous  reconnaissiez  un  gouvernement  fondé  bot 
d^aulres  lois,  sur  d'autres  mœiurs.yous  faut-il  un  pontife?  Que  ce  soit 
le  grand  seigneur,  le  shah  ou  le  sultan  de  Maroc,  créez  un  personnage 
analogue  au  pape  catholique.  Changez  donc  votre  culte  en  gardant 
votre  cuite.  y>  Us  répondent  à  cette  absurdité  en  massacrant  nos  frères 
et  en  se  faisant  massacrer  eux-mêmes. 

Si  la  France,  pour  toucher  le  but  qu'elle  se- propose,  se' trouve 
forcée  de  laisser  les  peuples  dépossédés  rentrer  dans  leur  état  social, 
et  se  fonder  un  gouvernement  selon  leur  foi,  il  est  de  son  intérftt 
d'intervenir  dans  ce  travafil ,  de  le  diriger  autant  qu'il  est  possible ,  et 
'de  l'engager  dans  une  voie  où  la  civilisation  puisse  suivre  pas  à  pas 
le  nouveau  peuple  et  l'atteindre.  Abd-el-Kader  ayant  perdu  tous  ses 
droits  à  la  protection  de  la  France,  Muley-Abderraman  se  trouve  être 
définitivement  le  seul  allié  véritable  <pii  puisse  un  jour  nous  aider 
dans  cette  grande  œuvre. 

A.  Rby  (de  Chypre). 


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DE  L'ffTJMANITË 


PAR  M.  P.  LEROUX. 


II  est  un  moroentpour  l'écrivain  où,  après  avoir  traversé  plusieurs 
phases  de  préparation  et  de  travail ,  il  se  croit  en  mesure  de  donner 
une  complète  expression  de  lui-même.  Les  tentatives  qu'il  a  pu  faire 
avant  cet  instant  décisif  n'ont  été  qu'une  manière  d'interroger  ses 
forces,  de  les  exercer^  et  d'amener  à  son  terme  l'ôriginaUté  qui 
doit  assurer  sa  gloire.  Beaucoup  d'esprits  qui  dans  l'histoire  de  la 
science  et  des  lettres  ont  laissé  une  trace  profonde  et  neuve,  n'ont 
pas  dédaigné  ces  patientes  initiations  qui  attendent  du  temps  leur 
fécondité.  Spinosa  commence  sa  carrière  philosophique  par  se  péné- 
trer tout-à-fait  des  principes  de  Descartes.  Il  en  rédige  une  démons- 
tration géométrique,  mais  en  la  publiant  il  fait  savoir  au  lecteur  que 
parmi  les  idées  dont  il  trace  l'eiposition  il  en  est  beaucoup  qui  lui 
paraissent  erronées  (1).  Tant  il  était  difficile  au  penseur  d'Amsterdam 
d'abdiquer  tout-à-fait  son  indépendance,  alors  même  que  ppur  un 
temps  il  consentait  à  l'assujettir  !  C'est  de  cette  forte  discipline  de 
l'école  cartésienne  que  Spinosa  a  pu  passer  au  libre  développement 

(1)  Voyez  h  préfoce  mise  par  Louis  Meyer  au  traité  qui  a  pour  titre  :  R.  D9icarUi 
préncipiorumpm09aphimpar$  I  etltmon^geamêtrico  demonstratm. 


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I 


66k'  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

de  son  génie,  et  ce  disciple  à  moitié  réfractaire  a  pris  place  an  pre- 
mier rang  des  maîtres. 

L'auteur  du  livre  que  nous  allons  examiner  n*a  pas  négligé  les  tra- 
vaux préparatoii]ps  ;  il  a  publié  plusieurs  fragmens  philosophiques  qui 
dénotent  de  l'étendue  dans  l'esprit  et  de  la  patience  dans  les  recher- 
ches; il  a  coopéré  avec  distinction  à  la  rédaction  de  V Encyclopédie 
nouvelle,  dont  la  pensée  était  judicieuse  et  utile.  C'était  en  effet 
chose  avantageuse  à  la  science  que  de  marquer  la  transition  entre 
les  siècles  précédens  et  le  ndtre  par  un  recueil  philosophique  qui, 
sous  la  forme  alphabétique  d'un  dictionnaire,  résumAt  toutes  les 
questions.  Cette  enquête  servait  à  liquider  le  passé  et  à  préparer 
l'avenir.  Ceux  qui  adressaient,  loin  d'être  obligés  de  dogmatiser 
d'une  manière  aventureuse,  ne  pouvaient  même  s'acquitter  de  leur 
tâche  qu'en  s'abstenant  avec  soin  de  toute  affirmation  téméraire. 
Récapituler  les  résultats  acquis ,  indiquer  les  tendances  nouvdies, 
tel  était  naturellement  leur  but.  Ils  avaient  à  faire  du  passé  une  large 
critique  qui  permit  aux  esprits  de  se  tourner  vers  l'avenir  avec 
sécurité. 

Dans  l'accomplissement  de  cette  œuvre ,  il  y  avait  assez  d'honneur 
pour  qu'on  pût  consentir  à  s'y  consacrer  long-temps.  Toutefois 
M.  Pierre  Leroux  n'a  pas  tardé  à  s'y  trouver  à  l'étroit.  Les  articles  qu'il 
rédigeait  devenaient  sous  sa  plume  des  morceaux  plutôt  dogmatiques 
que  critiques,  où  les  inspirations  personnelles  prenaient  plus  de  place 
que  les  résultats  positifs,  et  cependant  ces  articles  ne  suffisaient  pas 
à  l'ambition  de  leur  auteur,  tout  en  excédant  les  limites  raisonnables 
d'un  dictionnaire.  Aussi  M.  Pierre  Leroux  a  pris  le  parti  de  publier 
sous  sa  seule  responsabilité  un  livre  qui  le  fit  connaître  d'un  coup 
comme  un  philosophe  dogmatique  aspirant  à  fonder  une  école. 

VHumanitéj  tel  est  l'objet  et  le  titre  du  livre  de  M.  Leroux. 
L'auteur  annonce  qu'il  exposera  le  principe  et  l'avenir  de  l'huma- 
nité, qu'il  donnera  la  vraie  définition  de  la  religion,  et  qu'il  expli- 
quera le  sens,  la  suite  et  l'enchaînement  tant  du  mosaïsme  que  du 
christianisme.  Dans  le  Faust  de  Goethe,  un  écolier  répond  à  Méphis- 
tophélès,  qui  lui  demande  quelle  spécialité  il  a  choisie  :  «Je  vour 
drais  embrasser  tout  ce  qui  est  sur  la  terre  et  dans  le  ciel,  la  science 
et  la  nature,  —  Vous  êtes  là  dans  une  excellente  direction  » ,  lui 
répond  son  interlocuteur. 

M.  Leroux ,  en  annonçant  sur  la  couverture  de  son  livre  qu'il  trai- 
tera de  l'humanité ,  ne  tombe-t-il  pas  un  peu  dans  le  même  inconvé- 
nient que  ce  poète  qui  avait  intitulé  son  poème  :  L'Univers?  C'est 


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DE  l'humanité.  665 

un  redoutable  écueil  pour  l'écrivain  que  ces  synthèses  sans  horizon 
et  sans  rivage.  L'immensité  devant  laquelle  il  se  place  le  rapetisse, 
et  c*est  en  se  plongeant  dans  Tuniversalité  des  choses  qu'il  rencontre 
le  néant.  L'esprit  ne  jouit  de  toute  sa  force  qu'à  la  condition  de  la 
ramasser  et  de  la  concentrer  sur  des  points  distincts.  C'est  à  travers 
des  formes  arrêtées^  que  leur  précision  rend  lumineuses,  qu'il  va 
plus  sûrement  à  l'infini,  et  l'art  seul  peut  le  conduire  à  une  vaste 
contemplation  du  vrai. 

Ces  considérations  sur  les  avantages  de  la  méthode  ont  peu  préoc- 
cupé M.  Leroux,  et  avec  la  connaissance  que  nous  avons  de  son 
esprit ,  nous  n'en  sommes  pas  étonné.  Des  notions  nombreuses  sur 
beaucoup  de  choses,  mais  acquises  d'une  manière  un  peu  confuse, 
plus  de  fougue  dans  l'esprit  que  de  vigueur,  plus  d'impétuosité  pour 
courir  après  les  idées  que  de  puissance  pour  les  maîtriser  et  les  tra- 
duire, plus  de  pétulance  dans  l'imagination  que  de  critique  dans  le 
jugement,  toutes  ces  propriétés  diverses  d'une  intelligence  distin- 
guée, mais  incomplète,  expliquent  l'allure  désordonnée  de  l'ouvrage 
sur  V Humanité.  M.  Leroux  n'a  pas,  à  proprement  parler,  écrit  un 
livre,  mais  un  énorme  article  destiné  dans  l'origine  à  un  diction- 
naire. Aussi  vous  y  trouvez  le  mélange  de  tous  les  tons  :  tantdt  vous 
croyez  lire  un  lambeau  de  dissertation  chronologique  appartenant  à 
l'école  de  Fréret,  tantôt  vous  rencontrez  des  tirades  déclamatoires 
qui  signalent  un  disciple  de  Rousseau;  vous  passez  de  l'axiome  le 
plus  abstrait  à  une  apostrophe  imprévue,  et  vous  vous  agitez  dans  un 
chaos  qui  ne  se  laisse  pas  débrouiller  sans  travail.  Ne  cherchons  donc 
pas  dans  V Humanité  de  M.  Leroux  une  œuvre  d'art;  la  lecture  de 
l'ouvrage  est  laborieuse  même  pour  ceux  que  d'ordinaire  l'appareil 
métaphysique  ne  rebute  pas. 

Quant  au  fond  des  idées,  l'auteur  appartient  à  Fécole  du  saint- 
simonisme;  il  en  célèbre  le  fondateur;  il  en  reproduit  les  formules 
avec  des  transformations  sur  la  convenance  desquelles  nous  nous 
expliquerons  tout  à  l'heure.  Il  ne  peut  y  avoir  de  doute  sur  la  posi- 
tion philosophique  prise  par  M.  Leroux  :  à  l'exemple  de  M.  Bûchez, 
il  se  présente  comme  élève  de  l'école  française  de  Condoroet  et  de 
Saint-Simon;  mais,  moins  exclusif  que  son  émule  dans  le  saint-simo- 
nisme,  il  associe  à  Condorcet  et  à  Saint-Simon  Pascal,  Charles  Per- 
rault, Fontenelle,  Bacon,  Descartes,  Leibnitz et Lessing.  M.  Leroux 
invoque  le  témoignage  de  ces  penseurs  pour  établir  en  principe  que 
l'honune  est  perfectible.  Videtur  homo  ad perfectionem  venire  posse, 
a  dit  Leibnitz.  Pascal  a  écrit  que  le  genre  humain  est  un  même 

TOME  XXIV.  42 


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6M'  REVUE  DBS  DEUX  ItfmDES. 

htomie  qui  éateiste  totqoars  et  qui  apprend  continaeHéiiieiit.  Chariés 
Penraalt  et  Foqtenelle  ont  arancé  queis^  vie  dé  l'homaniié  n'aurait' 
pa»  dé  déclib.  Lessiiig  a  développé  cette  thèse  que  le  genre  humain- 
passe  par  toutes  les  phtkses  d'une  éducation  successive.  M.  Léroui  con- 
sidère-ces  résultats  comme  acquis  et  s*en  empare,  de  même  qu'il  s'est  ' 
emparé  des  travaux  des  psychologues  depuis  deux  siècles  pour  établir 
que  l'homme  est  de  Isa  nature  et  par  essence  sensation,  sentiment, 
connaissance.  Nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  remarquer  que 
M.  Leroux  ^  qui  a  déclaré  une  si  rude  guerre  à  l'éclectisme ,  en  prend 
ici  la  méthode  et  les  procédés.  Ne  s'expose-t-il  pas  à  ce  qu'on  signde 
dans  son  livre  de  nombreuses  traces  non-seulement  d'éclectisme, 
nuus  même  de  syncrétisme,  comme  on  drt  en  termes  d'école,  puis- 
qu'il n'a  pas  craint  de  mêler  les  résultats  des  systèmes  les  plus  divers  ^ 
pour  tenter  d'en  former  un  tout? 

Avant  d'arriver  à  l'examen  des  points  principaux  du  livre  de  tTh»^ 
manité,  il  est  une  assertion  historique  de^  M.  Leroux  que  nous  ne 
pouvons  laisser  passer  sans  contestation.  M.  Leroux  prétend,  et  nous  * 
citons  ses  expressions,  que  les  anciens  n'avaient  aucun  sentiment, 
même  vague,  dé  la  vie  collective  de  l'humanité  dans  un  but  quel- 
conque. Qu'il  nous  permette  dé  lui  citer  cette  phrase  de  Sénè- 
que  :  a  Les  hommes  meurent,  mais  l'humanité  elle-même,  à  l'image 
de  laquelle  l'homme  est  formé,  persiste;  au  milieu  des  souffrances  et 
de  la  ruine  des  individus,  elle  n'est  pas  atteinte.  Homines  qnidem 
pereunt:  ipsa  autein  humanitas,  ad  guam  homo  ejffingiiur,  permanet: 
et  hominibus  laboranHbtts,  intereuntibus,  illa  nil  patitur  (1).  »  Nous 
regrettons  que  M.  Leroux  n'ait  pas  eu  cette  phrase  présente  à  la  ■ 
pensée;  il  eût  pu  la  prendre  pour  épigraphe  de  son  livre.  Bacon  et  Leib- 
nitz  auraient-ils  pu  trouver  des  termes  pliis  généraux  que  les  expres- 
sions de  Sénèque?  Ce  n'est  pas  tout  :  cette  idée  de  perfectibilité  qui 
nous  rend  si  fiers,  nous  devons  aussi  la  partager  avec  l'antiquité,  et 
c'est  encore  Sénèque  qui  assure  cette  gloire  aux  anciens.  «  Je  vénère  *• 
les  découvertes  de  la  sagesse  et  de  leurs  auteurs,  dit  le  philosophe 
romain  :  ces  découvertes  sont  pour  moi  comme  autant  d'héritages 
que  j'aurais  recueillis.  C'est  pour  moi  qu'on  a  amassé,  c'est  pour  moi 
qu'on  a  travaillé.  Mais  il  faut  jouir  de  tout  cela  en  bon  père  de  -fa- 
mille, laisser  plus  qu'on  n'a  reçu,  et  transmettre  à  ses  descendans  un 
héritage  agrandi,  n  reste  encore  et  il  restera  beaucoup  à  fdre,  et 
V homme  qui  natira  dans  miUesièeles  d'ici  ne  se  verra  pasreJnserPoe-^ 

(1)  L*  AoBsei  Seneese,  epist.  6^ 


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HE  L'HUMÀHriTÉ.  667 

casion  dt (jouter  quelque  chose:  Nec  ulli  nato  post  mille sœoulaprce^ 
eludetur  occasio  cdiquid  adjiciendi.  »  L'idée  de  la  perfectibilité  se 
trouve  ainsi  exprimée  avec  une  remarquable  énergie.  Continuons.  Sé- 
nèque,  ^près  avoir  afDrmé  que  le  progrès  de  Thumanité  dans  la  con- 
ception des  idées  est  infini,  passe  à  l'application  même  et  s'exprime 
ainsi  :  c(  Mais,  quand  même  les  anciens  auraient  tout  découvert,  il  y 
aura  toujours  une  étude  nouvelle;  c'est  l'application ,  la  connaissance 
et  l'arrangement  de  ces  découvertes.  »  Et  plus  loin  il  ajoute  :  «  Les 

.  remèdes  de  l'ame  ont  été  découverts  par  les  anciens;  c'est  à  nous  de 
cbercher  comment  et  quand  il  faut  les  appliquer  (!].  »  Il  est  donc 

«avéré  que  pendant  les  premières  prédications  du  cfaristianisme  il  y 
avait  un  penseur  vaste  et  profond ,  qui ,  par  la  voie  de  la  sagesse  an- 
tique, avait  abouti  au  sentiment  d'une  humanité  solidaire,  perfectible 
et  progressive.  Nous  conseillerons  toujours  d'apporter  beaucoup  de 
fNTUdence  dans  les  assertions  qu'on  serait  tenté  de  se  permettre  sur 
l'ignorance:  prétendue  des  anciens. 

Sur  ce  point,  M.  Leroux  doit  être  d'autant  plus  de  notre  avis  qu'il 
est  loin  de  dédaigner  l'antiquité.  Tout  au  contraire,  il  est  enclin  à 
voir  dans  les  traditions  antiqueà  la  reproduction  exacte  et  complète 
des  idées  qu'il  affectionne  le  plus.  Dans  Virgile,  dans  Platon,  dans 

iPythagore,  dans  Apollonius  de  Tyane,  dans  Moïse,  dans  Jésus^ 
Ghnist,  il  croit  retrouver  les  théories  qu'il  professe,  et,  à  coup  Sûr,  il 
lie  méprise  pas  ces  grands  hommes,  qui  ont  le  mérite  a  ses  yeux 
d'avoir  ses  opinions.  Il  y  eut  un  empereur  romain,  Alexandre-Sévère, 
qui  avait  réuni  autour  de  lui  les  images  des  sages  illustres  qu'il  ho-^ 
floràit  comme  des  dieux  ;  dans  ce  singulier  oratoire,  Apollonius  de 
Tyane  figurait  à  cêté  du  Christ,  et  Abraham  servait  de  pendant  à 
Orphée  (2).  L'ouvrage  de  M.' Leroux  ressemble  un  p»i  à  la  chapelle 
d'Alexandre-Sévère;  on  y  voit  associés  les  hommes  et  les  élémens  les 
plus  disparates;  on  y  reconnaît  la  tentative  d'élever  une  religion  avec 

'  des4mages  et  des  débris  des  cultes  les  plus  divers. 

Nous  nous  sommes  damandé  si  M.  Leroux  n'avait  pas  composé  ce 
qu^il  appelle  son  système  avec  des  emprunts  faits  confusément  à  l'his- 
toire. L'autour  affirme  le  contraire;  il  proteste  que  ce  n'eët  qu'après 
avoir  trouvé  la  vérité  par  ses:  propres  inductions  qu'il  s'est  aperçu  du 
rapport  qu'elle  a  avec  l'antique  théologie.  Il  nous  semble  que  M.  Le- 
roux a  souvent  été  poursuivi  par  des  réminiscences  historiques  dans 

(1)  L.  Annaei  Senecse,  epist.  6i. 

(2)  Voyez  Lampridias. 

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668  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  conception  de  ses  idées,  et  qu'aussi  il  a  importé  dans  l'interpréta^ 
tion  du  passé  des  préoccupations  systématiques.  Il  y  a  eu  trop  d'his- 
toire dans  ses  spéculations  philosophiques,  et  trop  de  système  dans 
sa  manière  de  comprendre  le  passé.  Le  morceau  qui  sert  d'introduc- 
tion à  M.  Leroux ,  et  qui ,  publié  pour  la  première  fois  il  y  a  plusieurs 
années,  traite  du  bonheur,  présente  des  qualités  critiques  qu'on 
cherche  malheureusement  en  vain  dans  le  reste  de  l'ouvrage.  Ce 
fragment  expose  les  principales  solutions  des  écoles  philosophiques 
et  religieuses  sur  le  bonheur;  la  rédaction  en  est  claire,  et  les  appré- 
ciations judicieuses.  Mais,  depuis  le  temps  où  il  a  écrit  ce  morceau^ 
l'ambition  de  M.  Leroux  a  grandi,  il  ne  lui  sufBtplus  de  raconter  et 
d'observer,  il  dogmatise ,  il  révèle.  Le  moment  est  venu  d'aborder  le 
fond  de  sa  doctrine. 

L'homme  est,  de  sa  nature  et  par  essence,  sensation,  sentiment^ 
connaissance,  indivisiblement  unis.  Voilà  la  définition  psychologique 
de  l'homme.  Cette  définition  rappelle  à  la  fois  celle  de  l'éclectisme, 
sensation ,  volonté,  raison ,  et  la  trinité  du  saiftt-simonisme,  industrie, 
science,  religion.  La  terminologie  de  M.  Leroux  ne  nous  paraît  pas 
heureuse.  Sentiment  et  connaissance  sont  des  expressions  bien  in- 
complètes, si  on  les  compare  aux  mots  volonté  et  raison.  Le  mot 
connaissance  surtout  a  quelque  chose  de  secondaire  et  de  restreint 
qui  le  rend  tout-à-fait  impropre  à  représenter  la  sphère  intellectuelle 
de  l'homme.  Il  est  complètement  inexact  de  dire  que  pour  Platon 
l'homme  est  surtout  connaissance  :  c'est  contredire  ouvertement  ta 
portée  et  le  vocabulaire  de  la  philosophie  platonicienne.  Nous  avons 
été  surpris  de  ne  trouver  dans  l'ouvrage  de  M.  Leroux  aucune  discus- 
sion sur  les  rapports  du  sentiment  et  de  la  raison.  C'est  cependant 
pour  notre  époque  une  question  capitale.  Quand  le  christianisme  parut, 
il  prit  pour  loi  l'amour  et  non  pas  la  pensée ,  et  il  dit  :  Bienheureux 
les  pauvres  d'esprit  y  le  royaume  des  deux  est  à  eux.  Le  mot  était  pro- 
fond; c'était  dire:  N'étudiez  pas  Platon,  Cicéron,  les  stoïques,  les 
épicuriens,  mais  croyez  et  vivez  comme  un  croyant;  alors  à  vous  le 
royaume  des  cieux.  La  charité,  Tamour,  étaient  les  élémens  prédo- 
minans*;  la  passion  avait  le  pas  sur  l'idée.  Aujourd'hui  il  ne  s'agit  pas 
de  prononcer  un  divorce  entre  le  sentiment  et  l'intelligence,  mais  il 
faut  établir  entre  ces  deux  puissances  de  l'homme  un  rapport  nor- 
mal. L'intelligence  ne  doit  pas  étoufier  le  sentiment,  mais  le  diriger 
et  l'éclairer.  Ce  sont  les  ex'cès  du  sentiment  que  ne  contient  pas  le 
frein  de  la  raison,  qui  produisent  les  enthousiasmes  faux,  les  prédi- 
cations insensées,  les  mouvemens  démagogiques.  II  n'est  pas  vrai 


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DE  L^HIIMANITÉ. 

que  la  science  dessèche  le  cœur;  elle  le  règle  et  l'épure.  Elle  seule 
peut  empêcher  les  sympathies  qu'on  éprouve  naturellement  pour  les 
misères  humaines  de  dégénérer  en  colères  aveugles,  en  réactions 
furieuses.  Voilà  un  point  essentiel  tont-à-fait  digne  de  l'attention  d'un 
penseur. 

Après  avoir  posé  comme  élémens  de  la  formule  psychologique  la 
sensation,  le  sentiment,  la  connaissance,  M.  Leroux  établit  trois 
autres  termes  qui ,  suivant  lui ,  correspondent  aux  premiers,  a  La  tri- 
nité  de  l'ame  humaine,  dit  M.  Leroux ,  en  prédominance  de  sensation , 
donne  lieu  à  la  propriété;  en  prédominance  de  sentiment,  à  la  famille; 
en  prédominance  de  connaissance,  à  la  cité  ou  l'état.  »  Cette  donnée 
nous  semble  inadmissible.  Nous  croyons,  au  contraire,  que  tous  les 
principes  de  l'humanité  ont  commencé  à  se  développer  dans  un  même 
point  du  temps,  et  que  depuis  ce  moment  cette  simultanéité  n'a 
jamais  été  brisée.  Sans  doute  dans  le  développement  il  y  a  inégalité; 
mais  la  prédominance  d'une  faculté  n'est  pas  telle  qu'elle  absorbe 
toutes  les  autres.  Si  l'on  prend  la  première  forme  de  l'existence 
sociale,  la  vie  chasseresse,  comment  se  figurier  le  partage  de  la  proie 
commune,  sans  que  les  idées  constitutives  du  droit  apparaissent?  Le 
chasseur  grossier  n'a-t-il  pas  aussi  des  notions  religieuses?  N'adofe- 
t-il  pas  des  divinités  en  harmonie  avec  ses  instincts?  La  division 
parallèle  que  veut  établir  M.  Leroux  n'est  ni  juste  ni  féconde. 

Toutefois  l'erreur  de  ce  point  de  vue  n'empêche  pas  M.  Leroux  de 
reconnaître  la  famille,  la  patrie  et  la  propriété  comme  des  choses 
excellentes  en  elles-mêmes  et  nécessaires;  ce  sont  ses  expressions. 
Seulement  il  pense  que  la  famille,  la  patrie,  la  propriété,  ont  été 
jusqu'à  présent  mal  organisées.  Et  pourquoi?  Parce  qu'elles  ne  sont 
pas  organisées  en  vue  du  genre  humain  et  de  la  communion  du 
genre  humain.  Tout  le  mal  du  genre  humain  vient  des  castes.  Aussitôt 
que  dans  votre  idéal  de  société  et  de  politique  vous  faites  entrer  le 
genre  humain  totU  entier^  le  mal  cesse  et  disparaît  de  cet  idéal.  Si  tout 
le  mal  vient  des  castes,  M.  Leroux  doit  être  rassuré  sur  le  sort  de  la 
plus  grande  partie  du  monde  civilisé,  car  les  castes  n'existent  plus 
que  dans  l'Inde  et  dans  la  Chine.  Cette  forme  de  la  sociabilité  a  fléchi 
partout  ailleurs  sous  l'action  du  temps  et  de  la  liberté  humaine. 
Mais  M.  Leroux  voit  encore  la  caste  partout  où  il  n'aperçoit  pas  la 
loi  du  genre  humain  pratiquée  telle  qu'il  la  conçoit.  Or,  voici  cette 
loi  :  Aimez  Dieu  en  vous  et  dans  les  autres.  Le  christianisme,  suivant 
M.  Leroux ,  avait  le  tort  d'abandonner  le  moi  et  la  liberté  humaine, 
et  d'exiger  que  l'être  fini  n'aimftt  que  l'être  infini.  De  cette  façon  « 


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670  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

rbommeilédaignait  son  semblable  ou  ne  Faiinait  qu^en  apparence  ^ 
en  vue  de  Dieu.  Tout  sera  redressé  dans  Tordre  moral  dès  que 
rhomme  s'aimera  soi-même  et  aimera  les  autres.  Et  quel  est  le  moyen 
le  plus  sûr  d'arriver  à  ce  grand  résultat?  C'est  de  ne  pas  croire  à  une 
autre  vie  hors  de  la  terre. 

Le  lecteur  est  sur  la  trace  de  l'opinion  fondamentale  qui  sert  de 
base  à  l'ouvrage  de  M.  Leroux.  Qu'on  veuille  bien  suivre  ceci  :  Il  y  a 
deux  ciel  y  un  ciel  absolu,  un  ciel  relatif;  un  ciel  permanent ,  un  cîel 
non  permanent.  Le  ciel  absolu  et  permanent  embrasse  le  monde 
entier,  le  ciel  relatif  et  non  permanent  est  la  manifestation  du  pre- 
mier dans  le  temps  et  dans  l'espace.  Ne  demandez  pas  on  est  le  pre- 
mier ciel,  le  ciel  absolu,  car  M.  Leroux  vous  répondra  qu'il  n'ert 
/nulle  part,  dans  aucun  point  de  l'espace,  puisqu'il  est  l'infini.  Due 
ftiut  pas  non.  plus  que  votre  curiosité  vous  pousse  à  vouloir  savoir 
•quand  le  ciel  se  montr^a  ;  il  ne  se  montrera  à  aucune  créatare. 
//  est,  voilà  tout  :  vous  n'en  pouvez  savoir  davantage;  mais  vous 
devez  croire  que  ce  premier  ciel  se  manifeste  de  plus  en  plus  dans  les 
créatures  qui  se  succèdent.  Tout  le  mal  vient  4e  ce  que  jusqu'à  pré- 
sent les  hommes  n'ont  pas  compris  la  distinction  des  deux  ciel.  Us 
ont  cm  que  sur  la  terre  ils  n'étaient  pas  du  tout  dans  le  ciel  :  ils  y 
étaient  un  peu.  Il  ne  faut  pas  nous  imaginer  que  par  la  mort  noqs 
irons  d'un  bond  dans  un  paradis;  non ,  mais  nous  devons  renaître  de 
nouveau  à  la  vie  avec  un  degré  de  plus  {d'intelligence,  d'amour  et 
d'activité.  M.  Leroux  veut  que  Thomme  fasse  son  paradis  sur  la  terre; 
il  lui  défend  d'aspirer  à  une  autre  vie  hors  de  ce  monde;  il  dit  à 
l'homme  que  la  vie  future  nei  peut  être  que  la  continuation  de  la  vie 
présente  dans  un  autre  point  du  temps.  Vous  parlez  des  astres  ^ 
s'écrie  M.  Leroux  ;  c'est  la  terre  qui  un  jour  rejoindra  les  €utres.  Ce 
n'est  pas  l'homme  quiy  sans  {humanité  et  sans  la  terre^  ira  dans  les 
astres.  On  ne  peut  prêcher  l'amour  du  terre  à  terre  avec  plus  de 
fanaftisme,  et  il  n'y  a  pas  moyen  de  dire  ici  à  M.  Leroux  :  Sic  itur 
ad  astra! 

Qui  n'a  pas  par  l'imagination  plongé  dans  les  abtmes  de  l'infini  ? 
Qui  n'a  pas  eu  sur  une  autre  vie  ses  spéculations  et  ses  rêves?  Mais 
ces  poétiques  élans  échappent  à  la  démonstration,  et  jusqu'à  présent 
il  n'est  guère  arrivéàun  penseur  de  vouloir  y  trouver  les  principes  d'im 
système.  Ce  sont,  pour  ainsi  dire,  des  qtiesiions  réservées ^  sur  les- 
quelles chacun  prend  le  parti  qui  le  séduit  le  plus.  Nous  ne  croyons 
plus  à  l'enfer  et  au  paradis  comme  on  y  croyait  au  moyen-Age.  Les 
tragiques  et  sombres  croyances  qui  inspirèrent  Dante  ont  disparu ,  et 


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DB  L'.âlJllAlIITÉ;  671 

UU¥ie/fatmmiQe'ne'prend^IiiS'|)#iir<ràgle  Iôb  terreumoii^d^  espéi^niee» 
quiagitàfientrime  de  iioft^aiic6tr^<  Bans  cetto^^itoalioi^niorftlé  d<to 
esprits,  nr^t^lpa»  bbaire-de  voiruii  écmain  s'^charoer  à  ddt^ire 
ce  qvi  pourrait  rester  encore  de  foi  pour  lés  ancièos  d(^iiiesv  et  faire, 
de  cette  destruction  complète  la  conséquence  nécessaire  <lii  progrès 
social?  NonHseuIaaent  M.  Leroux,  ne  croit  pas  pour  luinnèttie  au* 
paradis  et  à  l'enfer  du  christianisme,  qui  lui  semblent  n'avoir  été 
créés  que  par  la  folie  des  hommes,  mais  il  ne  veut  pas  que  l'huma-* 
nité  y  croie^  et  il  prétend  prouver  que  dans  le-  passé  ses  plus  illus- 
tres représentans  n'y  ont  jamais  cru*  L'antiquité,  selon  lui  i  a  pensé 
quO'  la  vie  future  se  passait  dans  l'humanité,  et  les  opinions  anciennes^ 
sur  les*  paradis  et  les  enfers  ne  sont  qu'une  hérésie  dans  la  tradition^ 
humaincé 

Comment  M.  Leroux  s'y  prend4l  pour  prouver  cette  thèse?  licite 
lesixièmelivre  de  Virgile,  quelques  passages  de  Platon,  quelques- 
lignes  d'Apollonius;  il  interprète  Pythagore,  et  il  s'imagine  avoir 
reconstruit  la  véritable  croyance  de  l'antiquité^  M.  Leroux  a  raison 
de  célébrer  le  génie  de  Virgile,  mais  il  se  trompe  quand  il  pense  que 
l'Éuéide  peutdomier  sur  les  croyances  antiques  dés  témoignages 
aussi  certains  que  l'Iliade  en  ce  qui  concerne  les^recs,  et  la  Bible 
pour  ce  qui  regarde  les  juifs.  Virgile,  qui  avait  sans  contredit  une 
connaissance  profonde  tant  des  croyances  populaires  que  des  dogmes 
philosophiques,  écrivait  avec  toute  la  liberté  de  son  siècle  et  de  son 
génie.  Ses  chants  étaient  ceux  d'un  poète  indépendant,  et  non  d'un- 
hiérophante  orthodoxe  et  fanatique.  Il  mêlait  à  sa  convenance  les 
mystères^d'Ëleusis  et  les  dogmes  de  Pythagore  et  de  Platon;  il  chantait, 
non  pas  tant  ce  que  les  honunes  avaient  cru,  que  ce  qu'il  croyait  lui- 
même.  £t  puis  il  parlnt  en  poète;  il  choisissait  les  tableaux  les  plus  se- 
duisans,  et  parmi  les  croyances  populaires  les  plus  poétiques  images. 
Le  célèbre  Heyne  a  très  bien  saisi  ce  mélange,  quand  il  recommande  de 
nepaschercher  dans  le  sixième  livre  de  l'Enéide  une  exposition  exacte 
du  dogme  platonideA;  ces  dogmes  y  sont  bien,  mais  mêlés  avec 
les  principes  de  Pythagore ,  mais  accommodés  aux  vulgaires  opinions. 
En  UQ  laot,  Virgile  n'a  pas  fait  l'œuvre  d'ua  théologien  ou  d'un  phi-^ 
losophe,  mais  d'un  poète  (1).  Platon  lui-même,  et  M.  Leroux  le 

(1)  Etsi  Tero  YirgiUi  ankno  Plalonica  placita  insedisse  supni  haud  negaverim, 
non  tamen  iUe  putandus  est  Platonis  philosophiam  nobis  tanquam  trutînà  appen- 
disse  aat  aBnumerasse,  utadeo  ad  illam  omnia  reTOcari  possint;  renim  miscuit  iUe 
PyUiagorea  PlatOBMsi  tam  tenéndum  est,  plrilosophemata  illam  ciim  dilccta  et 
poetica  lege  tracuase,  et  ad  valgares  opinîones  et  popularem  philosophiam  deOexisse, 


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673  REVUE  VBS   DEUX  MONDES. 

Feconnait,  a  beaucoup  varié  sur  la  manière  de  se  représenter  la 
vie  future.  Le  philosophe  d'Athènes,  comme  le  remarque  encore 
Heyne  (1),  a  écrit  sur  les  enfers  les  choses  les  plus  diverses,  et  tou- 
jours il  déclare  s'appuyer  sur  un  mythe.  On  ne  traitera  pas  ce  pro- 
cédé de  fantaisie,  si  l'on  songe  que  Platon  n'avait  pas  moins  de  jus- 
tesse dans  l'esprit  que  de  richesse  dans  l'imagination.  Platon  savait 
fort  bien  que,  sur  la  vie  qui  peut  attendre  l'homme  au  sortir  de  la 
terre,  il  n'était  guère  possible  de  dogmatiser  d'une  manière  sûre  et 
définitive;  aussi  s'attachait-t-il  à  dégager  tout  ce  qu'il  y  avait  de  vrai- 
semblable et  de  beau  dans  les  imaginations  populaires,  et  avec  ces  poé- 
tiques élémens  il  élevait,  non  pas  la  vérité,  mais  de  magnifiques  hypo- 
thèses dont  la  variété  et  la  contradiction  rehaussaient  encore  le  prix 
à  ses  yeux.  Eût-on  voulu  que  le  divin  disciple  de  Socrate  n'eût  sur 
un  tel  sujet  qu'un  point  de  vue,  qu'une  seule  inspiration?  Nous  l'ai- 
mons mieux  quand  il  donne  un  libre  cours  à  la  fécondité  de  son 
génie,  et  quand  des  plis  de  son  manteau  grec  il  laisse  tomber  d'in- 
épuisables enchantemens  pour  la  crédulité  humaine.  Platon  échappe 
donc  aussi  bien  que  Virgile  à  la  critique  de  M.  Leroux ,  quand  elle 
cherche  des  complices  de  ses  opinions.  L'auteur  serfr-t-il  plus  heu- 
reux avec  Pythagore?  Pythagorel  celui  de  tous  les  philosophes  de 
l'antiquité  dont  la  doctrine  et  la  vie  sont  le  plus  obscures!  On  discute 
encore  pour  savoir  où  et  quand  il  est  né,  s'il  se  forma  à  l'école  de 
Thaïes  et  d'Anaximandre,  ou  a  celle  des  prêtres  de  l'Egypte  ;  dans 
l'antiquité,  les  uns  prétendaient  qu'il  n'avait  rien  écrit  (2),  les  autres 
citaient  les  titres  de  ses  ouvrages.  On  a  toujours  été  réduit  aux  con- 
jectures sur  les  véritables  dogmes  de  sa  philosophie.  M.  Leroux  lui- 
même  avoue  que  Pythagore  se  trouve  le  philosophe  de  l'antiquité  le 
plus  difficile  à  comprendre,  et  qu'il  ne  sera  compris  que  lorsque  la 
doctrine  de  la  perfectibilité  aura  pris  les  développemens  nécessaires. 
Pythagore,  suivant  M.  Leroux,  a  eu  l'idée  de  perpétuité  de  l'être,  de 
persistance  et  d'éternité  de  la  vie,  et  en  même  temps  l'idée  de  muta- 
bilité de  la  forme ,  ou  de  changement  dans  les*  manifestations  de  la 
vie.  Or,  toujours  selon  M.  Leroux,  cette  double  idée  conduit  à  la 
doctrine  moderne  de  la  perfectibilité,  de  telle  façon  que  Leibnitz  et 

tum  alia  ex  superstitione  vulgari ,  cum  qua  convenisse  videntur  nonnuUa  inTeletis, 
immiscuisse,  quod  poelam  epicum  faoere  fas  erat.  (Heyne.  excursus  XIII  ad 
librum  VI.  ) 

(1)  Ter  Tel  quater  hune  sermonem  (de  inferis  rebas}  instituit  Plato,di?ersis 
quidem  modis,  at  ubique  mythum  se  afferre  profltetur.  (  IMim.  ] 

(%)  Diogenis  Laerlii ,  lib.  VIII ,  cap.  4 ,  ô  v. 


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DE  l'humanité.  673 

Saint-Simon  sont  les  corollaires  de  ia  pensée  de  Pythagore.  M.  Leronx 
ne  s'aperçoit  pas  qu'il  tombe  dans  les  mêmes  préoccupations  erro- 
nées qui  dictèrent  à  Jamblique  et  à  Porphyre  leur  biographie  de  Pytha- 
gore. Ces  néo-platoniciens  voulaient  aussi  trouver  dans  Pythagore 
Forigine  de  leurs  propres  doctrines  et  du  mysticisme  oriental  qu'ils 
opposaient  aux  progrès  du  christianisme  naissant;  mais  la  saine  cri- 
tique et  le1)on  sens  du  genre  humain  ont  toujours  résisté  à  ces  ca- 
prices qui  dénaturent  le  passé  dans  Tintérèt  d'un  parti  ou  d'une  secte. 
Enfin  M.  Leroux  veut  retrouver  ses  opinions  dans  Apollonius  de 
Tyanes.  Cet  illustre  Cappadocien ,  qui  voulut  reformer  le  paganisme 
comme  Zoroastre  avait  reformé  la  religion  des  Perses,  avait ,  comme 
on  le  sait,  commencé  son  initiation  philosophique  par  les  doctrines 
de  Pythagore.  Après  un  long  séjour  dans  le  temple  d'Ësculape  en 
Cilicie,  et  un  silence  de  cinq  ans,  il  avait  voyagé,  il  était  allé  deman- 
der aux  brahmanes  les  derniers  arcanes  de  la  science;  il  avait  passé 
par  Ninive,  il  séjourna  vingt  mois  à  la  cour  du  roi  des  Parthes;  enfin 
il  arriva  dans  l'Inde.  Personne  n'ignore  que  la  pensée  qui  inspirait 
Apollonius  fut  de  puiser  aux  sources  les  plus  vives  de  la  sagesse  orien- 
tale des  moyens  de  régénération  pour  le  polythéisme.  Effort  impuis- 
sant, mais  noble  tentative I  Quoi  qu'il  en  soit,  Apollonius  fut  le  dis- 
ciple du  brahmanisme  antique.  M.  Leroux  remarque  que  la  doctrine 
contenue  dans  le  fragment  qu'il  cite,  non -seulement  rappelle  les 
Védas,  mais  porte  des  traces  évidentes  de  l'école  du  sankhya  et  du 
bouddhisme.  Or,  si  Apollonius  pense  absolument  de  même  que 
M.  Leroux,  il  suit  que  ce  dernier  n'a  pas  d'autre  philosophie  que  le 
panthéisme  indien. 

Mais  à  ce  compte,  où  est  la  nouveauté  du  dogme  que  nous  apporte 
l'auteur  de  l'Humanité  ?  Il  est  sans  doute  fort  glorieux  pour  les  pen- 
seurs profonds  et  les  grandes  écoles  qui  l'ont  précédé  d'avoir  partagé 
les  opinions  qu'il  devait  lui-même  avoir  plus  tard  ;  mais,  comme  il  y 
a  de  leur  côté  une  priorité  incontestable,  l'originalité  du  dernier  venu 
pourrait  rencontrer  des  incrédules.  A  force  de  vouloir  trouver  dans 
l'histoire  du  monde  et  de  la  science  des  soutiens  et  des  patrons  pour 
les  principes  qu'il  affectionne ,  M.  Leroux  ne  s'est  pas  aperçu  qu'il 
disparaissait  lui-même  dans  l'escorte  illustre  qu'il  se  donnait. 

Et  puis,  autre  inconvénient,  si  dès  la  plus  haute  antiquité  on  a 
pensé  ce  qu'on  pense  aujourd'hui  au  xix*  siècle,  où  sera  donc  le  pro- 
grès? On  le  détruit  en  le  mettant  à  l'origine  des  temps  et  des  choses, 
et,  pour  le  faire  trop  triompher  dans  le  passé,  on  le  bannit  du  pré- 
sent. Voici  Moïse  qui  comparait  à  son  tour  dans  cette  évocation  de 


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gmhés  hoiBBiM.  Moïse  est,  aux;  feu^de^M.  Lerou,'itii(^pMfiMd 
pbiiesQphe^  parce  qa*il  a  diâposé  dans  lafieoèse  la  dodrine^dêda  vim^ 
Mais,  avant  d*aller  plas  loin ,  constatons  à  quelles  infliienee»»câdé 
M.'  Leroux  dans  sa  nouvelle  interprétation  de  la  ffible. 

Tous  ceux  qui  ^plaisent  aux  études  de  faaute  métpphysiqQe  etde 
ihéospphie  <  connaissent  les  productions  de^  Fabre  d'OUvet.  Cet  écri- 
vain a  composé  un  ouvrage  considérable  intitulé  la  Langue  hébraiq^^ 
restUuéey  dans  lequel  il  traduit  d*une  manière  toufn-à^fait  nouvelle 
les  dix  premiers  chapitres  de  la  Genèse.  Il  a  donné  aussi  un  eenuaaen* 
taire  des  Vers  doréi  de  Py  thagore,  où  il  cherche  à  établir  que  les  idées 
philosophiques  qu'on  y  trouve  avaient  été  les  mêmes  -dans'  tous  les 
temps  et  chez  tous  les  honmies  capables  de  les  concevoir.  Enfin,  il  a 
composé  un  livre  qui  rappelle  le  titre  et  l'objet  de  l'ouvrage  4e 
M.  Leroux,  car  il  est  intitulé  :  Hiêtoire  philosophique  eu  Genre 
humain;  livre  où  il  a  entrepris  de  fis^e  connaître  quels  sont,  sehia 
lui,  les  véritables  principes  de  la  sociabilité.  M.  Leroux  a  eiopruiité 
à  Fabre  d'Olivet  l'idée  ^ue  la  Genèse  de  Motse  n'est  qu'une  cyprès- 
«en  symbolique,  et  ne  doit  pas  être  prise  dans  un  sens  purement 
-littéral.  Il  admire  la  profondeur  et  la  suite  des  pensées  que  Fabre 
d'Olivet  découvre  dans  le  texte,  il  pense  avec  lui  qu'Adam  dans  Moue 
veut  dire  Y  humanité;  il  adhère  entièrement  aux  opinions  de  Fabre 
d'Olivet,  quand  ce  dernier  dit  :  «  Ce  livre  est  un  des  Imesgémques 
des  Égyptiens,  sorti,  quant  à  sa  première  portion,  appelée  Berœf- 
hith ,  du  fond  des  temples  de  Memphis  et  de  Thàbes.  >»  Comme  Fabie 
d'Olivet,  M.  Leroux  pense  encore  queles  mots  tu  mmtrrasy  adressés 
par  Dieu  à  Adam,  veulent  dire  :  tu  passeras  à  un  autre  ete/.  Quant 
ii  la  nature  de  Dieu,  il  adopte  la  traduction  de  l'auteur  de  la  Langue 
Màraïque  restituée ,  et  il  appelle  Dieu  lui  les  dieux ,  e'est^-'dîre 
tunité  etla  multiplicité.  Nous  renvoyons  M.  Leroux  à  tous  les  débats 
scientifiques  dont  furent  l'objet,  de  là  part  des  hébraïsans ,  les  opi- 
unions  de.  Fabre  d'Olivet,  puisqu'il  s'en  est  emparé,  et  nous  passons 
là  une  autre  interprétation  de  la  Bible,  qui  rappelle  une  des  manières 
de  voir  du  saînt-simonisme. 

Gain  tue  son  frère  Abel.Qu*^t-ce  que  Caïn?  C^est  l'homoœ  de  la 
tentation,  l'homme  du  plein ,  YboïJame  de  l'activité  pttysique;;11 
s'empare  de  la  terre  «  c'est  le  propriétaire^  Et  qu'est-ce  qu'Abel?  O'est 
l'honnne  du  vide^  l'hon^nede  désir,  Thomme  de  sentiment;  il  BBàne 
une  vie  nomadev  il  erre  à  la  foçon  des  bei;gers.  Gam  tue  son  frèr^pour 
jiepa^  partager  laterre  avec  lui;  c'est  «m  égoifste,  ^mais^son  égeïsme 
*&)  pour  lui  desf  suite»  l&cheuses  ;  ^il  s'est  iippravrî  en  ne  reoonnaisssAt 


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DB  l'H0MANITÉ.  67S 

pas  la  solidarité  fimternelte,  et  quand  Diea  le  condamiie  à  vivre  micfé-^ 
rable,  il  lui  donne  une  leçon  d'économie  politique.  Câïn  poursuit  soo< 
œuvre,  rétablissement  de  la  propriété  et  de  l'inégalité  parmi  les 
hommes.  Mais  le  dernier  né  d'Eve,  Seth,  vient  représenter  un  retour 
vers  le  bien,  Seth  est  l'homme  de  la  connaissance  et  de  la  justice.  B 
y  a  donc  en  présence  deux  races,  la  race  dô  Gain  et  la  race  de  Seth, 
Ces  deux  races,  après  avoir  marché  isolément,  se  sont  mêlées;  c'esl 
l'attrait  de  la  volupté  qui  les  a  réunies,  mais  il  n'est  résulté  dé  ce  mé- 
lange que  plus  de  corruption.  Le  déluge  coïncide  avec  cette  perdition 
morale  du  genre  humain.  Une  petite  fraction  de  l'humanité  est  sauvée;- 
cette  fois  elle  ne  s'appelle  plus  Adam,  elle  s'appelle  Noéy  et  les  treia 
races  nouvelles  se  nomment  Sem,  Cham  et  Japhet, 

Maintenant  voici  l'explication  métaphysique  élevée  à  sa  plus  haute 
formule.  Dans  la  triade  à* Adam  et  dans  la  triade  de  Noé^  le  type, 
humain  est  considéré  sous  ses  trois  divisions  fondamentales ,  sensa- 
tion,, sentiment,  connaissance;  la  sensation  apourreprésentansCaïn 
et  Cham;  le  sentiment,  Abel  et  Japhet;  la  connaissance ,  Seth  et 
Sem.  En  d'autres  termes,  ces  trois  types  sont  Y  industriel  y  Y  artiste  et 
le  savant,  de  façon  que  la  véritable  gloire  de  Moïse,  auteur  du  Be^ 
rœshith^  est  d'avoir  été  le  précurseur  de  Saint-Simon. 

Traiter  ainsi  l'histoire,  c'est  l'abolir.  En  vain  vous  déclarez  recon*- 
naître  dans  la  tradition  quelques  vérités  élémentaires  du  genre 
hUmaiû^  si  l'interprétation  fantastique  que  vous  en  faites  est  en  désac^ 
cord  avec  tout  ce  qu'en  ont  pensé  jusqu'à  présent  les  autres  hommes^; 
M:  Leroux  a-t-il  pu  raisonnablement  concevoir  l'espérance  qu'oft 
adoptât  son  commentaire  de  la  Genèse?  Ses  imaginations  seront 
pour  les  orthodoxes  un  sujet  de  scandale.  Les  hommes  versés  dans 
la  science  du  mj^ticisme  et  de  la  cabale  (1)  trouveront  ses  concep- 
tions superficielles  et  empreintes  dé  matérialisme.  Enfin  les  crMîques 
dé  l'école  rationnelle  feront  une  sévère  justice  de  tant  d'hypothèses 
aventureuses.  Que  reste«-t-îl  aujourd'hui  des  idées  émises  dans  le 
dernier  siècle  par  Boulanger  sur  l'origine  dés  religions  et  des  sociétés? 
On  en  cherehe  en  vain  Tinflûence  et  la  trace.  L'histoire  ne  peutét^ 
fék^onde  pour  l'instruction  dii  genre  humain,  que  lorsqu'elle  est 
tentée  avec  ce  bon  sens  raftle  et  simple  qui  sait  à  la  fois  s'élever  aux 
vérités  les  plus  hautes,  et  se  communiquer  à  toutes  les  intelligences^ 
C'est  sans  doute  un- utile  travail  que  de  dégager  de  l'enveloppe  dés 
traditions  l'ëtément  humaiâ  dont  la  vérité  est  éternelle;  mais  la  pre-- 

(1)  Vo3pe»r<mfff»8eiillentBd^eF  MoKtor,  sufhiPMlo»iipMt^laTtaéiHon. 


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676  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

mière  condition  du  succès  est  de  ne  pas  substituer  des  hallucinations 
au  trésor  caché  dont  on  veut  être  l'inventeur. 

Certes  les  livres  qui  sont  le  testament  des  croyances  juives  veulent 
être  médités  par  ceux  qui  prétendent  jeter  sur  Thistoire  du  genre 
humain  un  coup  d'œil  profond.  Us  exposent  un  grand  nombre  de 
faits  religieux  et  moraux  ;  leur  simplicité  élémentaire  ^t  substan- 
tielle les  rend  un  des  documens  les  plus  prédeux  de  Thistoire  hu- 
maine. Il  y  a  donc  pour  le  philosophe  et  le  moraliste  une  ample 
moisson  à  recueillir  dans  les  cbroBiques  hébraïques.  Moïse,  avec  son 
initiation  égyptienne  et  sa  nature  juive,  avec  la  double  force  d'an 
génie  contemplatif  et  d'un  esprit  pratique,  s'offre  comme  un  ensei- 
gnement inépuisable.  Mais,  si  on  veut  la  bien  étudier,  il  ne  faut 
pas  mutiler  cette  grande  nature;  il  ne  faut  fafa-e  de  Moïse  ni  un 
prêtre  de  Memphis,  ni  un  philosophe  grec;  l'individualité  infinie  de 
ce  législateur  veut  être  saisie  avec  force  et  avec  sincérité. 

Il  semblait  que  le  christianisme  offrait,  avec  les  opinions  de  M.  Le- 
roux, des  différences  assez  tranchées  pour  qu'on  pût  espérer  qu'il 
n'y  diercherait  pas  l'expression  anticipée  de  ses  doctrines.  Quelle 
apparence  en  efîet  qu'on  veuille  trouver  dans  les  croyances  chré- 
tiennes la  justification  d'un  système  qui  enferme  dans  ce  monde  la 
destinée  possible  de  l'homme  !  Quelle  promesse  plus  explicite  et  plus 
solennelle  que  celle  faite  par  le  Christ  à  ceux  qui  auraient  foi  en  lui, 
d'une  autre  vie  dans  le  royaume  des  cieux!  C'est  cette  magnifique 
promesse,  ce  sont  les  divines  espérances  qu'elle  éveilla  qui  gagnèrent 
tant  d'ames  à  la  doctrine  prêchée  par  Jésus.  On  était  las  de  la  terre; 
la  plénitude  des  voluptés  terrestres  n'avait  laissé  dans  les  cœurs  qu'un 
vide  infini.  Les  Romains,  ces  maîtres  des  autres  hommes,  s'étaient 
mis  à  prendre  en  dégoût  ce  monde  même  qu'ils  avaient  conquis  et 
dont  ils  jouissaient  brutalement.  Le  christianisme  vint  a  propos  jeter 
l'anathème  sur  ce  monde;  les  hommes  en  étaient  rassasiés  :  ils  se 
précipitèrent  avidement  dans  l'espoir  de^quelque  chose  d'inconnu; 
ils  s'immolèrent  eux-mêmes  avec  joie  à  l'idéal  qu'on  leur  présentait, 
et  ils  étaient  pressés  de  mourir  pour  aller  mieus^  vivre  ailleurs,  Croit- 
on  que,  si  les  Romains  n'eussent  reconnu  4ans  les  prédications  du 
Christ  et  du  grand  apôtre  que  ce  qu'ils  avaient  lu  dans  le  sixième 
livre  de  Virgile,  ils  auraient  détrôné  leurs  dieux  pour  arborer  la 
croix?  Ils  regorgeaient  d'idées  philosophiques,  Sénèquelesen  avait 
abreuvés.  Le  précepteur  de  Néron  leur  avait  dévoilé  les  profondeurs 
de  l'ame  humaine,  ses  corruptions  comme  ses  grandeurs;  le  stoïcisme 
leur  avait  tout  enseigné,  mais  ne  leur  avait  rien  promis,  et  la  majo- 


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DE  L^HUMANITÉ.  ffPÎ 

rite  du  genre  humain  passa  du  côté  des  croyances  qui  ouvraient  les 
cieux  au  martyr. 

Voilà  qui  est  de  notoriété  historique.  C'est  un  bizarre  dessein  de 
vouloir  s'insurger  contre  une  telle  évidence.  M.  Leroux  espère-t-il 
persuader  au  genre  humain  que  depuis  dix-huit  cents  ans  il  s'est 
trompé  sur  le  sens  et  la  portée  des  paroles  du  Christ?  Nous  doutons 
fort  du  succès  de  ce  nouveau  genre  de  révélation.  Les  doctrines  de 
Jésus-Christ,  affirme  M.  Leroux,  étaient  absolument  les  mêmes  que 
celles  de  Moïse.  Dieu  était  pour  Jésus,  comme  pour  Moïse,  l'unité  et 
la  multiplicité;  la  doctrine  de  Jésus,  comme  celle  de  Moïse,  se  résume 
dans  ce  grand  mot  :  Dieu  et  V humanité.  Enfin ,  Jésus  n'a  jamais  en- 
tendu par  son  royaume  ou  son  règne ,  ou  par  le  règne  et  le  royaume 
de  son  père,  que  la  terre  régénérée,  et  il  n'y  avait  pas  d'autre  lieu 
pour  ce  royaume  que  la  terre  et  l'humanité.  On  est  confondu  de  l'in- 
trépidité de  pareilles  assertions.  £t  d'abord  quelles  en  seraient  les  consé- 
quences nécessaires  ?  Si  Jésus-Christ  n'a  pensé  que  ce  qu'a  pensé  Moïse, 
il  n'y  a  pas  de  progrès  du  mosaïsme  au  christianisme.  Il  n'y  a  ni 
différence  ni  développement  dans  la  marche  de  l'humanité.  Si  le 
Christ  n'a  jamais  annoncé  une  vie  divine,  mais  une  autre  vie  humaine, 
le  genre  humain  depuis  dix-huit  siècles  serait  le  jouet  d'une  immense 
déception. 

Nous  ne  saurions  mieux  rétablir  la  vérité  historique  qu'en  citant 
quelques  paroles  de  Bossuet  où  se  trouve  éloquemment  caractérisée 
la  diiîérence  qui  sépare  Moïse  et  Jésus-Christ,  a  Moïse,  dit  Bossuet, 
était  envoyé  pour  réveiller  par  des  récompenses  temporelles  les  hom- 
mes sensuels  et  abrutis.  Puisqu'ils  étaient  devenus  tout  corps  et  tout 
chair,. il  les  fallait  d'abord  prendre  par  les  sens,  leur  inculquer  par 
ce  moyen  la  connaissance  de  Dieu  et  l'horreur  de  l'idolâtrie  à  laquelle 
le  genre  humain  avait  une  inclination  si  prodigieuse.  Tel  était  le 
ministère  de  Moïse.  Il  était  réservé  à  Jésus-Christ  d'inspirer  à  l'homme 
des  pensées  plus  hautes  et  de  lui  faire  connaître  dans  une  pleine  évi- 
dence la  dignité,  l'immortalité  et  la  félicité  éternelle  de  son  ame...  » 
Et  encore,  «  il  fallait  que  Jésus-Christ  nous  ouvrit  les  cieux  pour  y 
découvrir  à  notre  foi  cette  cité  permanente  où  nous  devons  être  re- 
cueillis après  cette  vie.  Il  nous  fait  voir  que,  si  Dieu  prend  pour  son 
titre  éternel  le  nom  de  Dieu  d'Abraham,  d'Isaac  et  de  Jacob,  c'est  à 
cause  que  ces  saints  hommes  sont  toujours  vivans  devant  lui.  Dieu 
n'est  pas  le  Dieu  des  morts;  il  n'est  pas  digne  de  lui  de  ne  faire  comme 
les  hommes  qu'accompagner  ses  amis  jusqu'au  tombeau  sans  leur 
laisser  au-delà  aucune  espérance,  et  ce  lui  serait  une  honte  de  se  dire 


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078-  REVUB  DES  raUX  BIONDES. 

avec  tant  de  force  le  dieu  d'Abraham,  s'il  n^avait  fondé  dans  le  ciel 
une  cité  éternelle  où  Abraham  et  ses  enfans  puissent  vivre  heureux. 
CTest  ainsi  que  les  vérités  de  la  vie  fdture  nous  sent  développées  par 
Jésus-Christ.  Il  nous  les  montre  même  dans  là  loi  :  la  vraie  terre  pro- 
mise, c'est  le  royaume  céleste...  »  ^fitt,  Bossuet  termine  ainsi  sa 
iMMoeuse  exposition  :  a  Par  la  doctrine  de  Jésus-Christ,  le  secret  de 
Dieu  nous  est  découvert,  sa  loi  est  toute  spirituelle,  ses  promesses- 
nous  introduisent  à  celles  de  TÉvangiie  et  y  servent  de  fondement. 
Une  même  lumière  nous  parait  partout;  elle  se  lève  sous  les  patriar- 
ches; sous  Moïse  et  sous  les  prophètes  elle  s'accreit;  Jésus-Christ, 
plus  grand  que  les  patriarches ,  plus  autorisé  que  Moïse ,  plus  éclairé 
que  tous  les  prophètes,  nous  la  montre  dans  sa  plénitude  (1).  »  On 
dirait  que  Bossuet  avait  prévu  la  confusion  qu'on  chercherait  à  établir 
plus  tard  entre  le  mosaïsme  et  le  christianisme,  et  l'identité  men- 
songère dans  laquelle  on  chercherait  à  envelopper  Moïse  et  le  Christ. 
Les  discussions  vraiment  fécondes  ne  peuvent  s'instituer  que  sar 
des  faits  certains  reconnus  par  le  bon  sens  et  la  bonne  foi  de  tous.  Ce 
n'est  pas  en  déroutant  les  esprits  sur  l'interprétation  du  passé  qu'on 
pourra  les  disposera  comprendre  les  vérités  par  lesquelles  on  prétend 
les  éclairer.  M.  Leroux  ne  croit  pas  à  l'enfer  et  au  paradis  dos^dvé^ 
tiens,  cela  ne  nous  surprend  pas;  il  veut  présenter  à  son  siècle,  aw 
lieu  et  place  de  ces  croyances,  d'autres  opinions  qu'il  croit  plus  vraies, 
cela  lui  estpermis^Mais  qu'il  n'ait  pas  Id  prétention  de  trouver  des 
auxiliaires  dans  les  rangs  même  de  ceuxqu'il  attaque.  Nous^vons  vu* 
plus  haut  comment  M.  Leroux  entend  qu'il  y  a  deux  ciel,  le  ciel 
absoluet  le  ciel  relatif,  qui  tous  deux  sont  sur  la  terre.  £h  bien  !  à  rea- 
croire,  saint  Ilibithieu  avait  absolument  les  mêmes  opinions  que  lai 
surles  deux  ciel,  et  non-seulement  le  sadducéen  saint  MatMéu^, 
maiâ  le  pharisien  saint  Luo,  l'essénien  saint  Marc  et  le  platoniciea^ 
s»at  Jean.  Pour  tous  ces  disciples  du  Christ,  il  ne  s'est  jamais  agi' 
d'ûa  Dieu,  dans  le  ciel.  Quand  Jésus-Christ  dit  :  Notre  père  gui  esi^ 
danê'les  eiéuxy  il  veut  aussi  bien  dire,  gui  est  sur  la  terre,  Surce* 
point;  M.  Leroux  cite  Aristote.  Le  philosophe  de  Stagyre  a  énumérè^ 
dans  son  Traité  du  monde  tous  les  noms  divers  que  l'homme  donne  à* 
Dieu.  Il  qualifié'Dieu  tour  à  tour  par  les  épithëtes  dé  tonnant,  d'éthé- 
réen,  de  pluvieux ,  dé  foudroyant;  il  l'appelle  aussi  sauveur,  aifi^n-' 
chisseur;il  YdippeXIe-ev^Hk  cêieste  et  terrestre i  Le  lecteur  demandera 
ce  que  vient  faii^  id  Aristote. 

(1)  Diicawri  sur  l'hUtoir»  univerteUe,.  seconde  partie ,  çtaap.  ti  :  Jésus-Christ  ei; 
sa  doctrine. 


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Qu'iffittate  ii*a<poiDtd*mitonté  céans. 

On  se  trompe  :  M.  Leroux  commente  rÉTangile  avec  le  passage  que 
nous  venons  d'indiquer,  et,  après  l'avoir  transcrit,  il  conclut  par  ces 
mots  :  Je  dis  donc...  Ainsi  c'est  Aristote  qu'il  nous  faut  croire  sur  le 
sens  et  la  portée  des  paroles  du  Christ!  La  confusion  de  toute  idée  et 
de  toute  notion  a-t-elle  jamais  été  poussée  plus  loin? 

Le  sédducéen  saint  Mathieu,  dont  M.  Leroux  veut  faire  à  la  fois 
un  athée  et  une  sorte  de  terroriste,  est  précisément  celui  de  tous  les 
évangélistes  qui  parle  le  plus  de  la  vie  future.  Mathieu  met  dans  la 
bouche  4e  Jésu3  jusqu'à  sept  paraboles  concernant  toutes  le  royaume 
-des  cieux.  De  ces  sept  paraboles,  Luc  n'en  a  que  trois ^  comme  le 
remarque  le  docteur  Strauss.  On  n'a  jamais  indiqué  la  vie  future  en 
termes  plus  positifs  que  ne  le  fait  le  premier  évangéliste.  Que  pense 
M.  Leroux  de  ce  passage  :  «  Je  vous  déclare  que  plusieurs  viendront 
d'Orient  et  d'Occident,  et  auront  place  dans  le  royaume  des  cieux 
avec  Abraham,  Isaac  et  Jacob  (!]?  d  Et  cet  autre  verset  :  «  Celui.qui 
conserve  sa  vie,  la  perdra ,  et  celui  qui  aura  perdu  sa  vie  pour  l'amour 
de  moi ,  la  retrouvera  (2)...  Quiconque  aura  donné  seulement  a  boire 
un  verre  d'eau  froide  à  l'un  de  ces  plus  petits,  comme  étant  de  mes 
disciples,  je  vous  dis  en  vérité  qu'il  ne  perdra  point  sa  récom- 
pense (3)...  Prenez  bien  garde  de  ne  mépriser  aucun  de  ces  petits,  je 
vous  déclare  que  dans  le  ciel  leurs  anges  voient  sans  cesse  la  face  de 
mon  père,  qui  est  dans  les  cieux  (th).  »  Ces  anges,  dont  parle  l'évan- 
géliste ,  et  dont  il  est  souvent  question  dans  d'autres  endroits  du 
Nouveau-Testament,  contrarient  un  peu  M.  Leroux;  cependant  il 
reprend  courage,  et  pense  qu'il  est  possible  de  s'expliquer  ces  taches 
dans  V Évangile.  Il  les  attribue  aux  superstitions  orientales,  à  l'igno- 
rance des  évangélistes,  à  la  mauvaise  physique  du  temps,  au  degré 
inévitable  d'inconséquence  qui  est  le  lot  des  plus  grands  hommes.  Enfin 
les  anges  sont  duement  déclarés  par  M.  Leroux  n'être  que  de  simples 
figures,  ou  symboles  d'une  idée  métaphysique.  En  effet,  11  faut  bien 
les  réduire  à  de  pures  abstractions,  puisqu'on  supprimant  le  paradis 
on  ne  sait  plus  où  les  mettre. 

Le  christianisme  a  pour  base  rppposition  entre  l'existence  ter- 

(1)  s.  lUUrieu  >  cbap.  Vtll ,  vers.  11. 

^3)  Ikid.,  id.,  Ters.  ii. 

(4)  IWd.,  chap.  XVm ,  Ters,  10. 


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680  RETIJE  DES  DEUX  MONDES. 

restre  et  la  vie  divine.  Le  mysticisme,  qui  en  est  Tame,  avait  néces- 
sairement pour  conséquence  cette  dualité  du  ciel  et  de  la  terre ,  Télé- 
vation  vers  l'un  et  le  mépris  de  l'autre.  Comment  fermer  les  yeux 
devant  un  si  évident  contraste?  M.  Leroux,  qui  cite  plusieurs  fois 
saint  Paul,  aurait  bien  dû  reconnaître  dans  les  enseignemens  de  IV 
pdtre  l'ascétisme  profond  dont  ils  sont  empreints.  Toujours  saint 
Paul  a  des  paroles  de  dédain  pour  cette  vie  d'ici-bas,  pour  cette  figure 
du  monde  guipasse.  Pour  choisir  entre  tous  les  exemples  que  nous 
pourrions  produire  ici ,  que  dit  l'apôtre  quand  il  traite  la  question 
du  mariage?  Quelle  est  à  ses  yeux  la  raison  souveraine  qui  fait  du  cé- 
libat une  condition  supérieure?  C'est  que  le  célibat  vous  permet  de 
songer  aux  affaires  du  Seigneur,  tandis  que  le  mariage  vous  plonge 
dans  les  affaires  du  monde  (1].  Le  monde  et  Dieu!  Tel  est  l'éternel 
antagonisme  qui  caractérise  le  christianisme  à  toutes  les  époques, 
dans  la  bouclée  de  Jésus,  de  Jean,  de  Paul,  dans  les  écrits  des  pères, 
et,  pour  les  temps  modernes,  aussi  bien  dans  les  ouvrages  de  Luther 
que  dans  ceux  de  Bossuet. 

La  critique  qu'a  tentée  M.  Leroux  des  principes  du  christianisme, 
est  tout-à-fait  insuffisante.  Ce  n'est  pas  avec  quelques  rapprochemens 
tirés  de  Platon  ou  d'Aristote  qu'il  est  possible  d'approfondir  et  de 
juger  l'esprit  de  la  religion  chrétienne.  Cet  esprit  est  original,  sut  ge- 
nert4.  Après  s'être  manifesté  par  Jésus-Christ,  il  a  eu  ses  phases,  ses 
développemens.  Pendant  plusieurs  siècles,  il  a  régné  sans  discussion; 
depuis  trois  cents  ans,  sa  domination  tant  spirituelle  que  temporelle  a 
traversé  de  rudes  épreuves.  Pour  ne  parler  ici  que  des  débats  de  doc- 
trine, l'histoire  et  les  principes  de  la  religion  chrétienne  ont  été 
l'objet  de  controverses  infinies;  la  critique  du  christianisme  est  de- 
venue une  science,  qui  de  nos  jours,  surtout  en  Allemagne,  a  jeté 
le  plus  vif  éclat.  Nous  renverrons  M.  Leroux ,  s'il  veut  prendre  quel- 
que idée  de  ces  travaux  contemporains,  au  livre  récent  du  docteur 
Strauss,  qui,  indépendamment  de  son  originalité,  a  le  mérite  d'ex- 
poser avec  une  lucidité  consciencieuse  les  opinions  théologiques 
qui  se  sont  produites  depuis  soixante  ans.  Les  personnes  sincère- 
ment attachées  au  christianisme,  comme  religion  et  comme  doc- 
trine, n'accorderont  aucune  importance  aux  reproches  dirigés  par 
M.  Leroux  contre  l'objet  de  leur  foi,  parce  qu'elles  lui  refuseront, 
non  sans  fondement,  la  connaissance  de  ce  qu'il  attaque. 

Si  M.  Leroux  ne  paraît  pas  destiné  à  exercer  quelque  influence  sur 

(1)  Epiêtola  Paul,  ad  Ofrinthios,  cap.  YII. 


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DE  L'HIJMA!>(1TÉ.  681 

l'esprit  des  chrétiens,  satisfera-t-il  les  philosophes?  En  deux  mots, 
voici  son  système,  et  nous  transcrivons  ses  propres  expressions  : 

«  Il  y  a  deux  mondes,  le  monde  de  Tôtre,  et  le  monde  des  mani- 
festations. 

<i  A  Tessence  de  la  vie  répond  donc  un  ordre,  et  à  la  manifestation 
de  la  vie  un  autre  ordre. 

«  La  vie  est  toujours  présente.  Donc  ce  présent  embrasse  le  temps' 
dans  son  immensité,  d^ns  son  infinité.  Vous  êtes  éternel,  puisque 
vous  vivez.  » 

Telle  est  la  conviction  que  M.  Leroux  veut  donner  à  Thomme,  c'est 
qu'il  est  éternel.  Et  quel  est  l'argument  décisif?  Le  voici  :  «  En  vous 
démontrant  qu'à  un  instant  donné ,  dit  M.  Leroux  en  s'adressant  à 
l'bonmie,  vous  êtes  en  communion  nécessaire  avec  l'humanité ,  je 
vous  montre  que  vous  le  serez  toujours,  puisque  vous  ne  l'êtes  réel- 
lement à  un  instant  donné  que  parce  que  virtuellement  vous  l'êtes 
toujours,  en  un  mot  que  vous  l'êtes  par  essence.  »  Ce  qui  revient  à 
dire  :  l'homme  sur  cette  terre  n'a  qu'une  existence  courte  et  souvent 
misérable;  il  y  vient  sans  aucun  souvenir  d'y  avoir  déjà  vécu;  il  y 
meurt  sans  avoir  jamais  la  pensée  qu'il  puisse  y  revenir.  Eh  bien! 
c'est  précisément  de  ces  faits  qu'il  faut  conclure  que  l'homme  est 
étemel  comme  homme,  qu'il  a  vécu  sur  cette  terre  avant  d'y  paraître, 
et  qu'il  y  reviendra  après  en  être  sorti.  —  Si  tel  est  le  dogme  de  la  reli- 
gion qu'élabore  M.  Leroux ,  nous  déclarons  ce  dogme  nouveau  plus 
obscur,  plus  incompréhensible,  que  toutes  les  révélations  contre  les- 
quelles a  protesté  le  bon  sens  humain  ;  ce  sera  le  cas  plus  que  jamais 
de  s'écrier  :  Credo  quia  absurdum! 

Mais  quel  intérêt  si  grand  pousse  M.  Leroux  à  tant  insister  sur 
l'éternité  humaine  de  l'homme?  C'est  qu'il  est  persuadé  que,  si 
l'homme  n'est  pas  convaincu  de  cette  éternité,  il  ne  sera  ni  moral 
ni  sociable;  l'homme  doit  s'identifier  avec  l'humanité,  pour  avoir  le 
désir  de  lui  être  utile,  et  pour  vouloir  concourir  au  bien  général 
dont  il  reviendra  plus  tard  prendre  sa  part  lui-même.  Voilà  la  sanc- 
tion religieuse  imaginée  par  M.  Leroux.  C'est  de  l'égoïsme,  c'est  une 
prime  offerte  à  travers  les  siècles  à  l'intérêt  bien  entendu;  mais  nous 
craignons  fort  que  l'égoïsme  ne  se  paie  pas  de  telles  chimères,  et 
qu'il  ne  préfère  prélever  sur-le-champ  ses  satisfactions  et  ses  jouis- 
sances. 

Il  est  bizarre  que  Tauteur  de  VHumaniié^  qui  parle  tant  de  l'infini, 
en  ait  si  fort  matérialisé  le  sentiment.  Spinosa,  dit  M.  Leroux,  appelle 

TOMB  XXIV.  43 


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Ml  .      RBVDB  DKhDBVZ  MONDES. 

60  on  eii€lh)it  de  ses  écrite  les  âmes  parUcttlières  des  moiflficatioiis 
subites  et  passagères  de  Famé  du  monde,  naundtdû  dire  :  des  mo- 
difications durables  d'nne  certMne  firçon  et  véritablement  étemelles 
de  rame  du  monde.  Mais  nous  renverrons  M.  Leroux  précisément  à 
lu  lettre  de  Spinosa  qu'il  cfte;  il  y  verra  qu*il  ne  faut  pas  confondre 
la  durée  avec  Tétemité;  la  durée,  c'est  Teiistence  des  formes;  réter=- 
iiité  n'appartient  qu'à  là  substance.  Il  y  a  bien  de  là  témérité  i  tout- 
tour  donner  à  Spinosa  une  leçon  d'idéalisme.  Si  M.  Leroux  se  fttt 
plus  pénétré  des  principes  de  l'illustre  représentant  du  panthéisme, 
il 'n*^t' pas  caressé  i^te  singulière  fantaisie  de  vouloir  faire  renaître 
l^ndividuaHté  humaine.  Quand  l'ame  s'exalte  et  se  recueille  à  la  fb» 
ém$  le  sentinaent  de  l'infini,  elle  aspire  à  s'anéantir  dans  le  sein  de 
fétemdlé  substance  qui  est  aussi  Tétemelle  idée.  Dans  ces  suprêmes 
momens,  où  la  vie  a  son  expression  là  plus  pure,  llndividn  sent  qu*il 
dok  périr,  et  il  s'en  réjouit.  Ne  venez  pas  lui  offm  la  grossière  image 
d'Un  retour  possible  sur  la  terre,  car  déjà,  par  l'élévation  de  sa  pensée 
et  dé ^en  désir,  il  anticipe  l'éternité. 

Hegel  n'est  pas  moins  maltraité  que  Spinosa  par  M.  Leroux,  a  L'in- 
terprétation dû  christiam'sme  sortie  de  l'école  de  Hegel,  dit  M.  Le- 
roux, prétend  à  la  vérité  expliquer  le  christianisme  comme  un  pro- 
duit de  l'esprit  humain;  mais  apparemment  c'est  un  produit  qw  s'est 
ftit  sous  l'inspiration  du  hasard,  et  sans  que  la  Providence  y  soit 
pour  rien  :  car  l'explication  en  question  ne  montre  dans  le  christia- 
nisme aucune  vérité  quelconque  qui  vaille  la  peine  d'être  appelée 
religion,  etTexistence  même  de  son  fondateur,  loin  d'être  néces- 
saire ,  n'est  pas  même  probable  dans  cette  explication.  »  On  croît 
rêver  en  lisant  des  assertions  aussi  absolues  et  aussi  erronées.  Faut-il 
apprendre  à  M.  Leroux  que  la  religion,  et  en  particulier  le  chris- 
tianisme, a  été  l'objet,  de  la  part  de  Hegel,  des  explications  lés 
plus  profondes? Qu'il  lise  les  ouvrages  de  ce  grand  homme,  entre 
autres  son  Histoire  des  Religions;  qu'il  lise  encore  les  livres  de  ses 
disciples,  de  Marheineckc,  de  Rosenkrantz,  de  Straass,  La  nécessité 
de  la  venue  du  Christ  n'a  pas  été  prouvée  par  l'école  de  Hegel  I  Mâts 
c'est  sur  ce  fait  fondamental  qu'elle  a  porté  tout  l'efTort  de  là  démon* 
stration.  II  fallait,  a  dit  cette  école,  un  Dieu  homme  renfermant  à  la 
fois  l'essence  divine  et  la  personnalité  humaine,  qui,  tout  en  étant 
Dieu,  dépendît  de  la  nature,  et  qui  prouvât  par  la  mort  humaine  Ià 
véallté  dèl'mcamation  divine.  Ce  n'est  pas  assez,  il  foUàit  qu'à  là  souf- 
fhince  physique  se  joignit  là  souffrance  morale,  que  causent  rignomi-=- 


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VB  l'humanité.  688 

nie  et  l'imputation  du  crime.  Enfin,  comnie  la  mort  du  Cbrtst  était  un 
retour  vers  Dieu,  elle  fut  nécessairement  suivie  de  la  résurrection 
et  de  l'ascension.  C*est  au  contraire  un  des  grands  mérites  de  la  phi- 
losophie de  Hegel  d'avoir  donné  du  christianisme  une  explication 
métaphysique  qui  n'en  dénaturât  pas  la  réalité  historique,  et  d'avoir 
dégagé  du  milieu  des  croyances  et  de  l'histoire  l'esprit  et  l'idée. 

On  dirait  qu'en  prodiguant  les  hypothèses  aventureuses  et  les 
jugemens  hasardés  sur  les  hommes  et  sur  les  choses,  M.  Leroux  n'a 
point  songé  qu'il  trouverait  des  contradicteurs.  Cependant  notre 
siècle  a  l'esprit  éminemment  critique;  il  examine,  il  retourne  sous 
toutes  leurs  faees  les  opinions  qu'on  veut  lui  imposer.  £n  France  et 
en  Allemagne,  il  y  a  nombre  de  gens  qui  savent  l'histoire  des 
croyances  religieuses  et  des  idées  philosophiques,  et  qui  sont  en  état 
de  reconnaître  les  souvenirs,  les  emprunts  et  les  non^ens  historiques 
avec  lesquels  on  cherche  à  produire  l'illusion  d'un  système.  ^Les 
temps  sont  durs  pour  les  révélateurs.  On  rencontre  à  chaque  pas  des- 
esprits  chagrins,  incrédules,  qui  ne  craignent  pas  de  déconcerter  par 
d'importunes  objections  le  dogmatisme  qui  rend  ses  oracles.  Nous^ 
regrettons  qu'un  esprit  aussi  distingué  que  celui  de  M.  Leroux  ait 
abandonné  la  direction  saine  et  féconde  dans  laquelle  il  travaillait 
il  y  a  plusieurs*  années,  pour  prendre  l'allure  et  le  ton  d'un  fonda- 
teur de  secte  et  d'école.  Qu'on  compare  les  morceaux  qu'écrivait 
M.  Leroux  en  1833  et  en  1834 ,  entre  autres  le  fragment  intitulé  :  De 
la  Loi  de  continuité  qui  unit  le  xviii'  siècle  au  xvii*,  et  les  premiers 
articles  qu'il  a  donnés  à  l'Encyclopédie  nouvelle,  avec  son  ouvrage 
de  r Humanité.  Quelle  différence!  Dans  ses  premières  productions, 
M.  Leroux  doute,  cherche,  observe,  expose,  discute,  et  finit  par 
déduire  quelques  idées  dont  la  justesse  et  la  fécondité  frappent  l'es- 
prit. Aujourd'hui  M.  Leroux  afQrme,  tranche,  dogmatise;  il  ne  con- 
naît plus  le  doute  ;  la  plus  légère  indécision  n'entre  plus  dans  son 
esprit;  il  a  pris  le  ton  d'un  maître,  d'un  prophète.  Cette  transfor- 
mation n'est  pas  heureuse.  De  nos  jours,  on  vous  écoute  d'autant 
moins  que  vous  annoncez  davantage  avoir  tout  découvert;  voilà  déjà 
la  prédication  compromise.  Que  sera-ce  si  le  petit  nombre  qui  s'ar- 
rête pour  l'entendre  reconnaît  que  l'annonce  est  trompeuse,  et  que 
la  forme  d'une  obscure  et  ambitieuse  phraséologie  ne  renferme  rien 
de  nouveau?  Si  M.  Leroux  veut  se  créer,  nous  ne  disons  pas  une 
école,  mais  des  lecteurs,  il  faut  qu'il  change  de  route,  et  qu'il 
revienne  aux  procédés  de  ses  premiers  travaux. 


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GSk  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  passé  est  percé  à  jour  ;  nous  connaissons  de  plus  en  plus  tout 
ce  qui,  avant  nous,  a  été  dit  et  pensé  dans  les  temples  et  les  écoles; 
nous  savons  la  tradition.  Mais  n'y  a-t-il  rien  au-delà?  Ce  qui  dis- 
tingue l'esprit  philosophique,  c'est  précisément  la  mobilité  infati- 
gable avec  laquelle  il  s'engage  à  la  découverte.  Nous  croyons  avoir 
eu  raison  d'écrire  quelque  part  :  «  La  philosophie  est  le  mouvement 
éternel  de  l'esprit  humain ,  les  religions  en  sont  les  haltes,  n  Aussi 
ce  qu'on  demande  aux  penseurs,  ce  n'est  pas  d'altérer  les  traditions, 
de  les  défigurer  par  des  commentaires  sans  fondement,  mais,  tout  en 
les  respectant  dans  leur  réalité  historique ,  d'imprimer  à  l'esprR  hu- 
main une  impulsion  qui  permette  de  les  dépasser.  M.  Leroux  adnure 
beaucoup  Lessing,  et  il  a  raison.  Cependant,  que  fait  Lessing?  Dans 
quelques  pages  substantielles  et  fortes,  il  constate,  sans  la  déna- 
turer, la  tradition  religieuse,  et  il  en  tire  quelques  inductions  fécondes 
pour  les  progrès  possibles  de  l'humanité.  C'est  la  vraie  méthode  du 
penseur  :  d'un  côté  l'histoire  traitée  avec  une  intelligence  loyale  et 
sévère,  de  l'autre  les  idées  spéculatives  avec  leurs  conclusions  et 
leurs  découvertes.  Cette  sobriété  et  ce  discernement  dans  les  diffé- 
rentes applications  de  l'esprit  humain  produisent  seuls  les  œuvres 
durables. 

Lermimer. 


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UNE  VISITE 


AU  ROI  GUILLAUME. 


Dans  une  des  plus  belles  et  des  plus  longues  rues  de  La  Haye,  à 
gauche  en  allant  vers  les  dunes  mélancoliques  de  Scheveningen ,  on 
aperçoit  une  maison  bien  moins  large  et  moins  splendide  que  celles 
des  banquiers  d'Amsterdam,  une  maison  à  un  seul  étage,  construite 
au  fond  d*une  cour  assez  étroite,  touchant  par  deux  petites  ailes 
parallèles  à  Talignement  de  la  rue,  et  gardée  par  deux  factionnaires. 
C'était  naguère  encore  la  demeure  d'un  roi  qui  a  régné  pendant 
quinze  ans  sur  de  riches  provinces  et  de  vastes  colonies,  et  qui ,  après 
avoir  perdu  par  une  révolution  subite  la  moitié  de  ses  états,  vient 
d'abdiquer  volontairement  la  couronne  qui  lui  restait  et  se  retire 
dans  la  vie  privée.  Tous  les  mercredis,  vers  onze  heures,  on  pouvait 
voir  devant  la  royale  habitation  de  la  Yeenstraat  un  singulier  spec- 
tacle. Des  hommes  à  pied  et  en  voiture,  en  habit  brodé  et  en  veste 
de  matelot,  arrivaient  à  la  porte  du  palais,  traversaient  pèle-mèle 
les  cours,  et  s'avançaient  vers  les  appartemens  du  roi.  Tous  les  mer- 
credis, Guillaume  V  donnait  audience  à  ses  sujets.  On  entrait,  on 
inscrivait  son  nom  sur  une  feuille  de  papier,  et  l'on  était  admis  à 
tour  de  râle  devant  le  roi.  Un  aide*de-camp,  tenant  la  liste  en  main  ^ 


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686  BBvi»  VES  wam  wêqmmi^ 

appelait  Y  un  après  Tautre  chacun  de  ceux  qui  s'étaient  inscrits , 
l'introduisait  auprès  du  roi,  puis  se  retirait  sur  le  seuil  de  la  porte. 
Un  jour,  je  me  présentai  avec  la  foule  à  Tune  de  ces  audiences  popu- 
laires, qui  existaient  encore  en  Autriche  sous  le  règne  du  dernier 
empereur,  et  jadis  en  France  autour  du  chêne  de  Vincennes.  J'en- 
trais l'un  des  derniers,  et  j'eus  le  temps  d'observer  ce  curieux  tableau 
d'un  peuple  arrivant  librement  jnsqin'à  son  roi,  dans  un  temps  oà 
le  poignard  des  assas^s  oblige  les  rois  \  s'entourer  de  gardes  et 
à  barricader  leur  porte.  Il  y  avait  déjà  sur  la  table  trois  grandes 
feuilles  pleines  de  noms  de  visiteurs.  Autour  de  moi ,  je  voyais  des 
gens  de  tout  âge  et  de  toute  sorte.  A  côté  des  professeurs  de  Leyde, 
en  longue  robe  tidire,  qtt  venaient  t'eiflretenfr  éiec  Imir  sonrenin 
des  besoins  de  leur^ni^nsilé,  était  un  ï^tiidiarit  âu'tdgird  timlBa  ({ni 
voulait  lui  offrir  sa  thèse;  près  de  l'officier  supérieur,  portant  de 
grosses  épaulettes  et  un  habit  étincelant  d'or  et  de  décorations, 
s'avançait  l'aspirant  de  marine,  avec  son  humble  frac  bleu  et  sa  cas- 
quette ornée  d'un  mince  galon  ;  le  riche  négociant,  dont  le  nom  valait 
à  la  bourse  d'Amsterdam  des  mltlIonB  de  florins,  était  assis  sur  une 
banquette  à  côté  du  prolétaire  qui  venait  solliciter  Un  modique  em- 
ploi. Ce  jour-là,  dans  la  demeure  du  souverain,  tous  les  rangs 
étaient  égaux,  tous  les  privilèges  de  la  naissance  et  de  la  positioD 
sociale  étaient  suspendus.  11  n'y  avait  d'autre  privilège  que  celui 
d'un  numéro  d'inscription;  le  praniervenu  passait  le  premiar.X'oii- 
vrier  avec  sa  veate  de  grosse  laine  et  ses  pieds  poudreux  passait 
avant  l'élégant  gentilhomme  dont  on  entendait  encore  .piaflTer  les 
chevaux  dans  la  Tue;  l'élève  passait  avant  le  maître^  et  le  soldat 
avant  l'officier.  Dans  un  salon  voisin <,  le  roi  était  debout,  QHMiyé 
contre  une  cossolOi  saluant  avec  affabilité  chacun  de  ceux  qui  to«r  à 
tour  ^'avançaient  près  de  lui  ^  écoutaot  ses  réalamations,  ses  plaintes, 
puis  le  congédiant  par  un  léger  signe  de  tête.  La  porte  de  son  saltHi 
était  ouverte ,  et  sur  la  figure  des  hommes  du  peu^  «ecueiUis  airni 
par  leur  souveiBin,  je  vis  briller  plus  d'une  fois'on  éclair  de  joie. 
Tel  qui  s'approchait  de  lui,  l'oeil  triste,  k  tète  baissée,  semMait 
tout  à  coup  ravivé  par  une  espérance  salutah^e,  et<se  retiraiieDle 
saluant  avec  un  sentiment  de  respect  et  de  reconnaissaoce.  Peut^toe 
ces  pauvres  gens  avaient-ils  déjà  éprevvé  que  le  roi  prenait  ao  -véri- 
taUe  intérêt  è  leurs  •souffrances;  pettt<«>ôtre'aii8aiétait<^e  pour  en 
une  consolation  suffisante  de  pouvoir. porter  lenfs  ptaîoles  au  pied 
du  trtee  et  d'être  éeoutés.  Tandisquetotts  ceux  qui^m'avaientiNré- 
€édé  dans  le  salan< d'attente  défilneatasMi  dasstle  salon  ée  léêv- 


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UNFYISin  AV  AOI  eriLLAItlIB.  68t 

tfM,  fbliiservals  œ  roi  d<mt'  lé  nom  depuis  pltti»  de  cînqtiatfte  ans 
oecupe  UoeidaeiÉf  Hfarqoée  dàds  I%ristoiré,  et  dont  là  ténacité  nons 
ttenaçtiléii  1889^ -une  goerreewopéenne.  En  le  r€%af dàti t;  je  me  rap^ 
petÉîMfeo  émotiontoiis  les reters  de  fortune  qn^il  afrait  stibrs,  tontes 
lès  donlews  qa'ilavail  éfroiifées,  et  ces  paroles  de  Ml  de  Chatean^ 
briand  me  revinrent  à  Tesprit  :  «(Les  grands  de  la  terre  ont  connu  la 
tristesse  de  risolènefit,  leshairesamères  deTexil,  et  Ton  a  pu  voit 
quelle  quantité  de  larmes  renferment  les  yeux  des  rois.  «^ Attaqué  au 
cœur  de  sra  pays  par  Dnmoiiriez,  forcé  de  fuir  en  1795  devant  les 
armes  victorieuses  de  Pi<^gru ,  dépomHé  de  l'héritage  des  stathouders 
par  un  arrêt  de  la  convention ,  dépouillé  par  Napoléon  des  prineipeutés 
tfoe  là  maison  d'Ofaoge  possédait  en  Allemagne,  (ritis  tard  des  do^ 
maines  de  Folda  et  du  comté  de  Spiegriberg,  «près  la  paix  de  Tilsitt  ^ 
le  descendant  de  ces  fiers  princes  de  Hollande  qui  araient  imposé  des 
loisè  rEurope  et  buroîHé  la  gloirede  Louis  XIY,  n'avaitplus  qu'une 
propriété  dans  le  duché  de  Varsovie.  Mais  ni  les  armées  de  la  repu» 
Mkpw,  ni  les  menaces  de  remperenr  ne  purent  le  faire  fléchir  dans 
la  ligne  de  conduite  qu'il  s'était  tracée,  et  loi  arracher  une  conces- 
sion^  <}uand  ses  possessions  d'Allemagne  lui  forent  enlevées ,  il  aurait 
pu  les  conserver  en  s^assectant  à  la  confédération  du  Rhin;  il  aima 
mieux  perdre  cette  dernière  part  de  l'héritage  de  ses  pères  et  garder 
son  iodépeiMiance.  En  1703,  il  prenait  lès  armes  pour  combattre 
contre  les  armées  du  Nord;  en  1808,  il  les  remettait  à  son  fils,  et 
renvoyait  servir  soiis  les  cadres  dé  Wellington  en  Espagne.  Après 
tant  d'années  de  luttes  et  dTa^lation,  son  visage,  son  attitude,  ses 
manières,  indkfuent  encore  fidèlement  la  nature  de  son  caractère.  La 
yieâtesse  même  semMe  avoir  reculé  devant  cette  organisation  femie 
et  opiniâtre.  Elle  n'a  rien  enflevc*  ni  à  la  mftle  énergie  dé  ses  traits, 
ni^fexpressién  de  son  regard;  eHe  n'a  fait  que  blMchir  ses  che^ 
Yeux.  Sa  figure  calme  et  réguHère,  ses  lèvres  légèrement  serrées, 
offi^nt  tottt'à  lafets  un  type  de  force  et  de  ptudènce;  ses  yeux  vifs» 
briHant  sous  deux  épais  sourcils,  annoncent  la  pénétration  «  et  qoand 
je  le  regardais,  toute  sa  physionomie  semblait  être  pour  moi  la 
vivante  expression  de  cette  devise  de  son  royaume,  qui  fut  surtout 
eelfe  de  son  règne  :  7^  maintiendrai. 

Le  fenriémmn ,  je  partis  pour  Amsterdam ,  et  denx  jours*  après  fe 
Am«feMlri(l  annonçait  rabdicalfon  dn  roi.  Bfieii  jusque-là  n'avait  pu 
frire  pressentir  unr  tel  événement;  Cependant*  à*  peine  les  >  jour nauK 
en  avaJent^Bs  parlé  qu'bfy  le  regarda  comime  im  acte  définitif,  a  St  » 
eomne  'on  nous  roflnmc,  me*  qisim'  un  iiolfiancRUS,  ffuinMfnfe'  a  de^ 


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688  BfiVUB  DES  DEUX  MONDES*     . 

claré  qu'il  abdiquerait,  soyez  sûr  qu'il  abdiquera.  »  En  effet,  la  semaine 
suivante,  le  roi  se  retira  au  Loo  avec  sa  famille  et  ses  ministres.  Là, 
après  avoir  exprimé  assez  brièvement  sa  détermination,  il  prit  l'acte 
d'abdication  qu'il  avait  fait  préparer,  le  signa,  salua  son  fils  du  nom 
de  roi ,  puis  se  mit  gaiement  à  table  avec  ses  enfans.  Jamais,  au  dire 
des  personnes  qui  assistaient  à  cette  séance,  il  ne  s'était  montré  plus 
calme,  et  jamais  il  ne  signa  un  acte  d'une  main  plus  sàre. 

On  a  beaucoup  disserté  en  Hollande  et  ailleurs  sur  les  motiCs  qui 
avaient  porté  le  roi  à  se  démettre  ainsi  tout  à  coup  de  son  pouvoir. 
Il  en  est  un  qu'il  a  exprimé  lui-même  dans  sa  proclamation  et  qui 
fait  honneur  à  sa  loyauté.  C'est  celui  qui  est  fondé  sur  le  changement 
apporté  à  la  constitution  de  1815.  Pour  en  comprendre  toute  la  va- 
leur, il  est  nécessaire  de  reporter  ses  regards  vers  cette  époque. 
L'année  1813,  que  l'on  célèbre  encore  en  Allemagne  conome  une  ère 
de  salut,  fut  aussi  pour  la  Hollande  une  année  a  jamais  mémorable. 
Pendant  près  d'un  quart  de  siècle,  la  pauvre  Hollande  avait  cruelle- 
ment souffert.  Tour  à  tour  envahie  par  les  armées  de  la  convention, 
organisée  en  république,  puis  en  royaume,  puis  rejointe  conune  une 
province  à  l'empire  français,  elle  avait  subi  toutes  les  phases  de  nos 
différentes  révolutions  sans  en  partager  la  gloire ,  sans  profiter  de 
nos  conquêtes.  Napoléon  appelait  le  peuple  hollandais  une  estimable 
société  de  marchands,  et  le  pressurait  de  sa  main  de  fer  pour  en 
tirer  des  hommes  et  de  l'argent.  Le  règne  du  rqi  Louis  eût  pu  adoucir 
les  plaies  de  ce  malheureux  pays,  si  Louis  avait  été  maître  de  suivre 
ses  généreuses  impulsions.  Il  aimait  la  Hollande,  et  les  Hollandais 
lui  savent  gré  encore  du  bien  qu'il  voulait  leur  faire ,  des  sympathies 
qu'il  leur  témoigna.  Mais,  avec  son  titre  de  roi,  il  n'était  lui-même 
que  le  premier  préfet  de  son  frère.  Au-dessus  de  lui,  il  y  avait  l'au- 
torité de  l'empire,  autorité  active,  jalouse,  irrésistible,  qui  s'immis- 
çait dans  tous  ses  actes,  prévenait  ses  desseins,  suspendait  ses  réso- 
lutions. Pendant  cinq  ans,  Louis  résista  de  toutes  ses  forces  à  ce 
pouvoir  extérieur  qui  maîtrisait  le  sien  ;  mais  enfin ,  hors  d'état  de 
soutenir  plus  long-temps  une  lutte  incessante,  il  ne  voulut  point 
paraître  complice  des  mesures  qu'il  réprouvait,  et  se  retira. 

La  Hollande  fut  alors  réunie  à  l'eropire,  divisée  en  départemens, 
gouvernée  de  nom  par  Tancien  consul  Lebrun ,  et  de  fait  par  des 
préfets  étrangers,  rigoureux  instrumens  des  volontés  de  leur  empe- 
reur. Les  réquisitions,  les  levées  d'hommes  et  d'argent,  les  emprunts 
forcés,  reprirent  alors  leur  cours.  Les  lignes  de  douane,  dont  le  roi 
Louis  laissait  secrètement  tromper  la  surveillance  pour  favoriser  le 


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UNE  VISITE  AU  ROI  GUILLAUME.  ^9 

commerce  de  ses  sujets,  furent  raffermies.  Le  fisc  étendit  le  cercle  de 
ses  attributions.  Ce  qui  échappait  à  Hmpôt  direct  tombait  dans  le  do- 
maine des  droits  réunis.  Les  mesures  de  rigueur  frappaient  surtout 
ceux  qui  étaient  appelés  à  prendre  Içs  armes.  Il  n'y  avait  point  de 
pitié  pour  les  réfractaires,  point  de  pitié  pour  les  malheureux  qui 
essayaient  d'échapper  à  la  loi  de  recrutement  à  Faide  d'un  certificat 
constatant  une  infirmité.  Un  haut  fonctionnaire  de  Namur  faisait 
verser  de  la  cire  bouillante  sur  les  pieds  de  ceux  qui  se  disaient  sujets 
t  des  attaques  d'épilepsie,  et  arracha  un  jour  de  son  lit  un  jeune  con- 
scrit qui  rendit  le  dernier  soupir  devant  lui  (1),  Une  police  soupçon- 
neuse, inquisitoriale ,  surveillait  tous  les  individus,  pénétrait  dans 
l'intérieur  des  famifies,  et  donnait  à  toutes  les  démarches  une  inter- 
prétation. Il  n'était  pas  permis  aux  Hollandais  d'entreprendre  dans 
leur  pays  la  plus  petite  excursion  sans  être  munis  d'un  passeport,  et 
l'usage  même  de  leur  langue  nationale  pouvait  devenir  en  certains 
cas  une  cause  de  suspicion.  Tous  les  principaux  fonctionnaires  par- 
laient français  et  voulaient  introduire  la  langue  française  dans  les 
actes  publics  comme  dans  la  vie  privée.  Hâtons-nous  de  dire  que  les 
deux  hommes  qui,  dans  ce  temps  d'oppression,  se  signalèrent  entre 
tous  les  autres  par  la  cruauté  de  leur  conduite,  les  deux  seuls  dont 
l'histoire  de  Hollande  ait  inscrit  le  nom  sur  son  pilori,  n'étaient  pas 
Français,  mais  Belges. 

'  Tout  à  coup,  au  milieu  de  cette  servitude  profonde  sous  laquelle 
était  courbée  la  terre  natale  d'Oldenbarnveld,  de  Ruyter  et  de  Jean 
de  Witt ,  la  nouvelle  de  la  bataille  de  Leiptig  retentit  dans  le  monde 
entier.  L'Allemagne  pousse  un  cri  de  joie,  la  Hollande  relève  sa  tête 
humiliée  et  porte  vers  l'avenir  un  regard  d'espoir.  Il  y  avait  alors 
dans  ce  pays  un  homme  de  la  vieille  race  batave,  un  homme  au  cœur 
ferme  et  patient,  qui,  dans  les  heures  de  la  plus  grande  calamité, 
n'avait  jamais  désespéré  un  instant  du  salut  de  sa  patrie.  Pendant 
les  diverses  révolutions  qui  avaient  tour  à  tour  agité  la  Hollande, 
Charles  de  Hogendorp  n'avait  fait  aucun  mouvement.  L'influence  de 
son  nom,  de  sa  fortune,  de  ses  talens  déjà  reconnus,  pouvait  faci- 
lement le  conduire  à  de  hauts  emplois;  mais  il  ne  voulait  accepter  ni 
faveur,  ni  fonctions,  d'un  gouvernement  qu'il  réprouvait.  Retiré  û 
l'écart,  livré  tout  entier  à  ses  austères  souvenirs  de  républicain,  il 
méditait  les  moyens  de  faire  sortir  de]  ses  ruines  l'ordre  de  choses 
qu'il  regrettait.  Il  suivait  d'un  œil  clairvoyant  la  marche  des  évène- 

'    (1)  Van  Kampen ,  Geschiedenia  van  Ifedtrkmâ^  lom.  IL 


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MO  ABvi»  DBS  wxm 

mens,  et  prAvoyeit  la  chute  de  NapiiléGO  au  iiiaiea  mèoie  de  aos 
triomphes.  La  bataille  de  Leipzig  rarracha  de  sa  retraite.  Il  sentit 
que  le  moment  était  venu  de  mettre  ses  plans  à  exécution,  et  s*en 
alla  trouver  les  hommes  avec  lesquels,  depuis  prés  de  vingt  années, 
il  s'entendait  tacitement.  Secondé  par  eux ,  il  forma  en  peu  de  temps 
une  conspiration  pour  chasser  les  Français  de  la  Hollande  et  rappeler 
le  descendant  des  anciens  stathouders.  Cette  conspiration  ne  poavait 
s'organiser  qu'avec  de  grandes  précautions  et  dans  un  profond  mys- 
tère, car  nous  étions  encore  maîtres  du  pays  et  nos  troupes  ocen- 
paient  les  places  fortes.  Chacun  des  principaux  conjurés  choisit 
quatre  hommes  qui  lui  jurèrent  obéissance  absolue  et  discrétion  ; 
chacun  de  ces  quatre  hommes  en  choisit  ensuite  quatre  autres  aux- 
quels il  fit  prêter  le  même  serment.  Tous  les  membres  de  cette 
association  avaient  été  élus  l'un  après  l'autre  à  part,  et  ne  connais- 
saient que  le  nom  de  leur  chef.  Le  secret  de  la  conjuration  fut  bien 
gardé,  il  n'en  transpira  rien  dans  le  public. 

Sur  ces  entrefaites,  les  Russes  entrent  dans  la  Frise  et  dans  la  pro- 
vince de  Groningue.  Le  général  Molitor,  pour  concentrer  ses  troupes^ 
abandonne  Amsterdam  et  se  retire  à  Utrecbt.  A  peine  était-il  parti, 
que  le  peuple  en  masse  se  soulève,  chasse  les  principaux  fonction- 
naires français  et  met  le  feu  aux  bàtimens  de  la  douane  et  des  droits 
réunis.  C'était  là  une  manifestation  d'opinion  qui  pouvait  coûter  cher 
à  la  populace,  car  Molitor  n'était  qu'à  dix  lieues  d'Amsterdam,  et  le 
secours  que  la  Hollande  attendait  des  Russes  était  encore  très  incer- 
tain, et,  en  tout  cas,  assez  éloigné.  Les  hommes  qui  préparaient  une 
contre-révolution  comprirent  le  danger  auquel  ub  moment  d'effer- 
vescence venait  de  les  exposer,  et,  pour  le  prévenir,  ils  organbèrent 
aussitôt  la  garde  nationale,  qui  promit  de  réprimer  tonte  apparence 
de  désorde  et  s'interposa  ainsi  entre  l'armée  étrangère  et  le  peuple 
de  la  capitale. 

£n  même  temps  Hogendorp  travaillait  à  rétablir  l'ancienne  forme 
de  gouvernement.  Il  s'adressa  d'abord  à  ceux  qui  avaient  été  autre- 
fois membres  des  états<généraux ,  et  les  pria  de  se  constituer  en  corps 
administratif  ;  mais  aucun  d'eux  n'osa  èe  rendre  à  sa  demande.  Les 
circonstances  devenaient  de  plus  en  plus  graves.  Les  Français  pou- 
vaient d'un  jour  à  l'autre  recevoir  des  renforts,  repousser  les  alliés,  et 
rétablir  leur  autorité  dans  le  pays.  Hogendorp  comprit  qu'une  grande 
décision  était  son  seuLmoyen  de  salut.  Il  renonça  à  toute  mesure  de 
temporisation,  et,  le  21  novembre,  il  se  proclama,  lui  et  son  ami 
Maasdam,  chefs  du  gouvernement  provisoire,  en  l'absence  du  prince 


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UNS  VISiVB  A15  ROi  G0HLLAUBIE.  «91 

d'Orange.  Ses  fib  parurent  en  pubKc  avec  la  cocarde  nationale,  et 
Fancien  cri  populaire  Ora^je  boven  retentît  dans  les  rues  d'Amster- 
dam. Un  officier  fut  expédié  au  quartier  du  général  Bulow,  pour  le 
prier  de  venir  au  secours  de  la  Hollande;  un  autre  alla  presser  les 
Russes  d'accélérer  leur  marche.  Les  deux  corps  d'alliés  s'avancèrent 
vers  l'Intérieur  du  pays.  Bulow  traversa  l'Yssel ,  s'empara  de  Zutpben , 
d'Arnhem ,  et  les  Russes  vinrent  camper  aux  portes  d'Amsterdam. 
Molitor  sentait  qu'il  ne  pouvait  résister  à  la  fois  à  ces  deux  armées 
étrangères  et  à  Tinsurrection  nationale;  il  commençait  à  se  retirer, 
mais  il  se  retirait  en  homme  habile,  resserrant  ses  tsoupes,  feisant 
bonne  contenance,  et  ne  se  laissant  rien  prendre  par  l'ennemi.  Sa 
retraite  avait  coflunencé  le  15  novembre,  et  malgré  l'effiort  des  Russes, 
des  Prussiens,  des  Hollandais  et  des  Anglais,  elle  dura  plus  d'un  mois. 

Cependant  M.  de  Fagel  était  allé  chercher  en  Angleterre  le  prince 
d'Orange.  Le  30  novembre  1813,  tandis  qu'une  grande  partie  de  son 
pays  était  encore  occupée  par  les  troupes  françaises^  le  prince  aborda 
sur  la  plage  de  Scheveningen ,  sur  cette  même  plage  où  dix-huit  ans 
auparavant  il  s'était  embarqué  avec  son  père,  déshérité,  banni,  allant 
chercher  un  refuge  sur  la  terre  étrangère.  Les  pêcheurs  de  Scheve- 
ningen le  prirent  sur  leurs  bras  et  le  portèrent  avec  des  acclamations 
de  joie  jusque  dans  leur  village.  Le  peuple  accourut  en  foule  au-de- 
vant de  lui  ;  partout  la  cocarde  de  ses  pères  brillait  à  ses  yeux ,  par- 
tout les  cris  de  vive  Orange!  vive  Guillaume!  retentissaient  à  ses 
oreilles.  Il  fit  le  chemin  de  La  Haye  à  Amsterdam  au  milieu  d'une 
population  avide  de  le  voir,  de  le  saluer.  Jamais  la  grave  Hollande 
ne  s'était  si  fort  déridée  et  n'avait  fait  éclater  tant  de  joyeux  trans- 
ports. Une  autre  marque  d'enthousiasme  et  de  conGance  bien  plus 
décisive  encore  l'attendait  dans  sa  capitale.  Son  arrivée  avait  été  an- 
noncée dans  le  pays  par  une  proclamation  qui  se  terminait  ainsi  :  «  La 
Hollande  est  libre,  et  Guillaume  P"  est  son  souverain.»  Ces  deux 
derniers  mots  ensevelissaient  tout  simplement  sous  le  sceau  de  la 
légalité  l'ancienne  forme  de  gouvernement.  Le  prince  comptait  venir 
reprendre  la  succession  des  stathouders,  et  au  lieu  d'être  le  président 
d'une  république,  il  allait  se  voir  investi  de  l'autorité  royale;  au  lieu 
de  continuer  la  série  de  ses  aïeux,  il  devait  prendre  le  titre  de  Guil- 
laume 1*'  et  commencer  une  nouvelle  dynastie. 

Ce  qu'il  y  a  de  remarquable  dans  ce  fait,  c'est  que  c'étaient  les 
républicains  eux-mêmes,  les  hommes  attachés,  il  est  vrai,  à  la  maison 
d'Orange,  mais  partisans  zélés  des  institutions  démocratiques,  qui 
abolissaient  ainsi  le  gouvernenaent  de  leurs  pères ,  et  fondaient  une 


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BBVIIB  DBS  DEUX  MONDES. 

monarchie.  Ces  hommes  se  souvenaient  des  cruelles  dissensions  qui, 
du  temps  de  la  république  «  avaient  si  souvent  désolé  la  Hollande,  ils 
craignaient  de  les  voir  éclater  de  nouveau,  ils  craignaient  les  réac- 
tions de  l'oligarchie  «  et  un  pouvoir  ferme ,  unique ,  non  divisé ,  leur 
semblait  être  la  plus  sûre  barrière  contre  les  ambitions  déréglées  et 
les  périls  de  Tanarchie.  C'est  ainsi  qu*en  1660 ,  le  peuple  de  Copen- 
hague, las  du  conseil  oligarchique  qui  prétendait  faire  un  heureui 
contrepoids  au  pouyoir  de  la  monarchie ,  renversa  cette  magistrature 
mensongère,  et  remit  entre  les  mains  du  roi  l'autorité  absolue. 

Quand  la  proclamation  monarchique  fut  publiée,  plus  d*une  voii 
s^éleva  contre  ce  manifeste  inattendu.  La  ville  d'Utrecht  le  repoussa 
assez  ouvertement,  et  les  hommes  du  port  d'Amsterdam,  malgré 
leur  dévouement  héréditaire  à  la  maison  d*Orange,  firent  entendre 
de  sourds  murmures.  Us  chantaient  ordinairement  un  chant  populaire 
<iui  se  terminait  ainsi  : 

Al  18  onz  priosje  nog  zoo  klein 
Al  evenvel  zal  by  stadhouder  zyn. 

«Quoique  notre  petit  prince  soit  encore  si  petit,  il  sera  pourtant  notre 
stàthouder.  » 

Ils  ajoutèrent  alors  un  vers  à  ce  refrain,  et  s'en  allèrent  répétant 
le  long  des  quais: 

Dock  hoeft  geen  souverein  te  zyn. 

«  Mais  il  ne  doit  pas  être  souverain.  » 

On  dit  que  Guillaume  refusa  d'abord  sincèrement  d'accepter  la 
dignité  qui  lui  était  offerte,  et  demanda  à  être  tout  simplement  stà- 
thouder comme  ses  ancêtres  (1).  Mais  les  instances  de  ses  conseillers 
surmontèrent  ses  scrupules,  et  l'enthousiasme  général  de  la  popula- 
tion pour  lui  étoufTa  bien  vite  les  germes  de  dissidence  que  le  mani- 
feste royaliste  ava^t  fait  éclater  çà  et  là.  Cependant,  en  cédant  au 
vœu  de  ses  principaux  partisans,  Guillaume  annonça  qu'en  acceptant 
la  souveraineté,  il  donnerait  à  ses  sujets  une  constitution  qui  garan- 
tirait la  liberté  individuelle  contre  tout  acte  arbitraire.  Le  2  décembre, 
il  fut  proclamé  roi,  et  il  organisa  aussitôt  une  commission  compos^'e 
de  quatorze  membres,  et  chargée  de  rédiger  une  charte  coiistitu- 

(i)  Cest  un  td'inoigiiage  que  plusieurs  écrivains,  notamment  Bosscba,  Van  Kam- 
peu  et  l^auteur  anonyme  des  Veriraute  Briefe,  s*accordent  à  lui  rendre. 


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UNE  VISITE  AU  ROI  GUILLAUME. 

tionnelle.  Six  cents  notables  (1),  élus  pour  les  diverses  provinces  de 
la  Hollande ,  furent  ensuite  appelés  à  voter  l'adoption  de  cette  charte 
qui,  pour  toute  garantie  contre  les  envahissemens  de  la  royauté, 
instituait  seulement  une  chambre  dont  les  membres  devaient  être 
nommés  par  les  états  provinciaux ,  et  dont  les  séances  devaient  être 
fermées  au  public.  C'était ,  à  vrai  dire,  une  chambre  consultative 
plutôt  qu'une  assemblée  de  représentans  selon  nos  principes  consti- 
tutionnels. En  vertu  d'une  telle  institution,  le  roi  était  de  fait  roi 
absolu,  et  les  députés  ne  pouvaient  guère  servir  qu'à  donner  plus 
d'autorité  à  ses  actes,  en  y  ajoutant  celle  de  leur  nom.  Le  30  mars, 
jour  de  la  bataille  de  Paris,  la  charte  hollandaise  fut  présentée  aux 
notables;  il  n'était  pas  permis  d'en  discuter  tes  différentes  disposi- 
tions; elle  devait  être  jugée  dans  son  ensemble,  et  rejetée  ou  accep- 
tée. Des  six  cents  élus  de  la  nation ,  cent-vingt-cinq  s'abstinrent  de 
remplir  leur  mandat,  les  autres  votèrent  docilement,  et  la  charte  fut 
adoptée  à  la  majorité  de  kkS  voix  contre  26. 

Cette  constitution  si  vite  faite  ne  dura  pas  long-temps.  Lorsque  la 
Belgique  fut  réunie,  par  le  congrès  de  Vienne,  a  la  Hollande,  des 
commissaires  choisis  dans  les  deux  pays  en  rédigèrent  une  nouvelle; 
il  y  eut  alors  deux  chambres,  une  chambre  des  pairs,  dont  les 
membres  étaient  nommés  à  vie  par  le  roi,  et  une  chambre  des  députés, 
élue  par  les  états  provinciaux ,  mais  dont  les  séances  devaient  être 
publiques. 

La  révolution  de  1830,  la  brusque  rupture  de  la  Belgique  avec  la 
Hollande,  devaient  nécessairement  apporter  un  second  changement  à 
la  constitution  de  1815.  Nous  n'avons  sans  doute  pas  besoin  de  ra- 
conter les  différentes  péripéties  de  cette  révolution ,  la  rapide  et  bril- 
lante campagne  d'Anvers,  et  la  longue  et  monotone  histoire  des  con- 
férences de  Londres.  Mais  de  cette  époque  date  pour  la  Hollande 
une  ère  nouvelle,  un  nouvel  esprit  s'éveille  parmi  le  peuple.  Tandis 
qu'au  dehors  de  son  royaume  Guillaume  1"  conserve  en  dépit  des 
protocoles  une  attitude  belliqueuse,  au  dedans  l'opposition*  con- 
stitutionnelle, jusque-là  timide,  flottante,  ayant  peu  de  voix  et  peu 
d'échos,  s'enhardit,  se  resserre,  gagne  du  terrain.  De  là  une  lutte 
de  sept  années,  lutte  patiente  et  réfléchie  entre  un  roi  qui  poursuit 
obstinément  tantôt  par  la  force,  tantôt  par  des  concessions  appa- 
rentes, le  cours  de  son  idée,  et  un  parti  qui  cherche  à  faire  prévaloir 


(1)  Les  Anglais,  qui  blâmaient  Tesprit  monarchique  de  cette  révolution ,  comlam- 
naieot  par  un  intraduisible  jeu  de  mots  les  notables,  en  écrivant  not  abk$. 


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^W  BBYITB  DBS  DEUX  MOIVDBS. 

un  antre  système.  De  ebaqne  côté  beoncoup  de  calme  avec  beaucoup 
de  ténacité ,  et  à  la  fin  de  la  lutte  une  réforme  importante  qui  pour- 
rait bien  en  amener  encore  d'autres  plus  décisives.  Qu'il  nous  soH 
donc  permis  de  rappeler  des  faits  en  partie  déjà  connus,  mais  en 
partie  peut-être  oubliés,  pour  en  démontrer  plus  clairement  les  con- 
séquences et  en  (Wre  pressentir  les  résultats  futurs. 

Quand  la  nouvelle  de  la  révolution  belge  arriva  à  La  EReiye,  le  roi 
avait  encore  à  choisir  entre  trois  partis  pour  prévenir  les  suites  de 
ce  grave  événement.  H  pouvait  de  prime-abord  accepter  cette  révo- 
lution comme  un  fait  accompli,  et  tâcher  d'obtenir  du  pays  insurgé 
les  conditions  les  plus  favorables  pour  la  Hollande ,  ou  ramener  sous 
son  pouvoir  par  de  promptes  concessions  les  provinces  révoltées,  ou 
enfin  employer  la  force  et  les  moyens  de  répression.  Ce  ftit  à  ce  der- 
nier parti  qu'il  eut  recours,  et  à  voir  Tempressement  et  l'enthousiasme 
avec  lequel  toute  la  Hollande  accueillit  son  appel  aux  armes,  on  eût 
pu  croire  qu'en  adoptant  ce  moyen  rigoureux,  il  avait  été  bien  inspiré. 
Be  tous  cAtés  le  cri  de  guerre  produisit  une  sorte  de  commotion  élec- 
trique. Jeunes  et  vieux,  riches  et  pauvres,  chacun  se  montra  animé 
de  la  même  ardeur  et  aspirant  au  même  but;  chacun  faisait  à  h 
patrie  le  sacrifice  de  son  repos,  de  ses  biens  ou  de  son  sang.  Les 
jeunes  hommes  de  la  Frise,  à  la  taille  élancée,  aux  membres  robustes, 
traversaient  le  Zuyderzée  le  fusil  sur  l'épaule,  et  venaient  demander 
à  combattre.  Les  négocians  d'Amsterdam  quittaient  le  comptoh*  et 
se  faisaient  enrôler  dans  là  milice,  et  toute  cette  troupe  de  volon- 
taires s'assemblait  sous  les  ordres  de  ses  chefs  en  célébrant  dans  ses 
refrains  populaires  la  gloire  de  sa  patrie  et  le  nom  de  son  roi.  Depuis 
le  temps  où  la  Hollande  défendait  si  glorieusement  contre  FEspagne 
saVeligion  et  son  indépendance,  on  n'avait  peut-être  pas  vu  dans  ce 
.grave  pays  tant  d'ardeur  pour  une  même  cause  et  tant  d'unanimité. 
Lorsqu'en  1831  le  prince  d'Orange  entreprît  sa  campagne  de  Bel- 
gique, il  menait  à  sa  suite  plus  de  quatre-vingt  mille  hommes,  et 
dans  l'armée  de  mer  il  y  avait  un  jeune  officier  sorti  de  l'hospice  des 
orphelins  d'Amsterdam,  le  jeune  Van  Speyk,  qui  donnait  l'exemple 
d'un  dévouement  antique  en  se  faisant  sauter,  comme  notre  valeu- 
reux Bisson ,  pour  ne  pas  livrer  son  bâtiment  à  l'ennemi. 

Cependant,  en  prenant  les  armes,  la  Hollande  obéissait  à  un 
sentiment  de  fierté  nationale  vivement  blessé,  plutôt  qu'au  désir  de 
reconquérir  la  Belgique.  Et  quel  avantage  pouvait-elle  avoir  à  se 
réunir  à  ce  pays ,  à  part  celui  de  former,  par  cette  réunion ,  une  puis- 
sance politique  plus  forte  et  plus  imposante?  Son  intérêt  commercial 


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UNB  ViftLTE  AU  &OI  GUlbliAïaiE.  ,    fttB 

demandait  la  s^paratioR.  Âmsteidam  et  «Rotteidaoi  se  réjouissaieiit 
de  D'avoir  plus  à  supporter  la  concurrence  d'Anvers ,  et  si  «  par  son 
isolement,  la  Hollande  ^perdait  le, produit  des  fabriques  belges,  elle 
«ourlait  à  la , perspective  de  relever  «es  anciennes  fabriques,  d*en 
fonder  de, nouvelles,  et  elle  allait  avoirà  die  seule  la  jouissance  de 
ses  colonies.  Puis,  indépendamment  de  toute  considération  d'intérêt 
matériel,  il  y  avait,  de  part  et  d'autre,  entre  les  deux  peuples,  une 
aorte  d'antipathie  innée,  un  sentiment  de  méfkince,  qui  pendant  les 
quinze  dernières  années  n'avait  fait  que  s'accroître,  et  qui  rendait  la 
rupture  inévitable  et  irrémédiable.  La  Hollande  accueillit  donc  avec 
joie  le  premier  acte  de  la  conférence  de  Londres,  qui  pniclamait  l'indé- 
pendance de  la  Belgique,  et  dès  ce  moment  n'aspira  qu'à  terminer  au 
plus  vite  les  négociatioii^  diplomatiques,  et  à, goûter  les  fruits  d'une 
paix  définitive.  Le  gouvernement  semblait  animé  des  mêmes  inten- 
tions, et  le  peuple  et  le  roi  étaient  alors  en  apparence  parfaitement 
d'accord.  Mais  quandles  conférences  de  Londresfurent  interrompues, 
quand  Guillaume  1"  établit  son  long  et  opiniâtre  ^(o^  gua^  quand  au 
Ueu  de  dégrever  le  budget,  il  fallut  le  surchanger,  et  entretenir,  dans 
un  état  de  paix  apparent,  des  troupes  nombreuses  sur  le  pied  de 
guerre,  la  Hollande,  qui  avait  pris  les  armes  avec  enthousiasme,  les 
porta  avec  ennui,  et  la  seconde  chambre,  qui  jusque^à  avait  sane-- 
tionné  et  secondé  toutes  les  mesures  des  ministres,  commença  à 
entrer  dans  une  opposition  qui  d'année  en  année  devait  prendre  plus 
de  consistance. 

Dès  l'année  1833,  cette  chambre,  au  Ueu  d'encourager,  comme 
par  le  passé,  le  gouvernement  dans  un  système  de  résistance,  for- 
mule dans  son  adresse  des  représentations  assez  ^aergiques  sur  les 
dangers  àxx  statu  quo.  Les  membres  de  l'opposition  blâment  sévère^ 
ment  la  marche  suivie  dans  les  négociations,  et  les  partisans  les  plus 
déclarés  du  ministère  demandent  avec  instance  des  économies  et  un 
prompt  traité  de  paix.  Cette  fois  cependant  le  budget  fut  accepté  à 
lamajorité  de  20  voix,  mais  la  chambre  rejeta  la  demande  d'un  em- 
prunt destiné  à  couvrir  le  déficit  de  l'année.  Dans  la  session  suivante^ 
l'opposition  reparut  plus  nombreuse  et  plus  ferme,  et  le  peu^e,  qui 
jusqu'alors avaitgardébeaucoiip  de  réserve,  le pe1^>le  d'Amsterdam, 
si  dévoué  à  la  maison  d'Orange,  se  signala  tout  à  eoqp  par  de  vio- 
lentes manifestations.  Parmi  les  impAts  récemment  établis  pour 
subvenir  à  l'entretien  des  troupes,  il  en  était  un  qui  pesait  surtout 
sur  les  propriétaires  de  maisons.  Plusieurs  d'entre  eux  se  réunirent 


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REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  le  but  de  former  ane  opposition  énergique  contre  la  nourelle 
taxe.  Le  gouvernement ,  aux  prises  avec  eux,  eut  recours  d'abord  k 
Texpropriation,  et  cette  mesure  excita  dans  la  ville  un  soulèvement 
que  Tautorité  ne  parvint  à  calmer  qu'en  employant  les  promesses  et 
les  moyens  de  conciliation.  Plus  tard,  elle  voulut  remettre  à  exécu- 
tion les  ordonnances.  Il  s'agissait  de  vendre  à  l'encan  des  meubles 
enlevés  à  ceux  qui  avaient  refusé  de  payer  l'impôt.  Pour  prévenir 
les  scènes  de  désordre  que  l'on  redoutait,  on  avait  entouré  la  salle 
d'enchères  d'un  formidable  appareil  de  soldats  et  d'agens  de  police; 
mais  le  peuple  se  jeta  sur  eux ,  les  chassa  à  coups  de  pierres,  et  le 
soir,  mit  le  feu  aux  baraques  où  les  meubles  saisis  étaient  renfermés. 
La  garde  nationale,  qui  jouit  en  Hollande  d'une  grande  considération, 
put  seule  réprimer  cette  émeute. 

Quatre  années  se  passèrent  ainsi  dans  un  état  d'agitation  sourde 
et  d'incertitude  pénible.  A  chaque  session ,  le  gouvernement  deman- 
dait un  nouvel  emprunt,  et  la  chambre  répondait  à  cette  demande 
par  des  plaidoyers  contre  le  statu  qno,  et  des  vœux  formels  pour  la 
conclusion  de  la  paix.  Le  budget  était  voté  pourtant,  mais  lentement, 
difficilement  et  non  sans  de  vives  attaques  contre  les  ministres.  Enfin, 
en  1837,  on  annonça  que  le  roi  avait  donné  son  adhésion  aux  vingt-  , 
quatre  articles.  Cette  nouvelle  produisit  dans  le  pays  une  joie  una- 
nime ,  et  donna  en  un  instant  à  la  chambre  une  attitude  toute  nouvelle; 
ceux  de  ses  membres  qui  commençaient  à  s'éloigner  du  gouvernement, 
se  rallièrent  à  lui  avec  enthousiasme,  l'opposition  déposa  les  armes,  et 
le  budget  proposé  par  les  ministres  fut  adopté  à  la  majorité  de  trente- 
six  voix  contre  quatre.  L'armée  resta  cependant  encore  pendant  plus 
d'une  année  sur  le  pied  de  guerre,  et  en  1839  le  gouvernement 
effraya  le  pays  en  demandant  tout  à  coup,  pour  couvrir  ses  déficits,  un 
emprunt  de  56  millions  de  florins  (1).  Les  explications  qu'il  donnait 
pour  justifier  cet  emprunt,  étaient  loin  d'être  satisfaisantes;  on  eût 
voulu  avoir  un  compte  exact  de  la  situation  du  trésor,  et  il  ne  les 
présentait  que  par  parcelles  incomplètes.  On  découvrit  que,  pendant 
les  dernières  années ,  il  avait  dépensé ,  sans  l'autorisation  des  cham- 
bres, près  de  120  millions  de  florins,  et  l'on  entrevoyait  mal  l'emploi 
de  cette  somme;  il  est  facile  de  comprendre  l'impression  que  de  tels 
calculs  devaient  produire  parmi  les  députés.  L'opposition  attaqua 
sans  ménagement  les  ministres,  et  le  projet  d'emprunt  fut  rejeté  à 

(1)  Le  florin  de  Hollande  vaut  environ  2  fr.  10  cent. 


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UNE  VISITE  AU  ROI  GUILLAUME.  697 

la  majorité  de  trente-neuf  voix  contre  douze.  Quelques  mois  après, 
la  chambre  allait  plus  loin ,  elle  rejetait  le  budget  à  la  majorité  de 
cinquante  voix  contre  une. 

Une  telle  scission  entre  le  gouvernement  et  les  représentans  du 
pays  exigeait  un  remède  énergique;  la  chambre  demandait  une 
réforme  dans  la  loi  fondamentale.  Les  ministres  crurent  la  satisfaire 
en  lui  proposant  des  modifications  secondaires,  mais  elle  repoussa 
énergiquement  cette  demi-mesure,  et  soumit  à  un  long  et  minutieux 
examen  toute  la  constitution  de  1815.  Une  nouvelle  loi  fondamentale 
vient  d'être  promulguée  en  Hollande;  elle  établit  les  limites  actuelles 
du  royaume;  elle  fixe  à  1,500,000  florins  la  liste  civile  du  roi,  plus 
50,000  florins  pour  l'entretien  de  ses  palais;  à  100,000  florins  la  do- 
tation du  prince  royal ,  et  à  200,000  florins  quand  il  est  marié.  Elle 
maintient,  comme  par  le  passé,  deux  chambres  :  la  première,  com- 
posée de  trente  membres  nommés  à  vie  par  le  roi  ;  la  seconde ,  de 
cinquante-huit  membres  élus  par  les  états  provinciaux  ;  mais  elle 
prescrit  la  responsabilité  des  ministres,  qui  jusque-là  n'avait  jamais 
été  prononcée.  Le  roi  n'a  pas  voulu  se  soumettre  à  cette  nouvelle 
disposition,  qui  changeait  complètement  la  nature  de  son  pouvoir 
de  son  premier  contrat  avec  le  peuple,  et  il  a  abdiqué. 

Il  a  abdiqué  après  vingt-sept  années  d'un  règne  difficile,  orageux, 
et  ceux  mêmes  qui  ont  le  plus  blâmé  la  marche  de  son  gouvernement 
sont  forcés  de  rendre  justice  à  ses  grandes  qualités,  et  de  reconnaître 
qu'il  a  fait  dans  le  cours  de  son  administration  beaucoup  de  bien. 
Doué  d'une  sagacité  d'esprit  remarquable,  d'une  patience  à  toute 
épreuve,  tous  les  jours  levé  dès  cinq  heures  du  matin,  et  travail- 
lant sans  relâche,  il  voyait  tout  par  lui-même,  étudiait  sérieusement 
chaque  affaire,  et  prêtait  l'oreille  aux  réclamations  de  ses  derniers 
sujets.  Pendant  vingt  ans,  pas  une  entreprise  importante  ne  s'est 
faîte  dans  son  royaume  sans  qu'il  y  prît  une  part  active.  L'immense 
fortune  qu'il  possède  aujourd'hui,  il  l'a  acquise  par  des  spécula- 
tions commerciales  dont  il  subissait  toutes  les  chances  comme  un 
simple  particulier.  Il  a  plus  que  personne  secondé  le  mouvement 
industriel  de  la  Belgique.  Il  a  fait  exécuter  en  Hollande  les  plus  belles 
routes,  les  plus  utiles  canaux,  notamment  ce  magnifique  canal  du 
Nord,  qui  rejoint  la  mer  du  Nord  au  port  d'Amsterdam.  Enfin  il  a 
sauvé  les  colonies  hollandaises  de  la  ruine  totale  dont  elles  étaient 
menacées.  Naguère  encore,  elles  étaient  à  charge  à  la  mère-patrie, 
et  l'on  parlait  même  de  les  abandonner.  Aujourd'hui ,  grâce  au  sys- 

TOME  XXIV.  44 


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eus  .BBTCE  DBS  DBUX  MpHUSS. 

tèmejd'agricatture  qui  y  aété  introduit  par  Tbabile  généial  Van  der 
Bosch,  elles  sont  devenues  pour  la  Hollande  une  source  de  prosfpé- 
rite,  une  véritable  mine  d*or. 

Sous  plusieurs  rapports,  Guillaume  V^  est,  selon  nous,  Tun  des 
types  les  plus  marqués  du  caractère  hollandais.  Comme  le  peuple 
hoUandaiSy  il  cache  sous  des  dehors  réservés  de  nobles  et  sérieuses 
qualités;  comme  lui,  il  se  plait  à  la  patiente  élaboration,  au  détail 
des  affaires,  il  a  l'amour  du  commerce,  le  génie  des  spéculations, 
et,  s'il  n'avait  pas  été  roi,  il  aurait  bien  pu  être  le  premier  armateur 
d'Amsterdam.  Comme  lui  enfln,  il  est  ferme  dans  ses  résolutions  et 
persévérant  dans  ses  projets  ;  mais  sa  persévérance  a  été  trop  loin. 
Il  y  a  dans  les  qualités  de  l'homme,  comme  dans  tout  ce  qui  tient  à 
la  nature  humaine,  une  s(Hte  de  fatalité;  l'essentiel,  quand  on  les 
possède,  n'est  pas  tant  de  les  mettre  en  œuvre  que  de  savoir  les  con- 
tenir et  les  employer  à  propos.  Carpe  diem  !  disaient  les  anciens.  Telle 
qualité  qui  dans  certaines  circonstances,  et  parmi  certains  hommes, 
pourrait  avoir  un  effet  puissant,  ne  produira  peut-être  ailleurs  qu*un 
résultat  funeste.  Au  xvr  siècle,  la  persévérance  de  Guillaume-le-Taoî- 
turne  a  sauvé  la  Hollande;  au  xix%  celle  de  Guillaume  P'  a  fait  la 
désolation  de  ce  pays.  A  trente  an$,  il  montait  sur  le  trône,  entouré  de 
tous  les  vœux,  de  toutes  les  bénédictions  de  ses  sujets.  Le  pays  entier 
s'abandonnait  à  lui  avec  amour  et  conQance,  et ,  dans  le  cosur  du  riche 
conune  dans  celui  du  paysan,  son  nom  n'éveillait  qu'un  sentiment  d'es- 
poir, et  de  vénération.  Deux  erreurs  lui  ont  fait  perdre  cette  immense 
popularité  :  son  obstination  à  vouloir  reconquérir  la  Belgique,  et  son 
projet  de  mariage  avec  M"*"  d'Outremont.  Établie  il  y  a  quelques 
années  en  Hollande,  attachée  à  la  cour  de  la  feue  reine.  H"*  d'Où* 
tremont  apportait  dans  l'exercice  de  sa  chaif[e,  dans  le  monde  des 
salons,  des  qualités  aimables  et  un  esprit  distingué;  mais  elle  est 
Belge  et  catholique,  ces  deux  titres  sufBsaient  pour  faire  réprouver 
unanimement  l'alliance  du  roi  avec  elle,  dans  untemips  où  le  peuple 
était  plus  que  jamais  animé  contre  la  Belgique,  dans  un  pays  où  la 
majorité  de  la  nation  est  protestante ,  où  les  questions  religieuses 
occupent  encore  vivement  tous  les  esprits,  et  soulèvent  des  disons* 
sions  aiissi  ardentes,  aussi  Apres  qu'au  xvi*  siècle.  Toute  Ja  presse 
hollandaise,  ordinairement  si  réservée  et  «i.passive,  se  souleva  contre 
les  intentions  matrimoniales  du  roi ,  et  les  prédicateurs  protestans 
l'attaquèrent  plus  d'une  fois  directement  du  haut  de  leur  chaire. 
Maintenant  le  roi  paraît  avoir  renoncé  à  sou  projet;  M*^>  d'Outremont 


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UNE  VISITE  Air  ROr  GUILLAiniE.  699 

»'e9t  fixée  en  Belgique;  et  quant  à  lui,  on  pense  qnH  s'établira  au 
too,  ou  qu'il  se  retirera  dans  ses  terres  de  Siléisie.  A  peine  tlescenda 
du  trône,  il  subit  déjà  les  inconvéniens  de  son  abdication  :  s'il  s'en 
va  en  Allemagne,  le  peuple  ne  le  verra  pas  avecpliaisir  emporter  en 
pays  étranger  Ta  fortune  qu'il  a  amassée  dans  son  pays,  et  qu'on  évatùe 
à  près  de  200,090  millions.  S'il  reste  en  Hollande,  il  court  risque  dé 
gftner  malgré  lui  le  gouvernement  de  son  successeur.  Ifois  nous  le 
croyons  assez  prudent  et  assez  habite  pour  trouver  un  terme  moyen 
entre  ces  deux  alternatives. 

Var  suite  de  Thostilité  de  te  Hollande  à  l'égard  de  Ta  Belgique,  des 
dépenses  faîtes  pour  entretenir  pendant  sept  années  une  armée  sur  te 
pied  de  guerre,  la  Hollande  est  aujourd'hui ,  il  fieiut  te  dire,  dans  un 
triste  état  financier.  Un  dette  de  deux  milliarrdlB,  un  déficit  dont  on 
ne  connaît  pas  encore  le  chiffre  exact,  un  budget  cpii  vient  d'être 
porté  è  130  millions,  sans  compter  les  droits  d'accise  dhns  tes  villes, 
les  impôts  particuliers  des  provinces  pour  l'entretien  des  digues,  tout 
celft  est  un  lourd  ferdeau  pour  un  pays  de  deux  millions  et  demi 
d'habitans. 

Mais  quel  calme  il  y  a  dans  ce  pays!  quelle  noble  résignation! 
quelle  fermeté  !  Quand  Guillaume  a  abdiqué  la  couronne,  on  n'a  pas 
entendu  dans  le  public  une  récrimination  sur  les  différons  actes  de 
son  règne,  pas  une  plainte.  Chacun  a  apprécié  à  part  soi  les  motife 
dé  cette  détermination ,  et  a  gardé  le  silence.  H  y  avait  même  dans 
lès  témoignages  d'affection  et  de  confiance  que  la  Hollande  prodi- 
guait à  son  nouveau  roi  je  ne  sais  quelle  réserve  pleine  dé  conve- 
nance, comme  si ,  en  manifestant  trop  d'enthousiasme  pour  le  filis, 
elle  eût  craint  de  foire  la  critique  du  père.  La  seule  chose  qui  préoc- 
cupe vivement  les  habitans  de  ce  pays,  c'est  de  savoir  au  juste  ce 
qu'ils*  doivent;  car  ce  sont  d'honnêtes  gens  qui  veulent  voir  clair  dans 
les  finances  de  l'état  comme  dans  leurs  entreprises  particulièrcîs. 
«(  Qu'on  nous  demande  15,  20  pour  100  de  notre  revenu,  me  disait 
nnjourun  Hollandais,  chacun  de  nous  paiera  sans  murmurer,  pourvu 
que  nous  puissions  nous  dire  :  Nous  devons  taht,  et  dans  tant  d'an- 
nées nous  serons  libérés.  » 

La  nation  fonde  de  grandes  espérances  sur  le  règne  de  Guil- 
laume n,  et  ce  prince  est  en  état  de  les  réaliser.  La  popularité 
dont  il  est  depuis  long-temps  entouré  lui  rendra  facile  tout  ce  qu'il 
voudra  entreprendre,  et  il  a  pour  le  seconder  dans  les  réformes 
financières  devenues  de  plus  en  plus  urgentes,  un  jeune  ministre 


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700  REVUB  DBS  I«UX  IKMOIBS. 

en  qoi  la  natioD  a  la  plus  grande  confiance,  H.  Rocfaussen.  Gofl- 
laome  II  est  né  le  6  décembre  1792.  Il  fit  ses  premières  études 
à  l'académie  de  Berlin,  et  les  acheva  à  Tuniversité  d'Oxford.  Jeune 
encore,  il  entra  avec  ardeor  dans  le  mouvement  des  guerres  de  rem- 
pire,  qui  emportaient  dans  leur  tourbillon  les  princes  comme  les 
enfans  du  peuple.  En  1811,  il  servait  en  Espagne  sous  les  ordres  du 
duc  de  Wellington ,  et  se  distingua  en  plusieurs  occasions  pflur  sa  bra- 
voure. Au  siège  de  Ciudad-Rodrigo ,  on  le  vit  l'un  des  premiers 
s'élancer  à  l'assaut.  A  Badajoz,  il  arrêta  par  son  énergie  une  colonne 
anglaise  qui  commençait  à  prendre  la  fuite,  et,  se  mettant  à  sa  tête, 
entra  avec  elle  dans  la  ville.  A  la  suite  de  cette  campagne,  le  roi 
d'Angleterre  le  nomma  son  adjudant,  et  lui  donna,  comme  récom- 
pense de  son  courage,  la  médaille  militaire  sur  lesquelles  étaient 
inscrits  les  noms  de  Ciudad-Rodrigo,  Badajoz,  Salamanque.  En  1815, 
il  était  à  la  bataille  de  Waterloo,  à  la  tête  d'un  corps  de  troupes  hol- 
landais, et  reçut  dans  une  vigoureuse  attaque  un  coup  de  feu  à 
l'épaule.  Un  an  après,  il  épousa  la  sœur  de  l'empereur  Alexandre. 
Depuis  ce  temps,  sa  vie  se  passa  paisiblement  dans  l'exercice  des  fonc- 
tions que  son  père  lui  confiait,  jusqu'au  jour  où  il  reprit  les  armes 
pour  entrer  en  Belgique.  Il  porte  sur  le  trône  un  esprit  intelligent  et 
actif,  il  a  le  goût  des  arts  et  les  lettres,  que  son  père,  à  vrai  dire, 
encourageait  peu,  et  il  plaît  beaucoup  aux  Hollandais  par  ses  ma- 
nières gracieuses,  ses  dehors  brillons,  son  affabilité  et  par  le  pres- 
tige attaché  à  sa  vie  militaire.  Quand  il  été  proclamé  roi,  quand 
il  est  monté  sur  le  trône,  on  a  dit  qu'il  se  proposait  aussi  de  re- 
conquérir la  Belgique.  C'est  là  une  de  ces  erreurs  dont  nos  jour- 
naux ne  se  rendent  que  trop  souvent  coupables  sur  la  foi  d'un 
correspondant  mal  avisé.  Guillaume  II  a  sous  les  yeux  un  exemple 
trop  frappant  des  dangers  d'une  pareille  entreprise  pour  qu'il  puisse 
songer  à  la  renouveler.  Tout  ce  qu'il  a  fait  jusqu'à  présent,  tout  ce 
qu'il  a  dit  et  annoncé,  prouve  au  contraire  qu'il  comprend  très  bien 
les  vrais  intérêts  de  la  Hollande  et  ne  songe  qu'à  la  dégrever  peu  à 
peu  des  charges  énormes  qu'elle  supporte  depuis  si  long-temps.  La 
Hollande  ne  peut  vouloir  la  guerre  pas  plus  avec  la  Belgique  qu'avec 
les  autres  puissances.  Le  temps  n'est  plus  où  elle  pouvait  mettre 
aussi  son  épée  dans  la  balance,  et  faire  payer  ses  armemens  à  ses 
rivaux.  En  cas  de  guerre,  elle  ne  serait  que  la  victime  ou  l'instru- 
ment des  grandes  puissances;  elle  courrait  risque  de  perdre  ses  colo- 
nies, qui  sont  à  présent  sa  première,  pour  ne  pas  dire  son  unique 


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UNE  VISITE  AU  ROI  GUILLAUME.  701 

ressource.  Elle  le  sait,  et,  quoi  qu'il  arrive  de  la  question  d'Orient, 
elle  ne  demande  qu'à  garder  une  stricte  neutralité.  Sa  vie  est  dans 
son  commerce,  sa  force  dans  la  moralité  de  ses  habitudes,  et  son 
avenir  dans  la  prudence  de  son  gouvernement.  Là  du  moins  le  gou- 
vernement n'a  qu'à  vouloir  le  bien  pour  qu'il  lui  soit  facile  de  le  faire. 
Les  préventions  des  partis  ne  vont  pas  au-devant  de  ses  mesures 
pour  leur  donner  une  fausse  interprétation  et  les  rendre  nulles  ou 
impopulaires.  Les  discussions  violentes,  les  théories  aventureuses, 
n'égarent  pointa  chaque  instant  l'esprit  du  peuple  et  ne  le  soulèvent 
pas  contre  l'administration.  Il  y  a  là  encore  dans  toutes  les  classes 
de  la  société  un  sentiment  de  respect  héréditaire  pour  le  pouvoir, 
et  une  grande  déférence  pour  ses  décisions.  Le  peuple  ne  le  juge 
point  d'après  des  prévisions,  il  attend  ses  actes,  et,  s'il  vient  à  le  dé- 
sapprouver, il  garde  encore  dans  le  blâme  un  grand  calme  et  une 
grande  dignité. 

L'article  225  de  la  charte  de  18^0  maintient  les  privilèges  de  la 
presse.  La  presse  est  libre,  mais  modérée  (1).  Il  y  a  dans  chaque  ville 
un  peu  importante  un  journal  qui  parait  tous  les  jours,  ou  deux  ou 
trois  fois  par  semaine.  La  plupart  de  ces  feuilles  provinciales  se  bor- 
nent à  reproduh'e  les  nouvelles  de  l'intérieur  et  de  l'extérieur,  sans  y 
ajouter  de  commentaires.  D'autres  suivent  bénévolement  la  marche 
du  pouvoir.  Trois  d'entre  elles  seulement  se  signalent  dans  ce  paci- 
fique domaine  de  la  publicité  par  une  opposition  tenace  et  des  attaques 
assez  animées.  C'est  le  Journal  d'Arnhemy  V Interprète  de  la  Liberté  y 
de  Groningue,  et  le  Journal  du  Bradant  septentrional.  L* Interprète 
de  la  Liberté  est  d'une  nature^beaucoup  trop  violente  pour  le  carac- 
tère hollandais,  et  n'a  que  fort  peu  de  partisans;  le  Journal  du  Bra- 
dant septentrional  est  l'organe  du  parti  catholique  :  cette  raison  seule 
suffit  pour  expliquer  sa  tendance  et  son  genre  de  succès  dans  un  pays 
dont  la  majorité  des  habitans  est  protestante.  Le  journal  d'Amhem 
est  assez  lu  et  recherché,  mais  plutôt  encore  par  un  sentiment  de 


(1)  Les  droits  de  poste  sont  fort  minimes,  ils  ne  s'élèvent  pas  à  plus  de  2  centimes 
par  feuille;  mais  ceux  de  timbre  sont  considérables,  ils  emportent  la  moitié  du  prix 
de  fabonnement.  Sur  88  florins  que  le  rédacteur  de  VAvondbode  perçoit  par  abon- 
nement, il  en  remet  14  au  fisc.  Les  annonces  se  paient,  dans  les  grands  journaux 
d'Amsterdam,  30  cent,  par  ligne.  Chaque  annonce,  de  quelque  dimension  qu'elle 
soit,  est  en  outre  frappée  d'un  droit  de  70  cent.  Les  journaux  étrangers  circulent 
librement  en  Hollande;  mais  ils  sont  soumis  à  un  droit  de  13  cent  par  feuille,  ce 
qui  les  rend  fort  cbers.  Nos  journaux  de  SO  francs  coûtent  par  année  à  La  Haye 
170  francs. 


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702  tmYvn  dk  deux  mondes. 

coriosité,  qae  parle  désir  réel  d'étodier  son  opiakin.  H  ébrairie,  ptr 
la  yivacité  de  ses  aUaqaes,  la  fibre  hollandaise,  étonne  périodique- 
ment  pendant  quelques  minutes  Fesprit  de*  ses  lecteurs,  ef ,  après 
tout,  exerce  peu  d^infiuence.  Les  grands  journaux  dta  pays  sont  le 
Handelsblad  (  Feuiiie  du  Commerce),  YAvandbede  {Messager  du  Soir) 
d'Amsterdam ,  et  leJtmmal  de  Harlem.  Je  ne  parle  pas  de  fa  GaweMe 
d* Amsterdam ,  de  la  Gazette  OfficieUe  et  de  quelques  autres  qui  n'ont 
nulle  valeur  poUtique. 

h^  Handelsblad j  fondé  il  y  a  dix  ans  par  une  société  de  négodans^ 
a  de  l'autorité  dans  le  pays.  B  est,  en  général,  bien  inibrmé  et  réfigé 
avec  mesure  et  fermeté.  C'est  Torgane  d'une  oppositfon  Hèérale  qui 
demande  le  développement  progressif  des  principes  constitntiomieb, 
et  défend  avec  zélé  les  intérêts  matériels  du  pays.  Ce  journal  se  troame 
dans  tous  les  clubs,  tous  les  lieux  de  réunion  de  la  capitale  et  des 
provinces  de  la  Hollande.  Il  a  quatre  mille  abonnés. 

VAvondhode,  rédigé  par  un  écrivain  distingué,  M.  Wittuys  (1), 
représente  purement  et  simplement  le  principe  conservateur.  O  ftet 
fondé  en  1836,  et  compte  environ  deux  mflle  d>ennés. 

Ces  deux  journaux  paraissent  le  soir  et  publient  chaque  jour,  après 
la  bourse,  une  secondé  édition  du  numéro  de  la  veillé.  L'été  ils  reçoi- 
vent les  nouvelles  de  France  par  les  pigeons.  Les  nouveHes  exté- 
rieures, et  surtout  les  annonces  commerciales,  envahissent  la  plus 
grande  partie  de  leurs  colonnes.  Il  est  rare  que  le  Handelsblad  puteae 
consacrer  plus  d'une  page  ou  une  page  et  demie  à  la  politique;  tout 
le  reste  de  la  feuille  est  pris  par  le  détail  des  marchandises  à  venifre, 
des  départs  de  navires  et  des  arrivages. 

Le  Journal  de  Harlem  (Haarlemsche  Courant)  ne  fait  point  de 
polémique,  mais  il  a  toujours  de  très  bons  correspondans  en  pays 
étrangers,  et  deux  de  ses  colonnes  sont ,  comme  les  registres  de  l'état 
civil ,  employées  chaque  jour  à  enregistrer  les  morts  et  les  naissances, 
les  fiançailles  et  les  mariages,  avec  la  différence  qu'ici  l'annonce  de 
tous  ces  évènemens  de  la  vie  humaine  n'est  point  inscrite  sèchement, 
comme  à  la  municipalité,  mais  combinée  avec  soin,  arrangée  avec 
grâce,  et  très  galamment  entourée  de  fleurs  de  rhétorique.  Moyeor- 
nant  six  sous  par  ligne,  tout  bon  bourgeois  a  le  droit  de  chanter, 
dans  le  Journal  de  Harlem ,  l'aurore  de  son  jour  de  mariage,  d*an-- 

(1)  M.Virithays  a  publié ,  en  1S33,  un  recueU  de  poésies  fort  estimé  et  dont  nous 
aurons  occasioa  de  parler  quand  nous  en  Tiendrons  à  examiner  Tétat  de  la  Uttéia- 
lure  en  Hollande. 


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.UKE  XISCCE  JkU  JIÛI  CTTTIrf-AnHF-  JZÛ3 

DODcer  en  termes  emphatiques  la  naissance  de  son  enfant ,  ou  d'écrire 
une  élégie  sur  la  mort  de  sa  femme,  et  chaque  maison  un  peu  aisée 
de  la  Hollande  s'abonne  à  la  feuille  de  Harlem  pour  savoir  jour  par 
jour  l'événement  qui  attriste  ou  réjouit  une  autre  demeure. 

Ce  journal  est,  du  reste,  le  patriarche  de  tous  les  journaux  de  l'Eu- 
rope; il  y  a  deux  cents  ans  qu'il  existe,  avec  le  même  titre  et  dans  la 
même  famille. 

La  lecture  des  jouinaux  n'est  pas ,  pour  les  Hollandais  comme 
pour  nous ,  un  besoin ,  mie  oecupetion^e  chaque  jour.  Le  négociant , 
l'employé  de  bureau,  l'officier  ayant  fini  sa  tâche,  entre  dans  un  club, 
allume  sa  pipe,  prend  la  première  feuille  qui  se  trouve  devant  lui,  la 
lit  d'un  bout  à  l'autre,  sans  rien  dire,  l'entoure  d'un  nuage  de  fumée, 
puis  la  dépose  silencieusement  sur  la  table  et  s'en  va.  L'esprit  de 
discussion  n'est  pas  encore  évéflTé  parmi  ce  peuple;  le  mouvement 
constitutionnel  commence  à  peine.  Les  Hollandais,  me  disait  un 
jour  un  publiciste  distingué  d'Amsterdam,  ne  demandent  qu'à  se 
laisser  gouverner.  La  guerre  avec  la  Belgique,  le  résultat  funeste 
qu'elle  a  eu  pour  eux  les  a  fait  sortir  de  leur  apathie.  Us  lisent 
maintenant  ce  qu'ils  n'auraient  jamais  lu  il  y  a  dix  ans,  et  se  met- 
tent à  examiner  des  questions  qu'ils  abandonnaient  complètement 
naguère  à  leurs  ministres.  Que  la  monarchie  s'engage  dans  une  fausse 
voie,  commette  quelque  grande  faute,  et  à  la  longue  il  pourrait  bien 
arriver  que  le  peuple  hollandais  devint  un  peuple  assez  remuant, 
voire  même  assez  difficile  à  gouverner. 

X.  Marmier. 


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SIMONE. 


J*aimais  les  romans  à  vingt  ans. 

Aujourd'hui  je  n'ai  plus  le  temps; 

Le  bien  perdu  rend  Thomme  avare. 

Je  veux  voir  moins  loin,  mais  plus  clair; 

Je  me  console  de  Werther 

Avec  la  reine  de  Navarre. 

Et  pourquoi  pas?  Croyez-vous  donc, 

Quand  on  n'a  qu'une  page  en  tète. 

Qu'il  en  faille  chercher  si  long, 

Et  que  tant  parler  soit  honnête? 

Qui  des  deux  est  stérilité. 

Ou  l'antique  sobriété 

Qui  n'écrit  que  ce  qu'elle  pense, 

Ou  la  moderne  intempérance 

Qui  croit  penser  dès  qu'elle  écrit? 

Béni  soit  Dieu  !  les  gens  d'esprit 

Ne  sont  pas  rares  cette  année; 

Mais,  dès  qu'il  nous  vient  une  idée 

Pas  plus  grosse  qu'un  petit  chien , 

Nous  essayons  d'en  faire  un  âne. 

L'idée  était  femme  de  bien , 

Le  livre  est  une  courtisane. 


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SUfONE.  705 

Certes,  lorsque  le  Florentia 

Écrivait  un  coûte,  un  matin , 

Sans  poser  ni  tailler  sa  plume. 

Il  aurait  pu  faire  un  volume 

B'un  seul  mot  chaste  ou  libertin. 

Cette  belle  ame  si  hardie. 

Qui  pleura  tant  après  Pavie, 

Et,  dans  la  fleur  de  ses  beaux  jours. 

Quitta  la  France  et  les  amours. 

Pour  aller  consoler  son  frère 

Au  fond  des  prisons  de  Madrid, 

Croyez-vous  qu'elle  n'eût  pu  faire 

Un  roman  comme  Scudéry? 

Elle  aima  mieux  mettre  en  lumière 

Une  larme  qui  lui  fut  chère. 

Un  bon  mot  dont  elle  avait  ri. 

Et  ceux  qui  lisaient  son  doux  livre 

Pouvaient  passer  pour  connaisseurs; 

C'étaient  des  gens  qui  savaient  vivre, 

Ayant  failli  mourir  ailleurs, 

A  Rebec,  à  Fontarabie, 

A  la  Bicoque,  à  Marignan , 

Car  alors,  le  seul  vrai  roman 

Était  l'amour  de  la  patrie. 

Mais  ne  parlons  pas  de  cela, 

Je  ne  fais  pas  une  satire  ; 

Et  je  ne  veux  que  vous  traduire 

Une  histoire  de  ce  temps-là. 

Les  gens  d'esprit  ni  les  heureux 
Ne  sont  jamais  bien  amoureux; 
Tout  ce  beau  monde  a  trop  aflaire. 
Les  pauvres  en  tout  valent  mieux  ; 
Jésus  leur  a  promis  les  cieux. 
L'amour  leur  appartient  sur  terre. 
Dans  le  beau  pays  des  Toscans 
Vivait  jadis ,  au  bon  vieux  temps , 
La  pauvre  enfant  d'un  pauvre  père , 
Dont  Simonette  fut  le  nom  ; 
Fille  d'humble  condition, 


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7W  REVUE  DB»^  mm  iioin«s. 

Passablement  jeune  et  joHe', 
Avenante  et  doucren  tout  point. 
Mais  de  l'argent,  n^ën  ayant  peint. 
Et  donc,  elle  gagnait  sa  vie 
De  la  laine  qu'elle  filait 
Au  jour  le  jour,  pour  qui  vonlldtl 
Bien  qu'elle  ne  put  qu'à  grand^peine 
Tirer  son  pain  <te  cette  laine , 
Encor  sut-elle  avoir  du  coeur. 
Et,  dans  sa  tète  flerenttne. 
Loger  la  joie  et  hr  denlenr. 
Ce  ne  fut  pas  un  grand  seigneor 
Qui  voulut  d'elle,  on  Fimagine, 
Mais  un  garçon  dé  benne  raine 
Dont  la  besogne  était  d'aller 
Donnant  de  la  bine  à  SIèr 
Pour  un  mardiand  de  dt^p^  son  mt^re. 
Pascal ,  c^est  le  nom dngafçen. 
Avait,  en  nminte^occcBien, 
Laissé  son  amitié  p»atttt; 
Et,  soit  faute  de  s'y  oonntRre, 
Soit  qu'elle  n'y  vit  p<rfnt  de  nnl , 
L'heure  où  dcvaitTenir  Pttosl 
Mettait  Simone  à  la  fenêtre; 
Là,  lui  répondant- de  son  mieiHr, 
Sans  en  souhaiter  davantage, 
Et  le  voyant  jenne  et  joyeux , 
Elle  montrait  sur  son  visage 
Le  plaisir  que  prenaient  ses  yeux  ; 
Puis,  travaillant  en  son  absence, 
De  tout  son  corar  elle  filait. 
Songeant^  pour  prendre  patience, 
De  qui  sa  laine  Ini  venait , 
Et  baisant  tout  bas  son  rouet , 
Non  sans  chanter  quelque  romance. 
D'autre  part,  lé  garçon  montrait 
De  jour  en  jour  tin  nouveau  zète' 
Pour  sa  laine,  et  ne  trouvait  rien 
(J'ai  dit  que  Simone étidf belle  ) 
Qui  (u^  plus  tôt  fait  ni  si  Mèn 


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Qu*un  fuseau  dévi4é  f^ar  éiie. 
L'un  soupirant,  Fautre  filait, 
La  saison  des  fleurs  s*en  naèiant,. 
Enfin ,  comme  il  n'est  en  ee  Daoade 
Si  petite  herbe  sous  le^pîé 
Qu'un  jour  de  printemps  ne  féconde  « 
Ni  si  fugitive  amitié 
Dont  il  ne  germe  une  amourette, 
Un  jour  advint  que  le  fuseau 
Tomba  par  terre ,  et  Ja  fiUette 
Entre  les  bras  du  jouvenceau. 

Près  des  barrières  de  la  ville 
Était  alors  un  beau  jardin , 
Lieu  charmant,  solitaire  asile, 
Ouvert  pourtant  soir  et  ^natin. 
L'écolier,  son  livre  à  la  main. 
Le  rêveur  avec  sa  paresse, 
L'amoureux  avec  sa  mattreMe^ 
Entraient  là  comme  en  paradis, 
(Car  la  liberté  fut  jadis 
Un  des  trésors  de  l'Italie, 
Comme  la  musique  et  l'raionr  ). 
Le  bon  Pascal  voulut  un  jour 
En  ce  lieu  mener  son  amie, 
Non  pour  lire  nitpour  rêver, 
Mais  voir  s'ils  n'y  pourraient  trouver 
Quelque  banc  au  coin  d'u  ne  allée 
Ou  se  dire,  sans  trop  de  mots , 
De  ces  secrets  que  les  oiseaux 
Se  racontent  sous  la  feuillée* 
Si  tôt  formé,  si  t6t  conclu, 
Ce  projet  n'avait  point  déplu 
A  la  brunette  filandière; 
Et,  le  dimanche  étant  venu, 
Après  avoir  dit  à  80o,père 
Qu'elle  avait  dessein  d'aller  fakoa 
Ses  dévotions^SaÎBt^Gal, 
Au  lieu  marqué ,  brave  et  légère , 
Elle  courut  trouver  AascaU 


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708  BETTE  DES  DEUX  IHHIDES. 

Avant  de  se  mettre  en  campagne , 
Il  Tant  savoir  qu'elle  avait  pris , 
Selon  Tusage  da  pays, 
Une  voisine  pour  compagne. 
Ce  n'est  pas  là  comme  à  Paris; 
L'amour  ne  va  pas  sans  amis. 
Bien  estnl  que  cette  voisine 
Causa  plus  de  mal  que  de  bien. 
Belle  ou  laide,  je  n'en  sais  rien , 
Boccace  la  nomme  Lagine. 
Le  jeune  homme ,  de  son  côté , 
Vint  pareillement  escorté 
D'un  voisin ,  sumonmié  le  Strambe, 
Ce  qui  signifie  en  toscan 
Que«  sans  boiter  précisément, 
n  louchait  un  peu  d'une  jambe. 
Mais  n'importe.  Entrés  au  jardin , 
Nos  couples  se  prirent  la  main , 
Le  voisin  avec  la  voisine, 
Et  chacun  suivit  son  chemin. 
Pendant  que  le  Strambe  et  Lagine 
Au  soleil  allaient  faire  un  tour, 
Cherchant  à  coudre  un  brin  d'amour. 
Au  fond  des  bois,  sous  la  ramée, 
Pascal,  menant  sa  bien-aimée. 
Trouva  bientôt  ce  qu'il  cherchait , 
Une  toufTe  d'herbe  entassée. 
Et  le  bonheur  qui  l'attendait. 
Comment  cette  heure  fut  passée, 
Le  dira  qui  sait  ce  que  c'est; 
Deux  bras  amis,  blancs  comme  lait, 
Un  rideau  vert,  un  lit  de  mousse, 
La  vie,  hélas!  c'est  ce  qui  fait 
Qu'elle  est  si  cruelle  et  si  douce. 
Le  hasard  voulut  que  ce  lieu 
Fût  au  penchant  d'une  prairie. 
Çà  et  là,  comme  il  platt  à  Dieu , 
L'herbe  courait  fraîche  et  fleurie; 
Et ,  comme  un  peu  de  causerie 
Vient  toujours  après  le  plaisir, 


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SIMONE.  709 

Toujours  du  moins  lorsque  l'on  aime, 
Car  autrement  le  bonheur  même 
Est  sans  espoir  ni  souvenir  ; 
Nos  amoureux,  assis  par  terre, 
Conunencèrent  à  deviser, 
Entre  le  rire  et  le  baiser. 
D'un  bon  dîner  qu'ils  voulaient  faire 
En  ce  lieu  même,  à  leur  loisir; 
La  place  leur  devenait  chère. 
Il  leur  fallait  y  revenir. 
Tout  en  jasant  sous  la  verdure , 
Le  jouvenceau,  par  aventure , 
Prit  une  fleur  dans  un  buisson  ; 
Quelle  fleur,  le  pauvre  garçon 
N'en  savait  rien ,  et  je  l'ignore. 
N'y  pouvant  croire  aucun  danger. 
Il  la  porta,  sans  y  songer, 
A  sa  lèvre,  brûlante  encore 
De  ces  baisers  si  désirés 
Et  si  lentement  savourés. 
Puis,  revenant  à  la  pensée 
Qu'ils  avaient  tous  deux  caressée. 
Il  parla  d'abord  quelque  temps. 
Tenant  cette  herbe  entre  ses  dents; 
Mais  il  ne  continua  guère 
Que  le  visage  lui  changea. 
Pâle  et  mourant,  sur  la  bruyère 
Tout  à  coup  il  se  souleva , 
Appelant  Simone,  et  déjà 
Entouré  de  l'ombre  éternelle; 
Il  étendit  les  bras  vers  elle , 
Voulut  l'embrasser,  et  tomba. 
Bien  que  ce  fût  chose  trop  claire 
Qu'il  eût  ainsi  trouvé  la  mort, 
La  pauvre  Simone  d'abord 
Ne  put  croire  à  tant  de  misère 
Que  d'avoir  perdu  son  ami , 
Et  le  voir  s'en  aller  ainsi 
Sans  une  parole  dernière. 
Tremblante ,  elle  courut  à  lui, 


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TM  REVUE  DES  JMEUX  IfONDBS. 

Croyant  qu'il  s*était  endormi 
Dans  quelque  douleur  passagère, 
Et  le  serra,  tout  déCdlU, 
Non  plus  en  amant,  mais  en  frère; 
^Qu'eùt-elle  fait?  les  pauvres  gens. 
Habitués  à  la  souiTrance, 
Gardent  jusqu'aux  derniers  instans 
Leur  unique  biea,  respérance; 
Mais  la  Mort  vient  «  qui  le  leur  prend. 
Déjà  le  spectre  aux  mains  avides 
Étalait  ses  traces  livides 
Sur  l'homme  presque  encor  vivant; 
Les  beaux  yeux ,  les  lèvres  cbéries 
Se  couvraient  d'un  masque  de  sang 
Marqué  du  fouet  des  Furies; 
Bientôt  ce  corps  inanimé., 
Si  beau  naguère  et  tant  aimé. 
Fut  un  tel  objet  d'épouvante. 
Que  le  regard  de  son  amante 
Avec  horreur  s'en  détourna. 

Aux  cris  que  Simone  jeta, 
Strambe  accourut  avec  Lagine; 
Et,  par  malheur,  vinrent  aussi 
Les  gens  d'une  maison  voisine; 
Quand  le  peuple  s'assemble  ainsi. 
C'est  toujours  sur  quelque  ruine. 
Ici  surtout  ce  fut  le  cas. 
Ceux  qui  Grent  les  premiers  pas . 
Trouvèrent  Simone  étendue 
Auprès  du  corps  de  son  amant. 
En  sorte  qu'on  crut  un  moment 
Que ,  par  une  cause  inoonnue. 
Ils  avaient  expiré  tons  deux. 
Plût  au  ciel  1  Telle  mort  pnur  eux 
Eût  été  douce  et  bien  venue. 
Mais  Simone  rouvrit  les  yenx,; 
a  Malheureuse,  dit  le  boiteux, 
Voyant  son  compagnon.aans  vie. 
C'est  toi  qui  l'as  assassiné,  ji 


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snioNE.  Ttf 

A  ce  mot,  le  peuple  étonné 
S'approche  en  foule,  on  se  récrie. 
Un  médecin  est  amené , 
n  voit  un  mort ,  il  s'en  empare , 
Observe,  consulte,  et  déclare 
Que  Pascal  est  empoisonné. 
A  tous  ces  discours,  Simonette, 
Ne  comprenant  que  son  chagrin, 
Restait,  la  tête  dans  sa  main , 
Plus  immobile  et  plus  muette 
Qu'une  pierre  sur  un  tombeau. 
Qui  devait  parler?  C'est  Lagine. 
Venant  d'une  ame  féminine, 
Un  tel  courage  eût  été  beau. 
Ce  qu'elle  Qt,  on  le  devine; 
Elle  se  tut ,  faute  dé  cœur. 
Et  voyant  tomber  llnfamie 
Sur  sa  compagne  et  son  amie , 
Au  lieu  d'avoir  dé  son  malheur 
Compassion ,  elle  en  eut  peur. 
Moyennant  quoi  l'infortunée , 
Seule  et  sans  aide  contre  tous, 
Devant  le  juge  fut  traînée. 
Et  là ,  tomba  sur  ses  genoux , 
De  ses  larmes  toute  baignée , 
Et  plus  qu'à  demi  condamnée. 
Le  juge,  ayant  tout  entendu. 
Ne  se  trouva  pas  convaincu. 
Et,  prévoyant  quelque  mystère. 
Voulut,  sans  remettre  l'affaire. 
Incontinent  l'examiner. 
Ne  se  pouvant*  imaginer 
Ni  que  la  Glle  fût  coupable , 
Voyant  qu'elle  pleurait  si  fort. 
Ni  que  le  jeune  homme  fût  mort 
Sans  une  cause  vraisemblable. 
Il  prit  Simone  par  la  main , 
Et  s'acheminant ,  sans  mot  dire , 
Avec  ses  gens ,  vers  le  jardin , 
Lui-même  il  voulût  la  conduire 


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712  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Devant  le  corps  du  trépassé , 

Afin  qu'elle  pût  se  défendre 

En  sa  présence ,  et  faire  entendre 

Comment  le  fait  s'était  passé. 

Alors,  dans  sa  triste  mémoire 

Rappelant  son  fidèle  amour. 

Du  premier  jusqu'au  dernier  jour, 

Simone  conta  son  histoire, 

Comme  je  l'ai  dite  à  peu  près. 

Bien  mieux,  car  les  pleurs  seuls  sont  vrais; 

Mais  personne  n'y  voulut  croire. 

Quand  elle  en  fut  à  raconter 

Par  quelle  disgrâce  inouie 

Pascal  avait  perdu  la  vie, 

Voyant  tout  le  monde  en  douter. 

Et  le  juge  même  sourire , 

Pour  mieux  prouver  son  simple  dire, 

Elle  s'en  vint  vers  l'arbrisseau 

Sous  lequel  le  froid  jouvenceau 

Dormait ,  pâle  et  méconnaissable; 

Puis ,  cueillant  une  fleur  semblable 

A  cette  fleur  que  son  ami 

Sur  ses  lèvres  avait  placée , 

Sa  pauvre  ame  eut  une  pensée. 

Qui  fut  de  faire  comme  lui. 

Fût-ce  douleur,  crainte ,  ignorance? 

Qu'importe?  Pascal  l'attendait. 

Ouvrant  ses  bras,  qu'il  lui  tendait. 

Dans  un  asile  où  l'espérance 

N'a  plus  à  craindre  le  malheur; 

Sitôt  qu'elle  eût  touché  la  fleur, 

Elle  mourut.  Ames  heureuses, 

A  qui  Dieu  fit  cette  faveur 

De  partir  encore  amoureuses  ; 

De  vous  rejoindre  sur  le  seuil. 

L'un  joyeux,  l'autre  à  peine  en  deuil  ; 

Et  de  finir  votre  misère 

En  vous  embrassant  sur  la  terre , 

Pour  aller  aussitôt  après 

Là-haut,  vous  aimer  à  jamais! 


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SIMONE.  713 

Or,  maintenant  quelle  est  la  plante 
Qai  sut  tirer  si  promptement 
De  tant  de  délices  Tamant, 
De  tant  de  désespoir  l'amante? 
Boccace  dit  en  peu  de  mots, 
Dans  sa  simplesse  accoutumée, 
Que  la  c^use  de  tant  de  maux 
Fut  une  sauge  envenimée 
Par  un  crapaud;  mais.  Dieu  merci, 
Nous  en  savons  trop  aujourd'hui 
Pour  croire  aqx  erreurs  de  nos  pères« 
Ce  serait  un  cent  de  vipères , 
Qu'un  enfant  leur  rirait  au  nez. 
Quand  les  gens  sont  empoisonnés 
Dans  notre  siècle  de  lumière, 
On  n'y  croit  pas  si  promptement. 
N'en  restât-il  qu'un  ossement , 
Il  faut  qu'il  sorte  de  la  terre 
Pour  prouver  par-devant  notaire 
Qu'il  est  mort  de  telle  manière, 
A  telle  heure,  et  non  autrement. 
Pauvre  bon  honune  de  Florence, 
A  qui  selon  toute  apparence 
Dans  les  faubourgs  de  la  cité 
Ce  conte  avait  été  conté; 
Qui  l'aurait  voulu  croire  en  France? 
Braves  gens  qui  riez  déjà. 
L'histoire  n'en  est  pas  moins  vraie. 
Cherchez  la  plante  et  trouvez-la. 
Demain  peut-être  on  la  verra 
Dans  le  sentier  ou  dans  la  haie; 
La  faculté  l'appellera 
Pavot,  ciguë,  ou  belladone; 
Ici-bas,  tout  peut  se  prouver; 
Le  plus  difficile  à  trouver 
N'est  pas  la  plante,  c*est  Simone. 

Alfred  de  Musset. 


TOME  XXIY.  45 


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POÈTES 


ET 


ROMANCIERS  MODERTŒS 

DE  LA  FRANCE. 


XLl. 

I.  EUlitNE  SOinE. 


Qu*est-ce  qu'un  poète?  Cest  celui  qui  Ml,  qui  crée,  et  selon  une 
certaine  forme.  Être  poète,  créer,  et  avoir  une  forme  dont  votre 
création,  grande  ou  petite,  ne  se  dépare  pas,  tout  ocfe  se  tient  au 
fond,  et  les  classifications  reçues  doivent,  bon  gréml  gié,  s*y  ranger. 
M.  Scribe  possède  à  la  fois  la  fertilité  dramatique  et  aae  forme  qui 
n'est  qu*à  lui.  Il  a  donc  CMig  parmi  nos  poètes  à  aassi  bon  droit,  je 
pense,  que  s*il  avait  composé  dans  sa  vie  une  couple  de  pièces  en 
alexaMllte;  et  ikms  n'avons  pas  même  à  demander  pardon  de  k 
liberté  grande  aux  innombrables  auteurs  d'élégies,  à  l'aristocratie 
désormais  très  mélangée  des  rêveurs  et  des  rimeurs  à  rimes  plus  ou 


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POÈTES  ET  R0IIAirC2BIUI  «OBBBK»  BB  LA  FRANCE.         71» 

ïùÊitm  rickes.  L'inriiatioii,  lémiilsIioQ  et  rioAifitrie  éteit  pvtosk 
au  eomble,  les^eores  et  les  manières  qti  foavaieat  senAler  les  ffas 
réservés  jusqu'à  présent,  et  qui  eussent  peut-être  soffi  ai^Kfoia 
pour  marquer  la  qualité  du  talent,  ne  sont  plus  une  garantie,  s'ils 
Font  jamais  été;  tout  le  monde  s'en  mêle,  et  assez  bien.  La  littéra- 
ttre  entière  est  déclassée.  H  n'est  donc  rien  de  tel  en  ^aque  genre, 
pour  se  sauver  et  triompher  décidément,  qiie  l'esprit,  et  beaucoup 
d'esprit,  et  très  inventif  c'est  encore,  après  tout,  la  seule  recette 
que  n'a  pas  qui  vent. 

I^on  pas  que  je  prétende,  en  firisant  fi  de  la  digirité  des  genres,  que 
tous  reviennent  au  même  pour  l'homme  d'esprit ,  et  que  le  cadre,  le 
cercle  qu'on  se  donne  à  remplir,  soient  indîfférens.  No«s  verrons,  à 
propos  de  M.  Scribe  lui-même,  qu'il  nous  induit  à  penser  le  con- 
traire, n  y  a  des  scènes  et  des  publics  qui  nous  excitent,  qui  nous 
élèvent  dès  l'abord',  qui  nous  forcent  à  tirer  de  nous-mêmes  et  plus 
constamment  tout  ce  que  nous  valons.  L'homme  d*esprit  inventif  a 
souvent  une  infinité  de  manières  possibles  de  se  pcoduire  et  de  dire; 
l'occasion  décide;  à  moins  d'une  volonté  très  haute,  on  se  jette  du 
premier  côté  qui  prête;  les  envieux,  les  routînîeps,  les  admirateurs 
même,  vous  y  confinent;  on  va  toujours,  et  on  les  démett.  En  fin 
de  compte,  quand  le  don  d'invention  est  très  réel  et  très  vif ,  tout  se 
retrouve,  et  l'on  a  peu  à  regretter.  Plus  ou  moins  tM,  toutes  les 
qualités  percent ,  et  la  dose  de  nouveauté  qu'on  avait  en  soi  est  versée 
dans  le  public.  Mais  les  tfiyerses  manières  de  ta  mettre  en  dehors 
n'ont  pas  égale  apparence ,  ne  font  pas  également  d^honneur.  Le 
"plaisir  si  commode  qu'on  procure  chaque  joer  aux  afutres  semble 
nuire  même  (  ingratitude!  )  au  degcé  de  mérRe  qu'ils  vous  supposent. 
Et  puis,  en  effet ,  on  s'est  trop  dispersé  et  circonscrit  à  la  fois  d'abord; 
on  s'est  habitué  à  voir  les  choses  sous  un  certain  angle,  on  garde  de 
certains  plis,  même  en  s'agrandissant.  Il  y  aurait  bonheur  i  la  cri- 
tique ,  dans  un  sujet  aussi  briHant^et  aussi  populaire  que  M.  Scribe, 
à  démêler  et  à  indiquer  avec  soin  toutes  ces  circonstances  défiées  de 
sa  vocation,  de  son  œuvre  et  de  sa  fortune  dramatique.  Trop  peu 
compétent  pour  mon  compte  en  matière  si  éparse  et  si  mobile,  je  ne 
ferai  que  courir,  relevant  quelques  points  à  peine  et  en  héte  d'arriver 
à  soii  dernier  succès,  mais  heureux  au  moins  si  f  ai  nM>ntré  que  le 
propre  de  la  critique  est  de  n'être  poicit  prude,  qu'elle  ailiie  et  va 
quérir  partout  les  choses  de  l'esprit,  qu^eUe  tient  à  hotmeur  de  s'en 
informer  et  d'en  jouir.  Et  telle  que  je  la  conçoi$«  la  critique»  dans  sa 
diversion  et  son  ambition  de  curiosité,  dans  sa  naïveté  d'iinpraissions; 


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716  RITCE  DBS  DEUX  MONDES. 

sGccessives  et  légitimes,  dans  son  intelligence  onverte  aux  contrastes, 
je  consentirais  qa*on  loi  pAt  dire  comme  à  cet  abbé  dn  xviii*  siède, 
mais  sans  injore  : 

Déjeunant  de  raatel  et  soupant  du  théâtre. 

Elle  n'aurait  qu*à  répondre  pour  tonte  explication  :  «  Je  sois  e^rit, 
et  rien  de  ce  qui  tient  aox  choses  de  Tesprit  ne  me  paraît  étranger.  » 

Villon  était  enfant  de  Paris ,  et  né  vers  la  place  Haobert ,  je  pense. 
Molière  est  né  sons  les  piliers  des  halles;  Boileao  dans  la  Cité,  à 
Tombre  do  PalaisHle-Jostice;  et  Béranger  a  jooé  avec  les  écailles 
d'hoîtres  de  la  me  Montorgoeil.  M.  Scribe  aossi  est  on  enfant  de* 
Paris ,  et,  comme  toos  ceox-là,  à  sa  manière  il  Ta,  ce  semble,  bien 
montré.  Il  est  né  le  2i.  décembre  1791,  en  pleine  me  Saint-Denis  (1), 
dans  le  magasin  de  soieries  à  renseigne  do  Chai-^oir,  où  son  père 
Ut  one  honorable  fortone  :  depuis  lors,  la  maison,  en  gardant  ren- 
seigne de  bon  augore,  s'est  convertie,  me  dit-on,  de  magasin  de 
soieries,  en  bootiqoe  de  confiseor.  Mais  je  ne  veox  pas  symboliser. 

11  et  de  bonnes  et  intelligentes  études  au  collège  Sainte-Barbe;  sa 
mère,  qui  l'aimait  très  tendrement,  le  poussait  à  one  émolatioo 
extrême  qoi,  dans  on  caractère  moins  oni,  eût  po  engendrer  la 
vanité.  11  régnait  alors  dans  les  collèges  et  à  Sainte-Barbe  en  parti- 
colier  on  esprit  de  famille  et  de  camaraderie  cordiale  qoi  ne  s'est 
pas  perpétoé  partoot.  Les  jeones  gens  étaient  plos  natorellemeot 
gais,  moins  ambitieox  qo'on  ne  les  voit  à  présent,  et  les  amitiés  pre- 
mières faisaient  aisément  religion  dans  la  vie.  Eugène  Scribe  suivait 
les  coors  do  lycée  Napoléon  (  Henri  IV) ,  et  il  s'y  lia  d'one  étroite 
amitié  avec  les  frères  Delavigne.  On  se  soovient  encore  à  Sainte- 
Barbe  d'one  thèse  sootenoe  pobliqoement  par  loi  contre  M.  Bernard 
(de  Rennes),  son  camarade  de  classe. 

Mais  le  collège  l'occopait  moins  déj  qoe  le  tbéAtre;  il  y  était 
attiré  par  one  vocation  précoce  et  sûre.  Si ,  à  quelque  jour  de  congé, 
au  spectacle ,  on  lui  avait  nommé  dans  la  salle  quelque  vaudevilliste 
illustre  d'alors,  il  se  sentait  piqué  au  jeu  comme  au  noin  d'un  Mil- 
tiade;  une  ébauche  de  pièce  ne  tardait  pas  à  suivre.  11  Dt  ainsi  bien 
des  essais  dès  le  collège  ou  dans  l'étude  d'avoué  où  il  entra  pour 
quelque  temps;  car  sa  mère,  en  mourant,  avait  exprimé  le  désir 
qu'il  fût  avocat,  et  M.  Bonnet,  son  tuteur,  y  tenait  la  main.  M.  Guil- 
loUné-Merville,  l'avoué,  qui,  cependant,  ne  le  voyait  presque  jamais^ 

(1)  Au  coin  (Tune  antre  rue  moins  bourgeoise,  que  notre  parler  délicat  M  permet 
plus  de  nommer. 


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POÈTES  ET  ROMANCIERS  MODBRNSI  DR  LA  FRANCE.    TIT 

M  écrivait  un  jour  :  «  Si  M.  Scribe  passe  dans  le  quartier,  je  le  prie 
de  monter  à  Tétude ,  où  il  y  a  de  la  besogne  pressée.  »  Ses  premières 
l)luettes,  faites  la  plupart  de  compagnie  avec  H.  Germain  Delavigne, 
.  obtenaient  Thonneur  d'être  jouées  sur  le  tbéAtre  de  la  rue  de  Char- 
tres, les  Dervis  dès  1811,  ks  Brigands  sans  le  savoir  en  1812;  entre 
les  deux,  ou  aux  environs,  il  y  eut  quelques  échecs.  Le  nom  de 
Scribe  n'était  pas  d'abord  sur  l'afflche,  par  respect  pour  là  robe 
future  d'avocat;  on  ne  nommait  que  M.  Eugène.  Ce  ne  fut  qu'à  un 
certain  moment  que  M.  Bonnet,  l'honorable  tuteur,  se  crut  autorisé 
par  le  succès  à  laisser  courir  les  choses  et  le  nom. 

En  1813,  M.  Scribe  donnait  seul  son  premier  opéra-comique,  la 
Chambre  à  coucher;  mais,  de  ce  côté,  la  suite  ne  répondit  pas  aussitôt 
à  cet  heureux  début.  Le  musicien  collaborateur  ne  comprit  pas  tout 
le  parti  qu'il  pouvait  tirer  d'une  telle  veine;  M.  Scribe  fut  congédié , 
et  ce  n'est  que  plus  tard,  à  l'appel  de  M.  Auber,  qu'il  reprit  pos- 
session de  cette  aimable  scène  si  française,  qui  semble  désormais  ne 
pouvoir  se  passer  d'aucun  d'eux. 

Dans  le  vaudeville,  la  vogue  commença  pour  lui  dès  1815.  Une  Nuit 
de  la  Garde  nationale,  puis  le  Comte  Ortjf  le  Nouveau  Pourceaugnac, 
annoncèrent  qu'un  homme  d'esprit  de  plus  était  trouvé  pour  payer 
son  écot  dans  les  gaietés  de  chaque  soir.  Le  vaudeville  fut  sa  première 
manière;  car,  à  travers  sa  production  incessante  et  ses  diversions 
croisées  sur  tous  les  théâtres,  on  distingue  assez  nettement  en  lui 
trois  manières  successives  :  l"*  le  vaudeville  français  pur,  simplement 
chantant  et  amusant;  2**  la  jolie  comédie  semi-sentimentale  du  Gym- 
nase, où  il  est  proprement  créateur  de  genre  ;  3^  la  comédie  fran- 
çaise en  cinq  actes  enfin,  à  laquelle  il  s'est  élevé  dès  qu'il  l'a  fallu, 
qu'il  est  en  train  de  modifier  selon  son  goût,  et  où  il  n'a  pas  dit 
son  dernier  mot. 

EjD  1815,  l'agréable  et  malin  vaudeville  courait  encore  à  la  légère 
et  non  dénaturé;  la  démarcation  même  des  genres  l'avait  sauvé  dans 
son  humble  liberté  sans  prétention.  Il  y  avait  les  grands  auteurs 
d'alors,  les  écrivains  qui  cultivaient  les  parties  nobles  de  l'art  dra- 
matique :  M.  Etienne  dans  la  haute  comédie,  M.  Amault  dans  le 
tragique,  M.  de  Jouy  dans  le  lyrique,  et  puis,  sous  eux,  bien  au-desr- 
sous,  sans  qu'on  pensât  encore  à  forcer  les  barrières,  il  y  avait  la 
monnaie  de  Laujon,  Désaugiers,  Gentil,  Une  foule  d'autres  :  ils  se 
contentaient  d'amuser.  M.  Scribe  fut  de  ceux-là  en  débutant.  Dans 
sa  Nuit  de  la  Garde  nationale,  on  a  retenu  ces  couplets  si  roulans,  si 
bien  frappés  : 


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TK 


Je  pan, 
La  mrîc  sur  iMt  itapvfif  de. ,  de. 


Bhb  leCêmèai  de$  Mamimfmes  (iM7),  oè  te  trarfcœ 
Oi/îc0^,  qui  H  éneofte,  je  disttagiie  eoaere  le 
de  Paris  en  rimes  digee»  de 


Paris  Mt  oomme  aatrefo», 
Et  chaque  semaine 
Amèoe,  etc. ,  de. 

L'anteor  s*est  montré  moins  poétiqne  depuis  dansées  amfMs  de  1 
liment  an  Gymnase.  Ce  rAle  de  pur  Tanderniste  à  saillie  fm ache  et 
gaie  Ta  aboniîr  à  la  très  spiritaelle  bonfbnnerie  fOvrs  et  ie  Pneka 
(1890),  dans  l'idée  de  taqnelie  il  fant  compter  pomtant  M.  SainKiie, 
nn  liomme  qui ,  dans  bien  des  genres,  a  fiait  preuve  d^n  vr»  taleiit 
Mais  déjà,  à  travers  les  folies  de  circonstance  dans  lesqaeUes  fl 
donnait  encore  la  main  aui  auteurs  du  Caveau,  et  dont  le  café  des 
Variétés  était  le  centre,  M.  Scribe  glissait  de  légères  esquisses  de 
mœurs  d*un  trait  pins  pur,  plus  soigné.  N'oublions  pas  que  i^SoUSei- 
teur,  que  M.  de  Schlegel  préférait  tout  net  au  Misanthrope,  est 
de  181T.  A  la  Gn  de  1820,  le  Gymnase  fat  fondé. 

Le  moment  décisif  dans  la  carrière  dramatique  de  M.  Scribe  Me 
de  là.  Agé  de  vingt-neuf  ans,  déjà  brisé  au  métier,  n'ayant  pas  encore 
de  parti  pris  sur  la  manière  d'encadrer  et  de  découper  è  la  scène  son 
observation  du  monde,  il  pouvait  prendre  telle  ou  telle  route.  Mais, 
comme  à  Hercule,  la  vertu  d'une  part  et  le  plaisir  de  l'autre  ne  vin- 
rent pas  en  personne  s'offrir  à  lui  pour  réprouver;  entre  bi  grande  et 
haute  comédie  et  un  genre  sans  brodequins  et  moins  littéraire^  il  n'eut 
pas  à  choisir  :  ce  dernier  seul  se  présenta.  M.  Potrson ,  son  collsfoo- 
rateur  en  plusieurs  circonstances,  Favait  apprécié,  et  pressentait  de 
quelle  fortune  ce  serait  pour  un  théâtre  de  l'avoir  pour  auteur  prin-' 
cipal  et  chef  de  pièces.  II  passa  le  traité  par  lequel  il  s'acquit  cette 
collaboration  pour  plusieurs  années  à  l'exclusion  des  autres  théAtres 
rivant,  n  lui  assurait  toutes  sortes  d'avantages.  Ce  qu'on  appelle  la 
prime  y  ce  bénéfice  prélevé  par  l'auteur  sur  chaque  pièce  et  avaat  les 
chances  de  la  représentation ,  fiit  inventé  au  profit  de  M.  Scribe  par  le 
directeur  du  Gymnase,  voilà  l'origine  industrielle;  indemaïi  îabes: 

Et  le  premier  citron  à  Rouen  fut  confit. 


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POiT^  ET  RÛMANCIBM  MOIUBWÉft  Bft  LA  FRANCE.        719 

On  a  depuis  Tort  abusé  de  la  prime^  cbaqiie  grand  auteur  Ta  exigée; 
mais  daus  le  priucipe,  oomme  toutes  choses  «  elle  avait  un  sens. 

Je  conçois  que  la  Comédie-Franf^ise,  à  cette  époque»  n'ait  pas  fait 
les  mêmes  frais  pour  s'acquérir  M.  Scribe,  qu'elle  n'avait  jamais  vu 
de  près;  mais  du  Bioins^et  dans  la  mesure  qui  lui  était  convenable, 
f^est;-elle,  je  ne  dis  pas  offerte  à  lui,  mais  rendue  avenante  et  acces- 
sible, fit  ici  je  ne  ferai  qu'exprimer  une  idée,  un  regret  qu'on  me 
suggère,,  mais  que  |e  sais  partagé  par  les  personnes  les  mieux  enten*- 
dues  de  la  Comédie-Française  elle-même  (1).  Il  faut  remonter  plus 
haut.  Aux  approches  de  la  révolution  de  89  et  dans  les  aimées  du 
Directoire,  le  Théâtre-France  se  montrait  beaucoup  moins  strict 
qu'on  ne  l'a  vu  depuis  sur  la  dignité  des*  genres.  On  se  retranchait 
moins  habituellement  dans  l'ancien  répertoire;  les  pièces  nouvelles, 
les  noms  d'auteurs  nouveauK  abondaient  ^  le  chant  d'opéra-comique 
eaaiis';  Eure  entendne.  L'esprit  qui  circulait,  c'était  un  peu  celui  de 
Cbérubin  et  de  Figaro.  L'empereur  vint,  et,.au  thé&tre  comme  ail- 
leurs, la  hiérarchie  fut  relevée.  L'ancien  répertoire,  servi  por  d'ad- 
iBirables  acteurs,  sembla  plus  qœ  suffire.  Le  public,  dans^  sa  reprise 
d'eatheusiasme^  en  voulait,  les  acteurs  tout  naturellement  y  insistè- 
rent ;  ce  leur  était  chose  plus  faeile.  La  coutume  s'étabUt.  Il  en  résulta 
<|De  les  auteurs  nouveaux,  furent  moins  encouragés^,  moins  agréé». 
€ela  devint  surtout  visible  dans  la  comédie;  les  phis  spirituels  et  les 
plus  iaventib  allùrei^  ailleurs,  aux  succès  fociles;  mais*  ils  s'y  épar- 
pillèreRt.  La  Rochefoueauld  l'a  dit:  «  Les  occasions  nous  font  coo- 
aaitre  aux  autres,  et  encore  plus  à  nous-même.  »  Combien  d'aporçus 
comiques  ainsi  dépensés  qpie  l'étude  et  un  ii^  meiUeur  auraient  pu 
agmndir l  M.  Scribe  seul  s'en  tira,  à  force  de  talent 

Le  traité  qui  Uait  eeloi-ci  au  Gymnase  lui  perntettait  toutefois  de 
travailler  pour  les  théâtres  dont  la  rivalité  n'était  pas  directe,  et  par 
conséquent  poui  le  Théâtre-Français.  Pressentant  que  l'air  du  lieu 
n'était  pa»  fovorable,  que  le  rebut  et  le  dédain  pourraient  bien  ac- 
cueillir sa  tentative,  il  resta  long-temps  sens  user  de  la  permission  : 
cor  il  fout  peu  compiter  comme  début  Valérie  (1822),  (pu  fut  surtout 
un  succès  d'actrice,  et  qu'on  arrangea  exprès^pour  M''*  Mars.  Ce  n'est 
qii'aprèa  sept  ans  de  règne  populaire  et  ineontesté  au  Gymnase  qu'il 
adMida  cette  redoutable  S(«èiie  avec  le  Marioffe  d'arj^nl  (déeen»* 
breiSafSî),  «c  quiestenAn  lo^^omédie  complète,  a  dit  H.  Yillemahi 
4uM  c<4te  piquante  céponse  da  réception ,  la  comédie*  en  cin4|  aetesv 


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729  BBVUft  DBS  DEUX  MONDES. 

sans  couplets,  sans  collaborateurs,  se  soutenant  par  le  nœud  drama- 
tique, l'unité  des  caractères,  la  vérité  du  dialogue  et  la  vivacité  de  la 
leçon.  Y>  Or,  malgré  tous  ces  mérites  proclamés  en  pleine  Académie, 
la  pièce  d'abord  échoua.'Esprit  de  vaudevilliste,  disait-on  dans  la  salle 
dès  les  premières  scènes;  il  faut  que  chacun  reste  dans  son  cadre. 
Pindarum  quisguis  itudei  œmuiari,  murmurait  tout  haut  le  plus  vieil 
habitué  de  l'orchestre.  M.  Scribe  avait  là  contre  lui  ce  quil  y  a  contre 
tout  homme  de  talent  au  moment  où  il  change  de  lieu  et  de  genre; 
on  commence  par  lui  dire  non.  Vers  le  même  temps,  il  est  vrai,  la 
pièce,  jouée  en  province,  à  Metz,  à  Bordeaux,  devant  un  public 
moins  en  garde,  réussissait  entièrement.  Mais  ce  ne  fut  que  quelques 
années  après  qu'à  Paris  elle  eut  sa  pleine  revanche. 

Repoussé  de  la  haute  scène,  mais  sans  perte,  M.  Scribe  redoubla 
de  verve  et  de  bonheur  au  Gymnase;  dans  Malvina  ou  le  Mariage 
dHnclination^  dans  Avant ^  Pendant  et  Après,  il  parut  même  agrandir 
ses  dimensions,  et  vouloir  prouver  qu'il  donnait  à  son  tour  carrière 
à  ses  tableaux.  Que  lui  importait,  après  tout,  le  lieu?  Il  y  gagnait, 
dans  soh  exception  même,  de  paraître  avec  plus  d'originalité,  d'être 
un  phénomène  dramatique  plus  scintillant.  La  comédie  contempo- 
raine n'est  plus  chei  vous,  pouvait-il  dire  au  Théâtre-Français,  elle 
est  toute  où  je  suis,  dans  f  Héritière,  dans  la  Demoiselle  à  marier,  dans 
cette  foule  de  pièces  chaque  soir  écloses,  que  chacun  nomme  et  que 
je  ne  compte  plus.  Les  Trois  Quartiers ,  votre  plus  vive  nouveauté 
comique,  ne  rentrent-ils  pas  dans  ce  goût-là?  Voilà  ce  qu'aurait  pu 
dire  ou  penser  M.  Scribe;  mais  je  doute  qu'il  soit  assez  glorieux  pour 
l'avoir  pris  alors  de  œ  ton.  Ouvrier  actif,  infatigable,  il  continua, 
tout  en  remplissant  conune  par  parenthèse  nos  deux  scènes  lyriques, 
de  parfaire  et  de  compléter  son  monde  du  Gymnase,  que  je  voudrais 
bien  caractériser. 

La  nature  humaine  prise  du  boulevard  Bonne-Nouvelle  n'est  peut- 
être  pas  très  large,  très  profonde,  très  généreuse  en  pathétique  ou 
en  ridicule;  mais  elle  est  très  fine,  très  variée  et  très  jolie.  Je  la 
maintiens  même  fort  ressemblante  à  titre  de  nature  parisienne,  dût 
M.  Scribe  nous  soutenir,  comme  il  l'a  fait  dans  son  discours  d'Aca- 
démie, que  la  comédie,  pour  réussir,  n'a  pas  besoin  de  ressembler. 
Sans  doute,  dans  le  monde  réel,  il  n'y  a  pas  tant  de  millions  ni  tant 
de  beaux  colonels  que  cela;  mais  cette  comédie  est  l'idéal  pas  trop 
invraisemblable,  le  roman  à  hauteur  d'appui  de  toute  notre  vie  de 
balcon,  d'entresol,  de  comptoir;  toute  la  classe  moyenne  et  assez 
distinguée  de  la  société  ne  rêve  rien  de  mieux.  Nul  aussi  bien  que 


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POÈTES  ET  ROMANCIERS  MODERIVES  DE  LA  FRANCE.         721 

JA.  Scribe  n'en  a  saisi  et  reproduit  les  traits  distinctifs  tout  en  nuanœs» 
rassortiment  de  positif ,  d*intrigue  et  de  jouissance,  rindustrialisme 
orné,  élégant.  Homme  heureux,  il  a  compris  de  bonne  heure  que 
ce  n*était  plus  le  temps  de  Télévation  ni  de  la  grande  gloire,  et  il 
s'est  mis  à  le  dire  sous  toutes  les  formes  les  plus  agréables,  les  plus 
flattées.  H  y  a,  dans  les  situations  qu'il  offre,  une  gentillesse  d'esprit 
et,  le  dirai-je?  de  sensualité  sans  libertinage.  Ces  petites  pièces  ser- 
rent à  merveille  d'accompagnement,  de  chatouillement  et  de  con- 
seil même  aux  gens  de  nos  jours  dans  leurs  propres  petites  passions. 
On  raconte  qu'au  sortir  du  Mariage  ePtncÛnafïon,  une  jeune  fille, 
se  jetant  tout  d'un  coup  dans  les  bras  de  sa  mère,  lui  avoua  qu'elle 
devait  se  faire  enlever  le  lendemain  par  quelqu'un  qu'elle  aimait.  Et 
le  lendemain  la  mère  et  la  fille  ensemble  allaient  remercier  M.  Scribe 
de  sa  leçon,  de  son  triomphe.  —  «  Nos  amours  ont  été  très  courts  et 
très  purs,  madame;  vous  m'avez  très  peu  donné,  vous  m'aviez  même 
assez  peu  promis.  Je  n'ai  donc  pas  à  me  plaindre,  et  vous  pouvez 
porter  très  haute  et  très  fière  votre  tète  toujours  charmante.  Mais 
une  fois  pourtant,  une  seule  fois,  vous  m'avez  de  vous-même  saisi 
tout  d'un  coup  et  pressé  bien  tendrement  la  main;  et  c'était  en  loge 
au  Gymnase,  à  la  fin  d'une  Faute.  )>  J'arrache  cette  page  d'aveu  du 
calepin  d'un  ami.  — Oui,  c'est  bien  là,  c'est  à  quelqu'une  de  ces 
jolies  pièces  qu'on  va  de  préférence  le  soir  où  l'on  n'est  ni  trop 
égayé ,  ni  trop  guindé  ;  après  un  dîner  où  l'on  n*était  pas  seul ,  où 
Ton  n'était  pas  plusieurs,  on  va  voir  la  Quarantaine.  Et  l'on  en  sort 
pas  trop  ému,  pas  trop  dépaysé,  comme  il  sied  à  nos  passions  d'au- 
jourd'hui ,  à  nos  affaires. 

Mais  voilà  que  je  parle  de  ces  impressions  comme  du  présent,  et 
c'est  déjà  du  passé  :  le  monde,  pour  qui  peignait  M.  Scribe  au  Gym- 
nase, était  celui  des  dix  dernières  années  de  la  restauration,  monde 
depuis  fort  dérangé.  Le  moment  d'entière  fraîcheur  pour  le  genre 
ne  dura  que  tant  que  Madame  donna  au  théâtre  son  nom. 

On  dira,  et  on  l'a  dit,  qu'il  n'y  a  rien  de  littéraire  dans  le  genre, 
qu'il  ne  saurait  y  avoir  rien  de  sérieusement  vrai  dans  une  comédie 
qui  s'entremêle  et  se  couronne  par  le  couplet  convenu,  piar  le  flon 
fion  militaire  ou  sentimental  : 

Du  haut  des  deux ,  ta  demeure  dernière, 
Mon  colonel,  tu  dois  être  content  (1)... 


(I)  Mkhel  et  Christine ,  scènî  xr. 


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rtt  KCVtm  DBS  ^DECTX  IMfNIIBS. 

Oa  encore  : 

Que  fsuis  heureux  !  e'ruban  teint  de  mon  sang 
Va  we  servir.pour  acheter  les  vâtres  (l). 

Ott  a  relevé  et  souli^  à  la  lecture  ^ueUpies  iacoirectioDS  de  dkti^ 
logue  qui  échan^at  eo  causant.  J*y  retàremis  pM^t  bien  4^  pian- 
saoteries  un  peu  banales,  des  bons  mots  tout  &its  et  déjà  entendua 
sur  les  députés,  ks  çaades  dames,  les  nians,  les  amoureux,  les  ban- 
quiers. Ce  aérait  commun  da^s  un  salon  ;  à  la  scène,  cela  va  et  réussit 
toujours.  L'auteur  ne  dédaigne  aucun  de  ces  traits  qui  courent;  il 
les  ravive  par  Tem]^.  Ce  sont  de  petites  pierres  fausses  doBt,  i 
part,  on  ne  donnerait  pas  un  denier,  mais  ici  bien  montées  ?t  «pu 
font  jeu.  £t  d'ailleurs  il  y  en  a  d'autre»  à  côté  de  meilleur  akH,  oa* 
turelles,  aj^opriées;  car,  chez  M.  Scribe,  la  récidive  est  perpétuetie* 
Toul;  cela  se  «uit,  s'enchâsse,  tout  cela  brille  et  remue  à  merveille, 
diamans  ou  verroteries,  laais  bien  portés  par  une  femme  vive  et 
mouvante  :  on  y  est  pris.  Chez  Marivaux,  à  qui  on  l'a  compiiré,  le 
mot  courant  est,  je  croîs,  beaucoup  plus  perlé  et. plus  constwmMAt 
neuf.  La  diction  se  soigne  toujours  :  Marivaux  a  écrit  3htrianne. 

La  vraie  nouveauté  dramatique  de  M.  Scribe  me  parait  consister 
dans  la  combinaison  et  l'agencement  <ies  scènes;  là  est  sa  fonne  on* 
finale,  le  ressort  vraiment  distingué  dç  son  suceèa;  là  il  a  mis  de  l'art, 
de  rétude,  une  habileté  singulière,  et  son  invention  porte  surtout 
là^essus.  Il  a  su  nouer  avec  trois  ou  quatre  personnages  des  cornée 
dies  qui  ne  languissent  pas  un  seul  instant  (2). 

Dans  sa  longue  et  prodigieuse  pratique,  dans  son  association  pas* 
sagère  et  ses  mariages  d'esprit  avec  tant  d'auteurs,  il  est  arrivé  à  con- 
naître à  fond  le  tenq[>érament  dramatique  et  le  faible  d'un  chacun^ 
Il  excelle  à  décomposer  le  ressort  principal,  la  situation  qui ,  plus  ou 
moins  déguisée,  revient  presque  toujours  dans  chaque  talent.  Chez 
tel  auteur  comique  (  notez  bien],  c'est  dans  chaque  pièce  un  persoa- 
nage  inconnu,  mystérieux,  qui  revient  et  qui  donne  lieu  à  toute  une 
variété  d'incidens;  chez  tel  autre,  c'est  une  épreuve,  un  semblant 
auquel  on  soumet  un  personnage;  pour  le  guérir  d'an  défaut,  par 
exemple,  on  feindra  de  l'avoir  (3).  M.  Scribe,  conune  tous,  a  sa  forme 

(1)  Mariage  de  raison,  acte  II ,  scène  t. 

(2)  On  a  essayé  d'indiquer  quelque  chose  de  ce  mécanisBie  kMérleir  à  propos  de 
la  Calomnie,  où  il  est  surtout  appuent.  (AtoiM  dM  Omm  Mondes  au  f  mars  laiO, 
page  734.) 

(3)  Vérifier  ce  cas,  si  Ton  veut,  sur  les  pièces  de  M.  Étieone,  et  le  cas  précédent 
sur  les  pièces  de  M.  Alexandre  Du?aJ. 


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POETES  ET  ROMAWIEBS  MOHRlfW  BB  LÀ  FRAIKCE.         7IO 

fiTOrite  saas  doute  «  mais  il  la  (Ussimule  oiî^iul  (|ii«  peraonse^  et  jl 
déirae  par  sa  variété.  Sûa  UiéAtre^  i  le  bjeo  analjiRert  se  rédwait 
probaUemeot  à  foatpe  ^Miiciaq  sitoatioBift  Cmadameotato»  anictueUcs 
il  a  nîS'  taules. sortes  de  paimTeos  et  de  toMi^les  diverses»  Maisct 
serait  à  lut  de  mus  doimer  sa  clé  et  de  nous  éice  son  secret  le  ne 
m' Y  hasarderai  pas*  S'il  (allait  pourtant  proposer  absolumeyat  hhi 
coQjec^ttre,  je.dirais  ^'uo  de  ses  graxids  arts^est  de  prendre  eu  to«t 
la  eoatrehpied  juste  de  ce  ^uiseaibleet  dece^'onatteud  lUplm 
èêtm  Jour  de  mm  Vie) .  Aiosi  ^  dans  sou  discours  À  rÂcadémie^  n'a4-4 
paaeu  Vair  de  préteiMlre  (|ue  le  théâtre  est  jasta  le  contre-pied  de  la 
société?  Là  dottÈ  où  d'autres  ne  verraient  q^  matière  à  un  bon  mat 
ataec  pMpianI;  lui  il  placera  tout  le  pivot  d'une  pièce;  il  fait  tout 
ptaMietter^,  à  force  de  combinaisons  ingénieuses,  autour  d'oA  pan^ 
doie  extrême  qu'on  ne  crispait  pas  de  force  à  tant  siq^rter. 

La  nature  humaine^  après  cela,  s'arrange  comme  elle  peut  de  ces 
sjnétries  de  ca^es,  de  ces  eBAre<leux  de  portes,  de  ces  revers  miroi-^ 
tans.  Vue  en  dle-mème  et  prise  indépendamment  de  la  scène^  l'au-» 
teurpan^  en  avoir 'assea  médiocre  soucL  II  la  taille  au  besoia,  il  la 
rogpe  en  bien  des  sens;  mais  comme  c'est  à  la  mode  du  jour^  comme 
c'est  dans  le  goût  de  la  dernière  saison,  comme  M'*"*  Palmire,  si  eUe 
fiusait  au  moral ,  ne  couperait  pas  mieux,  tout  passe,  et  on  fait  mieux 
tue  laisser  passer,  on  applaudit  Ce  Longchamp  de  la  scène,  sous  sa 
main ,  s'est  déjà  renouvelé  bien  des  fois.  Dites,  d  vous  (|ui  vous  mon- 
trez les  phis  sévères,  une  telle  comédie  ne  ressemble4-elle  pas  assez 
bien  aux  femmes  de  Paris  elles-mêmes,  à  ces  femmes  délicates,  élé* 
gantes,  de  haut  comptoir  ou  de  boudoir,  qui  n^ont  rien  de  l'entière 
beauté  à  les  regarder  en  détail,  grêles,  pâles,  de  complexion  peu 
franche  :  mais,  avec  un  rien  d'étoffe,  comme  elles  paraissent  I  comme 
elles  s'arrangent  I  elles  sont  charmantes. 

Tel  qu'il  est,  ce  théâtre  de  M.  Scribe  au  Gymnase,  il  a  fait  vite  le 
tour  du  monde.  On  le  jouera  l'année  prochaine  à  Tombouctou,  disait 
M.  Théophile  Gautier.  On  le  joue  dès  à  présent  à  l'extrémité  de  la 
Russie,  aux  confins  de  la  Chine.  A  Tromsoe,  dernière  petite  ville  du 
nord  en  Scandinavie,  au  milieu  des  montagnes  de  glace,  chaque  hiver 
on  représente  la  Marraine  et  le  Mariage  de  Raison.  Dès  qu'il  y  a 
quelque  part  un  essai  de  société  qui  veut  être  moderne,  élégante, 
on  joue  du  Scribe.  Paris  et  Scribe  pour  eux,  c'est  tout  un. 

Quelte  sera  la  valeur  finale  et  durable  de  ce  théâtre  à  côté  de  ceux 
de  Dancourt,  de  Marivaux,  de  Sedaine  et  de  Picard?  A  d'autres  de 
prononcer.  Je  sais  de  graves  admirations,  des  suffrages  imposans.  Si 


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72i  BBTIJB  DES  BECX  HOIOIES. 

M.  de  Sdilegel  prisait  si  fort  le  SoUieiteury  nous  avons  ?a  H.  Joaffroy 
(  qa*il  nous  pardonne  de  le  trahir),  an  plus  beau  de  ses  platoniqiies 
leçons,  et  dans  son  esttiétiqae  de  1826,  placer  très  haut  PHérHièrt. 
Un  célèbre  critique,  et  dont  Tinépuisable  saillie,  nourrie  d'expérience, 
fait  désonnais  autorité,  M.  J.  Janin,  a  semblé  depuis  quelque  temps 
déclarer  une  guerre  si  vive  à  ce  genre  de  comédie,  que  c'est  pour 
elle  encore  un  succès.  Sans  doute.  Picard,  qu'on  oppose  souyent,  est 
de  ce  qu'on  peut  appeler  une  meilleure  littérature  que  M.  Scribe, 
d'une  façon  plus  franche,  plus  ronde,  plus  naturelle,  qui  découle 
plus  directement  du  Le  Sage,  et  qui  n'a  pas  l'air  de  faire  niche  à  Mo- 
lière. Mais  il  faut  tout  dire,  cette  espèce  de  bon  goût  qui  retranche 
certains  rafBnemens,  cette  sorte  de  descendance  plus  légitime,  phis 
reconnue,  qui  vous  fhit  tenir  avec  honneur  à  la  suite  des  chefs- 
d'œuvre  du  passé,  n'est  pas  toujours  une  ressource  en  avançant  : 
c'est  même  quelquefois  une  gêne.  Son  premier  feu  jeté,  et  une  fois 
hors  de  son  théâtre  Louvois,  Picard  devint  faible  d'assez  bonne  heure; 
il  se  répéta,  il  s'usa  vite.  Les  ruses  dramatiques  de  M.  Scribe,  ses 
ingrédiens,  comme  vous  voudrez  les  appeler,  le  soutiennent  bien 
mieux.  Picard  le  savait;  il  professait,  m'assure-t-on,  pour  son  jeune 
et  brillant  héritier,  une  admiration ,  une  adoration  presque  naïve. 
Pour  tout  dénouement,  pour  tout  expédient  dramatique  dont  quelque 
auteur  était  en  peine  :  «  Allez  le  trouver,  disait-il ,  il  n'y  a  que  lui 
pour  vous  tirer  de  là.  » 

Pour  résumer  d'un  mot  miet  pensée  sur  tous  deux,  le  Molière  de 
Picard  était  tout  simplement  Molière;  le  Molière  de  M.  Scribe,  c'est 
plutêt  Beaumarchais. 

La  fertilité  est  une  des  plus  grandes  marques  de  l'esprit.  Faire 
des  pièces  pour  M.  Scribe  a  pu  paraître  chez  lui ,  dans  les  années  pre- 
mières, un  métier  en  même  temps  qu'un  talent;  mais  depuis,  à  voir 
le  nombre  croissant  et  le  bonheur  soutenu ,  il  faut  reconnaître  que 
c'est  désormais  son  plaisir  et  sa  fantaisie,  que  c'est  devenu  sa  néces- 
sité et  sa  nature.  Dans  tout  ce  qu'il  voit,  dans  tout  ce  qu'il  lit,  dans 
l'esprit  de  chaque  collaborateur,  je  me  le  figure  guettant  une  pièce 
au  passage,  une  situation  ;  c'est  sa  chasse  à  lui.  Parfois  il  a  besoin 
qu'on  le  mette  sur  la  piste  d'une  idée;  il  lit  alors  tel  mauvais  ouvrage 
manuscrit  qui  n'aurait  nulle  valeur  en  d'autres  mains  ;  mais  cela  lui 
tire  l'étincelle,  l'idée  qu'il  exécute,  et  que  souvent  le  collaborateur 
adoplif  ne  reconnaîtrait  pas. 

Prendre  partout  ses  sujets,  ses  idées,  ses  mots,  dès  qu'on  voit  qu'ils 
vont  à  la  forme,  au  cadre  voulu,  prendre  partout  son  bien  a  tout 


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POÈTES  ET  ROMANCIERS  MODERNES  DE  LA  FRANCE.    725 

prii,  pour  le  rendre  ensuite  sur  le  théâtre  à  tout  le  monde,  c'est  ce 
qu'ont  fait,  grands  et  petits,  tous  les  vrais  dramatiques,  et  très  légi- 
timement. M.  Scribe  est  encore  bien  dramatique  en  ce  point. 
^  Il  a  ainsi  en  réserve  toujours  une  quantité  de  plans  en  portefeuille, 
une  quantité  de  ressorts  démontés  dans  son  tiroir.  Il  en  choisit  tan' 
l'un,  tantôt  l'autre,  et  dès-lors  il  ne  pense  plus  qu'à  celui-] 
semaines  d'un  voyage  en  calèche  à  travers  la  Belgique  ou  le  l 
Rhin,  glaces  ouvertes,  lui  suffisent  d'ordinaire  pour  son  pli 
chef-d'œuvre,  pour  la  pièce  en  cinq  actes  et  sans  collaborateurs 

Il  envoie  quelquefois  au  théâtre  acte  par  acte,  tant  il  est  sûr  de 
économie  et  de  son  plan.  On  peut  même  lire  en  marge  du  manu^rit 
la  tâche  de  chaque  journée  :  Je  me  suis  arrêté  là  à  telle  fieure;  ce  qui 
trahit  l'ordre,  même  dans  la  verve. 

Positif  et  sage  (ce  qui  est  un  trait  de  mœurs  littéraires  à  noter], 
laborieux  et  jouissant  (ce  qui  est  un  trait  commun  aujourd'|iui],  il 
s'est  dérobé  toujours  aux  ovations  de  l'engouement  et  de  ce  qu'il 
aurait  plus  le  droit  que  bien  d'autres  de  nommer  la  gloire.  Il  parait 
de  tout  temps  s'être  très  peu  préoccupé  de  la  presse,  qu'on  ne  l'a  vu 
braver  ni  solliciter.  Il  ne  faut  peut-être  pas  lui  en  faire  trop  d'hon- 
neur :  il  y  a  un  certain  degré  de  fécondité  heureuse  qui  ne  permet 
pas  de  s'inquiéter  des  critiques  et  des  aiguillons  du  dehors.  On  est 
vite  consolé,  même  d'un  échec,  quand  on  se  sent  en  fonds  de  revan- 
ches; le  plaisir  d'aller  et  de  faire  couvre  tout.  C'est  quand  la  con- 
science intime  nous  dit  qu'on  va  être  à  bout,  qu'on  devient  regar- 
dant pour  les  autres  et  susceptible  pour  soi. 

Il  a  une  liste  dé  toutes  ses  pièces.  Nous  ne  savons  que  les  succès  ; 
mais  il  y  en  a  une  quantité  qui  sont  tombées,  et  quelques-unes  à  tort , 
dit-il.  Toute  victoire  s'achète  avec  des  morts.  Il  pourrait  y  avoir  bien 
des  secrets  dramatiques  et  aussi  bien  de  la  philosophie  dans  le  com- 
mentaire d'un  tel  tableau. 

M)us  avons  laissé  M.  Scribe  à  sa  seconde  manière,  à  celle  du  Gym- 
nase; on  pouvait  croire,  après  l'échec  du  Mariage  d^argentaux  Fran- 
çais, qu'elle  resterait  chez  lui  définitive.  Mais  juillet  1830  arriva.  Au 
milieu  de  tant  de  grandes  secousses  et  de  grandes  ruines,  le  théâtre 
honoré  du  nom  de  Madame  reçut  un  certain  ébranlement.  On  se 
demanda  si  ce  serait  après  comme  avant ^  et  si  les  mêmes  nuances 
auraient  du  prix.  Tout  se  rassit  pourtant,  le  frais  théâtre  continjia 
de  fleurir  ;  mais  M.  Scribe  comprit,  avec  son  tact  rapide,  qu'il  y  avait 
une  nouvelle  veine ,  et  plus  forte,  à  exploiter.  Laissant  donc  cette 
scène  gracieuse  qu'il  avait  fondée  aux  soins  de  ses  plus  réels  collabo- 


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TiB  un»  fin  Mine 

raleorsetde  ses soeeessenrs  très digees,  M.  Bayait,  M.  Hfliurat, 
B  revkil  à  la  ebarge  ters  te  Tbéâtre-Français,  et  s'attaqua 
menta*  ▼feepoRiqae,  oenoaTean  ridicole  tout  récemmeiit  ^ 
qpè.  Il  ownil  la  brèehe dans  Bertrandei  Raton  ( Démembre  1SS3),  et 
i^Mdh^af«e  fiotoa  moins  de  iMmbeor  daiis  les  quatre  oa  c^ 
sviTitttes^  et  e»  j^artfctiHer  dans  fef  Indépendans,  dans  la  Càl6»fM#, 
et  favtre  soir  cttlMt  éclat  dans /^  Verre  d'emt.  Som  la  restaiatioa , 
à  le  j«gttrpan9eaœim«8,  IS*  Scribe  n'airait  gaère  de  pamon  poB- 
tique,  et  sott  CMiplet  Kbéfal  ^nès  léger,  ses  gnerrien  et  ses  Itmrien^ 
n'étaietit  çà  elÛ  que  TiiuiispeDsabk  peorpaDaeber  ses 'pièces.  Hais 
icr,  à  FhisbtaMe;  à  la  rivacité  de  ses  attaque,  on  sent  «se  sctte 
d'insyigalloii  morale,  ime  coa^ictiefi  qui  n'est  pest-étre  astre  qve  le 
mépris  très  cordial  de  ceux  qu'il  met  en  jeiu 

La  physiewoiÉie  des  principales  pièces  de  kti,  doosées  an  Fran- 
çais, Aflère  notablement  de  Tair  (te  ses  pièces  do  Gymnase»  La  ^mœ 
recouvrait  celles^;  la  corruption  mignonne  de  Tespéce  y  était  cor- 
rigée par  des  teintes  de  sentiment ,  et  y  det emift  tout  arenante  : 

Les  vices  délicats  se  nommaient  des  plaisirs. 


En  portant  déddémenlf  sor  m»  plus  grand  théâtre  sa  maniée 
nieuse  et  si  teng**temps  rapetissante,  M.  Scribe  en  a  changé  moiat  le 
principe  qae  Tapplcation  et  les  proportions;  il  était  diGBcite  qu'il  en 
advint  autrement;  même  en  se  renouvelant,  en  se  cootisne  toigonrs. 
Au  Ken  de  rapetisser  de  moyennes  et  gradenses  parties,  il  en  rape- 
tisse hardiment  de  plus  grandes.  PbBosopbiquenient,  et-AnX  tort?  il 
aurait  encore  raison  draroatiquement.  Dans  les  proportions  ou  son 
paradoxe  s'est  produM  sur  ces  sujets  plus  graves,  il  a  tombé  mainte 
fois  à  Fodieux,  et,  à  force  d'art,  il  a  su  Tesquiver.  En  montrant  de 
fort  vilaines  cboses,  il  ne  révolte  pas,  comme  n'ont  jamais  manqué 
de  faire  nos  amis  les  romantiques;  il  donne  le  change  en  amusant. 
Mais  plusieurs  de  nos  remarques  trouveront  mieux  place  à  propos  du 
Verre  éTean,  dont  il  est  temps  de  dire  quelque  chose. 

Et  d'abord ,  pour(^i  k  Verre  d'eau?  M.  Scribe  a  obsené  que  ks 
titres  directs,  tes  caractères  afJScbés  aux  pièces  tels  que  V Ambitieux, 
les  IndépendanSf  sont  une  difficulté  de  plus  aujourd'hui,  une  sorte 
de  programme  proposé  d'avance  au  public  impatient  qui  le  conçoit  à 
sa  manière,  et  trouve  volontiers  que  l'auteur  ne  le  remplit  pas  à  sou- 
hait. La  Ca/ownie  aurait  peut-être  été  mteux  jugée  s'il  l'avait  intitulée 
ks  Échos;  il  a  donc  pris  son  titre  de  biais,  comme  il  prend  la  comédie 
elle-même. 


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POÈTES  ET  ROHAMCIKM  IftODBItNlS  M  LÀ  FRANCE.         VBt 

Le  sujet  en  est  historique.,  mais  c'est i  peine  li  ûa  xtfe.^procber 
à  Fauteur  de  n'avoir  pas  tenu  compte  4e  TUstoirç «  tifit  ii«0t  évident 
qu'il  n'y  a  cherché  qu'un  prétexte,  tl  n'y  a  taîUé  iqu'à  fla«ipse.  L'u- 
sage et  le  cas  que  M.  Scribe  a  toujours  faits  de  l'histoire  à  la  scène, 
htt  donnent  un  trait  d'exception  de  plus  eulré  les  aoti^giuileiirs  pk» 
ou  moins  dramatiques  du  lom*,  dont  la  préteutioa  et  la  marotte  sont 
d'observer  la  couleur  dite  looaley  et  de  nesler  fidèles  à  r^f)oque.  tQhiose 
romarqusèlel  tout  œ  mouvement  soi-disaot  Mstorique  et  raniiQtîque 
auîttiéàtre  et  ^  côté  du  théâtre,  toutee  travail  estii^aUe,  kigépîeux, 
qw  «  rempli,  et  animé  les  dernières  années  de  la  vestauvatien, 
M.  Scribe  ne  s'en  est  pas  plus  inquiété  que  dularrenlqui  païae;  Il  a 
eonli&ué  son  train  d'homme  du  métier,  se  Imssant  dédaigner  des 
grands  novateurs,  et  sentant  bien  qu'9  avait  en  hd  le  fessort,  le  seul 
ressort  qui  joue  au  théâtre.  Tout  le  veste,  on  l'a  trop  tu  en  efiet, 
n'était  que  critique ,  système ,  étude  préparatoire  étemelle. 

Ainsi  >danc,  que  la  reine  Anne ,  qui  monta  sur  le  trdue  â  trente- 
huit  ans,  en  ait  eu  quarante-quatre  ou  quaranle^inq  à  l'époque  oâ 
li^Plessy  nous  la  rend  si  flattée  et  si  joUe;  que  mn  marï  le  prince 
George  de  Danemtrck  (etrectivement  très  md)  sott  réputé  n'avoir 
jamais  existé;  que  la  duchesse  de  Mailtioiough  se  trouve  incriminée 
à  tort  sur  le  chapitre  de  la  chasteté  qu'elle  eut  toujours  irréprochflMe, 
peu  importe  à  M.  Scribe ,  qui  ne  s'est  servi  de  tous  que  <K)mme  de 
marionnettes  à  son  dessein  de  la  soirée.  Mais  une  reine,  mus  une 
noble  femme  à  gloire  historique,  n'est-ce  pas  une  profanation  «que 
de  les  commettre  ainsi  après  coup  dans  des  intrigues  improvisées? 
Pas  d'hypocrisie;  parlons  franc.  En  tout  genre,  les  personnages 
céiàbresmorts«e  sont-ils  pas  des  marionnettes  aux  mfdBsdesiriTanst 
Cet  orateur  exalte  Bonaparte  dont  il  a  besoin  aujourd'hui  dans  sa 
péroraison ,  ce  critique  vante  fort  le  poète  défanltdont  il  se  prévatft 
pour  son  système.  Le  moraliste  inexorable  l'audit  :  ^  Nos  étions  sont 
comme  les  bouts^imés,  que  chacun  fait  rappoiterè  cequlllluiplelt.)> 
Et  ce  ne  sont  pas  nos  actions  seulement  qui  sonftuinti,  ce  sont  aos 
noms,  quand  on  a  le  malheur  d'«n  laisser  un. 

La  donnée  de  la  pièce  est  toute  voUairiewièCy  eonmie  le  répétait 
derrière  moi  mi  voisin  chez  qui  ce  mot  n'était  pas  sans  injiwe.  Lé 
chapitre  des  grands  effets  provenant  de  petites  oauses  reparait  ohec 
Vottaire  ji  chaque  page  et  brodé  de  toutes  les  variatioBs.  Dans  50fN#- 
fomi^  même ,  par  la  bouche  d' Assur  il  a  £t  : 

Ce  que  n^ont  pu  mes  soins  et  oos  commnns  forfaits, 


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728  EBT1JB  DES  DEUX  MONDES. 

Un  oracle  d'Egypte ,  un  songe  Texéeate. 
Quel  pouvoir  inconnu  gouverne  les  humains  ! 
Que  de  faibles  ressorts  font  d'illustres  destins  ! 

Et  dans  le  cas  présent,  au  chapitre  xxii  du  Siècle  de  Louis  XiV,  par- 
lant des  rivalités  de  la  duchesse  de  Mariborougb  et  de  sa  consÎBe 
milady  Hasham  :  «  Quelques  paires  de  gant  d'une  façon  singulière, 
dit-il,  qu'elle  refusa  à  la  reine,  une  jatte  d'eau  qu'elle  laissa  tomber 
en  sa  présence,  par  une  méprise  affectée,  sur  la  robe  de  madaine 
Mashain ,  changèrent  la  face  de  l'Europe.  »  Le  grave  Pascal  n'avait 
pas  pensé  autre  chose  quand  il  a  parlé  du  petit  nez  de  Cléopfttre.  A 
la  scène.  Picard  a  déjà  tiré  parti  d'une  idée  approchante  dans  les 
Marionnettes  et  dans  les  Ricochets. 

Est-il  sérieusement  besoin  de  discuter  cette  idée  et  de  la  réduire  k 
ce  qu'elle  a  de  vrai?  Les  petites  causes  seules  n'enfantent  pas  sans 
doute  les  grands  évènemens ,  elles  n'en  amassent  pas  la  matière  ; 
mais  elles  servent  souvent  à  y  mettre  le  feu,  comme  la  lamière  au 
canon  :  faute  de  quoi ,  le  gros  canon  pourrait  rester  éternellement 
chargé,  sans  partir.  Au  théAtre,  on  exagère  toujours;  on  met  en 
saillie  et  on  isole  le  point  voulu.  M.  Scribe  l'a  fait  ici  et  n'a  montré 
qu'un  c6té  ;  il  a  poussé  au  piquant,  et  il  y  a  atteint.  On  se  prête  à  l'exa- 
gération tant  qu'elle  amuse. 

'  Nous  venons  trop  tard  pour  une  analyse;  nous  voulons  surtout 
constater  \efait  accompli ^  très  amusant,  ce  qui  est  si  rare  parmi  les 
faits  accomplis.  La  pièce  n'a  pas  cessé  un  instant  de  marcher,  de 
courir,  en  tenant  en  haleine  l'intérêt.  Il  y  aurait  toutes  sortes  de  cri- 
tiques à  y  adresser,  et  qui  seraient  justes,  et  on  les  a  faites  la  plupart 
sans  nous.  Ce  petit  Masham  aimé  de  trois  femmes  qui  se  l'arrachent, 
et  qui  n'a  rien  fait  pour  cela ,  est  un  peu  bète;  mais  le  moyen  de  ne 
l'être  pas  quand  on  est  ainsi  adonisé?  Avec  son  protecteur  inconnu, 
il  m'a  rappelé  un  moment  le  Létorière  de  M.  Eugène  Sue,  dont  il  n'a 
la  grâce  ni  la  fantaisie.  Décidément  ce  petit  Masham  si  adoré  est  un 
personnage  sacriQé  :  en  niaiserie  et  en  bonheur  il  reproduit  l'Edmond 
de  Yarennes  de  la  Camaraderie.  On  a  relevé  un  mot  hardi  et  très 
bien  placé  :  Au  prix  coûtant  ^  comme  emprunté  d'ailleurs.  Cet  autre 
mot  :  Je  n*en  suis  encore  qu^à  radmiration^  est  un  emprunt  égale- 
ment. M.  Scribe  pique  de  ces  mots-là  tout  faits  dans  son  dialogue, 
comme  on  ferait  une  épingle  à  brillant.  Mais,  ainsi  qu'on  l'a  dit  plus 
haut,  il  sufBt  que  l'épingle  soit  bien  placée  et  bien  portée. 

Trois  scènes  principales,  et  qui  font  nœud,  me  paraissent  excel- 


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POÈTES  ET  ROMANCfERS  MODERNES  DE  LA  FRANCE.    729 

lentes  et  d'un  comique  très  net,  très  vigoureux  :  ce  sont  celles  de 
Bolingbroke  avec  la  duchesse,  au  premier,  au  second ,  et  au  quatrième 
acte,  lorsque,  maître  de  son  secret,  il  se  fait  fort,  par  trois  fois,  de  la 
contraindre  à  le  servir.  Entre  le  roué  spirituel,  impudent,  et  la  favo- 
rite, dont  M^^*  Mante  représente  parfaitement  l'ambition  assez  robuste 
et  peu  ébranlable,  le  feu  de  riposte  est  vif,  serré,  nourri;  ils  se 
rivent  chacun  leur  clou,  comme  on  dit,  avec  une  prestesse  et  une 
justesse  qui  fait  oublier  l'ignoble  du  fond.  L'action  chaque  fois  en 
ressort  comme  remontée.  Une  plume  des  plus  en  vogue  a  écrit  à  ce 
propos  que  la  comédie  de  M.  Scribe  se  composait  de  trois  vaudevilles 
nattés  h  la  suite  l'un  de  l'autre.  Si  c'est,  comme  je  le  crois,  de  ces 
trois  scènes  qu'on  a  entendu  parler,  il  faut  ajouter  que  ces  endroits 
nattés  le  sont  d'une  bien  étroite  manière.  Ce  triple  nœud  fait  la  meil- 
leure, la  plus  solide  partie  de  la  pièce,  et  pour  prendre  une  image 
sans  épigramme  et  plus  d'accord  avec  l'escrime  en  question , 

L'acier  au  lieu  de  sa  soudure, 

Est  plus  fort  qu'ailleurs  et  plus  ferme. 

Il  fout  louer  aussi,  comme  d'un  comique  très  savant  et  pourtant 
naturel,  cette  complication  de  trois  femmes,  toutes  les  trois  férues 
au  cœur  pour  un  seul ,  tellement  que,  dès  qu^on  les  touche  où  l'amour 
les  pique,  l'une  faiblit  et  les  deux  autres  regimbent.  Et  celle  qui  fai~ 
blit,  c'est  la  femme  forte,  et  celles  qui  regimbent,  qui  acquièrent 
tout  d'un  coup  du  caractère,  ce  sont  celles  qui  n'en  ont  pas.  Quoi  de 
plus  joli  et  de  plus  franc  que  ce  mot  soudain  de  la  reine,  qu'elle  lance 
à  la  duchesse,  sur  le  chiffre  des  millions  qu'a  coûtés  la  prise  de  Bou- 
chain,  sur  le  chiffre  des  morts  qu'a  coûtés  la  victoire  de  Malplaquet? 
Quand  on  lui  avait  raconté  ce  détail,  elle  n'avait  pas  écouté,  ce 
semble,  tant  sa  pensée  était  ailleurs;  mais  voilà  que  sa  jalousie  en 
éveil  a  intérêt  à  s'en  ressouvenir,  et  il  se  trouve  qu'elle  a  entendu 
comme  après  coup  ;  elle  se  ressouvient. 

Le  cinquième  acte  est  de  beaucoup  le  moins  bon ,  le  plus  factice , 
celui  qui  rappelle  le  plus  les  conclusions  de  vaudeville  ou  d'opéra- 
comique.  Il  ne  s'agit  plus  que  de  pourvoir  au  bonheur  des  petits 
amans,  et  cela  sans  que  la  reine  se  doute  qu'elle  est  trompée  et  qu'ils 
s'aiment.  L'auteur  a  dépensé  une  grande  dextérité  de  mise  en  scène, 
d'entrées  et  de  sorties,  de  cabinets  dérobés,  autour  de  ce  but  qu'il 
obtient  Qnajement  et  que  le  spectateur  remarque  assez  peu.  Mais  le 
succès  est  décidé  par  les  quatre  premiers  actes,  et  le  cinquième  roule 
de  lui-même  en  vertu  de  l'impulsion  donnée.  En  somme,  dans  cette 

TOME  XXJV.  46 


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7S»  REmofi  HMS  fiBcx  Memw. 

fSèce  qui  nyoînt  le  brillant  socoès  de  BeriroBd  ei  Rakm^  et  q/Êâ  le 
mérite  par  ractioo  perpétuelle  et  par  quelques  aoènes  égafeiaeiiC 
fortes,  M.  Seribe  achève  de  prouver  qu*il  suffit  à  tentes  les  eoaditMiis 
de  la  seèoe  frauçaise  où  il  a  pied  désormais  plus  que  penotiuff  Or, 
s*il  y  était  entré  dès  1830,  si  les  dix  années  qu'il  a  passées  afflew» 
et  qu'il  n'a  certes  pas  perdues,  il  les  eAt  là  employées  en  tentiiiNrea 
multipliées,  en  perfectiounemens  plus  larges,  que  seraitHl  arrivé? 
Profitons  du  moins  de  ce  que  nous  avons,  sans  trop  regretter  ee 
qui  aurait  pu  être,  et  sans  chicaner  notre  rire,  qui  est  si  lare.  Lm 
comédie  devient  chose  bien  difficile  de  nos  }oars;  il  y  a  taules  suites 
de  raisons  a  cela.  La  réalité  surtout  lui  fait  une  rude  oxicaneiice 
tout  à  Tentour.  Si  cette  réalité  n*étaitqu'affrjusement  triste,  on  ti««- 
verait  encore  moyen  de  s'en  tirer;  «nais  eUe  réunit  à  uue  tristesse 
profonde  tous  les  caractères  de  contradictioBS  et  de  ridicules,  et  tel- 
lement en  grand  qu'on  n'arrive  au  théâtre  que  bien  blasé.  Le  fort  du 
spectacle  est  ailleurs.  Je  préciserai  ma  pensée  par  un  exemple.  Il  y 
a  quelque  temps,  on  jouait  aux  Français  la  pièce  de  Latréaumont; 
à  un  certain  endroit,  les  auteurs  avaient  mis  une  scène  de  conspira- 
lion  très  buriesque,  où  le  héros  seul  et  surpris  s'eapaee  d'une  pa- 
trouille qui  le  devrait  arrêter.  Mais  an  môme  moment  l'édiauBoiuée 
de  Boulogne  avait  lieu,  et  on  la  jugeait  au  Luxembourg.  La  conspi- 
ration à  la  scène  avait  le  dessous,  et  ne  paraissait  ph»  qu'un  froid 
plagiat.  £h  bien  !  a  chaque  instant  c'est  ainsi.  M.  Scribe,  en  mettanl 
à  la  scène  les  grands  effets  en  politique  produits  par  les  petitescaunes, 
avait  à  lutter  tout  à  cAté  contre  une  concurrence  presque  pareille, 
contre  les  grandes  causes  produisant  avec  éclat  de  bien  peSts  effels. 
Depuis  que  Voltaire  a  été  détrôné  sans  retavr  par  la  philosophie  4e 
l'histoire ,  et  qu'il  est  cow^enu  que  la  Erondè  ne  aurait  se  vepo- 
duire  sous  d'autres  formes,  nous  soccomboBS^seus  les  grandes  causes 
qu'on  met  en  avant,  et  selon  lesquelles  on  fait  manosurter  afi^ès 
coup  l'humanité  :  le  présent  seul  fait  dé&ut  jour  par  jour  à  eelte 
grandeur.  Dans  le  drame  politique  qui  se  joue  presque  en  regard  du 
Verre  â!^au ,  il  y  a  de  ces  conditions  rénnies  de  tristesse  et  de  oen*- 
tradictions  en  grand  dont  je  parlais  tont  à  l'heure,  el  qui  aéraient 
capables  d'éclipser  même  la  haute  eemédie.  Sachons^wi  H.  ScrS^, 
dans  le  genre  qui  lui  appartient  et  qu'il  «ugmeate,  de  s'en  ètie  tiré 
avec  tant  d'honneur. 

SaintE'Becvb. 


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REVUE 


LITTÉRAIRE. 


BÎSTOIRE  DES  CLASSES  NOBLES  ET  DES  CLASSES  ANOBLIES, 

PAB  M.  A.  GBAT<rrBR  DE  CASSAG?(AC  (t). 


Le  règoe  du  paradoxe  est  un  signe  certain  de  décadence  littéraire  :  il  aa- 
Bonce  que  les  esprits ,  fatigués  et  flétris ,  ne  préteadent  plus  à  cette  origi- 
nalité  qui  est  le  fruit  tardif  des  études  consciencieuses,  et  se  contentent  de 
spéculer  sur  la  paresse  et  la  curiosité  puérile  des  lecteurs.  On  ne  se  doute 
guère  da  nopbre  d*idées  fausses  en  tous  genres ,  de  systèmes  absurdes  ou 
monstrueux^  qui  sont  mis  journellement  en  circulation.  Les  discuter  serait 
une  faute  de  tactique;  mieux  vaut  les  laisser  mourir,  comme  des  bruits  sans 
écbos.  Mais  la  protestation  devient  un  devoir,  lorsqu'un  paradoxe  est  lancé 
dans  le  monde  par  un  homme  qui  a  de  Tesprit  et  du  savoir  assez  pour  se  faire 
écouter.  A  cet  égard ,  M.  Granier  de  Cassagnac  est  un  des  écrivains  les  plus 
dangereux  de  notre  temps.  Les  défauts  de  sa  manière,  et  ils  sont  nombreux , 
sont  tous  effacés  par  un  genre  de  mérite  qu'il  possède  à  un  degré  remarquable, 
celui  de  tenir  son  lecteur  constamment  en  éveil.  Quand  il  ne  commanderait 
pas  l'attention  par  la  grandeur  des  problèmes  qu'il  soulève  et  par  le  piquant 
des  solutions  qu'il  basarde ,  ce  serait  encore  un  spectacle  assez  curieux  que  de 
le  voir  glisser  si  lestement  entre  les  contradictions,  trancher  un  débat  scienti- 
fique par  une  saillie,  ou  noyer  une  fantaisie  dans  un  débordement  de  notes 
grecques  et  latines.  Il  rappelle  un  peu  ces  gens  qu'une  trop  grande  impalience 

(1)  Un  vol:  in-8«,  chez  0elloye,  place  de  la  Bourse,  13. 


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733  REVUE  DBS  DEUX  MOKDBS. 

d'être  remarqués  rend  importuns  :  telle  notion  qu'on  croyill 
assise,  il  la  déplace  sans  façon  ;  il  donne  des  démentis  aux  sîèeles  pinfÉ^i  av«e 
une  intrépidité  vraiment  chevaleresque.  Dans  ses  digressions  capricicusts,  3 
se  lieurte  aux  sujets  les  plus  divers,  s'y  meurtrit  quelquefois,  souvent  aussi 
fait  jaillir  des  étincelles  lumineuses.  Même  intempérance  dans  l'exécution.  Une 
page  bien  frappée  est  terminée  par  un  cliquetis  d'antithèses.  Un  trait  spirituel 
conduit  h  une  naïveté ,  et  le  sourire  d'approbation  qu'avait  obtenu  Fauteur 
finit  en  un  sourire  ironique.  En  somme,  après  tant  d'évolutions,  il  a  fait  peut- 
être  un  mauvais  livre,  à  le  considérer  comme  étude  historique;  mais  oe  livre, 
on  l'a  lu  jusqu'au  bout  et  sans  ennui ,  résultat  qu'obtiennent  fort  rarement  les 
très  ^mables  auteurs  de  la  plupart  des  bons  livres  qu'on  ne  lit  pas  du  tout, 
parce  qu'ils  sont  ennuyeux  à  périr. 

M.  Granier  de  Cassagnac  a  pris  à  tâche  de  démontrer  que  l'humanité  a  été 
divisée  par  le  créateur  en  deux  races  dissemblables  par  leur  essence  et  par 
leurs  instincts,  l'une  faite  pour  le  commandement  et  pour  les  loisirs  fëeoods, 
l'autre  condamnée  à  l'obéissance  et  aux  travaux  pénibles.  VHistoire  des 
classes  ouvrières  a  été  le  premier  point  de  cette  thèse  :  V Histoire  des  classes 
nobles  en  est  la  contre-épreuve.  Il  n'eût  pas  suffi  à  l'auteur  de  montrer  qu'à 
l'origine  des  sociétés,  les  plus  dévoués,  les  plus  intelligens  ou  les  plus  forts, 
prennent  nécessairement  la  direction  des  affaires  communes,  et  fondent  natu- 
rellement des  aristocraties,  en  transmettant  à  leurs  descendans  la  légitime 
influence  qu'ils  ont  acquise.  Ces  faits  ressortent  de  toutes  les  histoires  con- 
nues, et  les  répéter  ne  serait  pas  dire  du  nouveau.  M.  Granier  de  Caamgnac 
avait  mieux  h  faire  en  entrant  en  lice  :  il  a  soutenu  envers  et  contre  tous  que 
la  noblesse  est  une  distinction  naturelle ,  ineffaçable ,  un  droit  de  suprématie 
conféré  par  la  Providence  à  des  êtres  d'élite.  Dans  la  crainte  d'un  malentendu 
Il  répète  jusqu'à  satiété  que  la  noblesse  est  indépendante  des  qualités  aux- 
quelles elle  se  trouve  souvent  associée.  «  Il  importe  beaucoup,  dit-il ,  de  faire 
cette  distinction  entre  la  noblesse  et  la  gloire,  entre  la  noblesse  et  la  vertu , 
entre  la  noblesse  et  le  talent  :  c'est  que  la  gloire,  la  vertu  et  le  talent,  dé- 
pendent des  appréciations  humaines,  et  que  la  noblesse  ne  dépend  de  rien'; 
c'est  qu'il  y  a  ou  qu'il  n'y  a  pas  gloire,  vertu ,  talent,  selon  les  mœurs,  les  reli- 
gions et  les  principes,  et  que  rien  au  monde  ne  peut  faire  qu*il  y  ait  noblesse 
quand  il  n'y  en  a  pas ,  et  qu'il  n'y  en  ait  pas  quand  il  y  en  a  ;  en  un  mot,  c'est 
que  la  gloire ,  la  vertu ,  le  talent ,  sont  des  opinions,  et  que  la  noblesse  est  un 
fait.  »  Pour  ne  laisser  aucun  doute,  l'auteur  établit  nettement  la  dSstinc- 
tion  entre  la  noblesse  type,  la  noblesse  incréée  et  existant  par  elle-même,  et 
l'anoblissement,  qui  n'est  à  ses  yeux,  qu'une  triste  contrefaçon.  Le  nc^le  ne 
doit  sa  qualité  qu'à  Dieu  ;  l'anobli ,  esclave  émancipé ,  peut  bien  obtenir,  à 
force  de  mérite  ou  d'intrigues,  un  titre  et  des  prérogatives  nobiliaires,  mais 
aucun  pouvoir  humain  ne  saurait  lui  conférer  la  noblesse  réelle,  «  qui  est  un 
avantage  fait  par  la  Providence  à  certaines  familles.  » 

Cest  revenir  sans  détour  à  la  doctrine  des  castes.  Au  moins,  dans  l'Inde, 
cette  doctrine  est-elle  conforme  à  la  loi  religieuse.  Il  est  écrit  dans  le  code  de 


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REVtE  LirrÉRAIllE.  733 

Manon  que  les  brahmanes  sont  nés  de  la  tête  de  Bcahma ,  les  guerriers  de  sa 
poitrine ,  les  ouvriers  de  son  ventre,  les  esclaves  de  ses  pieds.  Oa  croit  encore 
que  la  terre  est  un  lieu  d*expiation  pour  les  anges  déchus ,  et  que  les  plus  cou* 
pables,  ayant  beaucoup  plus  à  expier,  sont  justement  relégués  dans  les  easter 
inférieures.  Ce  plan  théologique  justifie  la  hiérarchie  rigoureuse  de  la  société 
indienne.  Mais  conineift  concilia  un  système  qui  pose  en  principe  rinégaKté 
origirielledes  hommes,  avec  la  tradition  biblique,  qui  déclare  tous  les  hommes 
fils  du  même  père  céleste,  avec  le  code  évangéllque,  d'après  lequel  tous  les 
chrétiens  sont  égaux  devant  Dieu,  avec  les  travaux  philosophiques,  les  maximes 
législatives  de  tdutes  les  nations  «noderoes,  qui  tendent  à  faire  prévaloir  l'éga- 
lité politique;  en  vertu  du  dogme  religieux  qui  accorde  des  droits  ^aux  à  tous 
lés  membres  de  la  famille  humaine?  Nous  nous  attendions  à  une  discus- 
sion piqciante,  à  une  sortie  chevaleresque;  malheureusement,  M.  Granier 
de  Cassagnac  ne  s*est  pas  trouvé  en  humeur  de  guerroyer  sur  ce  terrain. 
«  Nous  laiiBsons  de  cAté ,  a*t-il  dit  (  page  25  ),  les  idées  du  mosaisme  et  du  chris- 
tianisme sur  la  noblesse,  parce  qu'elles  veulent  être  longnemeiit  discutées  à 
part,  et  nous  plissons  directement  aux  opinions  des  poètes  et  des  moralistes 
païens.  » 

Appel  est  donc  fait  à  Fantiquité  païenne.  Homère,  Euripide,  Ménaridre, 
Platon,  Aristote,  Horace,  Ovide,  Juvénal,  Sénèque  et  plusieurs  autres  font 
cercle  autour  de  M.  Granier  de  Cassagnac.  Mais  il  se  trouve  que  ces  conseillers, 
convoqués  pour  appuyer  une  thèse  favorite ,  professent  tous  des  opinions  con- 
traires. Euripide,  «  païen  sceptique  et  sans  religion,  »  déclare  brutalement 
qu'être  noble,  cela  revient  à  être  riche.  Socrate  croit  que  la  vraie  noblesse 
consiste  dans  \si  sagesse;  Platon ,  dans  la  saine  intelligence.  Ménandre  ose  dire 
qu'on  est  toujours  noble  quand  on  est  homme  de  bien,  et  toujours  bâtard 
quand  on  est  méchant.  Aristote ,  toujours  merveilleux  dans  ses  définitions,  dit 
que  la  noblesse  est  une  ancienne  tradition  de  puissance  et  de  vertus.  On  est 
homme  de  qualité  quand  on  a  du  mérite ,  suivant  Ovide;  quand  on  a  de  l'ar- 
gent, suivant  Horace.  Peu  satisfait  sans  doute  des  païens,  qui  se  permettent 
d'avoir  sur  la  noblesse  d'autres  idées  que  les  siennes,  M.  Granier  de  Cassagnac 
leur  tourne  le  dos  comme  à  des  gens  mal  appris,  et  couronne  son  idée  fixe  par 
cette  conclusidh  à  laquelle  il  n'y  a  rien  à  répondre  :  «  La  noblesse  est  évi- 
demment un  fait.  Or,  il  est  loisible  à  chacun  de  se  former  sur  ce  fait  l'opinion 
qui  lui  paraît  convenable.  Tout  cela  n'empêchera  pas  la  noblesse  d'exister  et 
d'être  ce  qu'elle  est.  » 

M.  Granier  de  Cassagnac  croit  démontrer  jusqu'à  l'évidence  le  grand  fait 
qu'il  a  découvert ,  eil  prouvant  qu'un  corps  nobiliaire  se  forme  à  l'origine  de 
toutes  les  sociétés,  que  partout  il  revêt  les  mêmes  caractères  extérieurs,  les 
mêmes  signeà  da  distinction,  que  partout  il  accomplit  les  mêmes  fonctions 
sociales,  et  en  est  récompensé  par  les  mêmes  prérogatives.  Il  est  clair,  et  per- 
sonne ne  songerait  à  le  contester,  que,  dans  toute  réunion  d'hommes,  ceux 
qui  ont  des  facultés  éminentes  ne  tardent  pas  à  se  faire  accepter  pour  chefs, 
et  qu'ensuite  ils  commandent  le  respect  à  la  foule,  en  exposant  à  ses  yeux  des 


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13k  BBVUS 

signes  dirtinrtîfaJe  leiirq^nilîlé.llMf  c«ià*«tt<|^  l^aMtqii'UiiiBi  i 

naturo  qg'Us  gpuvfaoKmi  ie>  pgygtet  :  tf ^  aii€o»t«MM  ya— ^*M»-  •p^  acfJK 

des^^droitg  àia  rceonniîflgaiwff  papMliif»fft*ilifeiili>ydit  Ar  imMiit  >M,  Gn^ 

BJer  de  CaMagnac  a  prô  conttammtnl  Tefijal  pom  la.  caoïe,  I^a^ 

^  vianseiit  à  FanM  d^Mi^^puènt  <|»  «iMp»  la  J 

éat  foit  caarlinintea,  al  poortaot  aa  perdnii  à  n*  paa  ka  liro^  L'a 

pcMMBa  Tart  de  grouper  ka  Balai  à  «tdagié  d'haWmé  fpi  aaaaa  \ 

Test  «uapaet.  Sde  éoiidîtioii^,  tvap^aWndaaU  paov  éti^ 

est  néaoaMwns  alerte»  dégagée»  lif^a«BM»iif  lalawéa  par  an  aaUiai»  biag  la- 

ployée  daoa  la  uama  conaele  d*iya  baa  s^lat  aa^i  spîrifaUe ,  ao«a  la. 

tans»  pour  être  daBgaieyaa^ptiiafii'elle  deaaedel'iia|ArtaB»e  à  daafaita  i 

gBifiaos^etuna  i^^pan^Boe  deiMNiveaiitéà  deanatioiiagéB^^ 

Par  exeople,  daas  bob  éBnmératkMa4aa>€aMBlèwB «rtériaoïa  de  la  i 
M»  de  CassagBac  avanaa  fua  «  kblaaan  est  n^iutde  tanaJes  pqra^tila  1 
las  teoipa.  »  U  est  aa  efEst  aBaoLBatural^aurtaiit  aux  épofBeaiNi  Tari  d'écnra 
est  peu  répaq^tt^  fue  les  ehafii  choisÎMaBl  ub  eonblèiBa'  qoi  lear  serve  d* 
eaabeldaoslcs  trunsirtioBS  ewrilas»  et  4a  signa  de  alliaasaBl  daBa  laa  oaoft^ 
bats.  Mais  ces  emblèmes  (iiut^ia)  coDStituent-ils  une  véritable  scienee  hérBi» 
dî%Be^  eoBHne  celle  fui»  sBÎvaBt  reyiBian  eoiwBMBe,  ae  se  défalappa  fue 
veEs  le  xi""  sièele?  Les  aimoiriesaatk{«ittaTaieBt-ellesYCoaHne  eelleadn  moysa 
âge,  i]aes%B«ficatk>BpcérâaetaB  rapport  aivQkhîéaaicbtecQeîale?  M.  Gtan 
nierdeCassagBaeBe  pacaltpaaeQdâuter.  PaHr  lai,  le  blaaan  est  aBogre  lua 
fait  oatttrel  et  oéoessaice^/et  par  caBséqBeBl  viesacoMue  le  BMBda.  Il  auEMt 
pa  ^appuyer  d«&  tématgoage  de  eertaîBs  «eyagcaia^  qak  affinoattt  foe  le 
tatouage  des  iaaulaires  de  la  mat  du  Sad  est  de  tous  les  UasaBS  La  plus  ex- 
pressif a  lepkis'eampliqué,  Laadaviasa  et  leseanblèiBea  dea  gfBtilshnmBsee 
^recs  et  romains  oaaatiUiaieBt  éaae  ub  véritabla  laagage  héraldique,  et  il  est 
bien  eoteadu  qu'AganeaMMO  part»t  d^amr  à  quaraole-deux  vires  conoeB- 
triques,  aveetroiaguinestensafllwr.  Maâa,  dans  la  revue  des  éeussons  com- 
plaisaflsneBt  décrits  par  les  poètes  épiques  et  tragiques,  il  se  trouve  trois  bcMi- 
diers  qui  astfeeat  de  toutes  les  règles  :  e'eak  eelui' d'Hercule,  dépeint  par  - 
Hésiode,  edui  d*AchtUe^  poème  éplsodique  eiselé  sur  TairaÎB,  et  celui  d'ÉBée, 
où  Viigilea  gravé  prophétiquement  les  destinées  de  Rome*  Ce  u'est  paaià  ubb 
difficulté  pour  Fauteur.  «  Il  faut  i^server,  dit-il  (pag.  4$),  qu'Hercule  et 
Aclûlle  étaient  bâtards,  et  par  conséqiMnt  qu'ils  ne  pouvaieut  pas  avoir  des 

armes  de  famille ISous  en  devons  dire  autant  à  l'occasioB  du  boudîer 

d'Énée,  bkard  au^...  »  L'argument  bous  paraîtrait  sans  réplique,  si  Mi  Gra- 
nier  de  Cassagnac  n'avait  dit  à  plusieurs  reprises  que  la  deacendance  divhie 
était  un  signe  de  grande  noblesse,  et  que,  dans  les  bonnes  maisons,  on  se 
rappelait  avec  orgueil  que  le  sang  des  ancêtres  avait  été  anobli  par  un  mélange 
avec  celui  des  dieux.  «^  La  plupart  des  fatmlles  royales,  a  même  ajouté  l'au- 
teur (pag.  23)^  les  Erecbtides  à  Athènes,  les  Héraclidesà  Sparte,  les  Pélo- 
pides  à  Arges,  les  £acides  à  Phthk,  deaoMidaieot  des  dieux.  Bomulus  en  des* 
œndait;  Jules  César  croyaii  en  descendre etc.  »  Faut^ll  conclure  que 


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tomBÏmi^ucnéeTMilIkifÊM^BÊAtp^  a  là  vne 

diffieiill&doRt  le  Bœ«d  nous  échappe;  iitaM,^*«ii  doiileM  pas,  Il  suffirait  de 
la  si^Mlerir  M.  Gracier  ée  Cassagnac  pMrqifil  trouTâttw-le^ebBmp  «se 


«  La  maiièFe^te  se  fMMiMner,  dit  ensafte  l^fafsiavieti  de  la  tiobtesse,  est  ttasA 
nne  maaièrede  se  blasooBor,  <sr  an  gen^inranMie n'est  pas  nraîns  reoePBnais- 
«able  au  nom  dont  ilVappelle  qu'aux  armes  dont  iiseconvre.  »  Il  y  avait  dcnc 
néeessilé  d'écrire  deux  chapitres  sor  ks  noms  propres ,  et  ce  ne  sont  pas  les 
mmns  riches  en  révâations.  Par  exemple  v  tout  le  monde  admet  qn^nn  nom 
commun  on  sobstanlif  est  cetui  q.uî  indique  la  qnalké  de  tonte  «ne  espèce,  et 
que  le  nom  propre  e^  eeUri  qui  teft  à  désiglier  un  ti!Hli?idii.  Il  y  a  près  de 
vingt  siècles,  hélas  1  que  Yarnm  a  d^ité  leetjle  hérésie,  reproduite  par  tons  les 
faiseurs  de  grammaire,  et  que  I*Univevsllé laisse  encore  enseigner  anx  petits 
endos.  «Eh  bien!  sfécrie  M.  Granierile  Cateagme,  malgré  rattttMîté  de 
Vamm  et  des  philologues ^pii  rontuuiTi,,la  prétendue  difiërenee  signalée 
«ntre  les  noms  propres  et  les  noms  communs  est  un  pr^ugé  sans  fonde- 
méat  et  une  eireuar  de  flsit  !  Cette  dfffiérence  n'existe  pas.  Les  noms  propres 
et  tes  noms  communs  sont  absolument  une  seule  et  même  c^ose.  Gela  Tient  de 
^  que  le&BOMs  propres  sont  tisus  sîgiiiiAeatlIi  par  eux-mêmes,  c'est-ànlirè 
qu'ils  désîgBent  des  choses  av«ot  de  "désigner  des  personnes.  »  Nous  avions 
cru  jxisqu'ici  quêta  valleur  grammaticale  d'un  mot  est  moins  déterminée  par 
sa  signification  intrinsèque  que  par  son  emploi  dais  le  dîiwmirs  :  nous  étions 
dans  fenreur,  et  l'erreur  <st  bien  permise  en  pareille  matière.  Écoutez  ceqn'en 
pense  M.  Granier  de  Cassagnac  (page  122 )  :  «  Peu ^e  gens  se  font  une  idée 
^acte  de  ce  que  «^est  qu'mi  nom  propre.  Si  nous  prenons  pour  exemple 
l'auteur  du  Cid,  Pierre  Corneille,  il  n'est  presque  personne  qui  ne  s'imagine 
^e  son  'nom  propre  c'est  CorneiHe.  £Ai  bien  !  c'est  là  une  erreur.  Corneille 
n'est  pas  le  nom  propre  et  personnel  de  Tanteur  du  Cid^  puisque  ce  nom 
désigne  égalemmit  son  frère,  l'auteur  an  Cmnie  d*E9$êx,  comme  il  avsit 
désigné  aon  père  et  conune  il  a  désigné  les  desoendanB.  Le  nom  propre  de 
Gornetile,  c^est  Pierre,  parce  que  oe  nom  le  désigne  personnellement,  direo* 
tement,  proprement,  parmi  les  membres  de  sd  Emilie.  »^ 

H.  Granier  de  Cassagnac,  qui  tient  à  prouver  que  tous  les  noms  appellatife 
omt  été  dans  l'origine  des  épithètes  appropriées  aux  individus,  entonne  une 
interminable  histoire  de. noms  hébreux ,  grecs  et4atins  avec  leur  imerprétadon 
littérale.  Il  nous  réi^èle,  par  exemple,  qu'Eusèbe  veut  dire  j^ieno;^  et  Mélanie, 
•Miiiie^  Qpant  nux  noms  fran^^,  il  les  divise  en  sept  catégories  bien  distincM, 
•appHeaMes  à  trois  classes  d'4iommes.  Lq  première  est  celle  des  gentilshommes; 
les  deux  atttreaaont  fournies  par  les^sdavesmravx ,  ancêtres  de  nos  agricul- 
teurs, et  par  les  esclaves  industriels,  dont  l'affiranehissement  a  fait  les  mav- 
ehands  ci  les  ouvriers4e  nos  viUes.  L'auteur  prend  la  peine  de  nons  expliquer 
comment  les  gentilsbommes  qui  possédaient  des  provinces,  des  villes,  des 
tjhâtaaux,  des  domaines,  ont  fàhéu  nom  de  leur  propHélé  celui  4e  leur  fa- 
«ille  en  y  ajoutant  la  particule  de.  Les  noms  pris  par  les  esclaves,  à  l'époque 


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736  REVCTB  HBS  deux  MOlfDBS. 

de  leur  afifrancbissemeot ,  forment  les  quatre  dernières  cat^iories.  Les  afi&an- 
cbis  ruraux  ont  tiré  leurs  noms  des  localités  où  ils  ont  (ait  électioa  de  domî- 
ciie,  comme  Du  mont  ou  De  Torme.  Les  affiranchis  industriels  ont  cfaoisî  les 
noms  de  leur  métier,  comme  Maçon,  Boucher,  Barbier,  etc.  Les  afiraoehis 
domestiques,  n^ayant  ni  possessions  ni  métiers,  ont  été  désignés  par  leurs  qua- 
lités morales  ou  physiques  :  de  là  tant  de  Lebon ,  de  Ledoux ,  de  Leroux ,  de 
Legrand.  Enfln ,  Ja  dernière  catégorie  comprend  ceux  qui  ont  fait  de  leur  nom 
de  baptême  celui  de  leur  famille,  comme  Vincent,  Laurent,  Thooias,  etc. 
Les  noms  dont  on  ne  retrouve  pa^  la  signiflcation  sont  ceux  dont  r^nidogie 
se  perd  dans  quelque  patois  oublié.  Telle  est,  suivant  M.  Granier  de  Cassa- 
gnac,  la  loi  générale  qui  régit  les  noms  propres,  et  d'après  laquelle  on  peut 
décider  souverainement  si  un  individu  est  de  bonne  souche. 

PTest-ce  pas  un  temps  fort  regrettable  que  celui  où  le  seigneur  ne  daignait 
pas  reconnaître  la  personnalité  de  ses  inférieurs  en  leur  accordant  un  nom 
particulier,  et  se  contentait  d'appeler  Boulanger  celui  qui  pétrissait  son  pain, 
et  Vigneron  celui  qui  taillait  sa  vigne?  Mais  les  choses  ont  bien  changé  depuis! 
M.  Granier  de  Cassagnac  fait  remarquer  judicieusement  qu'U  suffit  de  jeter 
les  yeux  sur  le  panorama  des  enseignes  de  Paris  pour  voir  «  qu'une  foule  de 
Charpentier  sont  devenus  boulangers,  et  qu'une  foule  de  Boulanger  sont  deve- 
nus charpentiers.  »  Et  il  ajoute,  avec  un  soupir  de  regret  sans  doute  «  Il  y  a 
même  des  Leblanc  qui  sont  parfaitement  noirs  et  desLegras  qui  sont  paiîû- 
tement  secs.  »  Funeste  effet  des  révolutions  ! 

Après  avoir  décrit  à  sa  manière  les  signes  caractéristiques  de  la  noblesse. 
Fauteur  raconte  le  râle  qu'elle  joue  à  l'origine  des  société.  Il  montre  la  fille 
aînée  des  nations,  c'est  ainsi  qu'il  l'appelle,  civilisant  les  peuples  par  des 
eoseignemens  religieux,  oiiy;anisant  les  armées,  distribuant  le  trayaii  par 
l'institution  de  la  hiérarchie  féodale,  écrivant  les  langues  et  inaugurant  les 
littératures.  Cette  seconde  section,  beaucoup  plus  estimable  que  la  précé- 
dente, provoque  moins  audadeusement  la  critjque.  On  y  trouve  bien  encore 
quelques  fantaisies  paradoxales,  comme  la  révision  du  procès  de  Socrate,  et 
rincroyable  explication  de  la  guerre  du  Péloponèse,  qui  fut,  non  pas,  ainai 
qu'on  l'a  pensé  jusqu'ici ,  une  lutte  politique ,  mais  une  croisade  de  vingt-sept 
ans,  dans  laquelle  «  il  s'agissait  pour  Sparte  de  venger  Minerve,  et  pour 
Atliènes  de  venger  I^eptune.  »  Les  lecteurs  de  M.  Granier  de  Cafisaguae 
savent  qu'il  faut,  avec  lui,  glisser  de  temps  en  temps  sur  quelques  feuillets 
pour  arriver  aux  pages  sérieuses  et  instructives.  Celles-ci  sont  en  assez  bon 
nombre  dans  les  six  chapitres  consacrés  au  sacerdoce  antique  et  aux  insti- 
tutions militaires.  La  triple  face  de  la  théologie  païenne,  préchée  par  les 
-prêtres,  controversée  par  les  philosophes  et  chantée  par  les  poètes,  l'organi- 
satioQ  du  clergé  romain ,  le  recrutement  des  armées  primitives ,  et  surtout  le 
système  d'armement  usité  à  diverses  époques,  ont  donné  lieu  à  des  recherches 
fécondes ,  à  des  aperçus  vraiment  nouveaux  et  attachans. 

Les  chapijtres  suivans,  qui  ne  promettent  pas  moins  qu'une  théorie  nouvelle 
du  système  féodal ,  sont  moins  irréprochables.  Lauteur,  qui  paraît^avoir  pris 


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RETIIE  UTTâBAIBE.  737 

la  plume  dans  Fintérét  d'un  dogme  social  plutôt  que  pour  produire  un  livre 
yraiment  historique,  revient  à  sa  méthode  habituelle  v  qui  consiste  à  prouver 
que  la  noblesse ,  élément  providentiel  et  nécessaire ,  fleurit  toujours  et  partout 
dans  les  mêmes  conditions.  De  là ,  cette  déclaration  emphatique  (page  476)  : 
«  Il  faut  recoànattre  que  la  féodalité  est  un  fait  de  tous  les  pays  et  de  tons 
les  temps,  de  Thistoire  andetme  et  de  Tbistolre  moderne,  un  fait  juif,  un  fait 
grec,  un  fait  romain,  un  fait  barbare!  >»  Cette  affirmation  est  surprenante, 
beaucoup  moins  pourtant  qtie  le  commedtaire.  M.  Granier  de  Cassagnac , 
persuadé  que  le  globe  appartient  en  toute  propriété  aux  nobles,  déclare  que 
la  féodalité  commence  le  jour  où  les  nobles  donnent  leurs  terres  à  bail.  Nous 
n'exagérons  pas.  «  Ce  qui  caractérise  le  fief  dans  sa  valeur  historique  et 
dans  sa  fonction  sociale,  est-il  dit  (page  898),  c'est  de  débarrasser  les  pro- 
priétaires des  soucis  de  l'exploitation  directe,  et  de  les  ériger  à  Fétat  de  ren» 
)iers.  »  Or,  comme  les  puissans  de  ce  monde  ont  naturellement  peu  de  goât 
pour  Texploitation  directe  et  trouvent  beaucoup  plus  commodede  vivre  de  leurs 
revenus,  il  s'ensuit  que  la  féodalité  est  un  fait  universel ,  et  que  nous-mêmes, 
sans  nous  en  douter,  nous  sommes  encore  en  plein  régime  féodal.  Si ,  au  lieu 
de  s'en  tenir  à  l'écorce,  M.  Granier  de  Cassagnac  allait  plus  souvent  jusqu'au 
cœur  du  sujet  qu'il  aborde ,  il  trouverait  moins  facilement  des  analogies  et  des 
ressemblances  entre  les  faits  et  les  âges  les  plus  divers.  La  liberté  qu'il  prend 
sans  cesse  d'intervertir  les  classifications  acceptées,  de  refondre  les  défini- 
tions, de  frapper  à  son  empreinte  les  notions  qui  ont  eu  cours  avant  lui ,  ne 
tarderait  pas,  si  elle  devenait  générale,  à  replonger  la  science  histèrtque  dans 
le  chaos.  Non,  la  féodalité  n'est  pas  seulement  une  création  de  rentiers,  et  la 
location  des  terres,  circonstance  inévitable,  aussi  bien  chez  les  anciens  que 
chez  nous-mêmes,  n'est  pas  une  constitution  de  fief.  Ce  qu'on  est  convenu 
d'appeler  la  féodalité,  c*est  un  ensemble  d'institutions  en  vertu  desquelles  une 
hiérarchie  générale  des  terres  et  des  personnes  devient  la  loi  souveraine  d'une 
nation.  Sous  le  régime  féodal,  le  territoire,  au  lieu  d'être  morcelé  comme 
d'ordinaire  en  propriétés  indépendantes,  est  concédé  à  des  Individus  d'élite, 
à  charge,  acceptée  par  eux ,  d'accomplir  certaines  fonctions  publiques  et  d'ac- 
quitter des  redevances  proportionnées  à  leur  grade  dans  la  hiérarchie  sociale. 
Suivant  ce  système,  la  possession  de  la  terre,  quoique  transmise  héréditabe- 
ment  en  réalité,  n'est,  aux  termes  de  la  constitution,  qu'un  usufruit  révocable 
dès  que  le  contrat  est  violé,  ce  qui  constitue  le  cas  de  félonie.  Chaque  déten- 
teur de  fief,  au  lieu  de  s'appartenir  pleinement,  est  dans  la  dépendance  d'un 
supérieur  immédiat.  Le  roi  lui-même,  placé  au  sommet  de  l'édifice  et  ne 
relevant  que  de  Dieu,  n'est  pourtant  qu'un  usufruitier  comme  les  autres, 
puisque  l'inaliénabilité  do  domaine  de  la  couronne  est  une  des  maximes  fon- 
damentales de  la  monarchie.  Le  seul  propriétaire  réel  est  donc  la  nation ,  au 
profit  de  laquelle  tous  les  devoirs  sociaux  attachés  à  la  jouissance  du  sol  doi- 
vent être  accomplis.  Pour  pénétrer  l'esprit  du  contrat  féodal ,  il  suffit  de  se 
reporter  à  son  origine.  Les  terres  accordées  viagèrement  à  titre  àt  bénéfices 
furent  d'abord  la  solde  d'un  service  militaire;  l'étendue  de  chaque  tem  fut 


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TSB  RBYSBi] 


I  att:giaéi  éi  cêfaiî  qgû  l^re^^  el  i 
la  mmtHmee  ë»  ia  Iwnre  omtmàéB  h  VaJÊmrm^^kmL  €m  fat  abisl  mm'wm 
ëiteipttor tMrt0  wHlam  «lalroiuwr  d«n  1»  «ôilé  ôfîle,  par  l'iMfteditiMi 
suonHke  df»ui  m  Mmum  tpttrk— ikiiBfc  L»èéDéQMifii<dim,flylttyé 
s^mé  pnailivwitBtt  cooMit  ■ow^l'^MMBdil^  la  ioy»ailiHi«ità  «m 
pibUei  M  purent  dantJftMÎte^tKpoBiéééft-qw  ptr  cœf».  étiâenft  a 
l-MoeaiplineflMnt de c«  serme.  Cette  refit,  d<wt JMîmpie  bm  s 
laJMefmt,d— n>  la  dé  de  tonte  la  légîslatian  léodaia.  EUe  int  «oa 
karealrfetioDa  apportéea  à  l'^aliéMtm  aes  ie&,  hi  D^^ 
loyal  an  auNrwfs  dealraiaKa,  qui ,  ta- pertatit  lear  fiel  en  dot  à  I 
•uaiempudonaerB  laar  snzergg  é»  tmmiàmM  ineamiBodes.  Cette vèf^ei* 
plique  eneaee  le  retrmituiffiemrktt  par  It^tl  nn  seignévr  arait  la  dnoil  éi 
retirer  un  fief  venéa ,  latjqn^il  élafetombé  danaëei  nraîn»iiilwbliiB  ob  ^nng» 
laaiea;  elle  explfqs»  hforfi^mcnria^e^  qui  autoaanl  la  mî||nwf  à  repaenèta 
iua  partîaëea  Mena  de  son  aabevéannér  loraqne  ctW^  ie  anritet  €D  dehai 
dalalarreèJafneHeilélakattaeliépar8Miiernce,et  la /MMraalfe^ cf aal^ 
dire  iadrait  de  panranîfre,  eannne  un  déetatevr  qui  abandeona  aaa  poata^ 
rboonne  do  maNMnerte  qni  ae  déroboft  par  la  fuite  à  sa  feacUa^yànMiM 
^'û  oosa  libérât  par  vn  démwemy  tf«t-»dire  par  xm  reaoDCcnitnt  fdranl  à 
latnteiedesonsopétîenretaax  feîMes  avantages  qui  en résudtaient  Cen'Mt 
paaaiararbanuiieqiirdispaaaitdela  terre,  inaîitoterfe  qui  possédai  tfbniianr, 
la  seîgasar  clifiteiaiD  &am\  bien  qne  le  serf  attadiéi à  la  glèba,  cTéteit  pour 
ainsi  dm  la  terre  que  goarfruait  et  diabribnait  les  iénelfiaaa.  Telfè  tm  la 
tbéone  (général*  éi  la  leodalké,  senvent  teissée,  il  est  vrai,  par  rappKrnrtsn. 
CevteB.il  y  a  là,  nanpaasîniiptenientune  orcssiaft  de  rentiers^  imbs  unsjf»* 
«àne  poKti^na  tout  tienne  pièee,  partieulier  à  cette  époque  irtiiméilisiH 
^on  Mnune  bisteriqnenwnt  le  moyen^Aga.  M  faudrait  dMœndre  à  des  dé- 
tatk qui  seraient dépbeés^id  pour  prouver qae  leaders  modes d*csfW» 
^ion  uaitéa  cIhb  les  peuplea  andena  ont  été  sans  rapport  avec  la  consthntlin 
r  dont  anus  vunoandTesqulBser  le  plan(l).  Pour  ne  parler  que dte 
r  te  teirres  du  dMMdnade  rétat  étalent  affermées  à  Tenoan ,  et,  paor 
la  baU^  il  anfisoit  d'être  le  dernier  euebéilBBeni,  Quant amdo^ 
privéa,  las  propriétaires  essayèrent  sneeessîvement  tooa^les  genaes  dl 
«égin,  et.osa  amas  ne  pei^éirent  ornais  leur  quattté  à'alieux,  (fest^à^iaedi 
^libres  et  transnnasible» à  volonté,  paa  méoieà  csette  époque  de  disgein 
i»on  une  mm  fiscale  attocba  lesesdaveamrauoc  à  laglèbedeefaaquedi^ 


(1)  Poarproaverqqe  la  féodalité  anlique^qu'il  a  dceouverto,  était  aass^comtlteée 
hiérarchiquement,  M.  Granier  deCassagoac  assiaiile la  cUcntdle  roaaiae  à  lavas- 
salfté  du  moyen-âge.  Nous  lui  ferons  remarquer  qu'à  fcroque  où  les  grandes  faadlki 
s^honoraient  de  leur  nombreuse  cncntelte,  aux  beaui  jours  de  Coriolan  et  des  Fi^ 
Mens,  qtt*it  cHe  en  exemple,  les  nobles propriétaiTes  avivaient  pas  encore  i 
krwpMtuHôn^rdeie  de  leOts  terres,  etqv'alô^  il  ii*y avait  pas  IMbiiiè,  i 
blal 


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«BVurufTteAini.  ^M 

1I1UB6.  mJBê  MiOIM9  HNlltlIMSS  VCS  8IRi6IH  ^Rt  pV  KCVKfl»  ]pinOB6MCir  'IfllêVIIVMK 

H  iMiis  fe8t6  à  BppiMov  r6tBf i'€  - iBttilofiB€Ji6  ûc  w  ■oUmm.  '^MK^AM 
fiïÉMrtées  Ckmes  (mûriérea,  M.  Qimàwt  ^^e'CwMgoac  awfft  «vMwé  4«e 
^cftdifis  fjsims'  liflérwrcs  s^pArtoiMMiil  ^xdvnvssiêBt  à  isiuww'  noMo  ^  m  *^pft6 

o'Mlfl'CS Ç€ffP6S<3T8li€1lt  xté I  6kpf6flMMI  MMUClli 6 wé  V&Êtg^ÊÊÊêBH&tVult.  GflUl 

théorie,  battue  en  brèche  par  mie  rîgenraoae  «rtC^iie  (f),  «Ifilé'ti  «imptèle» 
nMOt  nikiée,  que  Taatewr  s^est  refianehé  éam  «n  «ntra  |MNpad#«e.  il  tftm  tient 
à  prodamer  un  «  fait  eapîtal ,  qw  est  ffusUlatÎMi  ^ies  JaiigtteB  éeritei  <«  la 
fiNma^n  des  fitlératnres  par  'les  htmmes  de^ram  neMe.  »  %n  veit«4ee» 
prkietpe,  M.  Ormiier  de  €awiKriioc  a  déceaveit  t)iie  les  éerivahis  MbH^ea 
étaient  nobles.  MaNietireusement,  H  n'y  atiit  pa»4e  noMene  cfiaelm  dies 
les  nébreux.  Ija  famille  de  Jaeob,  fliénie  lorscpa^etle  ^eutianné  ww  grande 
lurtîon ,  ne  compta  jamais  que  des^  frères.  Les  malhetnreuic  si^attaelièrent  a«K 
pnlssans^  à  Utre  de  serviteurs,  mais  ne  devinrent  jamais  «sdaves  :  osidhI 
étaient  toujours  d'origine  étrangère.  Metse ,  qui  ai? ait  obaenFé  en  Égfpce  4es 
déplorables  effets  du  régifne  des  castes,  et  délestait  par  instînct  to«t  oe  qui 
pouvait  rappeler  ror^antsalÂoii  égyptienne,  «'était  proposé  de  oonserrer  antavt 
que  pos!^le  PégaVité  fratomelle  au  sem  du  peuple  de  Dieu.  Il  avak  prévu 
Tabus  de  Finiluenoe  sacerdotale  en  oonstituant  la  tr^Mi  de  LévI  do  telle  sorte 
qu'elle  ne  pât  jamais  devemr  «n  corps  pofitîque.  La  lo(  du  jubHé  devait  pré- 
venir raeeumuiation  des  richesses  dans  les  mêmes  «lains;  enftn,  les  distino* 
tiens  honorifiques  et  transmissibles'élaîent  m  sévèiement  prooeriles,  que  testls 
dn  législateur  Iminnéme  se  retrowèrent  phis  lard  confondus  parmi  4e8  phn 
humbles  féwtes,  et  dans  «n  état  de-domealîeilé ,  honorable  d^aiUours,  puis^ 
quColle  les  rattachait  au  service  d«  temple.  M.  Granier  deOssagnae  trandie 
d'un  mot  les  ififfieultés  qui  ont  si  long-temps  arrêté  les  critiques  sacrés,  «n 
sujet  des  auteurs  btbUques,  chroniqueurs  nu  bagiograpbes,  en  décidant  «  qu'il 
appartenaient  tous  à  de  grandes  familles,  v  Mais,  parmi  ies  prophètes,  Sl«e 
trouve  évidemment  des  hommes  de  rien.  Encore  unedHicuké  ii  enjamber,  et 
rauteur  le  fait  de  la  melKewre  graeodn  monde.  Les inrophèles étalent  pfos  que 
des  nobles  :  «  c^étaient  des  liommes  qui  écrivaient  directement  Mfas  fmâffh 
lation  de  Dieu,  et  qui  n'avaient  pas  besoin,  cmmw  oeux  qui  racontaient 
rhioloireet  apolitique  du  peuple  hébreu,  di^onréié mAén eu  maniement 
dos  nlMies.  «  Kous  ferons  remarquer  à  notre  tour  que  les  écrits  Inspiréa 
dont  la  réunion  a  formé  le  Kvre  sacré  des  Hébreux ,  n'éteîent  pas  les'seuh^s 
eomposîtions  qui  eussent  cours  en  Judée.lly  -avait ,  et  probablement  en  assez 

(1)  ILOfanierde  GMsaente  aroH  «éfalcr  (ptsettO  )  ropteta  presque  géaérale- 
meni  admise  a«if«nt  laquelle  les  Mb  4raraieBtélédaM  rerighiedesbénélicesBi^ 
litaires,  en  signalaat  des  bénédees  fieesr<lé»à  des  serfs.  Hous  I«i  fépoadpons^^ 
,les  premiers  béaélioesoat  été  accordes  à  des  («tel,  c'e8t-4dire  à  des  Barbares  mer- 
oenaifes,  quelquefois  prisonaiers  de^pAen»,  et  soumise  unexiiscipline  si  rigoureitf^ 
^ne  les  historiens  les  oat  souvent  oonfoiidus  avec  les  esclaves. 

(a)  Voyez  la  Revue  des  Deux  Mondes,  livraison  du  ISfévrler  1 031». 


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7^0  BEVUB  MS  Mirx  «oHna. 

grand  nombre,  des  cbnmiqaeRn)  des  poètes,  ^  surtool  àeê  faux  pro- 
phètes, espèces  d'orateurs  populaires  qui  s'arrogeaieiit  une  mionoD  politique 
sans  inspiration,  c*est-à^ife  sans  être  suffisamment  pénétrés  du  seatimeiit 
religieux  qui  était  Tame  de  la  nationalité  juive.  M.  Granier  de  Cassagoac,  dont 
on  connaît  le  grand  talent  divinatoire ,  aurait  dû  nous  dire  si  toute  cette  litté- 
rature hébraïque  était  le  fait  des  seuls  gentilsliommes.  De  sa  part ,  une  expli- 
cation k  ce  sujet  n'aurait  pas  manqué  d'être  piquante. 

TransportonsHMUs  en  Grèce  à  la  suite  de  l'auteur.  Homère  et  Hésiode, 
nous  dit-il ,  ont  été  assurément  de  bons  gentilshommes;  sans  cela ,  coounent 
auraient- ils  pu  connaître  la  généalcf^  des  maisons  souveraines  et  leun 
alliances,  les  rites  mystérieux  du  culte,  les  usages  des  palais  et  des  camps, 
le  cérémonial  des  ambassades,  le  régime  intérieur  des  gynécées?  Geaunent 
ils  ont  appris  toutes  ces  choses,  nous  Fignorons  :  il  nous  semble  seulement 
que,  si  l'auteur  de  V Iliade,  au  lieu  d'être  un  rhapsode  errant,  avait  tenu 
un  grand  état  de  maison,  il  n'y  aurait  pas  de  doute  aiyourd'hui  sur  les  dr- 
constances  de  sa  vie;  et,  quant  h  Hésiode ,  nous  savons  que  la  tradition  en 
a  fait  un  pâtre  inspiré  qui  mérita  par  son  génie  d'être  associé  «au  culte  des 
Muses.  Pour  la  plupart  des  autres  écrivjMus  grecs  et  surtout  pour  les  plus 
célèbres,  M.  Granier  de  Cassagnac  semble  avoir  pris  à  tâche  de  se  réfuter 
lui-même,  quoiqu'il  fasse  les  efforts  les  plus  divertissans  pour  anoblir  ses 
prot^és.  L'origine  d'Eschyle  est  inconnue,  mais  il  n'était  certainement  pas 
de  la  classe  du  peuple,  car  il  fut  dans  sa  jeunesse  en  rapport  avec  les  dieux, 
ancêtres  des  gentilshommes.  Ceux  qui  ont  dit  que  Sophocle  était  fils  d'un 
forgeron  l'ont  calomnié.  Ami  de  Périclès ,  général  d'armée,  et  d'ailleurs  «  en 
relations  familières  avec  les  demi-dieux  qui  allaient,  disait-on,  le  TÎsiter  à 
son  foyer  domestique,  »  il  ne  pouvait  pas  manquer  d'être  de  bonne  maison. 
Euripide  n'aurait  pas  été  choisi  pour  verser  le  vin  dans  une  fête  religieuse, 
s'il  avait  été  réellement  le  fils  d'un  cabaretier  et  d'une  marchande  de  l^umes, 
comme  les  scholiastes  l'ont  rapporté.  Quant  h  Aristophane,  liomme  de  fort 
mauvais  ton,  il  aurait  bien  pu  être  de  naissance  obscure,  ainsi  que  la  plu- 
part des  poètes  comiques.  Au  nombre  des  hommes  lettrés  de  la  Grèce,  et 
surtout  parmi  les  orateurs  politiques,  il  se  trouve  beaucoup  d'écrivains  fils 
de  marchands  ou  marchands  eux-mêmes,  à  commencer  par  SÔlon.  M.  Granier 
de  Cassagnac  remarque  à  ce  sujet  que  «  les.homroes  de  noble  maison  faisai^t 
aussi  le  commerce  à  ces  époques  reculées.  »  Cette  justification  rappelle  un 
peu  M.  Jourdain ,  dont  le  père,  excellent  gentilhomme,  échangeait,  par  pure 
obligeance,  du  drap  à  l'aune  contre  de  l'argent.  Iiîous  ne  pousserons  pas 
plus  loin  ce  contrôle;  il  nous  est  beaucoup  plus  agréable  de  signaler  au  milieu 
de  ce  chapitre  qu'il  est  fort  difficile  de  prendre  au  sérieux  de  bonnes  et  savantes 
pages  sur  les  annalistes  religieux  de  l'ancienne  Rome  et  sur  les  sources  j^rimi- 
tives  de  l'histoire  romaine ,  méconnues  par  l'école  sceptique  de  Ntebuhr. 

Une  dernière  objection  va  résumer  en  peu  de  mots  nos  critiques  de  détail. 
«  La  noblesse,  a  dit  M.  Granier  de  Cassagnac ,  repose  sur  une  descendance 
d'aïeux  libres  :  il  n'y  a  pas  de  noblesse  dans  une  famille  qui  remont^l^un 


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REVUS  LITTiRAïaS.  7&i 

affranchi.  »  Cet  axiome  développé  dans  le  courant  da  livre  en  est  le  thème 
principal.  Eh  bien  !  il  est  prouvé  que  la  noblesse  ne  peut  se  perpétuer  qu*en 
ouvrant  sans  cesse  ses  rangs  aux  anoblis,  qui  ne  sont  autres  que  des  affran- 
chis, dans  les  idées  de  M.  Granier  de  Cassagnac.  L'extinction  rapide  des 
classes  nobles  est  un  fait  des  plus  surprenans  et  des  mieux  prouvés  par 
rhistoire  et  par  la  statistiq«e.  L'aristocratie  des  Eupatrides,  si  puissante  à 
Athènes,  donne  h  peine  signe  de  vie  après  la  guerre  du  Péloponèse;  le  pur 
sang  dorien  était  presque  épuisé  à  Sparte,  six  siècles  après  Lycurgue.  Uanéan- 
tissement  du  patriciat  romain  est  un  fait  généralement  connu.  La  déper- 
dition du  sang  noble  parait  plus  rapide  encore  chez  les  modernes  que  chez 
les  anciens.  Avant  la  révolution  de  1789 ,  les  deux  tiers  de  la  noblesse  fran- 
çaise ne  prouvaient  pas  deux  siècles  d*existence.  La  Franche-Comté,  qui 
avait  eu,  au  moyen-âge,  jusqu'à  deux  mille  familles  féodales,  n'en  possédait 
plus  qu*une  vingtaine  vers  le  milieu  du  siècle  dernier.  On  a  constaté  récem- 
ment que,  dans  certaines  provinces  de  Hollande,  il  ne  reste  plus  une  seule  des 
familles  anciennement  inscrites  sur  les  registres  de  l'ordre  équestre.  Enfln , 
sans  chercher  les  exemples  si  loin,  à  Paris  même,  l'aristocratie  de  notre  temps, 
la  population  riche  qui  réside  dans  les  2',  10**,  3*  et  1"*  arrondissemens, 
serait ,  après  trois  générations,  réduite  de  plus  de  moitié,  si  elle  ne  se  renou- 
velait constamment  par  son  alliance  avec  des  familles  nouvellement  enri- 
chies (1).  Ces  faits  sont  avérés,  et  la  conclusion  se  présente  d'elle-même.  La 
noblesse,  principe  d'émulation,  récompense  des  grands  services,  distin(;tion 
souvent  légitime  et  peut-être  nécessaire  dans  les  sociétés,  n'est  pourtant  pas 
autre  chose  qu'un  anoblissement  perpétuel .  Cette  noblesse  de  race,  qu'a  rêvée 
M.  Granier  de  Cassagnac,  cette  noblesse  type,  incréée  et  de  fait  divin,  n'est 
qu'un  être  impossible,  puisqu'il  ne  peut  exister  par  lui-même;  insaisissable, 
puisqu'on  ne  voit  pas  quand  il  commence  et  quand  il  finit,  et  qu'il  n'est  peut- 
être  pas  une  seule  famille  en  Europe  qui  puisse  prétendre  avec  certitude  qu'elle 
nesort  pasd'un  affranchi.Établirune  classification  générique  parmi  les  hommes, 
soutenir  que  la  noblesse  est  le  résultat  d'une  supériorité  décrétée  par  la  Pro- 
vidence, c'est  se  faire  l'apôtre  d'une  hérésie  morale  et  d'un  sophisme  politique. 
IHous  nous  montrons  bien  hostiles  à  cette  pauvre  noblesse.  Cest  qu'elle  a 
aujourd'hui  un  tort  réel  à  nos  yeux.  Elle  a  faussé  l'incontestable  talent  de 
M.  Granier  de  Cassagnac  :  elle  l'a  poussé  à  un  affligeant  gaspillage  d'érudi- 
tion et  de  style.  Toutefois ,  V Histoire  des  classes  nobles  ne  portera  pas  une 
atteinte  grave  à  la  réputation  de  son  auteur.  On  sent  trop  bien  qu'une  intelli- 
gence aussi  vive  ne  peut  pas  toujours  rester  au  service  du  paradoxe,  et,  en 
relisant  les  pages  saines  et  vigoureuses  que  M.  Granier  de  Cassagnac  a  diri- 
gées contre  le  paradoxal  Niebuhr,  on  demeure  persuadé  qu'il  serait  capable 
de  fafre  un  excellent  livre  s'il  lui  prenait  fantaisie  de  se  réfuter  lui-même. 

A.   COGHDT. 

(1)  Voyez  dans  les  Mémoires  de  V Académie  des  Sciences  morales  et  politiques, 
tome  U ,  un  intéreasant  travail  de  M,  H.  Passy. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAIHE. 


30  novembre  1840. 

La  chambre  des  députés,  le  pays,  TEurope ,  assistent  depuis  quatre  Jours  à 
une  lutte  doat  ils  conserveront  un  souvenir  long  et  mêlé.  Au  point  de  vue  de 
Tart,  c*est  un  combat  de  géans.  Pour  ne  parler  ici  que  des  deux  hoaunes  qui 
dirigent  les  deux  camps  et  attirent  sur  eux-mêmes  tous  les  coups  de  Teimemi, 
jamais  M.  Tliiers  et  M.  Guizot  n'ont  donné  des  preuves  .plus  éclatantes  àt 
leur  admirable  talent,  de  cette  rare  puissance  de  tribune  qui  exalte  les  Mmùs 
politiques  de  Torateur  et  inspire  aux  adversaires  eux-mêmes  uo  sentiment 
involontaire  de  crainte  et  d'anxiété.  Si  on  pouvait  ne  songer  qu'à  Part,  ne  se 
préoccuper  que  des  combattans,  de  la  diversité  de  leur  talent,  de  tout  ce  qu« 
cette  diversité  jette  de  piquant,  d'inattendu,  de  grand ,  d'électrique,  dans  les 
vicissitudes  du  combat,  on  pourrait  se  réjouir  de  cette  joute  parlementaire, 
on  pourrait  féliciter  le  pays  qui  peut  faire  descendre  dans  l'arène  de  si  redou- 
tables champions. 

Mais,  nous  le  dirons,  ceux  qui  pensent  avant  tout  à  la  France,  à  sa  d^ité, 
au  rang  qu*elle  a  le  droit  d'occuper  dans  le  monde,  ceux  qui  préfèrent  l'in- 
térêt français  à  tout  intérêt  de  personne  ou  de  parti ,  ceux  qui  déplorent  de  voir 
les  forces  nationales  (les  hommes  habiles,  puissans,  ne  sont-ils  pas  une  des 
forces  du  pays  ?)  s'entrechoquer  et  travailler,  non-seulement  à  mettre  en  Uuni^ 
leurs  pensées,  mais  à  se  détruire  l'une  l'autre,  ceux-là  ont  dû  plus  d'une  fois 
regretter  une  lutte  parlementaire  qui  jusqu'ici  n'a  été,  à  vrai  dire«  qu'un  duel 
entre  M.  Thiers  et  M.  Guizot ,  assistés  chacun  de  nombreux  amis.  Pourquoi 
voulait-on  rabaisser  le  12  mai  et  incriminer  le  29  octobre.^  pour  défendie 
M.  Thiers.  Pourquoi  s'est-on  efforcé  de  Justiûer  ooniplèteffient  le  12jaiai?|H>or 
attaquer  M.  Thiers,  pour  faire  peser  sur  lui  seul  la  responsabilité  des  évène- 
mens.  Pourquoi  ces  éloges  de  l'administration  du  1*^"  mars,  éloges  au  surplus 
que  certes  nous  sommes  loin  de  contredire?  pour  écraser  M.  Guizot  par  Fapo- 
théosede  ses  devanciers.  On  voulait  de  part  et  d'autre  une  lutte  adiamée,  une 
guerre  à  mort.  R  faut  détruire  M.  Thiers,  c'est  ïk  le  rêve  d'un  parti.  Il  tt»  i 
dire  que  le  parti  opposé  fait  le  même  rêve  à  f  égard  de  M.  Gunot. 


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H  est^se  ym  quels  posnon  méoonmtt  tom  les  ùnts  et  se  moque  et  fb^ 
leire.  Dans  les  pays  arislocratiqueir,  les  hommestPétat  tonèenr^lldléiiieiit^ 
fluris  H  eflll  trai  que  la  drate  d*ordîéaire  y  esc  mortdle.  Bans  les  démocratm, 
avcoslrarre,  les  lM>iiimeslombemfacileiiieiitY  mais  fls'm^  il  n'y 

aptiol  de  défi^te  irréparable,  point  de  Messore  încurable.  Est-ce  à  dire  que 
kmn  oombats  aeseîem  pa»  déploraMear,  que  le  pays  prisse  s^en  réjoair,  s'en 
éi^ertop  împiinément?  Loin  de  là.  SU  n'y  a  pas  de  morts,  H  y  a  des  bfessés 
éana tons  les  eamps :  la  vietoire  efle-méme  est  chèrement  achetée,  et  il  est 
arriré  ptas  d\me  fois  qne  les  blessures  du  vainen  sont  guéries  avant  celles  du 
TBÎkiqueur.  La  raison  est  simple.  Le  vameu  peut  se  litrer  an  repos,  il  peut 
ae  iiaire  oublier.  L'oubli ,  cet  oubli  qui  nous  est  si  facile ,  est  le  remède  sou- 
verain des  blessores  politiques.  Si  les  blessures  sont  mortelles  dans  les  aristo- 
erafties,  e^est  que  les  aristocrates  n^oublient  jamais.  Mais  si  le  vainen  pentse 
faire  ouMfer,  le  vainqueur  au  contraire  doit  lutter  tous  les  jours,  hitter  avec 
les  hommes,  avec  les  éTènemens ,  avec  les  acddens,  lutter  avec  ses  ennemis, 
bientôt  avec  ses  amis.  Les  forces  s*^nsent,  nulle  faiblesse  ne  peut  se  cacher; 
onehancelle,  on  tombe,  et  le  jeu  de  la  bascule  recommence.  Cest  fhîstoire 
des  démocraties.  Est-ce  à  dire  quil  faille  en  prendre  son  partr  comme  d'une 
nécessité,  s*y  résigner  comme  on  se  résigne  à  fahemative  des  saisons? 

Les  hommes  ne  sont  pas  une  matière  inerte.  Ils  ont  le  pouvoir  et  Tofillga- 
lion  de  eboîsllr  ce  qui  est  bien  et  de  résisier  au  mal.  II  n'est  pas  d^institution 
bunaîne,  quelque  bonne  qu'elle  soit,  qui  ne  développe  quelque  tendance 
fâcheuse.  C'est  dans  sa  raison  et  dans  sa  force  que  Phomme  doit  en  trouver  le 
oerreetil  Que  sont  toutes  ces  péripéties  nûnistéridies  et  tous  ces  combats  vio- 
lens^,  acharnés,  qui  agitent  le  pariement  et  inquiètent  la  France?  Que  sont 
oes-luttes  dliomme  à  homme  qui  dévorent  un  temps  précieux  et  font  complè- 
tement oublier  les  intérêts  les  phis  sacrés,  les  besoins  les  ploaurgens  du  pays? 
CTesl  use  guerre  intestine  qui  ne  rappelle  que  trop  ces  discordes  civiles  qui  ont 
panfo  plus  dTune  démocratie  éans  fantiquité,  phis  d^me  bourgeoisie  an 
moyen-tfge.  Nul  ne  meurt  chez  nous  dans  ces  pugHats  poétiques,  mais  nul 
n'en  sort  sans  meurtrissures ,  sans  blessures  ;  nul  ne  peut  apporter  à  son  pays 
le  tribut  de  toutes  ses  forces,  nul  ne  peut  lui  consacrer  tout  ce  qu^il  possède  de 
talent  et  de  puissance.  Tfos  hommes  d'état  sont  des  travailleurs  totijours  en 
présence  de  l'ennemi;  il  leur  faut  avoir  foutil  dans  une  main,  Tépée  dans 
Faotre,  ear^  encore  une  fois,  nous  n'assistons  plus  h  de  simples  débats  parte- 
«leniaîres,  mais  à  âes  combats  personnels ,  éorps  h  corps,  qtri ,  au  fond ,  oe 
Seiient  à  rien  et  ne  prouvent  rien  que  la  force  et  l'habileté  des  combattans. 
H  y  a  un  mois  que  les  chambres  sont  convoquées.  Qu'ont-eHes  fiit?  Quand 
oammenoeront-eHes  à  faire  queTquetïhose? 

Au  surplus,  nous  ne  sommes  point  surpris  de  ce  qui  arrive.  H  était  fheile 
en  le  prévoir.  If  oos  Tàvrons  prévu  comme  tout  le  monde  et  déploré  d'avance. 

Ce  que  nous  nTàvions  pas  prévu^  ce  qui  nous  a  fort  surpris ,  c^est  te  moyen 
Jemt  ions  les  eoffibottans  ont  cru  pouvoir  se  servir.  Tout  ce  que  notre  dipla- 
Uiatfe  a"  fsit,  a  d9t,  a  pensé»  a  eoonn,  a^conjeetut^depuis^  deux  ans  sur  là 


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7^3  REVUE  DES  DECX  MONDES. 

questioD  d'Orient,  a  été  lu ,  étalé,  commenté  à  la  tribune.  On  a  mis  ea  aoène 
les  diplomates  présens,  les  diplomates  absens,  les  diplomates  françnîs,  ks 
diplomates  étrangers,  ceux  qui  pouvaient  se  défendre  et  expliquer  leur  pensée, 
ceux  qui  ne  le  pouvaient  pas;  les  notes,  les  conversations,  les  lettres  particu- 
lières, tout  a  été  livré  au  public,  comme  si  Taffaire  d*Orient  était  fiaie,  con- 
sommée, reléguée  depuis  long-temps  dans  le  domaine  de  Fbîsloire.  Noos 
croyons  ne  pas  nous  tromper  en  affirmant  que  le  comité  diplomatique  de  la 
convention  mettait  plus  de  réserve  dans  ses  communications  au  public  sur  les 
affaires  pendantes.  Sans  doute  les  orateurs  qui  ont  ouvert  cette  carrière  y  ont 
mûrement  réfléchi;  sans  doute  ils  sont  convaincus  qu'il  ne  peut  résulter  aucaii 
mal  de  cette  publicité  précoce.  Us  sont  sans  doute  convaincus  qu'elle  n'inti- 
midera pas  nos  agens,  qu'elle  ne  rendra  pas  plus  réservés  et  plus  attentifs  tous 
ceux  qui  auront  affaire  avec  nous,  ^'ous  désirons  de  tout  notre  cœur  qu'il  en 
soit,  ainsi.  Mais  si  par  aventure  nos  craintes  avaient  quelque  fondement,  si 
nous  n'étions  pas  sous  l'empire  d'un  de  ces  vains  préjugés  qu'il  faut  savoir  se- 
couer, nos  débats  parlementaires  auraient  pris  une  forme,  une  allure  par  trop 
singulière.  Nous  aurions  fait  ce  qui  serait  à  peine  concevable  dans  le  cas  où 
nous  serions  décidés  à  faire  de  la  France  la  Chine  de  l'Europe. 

Au  surplus,  nous  aussi  nous  sommes  las,  pour  employer  le  mot  de  M.  Yil- 
lemain ,  de  toute  cette  politique  rétrospective.  En  piésenœ  des  évènemens 
qui  se  précipitent,  il  nous  importe  peu  de  savoir  lequel  de  trois  ou  quatre 
ministères  a  été  le  plus  habile  et  le  plus  heureux.  Au  fait,  3  n'en  est  pas  un 
seul  auquel  il  ne  puisse  être  adressé  quelque  reproche. 

Le  12  mai  n'a  peut-être  pas  assez  considéré  que  ce  concert  européen  qui  lui 
tenait  si  fort  à  cœur,  dans  le  but  de  sauver  Constantinople  de  l'intervention 
russe,  et  de  l'arracher  au  protectorat  exclusif  du  csar,  se  tournerait  un  jev 
contre  nous  à  l'endroit  de  la  Syrie  et  de  l'Egypte,  et  nous  ferait  une  situation 
plus  déplaisante  encore  que  celle  que  nous  nous  eCforcions  de  faire  à  la  Rnasie. 
Peut-être  aunût-il  ûdlu  ne  jamais  séparer  les  deux  questions,  la  question  turque 
et  la  question  égyptienne,  et  après  le  fait  de  Nézib  tout  terminer  à  la  fois  ou 
tout  laisser  en  suspens.  Mous  disons  en  suspens ,  et  nous  voulons  par  là  indi- 
quer le  sUUu  quo,  la  possession  du  pacha ,  à  peu  près  telle  que  les  évènemens 
la  lui  avaient  donnée,  sans  susciter  la  question  d'hérédité.  Cétait  une  excel- 
lente thèse  à  soutenir  que  de  dire  aux  puissances  et  à  la  Porte  :  Le  pacha, 
qujon  a  eu  le  tort  de  provoquer,  est  sorti  vainqueur  du  combat.  Nous  vouions 
bien  contribuer  a  suspendre  sa  marche;  mais  la  plus  vulgaire  équité  exige 
qu'il  ne  perde  rîen  de  ce  qu'il  possédait  avant  cette  imprudente  provocation. 
Nous  lui  garantissons  le  statu  quo,  sans  chercher  dans  ce  moment  à  décider 
s'il  transmettra  à  sa  mort  la  totalité  de  ses  possessions  à  ses  enfans.  A  chaque 
jour  suffit  sa  peine. 

Le  1^"  mars,  ce  n'est  pas  aujourd'hui  seulement,  après  sa  chute,  que  nous 
le  disons ,  peut  se  reprocher,  non  des  coups  de  tête  et  des  menaces  exagérées , 
mais  quelque  peu  d'hésitation  et  de  mollesse.  Avec  un  peu  plus  de  résolution , 
il  aurait  fait  arriver  plus  têt  la  question  devant  les  chambres,  et  on  ne  Im 


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REVUE.— CHRONIQUE.  745 

dirait  pas  aujourd'hui  que  les  faits  se  sont  accomplis  sous  son  administration , 
quMl  n*a  rien  fait  pour  les  prévenir,  et  qu'il  faut  bien,  bon  gré  mal  gré,  ac* 
eepter  ces  faits. 

Enfin,  le  29  octobre,  tout  en  se  trouvant  ainsi  sur  un  terrain  qui  lui 
est  commode  et  favorable,  s'est  laissé  aller  trop  loin  dans  les  formes  de  son 
langage  ofGciel.  Voulant  tirer  une  ligne  sensible  de  démarcation  entre  son 
administration  et  celle  du  V  mars,  et  présenter  au  parti  qui  fait  sa  force  un 
drapeau  vivement  coloré,  il  a  trop  exagéré  sa  propre  pensée  dans  le  discours 
de  la  couronne,  et  donné  par  là  h  la  commission  de  la  chambre  une  impulsion 
dont  a  dû  s'étonner,  après  coup,  Tesprit  d'ailleurs  si  vif  et  si  original  du  savant 
rédacteur  de  l'adresse. 

Quoi  qu'il  en  soit,  tout  le  monde  parait  reconnaître  que,  même  dans  le  sys* 
tème  du  29  octobre,  il  y  a  uiie  mesure  que  la  chambre  et  le  ministère  ne  peu- 
vent dépasser  sans  blesser  le  sentiment  national  et  induire  le  pays  en  erreur 
sur  leur  compte.  Le  projet  d'adresse  paraît  à  peu  près  abandonné.  Les  uns 
veulent  l'amender,  les  autres  (je  parle  des  amis  du  ministère)  veulent  du  moins 
qu'il  garde  sur  la  question  de  la  paix  (employons  la  belle  expression  de 
M.  Barrot)  la  noblesse  du  silence.  Ce  que  la  chambre  a  de  mieux  à  faire,  c'est 
de  renvoyer  à  la  commission  le  projet  primitif  et  tous  les  amendemens  et  sous- 
amendemens  qui  se  sont  présentés. 

Il  faut  un  nouveau  projet.  Nous  sommes  convaincus  que  M.  Dupin  lui- 
même  en  convient.  Il  a  dû  lui  en  coûter  de  prêter  sa  plume  à  un  travail  où  il 
faut  encore  plus  s'inspirer  des  idées  des  autres  que  des  siennes.  Une  doit  pas 
s'étonner  si  on  lui  demande  de  revenir  sur  son  œuvre.  La  France  a  le  droit  de 
faire  entendre  à  l'Europe  un  langage  plus  net  et  plus  ferme  :  nous  ne  deman- 
dons pas  des  menaces;  mais  nous  voulons  que  lord  Palmerston  sache  bien 
que  nul  ne  veut  en  France  de  la  paix  à  tout  prix. 

Le  moment  est  arrivé  de  poser  la  question ,  la  question  pratique,  gouver- 
nementale, en  ses  véritables  termes,  de  la  prendre  au  point  où  elle  se  trouve, 
de  se  demander  ce  qu'il  faut  faire.  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  avait 
raison  lorsqu'il  appelait  sur  ce  point  toute  4'attention  de  l'assemblée.  Après 
avoir  parlé  de  beaucoup  de  choses  et  de  beaucoup  d'hommes,  encore  faut-il 
une  fois  parler  du  pays,  de  sa  situation  -  actuelle ,  de  la  conduite  qu'il  faut 
tenir,  non  pour  justifier  ou  pour  condamner  ses  prédécesseurs,  mais  pour 
garantir  le  mieux  possible  les  intérêts  et  la  dignité  du  pays,  cette  dignité  qu'il 
faut  aimer,  nous  ne  disons  pas  autant,  mais  plus  que  son  repos;  car,  pour 
unegrande  et  noble  nation,  il  n'y  a  de  repos  réel  que  dans  la  -dignité. 

La  Syrie  est  perdue  pour  Méhémet-Ali ,  perdue  après  une  faible  défense. 
Nous  ne  serons  pas  sévères  toutefois  envers  le  pacha.  Seul  contre  la  Turquie, 
soutenue  par  quatre  grandes  puissances  européennes ,  obligé  de  disséminer 
ses  forces  en  Syrie,  en  Egypte;  de  contenir  dans  une  longue  chaîne  de  mon- 
tagnes des  populations  braves  et  malveillantes,  de  résister  aux  attaqiies  secrètes 
et  aux  trahisons,  à  Tor  et  aux  boulets  des  alliés,  faut-il  s'étonner  de  sa  fai- 
blesse? Que  ne  le  laissait-on  lutter  seul  avec  la  Turquie,  profiter  de  la  vic- 

TOMB  XXIV.  —  SUPPLÉMENT.  47 


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^k6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toire  de  Nézib,  franchir  le  Taurus!  Cela  ne  convenait  pas  à  TEurope,  à  son 
équilibre  politique,  à  ses  intérêts;  soit  :  toujours  est-il  qu'il  est  inique  de  FaToIr 
arrêté  pour  le  dépouiller  ensuite,  et  de  le  payer,  par  une  menace  outre-cuidante 
de  déchéance,  du  service  qu'il  a  rendu,  en  s'arrétant,  à  FEurope  entière. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  Syrie  est  perdue ,  dit-on ,  pour  lui.  Faut-il  accepter  et 
fait  ou  lui  résister?  C'est  dire ,  faut-il  faire  la  guerre  pour  arracher  la  Syrie  aux 
Turcs  et  la  rendre  au  pacha.'  En  mettant  ensemble  les  trois  ministères  du 
12  mai,  du  t"  mars,  du  29  octobre,  nous  sommes  forcés  d'en  convenir,  il  ne 
se  trouverait  peut-être  pas  une  voix  pour  une  telle  guerre.  En  tout  cas,  b 
chambre  n'y  donnerait  pas  son  assentiment,  bien  entendu  que  la  Syiîe  sen 
immédiatement  remise  à  la  Porte,  à  ses  forces,  à  ses  forces  exclusivement,  et 
que,  sous  aucun  prétexte,  il  n'y  aura  occupation  territoriale  d'aucune  des  puis- 
sances européennes. 

Même  dans  ces  termes,  la  France  peut-elle  accepter  le  fait,  l'approuver,  le 
sanctionner?  Pion.  Elle  peut  s'y  résigner  avec  chagrin,  comme  à  un  fait  qui  ne 
la  blesse  pas  assez  pour  la  déterminer  à  la  guerre.  Que  la  commission  de 
l'adresse  nous  permette  de  lui  rappeler  ce  que  le  sentiment  patriotique  de 
chacun  des  hommes  honorables  qui  la  composent  lui  a  sans  doute  dit  avant 
nous  :  des  faits  entièrement  contraires  à  ce  qu'on  a  toujours  désiré,  on  paît 
les  souffrir  lorsque  la  paix  est  encore  compatible  avec  l'honneur;  mais  on  ne 
d(nt;  en  aucun  cas,  les  accepter  par  entraînement,  avec  jubilation,  avec  la 
verve  et  l'élan  des  brillantes  espérances  et  des  grands  succès. 

Il  se  peut  que  la  perte  de  la  Syrie  termine  pour  le  moment  la  questîoo 
d'Orient ,  que  Mébémet-Ali  rentre  dans  le  pachalik  héréditaire  de  l'I'Igypte ,  et 
qu'une  sorte  de  paix  s'établisse  sur  les  débris  fumans  de  la  Syrie. 

Nous  disons,  il  se  peut;  car  d'un  côté  trop  d'accidens  imprévus  ou  à  peine 
prévus  peuvent  compliquer  la  question ,  de  l'autre  nous  n'avons  nulle  conflanœ 
dans  les  déclarations  des  signataires  du  traité  du  15  juillet.  Ceux  qui  ont 
caché  à  leur  meilleur  allié,  à  la  France,  la  signature  de  ce  traité,  peuvent  bien 
lui  cacher  autre  chose.  11  n'y  a  que  justice  à  se  méfier  de  ceux  qui  se  sont 
rendus  coupables  à  notre  égard  d'un  aussi  mauvais  procédé.  On  ne  doit 
pas  jouir  à  la  fois  des  avantages  du  bien  et  du  mal ,  inspûrer  de  la  confianee 
à  ceux  qu'on  a  induits  en  erreur  et  blessés. 

C'est  dire  en  d'autres  termes  que  désormais  la  question  d'Orient  pourrait 
bien  ne  plus  laisser  ni  trêve  ni  repos  à  la  politique  européenne. 

La  Turquie  pourra-t-elle  garder  la  Syrie  sans  le  secours  de  troupes  euro- 
péennes? Méhémet-Ali,  battu  et  rabaissé,  pourra-t-il  garder  l'Egypte?  Tou- 
jours en  supposant  qu'on  ait  l'intention  smcère  de  la  lui  laisser. 

Qui  peut  se  réjouir  en  Russie  de  ce  qui  se  passe  en  Orient?  Nicolas  peut- 
être,  dont  les  rancunes  personnelles  peuvent  trouver  une  satisfaction  dans  la 
rupture  de  l'alliance  anglo-française.  Mais  la  nation  russe  peut-elle  se  réjouir? 
Est-ce  la  Russie  aujourd'hui  qui  protège  la  Porte?  Est-ce  son  pavillon  qui 
flotte  ù  Saint- Jean-d' Acre  et  à  Beyroutli  ?  Est-ce  sa  puissance  que  les  Orientaux 
ont  appris  à  redouter?  En  fait,  au  lieu  d'avoir  le  protectorat  exclusif,  elle  est 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  747 

exclue  du  protectorat.  Ce  ne  sont  pas  les  écrits  qui  frappent  les  esprits  en 
Orient;  ce  sont  les  faits.  L'influence  russe  y  a  reçu  le  même  échec  que  la  nôtre. 

L'avenir  éclairera  plus  d'un  mystère.  Ce  qu'on  appelle  la  force  des  choses 
élaborera  plus  d'un  grand  résultat.  Pious  n'aimons  pas  le  rôle  de  prophète; 
mais  qui  pourrait  ne  pas  voir  que  l'alliance  anglo-française ,  que  cette  poli- 
tique de  conservation  et  de  paix  a  reçu  des  mains  de  lord  Palmerston  un 
coup  funeste,  peut-être  irréparable.  Les  formules  de  politesse  auxquelles  des 
gouvernemens  qui  ne  sont  pas  en  état  de  guerre  sont  toujours  tenus,  sont  de 
faibles  liens,  lorsque  les  intérêts  commencent  à  diverger  et  que  le  sentiment 
national  se  trouve  froissé. 

En  cet  état  de  choses,  et  c'est  là  la  seconde  question  toute  gouvernementale 
et  pratique  qui  se  présente  aux  délibérations  de  la  chambre,  que  faut-il  faire.^ 
Faut-il  désarmer?  Faut-il  maintenir  ou  compléter  un  grand  pied  de  paix 
armée ,  c'est-à-dire  une  flotte  formidable  et  500  mille  hommes  de  troupes  de 
terre.'  Faut-il  porteries  armemens  plus  loin?  C'est  là  au  fond  ce  qui  distingue 
le  V  mars  du  29  octobre. 

Le  29  octobre  livrerait -il  même  l'Egypte?  Laisserait-il  le  canon  anglais 
ravager  Alexandrie?  Sans  poser  d'autres  questions  plus  graves  encore,  em- 
pressons-nous d'ajouter  que  nous  ne  le  pensons  pas.  Il  a  déclaré  à  plus  d'une 
reprise  qu'il  accepte  dans  ce  sens  la  note  du  8  octobre ,  que  cette  note  ne 
réservait  que  l'Egypte,  mais  qu'elle  réservait  formellement  l'Egypte.  A  cet 
égard,  aucun  doute  n'est  permis.  Nous  aimerions  mieux  être  un  jour  accusés 
de  niaiserie  qu'aujourd'hui  de  calomnie. 

Le  cabinet  actuel  croit  à  la  paix.  C'est  là  une  appréciation  politique  que  nous 
ne  voulons  pas  discuter  ici  ;  et  comme  il  entend  sans  doute  parler  d'une  paix 
digne ,  honorable ,  tout  homme  sensé  doit  désirer  que  ses  prévisions  se  réali- 
sent. Mais  nous  persistons  à  croire  qu'un  des  moyens  de  les  réaliser,  c'est  de 
demander  hautement  au  pays  l'appui  de  sa  force  et  de  son  énergie.  Pourquoi 
le  cas  de  guerre  relativement  à  l'Egypte  ne  serait-il  pas  de  nouveau  et  nette- 
ment exprimé?  Et  pourquoi  cette  flotte  qu'on  reproche  à  M.  Thiers  d'avoir 
rappelée,  n'irait-elle  pas  de  nouveau  déployer  nos  couleurs  nationales  dans 
rOrient? 

C'est  donc  sur  l'avenir  et  non  sur  le  présent  que  les  deux  politiques,  celle  du 
1"  mars  et  celle  du  29  octobre,  peuvent  se  séparer ,  l'une  penchant  vers  les 
prévisions  de  guerre,  l'autre  vers  les  prévisions  de  paix.  Voilà  ce  qui  reste  de 
ce  grand  débat,  pour  tous  ceux  qui  voudront  dégager  le  fonds  de  la  question 
de  tout  ce  malheureux  alliage  de  divagations  et  de  personnalités.  Toute  la 
divergence  se  résume  dans  la  question  de  l'armement.  Désarmer ,  nul  ne  le 
veut.  Reste  la  question  de  savoir  si  on  maintiendra  au  complet  les  armemens 
ordonnancés  et  en  grande  partie  exécutés  par  le  1''''  mars,  ou  si  on  mettra 
notre  armée  sur  le  pied  de  guerre  en  l'augmentant  de  cent  cinquante  mille 
hommes  de  ligne  et  de  trois  cent  mille  gardes  nationaux  mobilisés. 

Le  ministère,  qui  prévoit  la  paix  et  travaille  à  son  maintien ,  se  mettrait 
nous  le  reconnaissons,  en  contradiction  avec  lui-même  s'il  demandait  l'arme- 


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748  REVIE  DES  DEtX  MO>DES. 

ment  ultérieor  que  voulait  M.  Thiers.  Si ,  au  lieu  de  prévoir  et  de  désirer  la 
paix ,  il  en  était  certain  ;  si  Tavenir  n'avait  pour  lui  rien  d'obscur,  rien  d'in- 
quiétant, il  devait  demander  le  désarmement,  car  la  paix  armée  est  fort 
chère;  il  est  nieinc  douteux  que  le  pays ,  à  moins  qu'on  ne  trouve  une  orga- 
nisation moins  coûteuse,  se  résigne  longues  années  à  un  état  intermédiaire 
qui  est  la  paix  à  l'extérieur  et  la  guerre  au  budget.  Quoi  qu'il  en  soit,  pour  le 
moment,  le  ministère  est  conséquent  en  demandant  cet  état  intermédiaire,  et 
le  vote  de  la  chambre  ne  paraît  pas  douteux.  Sur  ce  point  décisif  et  pratique, 
plus  d'une  opinion  individuelle  s'écarte,  dit-on,  du  drapeau  de  son  parti.  Il 
est,  à  ce  qu'on  prétend,  quelques  conservateurs  qui  iraient  jusqu'à  volef 
l'armement  ultérieur,  et  on  ajoute  que  plusieurs  membres  de  la  gauche  le 
repoussent  avec  énergie. 

Quant  à  nous,  nous  désirons  du  moins  que  l'armement  intermédiaire  soit 
complet,  réel  et  sérieusement  maintenu,  et  nous  faisons  avec  M.  Dufaure 
des  vœux  pour  qu'en  même  temps  nosarmemens  maritimes  soient  augmentés. 

Il  est  un  point  dans  le  projet  d'adresse  sur  lequel  les  deux  ministères,  celui 
du  1'*^  mars  et  le  ministère  actuel ,  devTaient  se  rencontrer  pour  en  demander 
une  explication  nette  et  catégorique.  On  recommande  à  la  couronne  de  choisir 
des  ministres  éclairés  et  fidèles  :  suit  un  morceau  sur  les  avantages  de  la  pro- 
bité et  les  dangers  de  la  corruption.  C'est  excellent;  la  morale  est  irrépro- 
chable. Mais  est-ce  purement  et  simplement  un  sermon,  une  péroraison  pieuse? 
Qu'on  le  dise,  et  tout  est  bien.  Serait-ce  autre  chose?  sera-ce  autre  chose 
demain,  après-demain?  Dira-t-on  un  jour  à  quelqu'un  :  De  te  fabulu?  Cela 
s'est  vu,  et  c'est  ce  qu'aucun  cabinet  ne  doit,  ce  nous  semble,  accepter. 
S  il  n'y  a  pas  d'allusion,  qu'on  le  dise;  s'il  y  a  une  allusion,  justice  veut  qu  on 
l'explique.  S'applique-t-elle  au  cabinet  qui  s'en  va?  au  cabinet  qui  arrive?  à 
l'un  et  à  l'autre?  Voilà  du  moins,  redisons-le,  un  point  sur  lequel  les  deux 
ministères  seront  d'accord  :  ils  demanderont  à  la  commission  de  s'expliquer. 

L'Espagne,  tranquille  en  apparence,  est  toujours  dans  un  état  déplorable. 
Espartero  déchoit  tous  les  jours  dans  l'esprit  des  Espagnols;  on  obéit  au  chef 
de  Tarmée;  on  est  loin  de  lui  supposer  la  capacité  et  la  puissance  d'un  homme 
d'état.  Mais  que  peut  espérer  l'Espagne  après  Espartero?  L'Espagne  est  tou- 
jours travaillée  de  la  même  maladie;  il  n'est  aucun  parti  qui  puisse  s'emparer 
du  pays  et  le  gouverner  :  les  uns  manquent  de  lumières,  les  autres  de  force 
matérielle,  les  autres  de  puissance  morale. 

Le  j)arti  exalté  est  peu  nombreux.  Il  se  compose  d'avocats  et  de  négocians. 
Cela  peut  faire  du  bruit,  du  désordre;  ils  ne  s'empareront  pas  des  masses. 

Le  peuple,  surtout  le  peuple  des  campagnes,  est  carliste,  ardent  carliste. 
Qu'on  ne  s'y  trompe  pas;  ce  n'est  pas  une  personne  que  ce  mot  désigne ,  mais 
un  système.  Don  Carlos  est  à  peu  près  perdu  dans  leur  esprit.  Ce  qu'ils 
regrettent  n'est  pas  sa  personne,  mais  les  couvens,  les  moines,  les  distribu- 
tions qu'ils  faisaient  au  peuple,  et  les  vingt  ou  vingt-cinq  mille  places  que  les 
fils  du  peuple,  dq  paysan  trouvaient  dans  les  couvens.  Là  était  leur  con- 
scription ,  leur  bâton  de  maréchal.  Ils  pouvaient  devenir  diguitaires  de  Té^lise, 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  749 

}  évéques.  Chaque  famille  trouvait,  daps  la  corporation  à  laquelle  appartenait 

I  un  de  ses  membres,  protection  et  appui.  Les  couvens  étaient,  en  Espagne, 

la  soupape  de  la  démocratie.  Il  faudra  du  temps  avant  qu*un  peuple  si  peu  ami 

I  du  travail  con<^oive  d'autres  idées ,  éprouve  d'autres  besoins. 

,  Le  parti  modéré  est  nombreux  et  composé  d'élémens  plus  variés;  mais  par 

cela  même  il  n'est  point  compacte  :  il  manque  d'énergie,  de  confiance  en 

,  lui-même.  Dans  un  moment  donné,  dix  hommes  résolus,  s'ils  sont  nantis  des 

,  apparences  du  pouvoir,  feront  plier  sous  le  joug  dix  mille  modérés.  C'est  ce 

g  qui  est  arrivé  dans  la  dernière  révolution.  Ce  que  messieurs  les  modérés  veulent 

avant  tout,  c'est  de  ne  pas  se  compromettre.  C'est  ainsi  qu'ils  ont  obéi  à  une 

I  poignée  d'exaltés,  qu'ils  ont  été  les  humbles  serviteurs  des  juntes,  qu'ils  ont 

abandonné  la  régente;  trop  heureux  que  le  parti  vainqueur  ne  les  ait  pas 

menés  plus  rudement  et  plus  loin. 

Mais  si  les  modérés  manquent  d'énergie  et  se  font  gloire  d'une  prudence  qui 
mériterait  peut-être  un  autre  nom,  ils  ne  manquent  pas  d'habileté,  d'adresse, 
d'activité  souterraine.  On  le  comprend  quand  on  songe  aux  élémens  dont  ce 
parti  se  compose.  Au  fait,  il  réunit  la  plupart  des  hommes  qui  ont  manié  les 
affaires  et  pris  part  aux  évènemens  qui  ont  agité  l'Espagne.  Le  parti  modéré 
cherchera  quelque  part  ce  qui  lui  manque,  la  force.  Nous  ne  serions  pas 
étonnés  qu'il  cherchât  dans  ce  but  quelque  moyen  de  se  rapprocher  du  parti 
carliste,  et  de  conclure  avec  lui  une  transaction. 

Mais  toute  transaction  est  difficile  dans  un  pays  si  profondément  désorganisé 
et  aux  passions  si  déréglées.  La  dernière  révolution  a  révélé  un  fait  capital 
et  que  l'histoire  de  l'Espagne  laissait  déjà  entrevoir  :  c'est  la  puissance  de  l'esprit 
municipal  et  la  faiblesse  de  l'unité  espagnole.  Si  le  désordre  et  l'anarchie  se 
prolongent,  c'est  le  principe  municipal  qui  l'emportera  en  Espagne.  Livrée  à 
elle-même,  elle  recommencera  le  moyeu-âge.  Déjà  les  provinces  basques  s'in- 
quiètent de  leur  avenir,  s'alarment,  et  il  faudrait  peu  de  chose  pour  que  la 
guerre  y  éclatât  de  nouveau. 

On  peut  faire  des  vœux  pour  TEspagne;  qui  voudrait  faire  des  pronostics 
et  des- prophéties.' 


—  MM.  E.  de  Cadalvène  et  E.  Barrault  viennent  de  publier,  sous  le  titre 
de  :  Deux  années  de  l'histoire  d'obient,  1839-1840,  un  livre  dont  on  ne 
contestera  pas  l'à-propos.  De  toutes  les  questions  que  peuvent  soulever  les  débats 
de  la  politique,  il  n^en  est  point  de  plus  vastes  ni  de  plus  compliquées  que  la 
question  d'Orient.  Aussi,  pour  le  public  qui  ne  saisit  bien  et  promptement  que 
les  faits  simples  et  à  sa  portée,  est-elle  encore  enveloppée  d'obscurité  et  d'in- 
certitude. De  là ,  ces  doutes,  ces  variations  de  l'opinion  qui  énervent  les  cou- 
rages ,  favorisent  les  intrigues  de  l'cgoïsme  et  de  la  peur,  et  font  croire  aux 
étrangers  que  nous  n'avons  pas  rintelligence  de  nos  vrais  intérêts.  Après  tout, 
ces  incertitudes  jie  s'expliquent  que  trop.  L'Orient  est  si  loin  de  nous,  telle- 
ment en  dehors  de  nos  mœurs,  de  nos  idées,  de  nos  lois,  que  ce  n'est  que 
par  une  étude  suivie  et  refléchie  de  tout  l'ensemble  des  rapports  qui  lient  ses 


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750  REVIJB  DES  DEUX  MONDES. 

intérêts  aux  nôtres  et  à  ceux  des  autres  puissances,  que  nous  pouvons  nous 
former  des  convictions  sur  le  rôle  qui  nous  est  réservé  dans  les  réyolotîoiis  du 
Levant.  Or,  une  telle  étude  est  bien  vaste,  et  elle  est  neuve  enccnre  pour  la  ma- 
jorité des  esprits,  même  les  plus  éclairés.  Nous  croyons  remplir  un  devoir  en 
appelant  Tattention  publique  sur  un  livre  curieux  entre  tous  ceux  qui  ont  été 
écrits  sur  TOrient,  livre  qui  est  destiné  à  compléter  la  solennelle  discussion  qui 
a  lieu  en  ce  moment  à  la  chambre  des  députés.  Nous  pouvons  le  dire  sans 
crainte  d'être  démenti  :  nulle  part  on  ne  trouvera  un  récit  aussi  complet,  aussi 
intéressant  de  toutes  les  circonstances  qui  ont  précédé  et  amené  le  traité  du 
15  juillet.  I<a  nature  des  révélations  qu'il  renferme  ne  permet  pas  de  douter 
que  les  renseignemens  les  plus  confidentiels  n'aient  été  mis  à  la  disposition  de 
M.  de  Cadalvène.  La  politique  de  chacune  des  grandes  puissances  dans  le 
Levant,  leurs  intérêts,  leurs  vues,  leurs  tendances,  y  sont  exposés  et  tracés 
avec  une  sagacité,  une  précision  et  un  éclat  de  couleurs  qui  lui  donnent  tout 
l'attrait  d'un  ouvrage  d'imagination. 

Personne  n'ignore  que  le  point  en  litige  entre  la  Porte  et  le  vice-roi  a  été  la 
Syrie ,  et  que  toutes  les  négociations  qui  ont  été  suivies  à  Constantinople  et 
au  Caire  depuis  les  conventions  de  Kutahyeh  ont  eu  pour  objet  de  régler  défi- 
nitivement le  sort  de  cette  province;  mais  en  général  on  ne  possède  que  des 
notions  fort  vagues  sur  la  Syrie.  On  ne  saisit  pas  tout  d'abord  son  impor- 
tance politique,  militaire  et  commerciale,  ni  le  poids  énorme  que  la  posses- 
sion de  cette  contrée  doit  jeter  dans  la  balance  des  forces  en  Orient.  M.  de 
Cadalvène  s'est  tout  d'abord  attaché  à  bien  éclairer  les  esprits  sur  ce  point 
essentiel.  Sans  s'égarer  dans  les  hypothèses  d'une  politique  conjecturale,  il 
s'est  contenté  d'exposer  les  faits;  il  a  défini  ce  qui  était  vague ,  éclairci  ce  qui 
restait  obscur,  et  fait  comprendre  la  passion  avec  laquelle  la  Porte ,  soutenue 
par  l'Angleterre ,  et  le  vice-roi ,  protégé  par  la  France ,  se  sont  disputé  depuis 
huit  années,  par  les  armes  de  la  diplomatie,  la  domination  de  la  Syrie. 

La  puissance  que  Méhémet-Ali  voulait  fonder  ne  pouvait  être  complète  et 
viable  qu'autant  qu'elle  reposerait  sur  deux  bases  fondamentales ,  l'Egypte  et 
la  Syrie.  Réduite  à  ses  propres  ressources,  circonscrite  dans  ses  limites  natu- 
relles ,  l'Egypte  manque  des  premiers  élémens  d'une  puissance  maritime  et 
industrielle.  Elle  n'a  ni  forêts,  ni  charbons,  et  ne  possède  qu'un  seul  port 
militaire,  celui  d'Alexandrie.  A  l'abri  d'une  attaque  du  côté  de  la  mer  et  du 
désert,  elle  est  vulnérable  par  l'isthme  de  Suez,  et  la  possession  de  la  place 
de  Saint-Jean-d'Acre  lui  était  indispensable  pour  la  couvrir  de  ce  côté.  Sa 
population  actuelle  n'atteint  pas  deux  millions  d'ames ,  et  ne  saurait  consé- 
quemment  pourvoir  à  l'existence  et  à  l'entretien  d'une  armée  considérable. 
Pour  qu'elle  pût  former  un  état  de  quelque  valeur  politique  et  accomplir  dans 
la  Méditerranée  et  en  Orient  une  mission  de  force  et  de  civilisation ,  il  lui 
fallait  absolument  la  Syrie.  Sans  la  Syrie,  elle  descend  des  hauteurs  où  avait 
voulu  la  placer  le  génie  du  vice-roi ,  à  l'obscure  destinée  d'un  pachalik ,  et  ne 
peut  plus  être  d'aucune  influence  dans  les  destinées  futures  de  l'Orient.  Or, 
il  faut  le  dire  bien  haut ,  la  France  avait  un  intérêt  immense  à  ce  qu'il  s'élevât 
sur  les  bords  du  Nil  un  nouvel  état  qui  pût  réunir  toutes  les  conditions  d'une 
puissance  militaire  et  maritime.  Cet  état  eût  été  entraîné  par  la  force  des 
choses  dans  sa  sphère  d'action;  il  fût  devenu  son  véritable  poitit  d'appui  pour 
agir  et  peser  plus  tard  dans  les  affaires  du  Levant.  Intérêt  de  prépondérance , 
intérêts  maritinies,  intérêts  commerciaux,  tout  la  portait  à  favoriser  le  dé  velop- 


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REVGE  —  CHRONIQUE.  751 

pemeat  et  la  consolidation  deTœuvre  entreprise  parle  vice-roi.  Quand  l'empire 
ottoman  tombe  par  lambeaux  de  tous  côtés,  lorsque  Fomnipotence  de  la  vo- 
lonté russe  à  Constantinople  est  un  fait  d'une  évidence  irrésistible  et  auquel 
toute  l'Europe  est  bien  forcée  de  se  soumettre,  c'était  une  belle  et  haute  pensée 
que  celle  d'associer  l'Egypte  à  notre  politique  et  à  nos  destinées.  Le  traité 
d'Unkiar-Skelessi  n'était  après  tout  que  l'expression  écrite  d'un  état  de  choses 
créé  par  les  développemens  successifs  de  la  puissance  russe  et  l'abaissement  de 
la  Turquie.  L'Europe  aura  beau  obtenir  de  la  première  qu'elle  renonce  à  l'ap- 
plication de  ce  fameux  traité,  elle  n'empêchera  pas  que  la  Porte  ne  subisse 
l'ascendant  exclusif  de  son  redoutable  protecteur.  L'empire  ottoman  ne  sera 
efficacement  garanti  que  le  jour  où  l'Autriche  et  l'Angleterre  diront  à  la  Russie  : 
;Nous  interdisons  à  vos  armées  de  passer  le  Danube  et  à  vos  vaisseaux  de 
tourner  leurs  voiles  vers  le  Bosphore.  Ce  langage,  jamais  l'Autriche  n'osera 
le  tenir,  et  c'est  pour  cela  que  l'existence  de  la  Turquie  est  dans  les  mains  de 
la  Russie,  c'est  pour  cela  que  la  France  devait  s'attacher  à  conserver  son 
influence  en  Egypte  et  en  Syrie. 

Les  mêmes  causes  qui  faisaient  de  la  France  la  protectrice  et  l'alliée  natu* 
relie  du  vice-roi,  poussaient  l'Angleterre  à  le  détruire  ou  à  l'absorber.  L'Egypte, 
non  l'Egypte  resserrée  entre  la  mer  et  le  désert,  mais  l'Egypte  constituée  for- 
tement et  maîtresse  du  vaste  territoire  compris  entre  les  limites  du  Sennaar  et 
du  Taurus,  faisait  ombrage  aux  Anglais,  parce  qu'elle  tenait  en  sa  main  les 
clés  des  deux  voies  qui  conduisent  aux  Indes  :  l'Euphrate  et  la  mer  Rouge. 
Vainement  le  vice-roi  s'était-il  efforcé  de  désarmer  leur  haine,  en  leur  offi[ant 
toutes  les  garanties  qu'ils  pouvaient  désirer  pour  le  libre  passage  de  leurs  mar- 
chandises et  de  leurs  voyageurs  :  l'Angleterre  veut  davantage,  elle  veut  que, 
dans  aucun  cas,  l'Egypte  ne  puisse  lui  faire  obstacle;  elle  veut  l'arracher  des 
bras  de  la  France  pour  l'étouffer  dans  les  siens;  elle  veut  surtout  équilibrer 
sa  position  en  Orient  avec  celle  de  la  Russie ,  régner  au  Caire  sous  le  nom 
d'un  pacha,  quel  qu'il  soit,  comme  sa  rivale  règne  sur  le  Bosphore  sous  le 
nom  du  sultan;  elle  veut  enfin  se  trouver  en  mesure,  le  jour  où  s'ouvrira  la 
succession  d'Othman ,  de  se  faire  sa  part  en  prenant  l'Egypte  et  la  Syrie.  Or, 
le  premier  degré  pour  arriver  à  ce  but ,  c'était  d'arrêter  dans  son  essor  la  puis- 
sance égyptienne ,  de  la  saper  dans  une  de  ses  bases  essentielles,  de  lui  enle- 
ver en  un  mot  la  Syrie.  Parl'œuvre  de  destruction  qu'elle  poursuit  en  ce  mo- 
ment avec  tant  de  violence,  l'Angleterre  accomplit  trois  choses  qui  toutes  con- 
courent merveilleusement  à  ses  vues;  elle  enlève  à  la  Russie  une  occasion  per- 
manence d'intervention  armée  dans  les  affaires  intérieures  de  la  Turquie;  elle 
s'assure  la  route  de  l'Euphrate;  enfin,  à  la  faveur  du  protectorat  qu'elle  va 
exercer  en  Syrie ,  de  la  possession  d' Aden  qui  commande  l'entrée  de  la  mer 
Rouge,  de  Malte  et  de  Corfou,  elle  va  cerner  le  pacha,  l'étreindre  dans  le 
réseau  de  sa  puissance ,  et  le  réduire  à  l'alternative  de  se  livrer  à  elle  tout 
entier,  ou  d'être  anéanti. 

En  lisant  l'ouvrage  de  M.  de  Cadalvène ,  on  sent  à  chaque  page  qu'on  est 
cx)nduit  à  un  dénouement  fatal ,  et  l'on  s'explique  comment  il  était  impossible 
que  la  politique  ombrageuse  et  envahissante  de  l'Angleterre,  l'attachement 
étroit  de  la  France  au  statu  quo  créé  par  les  conventions  de  Kutahyeh ,  enfin  les 
manœuvres  habiles  de  la  Russie  n'amenassent  pas  tôt  ou  tard  une  déplorable 
conflagration.  Ce  qui  donne  au  livre  de  MM.  de  Cadalvène  et  Barrault  un 
attrait  infini ,  c'est  qu'il  est  comme  un  reflet  de  l'Orient,  tant  les  hommes  et 


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753  REVUE  DBS  DEUX  MONDES, 

les  choses  qui  se  meavent  sur  ôe  théâtre  y  sont  dessinés  en  traits  fidèles  et 
saiilans.  Tous  les  personnages  qui ,  à  Constantinople  et  au  Caire ,  ont  joué  un 
rôle  de  quelque  importance  dans  les  dernières  années,  s*y  trouvent  reproduits 
avec  leur  caractère,  leurs  passions  et  leurs  tendances.  On*y  est  initié  à  tonus 
les  intrigues  de  Péra,  et  même  aux  secrets  du  sérail.  Cest  ainsi  qu'apparais- 
sent successivement  Pertew,  «  le  vivant  représentant  du  vieux  génie  tore, 
si  touchant  et  si  grand  au  moment  de  sa  mort;  Kosrhew,  ferme  dans  Texerdce 
du  pouvoir,  prompt  à  verser  le  sang ,  fécond  en  intrigues ,  inépuisable  en 
tours  de  main  ^  type  à  la  fois  terrible ,  admirable  et  bouffon  ;  »  le  capitan-pàcha 
Ackmeth,  si  fameux  par  la  défection  de  la  flotte  que  Mahmoud,  son  maître 
et  son  bienfaiteur,  avait  conGée  à  sa  fidélité;  Reschid-Pacha ,  homme  de  ^0^ 
cident  par  ses  lumières ,  Turc  par  son  attachement  à  la  foi  de  Tlslam ,  et  que 
For  de  rétranger  n'a  jamais  pu  corrompre,  exception  presque  unique  dans  le 
divan;  Ibrahim,  le  glorieux  fils  du  vice-roi ,  Soliman-Pacha  (Sèves),  Eran- 
çais  encore  par  le  cœur  et  la  pensée ,  et  qui ,  dans  son  dévouement  à  soo 
nouveau  maître, espérait  servir  les  intérêts  de  sa  première  patrie;  lord  Ponr- 
sonby  et  M.  de  Boutenieff ,  Tun  si  véhément  dans  sa  haine  contre  Mébéiuet- 
Ali,  Tautre  qui  dissimule  Thabileté  la  plus  consommée  sous  une  politesse 
exquise;  puis,  enfin,  au-dessus  de  tous  ces  hommes,  les  deux  puissant» 
personnifications  de  TOrient  moderne,  Mahmoud  et  Méhémet-Ali.  Le  rédt 
des  derniers  momens  de  Mahmoud  est  plein  d'intérêt;  quel  spectacle  que  celui 
de  ce  puissant  réformateur,  n'ayant  plus  que  deux  passions,  l'amour  du  vin  et 
sa  haine  contre  Méhémet-Ali ,  s'y  abandonnant  avec  toute  l'énergie  de  sa 
nature  fougueuse,  et  mourant  dans  sa  grandeur  solitaire ,  consumé  par  cette 
double  passion  !  Le  héros  du  livre  est  naturellement  le  pacha  d'Egypte.  Cestà 
lui  que  sont  consacrées  les  plus  belles  et  les  plus  curieuses  pages.  Son  atoe 
forte,  contenue  et  dirigée  par  la  plus,  fine  sagacité,  se  meut  et  se  développe 
tout  entière  au  milieu  des  évènemens  qui  remplissent  les  deux  dernières 
années.  Lorsqu'il  vit  que  les  grandes  puissances  de  l'Europe  avaient  résolo 
d'évoquer  à  leur  tribunal  son  différend  avec  la  Porte  ottomane,  il  mesura  aus- 
sitôt la  portée  du  coup,  et  comprit  que  sa  cause  était  à  peu  près  perdue.  Tout 
ce  qui ,  en  France ,  prend  quelque  souci  de  nos  intérêts  extérieurs  voudra  lire 
et  étudier  cet  ouvrage.  Toutefois,  à  nos  éloges  nous  mêlerons  un  reproche. 
Le  style  manque  trop  souvent  de  cette  simplicité  noble  et  concise  qui  convient 
au  récit  et  à  la  discussion  des  grandes  affaires.  L'abus  des  mots  forcés  et  des 
phrases  à  effet  se  remarque  en  plus  d'une  page  et  forme  un  singulier  con- 
traste avec  Tesprit  sérieux  et  pratique  du  livre.  Il  est  impossible  de  ne  pas 
faire  une  distinction^entre  la  pensée  qui  l'a  inspiré  et  la  plume  qui  l'a  écrit. 


V.  DB  Mabs. 


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LE  VOYAGE 


D'UN 


HOMME  HEUREUX. 


A  MADAME    DE    C0IJEB055E. 


Je  n'ai  pas  oublié,  madame,  que  vous  m'avez  pennis  de  vous  écrire, 
et  véritablement  vous  m'avez  accoutumé  à  tant  de  bonté  et  d'indul- 
gence, que  je  serais  bien  ingrat  et  bien  mal  élevé  si  vous  n'aviez  pas  au 
moins  cette  marque  de  mon  souvenir  et  de  mes  respects.  D'ailleurs 
j'ai  été  si  heureux  pendant  ces  deux  dernières  semaines,  j'ai  oublié 
si  fort  le  travail  et  l'agitation  de  chaque  jour,  le  midi  de  la  France 
et  l'Italie  se  sont  emparés  si  complètement  de  mon  ame  et  de  mon 
cœur,  qu'il  Tant  absolument  que  je  dise  à  ceux  qui  sont  restés  à  la  ville 
les  heureuses  et  charmantes  émotions  de  ce  voyage.  Donc  je  suis 
parti  de  Paris  le  2!k  août,  un  peu  bien  triste  il  est  vrai ,  car  j'aime  tant 
tous  ceux  que  j'aime  et  je  suis  si  bien  le  lendemain  l'homme  de  la 
veille,  que  renoncer,  même  pour  un  mois,  à  mes  amis,  à  mon  travail , 

TOMB  XXIV.  —  16  DECEMBRE  1840.  48 


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75&  AKVCS  fin  fiBUX  MOfONB. 

à  mes  beaux  rèves^  à  ma  douce  flânerie  à  travers  les  émotions  con- 
temporaines, cela  me  coûte  bien  plus  que  je  ne  saurais  yous  dire. 
Cependant  nous  voilà  partis  en  toute  bâte,  tout  d'un  coup,  sans  plus  de 
précautions,  que  le  héros  du  Voyage  sentimental. — Nous  ferons  notre 
valise  en  chemin  et  nous  nous  dirons  adieu  dans  la  forêt  de  Fontaine- 
bleau. —  Adieu  donc,  et  voilà  la  grande  rout«  qui  s'empare  de  nous 
conmie  de  sa  proie.  Noos  marchons  vite,  à  quatre  chevaux  et  ccHnme 
des  gentilshommes  en  vacances,  faisant  claquer  notre  fouet,  il  [al- 
lait voir.  Le  mouvement,  le  bruit,  la  poussière,  le  soleil,  les  joyeux 
bennissemens  du  chemin,  tout  nous  charme.  Le  plaisir  d'aller  tout 
droit  devant  soi,  c'est  si  bon!  Voici  déjà  Fontainebleau,  la  ville 
royale;  nous  saluons  cet  entassement  de  châteaux  qui  se  prélassent 
dans  teurs  jafdhi«  fronçais*  Le  soir  venu ,  nous  faiBoas  baKe  dans  une 
vieille  auberge  dont  le  ja«4în  est  entouré  d'eaux  nvimmranles;  de 
la  fenêtre  encadrée  de  lierre,  nous  voyons  passer  dans  la  rue  une 
nouvelle  mariée  du  village;  cette  nouvelle  mariée,  ce  n'était  rien 
moins  qu'une  jeune  et  belle  personne  parisienne,  naguère  encore 
l'honneur  de  l'Opéra,  des  Italiens,  des  bais  et  des  fêtes,  de  tous  les 
lieux  où  il  s'agit  d'être  belle  et  parée,  et  qui,  renonçant  au  monde, 
au  Satan  parisien,  à  ses  pompes  et  à  ses  œuvres,  venait  d'épouser 
modestement  le  maître  de  poste  de  l'endroit,  un  Ij^eau  jeune  homme 
qui  ^vait  l'air  de  lui  dire  :  —  Vous  n'en  serez  pas  fâchée ^  ma  belle 
comtesse.  Ainsi  va  le  monde.  Autrefois  c'étaient  les  princes  qui  épou- 
saient les  bergères.  La  jeune  et  belle  dame  nous  fait  en  passant 
un  aimable  sourire,  nous  vidons  nos  verres  à  sa  santé,  et  puis  en 
voiture!  Cependant  le  ciel  s'était  chargé  d'orage;  dans  le  nuage  gron- 
deur brillait  l'éclair  innocent  du  mois  d'août;  notre  bonne  hôtesse, 
qui  nous  avait  adoptés  parce  qu'après  tout  elle  nous  avait  trouvés 
faciles  à  vivre,  nous  disait  :  —  Ne  partez  pas  !  vous  aliex  avoir  la  tem- 
pête; resle;z  icicttte  nuit,  vous  partirez  demain  après  l'orage.  — No» 
pas  deouin,  tout  de  suite;  Paris  n'est  pas  déjà  «i  loin  qu'il  ne 
puisse  nous  atteindre;  partons,  car  déjà  U  me  semble  que  je  vois 
s*aUumer  les  lustres  du  théâtre  ;  il  me  semble  qw  j'entends  les 
accords  de  Forcbestre;  cette  voix  rauque  qui  gémit  sous  la  pcHie  co- 
chère,  u'est^e  pas«  je  vous  prie,  le  tragédien  qui  dé^à  lance  ses  vers? 
Partons  donc,  et  vive  l'orage! 

Une  seule  lunûère  brillait  dans  cette  profonde  nuit,  ur>  seul  brait  se 
foisait  entendre,  c'était  la  jeune  Parisienne  qui  déjà  prépamt  de  SM 
mieux  toutes  chmes  dans  soa  petit  Glaodier,  où  eÛe  étatt  fort  décidée 
à  se  laisser  être  heureuse.  Â  travers  la  glace  briUanlede  sa  fenêtie  se 


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LE  VOYAGE  D*CN  HOMME  HEUREUX.  755 

pouvait  distioguer  son  pâle  et  gracieux  profil.  — Mais  bientôt  le  dei^ 
nier  accord  du  piano  se  perd  dans  le  lointain  ;  les  chevaux  se  préci- 
pttent,  réclair  aussi  ;  du  pavé  jaillit  l'éclair  et  aussi  du  nuage  :  quelle 
tempête!  quel  fracas!  Le  vieux  postillon  (h^as!  le  pauvre  homme 
se  mourait  de  laphthisie  pulmonaire]  nous  supplie  de  ne  pas  aller 
plus  loin  ;  il  assure  qu*il  ne  distingue  plus  le  chemin  pavé  du  pré- 
cipice, et  il  disait  cela  d*une  voix  grelottante!  Nous  nous  sommes 
arrêtés  au  milieu  de  la  route  jusqu'au  jour.  C'étaient  des  éclairs 
comme  on  n'en  voit  guère  qu'au  sommet  du  mont  Sinaï,  dans  la  Bible; 
c^était  un  bruit  à  tout  briser.  Mais,  ô  surprise,  le  matin  venu,  soudain 
tout  ce  feu  brûlant  n'est  plus  que  la  douce  lueur  du  crépuscule;  ce 
bruit  de  nuages  qui  s'entrechoquent  fait  place  aux  accens  de  l'oiseau 
matinal  ;  cet  ouragan  devient  rosée  ;  le  vieux  uostillon  asthmatique 
est  remplacé  par  un  beau  jeune  homme  de  vingt  ans.  Encore  une 
fois  en  avant. 

On  passe  à  Pouîlly;  ce  n'est  pas  tout-à-fait  le  véritable  Pouilly» 
mais  on  y  boit  un  honnête  petit  vin  blanc,  et  Ton  rêve  le  reste.  Nous 
traversons  une  mer  sablonneuse,  et  l'on  nous  dit  que  c'est  la  Loire; 
c'est  bien  le  cas  de  dire  comme  je  ne  sais  quel  démon  de  M.  Hugo  : 
—  Capricieuse!  Le  soir,  nous  étions  à  Moulins.  Là  on  se  repose,  on 
s^habille,  on  se  fait  beau ,  et  six  heures  après  on  se  met  en  route; 
mais  pourquoi  aller  si  vite?  qui  vous  presse?  qu'avez-vous  à  faire? 
Eh!  le  plaisir  d'aller  vite;  pour  quoi  donc  le  comptez-vous? 

Un  postillon  chante  d'une  voix  rauque  une  de  nos  chansons 

nationales. 

Monsieur  la  Palice  est  mort; 
Un  quart  d'heure  avant  sa  mort 
Il  était  encore  en  vie. 

— Postillon ,  nous  sommes  à  la  Palice? — Et  il  me  montre  du  fouet 
le  vieux  château  accroupi  sur  la  falaise.  Êtes-vous  comme  moi?  il 
me  semble  qu'en  fait  de  gloire.  Tien  n'est  à  négliger.  Cette  smgulière 
chanson ,  Monsieur  la  Palice  est  mort  y  qui  a  dû  bien  chagriner  dans 
son  temps  les  sires  de  la  Palice ,  est  maintenant  une  joie  pour  leui» 
mémoh*e.  A  coup  sur,  tout  braves  gens  qu'ils  étaient  dans  cette  mai- 
son ,  ils  ne  valaient  pas  mieux  qu'un  grand  nombre  de  chevaliers, 
àt  gens  d'armes  et  nobles  dames  dont  nous  ne  savons  plus  les  noms, 
earent  quia  vOfe  sacroy  conraie  dît  Horace,  parce  qu'ils  n'ont  pas  été 
diantés  par  un  poète.  Le  poète  qui  a  chanté,  même  de  cette  façon 
grotesque,  le  sire  de  la  Palice,  lui  a  donc  rendu  le  pAus  grand  des 


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756  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

services.  Il  a  fait  éclore  ce  nom-là  dans  la  langue  vulgaire;  il  Va  rendu 
aussi  populaire  que  le  nom  des  barons  les  plus  connus;  M.  de  la  Palîce 
et  M.  de  Marlborough  seront  chantes  jusqu'à  la  fin  du  monde  et 
quand  il  ne  sera  plus  question  de  la  question  d'Orient.  Or,  quelle 
est  la  maison  souveraine  dont  on  puisse  en  dire  autant  aujourd'hui? 
Nous  visitons  le  château  de  la  Palicc ,  tout  en  fredonnant  la  chanson  ; 
en  sa  qualité  de  château ,  c'est  une  maison  qui  s'en  va  croulante;  la 
cour  d'honneur  est  dépavée,  l'herbe  est  partout;  les  vaches  du  châ- 
teau ont  remplacé  les  varlets  et  les  trouvères;  la  servante  est  la  seule 
dame  du  lieu  ;  les  enfans  jouent  sans  se  douter  des  grandeurs  qu'ils 
foulent  à  leurs  pieds;  on  traverse  la  cuisine  pour  descendre  dans  le 
tillage.  —  De  là  nous  allons  à  Roanne;  mais  cependant  quelles  belles 
montagnes!  quel  grand  ciel!  Marchons  moins  vite.  L'industrie  n'est 
pas  là  encore.  Marckons  moins  vite  ;  la  houille  n'a  pas  paru  dans 
ces  campagnes,  elle  n'a  pas  jeté  dans  cette  verdure  sa  poussière 
et  son  soufDe  empesté.  Marchons  moins  vite,  car  la  vie  des  champs 
s'arrêtera  bientôt  tout  au  bas  de  ces  rocs  cultivés,  c^r  avant  peu 
vous  allez  trouver  le  fer,  la  houirte,  les  rails-ways,  les  métiers,  tout 
l'attirail  des  forges  et  des  fourneaux.  —  Un  jeune  homme  de  quinze 
à  seize  ans  gravissait  péniblement  !e  sentier;  il  nous  dit  bonjour  dans 
le  patois  du  pays.  —  Veux-tu  une  place?  —  Il  dit  owî;  il  monte;  il 
arrive  avec  nous  à  Roanne,  sa  ville  natale.  Le  pauvre  enfant  avait 
entrepris  son  tour  de  France,  il  y  avait  six  mois  à  peine,  il  avait 
quitté  le  toit  paternel,  tout  rempli  d'espérances  et  de  vastes  pensées. 
Mais,  hélas!  il  avait  eu  la  fièvre  en  chemin,  l'ouvrage  lui  avait  man- 
qué, et,  sans  aller  plus  loin  que  deux  cents  lieues,  il  revenait  en 
poste  pour  conter  toutes  ses  déceptions  à  sa  mère.  On  disait,  le 
voyant  passer  dans  la  rue  :  —  C'est  lui,  c'est  Pierre,  c'est  notre 
ami  le  forgeron!  — Les  jolies  filles  lui  envoyaient  de  gros  baisers; 
seulement  on  ne  s'expliquait  guère  comment,  parti  à  pied,  il  reve- 
nait si  vite  en  berline;  lui ,  cependant,  il  saluait  à  droite  et  à  gauche 
avec  une  bonne  grâce  infinie,  et  comme  il  a  été  embrassé  par  sa 
mère  !  La  bonne  et  digne  femme ,  elle  n'avait  pas  vu  la  chaise  de 
poste;  elle  n'avait  vu  que  àon  enfant. 

A  Feurs  [Forum  Romanorum ^jp^rdon,  madame  de  tout  ce  latin, 
mais  on  est  si  pédant  lorsque  l'on  est  en  belle  humeur),  à  Feurs,  je 
vais  saluer  sur  son  piédestal  lo  statue  du  colonel  Combes,  notre 
brave  compatriote.  Il  est  mort  comme  un  héros  à  l'instant  où  lui 
aussi  il  allait  revenir  à  sa  mère,  mais  tout  chargé  de  gloire  et  d'hon- 
neur. Heureusement  un  pareil  homme  est  utile,  même  après  sa  mort. 


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LE  VOTAGB  D'UN  HOMMB  HEUREUX.  757 

Il  devait  faire  tout  d'un  coup  la  décoration  de  cette  ville  oubliée; 
à  peine  mort,  il  devient  à  la  fois  renseignement  et  l'orgueil  de  ses 
concitoyens  les  plus  pauvres;  il  est  là,  debout,  veillant  au  milieu  des 
siens;  et,  ce  qui  ajoute  encore  à  l'intérêt  de  cette  statue,  c'est  que 
le  statuaire,  aussi  bien  que  le  héros  qu'il  a  représenté,  est  un  enfant 
de  ces  montagnes.  L'un  et  l'autre  ils  ont  connu,  comme  nous  tous 
au  reste,  la  vie  misérable  des  enfqns  pauvres.  Et  qui  leur  eût  dit 
cepgidant  qu'à  cette  même  place,  celui-ci  devenu  un  héros,  et  celui- 
là  un  grand  artiste,  celui-ci  élèverait  un  monument  de  bronze  à 
celui-là. 

Enfin ,  à  quelques  lieues  plus  loin ,  dans  un  tourbillon  de  feu  et 
de  fumée,  par  toutes  sortes  de  bruits  effroyables,  au  battement  des 
métiers,  aux  éclats  du  marteau,  aux  brùlans  soupirs  du  soufflet  dans 
k  forge,  au  milieu  des  vagues  fumantes  de  la  fonte  qui  bouillonne, 
quand  toute  la  ville  est  en  ébullition,  quand  tout  est  bruit,  fracas, 
>  fumée,  feu,  incendie,  pompe,  charbon  qui  brûle,  charbon  qui  sort 
de  la  terre,  minerai  devenu  fonte,  fonte  devenue  fer,  fer  devenu 
barre;  quand  chacun  lime,  aiguise,  repasse  ou  tisse;  quand  le  satin 
blanc  comme  la  neige  se  mêle  dans  ce  bruit  aux  fusils  et  aux  bou- 
lets, quand  le  chemin  de  fer  arrive,  jetant  sa  dernière  étincelle  fati- 
guée de  travail,  quand  le  gaz  traverse  toute  la  ville,  moins  pour 
l'éclairer  que  pour  montrer  dans  toute  leur  étendue  ces  ténèbres 
profondes,  à  cette  heure  de  bruit,  de  fumée,  de  tumulte,  moi  aussi 
je  suis  entré  dans  ma  ville  natale,  à  Saint-Étienne,  cet  admirable 
monceau  de  charbon  et  de  satin  dont  j'ai  parlé  si  souvent,  dont  je 
parlerai  toujours. 

Au  milieu  de  cette  tempête  de  toutes  les  heures,  rien  n'est  char- 
mant à  réciter  ou  à  relire  comme  une  page  de  VAstrée^  ce  beau  ro- 
man écrit,  inspiré,  pensé  au  milieu  de  ces  montagnes,  au-dessus  de 
ces  volcans,  parce  gentilhomme  de  tant  d'esprit  et  d'élégance,  nommé 
d'Urfé.  Figurez-vous  donc,  au  milieu  de  ces  rues  populeuses  et 
bruyantes,  parmi  ces  hommes  à  la  figure  toute  noircie,  parmi  ces 
femmes  que  l'on  prendrait  pourdes  hommes,  à  leurs  bras  nus  comme 
leur  poitrine ,  figurez-vous  une  page  de  la  tendre  pastorale  chantée 
là,  il  n'y  a  pas  encore  si  long-temps  : 

«  Vous  dirai-je  tout  le  bonheur  de  Filandre?  II  m*a  protesté  de- 
«  puis  que,  malgré  toute  l'impatience  de  ses  désira,  il  n'avait  jamais 
<(  été  plus  heureux.  Toutes  ces  privautés,  si  innocentes  de  ma  part, 
ce  redoiublèrent  son  amour.  Il  descendait  dans  le  jardin  pendant  la 
<c  nuit,  et  il  en  passait  une  partie  sous  les  arbres.  Daphné,  qui  cou- 


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«  cliaft  dans  la  même  chambre,  s'en  aperçut,  et,  comme  d*onlniaire 
«  on  aonpçoDoe  pkitAtle  mal  que  le  bien,  elle  pensait  qu'Amidor  et 
«  lui  se  donnaieiitdes  resdez^voos.  Pour  s'en  assurer,  on  soir  qoe  ia 
«  Crasse  Calcirée  sortît  suivant  sa  coutume,  elle  le  soint  de  si  près 
«  qu'elle  le  rit  entrer«dans  un  jardin  qui  ^it  sous  les  fenêtres  de 
m  ma  chambre,  puis  s'asseoir  sous  des  arbres,  et  elle  l'entendit  dtie 
<  à  haute  toîz  : 

«  Ainsi ,  ma  Diane  turpasM 
«  En  beauté  les  autres  beautés, 
«  Comme  de  nuit  la  lune  efface 
«  Par  sa  clarté  toutes  clartés.  » 

Vous  ne  sauriez  croire,  encore  une  fois,  UEiadame,  le  singnliercon- 
traste  de  cette  belle  prose  si  limpide  du  bon  d'Urré ,  de  ces  hoonétes 
sentimens  si  amoureui ,  de  ces  noms  poétiques  si  sonores  et  si  dtmr- 
mans,  avec  le  spectade  que  vous  avez  sous  les  yeux,  en  tnversHiit 
cette  lave  et  oe  bitume  qui  ne  se  reposent  qi  jourtii  nuit ,  conmne  les 
eaux  dans  le  Chantilly  du  grand  Condé.  On  dirait,  à  entendre  la  prose 
de  l'Astrée,  murmurée  là, -cette  goutte  d*eau  suspendue  au  doigt  de 
Lazare  que  deoMinde  le  mauvais  riche  au  milieu  de  l'eufer.  Où  dom: 
étes-vous,  en  effet,  Dormde,  Macilli,  Périandre,  Mcrindor,  Adamas. 
Florice,  Palinice,  Circine;  où étes-vous, Céladon,  Hélampé,  Pbylis, 
Lycidas,  beaux  yeux  virs  et  doux,  tresses  mêlées  de  perles,  pasteurs 
qui  chantez  et  qui  rèv^  sur  l'herbe?  qu*a-t-on  fait  de  Gkdathée,  de 
rAstràe,  de  Tyrcis?  parlez-moi,  je  vous  prie,  d'Alcippe,  d'Alcée^ 
d'Amaryllis,  de  Stilvane  et  d'Hylas,  et  Céline,  et  Melinde,  et  Lyg- 
damas;  ô  les  beaux  cèves  de  «ces  beaux  lieux,  6  les  beaux  lieux  de 
ces  beaux  rêves,  qu*MeS-vous  devenus? 

Bêlas  !  la  poésie  s'est  enfuie  pour  ne  plus  revenir  ;  Tidéal  est  parti  ^ 
le  labeur  est  reste;  le  gazon  a  été  desséché  tout  comme  les  footaînes  ; 
leLignon  jaseur^  oisif,  amoureux  et  tant  soit  peu  libertin ,  est  devenu 
une  bête  de  somme  qui  travaille  la  nuit ,  qui  travaille  le  jonr,  et 
tatut  comme  cela  se  passe  aux  galères,  on  a  changé  même  son  nom, 
et  il  s'i^peUe  maintenant  le  Furens,  et  véritablement  c'est  là  un 
furieux  travailleur.  Oui,  mais,  je  vous  prie,  quel  est  le  Ueii  de  ce 
monde  qui  a  conse^rvé  sa  poésie?  Dans  quel  coin  de  terre  si  recidé  la 
spéculation  ne  $*est-elle  pas  arrêtée?  On  a  bftti  un  hôtel  garni  et  un 
café  entre  les  deux  avalanches  de  la  cataracte  du  Niagara;  en  18iih, 
il  y  avait,  sous  les  fenêtres  des  Tuileries ,  des  spéoulateure  qui ,  pour 
10  francs,  vous  montraient  Tempereur  Napoléon,  en  criant  :  Vive 


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LE  VOIAW  I>*VN  HOMME  BSnEVX.  769 

Cempereurf  Mattiear  donc  au  sol  fécond  qui  fwele  dan»  ses  eatsaïUe» 
plus  de  richesses  qu'à  sa  surâee  !  Et  puU^  k  tout  prendre,  rkrteHigenee 
vaut  la  poésie.  Mille  fusils  que  Ton  va  fabriquer  ckaqoe  jour  sont  tovt 
autant  les  bien-venus  que  les  plus  beaux  poèmes  erotiques;  mtt 
ces  mille  fusils,  pardien,  on  ira  chercher  de  .la  pâlmre  aui  poètes  à 
venir.  Tout  est  pour  le  mieux  dans  le  monde;  M  ne  firat  nier  aucune 
force;  il  faut  reconnaître  toutes  les  puissances  inleUtgentes,  et  sui^ 
tout  la  puissance  du  charbon.  Gardons  pour  nous  les  vers  el  la  prose 
de  fAstrée,  nous  chanterons  plus  loin  : 

Les  bergers  tendres  et  Gdèles 
Qui  n*ont  d^autre  bien  en  aimant 
Qu*ane  bergère  seulement. 

La  ville  une  fois  saluée,  bonjour  à  nos  amis  des  premiers  ans* 
boujour  aussi  aux  amis  de  notre  père,  aux  vieilles  amies  de  notre 
mère,  bon>our  à  la  fomille,  aux  enfons  qui  vous  regardent  comme  un 
étranger;  et  la  ville  parcourue,  et  le  collège  saJué,  beau  collège  dont 
on  a  coupé  Tombre,  dont  Tétang  s'est  tari,  bonne  n^ison  où  le  naïf 
febuliste  Jauffret,  mou  vieux  maitre,  nous  récitait  les  mêmes,  fables 
qu'il  avait  dédiées  à  Af^Ma  duchesse  d'Aogoulème*  -—Allons,  encore 
une  Cois,  il  faut  partir.  —  Mais  au  moin^  jii^qu'à  demain ,.  mon  firècel 
—  Non  pa%  jusqu'à  demain  ;  si  je  reste  demain,  je  resterai  huit  jours» 
et  il  faut  que  je  marche;  encore  une  fois,  adieu.  —  ^ne  heure  après^ 
nous  étions  loin  du  bruit  et  de  la  fumée;  nous  entrions  véritable-* 
ment  a  dans  cette  contrée  la  plus  délicieuse  de  toutes  les  contrée 
a  que  renferment  les  Gaules.  L'air  qu'on  y  respire  est  tempéré,  son 
«  climat  est  si  fertile,  qu'il  produit  au  gré  de  ses  habitansr toutes  sortes 
tt  de  fruits.  Au  milieu  est  une  plaine  enchantée  qu'arrose  le -fleuve  de 
<(  Loire,  et  que  différons  ruisseaux  viennent  baigner.  »  D'Urfé  ajoute^ 
et  il  faut  bien  le  croire  sur  parole  :  «  Sur  les  bord»  de  ces  admirables 
rivières,  on  a  vu  de  tout  temps  grand  nombre  de  bergers,  qui ,  par 
leur  douceur  naturelle  et  la  bonté  du  climat,  vivaient  d'autant  plua 
heureux  qu'ils  connaissaient  moins  la  fortune.  »  Nous  h'avooa  pas  vu 
un  seul  de  ces  nombreux  bergers,  mais  nous  avons  retrouvé  les  som- 
bres forêts,  les  torrens  qui  tombent,  le  vent  qui  gronde,  les  hautes 
montagnes  sévères  et  tristes;  nul  u  y  passe ,  et  cependant  ce  jour^là 
noi^s  étions  deux  à  y  passer,  son  éminence  l'affcbevèque  de  Boirdeaiix.,1 
M.  Donné  et  moi,  deux  enfians  de  ces  mon|ignes.  Nous  ailiona 
revoir,  chacun  de  nous,  le  village  maternel ,  et  la  maison ,  el  la  me» 
et  le  bois  de  saules  où  nous  avqns  renaanlré  notre  premier  aaMW*. 


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760  rnSYUE  DBS  PEUX  ■€»!«. 

Toute  k  coDtrée  était  en  fête  pour  recevoir  le  saint  prélat  ;  oo  atten- 
daità  k  fois  le  compatriote  et  le  pasteur,  on  cherchait  en  même  temps 
k  bénédiction  et  la  poignée  de  main  fraternelle;  chaque  maison  se 
ftisait  belle;  ce  sera  demain  dimanche  à  coup  sûr.  Entendez-voiis 
dans  le  lointain  retentir  les  cloches  du  soir?  Entendez-Tons  Tangehis 
qui  monte  et  qui  va  se  percher  dans  les  arbres?  Dans  la  basse-cour 
du  fermier,  c'est  un  massacre  général  ;  dans  Tégiise  doucement  illu- 
minée, ce  sont  des  chants  de  fête  qu'on  répète;  toute  rarmée  catho- 
lique accourt  de  toutes  parts  pour  contempler  et  pour  saluer  le  pas- 
teur ;  c'est  que  de  son  antique  poésie  cette  belle  contrée  a  gardé  k 
croyance.  Elle  croit,  elle  espère;  elle  obéit  à  l'Évangile,  comme  à 
k  plus  touchante  des  idylles,  comme  au  plus  imposant  des  poèmes. 
Voilà  sur  quelles  hauteurs  elle  a  placé  l'héroïsme,  qui  est  sa  gloire  et 
sa  force.  Elle  veut  bien  fabriquer  le  satin  qui  couvre  le  corps  pro- 
fane des  belles  dames,  mais  à  condition  qu'elle-même,  elle  portera 
de  k  bure;  elle  veut  bien  fabriquer  des  fusils,  mais  à  cood^bn 
qu'elle  fera  aussi  des  charrues;  interrogez  tous  ceux  qui  passent  en 
si  grande  hâte,  ik  vous  diront  qu'ik  sont  plus  fiers  d'être  les  frères 
d'un  archevêque  que  d'un  général  d'armée.  Demandez-leur  ausd 
quels  sont  les  poèmes  qu'ils  chantent  en  chœur,  quel  est  le  livre 
qu'ils  lisent  encore  dans  les  mois  de  l'hiver.  Est-ce  VAsirée?  est-ce 
le  livre  du  gentilhomme  d'Urfé?  Non  pas!  Le  seul  poèîe  dont  ils 
sachent  les  vers ,  c'est  un  prêtre  de  ces  contrées  nommé  Chapelou. 
Chapelou  est,  en  effet,  un  grand  poète.  Il  était  enfant  de  bonne  mai- 
son pour  l'endroit,  il  était  le  flis  d'un  coutelier.  Il  vint  au  monde  vers 
les  dernières  années  de  Louis  XIV,  à  cette  heure  suprême  de  la  fia 
de  k  monarchie  où  un  autre  prêtre,  l'archevêque  de  Cambrai,  jetait 
un  si  triste  regard  sur  les  destinées  de  k  France.  Messire  Chapdov 
avait  senti  de  bonne  heure  une  grande  passion  pour  les  beaux  arts. 
Il  aimait  naturellement  la  poésie,  la  musique.  Il  apprit  en  même 
temps  les  opéras  de  Lulli  et  les  vers  de  Virgile.  En  ce  temps-là  nous 
étions  encore  bien  plus  près  du  Lignon  qu'aujourd'hui;  l'abbé  Cha- 
pelou trouva  dans  le  fleuve  sacré  une  dernière  gouUe  de  cette  eau 
fécondante;  il  y  plongea  sa  tête  jeune  et  bouclée,  et  il  devint  ainsi 
un  poète  sans  le  savoir,  sans  le  vouloir.  La  poésie  le  poussa  en  Italie  : 
l'Italie  est  si  proche  I  De  Turin  il  vint  jusqu'à  Rome,  et  à  Rome  son 
premier  soin  ce  fut  de  trouver  un  compatriote.  Mais  comment  feire? 
Il  entre  à  Saint-Pient de  Rome,  et ,  les  yeux  fixés  sur  le  chef-d'œuvre, 
il  répète  le  shibolet  stéphanois,  un  gros  mot  s'il  en  fut,  un  mot  à  faire 
crouler  la  voûte  de  Michel-Ange,  s'il  n'eût  pas  été  prononcé^par  une 


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LE  VOYAGE  D*UIf  HOMME  HEUREUX.  761 

boacbe  si  honnête.  Le  mot  fut  entendu  par  un  homme  qui  venait  tout 
droit  du  Forez,  et  voilà  nos  deux  voyageurs  qui  se  reconnaissent  et  qui 
se  récitent  à  leur  façon  le  dulcia  linquimus  arva.  —  De  Rome,  il  s*en 
fut  à  Paris,  la  ville  des  poètes.  La  grande  poésie  du  xvu*  siècle  y 
retentissait  encore,  ou  plutôt  elle  marchait  plus  que  jamais  triom- 
phante et  tète  levée;  notre  Stéphanois  obéit  à  cette  influence  toute 
puissante;  il  prêta  une  oreille  attentive  pour  recueillir  avec  respect 
les  derniers  bruits  de  Racine  et  de  La  Fontaine  ;  et  enfin ,  après 
avoir  vu  tout  ce  qu'il  pouvait  voir,  il  s*en  revint  dans  ses  montagnes 
pour  mourir  où  il  était  né. 

Son  retour  fut  une  grande  joie  pour  sa  famille,  pour  ses  amis,  et 
bientôt  pour  la  contrée  tout  entière,  car  il  apportait  avec  lui  toute  une 
poésie ,  la  poésie  du  sol  natal ,  la  langue  forésienne,  le  patois  que  parle 
le  peuple  de  ces  rivages,  espèce  d'italien  rauque  et  entêté  qui  se 
plie  cependant  à  toutes  les  exigences  de  la  passion.  Chapelou  est 
donc  un  poète  patois,  et  voilà  pourquoi  sa  renommée  n'a  pas  été  plus 
loin  que  ses  montagnes.  Mais  aussi,  dans  ces  montagnes,  nulle  re- 
nommée n'est  comparable  à  celle  de  Chapelou  ;  le  dernier  paysan  qui 
passe,  récite  ses  vers  en  patois;  la  jeune  fille  la  plus  agaçante  chante 
ses  noëls;  les^randes  autorités  villageoises  répètent  ses  épigrammes; 
il  n'est  pas  de  bonne  fête  où  ses  chansons  ne  soient  les  bien-venues; 
il  est  tout  à  la  fois  l'Homère  et  l'Anacréon  de  notre  rivage  ;  il  a  des 
chants  pour  toutes  les  positions  de  la  vie,  il  a  fait  des  sonnets,  des 
romances,  des  épitres,  des  bouts  rimes,  des  épigrammes,  des  noëls; 
il  a  fait  des  fan/ares  ^  il  a  fait  des  épitaphes,  il  a  fait  des  bouquets  à 
Chloris.  Chapelou  mieux  que  personne,  dans  ce  siècle  peut-être  et 
dans  cette  province  à  coup  sûr,  avait  rois  en  œuvre  les  derniers  reflets 
du  WïV  siècle,  et  ainsi  il  avait  pu  embellir  cette  langue  naïve  qu'il 
parlait  si  bien,  ce  patois  dont  il  est  le  sauveur,  des  tours  heureux, 
incisifs,  tout  nouveaux,  qu'il  avait  appris  à  l'école  des  écrivains  du 
grand  siècle.  —  Lisez  plutôt  quelques-uns  de  ces  vers  : 

Do  tien  que  j*éra  ainant,  fazin  bin  mes  farettes 
TaïQ  toujours  tréy  ou  qnatrou  courettes  ; 
Mais  h  presen  je  sol  devenu  vî6 , 
J*6  connusses  à  mon  cbavio , 
Me  sociou  plus  dlquelles  amourettes. 
J^amour  ben  miô  bère^queuque  foulfettes  : 

Quand  j*ai, 
Quand  j*ai  Fargent  d*un  pot  de  vin 
Soi  plus  content  qu*un  échevln. 


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762  AEVCB  BBS  »BUX  MOmES. 

Ses  «oëls  fiOBt  diannaBS.  Il  y  a  suitoiit  un  petit  duo  entre  Fange 
et  le  pfttre,  dai»  le  genre  du  graius  eram  d'Horace,  qui  est  d'im  effet 
des  plus  [pittoresques*  Figurez-vous  que  Tange  parle  la  belle  langue 
française ,  et  que  le  pauvre  berger  lui  répond  en  patois.  —  Mais  oous 
Usions  cela  sur  le  havtde  la  montagne  qui  conduit  au  bourg  ArgeBtai 
où  nous  devions  coocfaer. 

Entre  un  ange  et  un  pâtre  de  Montagni  : 

L*ANGE. 

Berger,  ta  paresse  est  étrange, 
£t  tu  dors  bien  tranquillement; 
Va-t-en  voir,  au  fond  d'une  grange , 
Ton  souverain  logé  bien  pauvrement; 
Il  recevra  ton  petit  compliment 
Avec  un  beau  visage  d'ange. 

LE  PATRE. 

Sabe  pas  co  que  voulez  faire  ; 
Pourquoi  m'empatcbiaz  de  dourmi? 
Qu'en  sioz  vou?  vau  sauna  mon  paire,  etc. 

Je  m'arrête;  il  faudrait  peut-être  vous  traduire  cette  djpanson  et  ces 
noêls. 

Chapelou  a  écrit  son  testament;  c'est  tout-à-fait  le  testament  d*un 
pauvre  diable  qui  n*a  rien  et  qui  veut  à  toute  force  laisser  quelque 
diose  à  ses  amis.  Ce  testament  se  compose  de  deux  cent  soixante 
petits  legs,  qui  réunis  ne  valent  pas  une  pièce  de  vingt-quatre  sons. 
Il  laisse ,  par  exemple,  un  plat  ébréché  à  celui-ci ,  un  rond  de  tabac 
à  celui4à,  à  l'un  des  noyaux  de  pêche,  à  l'un  un  moineau,  à  Tautre 
la  cage  en  osier;  et  quand  il  a  légué  ces  vingt-quatre  sous  à  tant  de 
personnes,  il  ajoute  : 

«  Ce  n'est  pas  tout,  je  dévoun  à  Fhôtessa  trenta  séy  so,  qu'éy  ma  fat  pouli- 
tissa  de  me  préyta...  » 

Un  jour,  il  y  a  d^à  long-temps,  comme  qui  dirait  douze  années,  je 
racontais  à  M.  Charles  Nodier  (j'étais  bien  jeune,  mais  lui  il  l'est  tou- 
jours) le  testament  de  Chapelou  ;  Nodier  me  supplia  de  lui  tout  dire; 
je  lui  dis  ce  que  j'en  savais,  et  lui,  le  voleur!  il  s'en  fut  du  même 
pas  ajouter  un  charmant  chapitre  à  VHistoire  du  roi  de  Bohême  et 
de  ses  sept  châteaux.  Ce  chapitre,  tout  rempli  de  grâce,  de  cœur  et 
d'esprit ,  c'est  le  testament  de  Chapelou, 

Vous  voyez  bien ,  madame,  que  je  n'écris  pas  un  voyage,  à  Dîeo 


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LE  vaYMB  d'gn  HCMME  HnBEUX.  74B 

ne  pirâe;  j'écrirai  un  voyage  lorsque  vous  me  dmz  dan»  quel  Ueu^ 
dans  quelle  planète,  ne  sont  pas  allés  les  voyageurs.  Non,  pas  de 
voyages  I  J'écris  un  peu  au  hasard ,  comme  les  choses  me  viennent  i 
l'esprit.  Tout  à  l'heure,  l'archevêque  de  Bordeaux  faisait  vibrer  les 
cloches  de  nos  villages ,  maintenant  les  vers  de  notve  poète  Cbapelou 
font  vibrer  les  cordes  de  mon  cœur.  Chaque  tour  de  roue  amène  ainsi 
«on  émotion^,  son  sourire,  sa  chanson  ou  sa  eempiaintiB.  La. nuit  est 
profende,  nous  descendons  au  bourg  Argental,  et  la  première  per- 
MBue  que  nous  trouvons  pour  nous  recevmr,  c'est  un  farisien  de 
Paris.  Le  Parisiep  de  Paris  est  comme  le  vin  de  Bordeaux  ;  on  en  ren* 
contre  dans  toutes  les  latitudes.  Chacun  de  ces  deux  compatriotes  est 
^dde,  bienveillant,  soinîant;  il  est  toujours  le  bien^venu  pour  vons^ 
was  êtes  toujours  le  bien^venu  pour  luii  Notre  Parisien  nous  a  fleft 
aouper  en  un  cBn  d'oeil;  il  nous  installe  dans  une  grande  diambre 
qu'il  a  disposée  liii-mème,  il  nous  demande  des  nonvellès  de  Paris  et 
éa  boulevart  de  Gand.  —  Et  comment  va  M.  Ifalitoume,  messieur»? 
o'est  celui-là  qui' a  de  l'esprit! — Depuis*  que  j'ai  entendu  monsieur 
maître  ChidxnlfEst-Ange,  je  suis  sàr  que  La  Ronoière  n'était  pas  si 
coupable^—  J'ai  beaucoup  eofmn  Talmai  — Que  de  cigares  j'ai  fumés 
avec  H.  Alexandre  Bumas!  —  Tel  que  vous  me  voyex,  j'ai  donné  le 
mal  de  mér  au  prince  de  Joinville,  qui  est  pourtant  un  crâne  marin; 
— Et  puis ,  tenez ,  les  Parisiennes  ont  cela  de  beau  et  de  bon  qu'eHes 
ont  des  jambes  dirines.  Ce  sont  des  gazelles!  —  Et  il  nous  pariait 
en  connaisseur  du  pied  de  kP*''  de  F...^  de  la  jambe  de  M**  de  R.... 

—  Voua  savez  que  M"*  S...  a  quitté  M.  Prosper? —  M.  Alphonse 
Karr  m'a  promis  de  parier  de  moi  dans  ses  Guêpes.  -^  Il  savait  toutes 
les  tètes  brunes  ou  blondes,  tous  les  sourires,  tmis  lès  bonheurs,  tous 
les  chagrins;  il  savait  toutes  les  maladies  de  l'ame  et  du  corps;  il  avait 
assisté  à  tous  les  enterremens,  à  tous  les  mariages;  il  avait  vu  naître 
et  mourir  tout  le  beau  monde  parisien.  —  Hélas!  disait-il,  j'étais  à 
ee  dueK  JTai  vu  ces  deux  jeunes  gens  marcber  l'un  sur  l'autre,  la 
colère  dans  les  yeux,  le  fer  à  la  main  ;  ils  se  sont  porté  de  furieuses 
bottes;  le  petit  était  plus  vif,  le  grand  était  plus  fort;  ils  ont  d'abord 
marché  avec  précaution ,  puis  bientôt  le  choc  des  épées  a  fait  jaillir 
la  colère  du  cœur;  celui-ci  attaquait,  celui-là  parait;  et  tout  à  coup, 
hélas!  le  grand  jeune  homme  est  tombé  dans  mes  bras  en  disant  : 

—  Ce  n'est  rien. — Une  minute  après  il  était  mort.  Disant  ces  mots, 
notre  hôte  s'essuyait  les  yeux  avec  un  reste  de  mouchoir. 

En  l'entendant  parler  ainsi,  nous  nous  regardions  l'un  l'autre, 
mon  ami  et  moi,  sans  nous  pouvoir  expliquer  comment  cette  inno* 


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16%  RBYUB  mS  DEUX  MONBBS. 

cente  chronique  scandaleuse  était  tenue  se  loger  dans  ces  mstiques 
montagnes.— Messieurs,  nous  dit-il  (et  il  m'appelait  par  mon  non), 
je  suis  propriétaire  ici  d'une  hôtellerie,  je  suis  propriétaire  là-bis 
d'un  cabriolet  et  d'un  fiacre;  je  passe  ici  l'été,  l'hiver  là-bas,  et  voili 
comment  vous  me  voyez  si  instruit.  Au  reste,  j'écrirai  mes  mémoires 
quelque  jour. 

A  cinq  heures  du  matin ,  je  suis  révelUé  par  un  bruit  de  s^nades. 
La  cornemuse  des  montagnes,  cette  outre  soufflée  dont  on  n'a  jamab 
pu  tirer  que  trois  ou  quatre  notes  plaintives,  se  fait  entendre,  le  ne 
jette  à  bas  de  mon  lit ,  et  par  la  fenêtre  entr'ou verte  je  vois  défiler  de- 
vant moi  toute  une  procession,  prêtres,  femmes,  enfans,  vieillards, 
jeunes  gens  a  clieval,  et  par  tout  le  chemin  on  dressait  des  ait$  de 
triomphe,  on  jetait  des  fleurs.  Quelle  joie,  mon  Dieu!  d'être  ainsi 
reçu  dans  le  pays  où  vous  avez  marché  nus  pieds!  En  même  temps, 
le  Parisien ,  armé  de  son  fouet,  m'annonce  qu'il  faut  partir  si  je  vcoi 
arriver  de  bonne  heure  à  mon  village.  —  UÂtons-nous,  dit-il,  cff 
avant  peu  les  routes  seront  couvertes  de  peuple,  et  il  vous  Eatndri 
marcher  à  pied  à  la  suite  de  l'évéque.  —  Ainsi  je  me  hftte,  et  me 
voilà  foulant  le  premier  les  rameaux  verts,  me  voilà  passant  modes- 
tement sous  les  arcs  de  triomphe;  certes,  j'arriverai  à  mon  village 
avant  que  l'archevêque  touche  le  sien;  et,  en  effet,  il  s'était  ar- 
rêté en  son  chemin  pour  tout  voir,  pour  tout  bénir,  pour  distribuer 
la  consolation  et  Faumône,  pour  reconnaître  dans  la  foule  quelques 
visages  amis  et  honteux.  Bon  prélat!  il  allait  tout  joyeux  au  hameau 
natal,  comme  s'il  avait  dû  y  retrouver  son  père  jeune  encore,  et  ses 
jeunes  frères,  et  sa  mère  à  quarante  ans  ;  il  allait  à  son  vHlage,  comme 
s'il  eût  été  attendu  sur  le  bord  du  chemin,  à  la  croix  de  pierre,  par 
la  vingtième  année,  souriante  et  fleurie;  et  moi,  cependant,  é  mon 
retour,  retrouvant  le  saint  prélat  sur  ma  route,  et  la  tète  courbée 
sous  sa  bénédiction  bienveillante,  j'étais  tenté  de  lui  dire  :  Si  voas 
tenez  à  vos  rèyes,  n'allez  pas  plus  loin,  monseigneur;  tout  est  vieux 
là-bas,  ou  démoli,  ou  ruiné,  ou  mort.  N'allez  pas  plus  loin,  car 
vous  allez  prendre  votre  sœur  pour  votre  grand'mère  et  votre 
grand'mère  pour  quelque  spectre  échappé  de  la  tombe.  N'allez  pas 
plus  loin,  car  vous  ne  trouverez  plus  le  beau  village  où  s'est  pa^ 
votre  enfance  heureuse  et  pauvre.  Hélas!  hélas I  vous  aussi  bien 
que  moi,  vous  ne  vous  serez  pas  assez  méfié  de  vos  souvenirs. Vous 
aurez  agrandi,  embelli,  paré  toutes  ces  misères,  vous  aurez  jeté  sur 
ces  masures  toutes  les  fleurs  brillantes  de  la  jeunesse  et  de  la  poésie, 
^'allez  pas  là-bas,  monseigneur,  n'y  allez  pas,  par  pitié  pour  vous; 


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LE  VOYAGE  D* UN  HOMME  HEUREUX.  765 

car  vous  ne  trouverez  plus  que  des  ruines,  des  misères,  des  tris- 
tesses, des  douleurs,  des  tombes.  N'allez  pds  au  village,  ils  sont 
tous  morts,  et  ceux  qui  ne  sont  pas  morts  sont  si  vieux!  Vos  jolies 
cousines,  que  vous  aimiez  tant  et  qui  couraient  avec  vous  si  légè- 
res» hélas!  elles  sont  devenues  si  sérieuses,  que  vous  pourriez  à 
peine  les  baiser  sur  une  joue.  N'allez  pas  là-bas,  gardez  vos  rêVes.  Le 
jardin  u*a  plus  de  fleurs,  le  grand  ruisseau  n'a  plus  d'eau,  le  verger 
est  sans  fruit,  la  vigne  où  vous  grimpiez  si  lestement  s'est  retirée  tout 
là'haut  sur  la  montagne;  l'ile  chargée  de  saules  a  été  emportée  par  le 
courant  dans  la  mer  italienne,  et  elle  a  laissé  un  banc  de  sable  h  sa 
place  verdoyante;  dans  le  cimetière,  les  morts  ont  accompli  leur  révo- 
lution de  juillet,  et  vous  aurez  grand'  peine  à  retrouver  la  tombe  la 
pli»  aimée.  Par  pitié  pour  vous,  par  pitié  pour  eux,  n'allez  pas  par 
là,  n'allez  pas  par  là,  monseigneur,  c'est  un  triste  voyage.  Voilà  ce 
que  j'aurais  pu  lui  dire.  Et  lui  cependant,  comme  je  revenais  de 
toutes  ces  misères,  je  le  vis  qui  parcourait  cette  route  de  ronces  et 
d'épines  aussi  heureux  que  je  l'étais  moi-même  tout  à  l'heure.  Je  le 
laissai  passer,  car,  pour  renoncer  à  ses  rêves,  il  les  faut  briser  soi- 
même,  sinon  l'on  y  revient  toujours. 

De  ce  village  sur  les  bords  du  Rhône,  dont  vous  avez  vu  quelques 
doux  aspects  dans  un  livre  que  vous  aimez,  le  Chemin  de  Traverse, 
nous  tombons  sur  Valence,  sur  Montélimart ,  jusqu'à  Nîmes ,  côtoyant 
ce  beau  Rhône,  mon  fleuve  chéri ,  qui  semblait  me  suivre  en  aboyant 
de  joie  comme  un  dogue  fidèje.  Ce  jour-là,  l'eau  était  rare;  le  lit  du 
fleuve  était  à  sec,  les  collines  se  montraient  à  notre  droite,  chargées 
de  la  prochaine  vendange  enveloppée  sous  son  feuillage  jauni;  tout 
était  joie  et  gaieté  et  bonne  humeur  sur  ces  rivages  qui  vous  fasci- 
nent au  loin  en  chantant.  Nulle  part ,  ni  dans  le  fleuve,  ni  hors  du 
fleuve,  vous  n'auriez  pu  voir  l'inondation  de  l'hiver.  A  chaque  instant^ 
dans  celte  sécheresse,  on  se  demandait  pourquoi  donc  les  villes  étaient 
bâties  si  loin  du  rivage?  Maintenant  que  ce  même  fleuve  s'est  dé- 
chaîné, maintenant  que  l'inondation  a  passé  sur  ces  beaux  rivages, 
maintenant  que  la  dévastation  est  partout,  partout  Ici  ruine,  qui 
pourrait,  qui  voudrait  les  reconnaître,  ces  heureuses  et  tranquilles 
campagnes,  ces  fières  cités,  ces  rives  nonchalantes? 

Levez  la  tête.  Cette  montagne  découpée  à  jour,  c'est  un  pont  jeté 
par  les  Romains  sur  un  torrent  auquel  nous  autres  nous  ferions  tout 
au  plus  l'honneur  d'une  planche.  Il  me  semble  que  je  vois  encore  se 
dessiner  dans  le  ciel  les  arcades  immenses  du  pont  du  Gard.  Pour  bien 
faire,  il  faut  arriver  là  par  le  soleil  couchant,  qui  resplendit  à  travers 


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IBÇ,  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ces  arches  triomphales.  Vous  approchez  de  cette  merveille  dans  le  plas 
grand  recueillement;  vous  avez  à  peine  levé  les  |reux  au  ciel,  et  déjà 
vous  avez  le  pressentiment  de  quelque  chose  d'étrange.  Votre  admira- 
tion, pour  être  confuse  encore,  n'en  est  pas  moins  vive  et  puissante.  — 
Nous  passons  le  pont  du  Gard,  aussi  petits  que  si  nous  l'avions  traversé 
à  genoux .  Ces  grands  Romains,  quels  hommes!  II  leur  fallait  un  pont  là,, 
ils  en  élèvent  trois.  Ici  rien  n'est  à  décrire,  car  la  plus  petite  pierre,  le 
moindre  gravier  tombant  de  ces  hauteurs  sur  la  plus  magnifique  des 
descriptions.  Vous  la  briserait  comme  verre,  puis,  une  fois  écrasé,, 
achève-moi  si  tu  peux  ta  phiase  commencée,  mon  pauvre  ami.  Seule- 
ment il  faut  vous  dire  une  barbarie  de  ce  pays-ci.  Ils  ont  donc  en  toute 
propriété  le  pont  du  Gard;  ils  ont  à  eux  ces  trois  chefs-d'œuvre  super-^ 
posés  run  sur  l'autre;  ils  ont  tout  ce  silence  environnant;  ils  on(ce 
flot  brutal  qui  bruit  entre  ces  roches  sauvages,  pendant  que  les  roches 
même,  toutes  chargées  de  leurs  arbres  noirs  et  vues  à  travers  les 
grandes  arches,  vous  produisent  TefTet  de  ces  pots  de  réséda  que  place 
la  jeune  grisette  parisienne  sur  la  fenêtre  de  sa  mansarde.  Ils  ont  donc 
tout  cela,  toute  cette  terre  ferme  bâtie  par  les  Romains  sur  un  torrei^t 
qui  ne  méritait  certes  pas  tant  d'honneur.  £h  bien!  eux,  les  mor- 
tels d'Arles,  eux,  les  mortels  de  cinq  pieds  et  quelques  pouces 
tout  au  plus,  qui  le  croirait?  ne  se  sont-ils  pas  avisés  de  construire 
de  leurs  frêles  mains  un  pont  de  leur  fhçon  pour  faire  concurrence 
au  pont  du  Gard  !  C'est  une  dérision  bien  étrange!  Et  cela  sous  quel 
prétexte?  sous  prétexte  qu'on  gagne  une  demi-lieue.  Gagner  une 
dlsmi-lil^e  et  ne  pas  passer  sur  le  poitt  du  Gard!  Mais,  eace  cas, 
pour  quoi  donc  comptez-vous  la  grandeur  des  chefs-d'œuvre,  le  res- 
pect et  la  majesté  du  passé?  A  quoi  donc  peuvent  servir  ces  merveilles 
du  monde,  si  des  mirmidons  doivent  leur  faire  concurrence?  de  quel 
dlroit,  quand  les  Romains  ont  placé  ces  longues  arcades  entre  le  ciel 
et  la  terre,  vous  amusez-vous,  vous,  pygmées,  à  parodier  ces  blocs 
de  pierre  par  ces  misérables  planches  suspendues  h  des  fils  groscomme 
le  doigt  et  qu'un  souffle  emporte?  Je  sais,  bien  que  vous  faites  des 
monumens  à  votre  taille;  mais  puisqu'enfin  vous  en  avez  là,  dans  vos 
champs,  qui  ont  été  faits  à  la  taille  des  Romains  de  César,  pourquoi 
doncf'ne  pas  vous  en  servir?  Vous  gagnez  une  demi-lieue,  c'est  vrai; 
mais  aussi  vous  perdez  le  respect  et  la  contemplation  du  passé. 

Nous  avons  traversé  le  pont  du  Gard ,  la  tête  nue  et  dans  une  con- 
templation muette;  une  lieue  plus  bas,  nous  avons  à  peine  regardé 
cet  autre  pont  chancelant  qui  vacille  sur  ses  quatre  morceaux  de  fer. 
—  La  ville  de  Ntmes  est  toute  remplie  de  ces  vestiges  des  Romains , 


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LE  V0TÀ6B  d'un  HOlÉIffi  Hln^SVX.  tST 

mais  ki  voas  tombée  dans  un  autre  excès  :  hors  ée  la  riHe,  on  ne 
veut  plus  se  servir  du  pont  du  ^ard;  dans  la  ville  même,  on  se 
sert  beaucoup  trop  des  arènes,  de  la  Maison  Carrée  et  du  bain  des 
Bames  Romaines.  Il  faudrait,  pour  que  tout  respect  leur  fât  rendu , 
que  ces  grands  monumcns  ne  fussent  pas  exposés  nuit  et  jour  à  Tinsi- 
pide  bourdonnement  des  hommes  ;  Thomme  rapetisse  ces  immensités, 
forsqull  les  approche  de  trop  près.  Ainsi ,  dans  la  Maison  Carrée,  ils  ont 
installé  une  exposition  de  peintures  modernes  et  de  broderies  ;  cette 
Maison  Carrée  est  un  élégant  édifice  isolé  d'autres  monumens  qui 
rentouraient.  La  maison  est  ornée  d*un  gardien  qui  s*est  fait  antiquaire, 
moins  par  goût  que  par  métier.  Une  fois  antiquaire ,  ce  digne  gar- 
dien s'est  cru  obligé  d'écrire  deux  gros  voluïnes  sur  la  Maison  Carrée  y 
et  ces  volumes  une  fois  imprimés,  malheur  au  visiteur!  on  lui  de- 
mandera sa  petite  souscription  pour  ce  bel  ouvrage.  Or,  véritable- 
ment, deux  volumes  pour  prouver  ou  pour  ne  pas  prouver  que  deux 
clous  fichés  ^ans  le  mur  extérieur  signifient  ^u  ne  signifient  pas 
princeps  juventuiis  y  prince  de  la  jeunesse,  c'est  abuser  de  la  permis- 
sion d'écrire,  même  aujourd'hui  où  tout  le  monde  en  abuse.  Ces  deux 
dons  ont  fait  passer  bien  des  nuits  blanches  aux  savans  de  la  contrée. 
L'un  dit  :  les  clous  représentent  un  L.  —  Non ,  dît  l'autre,  c'est  un  M. 
—Celui-ci  dît  :  c'est  un  C.  —  Cehiî-là  :  c'est  Un  M.  —  M.  Pelet,  qui 
est  le  plus  habile  représentant  de  ces  firagmens  antiques,  et  dont  vous 
avez  vu,  à  la  dernière  exposition  de  l'industrie,  les  arènes  de  Ntmes 
en  gros  blocs  de  liège,  M.  Pelet  est  persuadé  que  cet  M  est  un  C, 
pendant  que  M.  Séguier,  autre  antiquaire ,  homme  excellent  et  bien- 
vefllant  s'il  en  fut,  est  mort  convaincu,  jusqu'au  jour  de  la  résur- 
rection étemelle,  que  ce  C  est  un  M.  Est  arrivé  sur  l'entrefaite,  à  la 
Maison  Carrée,  un  honune  qui  possède  plus  d'esprit  à  lui  seul  que 
tous  les  antiquaires  réunis  de  ce  monde ,  M.  Mérimée,  l'inspecteur 
de  ces  reliques  du  vieux  temps,  et,  avec  cette  bonne  grâce  qui  ne  le 
quitte  jamais,  M.  Mérimée  a  mis  d'accord  les  M  et  les  C ,  —  car,  dit-Q , 
cet  M  n'est  pas  un  C,  et  ce  C  n'est  pas  un  M;  il  s'agit  d'un  L, 
Lucius  Vérus,  prince  de  la  jeunesse;  personne  n'a  raison ,  ni  M.  Pelet, 
ni  M.  le  président  Séguier.  —  A  ce  mot  de  président  Séguier,  inad- 
vertance bien  innocente  d'un  honnête  Parisien  tout  habitué  à  ne  re- 
connattre  qu'un  seul  Séguier  dans  le  monde,  celui  qu'on  appelle  tout 
court  mon9ieHr  te  premier  président  Séguier,  voilà  le  portier  de  la 
Maison  Carrée  qui  s^emporte  dans  son  livre  contre  M.  Mérimée;  j'ai 
vu  le  sioment  où  il  allait  lui  dire  :  —  Président  vousHfnéme!  Be 
bonne  foi,  pour  en  revenir  à  notre  dire,  si  ce  monument  du  beau 


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768  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

temps  romain  avait  été  plus  éloigné  de  la  ville,  pensez-vous  qu'il  eût 
donné  lieu  à  cette  dispi]^  de  clous,  de  portier  et  de  préadenl?  Mou; 
le  monument  eût  été  protégé  par  le  silence,  par  l'espace,  par  la 
douce  clarté  de  Fastre  pAle  dans  le  ciel ,  par  le  vent  du  soir  qui  sou- 
pire dans  les  bois. 

Autre  exemple  encore.  Rien  n*est  curieux  à  voir,  à  Ktmes,  comoie 
les  bains  des  dames  romaines ,  dans  le  jardin  public  de  la  ville.  Ce  soot 
des  galeries  voûtées,  des  chambres  spacieuses,  des  bas-reliefs,  des 
statues,  tout  le  bien-être  élégant  et  riche  de  cette  civilisation  asia- 
tique, si  savante  dans  les  délices  de  l'Orient.  Eh  bien  !  dans  ces  jardins 
où  la  poussière  tourbillonne,  tout  rempli  de  ces  eaux  peu  limpides, 
exposé  à  cet  ardent  soleil^  le  bain  des  dames  romaines  a-perdu  toute 
sa  poésie.  Il  est  impossible,  en  effet,  de  se  les  représenter,  ces  grandes 
dames,  dans  ces  marbres  mutilés,  dans  ces  eaux  fangeuses,  dans  ces 
grottes  sans  mystères,  dans  cette  poussière,  dans  ce  soleil.  En  ?ain 
vous  les  appelez  de  la  voix  en  récitant  les  plus  vifs  passages  de  rAH, 
d'aimer  d'Ovide,  ou  les  plus  molles  élégies  de  TibuUe,  rien  n*obéit 
à  ces  évocations  magiques;  rien  ne  vient,  ni  la  maîtresse,  ni  l'esclave,, 
ni  la  causerie  romaine,  ni  le  repas,  ni  les  cosmétiques,  ni  les  pai^ 
fums;  ce  bain,  creusé  là  par  les  vainqueurs  des  Gaules,  n^est  plus 
qu'une  école  de  natation  à  l'usage  des  I^tmois  les  moins  lavés.  Non 
certes,  parmi  ces  baigneurs,  pas  un  ne  ressemble  au  protégé  de 
M.  Mérimée,  Lucius  Verus,  prince  de  la  jeunesse  en  effet,  car  si 
celui-là  ressemblait  à  son  buste ,  il  était  le  plus  beau  des  Romains. 

Il  y  avait  aussi ,  tout  au  sommet  du- jardin ,  une  espèce  de  mausolée 
sans  nom,  une  masse  informe,  mais  belle,  à  force  d'être  grande,  qui 
était  placée  là  comme  un  vaste  problème.  Pour  ce  monument  étrange 
et  sans  explication  possible,  chacun  avait  à  part  soi  son  explication , 
son  commentaire.  Mais  le  voisinage  des  honunes  a  été  funeste  à  la 
tour  Magne.  Le  jardinier,  plus  curieux  que  les  autres  antiquaires,  a 
voulu  savoir  enfin  ce  que  renfermait  cette  masse,  et  il  l'a  éventrée, 
c'est  le  mot,  à  coups  de  pioche.  Vous  pouvez  voir  encore  cette  large 
plaie;  heureusement  le  maçon  n'a  pas  trouvé  l'ame  cachée  dans  ce 
corps;  il  en  a  été  pour  ses  peines;  cependant,  ainsi  démantelée  et  per- 
cée à  jour>  la  tour  Magne  reste  debout,  ruine  qui  défie  les  siècles, 
protégée  comme  elle  Test  par  le  nom  et  surtout  par  le  ciment  romain. 

Mais  le  plus  be^u  monument  de  la  ville,  le  plus  rare  et  le  plus  ad- . 
mirable  mille  fois,  puisque  le  pont  du  Gard  est  à  deux  lieues  de  là ,  ce 
sont  les  arènes.  Voilà  encore  une  œuvre  de  géans.  Cela  9*étend  au  loin  • 
sous  votre  regard  ému  et  charmé.  Au  dehors  les  murs  éternels  ont  été 


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LE  TOYAGB  D'UN  HOMIIE  HBUEBUX.  769 

dépouillés  de  tout  ornement ,  au  dedans  on  dirait  que  le  monument 
vient  d'être  adievé.Voici  les  galeries  sonores,  voici  les  gradins  élevés, 
voici  le  vomitoire  immense;  ici  se  pressaient  les  sénateurs,  ici  les  che- 
valiers, là  s'asseyait  le  peuple  souverain ,  et  tout  là  haut  la  populace, 
et  plus  haut  encore  les  étrangers.  Regardez  ce  banc  dont  les  orne- 
mens  peu  chastes  vous  feraient  rougir,  madame ,  si  vous  y  reconnais- 
siez quelque  chose;  ce  banc  était  destiné  aux  courtisanes»  et  tout  en 
face  des  courtisanes  se  tenaient  les  vestales,  enveloppées  dans  leur 
chaste  linceul.  Voici  encore  le  siège  redouté  du  proconsul  et  le  cercle 
des  licteurs;  sous  ces  antres  sonores  rugissaient  les  lions;  les  gladia- 
teurs attendaient  sous  ces  voûtes;  dans  ces  immenses  corridors, 
quand  tombait  la  pluie  pour  rappeler  aux  Romains  qu'ils  étaient  dans 
les  Gaules,  le  peuple  se  mettait  à  l'abri.  Tout  était  prévu  dans  cette 
myriade  de  places,  chaque  place  était  marquée;  pas  de  confusion 
possible;  pas  de  désordres;  il  y  avait,  ce  qui  est  impossible  à  trouver 
dans  nos  théâtres,  des  portes  pour  entrer,  des  portes  pour  sortir; 
cette  immensité  se  vidait  et  se  remplissait  comme  par  enchantement; 
il  faut  cent  fois  plus  de  temps  aujourd'hui  pour  faire  évacuer  la  salle 
de  YOpérdi]  et  une  fois  alors  à  votre  place,  tous  ensemble,  passions 
contfe  passions,  cœur  contre  cœur,  peuple  contre  peuple,  quelles 
joies  !  quelles  émotions  vous  attendaient  !  Ici  même  sur  ce  sable,  ceux 
qui  allaient  mourir  vous  saluaient  de  leur  cri  de  joie  :  Moriiuri  ie  salu- 
tant.  Les  vaincus  s'arrangeaient  pour  bien  mourir,  non  pas  sans  se 
rappeler  le  doux  ciel  de  l'Argolide,  reminiscHur  Argos. 

Or,  devinez^e  si  vous  pouvez ,  mais  jamais,  non  jamais  votre  fan- 
taisie n'irait  jusque-là,  devinez,  madame,  quel  spectacle  m'attendait 
au  milieu  des  arènes  de  Mimes,  dans  ce  noble  amphithéâtre^  dans 
cette  œuvre  de  géant,  Pélion  sur  Ossa?  l'arrivé,  j'accours,  je  prends 
un  billet  au  bureau,  je  pénètre  dans  ces  voûtes  mystérieuses,  je 
monte  tout  là-haut  aux  places  les  plus  viles  ou  Ion  est  si  grand,  et 
tout  là-bas,  tout  là-bas,  à  mes  pieds,  dans  un  abtme  éclairé,  comme 
un  point,  noir,  je  découvre  quelque  chose  qui  s'agite;  qu'était-ce 
donc?  On  eût  dit  une  paillette  d'or  faux  que  le  vent  emporte.  Cinq 
ou  six  trompettes  du  régiment  jouaient  leur  .air  favori  dans  ce  si- 
lence. Devinez  donc  qui  c'était?  Je  fus  obligé  de  descendre  la  mon- 
tagne ;  j'-étais  sur  PéUon ,  me  Toilà  sur  Ossa ,  je  vais  plus  bas  encore, 
je  saute  dans  Carène  et  j'arrive....  0  surprise!  j'arrive  à  une  corde 
raide,  et  sur  cette  corde  tendue  jci  découvre  une  vieille  petite  femme , 
de  cinquante-sept  ans,  la  plus'viâUe  panni  les  plus  vieilles  comé- 
diennes de  ce  monde,  M"'  Saqui  en  personne.  C'était  bien  elle. 

TOME  XXIV.  49 


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770  nwtm  m»  deux  uamM. 

nie  avait  sur  la  tète  vne  petile  peiruqne  frisée;  elle  pmttti 
tnniqfie  bleu  céleste  rehaasaéed'or;  elle  avait  à  ses  pieds  des  sandaies; 
ses  deux  petits  bras  enfantins,  tout  raccornis  comme  le  reste,  hu 
servaient  de  balancier,  et,  dans  cette  position  diiBcile,  elle  s'agîtaft, 
elle  se  démenait,  que  c'était  une  véritable  pitié.  La  pauvre  malheu- 
reuse créature  humaine!  comme  s*il  n'eût  pas  mieux  valu  pour  elle  se 
suspendre  a  cette  corde  par  le  cou,  plutôt  que  d'en  faire  rimbéctle 
diamp  de  bataille  de  sa  décrépitude  bondissante!  Surtout  de  ses  beaux 
jours  de  gloire  et  de  renommée ,  elle  avait  précieusement  gardé  un 
certain  geste  qui  devait  la  faire  singulièrement  applaudir,  il  y  a  de 
cela  une  quarantaine  d'années.  Ce  geste  ne  consistait  à  rien  moins 
qu'à  relever  sa  tunique  et  à  montrer  tout  à  Taise  une  pauvre  cuisse 
vieillotte  et  rembourrée  qui  avait  vu  des  temps  meilleurs.  M"*  Saqui 
courait  ainsi  de  ville  en  ville,  si  l'on  peut  appeler  cela  courir.  EBe 
venait  exercer  une  dernière  fois  sa  légèreté  et  son  courage  dans  cette 
arène  où  les  lions  les  plus  afRimés  du  cirque  auraient  dédaigné  de 
donner  un  coup  de  dent  à  cette  cuisse  dont  elle  était  si  fière  encore. 
Encore  une  fois,  quel  spectacle  lamentable?  et  se  peut-il  que  les 
arènes  de  Nimes  en  soient  venues  là  ! 

C'était  à  en  pleurer  des  larmes  de  sang  ou  bien  à  en  rire  à  gorge 
déployée.  J'ai  pris  le  dernier  parti ,  et  j'ai  quRté  la  place  ne  sachant 
à  qui  donner  la  palme,  aux  Romains  qui  avaient  construit  ces  galeries 
sans  fin  pour  s'y  divertir  une  fois  ou  deux  chaque  année,  ou  bien  à 
nous  autres,  qui,  pour  nous  amuser,  impitoyables  que  nous  sommes, 
fioiisons  sauter  et  grimacer  sur  tme  corde  cette  épouvantable  nriae 
d'une  fenune.  Et  nous  appelons  les  Romanis  des  baibares  parce  qn'Ss 
applaudissaient  des  athlètes  de  vingt  ans,  des  étrangers,  des  ennemis, 
qui  se  battaient  à  outrance  ('ans  ce  magnifique  chara  ^los  entourés 
de  l'enthousiasme  universel ,  pendant  que  nous  autres ,  sans  respect 
pour  le  plus  beau  monument  de  ce  pays,  nous  allons  nous  difêrtir 
des  derniers  et  douloureux  bondissemens  d'une  malheiireuse  petite 
vieille  dont  nous  pourrions  être,  mais  à  Dieu  ne  plaise!  les  antère- 
petits-enfons. 

Non  pas  que  tout  en  donnant  au  passé  sa  part  d'éloges  je  vemlie 
être  ingrat  pour  le  présent.  Au  c(Mraire,  j'avouerai  volairiiers  que 
toute  cette  pompe  extérieure  des  ceuvres  antiques  peut  être  égalée 
par  l'utilité  des  Ouvrages  modernes.  Il  y  a  à  Ntmes  même  un  tnvafl 
achevé  d'hier,  et  dont  les  Romains  eux-mêmes  seraient  bien  fiers. 
Ceci  est,  pour  ainsi  dire,  le  travail  d'un  seul  homme  nommé  Paulin 
Talabot.  Figurez-vous  un  esprit  fort^  une  volonté  ferme,  une  audace 


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LE  YOYÀOKjiW  HOMME  BSliftEUX.  TH 

i  toute  épreuve»  une  scjeace  iofiuiei^EQ.  gareoucant  les  montagofls 
qfu  entourent  la  ville^  terrains  dévastés  «  fli^uvea  débnrdés,  mîaèces^ 
néant»  ravages  de  tout  genre,  Tidée  est  venue  à  celui-là. (yi'il  pouvait 
tenter»  lui  aussi ,  une  œuvre  romaine;,  q^*il  pouvait  à  son  tour  coo^ 
bler  ces  vallons»  aplanir  ces  rudes  soaunets^  dompter  ces  tocrena 
rapides,  en  un  mot  lier  au  Rhône  les  arènes  et  la  ville  de  Nhnes.  Et 
ce  qu'il  a  entrepris»  Paulin  Talabot  l'a  hardiment  exécuté»  Et  non^ 
seulement  il  n'avait  pas  à  ses  ordres  toute  une  anmée  de  Bjornaina» 
maîtres  souverains  des  matériaux  et  de  l'espace^  hmûs  encore  il  avait 
contre  lui  l'habitude  ».  le  préjugé,  le  maaTaisvouknr».  lapropiiété^ 
cet  aveugle  et  égoïste  décote;  bien  plus»  il  avait  contre  lui  une  ymtr^ 
3ance  extraordinaire  et  extravagante  qu'on  appelle  les  ponto<:Ot-cbaui^ 
séias»  Cette  puissance  occulte  arrive  ordinairament  dans  toutes^  les 
entreprises  du  travailleur,  crittquaiit  ceci  et  cela  r  imposant  les^coo^ 
ditions.les  plus  dures»  indiquant  les  moyens  les  plus  coûteux  „quaBd 
ce  n'est  pas  elle  qui  paie*  C'est  à  elle  que  nous  devons  nos  trtstfs 
routes»  et  si  nous  n'avons  encore  qjue  q^elques^  lignes  de  chemina  d(K 
fer,  c'est  à  elle  seule  q^'en  doH  revenir  tout  l'honneur..  Heureuses 
ment  que  notre  savant  ingénieur  a.méprisé  tant  qu!il  a  put  cette  exi- 
geante compoffAQnuâ  (pardon  du  mot»  il  est  dans^ite^fi/o^).  U  » 
tiAcé,  mals^  les  ponts-et-ohaussées»  le  parcours  de  son  chemin;  il 
nia  obéi  à  aucune  des  pentes  indiquées ,.  ce  q|od  eût  ruiné  les  action^ 
naires»  et  à  toutes  les  criailleries.de  l'admimstcalian,  il  a  néponduf 
comme  ce  philosophe  gr^  à  qui  l'on  niait  lemouvement»  il  amyarehé; 
tt  a  donc  accompli,  en  moins  de  dixrhuit  mois^  a  travers  des  difiOculr* 
tés  incroyables»  cette  œuvro  immense.  Son  diemin  travense  la>moii* 
tagne  tout  droit,  comme  ferait  une  flécha;  il  ne  tourne  pasJefrobsta- 
cles,  il  les  brise.  Il  s'enfonce  sous  terre  avec  une  frénésie  incroyable; 
soudainil  se  montre  de  nouveau^  alerte  et  radieux.  Le  premier  jour, 
Paulin  Talabot  nous  a  menés  kla  Grand'-Comh,  une  monta^ie  de 
cbacbon.  Vous  arrivez  la. oppressé,  abîmé  de  tristesse,  n'en  pouvwtfit 
plus.  Tout  le  paysage  d'alentour,  mais  c'est  proCaner  le  met  payr- 
sage»  est  nu,  désolé,  aride,  inerte,  mort.  Déjà  cependant  un  village 
s'est  élevé  sur  le  penchant  de  la  colline,  pour  l!habitation  des  mineur»; 
mais  dans  co  village  pas  un  cbien  n'aboie ,  pas^  un  enfant  ne  pousse 
mn  joyeux  petit  cri»  pas  une  femme  ne  chante  et  aussi  pas  un 
oiseau.  En  ces  lieux,  tout  étonnés  d'être  rattechés  au  monde  vivant» 
la  vie  et  le  mouvement  commencent  à  peine.  Et  encore  est-ae  sous 
la  terre  qu'il  vous  les  faut  chercher.  Entrez  donc»  si  vous  l'ose»,  dans- 
cette  mine  profonde»  que  Tirgile  semble  avoir  décrite  qiiandiili  paria 

49. 


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772  WMYVE  m»  PBCX  MONDES. 

du  Ténare.  Tous  pénétrez  de  plain-pied  dans  la  montagne»  La  mine 
étend  tout  au  loin  ses  rues  innombrables,  à  peine  si  vous  aperceves 
la  vacillante  clarté  dans  la  main  du  mineur.  De  temps  à  autre  vous 
entendez  un  grand  bruit;  c'est  la  houille  qui  tombe«  masse  détachée 
de  la  masse  universelle.  Si  vous  levez  la  tète,  vous  pouvez  suivre  à  ses 
ondulations  immenses  ce  vaste  manteau  de  charbon  dont  les  franges 
seront  à  peine  découpées  quand  toute  cette  génération  ne  sera  plus 
de  ce  monde.  Mais  cependant  quelles  ténèbres!  quel  silence!  Quel- 
ques ouvriers  suffisent  à  tracer  ces  tristes  sillons,  des  sillons  sans 
soleil,  sans  rosée  fécondante,  sans  verdure  et  sans  ombrage;  mais 
aussi,  une  fois  que  cette  triste  récolte  sera  faite,  que  de  forces  amon- 
celées cette  masse  inerte  vous  va  représenter!  Que  de  bras!  que  de 
travailleurs!  que  de  vaisseaux  qui  vont  partir  au  loin!  Dans  cet  antre 
ténébreux  est  enfermée  la  vie  et  la  puissance  des  peuples  modernes; 
c'est  de  là  véritablement  que  part  la  force  nouvelle  qui  les  pousse; 
et  quelle  grande  idée,  savez-vous,  d'avoir  été  chercher  cette  mon- 
tagne perdue  là,  pour  la  placer  sur  les  bords  de  la  Méditerranée»  où 
chaque  navire  lui  viendra  demander  le  mouvement! 

Non-seulement  par  ce  chemin  de  fer  vous  allez  à  la  Grande- 
Combe  ,  mais  encore  vous  allez  à  Beaucaire.  Le  Rhône  prend  à  Beao- 
caire  le  charbon  qui  vient  de  la  mine,  et  de  là  il  le  porte  à  la  mer. 
Ainsi,  Beaucaire,  pauvre  ville,  d'une  existence  douteuse,  qui  vivait 
par  hasard  et  de  hasards,  qui  n'avait  guère  qu'un  mois  d'existence 
dans  l'année,  a  6ni  par  vivre  de  la  vie  du  commerce  de  chaque  jour. 
Sur  le  quai ,  nous  trouvons  un  pont  suspendu  que  le  Rhône  doit 
avoir  emporté  depuis,  et  nous  voyons  passer  en  même  temps,  mais 
d'un  pas  bien  inégal,  le  bateau  à  vapeur  et  la  gcdioUy  triste  bateau 
tiré  par  un  cheval  étique  ;  c'était  là  toute  notre  civilisation  il  y  a 
vingt  ans,  et  nous  n'avions  pas  d'autres  armes  pour  nous  battre 
contre  le  Rhône,  ce  ren verseur  de  villes,  ce  ravageur  de  provinces. 
A  notre  gauche,  voici  le  chûteau  de  Beaucaire,  tout  en  ruines;  la  place 
forte  d^autrefois  est  devenue  une  étable  à  bœufs;  à  notre  gauche, 
voici  Tarascon ,  et  plus  haut  le  château  bâti  par  le  roi  René  ;  nous 
sommes  reçus  par  un  pauvre  crétin  qui  se  chauffe  au  soleil. 

Et  maintenant  que  nous  voilà  sur  la  grande  route,  allons  plus  vite; 
Arles  n'est  pas  loin.  Saluez  cette  charmante  ville,  et  cependant  ne 
craignez  rien ,  je  ne  vous  mène  pas  aux  arènes,  à  ces  arènes  plus  belles 
et  mieux  conservées,  s'il  est  possible,  que  les  arènes  de  Nîmes,  et 
surtout  silencieuses  et  désertes;  je  n'ai  rien  à  vous  dire  du  théâtre, 
où  se  représentaient  les  comédies  de  Plaute  et  de  Térence,  spectacle 


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LE  V0TA6B  d'un  HaMMB  HEUREUX.  773 

plas  digne  d'ane  nation  poliiée  que  tons  les  combats  de  gladiateurs  ; 
je  laisse  de  côté  Fart  gothique,  les  tombeaux  des  saints  et  des  martyrs, 
et  l'admirable  tète  de  Diane,  et  la  tête  d'Auguste;  je  ne  suis  pas  un 
antiquaire,  je  ne  veux  pas  Tètre  ."c'est  le  plus  pénible  des  métiers 
pour  récrivain  d*abord,  pour  le  lecteur  ensuite;  mais,  cependant, 
venez  avec  moi,  nous  allons  entrer,  s'il  vous  platt,  dans  le  clottrede 
Smnte-Trophime.  Ëhl  vous  l'avez  vu,  madame,  par  une  nuit  d'été, 
ce  beau  cloître,'  vous  l'avez  vu ,  d'abord  sous  le  crépuscule  flévreux  dé 
la  lune  des  morts,  et  ensuite  tout  étincelant  de  la  musique  de  Meyer- 
beer.  Vous  avez  admiré  ces  arceaux  gothiques,  ces  grêles  colonnades, 
l'herbe  de  ces  dalles  sonores,  la  mousse  qui  grimpe  sur  le  beau  visage 
de  ces  pâles  statuts  enveloppées  de  leurs  robes  traînantes.  C'est,  en 
effet,  le  même  clottre,  c'est  le  même  aspect;  mais  peut-on  comparer 
la  toile  peinte  aie  vieilles  et  saintes  pierres?  Qu'Ottt-ilsfeit  d'ailleurs, 
nos  décorateur^ d'opéra,  des  deux  autels,  et  du  clocher  que  soutien- 
nent ces  quatre  pilastres,  et  de  la  tour  romane  à  trois  étages,  et  de 
toutes  ces  fines  coionnettes  qui  sentent  leur  xiP  siècle  d*une  lieue, 
et  surtout  de  ce  beau  portail  tout  chargé  de  ceis  innombrables  figu- 
rines? Comme  aussi  ne  cherchez  pas  la  croix  de  pierre  ou  s'agenouille 
la  gentille  Alice;  cette  croix  n'est  pas  à  Sainte-Trophime,  elle  s'élève 
sur  les  hauteurs  du  H&vre ,  dans  le  cimetière  de  l'abbaye  deiGraville. 
Non ,  une  fois  dans  Arles,  ce  n'est  pas  de  ces  antiques  murailles  que 
je  veux  vous  parler;  non,  ces  Romains,  cesévêques,  cet  empire  qui 
s'en  va  en  laissant  de  si  nobles  vestiges^,  cette  croyance  qui  se  fonde 
par  de  si  grands  miracles,  ce  n'est  pas  là  seulement  tout  ce  qui  nous 
frappe  dans  ces  murs.  Tenez,  madame,  regardez  I  A  chaque  porte,  à 
chaque  fenêtre  chastement  entr'ouverte,  sur  les  bords  du  Bhône 
grondeur,  sous  les  vieux  arbres,  dans  les  églises  où  elles  prient  d'une 
façon  charmante,  voyez-vous,  admirez-vous  ces  belles  filles  à  l'œil  si 
noir,  à  la  peau  si  blanche,  au  maintien  si  noble?  Elles  ont  tont-à-fait 
le  geste,  le  sourire,  la  tlignité  des  jeunes  grandes  dames  romaines; 
elles  savent  qu'elles  sont  belles  par  droit  de  naissance,  et  elles  ont 
soin  de  leur  beauté,  comme  la  ville  a  soin  de  ses  arènes,  par  un 
orgueil  national  bien  entendu.  Et  cette  beauté  dont  elles  sont  fières  à 
si  juste  titre>  elles  la  parent  de  leur  mieux,  simplement,  noblement, 
avec  une  bonne  grâce  unie  et  charmante.  Des  pieds  à  la  tête,  il  n'y  a 
rien  à  reprendre.  Remarquez,  je  vous  prie,  ce  bas  bien  tiré  sur  cette 
jambe  mignonne,  ce  pied  vivement  attaché  à  la  jambe  et  cette  main 
au  bras,  et  connue  le  bras  se  replie  noblement  à  l'ombre  naissante 
de  cette  gorge  que  recouvre  le  plus  fin  mouchoir.  Dans  leur  vêtement, 


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774  KBTBB  Ufr  HBVX  Mfl 

tout  est  simple  et  naturel  camme  daa»  leur  beauté;  point  dr 
leurs  tranchées^  des  robes  noires  el  du  linge  Uane, 
cependant  que  leur  blanc  visage.  Leurs  ebeveax  smrfl 
touffus,  de  cette  belle  couleur  noire  par  laifiieile  leaoknl  »  paasi^  et 
c'est  à  peine  si  ce  large  velows  les  peut  eonraîr.  Ce  veltom»  est  k 
seule  coquetterie  apparente  dts  ce»  coqvettes  penoanan  ;  il  eat  dt 
toutes  cottleuro,  noir,^  ronge,  nacarat;  lesi  manebeMes,  cHea  en  «Et 
toutes,  sont  invariablement  de  la  toMe  la  phia  fine,  et  avec  toirt  cda 
des  sourires  ingénus  ^  des  reganb  bonnètes^  une  «Mumncc  calme. 
— A  bas  les  antiquaiiesl  ib  travalUent  k  mût  et  le  jour  à  étudier  des 
misères  I  ils  perdent  la  vuesur  desinacripyona^effacées  ;  ils  inmaasent 
dan»la  pousaère  des  tenqis  toute»  soiies  de  débris  peur  noua  prouver 
que  les  Romains  ont  passé  par-4à.  —  Ouir  aevtea^  les  Skmialiis  oat 
passé  par-là  avec  des  Romainca;  les  pnBeaaMit  psiaé  par  là  tenaat 
par  la  main  les  princease»  de  la  jeunesse  ;  les  uns  et  les  mataes^  ils 
sont  venus  respirer  cetair  si  pur,  et,  en  tëmoigMge  de  le»  passage* 
ils  ont  laissé  là  mieux  (pie  des  amphithéâtres^  mieux  qne  des  tom^ 
beaux  et  des  nmaées  ;  Us  ont  laisaé  ce  noUa  saog  qui  n'a  pas  encose 
menti  à:  son  ocigîne  illusU«.  Bdies  filles  qui  pasaer  si  légères  av«c 
vos  dix-huit  ans  et  votue  anti<pie  origine^  veos  êtes  ceitrineoK&t  la 
plus  fierèéritage  et  le  do»  le  ptas  précieux  que  nous^  aient  laissé  les 
Césars. 

Au  reste,  tous  ces  conqiiérans  passagers  ont  laissé  ce  qu'ils  ont  p« 
dans  ces  contrées  trop  voisines  de  Tltalie  pour  n'être  pas  quelqneiMa 
rUalie.  Charles  Maitel ,  qpii  a  brisé  tant  de  choses,  comme  c'était  soa 
métier,  et  comme  son  devoir  le  voulait,  a  laissé  en  ces  lieux  une  race 
de  petits  chevaux  qui  descendent,  dit-on,  dea  chevaux  qne  mam- 
étaient  les  Sarrasins  avant  leur  débite.  Mais  ces  chevaux  arabes  n'ont 
pas  tenu  autant  que  les  filles  romaines.  Les  jeunes  filles  ioniemma 
sont  aussi  belles  qu'aux  premiers  jours  ;  sur  l'écheNe  des  êtres  lAvéa 
ou  créés,  elles  tiennent  le  wlien  entre  les  Parisiennes  et  la  Véaua 
d'Arles;  les  chevaux  des  fiers  Sarrasins  sont  devenus  d'horribles 
petites  bêtes  qui  tiennent  le  milieu  entre  l'âne  et  le  maleL 

Il  était  nuit  quand  nous  avons  traveraé  la  ville  d'Aix,  si  fière 
aujourd'hui  d'avoir  donné  le  jpur  à  cet  élég^t  et  passiopaé  plé- 
béien d'une  si  haute  éloquence,  d'un  si  grand  courage,  fenne  et 
honnête  volonté  qui  a  déjà  renversé  tant  d'obstacles.  De  pareOs 
hommes  sont  les  oracles  de  l'avenir.  Tout  vivana qu'ils  sont  encore, 
on  voudrait  voir  la  maison  où  ilssont  nés,  le  gazon  qu'ils  ont  foolé^ 
le  coin  du  ciel  où  ils  ont  deviné  leur  étoile,  cadiée  denière  L'étoile 


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LE  YWMSiE  D*CN  «OHHE  AEimEUX.  ?7S 

éblouissantede  r^mperenr.  Mais  non?  verrons  cela  plus  tard  ;  hfttons* 
noQs,  car  Toici  ncAre  grand  orage  qui  va  nous  rq>rendre;  hâtons* 
nous,  t^ar  an  point  du  jour  nous  verrons  Marseifle.  Voici  Marseille, 
mais ,  dans  cet  admîrafole  coin  de  terre  qui  a  été  long-temps  une  terre 
grecque  et  long-temps  une  terre  romaine,  ne  cherchez  aucun  vestige 
de  la  Grèce  ou  de  ritalie.  Marseille  est  uniquement  et  tout-è-fait  une 
ville  française;  elle  a  l'esprit,  l'activité,  le  courage,  Fénergîe,  le  bon 
sens  de  ta  France;  elle  s'inquiète  peu  d'art  et  de  poésie;  elle  sait  bien 
qu'elle  n'a  pas  été  placée  là  pour  rêver,  mais  pour  agir.  Aussi  ëchap* 
pe-t-elle  aux  antiquaires  et  aux  touristes;  aussi  méprise-t-dte  de  tout 
son  cœur  ces  méchantes  petite^  retil^iies  à  l'usage  des  villes  qui  n'ont 
rien  à  faire.  Elle  a  renversé  tout  son  passé,  elle  ne  vit  que  dans  le 
présent.  Elle«  oublié  ses  origines,  elle  ne  veut  pas  remonter  plus 
haut  que  la  France.  EHe  sait  toutes  les  langues,  elle  porte  tous  les 
habits,  die  connaît  toutes  les  monnaies,  die  a  le  secret  de  toutes  les 
marines,  elle  est  ptas  fière  de  son  port  que  d'avoir  produit  V Iliade; 
de  cette  bdie  mer  qu'elle  domine,  efle  ne  sait  d'autre  histoire,  sinon 
œ  que  la  mer  emporte  et  ce  qu'elle  rapporte.  C'est  une  ville  qui 
chante  victoire  depuis  le  soir  jusqu'au  matin;  ne  la  dérangez  pas. 

J'ai  vu  à  Marseille  un  triste  spectacle.  M^'Dorval,  cette  ameen  peine» 
était  venue  avec  sa  pacotille,  bien  usée  depuis  cinq  aus,^de  drames 
modernes,  et,  entre  autres,  elle  avait  apporté  dans  son  h^^^ffiÂngelo, 
$ffran  de  Padoue,  Vous  savez  comment  elle  joue  la  Thisbé ,  avec  quel 
désespoir  et  combien  de  larmes  touchantes  !  Elle  paraît,  elle  est  reçue 
avec  acclamations,  le  parterre  est  heureux  de  la  revoir;  mais  biéntdt 
les  transports  font  place  au  silence,  le  silence  à  l'ennui;  le  peuple  de 
Marseille,  avec  son  bon  sens  de  chaque  jour,  ne  peut  pas  supporter 
kmg-temps  ce  péle-méle  de  poison,  de  contre-poison,  de  portes 
iecrètes,  de  meinsonges,  et ,  afin  de  concilier  toutes  choses,  son  dé- 
dain pour  le  drame ,  son  admiration  pour  l'actrice ,  ils  applaudissent 
la  grande  conbédienne  avec  fureur,  et  ils  sifflent  en  même  temps 
de  toutes  leurs  forces  le  drame  malencontreux.  Ma  foil  vive  le  bon 
sens  !  n  n'y  a  que  cela  pour  bien  juger  les  œuvres  de  Tesprit  ! 

Qàelle  rage  a-t-on,  je  vous  le  demande,  dé  s'arrêter  dans  tous 
les  lieux  où  îl  y  a  quelque  souffrance  à  voir?  Pourquoi  ne  pas  laisser 
de  côté  ces  misères  qu'on  ne  peut  soulager,  les  larmes  et  les 
eriûies,  la  prison  et  l'hêpîtal?  Te  trouves-tu  donc  trop  heureux ,  toi 
qui  voyages?  Mais  non,  il  faut  obéir  à  Tinstinct  qui  vous  pousse 
malgré  vous  à  tout  voir.  D'ailleurs  le  bagne  u  été  si  fort  à  la  mode 
pendant  dix  ans,  qu'en  bonne  littérature  il  n'est  guère  permis  de  ne 


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776  UYini  MS  Mux  mommb. 

pas  lui  faire  une  petite  visite.  Ainsi ,  à  peine  arrivés  dans  Tonloo ,  oa 
nous  mène  au  bagne;  vous  entrez  avec  un  grand  effroi  ;  mais  bientM, 
tout  entier  à  un  spectacle  si  nouveau,  vous  admirez  ce  vaste  espace, 
cette  mer  emprisonnée  et  obéissante,  ces  travaux  immenses,  ces 
détails  infinis.  Ceci  vu,  nous  avons  enfin  cbercbé  les  forçats.  HéHas  !  ces 
tristes  costumes,  ces  tristes  chaînes,  ce  bnrit  de  fer,  cet  accouplement 
forcé,  cette  contrainte  dans  le  travail,  tout  cela,  il  faut  Men  le  dire, 
di^Nirait  dans  le  bruit  et  dans  le  mouvement  du  port.  On  ne  songe 
plus  aux  crimes  ni  à  la  peine;  on  ipgarde,  on  se  retounie,  on  étudie, 
on  va  d'un  détail  à  un  autre  détail;  ou  visite  ces  vieux  vaisseaiu  im- 
potens,  debout  ajurès  tant  de  Mnbats,  et  qui  portait  encore  dans 
leurs  flancs  les  boulets  qui  les  ontUessés  ;  on  veut  voir,  de  la  cale  au 
dernier  pont,  le  vaisseau  en  construction,  machine  innocente  encinre, 
bientôt  achevée ,  et  alors  citadelle  vivante  qui  va  partir  toute  chargée 
de  palmes  et  de  gloire.  On  comprend  à  de  pareils  spectacles ,  à  ces 
forces  lentement  créées  sur  un  coin  de  la  mer  par  des  bandits  accou- 
plés Tun  à  l'autre,  on  comprend  ce  que  c'est  qu'un  grand  peuple;  et 
lorsqu'enfin  on  laisse  tomber  un  regard  de  pitié  sur  les  forçats  du 
bagne,  savez-vous  pourquoi  on  les  trouve  à  plaindre?  Ce  n'est  pas 
pour  leur  misère,  pour  les  coups,  pour  les  chaînes,  pour  la  pleine, 
pour  le  désespoir,  c'est  pour  l'ignorance  où  ils  sont.  Ils  ne  savent 
pas  ce  qui  se  fait  autour  d'eux ,  ni  pourquoi  ce  soudain  redouble- 
ment de  travail,  ni  d'où  vient  ce  vaisseau  qu'ils  réparent,  ni  où  va 
cette  frégate  quUls  construisent;  ils  ne  savent  rien ,  ils  n'entendent 
rien  ;  ils  sont  retranchés  du  peuple,  retranchés  de  ses  Joies  et  de  ses 
douleurs. 

Mais ,  ma  foi  !  pourquoi  nous  attendrir?  et  qu'y  faire?  A  chacun  M 
peine,  à  chacun  sa  joie  !  Songez  donc,  songez  donc  que  l'Italie  noutf 
attend,  que  je  vais  la  voir,  qu'elle  est  tout  proche,  ma  transparente 
et  chantante  vision. 

L'Italie  !  C'est  qu'aussi  sa  tête  est  si  belle,  son  geste  est  si  char- 
mant ,  son  regard  est  si  tendre,  son  œil  si  noir,  sa  robe  est  si  peu  atta- 
chée, elle  vous  montre  son  épaule  brune  avec  tant  de  comphisanee 
et  d'orgueil!  Je  vous  fais  grâce  du  chemin  et  de  l'impatience,  et  des 
vallons  et  des  montagnes,  et  du  cirque  de  Fréjus  caché  dans  l'herbe; 
je  suis  bon  pour  vous,  je  vous  mène  à  Nice  en  droite  ligne;  mais,  s'il 
vous  plaît,  après  cette  course  haletante,  reposez^^vous  quelque  peu 
sur  ces  divines  hauteurs. 

Ciel  !  que  la  nuit  est  belle  !  Dans  quelles  splendides  clartés  s'enve- 
loppe ritalie  !  Que  l'air  du  soir  est  rempli  de  parfums  et  d'harmonie! 


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LE  VOTAGB  D'CN  HOMME  HEUREUX.  777 

Au  pied  de  cette  haute  terrasse  où  nous  marchons  lentement,  la  mer, 
la  mer  italienne,  la  mer  d'Ionie,  cette  mer  qui  conduisait  du  golfe  de 
Naples  à  la  ville  d'Athènes,  du  Vésuve  au  Parthénon,  nous  accom- 
pagne de  son  doux  et  phosphorescent  murmure.  C*est  alors  ou  jamais 
le  moment  de  se  rappeler  les  plus  beaux  vers  des  poètes,  les  drames 
les  plus  toucbans,  les  passions  les  plus  saintes,  les  rêves  de  la  vingtième 
année  qui  reviennent  en  foule  aux  murmures  de,  cette  mer,  à  la  clarté 
de  ces  étoiles,  aux  bruits  charmans  qui  tombent  de  ces  montagnes 
éclatantes.  — Devant  nous  passent,  comme  autant  d'ombres,  de  pAles 
jeunes  gens,  des  jeunes  fiUes  moribondes;  ils  sont  venus  là,  ces  pau- 
vres malades,  pour  se  rattacher  à  la  vie,  à  la  jeunesse,  à  ces  deux 
trésors  qui  s'enfuient  de  leur  poitrine  brisée.  —  Dans  le  lointain,  une 
voix  fraîche  et  pure,  quelque  belle  voix  guérie  par  le  vent  embaumé 
qui  se  respire  en  ces  lieux,  chante  doucement  la  complainte  de  la 
Desdemona  A'Otello.  C'est  encore  la  mer,  mais  elle  est  calme;  c'est  le 
même  ciel,  mais  il  est  pur;  c'est  peut-être  au  fond  de  ce  jeune  cœur 
qui  chante,  la  même  passion ,  mais  elle  dort.  Il  faut  bien  cependant 
que  ce  soit  là  l'œuvre  souveraine  d'un  grand  génie,  pour  que  cette 
romance  d'OteUo,  séparée  du  drame,  ait  encore  ce  grand  retentisse- 
ment dans  votre  ame  et  dans  les  lointains  attentifs  de  la  montagne 
et  des  flots! 

Le  son  des  cloches  d'un  jour  de  fête  vint  bientôt  remplacer  cette 
première  nuit  de  l'Italie.  Le  soleil  se  montre  radieux  et  comme  un 
conquérant  légitime  qui  s'empare  de  ses  domaines  aux  acclamations 
universelles.  En  même  temps  le  bruit  reparaît  dans  fts  rues  de  la 
ville,  et  avec  le  bruit  le  mouvement.  Les  soldats  réveillés  sortent  de 
leurs  casernes  au  bruit  de  la  musique.  Dans  toute  église,  dans  toute 
chapelle,  la  prière  éclate,  non  pas  cette  prière  du  bout  des  lèvres  de 
nos  belles  dames  parisiennes,  une  prière  timide  et  qui  se  cache  dans 
l'ombre;  la  prière  italienne  monte  tout  droit  et  fièreitaent  jusqu'au 
ciel;  elle  parle  à  haute  voix;  elle  se  met  à  genoux  devant  tous,  dans 
les  rues,  au  grand  soleil ,  elle  se  frappe  la  poitrine  de  ses  deux  mains; 
il  faut  les  entendre  chanter  leur  complainte,  ces  heureux  chrétiens, 
on  dirait  d'une  lamentation  de  Jérémie  hurlée  sous  les  murs  croulans 
de  Babylone!  Il  faut  les  voir  marcher  en  procession  dans  l'admirable 
pêle-mêle  de  cette  immense  oraison  dominicale.  Vous  parlez  d'éga- 
lité, de  fraternité;  l'égalité,  la  fraternité,  les  voici  qui  passent,  pro- 
tégées par  la  même  bannière.  L'évêque,  le  diacre,  l'enfant  de  chœur, 
le  mendiant  qui  étale  ses  plaies,  la  noble  dame  qui  étale  ses  diamans 
et  ses  perles,  la  cohue  du  peuple  les  pieds  nus,  le  capitaine  chargé 


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779  BXT9B  DBS  WBST  MOIfBU. 

de  sa  coirasse,  le  meadiaBi  el  le  gouvtraew,  le  fevçal  libéré  el  le 
Hiagistrat  qai  Vtk  cbttié,  ilâ  intrcheiit  tow  à eete  bewek» «w^ 
des  antres,  ebanlaDt  à  Yem'i^  dans  ub  chwnr  noanine,  les  saaÉes 
manies. 

Le  leademam  aa  oKttîa,  de  iMMiae  hewe«  nous  eatfioQS  dans  cet 
admirable  sentier,  sur  les  Apea&iiis,  appelé  la  rivière  ée  Gènes,  flga- 
rei-voas  qoe  tous  passez  ee  re¥ae  la  (ene  et  le  ciel  daas  leurs  piiii 
doux  aspeets.  Ce  graod  bfea  nous  éblouit  et  nous  eharme,  les  doaoo 
vapeurs  do  matia s*arrèteBt  à  nos  pieds,  le  soleil  briHe  là  haut  d*aa 
vif  édat.  Pardonnes-Bsoi  si  c'est  touQ^^^cs  la  laâiDe  description ,  mis 
c'est  toujours  le  mèoie  délire. 

Où  mootez-voas?  Dieu  le  sait,  q«e  vous  in^orte?  Mantes  encore, 
montez  toujours.  Ne  dirait-on  pas  que  la  montagne  s*étend  soœ  vos 
pieds  comme  ferait  une  plaine  chargée  d'ombrages  et  de  morauvcs? 
Voyez!  la  cnlture  est  partont  comme  est  partout  la  poésie.  Le  rae 
même  est  devenu  fertile;  le  torrent  dompté  travaille  le  matin  comne 
la  père  de  faanlle  dans  son  «sine,  et  le  soir  venu,  il  chante  coauae 
nn  jeune  homme  sous  les  fenêtres  de  sa  maîtresse.  Le  sillon  ferifle 
gagne  les  hauteurs ,  enveloppé  dans  sa  robe  encore  printanière  moitié 
verdure,  moitié  fleurs  ;  à  vos  pieds,  sur  vos  tètes,  à  droite  et  à  gauche, 
les  blanches  villas  vous  provoquent  sous  leurs  verts  orasigers.  A 
chaque  pas,  ce  sont  des  surprises  nouvelles.  La  montagpe  se  pré- 
sente à  vous  menaçante,  hérissée,  toute  chargée  de  la  cascade  fn 
gronde;  vous  cherchez  d'un  (sA  inquiet  par  quel  sentier  perda 
vous  tournertz  cet  obstacle;  soudain,  &  miracle!  la  montagne 
recule  et  vous  fait  place,  ou  bien  elle  s'entr'ouvre  devant  voos, 
vous  passez  triomphant  sous  ces  voûtes  solennelles.  Malbeuiewe-' 
ment,  on  a  beau  aUer  au  pas,  on  a  beau  s'asseoir  à  chaque  dé- 
tour de  la  montagne,  on  a  beau  chercher  à  chaque  instant  noe  place 
favorable  pour  y  dresser  la  tente  d'Élie ,  celle  de  Moïse  et  sa  propra 
tente;  on  a  beau  s'arrêter  sur  le  bord  de  la  mer  pendant  qae  les 
pécheurs  ramènent  leurs  grands  Glets  tous  remplis  de  l'abondante 
moisson ,  on  ne  peut  pas  aller  de  Mce  à  Gènes  en  plus  de  deux 
jours.  Trois  lieures  suffisent  à  traverser  le  grand  royaume  de  Monaco; 
à  Onegfia  vous  passez  la  nuit  sur  la  naontagne,  c'est  Nice  encore, 
mais  plus  grande  et  plus  calme.  Cependant  nous  fîmes  si  bien,  qu*i 
était  nuit  lorsque  nous  entrâmes  dan»  Gèœs,  la  ville  de  marbce, 
la  viUe  des  palais  et  des  gsands  souvenirs ,  des  grands  peintres  et  des 
grands  architectes.  J'ai  déjà  parlé  de  Gènes,  et  bien  souvent,  mtis 
lorsqu'en  me  promenant  rar  les  reaaparts,  je  viens  à  penser 


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LE  vaYAGE  d'un  HOMTE  «ErSEUX.  779 

pages  que  j*ai  écrites  H  y  a  deux  ans  (qui  donc  y  penserait  si  non 
moi?),  je  sens  la  rougeur  me  monter  au  front,  tant  je  me  trouve 
froid,  ingrat,  terne  tt  peu  éloquent  à  propos  de  cette  merveille  de 
ritaKe.  Oui,  la  voflà  encore  une  fois  sous  mes  regards.  Voilà  le  port, 
voilà  les  chefs-d'œuvre,  voîlà  toutes  ces  grandeurs  évanouies.  Visitons 
encore  une  fois  ces  grands  seigneurs  hospitaliers ,  les  Duraczo ,  les 
Brignole,  les  Bafti,  les  Doria;  que  je  vous  revoie  encore,  jardins, 
fontaines,  terrasses  suspendues  dans  les  airs,  beaux  marbres  aux 
couleurs  infinies,  chefe-d'œuvre  sans  nonntbre  du  Corrège,  de  Léonard 
de  Vinci,  de  Paris  Bourdonne,  du  Guide,  de  Vandîck  et  d'Holbein, 
chefs-d'œuvre  dignement  abrités  dans  les  maisons  royales  élevées 
sur  cette  mer  par  Galéas  Alessi ,  Barthélémy  Bianco ,  Tagliafico  et 
tenf  d'autres! — Le  palais  Baibi,  antique  sll  en  fut,  s'était  paré  de 
toute  la  grâce,  de  tonte  la  jeunesse,  de  tout  le  bonheur  qu^apporte 
avec  elle  la  jeune  fille  mariée  au  jeune  homme  qu'elle  aime.  Aussi  la 
vieille  maison  avait-elle  un  air  de  Tête  inaccoutumé.  Seulement  toaté 
«ne  partie  du  palais,  consacrée  à  la  vieille  mère,  reste  morne,  silen- 
cieuse et  sévère  comme  autrefois.  —  Dans  les  jardins  Doria  (un 
homme  de  la  douane  veille  à  la  porte  du  Dorial],  dans  les  jardins 
Doria,  l'herbe  a  cessé  de  pousser,  les  rosiers  ont  été  taillés  par  une 
maiti  secourable,  les  vieux  arbres  ont  été  émondés;  déjà  les  marbres 
des  allées  se  débarrassent  de  leur  mousse  épaisse;  bien  plus,  bien 
phis,  ô  quelle  joie!  l'écusson  des  maîtres  reparaît  au  fronton  du 
noble  édifice,  le  Doria  est  attendu,  le  Doria  va  revenir,  l'aigle  à  deux 
tfttes  le  précède ,  et  comment  séparer  long-temps  ces  deux  grands 
Boms,  Gênes  et  Doria! — Revenez  cependant,  revenez,  qui  que  tous 
soyez,  vous  qui  portez  encore  ce  grand  nom  qui  a  été  le  signal  de  la 
lifoerté  de  tout  un  peuple.  Revenez,  car  pour  quelques  fleurs  qui 
vont  se  montrer  de  nouveau  dans  votre  maison  de  la  ville,  votre  maison 
des  champs  est  en  grand  désordre.  Savez-vous  que  Tavenue  de  votre 
diftteau  est  encombrée  de  vignes  grimpantes ?5avez-vous  que  le  vent 
a  emporté  le  toit  de  la  maison ,  que  les  murailles  gémissent  et  se  dé- 
pouillent chaque  jour  des  derniers  vestiges  de  leurs  fresques  anéan- 
fîcs,  que  vos  tableaux  ont  été  achetés  par  le  spéculateur,  que  vos 
beaux  meubles  ont  été  vendus  à  l'encan?  Accourez,  accourez,  prince 
Boria ,  si  vous  voulez  rapporter  à  vos  orangers  des  fruits  et  des  fleurs, 
le  mouvement  et  la  limpidité  à  vos  eaux,  et  quelques  pas  de  jeunes 
femmes  et  d'enfans  rieurs  sur  le  sable  de  vos  désertes  allées.  Hfitez- 
vons!  Dieu  est  grand,  et  le  soleil  est  puissant  sans  doute,  mais  ni  Dieu, 


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780  WMnm  vms  bbux  mokdes. 

ni  le^soleil  ne  sauraient  toat  faire,  Us  ne  sauraient  rétablir,  mdgré 

loi ,  la  grandeur  de  Doria  ! 

Vous  quittez  G£nes  tout  comme  vous  avez  quitté  Nice ,  en  tnweP" 
sttt  la  montagne.  Aussi,  ce  nouveau  cheroio-li  s'appelle  te  rivièn 
d'Orient;  c'est  tout-à-fait  le  même  aspect;  mèiBes  villages,  Boémas 
cris  de  joie,  même  bemité ,  même  grandeur  dans  le  pafsage ,  et  tou- 
jours et  à  chaque  instant  cette  belle  mer  qui  vous  sert  de  cortège 
royal.  Seulement,  à  Chiavari ,  le  soir,  notre  mer  avait  fait  mine  d*ètre 
en  colère;  mais  figurez-vous  la  colère  d'un  bel  en&nt,  qni  ^sourit 
même  au  milieu  de  ses  larmes.  —  Dans  le  lointain  éclate  le  golfe  de 
la  Spezzia.  —  Plus  loin,  se  présente  un  torrent,  la  Magra^  et  nos  Ita- 
liens, nous  voyant  arriver,  de  lever  les  mains  au  ciel!  Le  torresl  était 
terrible,  il  roulait  des  montagnes,  il  était  profond,  il  était  perfide, 
nous  marchions  à  lai  nKMt  à  coup  sûr.  Oh!  les  poètes!  De  braves 
moines  étaient  assis  sur  le  rivage,  la  besace  pleine  et  les  mains  jointes, 
et  ils  attendaient  patiemment  que  toute  la  Magra  fût  écoulée.  —  Eh 
bien!  m'écriai-je,  le  sort  en  est  jeté,  nous  passerons lr-*Qa*|L cela 
ne  tienne,  excellence!  dirent  les  bateliers,  et  les  voilà  à  l'eau  qui 
traînent  la  barque. — Ce  terrible  torrent  avait  tout  au  plus  assez  d'ean 
pour  nous  porter. 

Au  reste,  il  n'en  faut  pas  trop  vouloir  à  la  Magra  de  ces  admirables 
histoires  de  dangers  et  de  précipices.  Ce  torrent,  qu'il  faut  traiter 
sans  respect,  fait  vivre  de  temps  à  autre,  lorsqu'il  fait  sa  grosse  voix, 
les  hôteliers  de  la  rive  droite,  et  le  seigneur  Bibolini,  l'hôtelier  de  la 
rive  gauche.  Rien  n'était  plus  facile  et  plus  dans  les  goâts  de  sa 
majesté  le  roi  de  Sardaigne  que  de  jeter  un  pont  sur  cette  terrible 
Magra  f  mais  le  roi  de  Sardaigne  n'a  pas  voulu  déplaire  au  seigneur 
Bibolini;  parlez-moi  des  rois  absolus,  pour  avoir  de  ces  complan 
sances-là. 

Mais  silence!  soyons  recueillis  et  attentifs!. En  fait  de  royaumes, 
en  voici  un  qui  est  pour  moi,  après  la  France ,  le  plus  beau  royaume 
de  ce  monde,  —  le  royaume  de  Lucques. — Ce  beau  pays  s'annonce 
de  la  façon  la  plus  verdoyante  et  champètre.Yous  marchez  à  travers 
toute  sorte  de  prairies  chargées  d'arbres;  la  pluie  qui  tombe  depuis  le 
matin  a  ranimé  toute  cette  verdure,  balayé  ces  beaux  sentiers,  rendu 
le  mouvement  et  le  murmure  à  tous  ces  ruisseaux  jaseurs.  Mais  la 
pluie  en  Italie  !  c'est  le  voile  transparent  qui  cache  le  soleil  !  Ainsi  vous 
allez  de  la  montagne  à  la  vallée,  de  la  vallée  à  la  plaine,  inquiet ,  ému , 
heureux ,  et  le  cœur  vous  bat  bien  fort. — Et  pourquoi  ce  grand  batte- 


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LE  VOYAGE  D*UN  HOVME  HEUREUX.  781 

ment,  je  vous  prie?— Pourquoi?  parce  qu'il  y  a  dans  ce  tout  petit 
royaume  du  bon  Dieu  un  tout  petit  coin  de  terre  qui  est  à  vous,  que  le 
hasard  vous  a  donné,  que  vous  n'avez  pas  vu  encore,  et  parce  que  vous 
allez  te  voir!  Cependant,  madame,  rendez-moi  cette  justice,  que  pen- 
dant deux  grandes  années  j'ai  noblement  supporté  ma  fortune.  J'ai 
mieux  fait  que  la  supporter,  je  n'y  ai  pas  songé  plus  de  huit  jours  chaque 
année  quand  il  y  avait  ici  grand  soleil ,  grand  labeur,  grand  tumulte, 
et  force  livres  nouveaux.  Alors  je  m'écriais  comme  notre  poète  :  — 
0  mon  petit  coin  de  terre,  quand  te  verraî-je?  0  rus  quando  te 
aspiciamf  M'y  voilà  donc.  Marchons  avec  précaution,  de  peur  que 
mon  pas  trop  hâté  ne  fasse  fuir  mon  domaine  dans  le  nuage.  A  la  fin 
la  ville  cafittule  se  présente  à  nos  regards.  Elle  est  là-bas,  fièrement 
retranchée  dans  ses  remparts  de  gazon  et  de  tilleuls.  Ces  beaux 
arbres ,  ce  sont  les  forts  détachés  de  la  ville;  cette  belle  source ,  voilà 
les  fossés  qui  la  protègent;  ces  vignes  grimpantes ,  ce  sont  les  mu- 
railles, les  bastions  et  les  ouvrages  avancés.  Ce  jour-là,  la  ville  de 
Lucques  était  en  fête,  c'est-à-dire  qu'à  la  fête  de  chaque  jour  s'ajou- 
tait une  fête  nouvelle.  Les  courses  de  chevaux  venaient  à  peine  de 
finir,  le  bal  de  la  ville  renvoyait  à  peine  ses  danseuses,  le  dernier 
concert  remplissait  l'air  de  ses  mélodieux  accords,  les  plus  grands 
noms  de  l'Italie  se  ruaient  dans  l'heureuse  ville,  une  princesse  aimée 
de  la  Russie,  la  princesse  Hélène,  noble  dame,  venait  à  peine  de 
quitter  le  duché!  Moi,  à  mon  tour,  je  me  hftte.  Cet  homme  si  calme 
pendant  deux  ans,  il  est  tout  impatience  et  tout  feu.  — A  combien  de 
lieues  sommes-nous  des  b^îus  de  Lucques?  dis-je  à  l'hôte. — Vous  y 
serez  en  deux  heures,  me  dii-il.  —  HAtons-nous  donc,  et  du  même 
pas  me  voilà  parti  pour  mon  château. 

Cette  fois  encore  la  scène  change.  De  riante  qu'elle  était,  elle 
devient  austère.  £n  efTet,  pour  aller  aux  bains  de  Lucques,  il  vous 
faut  traverser  cinq  ou  six  montagnes  d'une  physionomie  tout  alle- 
mande; une  rivière  assez  peu  paisible  coupe  en  deux  cet  entassement 
de  verdure.  La  rivière  occupe  le  bas-fond  du  vallon;  elle  gronde,  elle 
s'élance,  elle  écume,  elle  s'irrite  tout  à  l'aise;  nul  n'y  prend  garde;  on 
dirait  quelqu'une  de  ces  puissances  sans  pouvoir  de  la  chambre  des 
députés  que  chacun  laisse  hurler  et  que  personne  n'écoute.  Le  sentier 
va  çà  et  là  en  zig-zag,  un  peu  au  hasard ,  comme  un  honnête  sentier 
qui  ne  mène  à  rien ,  $iiiw  à  la  fête  et  aux  plaisirs,  quand  tout  à  coup, 
par  un  beau  pont  précédé  d'une  avenue  de  vieux  arbres,  vous  péné- 
trez dans  une  gorge  de  montagnes.  Contenez-vous,  mon  cœuri 
voilà  les  bains  de  Lucques.  Tenez,  cette  grande  maison  au  bout 


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782  RETVE  DBS  DEUX  MOirMES. 

da pont,  c'est Thôtelterle  du  sefgnenr  Pagnini ,  le  maître  de  céans, 
on  |)eat  le  dire.  Sa  maison  est  tont  nn  Tillage  d'Anglais  et  d* Alle- 
mands, et  tout  à  cftté  la  vallée  que  vous  voyez;  c'est  le  palais  des 
Jeux.  Le  jeu  est  en  effet,  après  le  seigneur  Pagnini,  le  bienfaiteur 
des  bains  de  Lucques.  Le  jeu  a  tracé  ces  beaux  sentiers,  il  a  jeté  12 
ce  beau  pont,  il  a  arrondi  la  vallt'e,  il  a  donné  de  l'espace  et  de  Tair 
à  ce  beau  petit  coin  de  terre;  enfin  il  s'est  élevé  à  lui-même  dans 
cette  place  difRcîle,  ce  vaste  palais  où  Ton  dirait  qu'un  roi  va  venir. 
Dans  cette  maison  royale,  rien  ne  manque.  Vaste  salon  de  lecture 
où  l'on  peut  Hre  à  journal  ouvert,  même  les  folies  les  plus  violentes; 
vaste  salon  de  bal  qui,  le  soir,  n'est  jamais  sans  un  peu  de  musique, 
un  peu  de  danse,  un  peu  d'épaule  nue,  un  peu  d'esprit,  un  peu 
d'amour;  un  jardin  de  vingt  pieds  vaste  pour  le  lieu,  et  enfin  une 
modeste  petite  roulette  qui  apporte  un  peu  d'or  sur  cette  heureuse 
terrp  ou  l'or  est  si  rare.  En  un  mot,  il  y  a  de  tout  à  ces  bains  de 
Lucques,  même  des  bains  tout  en  marbre,  même  une  eau  sulfureuse 
qui  guérit  sans  peine  toutes  les  maladies  que  peut  guérir  l'art  mo- 
derne. Et  tout  cela  est  si  frais,  si  mignon,  si  charmant,  si  joli,  si 
reposé,  si  calme!  Cependant  je  n'étais  pas  content  encore,  une 
chose  manquait  à  ma  joie;  je  voulais  voir  tna  maison,  la  maison 4ii 
hasard,  cette  fameuse  palazzina  Lazzarmi,  qui  m'a  fait  tant  d'en- 
nemis mortels;  ce  grand  problème  que  j'avais  inventé,  disait-«n, 
pour  me  fimre  électeur,  membre  de  ta  chambre  des  députés  et  pair  de 
France.  Ma  maison ,  où  est-elle?  Il  faut  bien  que  je  la  devine,  îl  faut 
bien  que  jeia  trouve  tout  seul,  car  le  moyen  d'aller  demander  à  cet 
homme  qui  passe  :  —  Mon  ami,  où  e^  tna  moîson ,  sll  vous  plaft? 
Cependant  autour  de  moi  les  maisons  ne  manquaient  pas;  mais  C  donc  ! 
est-ce  que  je  puis  me  contenter  de  t^es  chaumières?  C'est  un  palais 
que  m^a  donné  le  hasard ,  il  me  fairt  Un  palais;  qu'on  m'apporte  mon 
palais  !  Or,  en  ce  lieu  des  profondes  modesties,  îl  n'y  a  que  le  jeu  qui 
aift  un  palais;  le  duc  de  Lucques  lui-même,  ce  Bourbon  dl^spagne, 
Bourbon  par  le  sang,  Bourbon  par  le  goût  et  par  l'élégance,  n'a 
qu'une  simple  maison  des  champs  aux  bains  de  Lucques.  Ah!  ma 
foi,  je  parie  encore  tout  ce  que  vous  voudrez,  tenez,  tout  ft-haut, 
à  côté  du  jeu,  et  dominant  la  vallée,  voici  ma  palazzina,  je  la  recon- 
nais à  sa  forêt  de  quatre  acacias!  Ainsi  posée  sur  la  colline ,  dominée 
par  les  bains  et  dominant  la  vallée ,  l'aimaMe  petite  maison  se  donne 
de  petite  airs  penchés  qui  sont  à  mourir  de  rire.  EHe  a  été  bètîeavec 
soin ,  et  surtout  avec  unereeherche  plus  qu^îtaltenTic ,  par  un  pares- 
seux d*Italicn  qui  est  mort  de  fatigue  après  avoir  accompli  celte 


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LE  VOYAGE  BVfi  HOMME  HSVREUX.  78t 

œuvre  immense.  Ma  maidoo  est  située  entre  ma  terrasse  aux  acaciaa 
et  mon  jardin,  qui  est  beaucoup,  mais  beaucoup  plus  grand  que  votre 
salon,  lorsque  je  suis  seul  à  vous  raconter  si  heureusement  les  tontes 
petites  misères  de  ma  vie.  Dans  ce  jardin ,  prenez  garde  de  vous 
heurter,  voi»  avez  à  votre  droite  un  bosquet  de  lauriers  (ce  n'est 
pas  moi  qui  Tai  planté),  et  à  votre  gauche  un  bosquet  de  roses;  danç 
le  fond  de  la  grotte  (il  y  a  une  grotte},  Teau  coule  à  grand  bruit;  des 
deux  côtés,  vous  avez  des  lacs  jaillissans  comme  nous  en  avons  vu  au 
palais  Doria,  ni  plus  ni  moins.  Certes,  il  eût  fallu  me  voir  faisant 
gravement  en  trois  pas  le  tour  de  mes  domaines.  Quant  à  la  maison» 
voici  comment  elle  se  compose;  mais  je  vous  avertis  qu'elle  n'est  pas 
à  louer  ni  à  vendre  et  que  je  la  garde  l'an  prochain  pour  y  recevoir 
tous  ceux  que  j'aime  :  le  rez-de-chaussée  contient  la  salle  à  mauger, 
les  cuisines  et  deux  fontaines;  le  premier  étage  (nous  avons  deux 
étages  et  un  grenier)  est  distribué  à  merveille,  et  si  vous  saviez  quel 
beau  salon  dont  la  vue  se  perd  tout  au  loin  !  La  maison ,  toute  ma- 
gnifique que  je  l'ai  vue,  est  petite  et  modeste.  Sans  trop  d'efforts 
de  générosité,  les  envieux  que  je  puis  avoir,  qui  n*en  n'a  pas?  me 
pardonneraient  cette  bonne  fortune.  Tout  petit  qu'il  est  cepen-^ 
dant,  mon  palais  de  Luoiues  renfermait  un  illustre  meii4)re  de  la 
pairie  anglaise,  sa  femme,  ses  enfans,  toute  sa  famille.  Ils  étaient 
venus  là  les  uns  et  les  autres  pour  y  passer  cinq  ou  six  mois  de  calme 
et  de  repos.  La  dame  avait  apporté  avec  elle  ses  tableaux  et  sa 
tapisserie  commencée,  le  lord  ses  revues  et  ses  livres,  ses  enfans 
leurs  plus  beaux  jouets,  les  servantes  leurs  plus  beaux  habits.  La 
maison  se  ressentait  à  merveille  de  pareils  hôtes.  Elle  s'était  parée 
tant  qu'elle  avait  pu  de  ce  bien-être  inutile,  de  ce  luxe  élégant,  de 
ces  souvenirs  de  la  patrie  jetés  çà  et  là  sur  (es  murailles,  sur  les 
meubles,  par  un  heureux  hasard.  Même  vous,  madame,  qui  êtes 
grand'  mère  déjà,  vous  qui  êtes  entourée  d'une  si  charmante  famille 
d'enfaos  jaseurs,  ces  pies  blondes  et  roses  aux  caquets  joyeux  comme 
leur  pensée,  vous  ne  sauriez  croire  combien  les  jolis  enfans  que  j'aî 
trouvés  là  ont  embelli  notre  maison,  le  petit  garçon  surtout,  un 
■iorveux  tout  animé  de  l'enthousiasme  de  ses  cinq  ans  qui  venaient 
de  commencer.  Il  est  venu  à  nous,  nous  tendant  sa  main  et  sa  joue. 
U  portait  un  jyianteau  d'évêque  violet  ^  et  il  disait  gravement  I9 
messe.  J'avais  peur  d'abord  4^0  ce  iie  fût  une  messe  protestante , 
mais  non;  et  qqand  le  petit  évêque  fut  retourné  à  son  autel,  j'eusi 
le  plaisb  de  l'entendre  nous  dire  :  Domintâs  voèiscum^  et  j'eus  l'hon*. 
neur  de  lui  répliquer  :  £i  cum  spiritu  tuo^  à  quoi  il  répondit  par  une. 


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16%  RBVra  DES  DEUX  MONIM». 

bénédiction  qne  j'acceptai  bien  pieusement.  Eh  quoi  I  la  bénédidioe 
de  l'enfiint  n'estrcUe  pas  aussi  bonne  et  aussi  sainte  que  œlle  do 
vieillard? 

Et  le  soir  de  ce  grand  jour,  j*états  de  retour  dans  la  capitale  de 
mon  royaume.  J'allai  voir,  dans  une  belle  et  grande  salle  tout 
éclairée  à  giorno  ^  Topera  nouveau  du  prince  Poniatowski,  Proeida. 
Le  prince  Poniatowski  vient  d'avoir  vingtrcinq  ans  ;  Bellini  n*a  pas, 
que  je  sache ,  un  meilleur  disciple  dans  toute  TEurope.  H  y  a  dans 
cet  opéra  de  Proeida  de  bouillans  accès  de  colère  et  de  désespoir; 
mais  aussi  que  d'amour,  que  de  plaintes  touchantes!  Cest  Ronconi 
qui  chante  le  râle  principal.  Ronconi ,  Ggurez-vous  Duprez  è  ses  dé- 
buts de  l'Opéra ,  mais  Duprez  avec  sa  voix  quand  elle  était  jeune  et 
sonore,  et  non  pas  brisée  par  ces  abominables  efforts  auxquels  pas 
une  poitrine  humaine  ne  saurait  résister  bien  long-temps.  A  la  fin  de 
l'opéra ,  le  j^ublic  enchanté  a  voulu  revoir  le  jeune  et  noble  maestro; 
le  prince  Poniatowski  a  réparu,  et  c'était  plaisir  de  l'entendre  ap- 
plaudir si  franchement  par  tant  de  belles  Italiennes  à  Fceil  ardent, 
aux  épaules  brillantes,  dont  la  salle  était  remplie.  Quelle  fête,  rien 
que  de  les  voir,  ces  jeunes  femmes  d'un  si  noble  sang!  quelle  mu- 
sique de  les  entendre  vous  parler  avec  le^lus  admirables  eaKoeries 
de  la  terre!  Rien  n'est  à  comparer*  parmi  nos  plaisirs  de  chaque 
soir,  à  cette  soirée  italienne;  non,  rien  ne  ressemble,  dans  nos  froides 
et  insipides  assemblées,  à  cette  franche  bonne  grâce,  à  ces  honnêtes 
sourires ,  à  ce  complet  oubli  de  chaque  femme  pour  sa  beauté.  Petit 
royaume,  dites-vous,  le  duché  de  Lucques,  petit  royaume  il  est  vrai, 
mais  royaume  intelligent,  savant,  amoureux  des  beaux-«rts;  petit 
prince,  sans  doute,  mais  petit  prince  qui  porte  l'un  des  plus  grands 
noms  de  l'Europe,  un  petit-fils  de  Louis  XIY,  un  Bourbon  d'Es- 
pagne, fils  de  roi  à  qui  l'on  peut  dire  comme  Horace  à  Mécène  :  -^ 
Thyrrhena  regum  progenieSt —  descendant  des  rois  d'Étrurie  ;  un  jeune 
homme  du  plus  noble  cœur,  de  la  plus  exquise  politesse,  si  affable 
que  le  dernier  paysan  de  son  royaume  le  peut  accoster  et  lui  dit  :  — 
Soverino^  je  paie  deux  sols  d'impôt,  est-ce  juste?  —  Et  lui  alors,  il 
donne  à  son  humble  sujet  de  quoi  payer  son  impôt  pendant  vingt 
ans.  Ainsi  il  vit  parmi  ses  livres,  parmi  ses  sujets,  aimé  et  respecté, 
bien  qu'il  soit  peut-être  le  plus  pauvre  de  ce  pauvre  royaume.  A 
celui-là,  parlez-lui  de  la  France,  il  la  sait  par  cœur;  parlez-lui  des 
beaux-arts,  il  est  versé  dans  tous  les  beaux-arts;  venu  au  monde 
avec  toutes  les  passions  des  fils  de  rois,  il  a  conservé  ces  nobles  pas- 
sions, il  leur  a  obéi  tant  qu'il  a  pu;  puis,  un  beau  jour,  il  a  renoncé 


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LE  VOYAGE  B'UN  HOMHE  HEUREUX.  785 

tout  d'un  coup  à  ces  coûteuses  passions  qui  ne  sont  plus  permises 
qu'aux  hommes  riches  de  nos  jours.  C'est  ainsi  que  cette  belle  et 
riche  galerie,  composée  par  les  soins  de  son  altesse  royale  le  duc  de 
Lucques,  achetée  i  ses  frais,  et  pour  laquelle  il  avait  arrangé  une 
aile  de  son  palais,  hélas!  à  l'heure  où  je  vous  parle,  toute  cette 
galerie  est  en  vente;  c'est  même,  en  comptant  la  question  d'Orient 
et  ces  guerres  qui  s'agitent  dans  le  lointain ,  la  plus  sombre  nouvelle 
de  l'Italie.  —  La  galerie  de  Lucqves  est  en  vente! 

Heureuse  terre  celle-là,  pour  qui  les  destinées  de  quelques  ta- 
bleaul  célèbres,  de  quelques  marbres  glorieux,  sont  autant  de  ques^ 
tîons  sérieuses  et  solennelles!  Quoi  donc!  la  madone  de  Raphaël, 
cette  belle  vierge  qui  est  la  digne  rivale,  la  rivale  authentique  et  re- 
connue de  la  madone  délia  Segtiola,  celle-là  dont  M.  Ingres ,  qui  s'y 
connaît,  car  il  est  un  peu  de  la  famille,  disait  qu'elle  n'avait  rien  à 
envier  à  ses  sœurs  les  autres  anges?  Oui ,  elle-même ,  la  Vierge  aux 
Candélabres^  elle  a  dit  adieu  à  ce  beau  ciel  pour  lequel  elle  était  faite. 
Encore  un  chef-d^œuvre  de  moins  dans  cette  Italie  qui  aime  les  chefs* 
d'œuvre  avec  une  passion  si  bien  sentie  !  Encore  une  vierge  de  Ra- 
phaël qui  s'en  va  et  pour  ne  plus  revenir!  Certes,  l'Italie  a  raison  de 
pleurer  la  pluç  belle  de  ses  plus  nobles  filles,  et  ce  n'est  pas  nous  qui 
la  voudrions  consoler. 

•  Cependant,  parce  que  son  altesse  royale  le  duc  de  Lucques  est 
obligé  de  se  séparer  de  ces  chefs-d'œuvre  qui  représentent  une 
grande  partie  de  sa  fortune,  'est-ce  bien  là  une  raison,  même  une 
raison  itahenne,  pour  Taccabler  de  reproches? -Ce  prince,  si  bien- 
veillant et  si  bon ,  d'un  esprit  si  distingué  et  si  fin ,  affable  et  loyal 
comme  il  l'est,  pouvait-il  s'attendre,  de  bonne  foi ,  à  tant  de  récrimi- 
nations cruelles?  Peu  s'en  faut  que  dans  les  autres  pariies  de  l'Italie 
on  ne  l'appelle  un  tyran ,  lui  le  plus  aimable  des  aimables  tyrans  de 
l'Italie,  parce  qu'il  n'est  plus  assez  riche  pour  garder  ces  belles  toiles 
qui  le  rendaient  si  heureux  et  si  fier.  Eh  !  mais  alors ,  que  dirait-on , 
si  lui ,  de  son  côté,  il  accablait  de  ses  reproches  les  tyrans  ses  con- 
frères ,  parce  qu'ils  n*ont  pas  été  assez  riches  pour  acheter  ces  mêmes 
tableaux  qu'il  leur  a  proposés  bien  avant  qu'il  se  fût  décidé  à  les 
offrir  aux  autres  princes  de  l'Europe  et  même  à  ceux  qui  ne  sont  pas 
des  princes?  Car,  hélas!  par  cette  incroyable  dénK)cratie  qui  nous  dé* 
borde,  quand  chacun  se  peut  dire  à  soi-même  :  Te  voilà  roi,  Macbeth  y 
il  n'y  a  plus  que  les  très  riches  qui  soient  assez  heureux  pour  pouvoir 
payer  les  chefs-d'œuvre  ce  qu'ils  valent.  Que  de  fois,  à  une  vente  pu- 
blique ,  où  sont  en  jeu  quelques-unes  de  ces  rares  merveilles  dont 

TOME  XXIV.  50. 


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IM  BBiroB  a»  wmv%  ■€ 

TEorope  entière  fliît  les  nons,  airivent  4*aii  câté  les  itm,  les  priDca, 
les  répiA>liqttes,  les  rofanmes,  timides  achetows,  pendant  qœ  4e 
l'aulre  cAté  se  lieot  le  vsML  de  dmabre  de  quei^K  Rotscbiidl  Pra§- 
qat  toiîoiirs  c'est  le  valet  de  ckoiabre  qui,  â  la  Cn  de  la  «ente, 
emporte  sous  sob  bias  le  chetd'œuYre  tant  détattu ,  ce  ctieM*eBovi!e 
qui^  oitre  les  maiss  d'an  roi  ou  d*uii  penple,  appartenait  on  peai 
tout  le  inonde^  et  que  personne  ne  revoit  pins. 

Ceux  qui  ont  eu  rhonoeur  d'approcher  le  prince  de  Lueqoea,  «t 
qni  peuvent  dire  avec  quelle  passion  éclairée  et  sincère  aon  «dtesse 
aîrae  les  beaux  arts,  ceux-là  seidement  pourraient  dire  que  la  né- 
cessité^  de  «a  mmn  de  fer,  a  seule  fermé  ce  beau  musée,  oaverti 
tous  d'une  si  hospitalière  façon.  Mais  si  le  duché  de  Luc^ies  eÉt 
peut-être  le  phis  frais,  le  plus  limpide,  le  plus  charmant  des  peiilp 
royaumes^  en  revanche  il  en  est  peut-être  le  plus  pamrne.  Oans 
ce  c^Ame  et  paisible  domaine,  où  tout  est  repos,  ftalcfaemr  et  ver- 
dore,  où  l'herbe  pousse  dans  les  fossés  du  di&teai,  qui  ne  dédtôgne 
pas  cette  hooiUe  récalte,  même  avec  les  habitudes  et  le  ccBm-  d*«a 
gr«id  prince^  il  est  diffidie  d'en  conserver  toujours  les  aHores.  Taos 
les  accessoires  des  existences  rayides ,  les  yîeux  monumens,  les  oMff- 
bres^  les  tableaux,  r«*aiée  stipendieuse  et  ^orieuse  des  artistes, 
n'appartiennent  plus  de  nos  jours  qu'aux  grands  seignews  assez  riches 
pour  les  payer  dignement.  Le  temps  est  passé  où  les  princes  de  la 
oaiaison  d'£st  et  de  Ferrare ,  et  les  IfMids  eux-mêmes,  avaient  à  leor 
solde  avare ,  et  souvent  pour  bien  peu  d'argent ,  les  plus  grands  prâi- 
très,  les  plus  grands  poètes^  les  plus  habiles  sculpteurs^  les  pins  «s« 
odlens  ardiitectes  de  i'£urope  au  %m^  siècle.  Aujsiird^hui,  diaqoe 
liersd'un  poète  populaire  est  d'u»  prix  iaestîmable,  chaque  tahèêna 
d'an  maître  illustre  rq^résente  une  fortune;  les  musiciens  eux-mâmes, 
qai  oatété  de  pauvres  diables  bien  plus  long-ten^is  que  les  aatres 
artistes  leurs  confrères ,  4Mit  singulièfement  augmenté  le  prix  de  leur 
génie;  à  ces  causes,  il  Ji*est  plus  possible  d'être  un  Jiécèoe  à  bon 
marché,  H  n'est  plus  possible  d'encourager  les  beaux  arts  et  de  iTétm 
fMis  înmteosément  rkhe;  à  peine  a-t-on  le  droit  de  lesaÎBKr.  £t  d'ail- 
leurs, comme  la  possession  des  chefs-d'ceuvre  a  cela  d'étrange  et  et 
^guUer,  qu'elle  vous  pousse  toujours  et  malgré  vous  à  acheter  db 
Aou^eau  de  belles  choses;  comme  un  beau  tableau  ippeHe  un  beam 
taibleau,  aussi  puissamment,  mais  plus  honnêtement  sans  donte,^*mi 
loais  d'or  iqppelle  un  louis  d'or,  il  arrive  qu'après  airoir  iutté  k)n^ 
temps^  après  s'dre  imiiosé  d'tflamenses  sacrifices^  i'amatear  le  pkis 
passioBAé  des  beaux  arts  Sait  par  s'avouer  un  jour  à  hû-mème  qfà^é 


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LE  VOYAGE  D'UN  HOMBIE  HEUREUX.  78T 

ne  peut  pas  aller  plus  loin ,  qu'il  est  allé  trop  loin  déjà ,  qu'il  lui  est 
impossible  nron-seutement  d'acheter  de  nouvelles  toiles,  mais  même 
de  garder  toutes  celles  qu^I  a  achetées  déjà.  En  haut  et  en  bas  de 
réchelfe  des  heureux ,  cette  histoire  est  la  même  hbtoire.  Par  exemple, 
quel  est  Tamateur  dé  beaux  livres,  parmi  ceux  que  noi)s  connaissons, 
qui  ne  se  soit  pas  vu  obligé  de  vendre  une  partie  de  ses  livres  pour 
sauver  le  reste?  Une  fois  arrivé  à  cette  révélation  suprême,  Thonnne 
sage,  s'il  est  un  simple  particulier,  a  parfaitement  le  droit  de  pousser 
jusqu'au  bout  la  noble  passion  qui  l'anime,  et  de  se  ruiner  de  fond  en 
comble;  mais  Tamateur  qui  est  le  maître  d'un  royaume,  quelque  petit 
que  vous  supposiez  son  royaume,  n'a  d'autre  parti  à  prendre  qu'à 
rompre  tout  d'un  coup  avec  cette  passion  pour  les  chefs-d^œuvre;  c'en 
est  feît ,  il  y  renonce  tout  dte  suite  pour  n'être  pas  tenté  d'appeler  à 
son  aidé  quelques-uns  de  ces  moyens  d'^avoir  de  l'argent,  que  les 
princes  souverains  ont  toiqours  en  leur  puissance.  Sans  contredit, 
c'est  fort  beau  d'avoir  à  soi  une  galerie  de  tableaux  dont  bien  des  ca- 
pitales de  l'Europe  seraient  fiéres;  mais  cete  est  encore  plus  beau 
mille  fois  de  sortir  le  matin  de  son  palais  sans  gardes,  de  se  pro- 
mener à  pied  dans  les  champs  de  son  duché ,  d'être  salué  par  chacun 
et  par  tous,  et  de  se  dire  à  chaque  pas  :  je  n'af  pfus  de  tableaux,  c'est 
vrar,  maïs  à  coup  sûr  pas  un  de  ces  arpens  de  terre ,  si  admirable- 
ment cultivés ,  ne  sera  surchargé  d'un  centime  ad(fiftonnel. 

Ainsi  a  fait  le  prince  de  Lucques.  Son  altesse  a  lutté  jusqu'à  la  fin 
contre  la  mauvaise  fortune,  et  elle  ne  s'est  arrêtée  que  lorsqu'il  lui 
a  été  impossible  d'aller  plus  loin.  Aujourd'hui,  entreprendre  un  musée 
de  vieux  tableaux ,  c'est  une  tâche  que  bien  peu  de  rois  en  Europe, 
même  les  plus  riches,  oseraient  entreprendre.  Sa  majesté  le  roi  de 
Bavière  elle-même,  malgré  tant  de  ressourcés  en  tout  genre,  va  len- 
tement dans  Texécutron  de  cette  œuvre  impossible.  A  plus  forte  raison 
le  prince  d'un  petit  duché  toscan  dont  la  principauté  doit  retourner 
au  grand-duc  de  Toscane ,  et  qui  lui-même  est  attendu ,  dans  un  ave- 
nir certain  ,  par  ces  deux  beaux  et  riches  duchés  de  Parme  et  de  Plai- 
sance ;  à  plus  forte  raison  aussi  un  Bourbon  dlEspagne ,  les  Bourbons 
les  plus  malheureux  et  les  plus  pauvres  de  la  maison  de  Bouribon, 
même  en  comptant  M"'  la  duchesse  de  Berry,  qui ,  elfe  aussi ,  a  vendu 
ses  Van  Dick  et  ses  Terfcurg.  ;N'avez-vous  pas  entendu  dire  qu'autre- 
fois îl  y  arv»!  en  France  la  galerie  d'Orléans,  spïendfde  entre  toutes 
les  galeries  princières?  La  révohifion  française  a  dispersé  la  galerie 
d'Orléans;  c'est  ïa  révohition  d^Espagne  qui  disperse  la  galerie  de 
Lvcques.  Il  n'y  a  pas  encore  une  année  que  rien  n'annonçait,  dans  lé 

50. 


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788  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

palais  du  duc  de  Lucques,  que  le  musée  serait  vendu.  Au  contraire, 
la  plus  belle  partie  de  ce  palais,  qui  fut  le  palais  d'Élîsa  Bonaparte, 
c'était  le  musée.  Le  prince,  dans  son  ardeur  tout  espagnole,  avait 
fait  construire  une  vaste  galerie  à  la  plus  noble  place  de  sa  maison , 
et  déjà ,  dans  cette  galerie  et  dans  des  cadres  magnifiques,  sous  un 
Jour  admirable,  vous  pouviez  admirer  les  trois  Carrache,  le  Fra-Bar- 
tolomeo,  l'Albert  Durer,  le  Baroccio,  le  Dominiquin,  le  Gérard  Dow, 
le  Guerchin ,  toutes  ces  belles  toiles  dont  la  renommée  est  grande 
dans  toute  l'Italie.  Quant  à  la  Vierge  aux  Candélabres  de  Raphaël, 
l'admirable  et  sainte  madone,  môme  dans  le  musée  du  prince  de 
Lacques,  n'avait  pas  de  place  qui  lui  fût  propre;  on  la  venait  admirer 
de  Saint-Pierre  de  Rome,  même  apn>s  avoir  contemplé  la  Transfigu- 
ration;  on  venait  pour  la  voir  du  palais  Pitti,  même  après  s'être  a^- 
nouillé  devant  la  Madone  à  la  Chaise^  devant  la  Madone  du  Vayage; 
chacun  la  pouvait  contempler  face  à  face,  visage  contre  visage ,  cœur 
contre  cœur,  pour  ainsi  dire;  et  elle,  la  noble  dame,  bien  assurée 
de  sa  beauté  éternelle,  elle  posait  complaisamment  devant  ceux  qui 
la  voulaient  étudier  avec  respect,  avec  soumission,  avec  amour. 

Donc,  celte  admirable  galerie  est  en  vente  tout  entière.  Le  sacrifice 
sera  complet,  car  pas  une  seule  toile,  grande  ou  petite,  n'a  cfcé  con- 
servée, pas  un  seul  de  ces  chefs-d'œuvre  n'a  été  mis  à  part;  leur 
noble  maître  leur  a  dit  adieu  à  tous;  les  beauiL  fleurons  de  sa  cou- 
ronne ducale,  il  leur  a  dit  adieu  d'un  œil  sec,  mais  son  cœur  saignait 
bien  fort.  Hélas  î  c'est  le  cas  encore  une  fois  de  réciter  vers  par  vers 
l'églogue  de  Virgile,  quand  le  pasteur  Ménalque  s'en  va  au  loin 
chercher  un  peu  d'ombre  et  de  verdure  pour  son. troupeau  :  —  Nos 
patriam  fugimus;  —  nous  quittons,  disent  les  chefs-d'œuvre,  nous 
quittons  la  terre  natalç,  l'air  limpide,  le  ciel  bleu,  le  grand  soleil, 
la  passion  italienne,  le  regard  italien;  nous  quittons  les  bois,  les 
prairies,  les  fontaines ,  et  mieux  encore  les  voûtes  dorées,  les  glaces 
brillantes,  les  murailles  princicres;  nous  allons,  Dieu  sait  dans  quel 
exil ,  d^ns  quelles  régions,  dans  quelles  brumes  épaisses  et  chez  quels 
bourgeois  !  —  Certes,  quelque  chose  de  pareil  se  sera  passé  dans  l'ame 
du  prince  se  séparant  de  ces  flatteurs  honnêtes  et  respectés  de  sa 
fortune,  et  lui-même  il  aura  gémi  sur  leur  exil. 

Cette  galerie  du  château  ducal  à  Lucques  est  assez  célèbre  pour 
que  nous  n'en  fassions  pas  l'histoire.  Elle  était  un  des  plus  riches  dé- 
bris de  cet  éphémère  royaume  d'Étrurie,  qui  fut  un  des  premiers 
trônes  élevés  par  Bonaparte ,  premier  consul ,  comme  s'il  eût  voulu 
se  faire  la  main  à  ce  métier  tout  nouveau  pour  lui  et  qu'il  devait  ap- 


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LE  VOTAfiS  D'CJN  fiO^IAIE  WUBEUX.  789 

prendre  si  vite.  Dans  le  souvenir  de  ces  tableaux  de  Lucques,  on 
retrouve  au  premier  rang  un  tableau  important  du  jPérugin,  le  pré- 
décesseur et  le  maître  de  Raphaël;  un  Gherardo  delle  Notti,  le  plus 
bel  ouvrage  de  Gherardo;  le  peintre  illustre  l'avait  fait  pour  le  prince 
Giustiniani ,  qui  fut  aussi  le  protecteur  des  trois  Carracbe.  Nous  autres 
Français,  parmi  les  maîtres  de  l'école  italienne,  tout  resplendissans 
de  santé  et  de  lumière,  à  côté  de  l'embrasement  poétique  de.Glje- 
rardo,  nous  étions  fiers  de  saluer  le  Massacre  des  Innocens  par 
Kicolas  Poussin.  C'était  là  une  des  perles  les  plus  admirées  de  la 
galerie  de  Lucien  Bonaparte,  quand  le  neveu  promettait  de  marcher 
sur  les  traces  de  son  oncle  le  cardinal  Fesch  ;  mais  le  neveu  s'est  un 
peu  arrêté  en  chemin,  comme  un  homme  sage  qu'il  était,  pendant 
que  l'oncle  a  marché  jusqu'à  la  fin  de  sa  passion ,  comme  un  homme 
riche  qu'il  était.  Plusieurs  tableaux  du  Dominiquin,  de  Frédéric  Ba- 
roccio,  de  Simone  da.  Pesaro,  la  Samaritaine  du  Guerchin,  de. sa 
plus  belle  manière;  un  enfant  Jésus  de  Luini,  dont  les  œuvres  sent 
rares;  un  Fra-Bartolomeo ,  remarqué  même  à  Lucques,  où  le  grand 
peintre  a  laissé  tant  de  marques  de  son  passage;  une  Naissance  du  Christ 
dans  l'élable,  par  Mazzolino  de  Ferrare;  vn  Hercule,  par  Alexandre 
Âllori,  le  digne  frère  du  peintre  de  la  terrible  Judith  du  palais  Pitti 
(je  vois  encore  sa  robe  jaune  et  ses  terribles  yeux  noirs);  une  sainte 
Famille  de  Rubens;  un  saint  François  de  Cigoli,  signé  par  l'auteur; 
Ht/las  enlevé  par  les  Nymphes,  charmante  composition  de  Furiai,  et 
d'autres  tableaux  vénitiens,  hollandais,  allemands,  de  toutes  les 
époques  des  beaux  arts,  composent  le  fonds  principal  de  cette  galerie. 
Avec  un  peu  de  soin  et  de  travail ,  vous  pourriez  suivre  la  filiation  de 
ces  belles  toiles;  chacune  d'elles  a  son  histoire  authentique,  sa  filia*- 
tion  reconnue.  Les  unes  ont  été  commandées  aux  peintres  eux-mêmes 
par  des  personnages  historiques;  le  contrat  de  vente  et  d'achat  a  été 
conservé.  Les  autres  arrivent  en  droite  ligne  de  Rome,  de  Sienne^ 
de  Livourne,  de  Bologne,  d'Espagne,  de  Gênes,  de  Flandre.  La  ga- 
lerie de  Giustiniani-,  la  galerie  du  marquis  Boccella ,  du  comte  Ghivi*- 
zanni,  en  ont  fourni  plusieurs  ;  la  galerie  Citadella,  la  galerie  E^ter-< 
hazy,  la  galerie  Sardi,  la  galerie  Joseph  Bonaparte  quelques-uns,  et 
aussi  la  galerie  Buovisi,  un  Lucquois  de  la  vieille  roche,  sans  oublier 
la  galerie  du  prioee  Borghèse,  ^ent  le  nom  se  retrouve  dans  tous  les 
musées  de  l'Europe.  Les  églises  et  les  couvens  de  l'Itafiç  ont  aussi 
cédé  quelques-uns  de  leurs  tableaux  à  la  galeriq  (1^  |;^ucques,  V^^ 
exemple  le  couvent  des  nonnes  de  San-Giovanetto,  l'église  de  San- 
FridîanOf  qui  ne  sont  plus  que  des  ruines,  protègent  de  leur  souve--' 


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W  «BTiTE  ma  mpx 

nir  vénéré  un  tableau  d'AniriftatCarrache  et  un  taUeaii  de  Rranck, 
eomme  anasi  le  nom  dé  b  reine  d'Étnirie  se  rattache  à  phisieiindo 
tableaox  de  cette  galerie  commencée  par  elle.  Triste  dèsUnée  des 
monarchies  modernes  î  les  trônes  des  rois  dorent  encore  moins  qoe 
les  galeries  qa^Hs  ont  commencées.  Hais  la  galerie  et  te  tnAne,  toot 
s'en  va  à  la  fin,  hélas  î 

Nous  ayons  conservé ,  ponr  Iq  nommer  le  dernier,  le  phn  rare  et  te 
phis  excellent  tablean  de  cette  galerie,  si  nons  mettons  à  port  k 
Vierge  aux  Candélabres;  ce  tableau  admirable,  c'est  le  Christ  de 
François  Francia.  YoHà  un  homme,  voilà  un  artiste  des  plus  bdhs 
époques  de  Tart.  Esprit,  génie,  fidélité  à  ses  maîtres,  constance, 
courage,  honneurs  et  fortune,  gloire  et  renommée,  rien  ne  numq» 
à  celui-là.  Il  était  né  à  Bologne,  au  mifieu  de  b  philosophie  et  de  h 
théologie  amoncelées  à  cette  place  savante,  et  tout  d*abord  il  aval 
été  un  grand  orfèvre  dans  le  temps  des  grands  orfèvres,  pub  m 
célèbre  graveur  en  médailles,  puis  il  avait  traité  l'émail  comme  ai 
maître.  C'est  pourtant  le  même  homme  dont  quelques  tabfeaux,  et 
entre  autres  le  Christ  Ae  Lucques,  se  peuvent  comparer  aux  plas 
beaux  ouvrage;  de  Raphaël  en  personne.  Quand  Francesoo  cnt 
achevé  ce  tableau  qui  est  à  Lucques,  cette  sainte  Amie,  cette  Vierp, 
ce  Christ  mort,  toute  l'Italie  du  xti*  siècle  battit  des  main?}  et  poussi 
des  cris  de  triomphe.  En  ce  temps-là  Raphaël  était  à  Rome,  à  rece- 
voir les  hommages  universels,  comme  sH  sa  fttt  appelé  Léon  X.  A  ce 
sujet,  le  Santio  écrivit  une  lettre  de  louanges  à  Franchi,  cet  autre 
Raphaël  qui  donnait  à  Bologne  le  mouvement  et  la  rie;  et  même 
quand  hii ,  Raphaël ,  il  eut  achevé  la  sainte  Cécile  qui  est  à  Bofogne, 
il  chargea  Francia  de  placer  ce  chef-d'oeuvre  dans  un  jour  conve- 
nable r  —  En  même  temps,  si  vous  trouvez  quetgue  chose  à  réparery 
faites-le,  maître,  disait  Raphaël.  A  peine  eut-il  ouvert  hi  caiisse  qoi 
contenait  la  sainte  Cécile,  Francia  tomba  à  genoux  en  versant  d^aboa- 
dantes  hrmes  ;  le  tableau  fut  placé  par  ses  mains  trembfantes  aaa 
Ibin  du  tombeau  die  la  sainte  Elena  dell'Olio;  huit  jours  après  (sa 
mort  est  digne  de  sa  vie] ,  Francia  était  mort,  écrasé  par  la  contem- 
plation de  la  sainte  Cécile  de  Raphaël  î 

TeHe  est  cette  galerie  du  prince  de  Lucques.  Effepeut  ajouter  de 
grandes  richesses  à  celles  que  possède  le  musée  du  Louvre.  Sans  noos 
réjouir  du  deuil  de  Tltalie,  nous  avons  le  droit  d^en  proQter.  IfoiB 
avons  en  cette  ai%rhe  des  nattons  rivales  qui  sont  pins  riches  qœ 
BOUS  peut-être,  mais  qui  aiment  les  chefs-d'œuvre  moins  que  nous. 
n  finit  donc  que  nous  nous  rappelions  cette  fois  tout  ce  ifue  noas 


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LE  voTMB  mfïM  WÊmm  nciBux.  TN 

annd^àpeiAiàdesvrates  <èljbf»,  rAa^  iel  Sarto  4  IL  Laf- 
fitte,  ie  Congrès  d$  Munster  au  duc  de  Berry ,  VAmirai  fmmp  «d^ 
BMsbEaBdt,  et  sortovt  faduirable  Claode  L«rmfi  qui  appeiteiiâit 
à  M.  Eratd;  à  cette  heure,  le  nunée  dn  Louvre  ne  fw>Mède  |Nii  M  seoi 
dîgw  d'être  €«Mii{>nré  Â  /a  Fifen^^  iitiâr  Candéiàbrm.  SottgOE 
que  c*est  là  désormais  la  seule  manière  dont  uem  ptkmksfm 
ynecnrer  ces  merveilles.  La  victoire  ne  donne  pas,  ^etle  wm 
{vête  pour  yms  reprendre  à  l'instant  même  ^e  qù'ele  vom  t  prAté» 
éL  alors  que  de  regrets ,  qoe  de  douleurs,  que  de  places  ^ûles^dans 
les  musées  du  conqnéraat  I 

M.  Thiers,  «qui  est  bien»,  quand  il  s'f  net,  le  fAus  JMknirable  et  le 
ptas  charmant  enthoittiaste  des  beaux  «rte,  qui  les«îme  avec  la  pas- 
aien  d'un  grand  seigneur,  amis  d*an  grand  seigneur  qui  ti'^st  pas  assez 
riche  ponr  payer  les  che&Hl'<B«vre,  M.  Thieis  m'*entendant  on  soir 
M  ffaoMter  cette  histoiie  des  tableaux  de  mon  prinoe  te  duc  de 
Lacques  :  —  Que  sont  devenus,  me  dit-^il,  le  iiaphaél  et  le  FVanda? 
—  Mm  Dieu  !  répendis-je,  à  rhenre  qu'il  est ,  pat  cette  ^vîeuse  mut 
derautonme,  yoqk  ne  derineriez  jamais,  avec  toutTotré  génie,  en 
quel  trisie  lîeu  la  vierge  de  Raphaël  repose  sa  belle  tète»  dans  q«e9es 
horribles  ténèbres  est  plongé  œt  élkicelant  Francescci?^..figttreK- 
vous  que  Rapèaël  et  Fraocesco  sont  déposés  à  la  douane;  ils  sont  li, 
bs  malheureux  exilés,  au  milieu  des  soieries,  des  suopes,  des  fla^ 
BeUes,  des  savons,  des  indigos  et  des  triiacs  ;  ils  sont  Jà,  ne  com» 
pvesantjien  iœs  somhves  voûtes,  è  ces  braits  étranges,  à  ces  hor- 
lâUes  edeurs.  €*est  encore  et  tonjonTs  Téglogne  de  Vtegile,  que  je 
WHS  citais  tout  à  Fheure  : 

...  .  Ah  t  silice  innudà  connixa  reliquit! 

A^^esmots,  je  vis  M.  Thiers  tout  ému;  il  écoutait  mon  récit  avec 
une  profonde  stupeur  :  —  Secait-œ  par  hasard  à  la  douane  de  France 
qu'on  aurait  retenu  Raphaël  et  Franoia?  —  A  la  douane  de  IMs» 
monsieur  lenoinistrel  La  douane,  de  ses  gprosses  mahis  stupides,  a 
pris  AU  collet  le  ^and  Franœsco^  elle  a  retenu  la  sainle  Vierge  divine 
par  le  pan  de  sa  robe;  elle  leur  a  demandé  leur  passeport,  commet 
cm  gcandes  beautés  ne  devaient  pas  passer  parlent  dans  «m  pagrs 
comme  la  France,  et  gouverné  par  M.  Thiers  !... 

Ici,  le  ministre  se  leva.,  il  demanda  son  chapeaa,  et  il  aHait  pour 
sortir*  Notei  bien  qu'il  était  une  heure  du  matin... 

— Oùalles-vous?  lui  dit  une  petite  voix  toute-puissante;  où ^ 
IMS  ni  tard? 


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798  mBTVS  M»  DBUX  KOKMS. 

-—  Eh!  je  YMS  à  la  douane,  repritr-il,  je  vais  délivrer  le  Fraoccsco 
et  le  Raphaël. 

En  effet ,  le  lendemain ,  nos  deox  chefis-d*œovre ,  rendos  an  soleil, 
on  pèle  soleil  français,  il  est  vrai,  mab  enûn ,  nous  donnons  notre 
soleil  tel  que  nous  Tavons,  foisaient  leor  entrée  triomphale  dans  cette 
étroite  et  misérable  anberge  qu*on  appelle  le  ministère  des  affaires 
étrangères.  Là,  grâce  au  maître  qui  Thabitait,  les  deux  exilés  fuient 
entourés  d'égards  et  de  respects;  les  plus  grands  seigneurs  de  Paris, 
c'est-à-dire  les  hommes  les  plus  inteUigens,  venaient  en  toute  bite 
pour  saluer  les  deux  chefs-d'œuvre.  Des  hommes  de  tous  les  partis, 
pour  rendre  leurs  devoirs  au  Raphaël,  au  Francia,  sont  accourus  à 
l'hétel  du  ministère  des  affaires  étrangères,  bien  étonné  de  les  y  voir. 
Plus  d'une  fois  M.  Thiers,  au  milieu  de  ces  immenses  travaux  dont 
personne  n'a  l'idée ,  au  plus  fort  de  cette  ardente  improvisation 
qui  ne  se  repose  ni  la  nuit,  ni  le  jour,  venait  saluer  le  Franda  et  le 
Raphaël.  Qu'il  était  heureux  et  fier  de  les  recevoir!  qu'il  était  inquiet 
de  ses  illustres  hâtes!  comme  il  en  faisait  les  honneurs  à  la  France! 
quel  démenti  il  donnait  à  la  douane  !  comme  il  se  prosternait  devant 
le  Francia!....  Jamais  vous  n'avez  vu  de  passion  plus  vraie  et  mieux 
sentie.  Eh  bien  !  M.  Thiers  a  laissé  partir  la  vierge  de  Raphaël,  d  Sei- 
gneur, hii  diiait^e,  l'adoraUe  Vierge,  conune  disait  cette  belle 
Hortense  Mazarin  à  Louis  XIV  :  —  Vous  êtes  roi  y  vous  m'aimes,  et 
je  pars!  ï>  M.  Thiers  a  même  laissé  partir  le  Francia,  non  pas  sa» 
regret,  je  vous  assure,  non  pas  sans  s'être  bien  consulté  lui-même 
pour  savoir  si  enfin ,  à  la  rigueur,  il  n'achèterait  .pas  cette  dernière 
toile  qui  lui  faisait  tant  d'envie ,  et  il  y  a  renoncé.  C'est  qu'en  effet 
celui-là  aussi  il  est  véritablement  un  grand  seigneur,  moins  la 
richesse.  Si  ceux-là  qui  l'accusent  tout  bas,  ceux-là  qui  lui  reprochent 
une  fortune  imaginaire,  qui  parlent  si  bien  de  l'or  entassé  dcns  les 
prétendus  coffres  de  M.  Thiers;  si  ceux-là  avaient  pu  le  voir,  comme 
je  l'ai  vu ,  lui  le  maître,  résistant  à  la  tentation  du  Francia ,  et  se  con- 
tentant enfin  de  quelques  copies  maladroites,  ceux-là  auraient  bien 
compris,  et  plus  qu'on  ne  saurait  le  dire,  tout  le  désintéressement 
d'un  ministre  tout^puissant,  qui,  en  fin  de  compte,  ne  se  trouve 
pas  assez  ridie  pour  donner  20,000  francs  d'un  chef-d'œuvre  qui  hii 
convient. 

De  Lucques  à  Pise,  il  n'y  a  qu'un  pas,  le  temps  de  dh^  adieu  à 
cet  adorable  petit  coin  de  terre,  le  temps  de  se  piéparer  à  revoir  les 
grands  monuroens,  le  Campo  Santo,  le  Dôme,  la  Tour  penchée. 
La  ville  s'est  retirée  pour  laisser  plus  d'espace  à  ces  trois  idées  jetées 


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LE  YOt AGE  D*IJN  HOMME  HBIJKEUX.  993 

là.  Cette  tour  qui  nous  menace  jusqu'à  la  fln  des  siècles  cTuné  chute 
éternelle,  cette  église  qui  se  sent  de  Byzance  et  qui  précède  la  reniais- 
saiice,  comme  Dante  précède  Michel-Ange;  ce  vaste  cimetière  qui  a 
dévoré  ses  morts,  laissant  intacts  leurs  noms  et  leur  gloire,  tout  ce  passé 
qui  repose  là  et  qui  se  tient  debout  par  la  seule  force  des  souvenirs, 
^vez-vous  rien  de  plus  poétique?  Mais,  hélas  1  cette  ville  de  Pise 
-s'est  enrichie,  peut-on  dire  enrichie?  d'un  autre  monument  funèbre. 
Voyez-vous  sur  l'Arno,  encore  tout  chargé  des  débris  de  l'orage  de 
la  veille,  ce  vieux  palais  qui  s'avance  gravement?  Les  portes  en  sont 
fermées ,  les  fenêtres  fermées;  tout  est  mystère  et  silence  autour  de 
ces  murailles;  la  petite  église  de  la  Sainte-Épine,  ce  mignon  chef- 
d'œuvre  du  grand  Nicolas  de  Plse,  semble  regarder  le  sombre  palais 
avec  un  profond  désespoir.  Qui  que  vous  soyez ,  voyageur,  quelle  que 
soit  la  couleur  de  votre  drapeau,  découvrez-vous  devant  ce  palais, 
car  c'est  là  qu'elle  est  venue  mourir,  loin  de  sa  patrie,  loin  de  sa 
famille,  cette  jeune,  belle  et  adorée  princesse  Marie  d'Orléans,  ce 
grand  artiste.  Sur  ces  bords,  dans  ces  murs,  entre  ces  vieux  mo- 
nnmens  dont  elle  creusait  tous  les  secrets,  dans  le  silence  de  cette 
ville  qui  ne  vit  plus  que  par  les  souvenirs,  elle  est  venue  s'éteindre, 
jour  par  jour,  heure  par  heure,  cette  noble  personne  que  la  France 
avait  adoptée  d'un  amour  unanime,  cet  illustre  défenseur  de  la 
Jeanne  d'Arc,  insultée  par  Voltaire.  Malheureuse  jeune  femme! 
Elle  était  toute  la  poésie  du  château  des  Tuileries  ;  elle  était  la  popu- 
larité incontestable,  incontestée  de  cette  famille  royale;  elle  était 
l'honneur  de  ce  musée  de  Versailles,  ouvert  à  tant  d'œuvres  médio- 
cres, elle  était  l'espérance  et  l'amie  de  ses  confrères  les  artistes  et 
les  poètes,  qui  ne  la  remplaceront  jamais....  La  ville  de  Pise,  qui  ne 
pleure  plus  guère,  elle  a  tant  pleuré  !  a  pleuré  cependant  cette  illustre 
étrangère;  elle  l'a  adoptée  comme  un  de  ses  martyrs.  Maintenant, 
quand  vous  passerez  par  ces  rivages,  les  artistes  italiens,  ces  ingé- 
nieux copistes  4e  tous  les  chef^'œuvre ,  vous  offriront  la  copie  du 
Baptistère,  ou  bien  la  copie  du  Dômej  de  la  Tour  penchée,  dnCatnpo 
Sanlo,  ou  enfin  la  main  de  la  princesse  Marie,  cette  main  péUe, 
effilée,  mourante,  si  remplie  d'aumônes  et  de  chefs-d'œuvre  qu'elle 
commençait  à  répandre... De  tous  ces  souvenirs  de  gloire  et  de  des- 
truction ,  e»fr-il  besoin  de  vous  dire  le  souvenir  que  j'ai  choisi? 

Entendez-vous,  voyez-vous  là-bas  quelque  chose  qui  chante  et 
qui  brille,  c'est  Florence!  Enfin  donc,  je  la  revois,  je  la  tienâ,  je 
l'entends,  je  la  reconnais  à  son  élégant  murmure,  à  sa  bonne  grâce 
naturelle,  à  son  hospitalité  souriante,  c'est  bien  elle,  c'est  Flo- 


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Rabattre  taaie»  les  ia*eW«»0€»  vtgabeBdas  de  l'EtaMpa  ItaiMi, 
e*€srt  le:  Musée  oofett  à  tons^  Une  fétoctaiiftoes  mMesoMM,  wm0m 
cAegiKiis.Rieaae^YoasgithMi,  neaneM«&|iesM^pewwî|«ttr? 
Où  dMitf  êltÊti  pmr  ftf^mkiix  ?  Oà  lMiTeittz-¥e«fi  ptesid^espril,  |hK 
de  beauté,  plus  d'effîiaiûD ,  ptii»  de  hieiifeHlaace?  Altew,  heMeeiéi 
aHJM,  et  sTii) 96 peut ,,d  non c«w»  eeatemib-voaa.  PaliraM^ dten 
QD'  fe«,  0906  feeoDDaltms  tanties  chAseSt.  «ne  à  une.  Geites^  tèa» 
ainese  t0«jpii»  les  mteie»  boid»;  cievbte,  te 
miki  vrat  eoeofe  «nefo»  vem  au-devant  de  bow;  ewton,  rieaa'til 
<jitBgéiitdeii»le  vksttxpidaft^  ni  «i  patois  PiM,  dignes 
deee»  çraads  ««Ares  et  de  ees  aeblas  toites,  Iftioyacurdn  i 
temoBftsdaas  tans  tes  sièetes.  Héton^-aous  teatemeaft^  aaas  i 
Y^oas  ea  eatier  nalraadaiîfatioii  et  aa^e^Dltemsiofliae  el  D^ 
lieaf  (|*ii  y  a  dcax  an»  déjà.  Et  en  effets  j*«  retrawrèFIareaca  tail 
entière,  peiit-6ta«  néaa»  pins  beUe  etpia»  seieioe;  aar  èoaop'SAr  te 
afbresdcâcasciaessoat  {»  taaSEaft,  les  toazes  de»  plaBaa  piiMifMi 
soatidbsdars^tesBttAcas  des- misées  ont  §Bgaé  peaMiteaaa  lie 
MiKvdte.Naa  caries,  jiunaîatelfisfaetABge  B'a<étépl&s  gmné,  jsMis 
te.  Titfen  a'a  jaié  an  édal:  pk»  ¥if,  jamais  te  jeaoa  feaHneadaiée 
d'Aadié  dal  Sarto  na raTavait  para  pbts  etenananÉe;  aiâ,  toos  wK^ 
toufatm  eaiveloppée:  dans  votre  beauté  éteindte,  voa8.cpui  êtes  h 
Vénas  pMttqitôl  VoHè  PApaSm  diïbont  encore  sur  son  piédesldb 
à  Pari^^  oa  te  disait,  brisé  par  te  Cbades^jaipt;  te  Ghaetea-Qiiit 
ei.  If  Apofloa  aeat  encore  tes  daax.  §tei<9Bs  de  te  Tribune;  te  VéoiB 
(bi  Titien  asU  nestée  transparente  et  calaie  comaie  au  premter  jav; 
teiTterga  àte.cbaiseî€t  te  fiéaaXseiit  eaeareai^caîfteiâtespka 
caacttsnsrepiéaeaftaM  dagéatedeBapbaël^àsaptecefBlÉMÎiavfc 
aBl)MÉor]|0sa.éetate  et  groade.  L»  trois  paninos  fiteat.awaiekf 
djestinées  des  mortels;  cette  fois,  plus  de  sote  et  ptaa  d^ar  dans» 
fik  sévères,,  te  chanvre  mâme  de  cette  trame;  tissée  par  Mtehd-^ABge 
est  rude  àtevae^  mide  autoacber.  Sur  les  placfô  publiqaess'ulèfaiit 
aasst  bai^  .qaa  jamais  tes  chevaux  et  las  héros  de  l^n  de  Bpbpa 
Sltioihvaiis.<itt:iteont  dâcouvert  là^bas  un  nouveau  poctraîtde  Bai* 
tenn  foadateur?  Il  étatt  d^  bien  beau  comme  te  petetw  ravaîtiifè 
Gomma  aussii  te  eteftre  taat  soit  peu  i^ofane  d^Sm^chMtmia^iUpék 
m  parfiane  encore  des  plus  saavea^desplus  aoqupttaftodaUE»!  Aa- 
neuf  et  gteare  à  Ftowfiee  !  Elte  est  immuable  ^  eUé  est  iitwiabik^  eik 
se  repose-dans^  paiaetdans  son  bonheur  de  chaqua  jour;  dte  a  tiat 
pay4  son^tributajOK  révolutions  passées,  quelle  se  sent  à  Yêm  dn 


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LE  Yimàm  b'w  moMÊm  wwyra.  M^ 

révohtfiont  à  venir.  Vhe  la  Ftoreoce  4e  Danton  râie  le  ffenenoeAi 
fArioete^  vive  la  Ftoceoce  de  lUch^Ange^  el  vive  la  Ftoneiice  4^ 
Kifihaël  !  Seukoientt  effacez  la  FloreBoe  des  GibelÎM  et  de8\0i|elbFt 
elle  ne  «vaut  plus  vivre  f»e  iMwr  les  beaux  arts*  ^^our  la  »amt/d  peésie» 
peur  la  gmode  scu^piore^pcNirlefiloîlei  oliavgtesde^sra 
fteie;  piùayie  Savoaarole  est  dans  le  hàcbet^  ^*a  j  Mste;  wm 
anlreSv,  le  soir  veiiu^À  la  douée  darlé  delà  laïqpet  nous  aelirensi  s'il 
Wtts  plait^  1^  histoires  aiBomewes  du  Dée^tméÊmè* 

(^àmd  j'arrivai  à  Flerence^  la  vitte  entière  étotoeenfiéed'nne  àen» 
fense  newolle.  DenK  «aftas  d^  ton  adoption ,  la^prioeesse  MathiMo 
BonqMTte  de  lientfortot  le  comte  DoBidoff  venaient  d'Atre  AEMaoén 
le  msftin  mftne;  la  îoie  était  oniveneOe.  Cette  FlonNMx^  qui  ade  te 
sympathie  pom*  tontes  les|^ndeoifi«  ce  nant  exâ  desDOis  sana  Jite^ 
et  sans  patrie^  s*était  épnse  d'amour  ponr  la  jenne  et  belle  iUe  do 
Fasieien  roi  de  Wesiphalie.  Elle  l'avait  re^ie  toni  enfsot  dans  aee 
hcas;  et  lorsque  TenCuil  eut  peBdnaaaoUe  mère,  Fkmoee  TavaH 
adcylée  4^omme  sienne*  Ainsi^  la  prinoesse  Mathilde  avait  frandl 
dans  tons  les  enchanteflMnSt  on  du  moins  dans  tontes  les  conscda^ 
tions  de  l'Italie.  Et  maintenant ,  àdfaMnut  ans  tont  anpkiStqn'oUn 
pont  wmi  llatbilde  de  Honttart  n'^it  pns  jcnlemont  la  plus  feell^ 
princesse  dn  monde,  ce  ^e  serait  pm  assea  diae,  ék  wt  tout  simples 
ment  la  pins  belle  personne  de  l'EAPope.  EUe  n  le  twtà^  nlle  a  Id 
iiefard,«llen  ladéraarohed'nn  fionapûie;  etteaies  pieds^lesmaiw^ 
lateille^  la  grâce  parlaite^  le  teint  cbaonuit  d'une  Parisienne.  HCano 
faand  eDe  n'est  qu'une  jemie  fille  ravissante  oft  s'ahandowant  an 
boahenr  de  rhenre  piésente^  reganiea-laf  et  vous  tnenverez  i^iel* 
que  chose  de  ï^kf^  qfù  perce  tont  an  travera  de  eette  dix-fanitièmo 
année  innocente  et  naïve.  Ajoutez  qp'eëe  est  la  plus  noble  dnme  dit 
monde.  P^^  son  onde  Napoléon  Bonapaiie  (etoommeil  l'eût  aiméc^ 
le  viens  soldat  t  comme  il  eit  abrité  sa  tête  grisonnante  à  l'ombre  dn 
tons  4M»  printenoips  chargés  de  roses!],  k  princesse  liaUnlde  marche 
légèrement  a  la  ttte  de  la  noblesse  moderne;  pss  une  origine  nou-* 
voHe  qiû  ne  se  rattache  à  son  mffme^  pas  un  hAtim  de  maréchal  qui 
ne  porto  ses  armoiries,  pas  un  gentilhomme  de  l'épée  qin  n'ait  été  un 
des«oldatsde  sa  famiUe;  enmôme  temps  elle  appactientpar  sa  mèm 
à  ce  que  la  vieille  noblesse  a  de  phis  antique  ot  de  plus  auguste;* 
Fjgnreahvous  xsette  n^iMe  personne,  ainsi  chargée  de  «ette  double  aup« 
réole,  entrant  tont  d'un  coup  à  Paris  par  l'arc  de  ^rion^phe  de  l'Étoile  ! 
Elle  cependant,  elle  n'a  jamais  songé  à  de  si  grandes  destinées.  EHe  a 
été  tout  siBq>lement  une  jeune  fille-,  elle  en  a  eu  la  modestie,  la  grâce 


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796  KEYtfi  ras  ramt  honbbs. 

dëcénfe,  Tàîmable  réserve,  le  bon  cœur;  elle  a  arrangé  ses  espérances, 
'non  pas  selon  sa  fortune  pass!»e,  maïs  selon  sa  fortune  présente;  elle 
&  modéré,  par  son  exemple  et  par  sa  profonde  soumission  à  la  Provi- 
dence, les  incpiiétudes  d'un  père  qui  ne  petit  pas  oublier  qu'il  a  été 
le  ftère  de  l'Empereur,  et  que  hil-méme  il  a  été  long-temps  un  roi 
obéf  et  écouté.  Aussi,  de  toule  cette  grande  famille  d'Hlustrei  eiHés, 
c'est  cette  enfant  qui  a  porté  le  plus  légèrement  ce  grand  nomdeBo- 
naparte.  Elle  a  jeté  sur  tout  cet  exfl  je  ne  sais  quet'^îarfum  d'innoc 
cence  de  jeunesse  qui  eût  sauvé  les  Bonaparte  dé  bien  des  errenfs, 
S'ils  avaient  voulu  comprendre  tout  ce  qu'il  y  avait  de  providentiel 
dans  ta  résignation  ingénue  de  leur  belle  parente.  Et  quand  enfin, 
dans  cette  même  Florence  qui  est  sa  seconde  patrie,  la  princesse  eut 
rencontré  le  jeune  homme  qui  la  devait  aimer,  sa  destinée  fut  accom- 
plie, elle  rendit  grâces  an*  ciel,  qui  hil  dohnaR  ainsi  une  grande 
position  dans  le  monde  sans  que  ce  fût  là  une  position  politique;  ék 
rendit  grâces  au  ciel,  qui  lui  ouvrait  les  portes  de  la  France,  de 
cette  France  tant  aintée,  sans  appeler  à  son  aide  les  tévohitions  et 
les  batailles;  ainsi,  satisfaite  des  chances  heureuses  du  présent,  elle 
laisse  aui  honmies  de  m  fomille  les  chances  dé  l'avenir.  — Tonte 
la  ville  de  Florence  a  battu  des  mains  à  cet  heureux  naariage.  Les 
deux  jeunes  fiancés  ont  paru  dans  la  mente-  loge  au  théâtre,  où 
des  fleurs  ont  été  présentées  à  la  princesse;  et  que  dé  bonheur  elle 
avait  dans  les  yeuxl  C'est  là,  au  reste,  une  des  plus  aimables 
coutumes  de  l'Italie^  ces  fiançailles  qui  précèdent  le  mariage.  Cet 
amour  à  del  et  à  terre  ouverts  est  un  touchant  spectacle.  Une  fos 
fiancés,  les  jeunes  gens  vont  ensemble,  bras  dessus  bras  dessons, 
suivis  d'asscK  loin  par  les  grands  parens  ;  ils  peuvent  se  voir  et  s'en- 
tendre tout  à  l'aise;  En  France,  au  contraire,  on  vous  montre  d'aborf 
les  jeunes  filles  à  marier  tant  qu'on  peut  vous  les  montrer;  pois,  à 
peihe  avez-vous  l'intention  de  leur  parler  de  mariage,  aussitôt  la 
jeune  BHe  dî^paraW  jusqu'au  grand  jour  du  serment  solennel.  Jusque- 
là,  tout  le  mondé  peut  la  voir,  excepté  celui  qui  prétend  à  sa  main, 
k\  bien  (fae  Ife  malheureux  en  question  fait,  à  vrai  dire,  la  plas 
liiteuse  des  figures.  Parlez-moi ,  au  contraire,  des  fiancés  en  Italie;  ils 
arrangent  leur  vie  à  l'avance,  ils  disposent  toutes  choses  pour  leur 
bonheur  à  venir,  ils  apprennent  à  connaître  leur  caractère  réciproque, 
ils  ne  cachent  pas  leur  amour  comme  un  crime,  mais  au  contraire 
ils  s'en  glorifient  comme  de  raccomplissement  d'un  devoir.  —  Ta 
eu  llionneur  d'assister  à  ces  fiançailles  presque  royales.  A  la  maison 
de  campagne  du  prince  Jérôm?  Bonaparte ,  à  Quarto,  une  aimable 


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LE  VOYAGE  D'UN  HOMME  HEUREUX.  797 

maison  autrefois  habitée  par  M.  Thièrs,  toute  la  ville  s*est  portée  : 
les  plus  grands  seigneurs,  les  plus  belles  dames,  et  les  plus  jeunes. 
Du  haut  de  ces  jardins  suspendus  sur  la  ville,  Tœil  enchanté  par-» 
court  Florence  tout  entière,  ses  jardins,  ses  dômes,  ses  campagnes, 
sa  verdure  éternelle ,  son  beau  ciel ,  ses  sombres  monumens ,  tout 
ce  qui  est  resté  sa  poésie,  tout  ce  qui  a  été  son  histoire.  — ^^De  ces 
hauteurs,  vous  descendiez  dans  les  beaux  jardins  de  San-^Donato  du 
comte  Demidoff.  Depuis  deux  ans,  les  jeunes  arbres  sont  devenus 
de  vieux  arbres,  le  palais  8*est  achevé  et  complété;  déjà  les  vastes 
isalles  étaient  toutes  disposées  pour  la  fête,  déjà  le  statuaire  et  le 
peintre  avaient  a^eempU  une  grande  partie  de  leur  tâche;  la  maison 
se  remplissait,  comme  par  enchantement,  des  plus  vieux  meubles 
de  la  république  florentine ,  ramassés  çà  et  là  dans  les  splendides 
débris  du  passé.  La  royale  fiancée  elle-même  faisait  déjà  les  honneurs 
de  ces  salons,  de  ce  palais,  de  ces  jardins,  de  cette  table  opulente 
où  venaient  s'asseoir  les  plus  grands  noms  de  l'Europe.  Dans  les 
bosquets,  la  musique  militaire  jouait  toutes  sortes  de  mélodies  ita- 
liennes, sans  oublier  f  air  de  Guillaume  Tell:  6  Mathilde!  Ah  !  certes, 
voilà  comment  il  fait  bon  être  un  jeune  amoureux  !  Voilà  à  quoi  vous 
servent  les  palais,  les  marbres,  les  toiles  peintes,  les  meubles  somp- 
tueux ,  les  eaux  jaillissantes,  lesdiamans,  les  perles,  les  chefs-d'œuvre 
de  tout  genre  !  et  surtout  voilà  à  quoi  vous  sert  l'amour  et  la  jeunesse  ! 
Ah!  <;ertes,  dans  un  pareil  bonheur  on  peut  laisser  toute  l'Europe  se 
diviser  pour  la  question  d'Orient.  Et  que  vous  importent  toutes  les 
questions  de  l'Europe,  quand  vous  emportez  de  toute  la  vitesse  de 
vos  chevaux  anglais,  au  milieu  de  la  bénédiction  des  pauvres,  des 
vers  du  poète,  des  vivat  de  toute  l'Itahe,  à  la  barbe  de  tous  les  princes 
à  marier  sur  cette  terre,  la  plus  belle,  la  plus  jeune,  la  plus  char- 
mante, la  plus  noble  jeune  fille  de  l'univers? 

Bien  à  regret,  après  quatre  ou  cinq  jours  de  tous  ces  enchante- 
mens,  je  quittai  Florence;  je  la  laissai  au  milieu  de  ses  joies  et  de 
ses  fêtes.  La  ville  se  préparait,  pour  le  lendemain,  à  une  course 
de  chevaux,  qui  fut  brillante  et  dans  laquelle  se  distingua  le  beau 
cheval  de  M.  de  Loweniberg,  —  La  sortie  de  Florence  est  austère  et 
triste;  vous  jetez  à  chaque  instant  un  dernier  regard  de  regret  sur 
cette  ville  encore  endormie  :  adieu,  lui  dites-vous  tout  bas,  adieu  à 
ces  amis  de  la  patrie  italienne  toujours  prêts  à  vous  recevoir;  adieu 
à  ces  jeunes  fenmies  qui  sont  restées  ou  qui  sont  devenues  des  Flo- 
rentines; adieu  à  ces  grands  noms  sihien  portés;  adieu  à  ces  musées 
de  chaque  maison  qui  vous  sont  ouverts  la  nuit  et  le  jour;  surtout 


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VW  BBFn  BBS  •BDX 

adieu  à  ¥o«»,  son  boa  et  cher  Orloff,  bome  de  test  4e  vanie  «t 
de  taat  d'esprit,  la  pbis  tendre  et  la  phis  franche  heqiîtaltté  4e  Fl»- 
xeiice;  adiea,  adieiL,  je  reviendrai  Tan  pnochaÎB,  gi  fiîeu  le  weaL 

Persenne  ne  va  plus  vUe  qii*un  hooune  triste.  Il  n'a  rien  à  voir  em 
iOB  chemin ,  rien  ne  l'intéresse,  rien  ne  lui  plait  ;  il  en  vent  «a  cli^ 
«al  de  poste  d'idler  si  lentement.  UélasI  il  n'estpas  i 
de  n'être  pasairivé^  il  est  BuJheuieujL  d'être  paitL  Le  mèoM 
nous  étions  à  Bologne,  et  nous  teavioni  qpie  la  vilte  étail 
que  les  monamens  étaient  grêk»,  (pie  sa  tour  penchée  était  i 
caUe.  Rien  n'allait  bîen  dans  la  ville  à  notre  sena.  Notre  | 
soin^  Q'a  été  de  demander  des  aouvelles  de  Giacopao  ftoaôiiii^  ^ 
s'estenseveU^  on  ne  sait  pourquoi^  dans  sa  mauvaise  hmoiioar  elàÊm 
Bologne.  Singulier  tombeau!  et  j'imagine  qu'aicee  de  boas  jeux  w&m 
pourriez  lire  cette  inscription  funèbre  sur  la^iecre  tumulaiie  :  Bûberê- 
le-Diable  pmr  Mcyerbeer.  ^  Quoi  gu'il  en  aoit,  Boflfiini  Vesl  jéiaigfk 
dans  cette  ville;  iàil  dépense  dans  le  plus  misécaUe  îles >Sb 
les  restes  précieux  de  ce  beau  et  fertile  fénie  JP^Q  ^em  à  . 
jamais  l'une  des  gloires  de  r£urope  moderne.  Uoi-vit obacarëBDent, 
ou  plutAt  il  meurt  en  4étail,  ne  se  4loutaBt  guère  que  le  bon  J)imi 
ne  met  pas  au  monde  des  hommes  comme  lui  sans  iMr  imponerpo» 
condition  le  travail^  l'amour  de  la  gloire ,  l'obéissance  à  rioi|pâ'atîoiL« 
fat  reconnaissance  pour  l'humanité  tout  entière,  qui  réy[)ète  voire  moi 
avec  toutes  sortes  de  louanges.  Hélas!  cette  boutade  ^e  Rosaîai^  oet 
exil  volontaire,  ce  retranchement  de  la  vîe  publique ,  Rofisiai  a  fin 
par  les  prendre  au  sérieux.  U  s'est  oublié  lui-même  dans  œ  désert.  H 
a  renoncé  au  bruit,  au  mouvement,  aux  amitiés  iUi»tres;  q[ye  dis  je? 
il  a  renoncé  à  la  gloire.  On  le  cherche  en  vain  dans  tout 
vous  diriez,  quand  vous  demandez  :  ou  eat-U?  qpe  vous 
un  homme  mort  depuis  des  sièdes !  Cet  hoaune  si  riche,  ^u'il  | 
rait  acheter  sans  trop  se.gêner  deux  oii  trois  des  prinoipMilés 
voraânes  de  l'Ualk,  il  a  vendu  par  économie  aa  maison  de  IhrlogT.^ 
se  réservant  une  petite  place  dans  les  coodiles,  sous  le  toit^  campa 
il  fusait  sous  le  toit  du  Tliéàtre-ltaiien.  C'est  là  qu'il  habite  loin^lL 
Mîent  à  la  ville  pour  acheter  lui-même  son  poisson  et  ses  léguaMol 
Et  pas  un  pauvre  ne  sait  son  nom!  et  pas  une  jeune  cantabaee  ne  mit 
où  le  trouver  quand  elle  a  besoin  d'un  conseil  !  Et  la  FranoeeUe-mèoio. 
lui  écrirait  à  genoux  pour  aauver  son  Opéra  qui  se  meurt,  pour  hvL 
demander  une  messe  des  mortspour  son  empereur  qui  revient  «  ou  4(0at 
simplement  une  marche  guerrière  pour  les  batailles  à  venir^  la  Fcanoa, 
entière  aurait  beau  affrauchir  sa  lettre  à  Rossini,  elle  n*en  rece?raît 


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./^' 


LE  VOTAS»  D*UV  momME  RBCREUX.  796 

pas  de  répèfise.  Voilà  donc  commenl  elle  est  payée  àe  Imt  éPado- 

iilion  et  du  gniad  non  qif  elle  a  fiât  à  ce  grand  artiste,  et  de  k  fôF-        ^t>d 

Urne  qu'elle  loi  a  donnée!  Passer  en  rerae^  tovte  Iliistoâre,  reffset 

kl  biographie  des  poètes  cmironnés  m  CapifoBe,  des  généraux  yem- 

tpieors  dans  les  dnmps  de  bataille  ;  bien  pin»,  faites-fons  redire 

lliistoire  des  plus  belles  coortisanes  de  la  Grèce  et  de  TIlaHe ,  qnand 

la  beauté  était  tonte  une  croyance,  et  vons  verrez  qtste  pas  nn  de  ces 

prifiiégtés  de  la  poésie,  de:  la  bflto'Ue  ou  de  Farooor,  n'a  été  payé  et 

adoré  eonune  Ta  été  en  FiraMe  Rossini. 

Noos  foiaons  donc  en  sorte^  nous  qni  l'arons  vu  dans  sa  gloire,  de 
mer  pas  rencontrer  te  mattre  dans  Bologne  et  dans  son  humiliation 
ndontaire.  On  non»  eût  dit  :  venex  par  tt ,  sovs  le»  arcades,  vous  alfez 
le  voir,  qne  noos  eussions  passé  de  Fantre  eété.  Henrensement  que 
celte  vifle  dn  pape  possède  encore,,  pionr  accueillir  dignement  tes 
étrangers,  mi  hôte  affable  et  bienveillant,  dont  la  glohre  va  grandissant 
tonjonr»^  un  habitant  iUustre,  qui  est  venu  se  Sxer  dans  cette  ville 
pour  tad  donner  un  peu  de  mouvement  et  de  vie;  un  être  fliilé  enFrance 
Mtant  que  Ta  été  Rossini ,  et  qni  doit  se  souvenir  de  I»  France  avec 
orgneilv  car  il  a  été  logé  en  ptei» Louvre;  un  nniside»  enfin,  un 
moins  grand  musicien  que  Rossini ,  il  est  vrai,  mais  dont  riaspifatieii 
ne  s-est  jamais  arrêtée,  dont  renthonsiasme  sortira  vaincpienr  de  fous 
les  nuages,  divin  génie  à  qui  rien  ne  résiste ,  q»  ndarche  environné 
d'haimonieui  concerts,  qui  subjugue  toutes  choses^  ipis  renverse 
toqs  les  obstacles,  d'une  beauté  étemdle;  eet  hôte  bienveillant,  ee 
pouvoir  souverain  dans  Bolo^ie,  ce  génie  que  nul  n*a  jamais  vaine^ 
meut  invo^ié,  vous  Tavez  déjà  nonuné  sans  doute,  c'est  la  sainte 
Géeile  de  Raphaël. 

Gomme  aussi  nous  saluons  les  troi»  Carraehe,  noua  lespirons  à  la 
hAte  cette  odeur  de  poésie ,  de  thécdogie  et  de  méctecine,  noos  paf^ 
courons  ce  cimetière  tout  neuf,  tout  disposé,  et  qui  n'attend  plus  que 
des  morts;  nous  grimpons  dans  certains  greniers  de  la  viHe  tout  rem* 
piè  de  tableaax  à  vendre  et  que  personne  n'achète,  tristes  dâ^ris  des 
fplerie»  qui  ne  sont  plus.  Et  quand  nom  avon»  pris  confë  encore 
mne  fois  de  la  sainte  Cécile,  nous  quittons  Bologne,  nous  traversons 
le  duché  de  Modène,  où  la  révolution  de  juiUet  n'est  pas  reconime; 
c'est  bien  le  cas  de  s'écrier  que  l'eiception  prouve  la  règle.  Nous 
passons  la  nuit  à  Parme,  dan»une  aubcôrge qui  phoe  un  marbre  mît 
awr  sa  porte,  à  chuqae  tète  coinmnnée  ou  décourmmée  qui  l'habite, 
même  une  heure.  Pour  le  nombre  des  rois  détrénés,  esk  coinptant 
la:  souveraine  de  Panne,  l'hôtetierie  de»  sept  rois  détrônés,  à  Venise, 


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800        '      BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rhôtellerie  de  Candide  ne  saurait  se  comparer  à  rhdtellerie  de 
Parme. — Nous  traversons  le  Pô  dans  un  bateau  mouvant,  l'eau  était 
sombre  et  grondeuse  ;  nous  saluons  au  loin  le  port  et  la  plaine  de 
Lodi;  toute  notre  histoire  d'Italie  se  montre  à  nous,  un  peu  effacée 
par  les  bois,  par  la  verdure,  par  cette  immense  culture  qui  la  couvre 
de  son  riche  manteau.  Voici  enfin  Milan,  la  ville  à  la  coaronne  de 
fer;  ce  n'est  plus  Tltûlie  tout-à-fait,  c*est  un  je  ne  sais  quoi  dlta- 
lien  et  de  français  tout  à  la  fois,  très  beau,  très  grand,  et  fort  tréte 
à  voir.  Là,  tout  se  fait  en  silence,  tout  obéit,  et  même  la  fantaisie;  le 
soldat  allemand,  le  meilleur  bon  hanme  de  la  terre,  devient  morose 
et  taquin  en  Italie.  Ce  beau  soleil  lui  porte  sur  les  nerfs,  cette  vivaee 
population  l'attriste,  toute  cette  joie  Tafflige;  il  monte  la  gardé  devant 
des  idées,  devant  des  espérances,  devant  l'avenir.  Or,  le  moyen  dé 
se  plaire  à  son  qui  vive?  quand  on  s'entend  répondre  :  —  qui  vive? 
— c'est  la  liberté  !  — qui  vive? — c'est  l'espérance  ! — qui  vive? — c'est 
l'Italie!  —  qui  vive? —  c'est  l'avenir,  qui  marche  et  emporte  toutes 
choses.  Belle  et  sainte  Italie  t  comme  on  l'aime  quand  on  la  voit 
heureuse!  Comme  on  l'aime,  quand  on  la  voit  souffrante  I  Qu'elle  est 
vive  dans  sa  joie  !  qu'elle  est  grande  dans  sa  douleur,  et  comme  un 
peu  de  liberté  lui  va  bien  ! 

À  Milan,  nous  courbons  la  tète;  on  nous  demande  qui  nous  sommes; 
nous  disons  tout  bas  notre  profession  d'écrivain  dont  nous  sommes 
si  fier  ;  et  quand  la  police  nous  vient  demander  :  — Quand  partez-vous? 
—  nous  répondons,  en  relevant  la  tète  :  Tout  de  suite,  tout  de  suite, 
rien  que  le  temps  de  monter  sur  le  dôme  à  travers  toute  cette  armée 
de  marbre  qui  se  tait  encore,  mais  qui  entonnera  quelque  jour  Vff<h 
sanna  in  excelsis  de  la  liberté  italienne.  Ce  dôme  peuplé  de  tous 
les  caprices  des  siècles  chrétiens,  de  toutes  les  croyances  des  siècles 
politiques;  ce  dôme  dont  la  statue  de  l'empereur  Napoléon  n*est  pas 
descendue,  mèine  quand  elle  descendait  de  la  colonne;  ce  ddme, 
c'est  toute  une  histoire  à  écrire ,  que  dis-je ,  c'est  tout  un  poème; 
mais  laissons  ce  noble  poème  se  dénouer  convenablement  dans  les 
régions  de  l'infini.  — Ainsi,  encore  une  fois  nous  voilà  partis.  Su 
vain  Venise  nous  réclame  et  nous  appelle  de  sa  voix  stridente  soua 
le  masque. —  Nous  irons  te  saluer  dans  ta  misère  un  autre  jour,  6 
Venise  !  —  Nous  quittons  Milan  le  même  soir,  non  sans  nous  raconter 
toutes  les  beautés  du  Mariage  de  la  Vierge,  ce  grand  drame  de  Ra- 
phaël ,  non  sans  visiter  le  Léonard  de  Vinci  de  la  bibliothèque ,  non 
sans  nous  arrêter  à  cet  arc  de' triomphe  duSimplon,  qui  s'appelle 
VArc  de  la  Paix.  A  la  bonne  heure!  élevez  des  arcs  de  triomphe  à  la 


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LE  YOTAGB  d'UN  HOMME  HSIJEEUX.  StM 

paix.  C'eatelle  qui  a  sauvé  TEurope.  C'est  elle  qui  a  protégé,  relevé, 
ranimé,  défendu^  éclairé  toutes  ces  raines.  C*est  elle  qui  a  remis  en 
honneur  tous  ces  chers-d'œuvre.  Elle  a  tracé  ces  grands  chemins 
élevés  par  la  guerre  et  détruits  par  elle.  Elle  a  aplani  les  montagnes, 
comblé  les  vallées,  taillé  les  marbres;  elle  seule  peut  tout  faire, 
elle  sera  quelque  jour  la  liberté;  elle  est  la  paix  aujourd'hui.  Élevez 
des  arcs  de  triomphe  à  la  paix  I  -^  Nous  sommes  à  Turin  en  deux 
jours;  Nice  n'est  pas  loin ,  mais  elle  n'est  plus  sur  notre  route;  hélas  ! 
elle  est  tout  proche,  qui  nous  jette  à  l'ame  son  souffle  embaumé.  Ce 
jour-^là,  toute  la  ville  de  Turin  était  en  rumeur;  pas  une  cbambre 
n'était  vacante  dans  les  auberges;  ainsi  le  voulait  le  congrès  scienti- 
fique. Messieurs  les  savans  patentés  du  roi  de  Sardaigne  s'étaient 
réunis,  non  pas  pour  voir  l'Italie,  non  pas  pour  s'abandonner  à  cette 
facile  et  transparente  oisiveté  de  la  poésie  et  des  beaux  uts,  mais  le 
dirai-je?  pour  parler,  chacun  de  son  côté,  de  la  science;  celui-ci  de  la 
géologie,  celui-là  de  l'étoile  qu'il  a  retrouvée,  cet  autre  d'une  plante 
rapportée  d'Amérique,  cet  autre  enfin  de  quelques  vieux  livres 
tout  poudreux  arradiés  à  la  pourriture.  Les  insensés  et  les  ingrats! 
comme  s'il  y  avait  dans  le  monde  une  autre  terre  que  la  terre  de 
l'Italie,  d'autres  étoiles  et  d'autres  soleils  que  les  étoiles  et  le  soleil 
de  l'Italie!  conune  s'il  y  avait  quelque  part  des  fleurs  plus  belles 
et  une  autre  poésie  divine  dans  les  livres!  Des  savans  en  Italie!  des 
géologues,  des  astronomes,  des  pédans!  quelle  misère!  Des  gens 
qui  se  réunissent  pour  discuter  quand  ils  pourraient  tout  voir  et  tout 
entendre  et  tout  admirer  sans  rien  dire  !  les  malheureux! 

Cette  fois  en  quittant  Turin ,  dites  adieu  à  Titalie.  Vous  allez  passer 
bientôt  de  cette  affable  et  enivrante  nature  dans  une  nature  austère 
et  quelquefois  terrible.  Encore  quelques  pas,  et  vous  touchez  aux 
neiges  et  aux  glaces  du  Mont-Cenis  ;  encore  quelques  pas ,  et  tout  va 
disparaître,  même  les  dernières  et  pAles  violette^  dans  le  gazon  attristé. 
Jamais  transition  ne  fut  plus  brusque.  Vous  arrivez  à  Suze  le  soir, 
l'arrivée  est  triste.  Vous  frappez  à  la  porte  de  l'auberge,  la  porte 
s'ouvre  à  regret,  l'auberge  est  maussade ,  son  vin  est  amer,  son  hos- 
pitalité est  silencieuse,  son  lit  est  froid.  La  nuit,  votre  sommai  est 
inquiet,  vous  entendez  toutes  sortes  de  bruits  étrangjlss.  Je  le  crois 
bien;  ce  ne  sont  déjà  plus  les  bruits  de  l'Italie.  Le  jour  venu,  vous 
voyez  tomber  sur  vous  un  pâle  rayon  de  soleil,  tout  blême  et  tout 
grelottant,  enveloppé  dans  son  manteau  de  neige.  Pour  la  première 
fois,  vous  aussi,  vous  vous  mettez  à  grelotter.  Malgré  vouSt  votre  regard 
attristé  se  reporte  en  arrière,  et  vous  r^ilà  poussant  un  grand  soupi 

TOME  XXIV.  51 


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dcRgrefcea'wns  iijppehiil  les  arts,  b  poésie,  la  braoltf,  l*tnMiv;  I5 
pahaa^leschanaaascIfesoteîideiM^  —  Q«iai  doue!  bmm  qmw- 
viens  et  Nice  et  de  Gènes,  de  Lacques  et  4e  Florence,  nei  qoîéliB 
■aptère  Tascao  et  LomiMvd,  SfiaMiCqae  je  gravisse  ces  rwfessoB- 
flMt»!  Teîlà*  doac  Uhhaot  les  neiges  et  la  firoidare  qni  mf attendent! 
Cependant  on  prend  son  nnnteao,  et  Von  se  met  pénibfement  i 
gimr  ee» ioebe» péniMes.  Qaeb  rochers!  Certes,  Geax-4à  neyoot 
point  s*apleni8sant  sous  vos  pas  comme  la  rivière  d^Chient  on  de 
fiènes;  naaiS'  pins  vons  marchez,  et  pins  ils  se  dressent  dèfonl 
vous,  mystérieux,  sombres,  silencieux.  Nous  étions  encore  km  de 
l'Uver,  il  est  vrai,  mais  nous  parcourions  les  domaines  de  Fhiver.  Bai» 
ces  montagnes,  tout  appartient  à  Fliiver,  même  la  fleur  dansllmple, 
même  le  ftirit  sur  l'arbre,  mène  le  ftot  dans  le  lac.  La  fleur  est  plie  et 
mourante,  le  firmiest  vert,  Peau  du  lac  est  glacée.  La  gtaœ  est  si  prés 
devons,  la  neige  est  si  proche  î  La  glace  et  la  nage  se  sont  étoignées 
dé  quelques  pas  à  peine,  et  au  premier  signal  de  leur  uaaitre  el 
seigneur,  rhiver,  elles  vont  recouvrir  touteschoses,  maisons^  vergers^ 
fondrières;  la  vie  s*arrêteru tout  d*lm  coup,  tout  d^nn  coup  lu  vaKe 
sera  comblée,  et  vous  n'aurez  phis  qu'une  masse  de  glace  sans  mevre^ 
ment,  sans  bruit,  sans  couleur.  Ontalie!  é  le  soleîl!  O^ia  coolleur! 
6  L*Afioste1  6  Raphaël!  ô  la  Fomarina  divine t  Ahist,  vous  murdlei 
tout  le  jourcomme  uiardient  les  ombres  dans  Virgile.  Le  clevar  ne 
hennit  phis,  lechien  n'aboie  plus^  Thomme  ne  pense  phu,  on  maidia 
el  voilà  tout.  Seulement,  car  le  bon  Bien  est  si  bon,  de  temps  i 
autre,  à  l'abri  de  la  montagne,  dans  le  coin  le  pfus  cafin  du  cMeau, 
vous  rencoDtfez  encore  un  petit  jarfin  pnesque  verdoyant,  on  BiAbod 
dlargé  de  ses  baies  èdalantes,  une  poule  qm'  se  chau%  an  soliefl,  eft 
sur  lè  toit  de  h  chaumière ,  à  côté  de  h  transparente  Année,  un  coq 
qui  chante  ses  triomphes,  dont  it  est  étonné  lui-mftne.  En  même 
temps,  du  haut  de  la  montagne,  descendent  h  pas  lents  dlnnnenses 
troupeaux  de  bœufs,  des  moutons  bèlans,  cfe»c9ièvres  capricieuses, 
des  bergers  joufflus;  les  uns  et  les  autres,  ils  ont  vécu  pendant  six 
moiis  IMiaut,  tout  là-haut,  au-dessus  des  glaees  et  des  ndiges,  dans 
une  herbe  épaisse ,  dans  une  rosée  bienfaisante,  sur  lés  berdbdTtan 
he  nourricier,  lieureux ,  libres  et  riches  cousme  on  ne  Test  pas.  lÊUs 
en  même  temps  que  l'hiver  descendit  ici,  11i»^er  renmntMt  B^haat; 
Fhiver  a  chassé  de  leurs  pAturages  et  de  leur  toit  Ae  chaume  ces 
tktmpeaux  et  ces  bergers  ;  aussi  fiiul-îl  voir  Télionnement  él  la  teneur 
des  jeunes  taureaux  et  des  génisses  nés  près  du  soliell,  sous  les  docs 
abris  du  printemps,  et  tout  d'iin  coup  se  trouvffint  transporté» éHis 


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LB  VMM»  JD  n 

ùm  sentie»  difficiles,  au  brait  des  tinrensi  ti  dei  mâàÊÊickm.  -^ 
B^de  îpimée,  oetie  jesniée  coMaenée  à  innQhîr  la  amiÉigiie;  i 
pieaez  fatience,  dewaiq^  pta  ]4iis  taid«  je  vous  ctwidiito 
beaii  pi^  endroit  où  le  soteil  est  chaud,  où  l'air  est  tiède  i 
TeaiL,  oà  de  vieiii  tffa-ea  ae  balance»!  dancifl«ie«t  av  k 
épaiBse.  Nods  semmes  à  Aii  en  Savoie,  e»  eflEet;  h  ebanMOt  yiHaga 
est  eware  tout  habité  par  les  hrtgtiei^s,  la  cayaicide  laaiÉiaie  eA 
faitie,  ohiiqoe  seatîfflr  est  reapU  de  cas  de  j^ 
diaqféde  ses  légèresimiqiies^  AaaoaMiiet  de  la  iMBtasiie,  les  aocieaa 
BHdtraade  kflavaieqntcbcisîlenraépptaaBe.CelacdB  Bowi^eteal 
une  oanvre  inspiratrice.  Il  rég^de  lafiygn  la  plaa^^hsio  totite  aetlp 
bdle  nataçe;  assis  suraes  bords*  jje  g^mmiais  de  «aa  aiieig  tonÉ-cB 
ve]i:i^,.et  je  aie  disais,  an  aoaveoirde  ces  bosiaèteaeacbaiMtaBMDS. 
*-£st-^bienpossîUe,^iBaiiDiiea«  4ue  je  fois  ai  heveut  Estroe 
bien  moi  qfâ  me  trouve  enœre  tant  de  boMtes  passioas  daas  le  usm» 
Bsoi  qui  viens  de  voir  tant  de  cbeliHi'fiBuvre,  (fuiaitnivefisé  taatd*ave« 
mes  et  de  paysages,  moi  qui  ai  foulé  tant  de  ocdries  raines?  LeaMt 
dliior  dans  les  neiges*  est-ce  done  leauM  d*ai4a|iid'4ittisurcebeMiIac%' 
Que  vous  diraHet  Yaci  Genève  et  son  lac^  et  ses  moatagaaa;, 
nons  saluons  le  Jean-4aaiiies  Roussesode  hradier*  dans  son  tlç  d» 
veirdnre.  La  statue  est  belle  et  grande^  die  estndnuraUeamfti^taéie;; 
ette  a  doi^  une  grande  populanté  à  TarjUste  des  amûs  da^nel  aie» 
est  aorlie.  De  Jeau-Jac4;pes  Roussean,  nous  alknsji  Vottaife^  BMiSi 
Toltaise  n'a  pag  de  statue  à  Femey,  la  atatne  de  Vottaife  est  placée' 
SOUS  le  vcatibulc  du  ThéAtre-Français,  ai  eBe  manque  d'air.  Fqrney  l 
q/arlle  mine  sans  grandeur,  sans  nsajestél  qaelle  ■asèiul  Dans  ce 
deodar  a^|ourdu  plus  graudequît/cpii  ait  agité  eiiéveîtté  le  monde,  il 
n'y axiea  qui  parle  ni  à  l'aBie  nd  ma  reigaids;  igurea^MMis  une femo! 
mal  tenue»  la  maison,  estdeia  pluacbétive  apparence.  La  fBuneuse^ 
cfaapeBe  élevée  à  Dieu  par  Voltaire:  Dao  ^nxii  Fo/terius,  est  une 
grange^  on«  pour  dire  plus  vsaî,  un  <^nil.  Vous  pénétres  dans  un. 
reiHle--chaussée  humide  ^et  sak;  une  servante  assez  éveillée  pour 
Cendvoit  vons  montre,  en  se  moquant  de  vous,  un  mauvais  tableau 
représentant  r Apothéose  de  VoUaire.  Ce  tableau  avait  été  commandé 
par  Voltaire  hû-méme  h  quelque  barbouiliemr  du  hasard;  mais  si 
rexéoutun  ust  exécrable^  la  pensée  n'est  pas  modeste  :  VoUaiae  est 
conduit  an  tempk  de  Timnaorikalité  par  ZMreyAlzire^  Mahomet  ^  Mi- 
rope,  la  Henriade,  par  la  Pucelle  d'Orléans  elle-même,  qui  certes  y 
met  de  la  coipplaisançe  ;  chemin  faisant,  le  héros  fouie  ses  ennemis 
sous  ses  pieds,  Fréron,  Nonotte,  Patouillet.  ~.La  chambre  à  cou- 

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eber  est  digne  da  salon ,  un  lit  où  je  ne  ferais  pas  ooacher  ma  joBe 
ehienne,  une  tapisserie  de  Catherine'4e^randy  qui  devait  étie  im 
mauvaise  bredew;  des  magots  médiocres  «  dont  nos  marchaeds  de 
curiosité  ne  voudraient  pas  pour  vingt-quatre  sous;  un  grand  tuyau 
en  terre  cuite  représentant,  dit-on ,  un  tombeau  vide,  et,  pour  cooi- 
pléter  ce  triste  ensemble,  un  registre  de  visiteurs,  mais  un  registre 
si  béte,  que  ce  serait  à  faire  sortir  Voltaire  de  son  tombeau ,  si  on  œ 
s*était  pas  avisé  éè  Tenterrer  au  Panthéon.  —  Messieurs,  nous  dft  h 
soubrette,  vous  n'écrivez  rien  sur  notre  livre?  —  Eh  !  qu'en  voalea> 
vous  Cure?  lui  dis-je,  vous  avez  assez  de  quoi  Ure,  Dieu  merci.  ^ 
C'est  que,  messieurs,  ajouta  Tégritlarde  fille,  ma  jeune  maîtresse  est 
Un-haut  qui  voudrait  bien  savoir  quelles  bêtises  vous  écrirez. 
.  Tenez,  madame,  cette  promenade  a  Ferney  m'a  convaincu  qoeb 
gloire,  comme  tout  le  reste,  a  besoin  d'être  parée.  Toltaîre,  de  son 
vivant,  vaniteux  grand  seigneur  comme  il  était,  pouvait  bien  se  con- 
tenter de  ces  colifichets  méprisables;  maisToltaire  mort  est  logé 
trop  à  l'étroit  dans  ces  quatre  mauvais  murs.  Ceci  me  rappdle  un 
mot  innocent  de  M*"'  Hamélin ,  cette  femme  dont  l'esprit  était  re- 
douté même  de  l'empereur  Napoléon ,  qui  n'avait  peur  que  de  Tefr- 
prit.  J'étais  un  jour  à  cAté  d'elle  au  théâtre,  et  je  lui  montrais,  tout 
en  face  de  nous,  une  des  plus  grandes  renommées  féminines  de  ce 
siècle.  M"**  Hamelin  regarda  la  dame  avec  cette  attention  maligne 
qu'elle  prête  à  toutes  choses,  iaprès  quoi  elle  me  dit  sérieusement  : 
-i-  8avez-vous  ce  que  cela  prouve?  Gela  prouve  qu'il  n'y  a  pas  une 
seule  femme  à  qui  il  soit  permis  de  porter  un  chapeau  fané? 

Trois  jours  après,  à  sept  heures  du  soir,  deux  hommes  desc^i- 
dâient  de  voiture  sur  le  boulevart  des  Italiens,  au  plus  éclatant  mo- 
ment de  la  soirée,  à  l'instant  où  tout  l'esprit,  tout  l'argent  et  tout  le 
vice  de  Paris  s'agitent  sur  le  boulevart.  —  Que  s'est-il  passé  en  notre 
absence?  demandaient  les  deux  voyageurs.  Nous  venons  de  Genève 
en  passant  par  Florence.  A  quoi  il  leur  fut  répondu  :  —  Que  n'êtes- 
vous  allés  à  Naples  pour  y  rester?  Nous  avons  eu  ici  un  terrible  trem- 
blement de  terre  qui  dure  encore;  vous  auriez  été  plus  en  sâreté 
sur  le  Vésuve. 

Ne  trouvec-vous  pas,  madame,  que  ceux-là  en  parient  bien  i 
leur  aise?  Le  tremblenœnt  de  terre  !  Mais  la  terre  treiliMe-t-efle 
jamais  quand  on  a  tous  ceux  qu'on  aime  auprès  de  soi? 


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wàÊttaaÉaBmBmmaBBBÈÊtssÊaBtaà^ 


PLATON 


4£UVaK8  GOM^LÈTES,  TIlADIJrr»^  PAR  M.  V.  COUSIIT. 


Platon  est  le  véritable  roi  de  la  philosophie  grecque.  Aristote,  qor 
amené  si loia tontes  les  sciences  humaines  connues  de  son  tenips^ 
n'appartient  pas  à  la  Grèce  par  des  liens  ausÀi  étroits.  Le  siècle  d& 
Périclès  semble  vivre  tout  entier  dans  les  dialogues;  cette  gravité  et 
eette  profondeur  de  vues,  mêlées  de  quelque  subtilité,  mais  qu'on 
grand  bon  sens  accompagne  toujours;  ce -style  simple  et  familier,, 
toujours  plein  de  grâce  et  de  charme,  qui  s'élève  au  besoin ,  égale^ 
s'il  le  faut,  la  verve  comique  d'Aristophane ,  ou  dépasse  en  sublimité- 
le  génie  des  plus  grands  poètes;  et,  par-dessus  tout ,  dans  les  pen- 
sées, dans  le  style,  ce  sentiment  exquis  de  l'harmonie  et  de  la 
mesure,  ces  deux  divinités  de  l'art  grec,  n'est-ce  pas  là  en  effet  tout 
le  siècle  de  Périclès,  comme  nous  le  conilaissons  par  ses  monumens 
et  par  l'histoire?  Un  des  caractères  de  ce  livre,  c'est,  en  môme  temps 
qu'il  éclaire  l'esprit,  de  s'adresser  au  cœur,  et  de  faire  aimer  la  doc- 
trine qu'il  conmeqjt,  et  le  philosophe  même  qui  l'a  écrit.  A  traversée» 
grandes;  pensées,  au  miKeu  de  ces  traits  de  génie  semés  à  profusion 
dans  les  dialogues,  on  découvre  un  si  haut  caractère  moral,  une 


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convictioD  si  sincère  et  si  noble,  q«e  le  résdtat  de  cette  étude  n'est 
pas  seulement  d'agrandir  rintdligence,  mais  de  pacifier  fane  et  de 
loi  apprendre  à  aimer,  comme  Platon,  tont  ce  qm  est  beaa,  simpfeet 
vrai.  Aristote,  tout  grand  qu'il  est,  n'est  accesttUe  qa'anx  savans  et 
n'intéresse  qu'eux  ;  Platon  est  ouvert  à  tout  le  monde,  non  pas  que 
tout  le  monde  le  comprenne;  mais  il  n'est  personne  qui  ne  smàt 
qu'il  faut  l'aimer  et  te  suivre  t'efc4}ela  suffit.  jC'estJi  la  vérité  Toeuvie 
d'un  érudit  et  d'un  liilcMoiAe  <|ie  datradniie  Aifttote;  mais  traduke 
Platon,  c'est  rendre  senlee  à  kfcia  ète'pbÉkweffiûe,  aux  litres  et 
à  la  morale. 

Il  serait  difficile  de  faire  le  catalogue  des  cosunentau^s  dont  Platon 
a  été  l'objet.  Depuis  Cnmtor,  qui  florissait  trois  sièdes  avant  J.-Ct 
la  série  dM.nMMneniat«MS  m  piésanta  q/Êète  de  lanmt»  jefcaBe  dure 
encore.  Les  traductions  sont  plus  rares,  sans  doute  parce  cpi'dies  sont 
plus  difficiles  (1).  En  France,  par  exenqple,  on  a  commencé  de  bonne 
heure  à  traduire  Platon,  et  cependant  non-seulement  la  traduction  de 
M.  Cousin  est  la  première  traduction  complète  que  nous  ayons,  mais 
plus  de  vingt  dialogues  pnmianrnt  en  français  pour  la  première  fois, 
et  parmi  eux  quelques-uns  des  plus  importans.  Le  plus  souvent  on  se 
bornait  à  publier  deux  ou  trois  dialogues.  Un  des  plus  anciens  traduc- 
teurs, Etienne  Dolet,  natif  d'Orléans  j  a  publié  en  15U  «  deux  dia- 
logues de  Platon ,  pbUosophe  divin  et  supematurel  ;  savoir  :  l'ung  mti- 
tulé  Axiochus ,  qui  est  des  misses  de  la  vie  humaine  et  de  l'ii 
V*^  \  "fnnr,  rt  jar  rnnnéfunf  Am  nÉi^ipiii  in  la«Mrt;i 
anltae  intitelé  Si^mmlms^  < 
ctia«t  Ja  luoratirve.  ^  jk  |nm  fiés  ve»  le 
Haiae  4e  V ji^ère  piittia  (Mb  tKalagwwi  anr  Famitié  :  le  L^  éb 
Platon , le  LœDkméb Cioéaon^ cite  raovù jdaiAiafan.  VmÊÊÊm mÊ^ 
page  -ces  tanîs  dialaguÉs  rnsm  train  nriini  d'aiMimÉnat ,  i<  h  fyJi 
lui  semble  anakigae  à  l'ordre  dmqMs;  îl«e  féliaite,  ea  friaaat  «aHe 
oon^iaraison^  de  Ae  paa«petir  é«iafM«pe^  «  si  iVNVfe*eUMnieMrtà 
la  divine  essence,  ëourae  etJJantaJBeMépwinble  deJa  Yniie<lMil6 


(1)  U  MhliatbèciBe  dv  «arien  paaÉde  «te  tMawHM  a»  te  i 
hébreu  ;  oo  pré  taad  aussi  ^*4iAe  Htd^ctiao  OM^IàlB  a  élé  flOlê  •aa  ] 
par  les  ordres  du  roi  Chosroès.  Itous  «tdob  les  trais  uadacUaas  latines  de  Manile^ 
Plein ,  Gomarius  et  Jean  de  Serres,  auxquelles  il  faut  ajouter  mainteoant  eeUe  de 
Aflt;  en  italien,  les  oeuvres  emiiplèteSyiwrOanMItefi^  àVénisefeof,  etlM4fia> 
lo|^es<aalBuiaiit,'eai$Si,  parBélMifiud  Wd^eaaiefadft^^tfadWDtiaailesdli- 
legaee,  pnfaiiéeà  iiiBéies  eBif#l«ttT4a;an  lOtaaoHidtl^TTaas^ëel 
cher,  queia  mon4u  siaad  éeolrain  a  liiaié  ioaelMfé. 


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0B¥¥M9  CmiKit*»  W  PLAtON.  909 

et  «MUT.  )>>  Vf»  priUfeBtfon  neff  meins  (curieuse-  esf  celle  qur  parut 
CBitSM  aras  ce  filFC  :  le  CriPm  de  Ptaton-,  <m  de  ce  qu^on  doit  ftire; 
tmoslnlé  en  grec  ee  ftaoçidv,  par  Jéai»  Le*  Hasle ,  Angerm ,  avec  h 
vie  de  Platon ,  mise  en  vers  finançais  par  Tedif  Le  Hasfe.  Mais  die  tDus 
CCS  oootenpcnuw  dfe  Moolrigiie  et  d^Anvjot,  Te  plus  célèbre  et fe  plus 
Mbileest  Lo;9 Leroy,  ditlêgios,  qpti' mourut  en  iSBf .  Nous  avons 
ét^\m^mFkéê(m,  h  BSêinqwt,  êédki^ à  te  reiueMlaapMfie,  c'est-à-dire  à 
Marie  SItert,  te  79méêy  qui^it  prâseula  aueflèbré  cardTnalde  Lontine, 
€t€eltetradvGCiond&cegramicuvrag&étBit  jinqu'ici  ifrseulie  que  nous 
poflsédioBs;  enfin  ài  MépubMgvê  de  FMon,  «œuvre  non  encore  mise 
«A  français,  dit  ^éditeur,  et  (orinécessaire  et  profitable  tant  aux  rois, 
gDux^ernènrsi  et  magistarails,  qn^à  toutes  aMres  sortes  d^ëftats  et  qua^ 
lités  de  personnes.  »  M.  Cousin,  séduit,  je  pense,  por  cette  langue 
naive  et  attrayante  duxvr  sîèete ,  aceordie  de  grande  éloges  aux  tra- 
AuAiatts^  de*  ftégius:  iï  fiM  oensMter  au  moins  qu'elles  sont  fort 
incmctcsr  et  que  le  commentaire  donf^  if  a ,  suivant  son  expression , 
€mieki  letextedu  Tîméey  n^est qu'une anafyse médfbfre  de Chalcf- 
dinSt  iotavalée-  snis^^  fcçon  dtons  fe  ttexte*  même ,  ce  qui  produit  un 
mélange  asse^  lâarrc.^ 

De  tous  tes  diatognesdi^nalon.,  KrWMquel  estut^de  ceux  qu'on  a  le 
pins  souvent  tsadbît  enfrançai»;  Je  n'ai  rien  à  (fire  die  la  traduction 
de  fabbé  Genffirot  »  mais  H:  en  eiiste  une  que  le  nom  de  ses  auteurs  a 
ieodne  célèbre:  cette  qui  a  été  ftite  par  la  sœur  de*  IP^  de  Ifon- 
teapant  et  par  Hacine.  Le  choix  du  B^mqucî  est  étrange  poiu*  une 
nhbcsse  deTontevrantt;  mais^  lu*  vi^nité  defàme  et  du  corps  a  ses 
dons^  et  sans«  doute*  M'^de  Fontermull  n^a  vu  dans  tout  cela  que 
l'amour  de  Bku.  Klte  étaiD  die  cette'  ftmfiiliè  dés  Rochechouart,  dont 
Hbs  femmes,  au^  dim  de  Saint-Siraon^  avarenl  tant  d'esprit  et  de  distinc- 
tiao^  airec  un  tout  si  particulier  ^Ams  te  hngbg&et  dans  les  manières. 
Sa  traduction  (Ute^  elle  la  donna  à  R^ine  pour  ta  revofr  :  Racine 
aima  mieux  lu  recommencer  que  de  la  corrî^r;  mais  cette  corvée, 
comme  ft  l'appelle,  ne  tard)» pus  à  lassera'  patience ,  et  i}  s'arrêta  au 
dinBoms  damédecm.  If  écrivait  à  BMleau  :  «  It  Ktut  convenir  que  le 
fllfyladeJKf*  de  Fontevranlt  est  admirable;'  il*  H  une  douceur  que 
nous,  antre»  honmie»  ne  peuvons  atteindre;  et  sf  j'avais  continué  à 
nfondre  son  ouvrage ,  vrarsembfablement  je  rhurais  gSté.  Elle  a  tra- 
duit, ajoute-t-il,  le  discours  d'AIcibîade ,  par  où  finit  le  Banquet  de 
Platon;  elle  Ta  rectifié,  jse  Uayoue,.  par  un  choix  d'expressions  fines 
rt  délicates  qui  saavent  en  partie  la  groesièreté  des  idéesw  Mais  avec 
tout  cela ,  je  crois  que  le  mieux  est  de  le  supprimer  ;  outre  qu'A  est 


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806  HETUB  DES  DEUX  MONDES. 

scandaleux,  il  est  inutile.  »  L'ouvrage  fut  publié  en  17%  sons  ce 
titre  :  le  Banquet  de  Platon^  traduit  pour  un  tiers  par  feu  M.  Racine, 
et  le  reste  par  M"*  ***.  Il  est  bon  d'ajouter  que  l'abbesse  ne  sarait  pas 
le  grec  et  n'avait  lu  que  Harsile  Ficin. 

Nous  rendrons  justice  à  la  prose  élégante  de  l'abbé  Arnaud,  quia 
donné  une  version  de  l'/on,  et  qui,  malgré  l'admiration  fort  suspecte 
de  Garât  et  de  Suard ,  savait  mieux  le  français  que  le  grec.  StiUer  qui 
nous  a  donné  le  Criton ,  Maucroix  qui  a  cru  traduire  YEuthydème^ 
VEuthyphron  et  VHippiaSj  Fortia  d'Urban  qui  s'est  occupé  de  VEtp- 
parque  à  peu  près  avec  le  même  succès;  Thurot,  Millin ,  Roget ,  dont 
nous  avons  quelques  essais,  ou  n'ont  traduit  que  des  dialogues  pea 
importans,  ou  les  ont  traduits  de  telle  sorte  que  leur  travail  ne  pré- 
sente aucun  intérêt  (1). 

M.  Cousin  a  eu  sous  les  yeux  la  plupart  de  ces  traductions ,  et  n'en 
a  pu  tirer  sans  doute  qu'un  bien  faible  secours.  S'est-il  servi  plus 
utilement  de  Dacier?  Dacier  n'entendait  rien  à  la  philosophie  ni  à  U 
langue  française,  mais  il  savait  parfaitement  le  grec.  Il  nous  a  laissé 
la  traduction  de  plusieurs  dialogues  avec  des  abrégés,  des  argumens, 
une  vie  de  Platon  et  une  notice  sur  sa  doctrine.  Mais  le  traducteur 
qui  a  été  le  plus  utile  à  M.  Cousin ,  un  traducteur  important  et  sé- 
rieux, c'est  Grou;  Grou  a  traduit  avec  élégance  et  fidélité  la  Répu- 
blique, les  Lois  et  quelques  autres  ouvrages  de  Platon.  M.  Cousin 
a  profité,  comme  de  raison,  de  ces  excellens  travaux,  et,  comme  de 
raison  aussi,  en  homme  qui  ne  peut  être  jaloux  de  personne,  lia 
averti  de  ces  emprunts  avec  une  loyauté  parfaite;  il  dit  dans  les 
notes  du  septième  volume  :  «J'ai  pris  pour  base  de  ma  traductioD 
(des  Lois)  celle  de  Grou,  comme  un  témoignage  de  ma  sincère 
estime  pour  un  écrivain  bien  supérieur  à  sa  réputation,  i»  il  restait 
encore,  après  Grou,  quatorze  dialogues  qui  n'avaient  point  été 
traduits,  sans  compter  les  sept  petits  dialognes,  que  l'on  a  appelés 
bâtards,  parce  qu'ils  sont  évidemment  indignes  de  Platon,  et  les 
Lettres.  Une  traduction  des  LeHres,  par  l'abbé  Papin,  publiée  par 
Dugour  en  1797,  est  un  ouvrage  absolument  nul  sous  tous  les  rap- 
ports, et  dont  on  ne  doit  tenir  aucun  compte.  Il  panit  aussi,  en 
1809,  un  Essai  Historique  sur  Platon,  par  Combes-Dounous,  qui 
annonce  dans  sa  préface  qu'il  se  dispose  à  publier  les  vingt-un  dUn 

<!)  Notre  savant  universel ,  M.  Le  Clerc ,  qui  a  pnlillé  des  Penséet  de  Platon,  s'est 
malheureusement  borné  à  ces  èscellens  extraiu,  et  nous  n'avons  de  lui  auctin 
dialogue* 


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OEUVRES  COMPLETES  DE  PLATON.  809 

lognes  qui  n'avaient  pas  encore  été  traduits.  Je  ne  sais  pas  s'il  a  réa- 
lisé cette  promesse;  j'en  doute  fort,  et  j*avoue  qu'après  avoir  parcouru 
son  livre,  je  m'inquiète  fort  peu  de  le  savoir.  A  mes  yeux,  malgré 
tout  ce  que  Combes-Dounous  a  pu  faire ,  ces  dialogues  n'ont  jamais 
été  traduits  dans  notre  langue. 

Toutes  ces  traductions  partielles,  dont  quelques-unes  sont  estima- 
bles, ne  pouvaient  donner  qu'une  idée  bien  incomplète  de  la  philo- 
sophie platonicienne.  Il  faut  excepter  les  nombreuses  traductions  de 
Grou,  et  cependant,  parmi  les  dialogues  qu'il  a  négligés,  il  s'en  trouve 
quelques-uns  dont  la  connaissance  est  indispensable,  si  Ton  veut  con- 
naître véritablement  Platon.  A  coup  sâr,  on  peut  voir  clair  dans  la 
philosophie  platonicienne  sans  connaître  VErixias,  le  Sisyphe^  le 
Démodocusy  et  tous  ces  petits  dialogues  sur  le  juste,  sur  la  vertu  » 
qui  très  certainement  ne  sont  pas  de  Platon ,  et  sont  à  peine  dignes 
de  figurer  dans  la  collection  de  ses  œuvres;  mais  M.  Cousin  a  poussé  le 
scrupule  jusqu'à  traduire  les  ouvrages  les  plus  insignifians,  pour  peu 
qu'ils  aient  été,  môme  à  tort,  attribués  quelquefois  à  Platon.  On  en 
peut  dire  autant  de  quelques  dialogues,  traduits  aussi  pour  la  pre- 
mière fois  en  français,  et  qui  ont  plus  de  valeur  que  les  précédens; 
ainsi,  ce  dialogue  si  plein  de  grâce,  le  Charmide^  dans  lequel  on  ne 
rencontre  pas  une  seule  discussion  vraiment  philosophique;  le  Cta-- 
iyley  qui  ne  renferme  guère  que  des  étymologies,  et  dont  la  traduc- 
tion ,  hérissée  de  difficultés,  présente  nécessairement  à  l'esprit  quelque 
chose  de  bizarre  et  d'incohérent,  puisqu'il  faut  toujours  prononcer 
un  mot  grec,  pouf  donner  un  sens  à  la  phrase  française;  enfin,  le 
Politique,  OÙ  se  trouve ,  au  milieu  d'une  foule  de  distinctions  sans 
intérêt,  cette  célèbre  définition  de  l'homme,  un  animal  à  deux  pieds 
et  sans  plumes,  dont  Diogène  triomphait  d'une  manière  si  burlesque^ 
quand  il  jetait  un  coq  plumé  dans  l'Académie,  en  s'écriant:  Voilà 
l'homme  de  Platon.  Diogène  avait  tort.  £n  donnant  cette  définition 
dans  le  Politique,  Platon  ne  songe  pas  à  définir  l'homme,  mais  à 
donner  un  exemple  de  distinction,  et  il  en  donne  un  qui  devient 
ridicule ,  séparé  de  ce  qui  le  précède.  Si  l'on  rapprochait  la  véritable 
définition  de  l'homme ,  telle  que  Platon  l'aurait  donnée ,  de  celle 
qu'aurait  pu  faire  un  cynique ,  on  verrait  de  quel  côté  se  trouvait  la 
vérité  dans  toute  sa  noblesse,  et  de  quel  côté  l'erreur  la  plus  misé- 
rable et  la  plus  dégradante.  Le  Politique ,  malgré  le  mythe  sublime 
qu'il  contient,  n'est  au  fond  qu'un  dialogue  très  secondaire.  Mais  le 
Sophiste  et  le  Parménide,  où  Platon  aborde  les  questions  méta- 
physiques les  plus  profondes,  sont  d'une  telle  importance  que,  sans 


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8» 

leur.seooai:&,  ni  la  naUiie  de  i*élre  i 
théorie  mène  4les  idées^  ne  ] 
alexaodrins  disaient  que ,  «  Ton  «UMit  le  Tn 
CM  pouvait,  sipièscda,  ^rdee Platon iMft 
compter  aussi  le  Timée  at  nombre  des  i 
a  donnés  le  pœmier.  La  tmdMclion  de  Loja  Lenf ^  innfihffiéfi  H 
remplie  de  eontresens,  ne  yauviât  être  d'ancnn  «cMMSfonr  Fîntal^ 
ligence  du  texte.  Ët^nel  Uy^eégaê  le  TmétJ  c'est d-ahanli 
gonie;  Dieu  agîtaid^  par  sa  toute  ywHianoe.  la  i 
du  cbaos^  laîsant  prendre  lame  à  la  mÊÊière^  lanannelteBi  è  des 
lois  sages  et  r^pdièros.  et  penplant  la  voAte  en  cteldenses  iMriUantei 
divinités  qui  mesurent  les  temps^  «t  non» dispensent  la  clidSr  «t  h 
lumière.  Puis,  qnand  le  monde  plein  d'Iwinonieaoflnnnenfié  ènbiir 
à  la  main  de  Meu,à  vivpeetàsemonvoir&eloHflestoiS^PkiudwM 
ses  ordres  immortels,  fixe  la  destînéedes  iMomes,  et  rentre  dnnsaon 
repos  accoutumé.  Alors  Platon  en&rq^cend  la  description  de  ilMflMa 
et  du  monde;  il  décdt  Fiiomme  morale  oonme  dans  le  Pàèàftt 
comme  dans  ia  Héjfiu&ligue,  d'après  ses  théories  piiilainplÉqnfS, 
et  d'après  les  connaissances  adoptées  de  son  lemps,  le  corps  4t 
lliomme  et  ses  fonctions  animales ,  les  plantes  et  leurs  propriétés,  h 
composition  et  la  décnmpodtion  des  ^^M-ps  phjaiqHes,  l'nidre  et  la 
marche  des  planètes,  on  ce  qu'il  appelle  ^Jtiaàs  son  langage  pnéliqae» 
les  chœurs  de  danse  desdieux  immortels.  C'est  une  waste  enqfdopédiie 
des  connaissances  humaines  autempsde  Platon;  c'est,  dansna  mène 
livre  4  l'histoire  et  la  description  de  runivecs;  le  Timée  est  pent^ètra, 
avec  ia  Républiques  l'ouvrage  ie  plus  accompli  de  Platon*  L'ç 
ne  nous  a  rien  laissé  de  plus  graod. 

Maintenant que«  grâce  à  M.  Cousin,  nous  avnns  dans  notre  ! 
non-seulement  les  dialogues,  mais  le  testament,  les  éfi^ramaes, 
tout  ce  que  Platon  a  jamais  écrit,  on  pei^^^mbrasser  son  aauvDe  tait 
entière  et  en  saisir  l'unité,  cette  nnîté  qui  en  fait  la  vie,  et  «m 
laquelle  on  ne  saurait  voir  dans  les  djalegaes  que  des  vues  pUloa^ 
phiques  privées  de  lien  et  de  centre  <KNBaun,iHi  se^ticiSBe  ptaUt 
qu'un  système  de  croyances,  une  oeuvre  tonte  négative.  La  fasmték 
dialogue  adoptée  par  Platon,  le  ^^amctève  deoeftte  «élbode  iiairo" 
tique,  qui  ne  manche  à  la  déconvevte  et  à  i'^ahUssanent  d'ame  vfr^ 
rite  quQ  par  la  destruction  de  l'ecueur,  ce  mépris  et  ist  dédain  dea 
^énomènes  et  de  tant  ce  fip^net  onntkigQnt,  mépria  qn'nnpawnfaf 
abord  on  est  tenté  de  prandre  ptur  un  dédun  absolu  de  liitea 
choses;  la  variété  même  des  sa^ets  tuâtes  dans  les  divens  < 


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OEVwmm  MMKiTB»  wis^  njktoN.  81i 

tout  cch  peal  anièter  les^  esprits  et  les  msfi^er  d'aHer  ^qu*^»!! 
fiMBd  Ae  h  (feetrhie  pMeskienne.  Combien'  liront  va  dans  Ptaton 
qo^on  seepCiqiieainMbte,  ayant  trop^  et  boo  sens  peur  s'abandonner 
tewisa  pralufiie  an»  seeptirisme  absolu^  nwîfrrodiffilrent  snr  toiis  Tes 
fffstèinas  phii<90ciphiqiiea  et  ne  les-  expoeant  que  pour  les  eombefttre 
mt  pour  fe»  détFuirfr  Ymn  par  l'antre f  Pteton,  compris  de  la  sorte, 
n'est  plna  qu'na  poète  et  un  écrirain,  et^  j'ose  le  dire,  K  n'est  pit» 
dors  le  poète  et  l'écrvvain  qœ*  nous  connnissons.  Non ,  PiMon  n'est 
pas  mi  d»  ces  dftMHM^eptiqiues  comme  il  en  sortit  pins  tard  de  son 
école,  doutant  u»  peui  de  loni  et  ne  réservant  que  la  pratique  a¥e4 
la  prudente  et  unique  maxime  de  ces  pilitasephies  sans  caractère', 
rien  dim  trop.  Ptuton  est  un^  komne  de  cooTictions  profondes,  ar- 
dentes, inébranljables,  dont  famé,  étevée  au-dessus  dé  la  terre,  con»- 
lempte  sans  cesse  et  sanfrreittche  l'objet  de  son  amour  et  ée  sa  fef; 
C'est  tè  qu'il  pme  de  la  farce  pour  se  donner  te' triste  spectacle  des 
oantndielions  humaines,  pour  amoneekr  autour  dé  kii  toutes  ces 
mines.  C'est  parce  qu'it  croit,  et  qu^il  cvail  du  fend  du  cœur,  quH 
trouve  tant  d^ironie  quand  it  se  détourne  de  l'objet  dé  sa  croyance  et 
jette  les  yeux  sur  ces  ténèbres  qne  tant  d'hommes  appellent  himièpe. 
Le  monde  des  ptiénemènes,  arec  ses  ehangemens  sana  fin,  cette 
vaiiété,  cette  moltipticité  au  milieit  die  laquelle  on  ne  peut  le  saisir 
nil'aperceiKiir,  ces  choses  qui  passent  comme  un  torrent  et  ne  revien* 
nent  piis,  aliment  des  esprits  vnlj^res  à  qm  cette  nourriture  eo»* 
aient  parce  <|u'elle  leur  est  analagne ,  et  quMb  passeront  comme  eflle 
sana  laisser  de  trace;  qu'astre  qne  tout  cela  aux  yeux  àe  Platon, 
>donl  l'esprit  sent  son  immoiMitè  et  veut  se  nourrir  de  science  et  die 
^périiéisans  mébn^?  La  science  de  ce  f«i  passe  péril  avec  so»  objet. 
La  science  dont  le  besoin  presse  tes  âmes  pInHosophiques ,  c'est  la 
science  de  ce  qui  est  étemel,  la  seieace  véritabte.  Quand'  Ftaton 
fC|uiass&dn  pied  cette  terre,  ee  n^est  pas  pour  se  jeter  danë  Te  néant, 
dENit  Q  a  horreur;  c'est  pour  s>'élevef  sur  tes  ailes  de  l'amour  à  la 
oonnaiasanee  du  fr«,  A  l'aapoet  die  ees  vaines  onvlre»,  fesprft,  par 
mue  tumiàre  intérienre  quePteto»  appelle  un  sowerar,  retrouve  an 
CMid  (fe  soi  la  conceptkm  du  moêèle  dont  elfes  sont  Pimage  af iatbite. 
Cette  réminiscence  d'une  ms^  vie,  où  fo  vérité  noua  apparassaft 
sans  voile,  te  monde  senaiftte  Pé?efifc  au  dedans  de  nous,  et  ^sor-^ 
mois  BOUS  devons  oublier  te-  monde  des  sens  et  le  laisser  à  son 
néant  pour  ne  plus  songer  qn^à  cet  autre  momte  ^opérieur  aux  sens 
^  au  nmwement,  moncte  des  idISes,  loujonrs  le  même,  toujours 


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918  BETUB  DBS  DEUX  MONIKIS. 

pleÎD  de  vérité,  de  proportion  et  de  beauté.  Les  Idées  n'existent  pis 
à  cause  du  monde ,  mais  le  monde  à  cause  des  idées  qui  sont  ses  lois. 
Est-ce  la  loi  qui  dépend  du  phénomène  et  qui  en  résulte?  Si  la  série 
des  phénomènes  est  suspendue,  la  loi  deiBeureponr  légier  encore 
«près  des  siècles  le  premier  phénomène  qui  va  naitre.  Où  est  h 
vérité?  où  est  Terreur?  Faut-il  dire  que  la  science  doit  se  traîner  sor 
les  phénomènes,  ou  qu'elle  doit  s'élever  au  général,  à  Tuniversel,  i 
la  loi?  Voilà  ce  monde  chimérique  de  Platon ,  cette  conception  creuse 
d*un  rêveur  qui  ne  résistera  pas  à  la  puissante  analyse  des  esprits 
positifs.  Chimère  en  efTet  sur  laquelle  tant  de  grands  écrits  ont  véca 
pour  la  soutenir  ou  pour  la  combattre,  qui  a  occupé  des  conciles, 
allumé  des  bûchers,  divisé  des  congrégations  savantes  et  vécu  quel- 
que vingt  siècles  dans  l'histoire,  toujours  discutée  et  pendante 
encore  aujourd'hui.  Grâce  à  Dieu,  quelle  que  soit  la  misère  de  l'es- 
prit humain ,  l'histoire  d'une  pure  erreur  n'est  janaais  si  longue. 
Mais  enfin  ce  monde  des  idées  sera  divers  et  multiple  coBH&e  le 
monde  des  sens,  si  ces  lois  ne  sont  pas  les  applications  uniformes 
d'une  loi  unique ,  si  ces  unités  génériques  ne  viennent  pas  se  rap- 
porter à  une  unité  absolue ,  qui  est  à  la  fois  Fëtre  absolu ,  la  perfec- 
tion absolue,  le  dernier  idéal  que  puisse  concevoir  la  pensée,  le 
beau,  le  bien,  le  vrai  dans  leur  essence.  Le  dernier  terme  de  la  dia- 
lectique, c'est  Dieu;  un  Dieu  providence,  père  et  architecte  du 
monde.  H  a  formé  ce  monde  et  tous  les  êtres  qu'il  contient;  il  leurt 
donné  la  vie  et  l'ordre  qui  est  la  condition  de  la  vie;  il  gouverne  son 
œuvre  suivant  les  lois  les  plus  sages.  Attentif  à  tout  ce  qui  existe, 
heureux  du  spectacle  de  l'harmonie  qu'il  a  produite,  la  plénitude  de 
sa  puissance  écarte  de  lui  toute  fatigue.  Il  vit  heureux  dans  Téter- 
nité  pendant  qu'au-dessous  de  lui  le  monde  se  meut  dans  le  temps* 
le  temps,  dit  Platon,  image  mobile  de  l'immobile  éternité. 

Lactance  s'écrie,  dans  ses  Institutions  divines,  que  Platon  a  soup- 
çonné Dieu  et  ne  l'a  pas  connu  ;  Lactauce  a  raison ,  s'il  .étend  cette 
condamnation  à  toute  intelligence  humaine.  Hélas!  savoir  que  Dieu 
existe  et  qu'il  est  parfait,  c'est  véritablement  tout  ce  que  peut  notre  fai- 
blesse, et  cela  sufBt  pour  un  amour  et  une  adoration  sans  bornes;  mais 
comment  rassasier  cette  insatiable  curiosité  de  l'homme?  Qui  ne  con^ 
naît  ce  bel  apologue  d'un  évèque  qui  se  promène  au  bord  de  la  mer 
en  rêvant  à  la  nature  de  Dieu,  et  qui  rencontre  un  enfant  qui  veut 
épuiser  la  mer  avec  une  coquille  de  noix?  Murilloena  fait  une  de  ses 
plus  belles  pages.  C'est  une  triste  et  humiliante  vérité  pour  notre 


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OBUVEES  COMPLÂTBS  DE  PLATON.  818 

orgueil.  Du  moins  Platon  a-t-il  été  aussi  loin  que  peut  aller  la  raiaon 
humaine;  et  Lactance  ni  personne  ne  saurait  le  nier,  en  présence  du 
Timée  et  du  dixième  livre  de  la  République. 

L'œuvre  de  Platon ,  dans  son  unité,  est  double.  Après  qu'il  est  re- 
monté du  monde  à  Dieu,  il  descend  de  Dieu  à  rhonune.  C'est  du 
monde  des  idées  qu'il  rapporte  sa  morale  et  sa  politique.  Il  n'y  a  de 
vrai  et  de  beau  que  l'unité  absolue,  qui  est  Dieu  ;  au-dessous  de  Dieu, 
si  quelque  chose  a  de  la  beauté  et  de  la  vérité,  c'est  que  Dieu  lui  a 
donné  la  proportion  et  l'harmonie,  image  de  l'unité  dans  le  multîple4 
Dieu  est  un ,  d'une  unité  absolue;  le  monde  est  un,  parce  qu'il  cou-* 
spire  à  un  but  unique  et  obéit  à  des  lois  analogues,  ou  plutôt  à  une 
seule  loi,  qui  ne  parait  différer  que  quand,  pour  sauver  Tharmonie 
elle-même,  elle  se  proportionnée  la  nature  et  aux  conditions  de  son 
objet.  Tout  ce  qui  sort  de  l'ordre  et  de  l'unité  est  inutile  au  monde 
et  tombe  dans  le  néant;  tout  ce  qui  concourt  à  l'ordre  se  rattache  à 
l'être  et  à  la  vérité.  Voilà  toute  la  morale,  avec  son  double  précepte; 
au  dedans,  gouverner  avec  une  exacte  harmonie  les  différentes  puis- 
sances de  notre  être;  au  dehors,  prendre  la  place  précise  qui  noua 
convient  et  faire  librement,  par  là  permission  de  Diea,  ce  que  sa 
puissance  impose  aux  êtres  dont  les  actions  ne  sont  pas  libres.  C'est 
U  tout  le  secret  de  la  République  de  Platon  :  ramener  la  société  hu- 
maine à  l'unité  la  plus  complète.  Ce  n'est  pas,  comme  on  l'a  cru,  une 
vaine  et  puérile  hypothèse,  un  jeu  brillant  de  l'imagination  ;  quoique 
Platon  déclare  lui-même  que  sa  République  est  impossible,  elle  a 
pourtant  un  but  philosophique,  en  harmonie  avec  le  reste  de  son 
œuvre;  il  y  pose  et  y  développe  son  principe  dans  toute  sa  rigueur, 
afin  de  l'entourer  d'une  lumière  parfaite,  et  quand  plus  tard  il  veut 
descendre  a  la  pratique,  quand  il  compose  les  Lois,  malgré  les  diffé- 
rences de  ces  deux  ouvrages,  il  ne  fait  autre  chose  qu'appliquer  au 
inonde  réel  le  même  principe,  et  il  l'applique  rigoureusement,  à  la 
lettre;  c'est  le  môme  esprit,  l'esprit  de  la  théorie  des  idées,  l'unité, 
l'harmonie;  le  système  de  Platon  est  comme  son  univers;  il  n'y  a  pas 
deux  principes,  mais  uo  seul,  ni  deux  lois,  mais  une  seule  et  unique 
loi.  Seulement  ce  ne  sont  plus  ici  ces  hommes  de  la  Rép^lique^  sortis 
de  terre  tout  formés,  comme  ceux  de  Cadmus;  ce  sont  des  hommes 
choisis,  mais  des  hommes  avec  les  passions  et  les  faiblesses  des 
hommes.  Il  faudra  donc  faire  plier  la  loi;  miîi,,suivant  la  règle  uni- 
forme, elle  pliera  précisément  assez  pour  devenir  possible  et  appli- 
cable. Voilà  comment  le  système  de  Platon  6e  rattache  intimement 
dans  toutes  ses  parties.  C'est  un  tout.  On  le  peut  étudier  Platon  à 


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9K  UBTCE  BBS  BBVX 

êmS.  Qal  ne  corihA  pas  toof  Fiatoo  ne  easmll  rien  de  ftàLotL  ] 
wycgfcciwpprendrc  k  birt  etle  plw  4e  1^  il^»^iic,  siToos  b> 
pas  compris  le  système  âà  monde  et  h  Aéorie  des  idées.  Ceux  qa 
iMMS'  oui  donné  qîie^iies  dislognes  nons  eol  renAi  ie  nrf-Bg  serfîce 
4«es1baf«ienttradoilim  beav  poène;  o«  bien  fls  ont  été  offlesaa 
Mrans,  psree  «(ii'ime  bonne  tradiicliDn  esl  en  qnelqne  sorte  nne  éA- 
tk»,  ef  nérae  nn  connenfaîre  da  Une  tradnîl  :  le  tradnclew,  en 
MIH,  ne  pfend-if  pas  nn  parti  dâtoffif  snr  tontes  les  iMffcuitfa  de 
leçons  et  dlnterprétafkmt  liais  popoinriser  la  phBosophte  de  j 
ti  Atffe  œmprendre  dans  son  sens  fénMIe  et  prafend,  3  wTj  i 
^nne  tradacfroo  conpièfe  qni  pdt  le  bîre. 

Qne  de  richesses  fMcm  a  répandues  snr  ee  fonAgénéral  de  sn  pif- 
fesopfiiel  le  ne  parle  pas  de  son  style,  si  souvent  imité  par  les  phs 
grands  poètes.  Hais  la  tbéorie  è^  ht  réminiseenee,  ce8e  de  Tanwv 
pMonrqne,  qm  n>n  penC  pas^dCre  séparée,  tout  ce  cAlé  pnyeBoto 
giqne  dn  système  des  kKes  a  antantdeprofendeorqned'édiA.Creit 
pent-étre  fa  rémtniscettce  de  Ph^on  qni  a  inspiré  le  poète  de  KacM 
et  ceini  de  Margnerile.  Et,  an  point  de  fne  le  phs  grarre  de  h 
science,  n'est-ce  rien  qne  d'aroir  placé  dans  fesprit  de  l'borane  nne 
fnmiëre  qm  éclaire  (es  données  de  reYpériènce  an  lien  d'en  puifeâit 
Ifes^ce  rien  qne  d'avoir  aUribné  h  connaissance  des  prtndpenpMII 
nn  sonrenir  â  denri  effiiioé  d'tee  antre  m  qn'a  qnelqœ  opéralliBe  4b 
r^esprit  hnmain  M-mérae,  n'ayant  d'antre  étémeat  qne  la  senjÉBon, 
et  tirant  amsi  la  loi  dn  j^iénomène,  Télemef  et  rimminMe,  4e  ce  qa 
est  emporté  dans  on  monvement  sans  repos?Cetle  lanière  îMè- 
lienre  qui  iHomine  diaqne  hocmne  est  en  effet  S»  Craee,  dms  noire 
esprit,  de  qoel^ae  chose  de  snpérieor  i  rhomme  et  à  la  ^  ée  at 
monde.  Quand  Fénelon  s'écrie  :  «  0  raison!  n'es-tn  pas  cefcn  qne  je 
ifterchef  )i  ces  denx  beani  génies  semblent  se  répondre  à  travers  ks 
sièdes.  Mais  il  ne  tint  pas  onbfier  Tépoqne  où  vivaA  PiaCon;  M  IêêL 
ttre  juste  ponr  tkmtes  les  gloires. 

A  la  réminisGenee  se  rattache,  pnr  nn  lien  étroit,  celle  i 
eéMre  et  si  pea  comme  de  Famonr  piaConiqne.  L'ol|et  db  < 
Siéerie  expRqne  assez  Texisteneedè  t«it  dTerraors:  elfes  ne  nonl  pas 
senfemenC  le  wn  mi  vniganv ,  etrangci  9t  m  psiiosopmc  ec  a  nanon  7 
mais  des  savaiis ,  qnf  eonnsfiisaienc  fe  Pncwt^  ef  vc  Bûn^wBi^  eue  es* 
iffiqué  rameur  p!atoni|ne  d'aiprés  leni  point  de  vne  pnrticolier,  %ê^ 
Wt  hostie,  taniN  fcvoraHe.  L'école  mysCStine,  sortie  de  Tacadépie, 
el  plos  iGffd,  an  sefn  dn  drattantsme,  qnelqnes  pMonicien»  égal^- 
ment  mystiqnes,  ontvo«iavoirdttnseelamournnétafdera 


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TtfiiiMiiMr  à  Teitaie.  L'anoar  ilu  bien  et  du  beau  ém$  Imt^eÊmwûù 
u*étaxki  auire  Ao§e  que  ramoar  de  Bien»  et  PlatMi  9sjml  déctaié^ 
dans  le PAèi2rf,<l«e  lésâmes  sans  amoiur  ne  treunent  pas  4*aUei  pùm 
s'élever  SM-dessus  dn  «onde  des  seas,  ils  odI;  pensé  4iiie^  d'afsèi 
Platon,,  la  connaissaBce  de  Btei  A'âtait  due  qa'à  cei  é\m  pèmûmè 
de  rame,  et  que  la  raison  pouvait  nous  niettne  «ur  la  voie  qui  ccttdnit 
à  Bien  sans  jamais  nous  élever  jusqu'à  kuL  Rien  n'est  plus  éloî^Dé 
4e  la  vérité  que  œtte  inteiprétatîon  ;  il  y  a  loin  de  cette  chaleurpiiié* 
tique,  de  eet  enthousiasme  vrai  de  Maton,  toiyoucs  guidé  d*atlleiiis 
par  une  raison  sûre,  se  possédant  toijgours  et  ne  perdant  jamais  de 
vue  ni  son  bat  ni  sa  méthode;  il  y  a  loin  de  cette  philosophie  vén-^ 
taUement  grecque  et  socratique  à  rilluminisme  alexandrin.  C'est 
ramour  qui  nous  excite  à  cbercher  Bien  et  les  idées  pv  le  naoyen  de 
la  dialectique;  mais,  quand  nous  arrivons  i  hu,  c'est  la  dialecti^iae 
qui  l'a  découvert  et  l'esprit  qui  le  sonnait.  B'autres^  mais  «e  sont  des 
poètes,  ^mt  identiGé  l'amour  platonique  avec  ce  noble  amour  d'uae 
femme ,  qui  faisait  au  moyen-flge  le  fonds  de  la  cbevalerie;  ils  ^at 
pensé  que  cet  amour  était  le  modèle  4e  l'amçur  de  Bante  pour  Bé»* 
trix  et  de  Pétrarque  pour  Laure;  quelcpiefoi^  même  on  a  poussé  le 
raffinement  phis  loin^  et  l'on  peu^t  se  souvenir  d'avoir  vu  le  met 
d'amour  platonique  appliqué,  dans  plus  d'un  livre  du  temps  des  Sou- 
déry,  à  cette  adoration  bizarre  que  Bunois  éprouve  pour  la  PuceUe. 
dans  le  poème  infortuné  de  Chapelain.  Il  est  trop  facile  >de  ré&ter 
de  pareÂUes  >erreurs,  puisque  Platon  a  traité  les  femmes  avec  une 
sévérité  qui  s^^procbe  du  mépris,  et  qu'il  déclare  expressément  iqae. 
tandis  que  les  anaes  inférieures  s'attachent  aux  femmes^  les  esprits 
élevés  prennent  pour  objet  de  leiir  amour  a  de  beaux  jeuaes  geas« 
bien  {dus  capables  qu'elles  de  coB^nrendre  la  philosophie.  »  Aestii 
çetL;  accusation  odieuse  dont  on  a  voulu  flétrir  la  mémoke  de  So-* 
crate,  et  que  les  mœurs  trop  bien  connues  de  la  Grèce  semblent 
autoriser  jusqu'à  un  certain  point.  On  connaît  oes  vers  de  9pileaH« 
dans  sa  douzième  satire  : 

•     Et  Socrate,  fhoniietir  de  la  profane  Grèce, 
Qu'étah-^n  en  effet ,  de  près  examiné , 
<2<>'nn  «oftel  par  IttMnétne  an  seul  fnal  entraîné , 
Et ,  malgré  la  rectal  daait  41  faisait  panée , 
l>ài  équirofae  ami  du  jeune  Aleibiade? 

Il  y  a  peut-être  de  l'exagération  dans  l'opinion  qu'on  s'est  formée 
sur  la  dépravation  des  Grecs.  Les  infamies  du  Saij/ricon  pourraient 


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816  RBVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

n'y  pas  être  étrangères,  et  pourtant  qui  oserait  sans  rougir  comparer 
Alcibiade  et  Giton?  Je  sais  bien  que  le  Banquet  de  Platon ,  et  le  Lysis, 
et  le  Phèdre^  sont  autant  de  preuves  qu'on  aurait  le  droit  d'alléguer, 
tout,  jusqu'à  la  loi  terrible  qui  défendait  aux  adultes  l'entrée  de  la 
partie  secrète  des  gymnases.  Et  pouitant,  malgré  tout  cela,  avouant 
le  fait,  je  crois  encore  qu'on  l'exagère.  Pour  Platon  et  pour  Socrate, 
je  repousse  le  reproche  de  toute  l'énergie  d'une  conviction  inébran- 
lable. Celui  qui  a  écrit  la  République  et  les  LoiSy  et  le  maître  qui  Ta  si 
souvent  inspiré,  ne  sauraient,  ni  l'un  ni  l'autre,  être  souillés  de  ces 
infamies.  Je  défie  les  mœurs  les  plus  corrompues  d'entamer  de  pa- 
reilles âmes. 

L'amour  platonique  est  un  sentiment  que  la  réminiscence  fait 
naître,  et  qui  provoque  à  son  tour  la  réminiscence.  Les  âmes  qui  ont 
vécu  dans  le  commerce  des  dieux  immortels,  et  qui  se  sont  nourries 
de  vérité  et  de  beauté  sans  mélange,  retrouvent  en  elles-mêmes  la 
trace  presque  effacée  de  ces  heureux  jours,  et  se  sentent  pressées  du 
désir  de  revoir  cette  ineffable  beauté,  de  la  contempler  de  nouveau 
face  à  face,  et  de  jouir  encore  de  ce  bonheur,  le  seul  qu'un  esprit 
élevé  puisse  connaître.  C'est  alors  que  cette  ame  exilée ,  enfermée 
dans  un  corps,  enchaînée  à  la  terre,  et  obligée,  par  ce  corps  qu'elle 
traîne  à  sa  suite,  de  vivre  pour  un  temps  au  milieu  de  cette  fange, 
s'en  va  cherchant  partout  ce  qui  pourra  lui  rappeler  ce  qu'elle  a 
perdu,  une  belle  ame  dans  un  beau  corps;  et  quand  elle  l'a  trouvée, 
elle  s'attache  à  elle  pour  mettre  en  commun  les  trésors  de  leurs  sou- 
venirs, pour  s'aider  de  cette  faible  beauté,  et  retrouver  ainsi  plus 
aisément  l'idéal  après  lequel  elle  soupire.  Elle  veut  obtenir  amour 
pour  amour,  et,  comme  dit  Socrate  dans  le  Premier  Alcibiade ^  feire 
naître  un  amour  ailé  dans  le  sein  de  son  bel  ami.  L'objet  d'un  pareil 
commerce  ne  saurait  être  l'amour  des  sens,  amour  grossier,  pour 
lequel  Platon  n'a  que  de  l'indignation  et  du  mépris;  c'est,  au  con- 
traire, tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  capable  d'éfcver  et  d'agrandir  une 
ame;  c'est  la  philosophie,  c'est  l'éternelle  beauté,  c'est  la  sagesse 
dans  son  essence.  C'est  là  ce  que  Platon  appelle  une  ame  philoso- 
phique ,  une  ame  amoureuse  :  quand  le  cœur  est  ouvert  à  ce  noble 
sentiment  de  l'amitié,  et  que  l'esprit  n'aime  que  ce  qui  est  beau,  et 
ne  voit  dans  la  beauté  périssable  qu'une  image  de  la  beauté  éternelle; 
quand  il  ne  demande  qu'à  diriger  son  bien-aimé  vers  cet  objet  de 
toute  affection  véritable,  et  à  s'envoler  ensemble  loin  des  sensations 
et  de  leur  tumulte,  dans  le  monde  de  l'esprit,  de  l'être  et  de  la  vérité. 
Aujourd'hui  que  nous  avons  dans  notre  langue  le  Lysis,  le  Phèdre^ 


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(OUVRES  COMPLÈTES  DE  PLATON.  817 

le  Banquet  j  la  République  y  on  ne  se  trompera  plus  sur  le  vrai  sens 
de  Tamour  platonique.  Qui  ne  voudrait  connaître  cet  admirable 
ouvrage  de  la  jeunesse  de  Platon ,  le  Phèdre,  dont  Cicéron  faisait  ses 
amours?  Ceux  même  qui  sont  privés  de  lire  Platon  dans  le  texte 
pourront  se  consoler  avec  la  traduction.  C'est  un  grand  écrivain  qui 
eji  traduit  un  autre,  et,  sauf  la  différence  des  langues,  on  pourra  se 
persuader,  sans  trop  d'hyperbole,  que  c'est  Platon  lui-même  qu'on 
entend. 

M.  Cousin  a  traité  de  la  réminiscence  dans  l'introduction  du  Phédon; 
et,  je  me  trompe  peut-être,  mais  il  me  semble  qu'il  l'a  presque 
assimilée  avec  sa  propre  théorie  de  la  raison  impersonnelle.  Si  j'ose 
dire  ce  que  je  pense,  c*cst  aller  un  peu  trop  loin ,  et  faire  trop  d'hon- 
neur à  la  psychologie  de  Platon.  C'est  en  ce  point  surtout  qu'elle  est 
remarquable ,  je  le  sais  ;  mais  pour  expliquer  la  présence  en  nous  des 
axiomes  et  des  vérités  éternelles,  aller  jusqu'à  supposer  une  vie 
antérieure  à  la  vie  d'ici-*bas,  n'est-ce  pas  sortir  des  conditions  de  la 
science,  et  donner  un  peu  trop  carrière  à  l'imagination?  Toute  la  psy- 
chologie de  Platon  porte  ce  même  caractère^  partout  il  a  soupçonné 
la  vérité,  et  partout  la  poésie  a  fait  obstacle  à  la  science.  On  ne  pou- 
vait pas  s'attendre  d'ailleurs  à  trouver  dans  ces  premiers  siècles  une 
psychologie  bien  profonde.  Si  Platon  était  un  grand. psychologue, 
l'histoire  des  philosophies  qui  le  suivirent  ne  pourrait  plus  se  con- 
cevoir. Et  pourtant,  sous  ses  images  poétiques,  on  sent  une  obser- 
vation de  la  nature  de  l'homme,  où  la  part  de  la  vérité  est  plus  grande 
que  celle  de  l'erreur.  Dans  le  Phèdre^  il  compare  l'ame  humaine  à 
un  attelage  dirigé  par  un  cocher,  et  composé  de  deux  coursiers  d'une 
nature  bien  différente,  l'un  plein  de  docilité ,  de  beauté  et  de  cou- 
rage; l'autre  impétueux  sans  motif,  impatient  du  frein,  toujours  prêt 
à  se  cabrer,  toujours  s'efforçant  de  quitter  la  route  où  le  cocher  le 
guide.  Ce  sont  là  les  trois  parties  de  l'ame  suivant  Platon  ;  le  cocher, 
c'est  l'esprit  qui  connaît  les  idées  par  la  réminiscence,  et  qui  voit 
s'ouvrir  devant  lui  la  route  que  la  morale  et  la  raison  lui  prescrivent 
de  suivre;  le  beau  coursier,  c'est  la  partie  généreuse  de  l'ame,  le  cou- 
rage, les  passions  nobles;  mais  l'autre  coursier  représente  a  les  pas- 
sions violentes  et  fatales,  d'abord  le  plaisir,  le  plus  grand  appAt  du 
mal,  puis  la  douleur  qui  fait  fuir  le  bien;  l'audace  et  la  peur,  con- 
seillers imprudens;  la  colère  implacable,  l'espérance  que  trompent 
aisément  la  sensation  dépourvue  de  raison  et  l'amour  qui  ose  .tout.  » 
Platon  comparera  plus  tard  dans  la  République  ces  trois  mêmes 
parties  de  l'ame  aux  trois  ordres  qu'il  distingue  dans  l'état,  les  ma- 

TOME  XXIV.  52 


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air 

flk^ÊÊsiê  Hfiimest  de  fradeMe,  )» 
.dodiwpoar  lHv»elHe&^dtn  pour] 
teiittlift  fov  fes^mieiB»,  etenfin  laciifsedesaitiBH»  et  d» 
revs^  déptwiie  à  la  lois  de  fait^a  et  de  comipB ,  eeCle 

iÊm  M  aeoarder  d»  droits,  et  qu'A  ne  seoikle  eonserver  daw  raw 
qoe  povéviter  i  IThoMiiiie  lit)w  la. nécesaité  de  m  eemir  Ini  lahM 
Il  foat  voir  dans  le  Titnée  comment  il  assigne  à  chaque  peilia  êê 
Vmtt  iÊi  pke%  ^noTaXI»  doit  occuper  dens- le  coq»;  VmÊÊB âbmmtyYm- 
prit«  la  raisoB  W>ie  la  tèle,  comie  le  liea  le  pkv^  étové,  et  pv 
cwêéqaeiil  le  ph»  noble;  puis  les  dieux  qoi  ont  fbmé  notre  corpi, 
craignaat  de  sMflkr  TMie  divine  par  le  eootaet  de  la  pavlîe  «Mitali 
di^  newHDèaaca,  eonstruisirent  entre  la  tète  et  la  poîMse  «se  saili 
dTialbaie  et  dlatermôdiaire,  c'est  le  ew.  La  paitte  YÉâle  et  e&m^ 
gesse  de  nMie«  sa  partie  belKq«eu8e  Ni  j^acée  dams  Hi  pottràw;  «t 
oamoie  en  sépase  lluèftalion  des  lieiiiines  de  celle  des  femans,  k 
(ttaphragne  fot  placé  comme  une  cMsan  eotpe  le  séjour  du  ooani^ 
et  «eM  des  pasoions  désordemiées.  Four  cette  dmwève  ptwtie  4» 
raow,  qui  demaude  des  aKflMes  et  des  breuvages,  et  tout  ce  qneh 
nalwrede  notre  corps  nous  rend  nécessaise,  les  dieux  Teot  éieadae 
dans  ceMe  région  qui  sépare  le  diaphragme  et  le  nenataril.  Bs  ry  «ai 
attachée  comoM^  une  bête  féroce,  ain  que,  saua  eegao  eccupée  i 
se  neerrir  à  ee  rateKer,  et  aussi  éloignée  que  cela  se  poeivul  du  siège 
du  gonvernemeot,  elle  eausAt  le  moins  de  trouble,  Ht  le  moins  dr 
bruit  possible,  et  laisaAt  le  maître  délibérer  en  paix  sur  les  îulirlli 
^  cenaMms.  Aristote,  comme  on  saft,  mettait  famé  dluas  te  eœor  el 
Dondans  fetMe;  maison  en  revint  plus  Uurd  au  senÉinaeol  de  Plalio, 
et  Beseartes,  phis  habUe  que  ses  devanciers,  savait  précisément  dMH 
qoeifle  glande  du  cerveau  était  situé  te  siège  de  famé.  La  tfaéonede 
la  douleur  et  du  plaisir,  dans  le  Philèhe  et  la  Répmè&fme,  tfiéerie 
exposée  d'ailleurs  par  M.  Cousin  avec  nnedarté  et  une  iireeision  bmi 
rares  dans  rargoment  philosophique  qull  a  mis  en  tète  àa  Pkii^; 
la  réfutation  contenue  dans  le  Théétètey  de  la  doctrine  annsualislefre' 
fessée  par  Protagoras  ;  les  nombreux  détails  exposés  dams  le  Tiamà 
siur  les  impressions  que  nous  devons  i  nos  ditÊéfeos  urganest,  toat 
cein  forme  une  science  de  lliemrae  déjà  aasec  éfeeoéne,  et  pont  ne 
rien  dire  ici  des  explications  souvent  bigarres  et  quelquefois,  renmr- 
quàbles.  dans  truelles  entre  Haton  sa^  la  nature  physmlogîqne  de 
rhomme,  je  me  bornerai  à  rappeler  que  Catien  a  commenté  la  phy- 
sique de  Platon,  et  que  Goethe,  le  grand  poèle^  dans  an  TAfoniaAf 


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OEUVBilS  COMPLàTBS  AB  PLATON.  M9^ 

emkm^^  a  consaeré  qudques  pages  i  reiplkatioa  très  plausiMe^ue 
Iron  trouve  dwm  le  Timée  des  phéDomènes  de  h  visioii.  M.  Duvenioff 
serait  étonné  peut-être  de  retrouver  dans  la  physiologie  de  Pli^ 
oes  aBÎmalcttles  deetil  nous  a  fait  f  kistoire  Tannée  demière  au  Col- 
lège de  France.  Au  reste ,  0  fallait  avoir  examiné  rhomme  de  {irès, 
•I  bien  connaître  ses  pencbans,  pour  créer  le  système  d'édocatioB 
des  Lùisei  de  ia  Rép^liqvey  et  pour  fonder  dans  ie$  Lois  tantd'iesl»- 
ttftions  véritablemeRt  sages ,  dont  un  grand  nombre  ont  passé  dans 
nos  moBurs,  et  dont  quelques  autres  sont  encore  à  regretter.  * 

Je  sais  bien  ^e  Ton  a  accusé  Platon  d*avoir  méconnu  la  natuitl 
humaine,  précisément  à  cause  de  la  t^pmbUque.  N'est-ce  pas  ta  mè-' 
eouuattre  en  effet  que  de  ne  tenir  aucun  compte  de  Tintérèt  per- 
sonnel et  de  Taniour  de  soi  «  et  de  croire  qu'un  état  pourra  svdisîster^ 
dans  lequel  aucun  citoyen  n'aura  de  possessions  ni  de  fianulle?  N'estp- 
oe  pas  la  méconnaître  que  de  supprimer  d'un  seul  coup  les  affèctioi» 
les  pins  tendres  et  les  plus  légitimes,  le  mariage ,  la  paternité,  el  4ft 
croire  que  tout  ce  qu'il  y  a  d'amour  dans  le  cœur  de  l'homme ,  privé 
de  son  objet  naturel,  va  se  reporter  sur  l'état,  qui  deviendra  ainsi 
l'unique  objet  de  toutes  les  affections?  Qu'est-ce  que  cette  opînioii 
de  Platon ,  ^u'on  aimera  tous  les  enfans  du  même  Age,  par  la  pensée 
qu'on  est  le  père  de  quelqu'un  d'entre  eux  que  l'on  ne  connaît  pas? 
C'est  là,  dit  Aristole,  jeter  un  peu  de  miel  dans  la  mer.  Et  cette  pré- 
tendue conforuHté  des  deux  sexes,  élevés  d'après  les  mêmes  tin^^ 
astreints  aux  n^èmes  devoirs?  Confornuté  d'autant  plus  choquante^ 
qu'elle  existe  pour  les  charges  et  non  pour  les  prérogatives.  Platoa 
se  montre  partout  d'une  sévérité  extrême  pour  les  femmes;  non-** 
seulement  il  les  tient  en  tutelle  pour  les  soêrnes  motifs  qui  eut  déter* 
miné  la  plupart  des  législateurs ,  et  que  Cicéron  exprime  avec  si  peu 
de  courtoisie ,  ptopter  imbeciUiiaiem  iexiàs  etjudicii^  mats  il  se  plaiat 
sans  cesse  de  leurs  défauts,  de  leur  opiniâtreté ,  de  leur  mollesse,  de 
leur  amour  pour  la  vie  cachée;  il  dît  expressément  dans  les  Lois  que 
ce  sexe  a  moias  de  dispositions  que  le  nêtre  pour  la  vertu  ;  il  est  i 
peine  moins  sévère  que  samt  Augustin,  qui  dédnre  qu'dies  me  sont 
pas  l'image  de  Dieu  :  Propier  peceatum  ariffinaiej  in  eccUsia,  «M» 
imago  Dei^  etpeccandi  maieries  ^  femina  velari  et  taceré  débet.  Que 
devait  penser  de  4a  République  de  Platon  Agrippa  de  Nettesheim ,  qui 
a  composé  un  livre  :  Dé  VExcéUence  et  de  la  Supériorité  du  9ewê 
féminin?  J.-J.  Rousseau  caractérise  à  uierveitte  la  position  de  Platon 
pour  tout  t^  qui  concerne  les  femmes.  «  Platon,  &t-ii^  éome  aux 
femmes,  dans  sa  RéptébUque^  les  mêmes  exercices  qu'aux  hommes; 

52. 


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820  REVUE  VIES  DEUX  BIONDES. 

je  le  crois  bien.  Ayant  6té  de  son  gouvernement  les  familles  particu- 
lières, et  ne  sachant  plus  que  faire  des  femmes,  il  se  vit  forcé  de  les 
faire  hommes.  » 

Mais  la  République  de  Platon  n'est  pas  un  ouvrage  de  politique;  si 
Ton  cherche  la  politique  de  Platon ,  elle  est  dans  Us  Lois.  Je  ne  dirai 
pas  non  plus,  comme  J.-J.  Rousseau,  que  la  République  est  le  plus 
beau  traité  d'éducation  qu'on  ait  jamais  fait,  quoique  je  reconnaisse 
que  les  principes  les  plus  vrais,  les  plus  élevés  de  l'éducation  s*y 
trouvent  exposés  pour  la  première  fois.  Jean-Jacques  le  savait  bien, 
lui  qui ,  à  l'exemple  de  J.ocke,  en  a  si  souvent  fait  son  profit.  Parmi 
tant  d'opinions  élevées  sur  le  but  de  la  République ^  je  suis  de  celle 
de  Platon ,  qui  déclare  expressément  que  son  but  est  de  déterraîner 
la  nature  de  la  justice.  Il  la  détermine  en  montrant  ses  effets  dans 
une  application  impossible,  mais  parfaite.  La  République  n'est  donc 
pas  une  utopie;  elle  est  une  démonstration.  Mais  cette  justice  décrite 
dans  la  République ,  est-ce  la  justice  de  l'état  ou  celle  de  l'indi- 
vidu? C'est  là  une  question  qui  eût  indigné  Platon.  Il  n'y  a  qu'une 
justice,  la  justice  de  Dieu ,  qui  gouverne  tout.  C'est  la  loi  étemelle  de 
l'ordre  et  de  l'harmonie;  tout  est  soumis  à  cette  loi ,  depuis  les  dieux 
jusqu'à  l'homme,  et  depuis  l'homme  jusqu'au  dernier  atome  de  la 
matière. 

Ce  n'est  donc  pas  dans  la  République  qu'il  faut  chercher  Platon 
législateur  et  moraliste ,  mais  dans  les  Lois^  où  l'on  trouvera  ample 
matière  pour  admirer  sa  sagacité  et  sa  profondeur.  Quoi  qu'on  fasse, 
on  est  toujours,  par  quelque  côté,  de  son  temps  et  de  son  pays;  que 
Ton  se  demande,  en  lisant  les  lois  de  Platon ,  ce  qu'un  pareil  génie 
eût  pu  faire  deux  mille  ans  plus  tard!  Fonder  la  prospérité  de  l'état 
sur  les  mœurs  et  les  mœurs  sur  l'éducation ,  préférer  en  tout  la  légis- 
lation qui  prévient  à  celle  qui  réprime;  établir  l'égalité  des  charges, 
l'élection,  la  responsabilité  de  tous  les  magistrats;  prescrire  pour 
toutes  les  lois  un  exposé  des  motifs  qui  en  explique  et  en  jusli6e  la 
promulgation  ;  donner  aux  citoyens  pour  garantie  de  leurs  droits  le 
jury,  la  publicité  des  jugemens,  et  trois  degrés  de  juridiction;  con- 
sidérer la  peine  comme  un  bienfait  pour  celui  qu'elle  atteint,  parce 
qu'elle  le  réhabilite  par  l'expiation,  est-ce  là,  de  bonne  foi,  ce  qu'on 
appelle  des  chimères?  La  prison,  non  pas  celle  du  supplice,  où  il  re- 
lègue les  incurables,  mais  celle  dont  on  doit  sortir  pour  rentrer  dans 
la  société,  n'est  pas,  comme  chez  nous,  un  enseignement  mutuel  de 
tous  les  vices,  où  l'on  entre  coupable  et  repentant,  et  d'où  Ton  sort 
aguerri  et  corrompu  à  jamais.  Platon,  pour  bien  marquer  son  but, 


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OEUTRES  COMPLÈTES  DE  PLATON.  821 

lui  donne  le  nom  de  sophronistère.  Il  donne  aux  prisonniers,  pour 
professeurs  de  morale,  les  premiers  magistrats  de  la  république,  et  il 
veut  que  chaque  soir,  pendant  la  durée  de  leur  peine,  les  magistrats 
les  visitent,  les  exhortent  et  les  consolent.  L'argument  de  M.  Cousin 
sur  lus  Lois  est  un  véritable  ouvrage ,  et  un  ouvrage  d'une  haute 
portée;  il  faut  en  rapprocher  celui  du  Gorgins^  où  se  trouve  exposée 
la  théorie  de  l'expiation  ;  on  aura  ainsi  un  résumé  éloquent  et  com- 
plot de  la  doctrine  politique  de  Platon. 

Mais  tracer  le  plan  d'une  république,  ou  régler  conformément  à  la 
justice  les  actions  de  l'homme  ici-bas,  ce  n'est  pas  avoir  fixé  notre 
destinée.  Attachée  un  moment  à  la  fortune  du  corps,  notre  destinée 
ne  finit  pas  avec  la  sienne;  nous  portons  au  dedans  de  nous  un  prin- 
cipe d'immortalité;  l'esprit,  qui  connaît  les  idées  étemelles  et  qui  a 
vécu  heureux  avant  cette  triste  vie,  l'esprit  doit  vivre  encore,  quand 
le  cadavre  qui  l'enveloppait  est  déjà  en  dissolution  et  qu'il  n'en  reste 
plus  rien.  Avec  quelle  force,  pour  ces  temps  reculés,  Platon  a-t-il 
démontré  cette  grande  et  consolante  vérité.  Caton  lisait  le  Phcdon  au 
moment  de  se  donner  la  mort.  Socrate  y  proscrit  pourtant  le  suicide; 
mais  la  résolution  du  Romain  était  prise  :  il  n'aurait  reculé  que  de- 
vant le  néant;  il  lut  le  Phédon  et  il  se  tua.  C'est  une  sainte  et  noble 
pehsée  que  d'avoir  ainsi  décrit  les  derniers  momens  de  Socrate.  Con- 
damné à  boire  la  ciguë  par  ce  même  peuple  d'Athènes  qui  devait , 
quelques  jours  après  sa  mort,  lapider  ses  accusateurs,  Socrate,  en 
attendant  le  poison,  est  entouré  dans  son  cachot  de  ses  amis,  de  ses 
disciples;  et  là,  près  de  subir  à  soixante-dix  ans  une  mort  violente  et 
injuste,  il  établit  l'immortalité  de  l'ame  avec  une  tranquillité  d'esprit 
aussi  grande  que  s'il  était  encore  sur  la  place  d'Athènes,  au  portique  du 
Roi,  conversant  avec  Alcibiade.  Un  de  nos  grands  poètes  a  consacré 
de  beaux  vers  à  cette  mort  héroïque;  mais  qu'est-ce  que  l'imagination 
la  plus  brillante,  comparée  à  une  inspiration  partie  du  cœur?  Platon 
pleurait  encore  Socrate  quand  il  a  écrit  le  Phcdon^  et  ce  Socrate  sî 
paisible,  si  plein  de  douceur,  qui  pardonne  à  ses  ennemis,  qui  ne 
songe  à  son  dernier  moment  qu'à  la  philosophie,  son  plus  cher  amour, 
et  au  bonheur  des  amis  qu'il  va  laisser,  ce  Socrate  est  bien  celui  qu'il 
a  connu,  qu'il  a  aimé;  c'est  son  maître,  c'est  son  ami,  c'est  pour  lui 
plus  qu'un  père.  Au  moment  fatal,  et  quand  Socrate  tient  déjà  d'une 
main  ferme  la  ciguë  toute  broyée,  ses  amis  lui  demandent  encore  ce 
que  devient  notre  ame  après  la  dissolution  du  corps.  Alors  Socrate 
commence  un  récit  emprunté  à  la  fable ,  un  mythe  où  se  trouve 
décrit,  d'après  les  croyances  populaires,  l'état  des  âmes  bienheu- 


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9tt  WTHB  p^  niujL  iio?mt^ 

reases.  Mms  ce  n*est  pki&cette  démoDskation  scieotifique,  oétte  ^ 
nation  netjie,  cette  rigueur  de  déduction  qu'il  apportait  dans  la  dn- 
çttssion  de  rimmortalité  de  l'ame.  Ce  sont,  dit^il,  des  eapéraices 
^ec  lesquelles  il  est  bon  de  s'enchanter  ^i-même,  au  moaneiit  dt 
s'endonnir  pour  jamais. 

Ces  mythes  reviennent  souvent  dans  Platon,  et  presque  totyoun 
quand  il  est  qu^tion  de  cette  auii«  vie ,  soit  qu'on  la  considère  avant 
la  naissance  ou  après  la  mort.  C'est  ainsi  qu'il  raconte  dans  le  PkMt 
ks  évolutidins  de^  âmes  à  la  suite  des  dieux  de  l'Olympe ,  et  qa'H 
décrit  dans  fo  EépubUgnê  le  moment  solennel  où  lésâmes,  après  dit 
fliille  ans  d'expiation  ou  de  récompense,  sont  appelées  à  revivre  et  à 
choisir  ciHe&iinèmes  le  corps  qu'elles  veulent  animer.  Cette  doctrina 
de  la  métempsycose,  qui  se  retrouve  aussi  dans  le  Timêe^  ces  mythes 
du  Phéd^riy  du  Phèdre  ^éela  République^  et  tant  d'autres  qui  se  ren^ 
contrent  dans  Platon,  celui  du  Politique  y  celui  du  Gorgiasy  oot-ik 
we  valeur  philosophique?  Quelle  est  au  moins  leur  valeur  histoii- 
^ue?  Platon  les  a-^t^il  pris  au  pied  delà  lettre,  et  a4-il  payé  ce  trSwt 
aux  superstitions  de  son  temps?  ou  bien  n'y  fauUil  voir  que  de  ta 
poésie,  un  de  ces  ornemens  qu'il  prodigue  peut^tre  un  peu  tnop, 
suivant  la  remarque  de  Longin?  L'opinion  de  Kl.  Cousin  sur  celte 
question  délicate  est  digne  d'un  esprit  sage  et  éclairé  comme  bMàan* 
Mon,  Platon  ne  croit  pas  à  la  métempsycose;  le  récit  d'Er  rArméaioa 
est  pour  Im  ce  qu'il  est  pour  nous,  une  fable  pleine  de  chanue  et  rta 
de  plus.  Jupiter,  Apollon ,  Vénus ,  et  les  autres  dieux  dcmt  il  e4 
fuestion  dans  ces  mythes,  et  dont  il  se  joue  si  évidemment  dans  le 
Tméej  Minas  et  Rhadamante ,  qui  jugent  les  âmes  fifH?ès  la  vie,  soat 
pour  lui  de  pures  fictions  indignes  des  philosophes  et  bonnes  peut* 
être  tout  au  plus  pour  entretenir  parmi  le  peuple  quri^es  traditioni 
religietuses.  Et  cependant  ce  n'est  pas  de  la  poésie  toute  pure,  ce 
n'est  pas  un  «impie  ornement  du  discours;  il  y  a  de  la  philoscqihia 
sous  oe^tte  enveloppe  et  quelquefois  la  philosophie  la  plus  hrâte. 
Waisce  sage  et  raisonnable  esprit,  quand  il  n'a  que  des  doutes  et  des 
espérances,  quitte  le  ton  de  renseignement  philosophique  et  se  met 
liconjter  ces  beaux  récits,  le  sourire  sur  les  lèvres,  décrivant  daas 
tous  ses  détails  mi^  vie  dont  il  ne  sait  rien ,  mais  dont  H  espère  faeai^ 
coup,  dont  il  espère  au  moins  quelque  chose  qui  ressemble  à  ses 
Fèvjçs-  C'est  bien  alors  qu'il  pourrait  dire  ocmapie  dans  le  Timèe  :  «  Si 
JUieu  décilarajt  par  w  oracle  que  tout  cda  est  véritable ,  atoiv  aeide* 
ment  nous  poumons  l'affirmer.  JusqueJà,  il  faut  nous  en  tenir  à  la 
lf9miMBfiee.,.  Si  fiielfu'uia  découvre  une  expUeatiun 


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OBovMt  wmnJtns  ^b  pijkton.  Ml 


M.  CoosiD  n'a  pas  eu  Toccasion  de  a'esptM|tter  sufone  aylie  partie 
flm  obsenre  el^vs  iagrato  4e  la  doelrine  à»  PtaileD,  suf ta  théorie 
4es  Mmbres.  C'est  impelfit  de  la  philosophie  platoHideotte  que  «obs 
ae  eeoBaisaoos  guère  que  par  la  tradttkm  et  par  les  réfetatioas 
#A4stole.  Il  eo  est  (bit  pea  questioii  daas  les  dialogues,  et  to«ûoarB 
d'une  flMMÛèfe  déteuroée,  lieux  plissages  sauleiuent,,  l^a  dans  le 
septième  Kvve  de  ia  RéptMique^  Fautie  daes  le  Timèe  qupnd  il  décrit 
la  fennatioB  de  l'ane  d'apiès  les  lois  de  f  harmoDîe  nusicide,  rap-r 
peHent  cette  étrange  et  mystérieuse  phflosophie  qui  passa  de  Téeole 
de  Pytbagore  dans  eeUe  de  Platon ,  et  avait  encore  des  partisans, 
tant  de  sièoles  après^  dans  Técoie  d'Alexandrie  .et  à  oMé  de  cette 
éeole.  En  lisant  les  extravagances  de  Ifaoroiie,  de  Censorinus  sur  la 
grande  vertu  du  nombre  7,  sur  la  sainteté  des  nombres  impairs  et  les 
oinsesde  cette  sainteté,  quand  on  se  rappelle  que  tant  d'autres  folies 
Mt  été  répétées  de  siècle  en  siècle  comme  des  vérités  évidentes  par 
«UesHnémes,  en  sent  une  sorte  de  découragement  et  de  vertige, 
«omaM  si  l'on  avait  sondé  les  profondeurs  d'un  abfane.  N'a-t-on  pas 
fiât  hoMieur  aux  pythagoriciens  d'avoir  connu  l'immobilité  du  seîeil 
^m  eentjRe  du  monde  et  la  sphéricité  de  la  terre?  Mms  si  le  soleil  est 
immobile,  c'est  que  le  repos  eat  supérieur  au  mouvement ,  et  la  terre 
u^est  si^rique  qu'à  cause  de  la  beauté  de  la^hère,  la  plus  acoom* 
plie  de  toutes  les  fermes.  Hélas!  quand  Archimède  voulut  déteiv 
miner  la  distante  du  soIeH  par  la  projeetion  des  ombres,  il  n  y  eut 
qu*im  cri  dans  l'école  contre  cet  ignorant,  qui  vmdsitTaire  de  l'a»* 
lionomie  sans  se  fonder  sur  les  lois  de  la  musique.  Platon ,  tout  py^. 
thagoricien  qu'il  pouvait  être,  ne  tomba  jamais  dans  ces  estravag&nees 
«où  l'enthousiasme  pour  ses  miûndres  paroles  a  poussé  ses  comment 
iateurs.  Il  souriait  sans  doute  quand  il  disait  dans  A»  jBç/»iiUif  j««,  avec 
un  ai  grand  san^roid  en  apparence,  que  le  roi  est  lSt9  fois  pias  heu^* 
.raux  que  le  tyran.  Le  dirai>je  pourtant?  je  crois  qu^il  y  a  dans  tooi 
oela  beaucoup  plus  que  des  syndK>les.  Pour  les  nombres,  je  n'eu 
4lo«te  pas;  pour  les  my4hes,  tout  en  approuvant  l'epittion  de  M*  Cou-^ 
:sin«4out  en  la  trouvant  parfaitement  sage  «t  vraisemblable,  je  serais 
ctenté  daller  un  pieu  phis  loin.  Ceux  qm  pensent  tmit^«fait  eomnM 
lui  se  tefuseat  à  attacher  une  grande  inq[>ortance  aux  mythes  et  aux 
îsyflriMdes  de  Platon,  fis  ne  vrat  pas  jusqu'à  prétendre  que  ce  sont  là 
de  purs  oroemens  du  discours,  mais  aussi  ne  veui^nt4ls  pas  admettie 
xbttsPlito^uaeeffoyanoeimi^ite.  Heroitua  pou,  il  doute ^enoare 


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93^  REVUE  DBS  PEUX  MONDES. 

plus;  et  quand  il  résout  ainsi  les  plus  hautes  questions  par  des  fables, 
il  a  le  sourire  sur  les  lèvres,  le  sourire  de  Platon,  calme  et  bieo- 
yeillant ,  mais  légèrement  ironique. 

Sans  vouloir  assurément  soutenir  Topinlon  contraire,  je  crois  qu'il 
est  juste  de  tenir  compte  des  considérations  suivantes,  que  je  me 
bornerai  à  indiquer  :  1**  l'admiration  de  Platon  pour  les  pythagorideos; 
2^  l'importance  qu'il  donnait  d'après  eux  à  la  géométrie;  3*"  les  sym- 
boles numériques,  qui  sont  trop  intimement  liés  à  sa  théorie  des 
idées  pour  qu'il  ne  les  ait  pas  pris  au  sérieux ,  au  moins  sur  ce  point; 
4"*  le  respect  sincère  des  traditions,  qui  fait  partie  du  caractère  an- 
tique; 5**  une  certaine  superstition  dans  Socrate ,  qui  pourrait  biea 
revivre  dans  son  disciple;  6"  l'accord  de  la  plupart  des  mythes  entre 
eux,  les  mêmes  mythes  revenant  à  plusieurs  reprises  sous  des  form^ 
différentes;  7''  enGn,  l'opinion  d'Aristote,  qui  prend  au  pied  de  U 
lettre  et  combat  sérieusement  ces  prétendues  Cctions. 

Que  de  questions  épineuses  sur  lesquelles  il  faut  qu'un  traducteor 
prenne  parti!  Un  commentateur  est  bien  à  Taise,  il  donne  des  rai- 
sons pour  et  contre,  et  ne  se  décide  que  quand  il  veut  et  quand  il 
peut;  mais  il  faut  que  le  traducteur  adopte  une  opinion  précise,  le 
traducteur  français  surtout.  Il  y  a  une  certaine  manière  d'éluder  la 
difGculté  en  latin;  c'est  de  mettre  un  mot  pour  chaque  mot  grec,  de 
s'inquiéter  un  peu  de  la  latinité,  un  peu  de  la  syntaxe;  et  du  sens, 
pas  du  tout.  J'en  atteste  Marsile  Ficin,  Cornarius  et  Jean  de  Serre, 
quoique  leurs  traductions  aient  leur  mérite.  Le  souvenir  de  certaines 
traductions  de  Windischmann  me  ferait  presque  penser  que  la  langue 
allemande  a  le  même  privilège.  Le  lecteur  hésite  beaucoup  en  pré- 
sence de  ces  énigmes,  car  il  y  a  quelqu'un  qui  ne  comprend  pas,  et 
c'est  lui ,  ou  le  traducteur.  Si  c'est  là  un  bénéfice,  la  langue  française 
nous  le  refuse  tout-à-fait.  Chez  nous,  ce  n'est] jamais  celui  qoi 
ne  comprend  pas,  c'est  toujours  celui  qui  n'est  pas  compris  qui  a 
tort.  Voilà  pourquoi  une  traduction  française  est  véritablement  une 
édition;  partout  où  le  texte  est  douteux,  on  voit  quelle  est  la  leçon 
que  le  traducteur  a  choisie.  Il  est  plus  difficile  de  se  déterminer  avec 
Platon  qu'avec  tout  autre,  et  cela  tient  à  la  forme  du  dialogue.  C'est 
le  style  de  la  conversation,  rempli  de  négligences  volontaires,  de 
locutions  familières,  de  réticences,  de  phrases  inachevées.  On  sait 
combien  les  mêmes  motifs  rendent  quelquefois  difficile  la  traduction 
des  auteurs  comiques  ;  que  l'on  juge  des  difficultés  de  ce  mèoie  lan- 
gage appliqué  aux  questions  les  plus  abstraites. 
M,  Cousin  s'est  heureusement  tiré  de  ces  difficultés  philologiques. 


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(KUVRBS  COMPLÈTES  DB  PLATON.  825 

Il  ne  désarmera  pas  pourtant  cette  classe  de  prétendus  philologues 
qui  donnerait  la  théorie  des  idées  pour  un  esprit  rude  ou  un  accent. 
Qui  pourrait  se  flatter  de  traduire,  en  satisfaisant  tout  le  monde  sur 
tous  les  points,  un  ouvrage  d'aussi  longue  haleine,  hérissé  de  tant 
de  difGcultés?  Il  est  fort  possible  que  M.  Cousin  se  soit  trompé  sur 
quelques  détails;  j'aurais  moi-même,  si  c'était  ici  le  lieu,  mes  petites 
difficultés  à  lui  proposer.  Ce  que  je  puis  assurer,  c'est  que  M.  Cou- 
sin, ancien  professeur  de  grec  à  l'École  normale,  M.  Cousin,  qui  a 
traduit  Platon  d'un  bout  à  l'autre,  et  qui  s'est  entouré,  pour  cela, 
de  tous  les  lexiques,  de  toutes  les  traductions,  de  tous  les  com- 
mentaires, de  toutes  les  dissertations  anciennes  et  modernes,  pré- 
sente toutes  les  garanties  que  l'on  peut  demander  h  un  traducteur. 
Mais  il  y  a  plus  :  c'est  que  la  première  qualité  pour  traduire  Platon , 
la  plus  nécessaire,  la  plus  indispensable,  c'est  de  le  comprendre;  j'en- 
tends, de  comprendre  sa  philosophie.  Et  comprendre  la  philosophie 
de  Platon ,  ce  n'est  pas  seulement  connaître  à  fond  la  théorie  des 
idées  en  elle-même  et  dans  ses  origines  historiques,  ce  n'est  pas  seu- 
lement saisir  le  lien  qui  l'unit  au  réalisme,  concevoir  le  côté  vrai  et 
profond  de  cette  théorie,  soit  par  rapport  à  Dieu,  soit  dans  la  raison 
humaine,  soit  dans  la  réalité  ontologique.  J'appelle  comprendre  Pla- 
ton posséder  à  fond  sa  doctrine,  et  de  plus  partager  son  inspiration 
et  ressentir  le  souflle  poétique  qui  l'anime.  Platon  raconte,  dans 
YloUf  qu'il  y  aœmme  une  chaîne  depuis  les  muses  jusqu'aux  hommes 
inspirés;  que  les  poètes,  enfans  des  muses,  en  sont  les  premiers  chaî- 
nons, et  puis  les  rhapsodes,  et  tous  ceux  qui  ressentent  la  contagion 
divine  de  l'inspiration  et  de  la  poésie.  Platon  est  au  plus  haut  bout 
de  cette  chaîne,  et  personne  ne  pourra  ni  le  traduire  ni  le  compren- 
dre, s'il  n'en  fait  partie.  Aussi  voyez  quels  sont  les  vrais  traducteurs 
de  Platon  :  en  Allemagne,  c'est  Schleiermacher,  et  chez  nous, 
M.  Cousin. 

Outre  l'embarras  de  comprendre  le  sens  matériel  des  phrases,  et 
la  difGculté  bien  plus  grande  de  saisir  le  sens  général  de  la  philoso- 
phie de  Platon ,  c'était  une  rude  tâche  que  d'avoir  h  lutter  contre  un 
pareil  maître  en  fait  de  style.  Tantôt,  en  effet,  c'est  une  conver- 
sation douce  et  tranquille,  avec  un  certain  mouvement  qui  la  rend 
attrayante,  et  l'^n  ne  peut  donner  une  idée  de  ce  style  qu'en  disant 
qu'il  est  aimable.  C'est  le  style  du  Lysis^  par  exemple,  et  des  conver- 
sations dans  le  Phèdre.  Ailleurs,  comme  dans  le  Protagoras,  ce  sont 
des  saillies  perpétuelles,  l'ironie  la  plus  mordante;  Platon  a  beau 
dire  :  a  Si  Protagoras  sortait  de  terre ,  seulement  jusqu'au  menton ,  il 


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fions  MféStbiéR  vite eofifondifs,  vjen'en<:Toi6riefi,^PialM  nele 
croyait  fNis  davantage.  Ne  eoimaîssaîHl  pad  le  foH  et  le  firible  4li  ^ 
ièmeée  laseBMli<mf(iîétaiteeliiîdePratfl([orfl8?  II  Fa  bten  proirfé 
dans  le  Théétèie.  Bt  ifiiaTNi  Ha  èflaire  à  des  adrersaires  motn^aéiiciii, 
•quelle  verve  tioiifforine  !  Qiieflle  mépnisafcle  pkisafiterie  !  Belkyéèm 
«t  DyofHsodoré  pbti^sés  k  Textrémité  de  teers  âystèmed  atwôféea, 
soutenant,  pcAreé  qn'fl  le  fmdt,  qéid  tont  est  vrai  et  CHai  ê  ta  fbil,  et 
qti*fls  satent  tMt  et  qu'ils  ne  savent  rien,  s'enibrofilllant  eui-niénis 
dans  lenrs  i^éponses  et  finissait  par  dés  injares  :  ôti  dirftK  d*AriilflK 
phanes;  les  sophistes  du  temps  de  Pteton  dotent  le  Amodirè  bien  dès 
fois.  Non-sévleniAent  H  les  rendait  ridicules,  naiais  il  livrait  leur  aecrei: 
tout  eét  appareil  de  la  rnéthode  sophistique,  une  fols  conim^  n*eat 
pins  rien.  Quel  ehAtinierit!  C'était  les  rédnire  a«  isilenee.  Il  n'y  a  mr 
attéun  théMre  «n  per^omiage  plus  eonfkpte  que  le  ThrasyiMqM  du 
premier  Kvre  de  la  KépnbUgtie,  éiYec sa  colère,  scfn  dédain ,  son  îfnpè* 
taosité,  et  cet  ôrgnefl  qiii  s'exalte  dans  l'impuissance.  H  vent  pitmver 
la  thèse  favorite  des  sophistes ,  qtie  la  jnstice  n'est  qu'en  Haasque  sMs 
lequel  se  cache  l'intérêt,  seul  mobile  des  actions  hùnlaifies.  Le  ridF- 
cuïe  ne  suffit  pas  toujours  à  Platon  contre  de  tels  adversaire^.  Souvent 
son  indignation  débordé.  Ce  soiït  des  èfAi()oisonnetra  poMtes,  des 
marchands  forabis  qui  trompent  sur  leui^  dehréès,  fiè  songentt 
qu'au  gain,  indifférées  sur  le  reste.  Gardiens  â*nne  bête  féroce,  «o 
lieu  de  ta  dompter,  ils  flattent  ses  vices,  les  vice»«dn  petiple,  qffi 
s'enivre  de  leurs  hraanges ,  et  leur  jette  en  retour  la  pftture  de  lev^ 
passions.  Ceb  fait  du  bien,  de  voir  cette  colère  d'un  honnête  homme. 
Il  avait  Secrète  à  venger  et  la  philosophie  à  défendre.  Qdand  PlatiMi 
veut  exposer  sériëiÉsemeht  une  doctrine ,  il  le  fait  avec  Une  fermeté, 
une  préci^'oh,  une  darté,  que  personne  n'a  surpassées.  H  !)n(Bt  de 
citer  le  Sophiste  y\e  Philèbey  le  Timée,  les  Lois.  îl  n'y  a  rien  de  pISB 
solennel  et  de  plus  beau  dans  aucune  langue  que  le  septième  et  le 
dixième  livre  de  In  République.  Le  discours  de  ta  Destinée  aux  amcs 
qui  Vcfnt  choisir  une  nouvelle  Vie  est  dans  tous  les  souvenirs.  Platon 
veut  absoudre  la  justice  de  Dieu  de  l'inégalifê  qui  est  entre  les 
honnnes.  «  La  vertu  n*a  point  de  maître,  elle  s'attacheà  qui  rh<more, 
tet  néglige  qui  la  méprise.  On  est  responsable  de  son  choix  :  Dieu  est 
Innocent,  i»  Et  les  paroles  de  Dieu,  dans  le  Timée,  lorsque  après  avar 
formé  l'utiivers  il  rassemble  autour  de  lui  les  dieux  iramortela,  et 
leur  confie  le  soin  de  la  destinée  des  hommes  :  «  Dieux  des  dieux, 
vous  dont  je  suis  l'auteur  et  le  père^  vous  êtes  immortels,  peiree  qite 
je  le  veux.  »  On  v(mdrait  tout  citer,  et  pourtant  chaque  citation  est 


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une  faute,  caf  il  fout  voff  tôilt  cdà  à  ^  plade.  Jb  dtéittl  éntoHé  iHât^ 
gré  tout,  et  quoique  tôUt  le  itfônde  les  sàéhe  pur  éti^ur,  dfeut  épi^ 
grammes  parmi  celles  que  Ton  attribue  k  Plàtbfi.  Eu  voici  Uue  qu'ûd 
de  nos  poètes  a  traduite.  Je  ne  sais  si  oU  ne  pr^érera  pas  I^hiimblé 
prose  et  la  traduction  littérale  : 

CeHe  qai  s'eM  ri  al  dééafgililaKèifieÉtt  de  tbiHë  la  AtM  -,  6eAef 
Qdi  avait  à  sa  porte^tn  tÊukiï  de  jcfiitiar  aMâër, 
Laïs consacra  son  mîtoif  à  Yéaaé.  —  Car  mè^^tr  Ulfe  qiiëje  gttfs. 
Je  ne  le  veux  pas ,  et  me  voir  t^ile  qile  fêtais,  je  ne  le  pâiS. 

Et  cette  autre  sur  Aristophane: 

Las  Graeei ,  èhèirchalit  uif  tero^^le  qill  tt^  fidi  Ùtê  dJSIMi, 
Uronvèrent  l*«prit  d^AryUopbaiiei 

tl  feut  tout  (tfre  :  il  7  H  quelques  passages  dé  Plàfon ,  àe  r^i^pas^ 
sageis,  oà  il  n'est  guère  moins  ^Aitû  que  oéui  q^'il  cé^bat  et  o# 
l'on  est  oomme  tenté  de  crier  an  sophiste.  Il  met  celle  pbtsM*  dlBiM 
ta  lN>UGhe  d'au  des  intériècUtèurS  du  Mënan  :  a  Sod^té,  t«f  îè^ 
comme  là  torpille;  tu  m'engourdis^  Combien  dli  fois ^-jë  discute  ièn<& 
guemenf  sur  la  vertu!  Mais  aojourd*hui  fil  me  remplis  de  trotârfe.  x^ 
Et  cela  est  vrai  Ces  passages  où  la  subtilité  et  lé  s^hisiiie  se  subsH« 
tuent  au  bon  sens  ordinaire  dé  Socrate,  tiennent  un  peu  S  lruaiitf(S 
de  Tesprit  des  Grecs,  qui  aimaient  là  ^BfHeUlté.  Aimer  la  difrieUKéy 
Cest  le  propre  de  tout  grand  e^t,  mais  là  difBcUlté  qui  est  daite  leâr 
choses  et  non  pas  celle  qu'on  y  met.  Aussi  Flaton  ne  fait-fl  que  9ë 
jouer  atee  ces  subtilités^  et  les  ailes  de  son  ame  te  portent  partoué 
où  la  science  a  quelque  chose  à  approfondir.  11.  GoUsm  a  toUjoittr# 
surmonté  avec  bonheur  ces  obstades  de  tbute  sorte.  SI  Uous  disioM 
qu'il  s'est  placé  corame  écrivain  au  niveau  de  soé  modèle,  lui  qui 
oonurit  si  bien  Platon  et  qui  Taime  et  qui  l'adiUiiie  tant  s  il  repoUssè^ 
rtàt  un  pareil  éloge.  Mats  pas  un  homihe  de  ^Ûi  t^  pOurfà  rioflS^ 
désavouer  quand  nopsr  dirons  que  ces  treize  Volriiiies  de  laiiUdncliOt]^ 
de  Platon  sont  un  des  livres  qui  honorent  le  plus  la  langue  française.' 
M.  Cousin  a  placé  un  argument  etif  tète  dé  chaqtte  dialogue,  et, 
pom'  cette  partie  de  son  travidl ,  je  ne  crois  pas  <iu*il  ait  eu  de  modèle, 
n  est  vrai  qu'on  a  senti  de  bonne  heure  la  nécessité  de  guider  le  lecS^- 
tenr  à  travers  les  détours  un  peu  ca^icieui  de  là  méthode  dé  Platon  ; 
mais  les  sommaires  de  MarSUe  Ficin,  qui  ne  sont  guère  que  desr' 
i^TMimes  ,''U'tt  'Mr*ttiBi7uS8iOn.f  Det^Hwiueu*  repTveNB^e^  vw%  wepoviiieeF  uo* 


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828  .   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tous  les  charmes  du  style  et  môJée  de  temps  à  autre  de  digressions 
néoplatoniciennes,  les  notes  marginales  de  Jean  de  Serres,  destinées 
à  rendre  au  lecteur  u|i  service  analogue  sous  une  forme  plus  modeste, 
et  les  argumens  à  peine  médiocres  écrits  en  latin  par  Ticdeniann, 
enGn  quelques  autres  tentatives  du  même  genre,  n'ont  rien  de  com- 
mun avec  ces  belles  introductions  philosophiques  de  M.  Cousin. 
M.  Cousin  a  fait  tout  autre  chose  qu'un  sommaire;  il  a  donné,  des 
doctrines  de  Platon  contenues  dans  chacun  des  dialogues,  une  expo- 
sition originale  dans  sa  fidélité,  plus  rapide,  plus  régulière,  plus  rap- 
prochée de  nos  expressions  et  de  nos  habitudes  modernes,  mais 
toujours  animée  et  souvent  éloquente;  et,  en  pénétrant  jusqu'au 
fond  de  ces  hautes  théories,  il  en  a  déterminé  l'importance  et  la  va- 
leur avec  le  respect  d'un  disciple  et  l'impartialité  d'un  juge.  Ce  sont 
là  de  véritables  argumens  philosophiques,  débarrassés  de  toutes  ces 
subtilités,  de  toutes  ces  longueurs  des  commentateurs  ordinaires, 
éclairant  le  texte  au  lieu  d'en  reproduire  la  lettre,  et  le  rapprochant 
d'abord  de  nous,  pour  que  nous  puissions  ensuite  le  comprendre  et 
le  juger  sous  sa  forme  antique  dans  toute  sa  pureté.  J'ai  déjà  parlé 
de  l'argument  des  Lois,  qui  est  un  livre,  et  de  celui  du  Gorgias,  Dacs 
l'argument  du  Théétète^  où  se  trouve  exposée  la  nature  de  la  science, 
dans  celui  du  Philèbe,  sur  ia  peine  et  le  plaisir,  et  ensuite  sur  le 
souverain  bien;  dans  celui  du  Phédon^  où  il  discute  la  théorie  de  la 
réminiscence,  M.  Cousin  fait  entrevoir  des  conséquences  que  Phton 
lui-même  n'a  pu  soupçonner;  et  en  montraat  ainsi,  par  la  critique 
et  l'histoire,  la  tendance  du  système,  il  en  fait  comprendre  la  nature 
et  mesurer  la  portée,  h^  Phèdre,  le  âlcnon,  le  Parménide,  le  Timce, 
la  République,  n'ont  pas  d'argumens;  cela  nous  manque  encore, 
ainsi  que  l'introduction  générale,  travail  immense  qui  doit  compléter 
tant  d'autres  travaux.  C'est  là  un  sujet  vraiment  fait  pour  M.  Cousin. 
Il  appariient  à  l'auteur  des  argumens  philosophiques,  au  chef  d'une 
école  qui  a  renouvelé  le  spiritualisme  et  l'histoire  de  la  philosophie^ 
de  reprendre  tout  ce  système  de  Platon ,  de  l'exposer  dans  son  en- 
semble, en  marquant  le  lien  de  ses  parties  diverses,  d'en  faire  com- 
prendre la  grandeur,  et  de  montrer  enfin  une  grande  et  belle  unité 
dans  cette  philosophie  où  l'on  refuse  de  reconnaître  un  système;  une 
observation  profonde,  quoique  incomplète,  des  penchans  et  des 
besoins  de  l'homme,  là  où  l'on  ne  veut  voir  qu'un  jeu  de  l'imagina- 
tion; en  un  mot,  une  intelligence  complète  de  la  nature  et  des  be- 
soins de  la  science  dans  ces  mêmes  livres,  où  des  esprits  prévenus 
et  superficiels  ne^déçouvrent  que  des  utopies.  Après  cette  activité 


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OEUVRES  COMPLÈTES  DE  PLATON.  829 

féconde  qu'il  a  déployée  pendant  huit  mois,  M.  Cousin ,  rendu  à  la 
philosophie ,  a  déjà  un  livre  de  métaphysique  en  train ,  et  songe  à 
écrire  son  introduction,  et  à  compléter  cette  belle  série  d'argumens 
sur  les  dialogues  de  Platon.  M.  Cousin  nous  les  doit,  et  c'est  une 
dette  que  les  vrais  amis  de  la  philosophie  né  lui  permettront  pas 
d'oublier. 

Voilà  enfln  le  divin  Platon  traduit  tout  entier  et  de  main  de  maître. 
C'est  une  joie  pour  les  platoniciens  et  pour  quiconque  aime  ce  qui 
est  sage,  noble  et  beau.  Jamais  la  pensée  humaine  n'a  Tait  un  plus 
puissant  effort;  jamais  elle  n'a  revêtu  une  forme  plus  accomplie.  On 
ne  peut  douter  de  la  grandeur  de  la  philosophie  quand  on  vient  de 
lire  Platon.  L'amour,  l'inspiration,  la  science,  tout  y  est.  Platon 
était  presque  un  dieu  pour  les  philosophes  de  l'école  d'Alexandrie, 
dont  quelques-uns  pourtant  étaient  des  esprits  du  premier  ordre.  La 
postérité  lui  a  du  moins  conservé  le  nom  de  divin  que  toute  la  Grèce 
lui  donnait.  Celui  qui  a  passé  sa  longue  vie  à  combattre  les  faux  sages 
et  à  enseigner  aux  hommes  les  vérités  les  plus  hautes  et  la  morale  la 
plus  pure,  celui  qui  n'a  jamais  aimé  que  le  beau  et  le  vrai,  n'est-il 
pas  en  effet  un  homme  divin? 

Jules  Simon. 


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DE 


LA  DESTINÉE  DES  VILLES. 


Les  Tilles  oot  aussi  leur  destinée;  la  phipait  naisseol,  TiYenl  et 
meurent  arec  les  peuples  qui  les  oot  foikKes.  Mais  fl  eo  est  qui  sem- 
blent aToir  one  ne  qoi  leur  appartient  en  propre;  elles  sonrirent  anx 
empires  qui  s*j  établissent,  et  elles  serrent  tour  k  tour  de  séjour  an 
nations  les  plus  diverses.  D*oà  leur  Tient  ce  privilège?  D  est  curieux 
de  rechercher  comment  elles  Font,  et  comment  quelquefois  aussi 
elles  le  perdent. 

Les  Tflles  qui  dépendent  de  la  destinée  des  empires  sont  celles  qui 
n*ont  dans  leur  situation  rien  qui  les  soutienne  et  les  fasse  viTre, 
celles  dont  la  fortune  est  l'œuTre  des  houunes  seulement  et  où  la 
nature  n*a  rien  rois  du  sien.  Dans  Tantiquité,  Babylone,  NiniTe, 
Persépolis,  étaient  des  villes  de  ce  genre.  Tant  que  durèrent  les  Assy- 
riens et  les  Perses,  ces  Tilles  eurent  une  grande  puissance;  mais,  nue 
fois  ces  empires  tombés,  leurs  capitales  tombèrent  du  même  coup* 
parce  que  le  lieu  où  l'homme  les  avait  bAtias  n'était  pas  un  de  ces 
lieux  qui  semblent  faits  et  désignés  par  la  nature  pour  avoir  une 


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en  nèiM genre.  Lesr destiiiée  dépend  dete  dMtméeAw 
4oiit  elles  fNmt  le  cealre*  One  la  ftame 
tODMBe  Ml  diq^m  (Mtd'aiibm  états,  H  m'y  tium  plos  alars  dÉ^oMtt 
pour  que  Paris  soit  une  grande  ville;  à  moins  que  Paris^Die  deilMMiCi^ 
«omme  iérasaieiii  on  coHne  Bome^  une  viBe  teUgirase^  oar  la  mh* 
ipm  firit  vifre  hm  yilles  en  «dépit^des  iksuÊié 

Voyez  eu  effet  sur  la  c&il^  la  place  qu'ooeqpe  Pam;  ee  n^eat  |iaB 
un  de  ces  lieu.^l  serfeol  néaessaireBieDt  de  passage  ou  ^iè  raih» 
•centre^au  eommeiiBe  des  iltaiate  qppeség;  se  n'est  pas  nne  deafookes 
natttiteUes  du  monde;  Uy  aiptoa^  favis  n'est  fus  même  an  aentœ 
de  la  Fiwiee  ;  c'est  une  esq^itale  qui  pouvait  Aire  niilenn  etqni  ^^est 
Ivoufée  là  par  Jiasanl ,  ponr  ainsi  dkre.  La  Yîeille  Lnlèce  «'avait  pas 
œirtes  prévu  sa  destinée  de  capitale  d'un  grand  eatiptre  :  non  qne  le 
iMAard  qui  a  fait  de  Paris  le  centre  vpoliftiqae  de  la  OFIranee^  ii!Mt  pas 
l»Hi6flie  ses  causes  dans  l'histoire;  nonqne  la  pneitien  de  Paristn'ait 
jMis  en  aussi  ses  eSels  politiques.  Nous  savons  comment  Pansent  de- 
venn  peu  4  ipen  la  capitale  de  la  France;  nous  savons  nnssi  comment,, 
ayautnotse  supitale  voinne  de  nos  frontières  du  nord„  »eda  J^  (fiiit 
que  c'est  toujonrs  vers  le  nord  que  nans  avons  eu  nos  pk»  grandea 
guerres,  parce  que  c'est  surtout  de  ee  eété  que  ;nous  faisieM  «fort 
^ur  non»  étendre.  Je  divai  pins,  îe  suis  peruwdé^qu'une  des  olieaes 
qui  ont  le  pins  eontribué  à  faire  de  In 'Frmse  un  grand  empire,  c^'est 
d'avoir  eu  sa  capitale  près  de^. frontière  du  nord.  Jetés  en  effet  vos 
regards  sur  la  configuration  de  la  France  :  elle  est  fmt  bien  lîaûtée 
et  défendue  à  l'ouest  par  la  mer,,  au  snd  par  les  P^Fiénées,  à  l'est  |>ar 
les  Alpes  et  le  Jnm;  mais  au  nord  dlle  est  ouverte  :  là,  .point  de  firon^ 
lières  naturelles,  car  les  fleuves  ne  sont  pas  des  frontières.  Ou  cdté 
du  nord,  la  France  pourrait  être  bornée  par  la  Seine,  aussi  bieaqne 
pur  l'Oise,  par  l'Oise  aussi  bien  que  par  la  Sonune;  snppiMez  donc 
nn  instant  qnaila  capitale  n'eât  point  été  .près  de  la  frontière,  suppo- 
,set  que  cette  capitale  eût  été  a  Orléans  on  à  Tours;  il  eât  probiMe 
4iIors que  la Ihranee eft  reculé  juaqnfaui  bords  de  la  Lofre^oude  la 
Seine.  Paris  anicontniire  â»nt  le  centre  du  govrernement,  Il  s^eit 
trouvé  fort  beareuseaaent  que  la  frontière  lafrittsowerteaétéMMi 
•  la  mieux  sQttveiUée.  Comme  citait  de  ee  cété  qû'étaientnos  dangers, 
c'est  de  ce  côté  aussi  qu'ont  été  nos  efforts  ^et  nos  conquètea^  Je  ne 
.«sois  pas  que  ce  soit  un  mal  pour  un  peuple  d'avoir  sa  capitale  près 
ife'sea  emiemis,  et  if  être  plus  fort  le  oi  il  est  plus  nwnaeé^.  Ce  n'est 
point  uft  mal  ^diaotode,  tant  que  le^ienitle  garde  sa  force  et  m  ^iri* 


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REVUE  DES  MSUX  MOlflffiS. 

lité;  cela  même  a  l'avantage  de  le  tenir  en  haleine  et  d*entretemr 
l'esprit  militaire  et  l'esprit  national.  Ce  voisinage  ne  devient  nn  mal 
que  lorsque  ce  peuple  s'affaiblit  et  se  corrompt;  car,  quand  on  n'est 
plus  de  force  à  battre  l'ennemi,  ce  qu'il  y  a  de  mieux  évidemment, 
c'est  d'en  être  loin. 

Ce  que  je  dis  de  Paris,  je  pourrais  le  dire  de  Londres,  de  Yioiae 
et  de  Saint-Pétersbourg  :  la  nature  n'y  avait  pas  désigné  d'avance  ta 
place  d'une  grande  capitale;  l'homme  pouvait  les  mettre  là  ou  là;  la 
capitale  de  l'Autridie  pouvait  être  à  LJnz  ou  à  Presbourg,  plus  haut 
ou  plus  bas  sur  le  Danube.  La  capitale  de  l'Angleterre  pouvait  être  à 
Plymouth  au  lieu  d'être  à  Londres.  Il  n'y  avait  rien  de  nécessaire  en 
tout  cela.  MAte  ces  capitales  étant  où  elles  sont,  cela  a  eu  pour  l'Au- 
triche, pour  l'Angleterre  et  pour  la  Russie,  des  conséquences  impor- 
tantes. Ainsi ,  la  capitale  de  la  Russie,  transportée  de  Moscou  à  Saint- 
Pétersbourg,  a  fait  de  la  Russie  une  puissance  européenne,  an  lieu 
de  la  laisser  ce  qu'elle  était,  une  puissance  moitié  européenne,  moitié 
asiatique;  et  c'est  grâce  à  cette  destinée  européenne  que  lui  a  donnée 
le  génie  de  Pierre-le-Grand,  que  la  Russie  aujouM'faui  conquiert 
rûrient  et  domine  l'Europe.  Le  levier  avec  lequel  elle  soulève  l'Asie 
n'est  fort  que  parce  qu'il  prend  son  point  d'appui  en  Europe. 

L'histoire  des  villes  qui  dépendent  seulement  des  hommt»€9f  donc 
curieuse  à  étudier;  mais  la  destinée  des  villes  qui  tiennent  leur  for- 
tune de  la  nature  même  des  lieux  est  plus  curieuse  encore  à  obser- 
ver. Cdles-là  ont  un  caractère  tout-è-fait  à  part  dans  le  monde;  créées 
par  la  nature  même,  si  j'ose  ainsi  le  dire,  elles  appartiennent  à  h 
géographie  physique  plutôt  qu'à  l'histoire,  car  on  les  retrouve  toi»- 
jours  à  leur  place,  comme  les  détroits  ou  les  isthmes  sur  lesquels 
elles  sont  ordinairement  situées.  Leur  fortune  ne  suit  pas  les  acci- 
dens  des  empires  qui  viennent  s'y  établir.  Elles  servent  tour  à  tour 
de  capitales  à  des  peuples  différons,  et  leurs  conquérans  baiiNires  on 
civilisés  ne  songent  ni  à  les  détruire  ni  à  les  abandonner;  ils  sentent 
que  ces  villes  sont  un  grand  instrument  de  richesse  ou  de  poissaooe, 
et  ils  en  profitent.  Ainsi,  toujours  sauvées  de  ladestracttoa,  elhs 
semblent  avoirune  vie  impérissable,  quokiu'eUes  n'aient  pas ile  na- 
tionalité, quoiqu'elles  n'aient  pas  d'histoire  qui  leur  sdt  propre,  et 
qu'elles  paraissent  faites  pour  servir  d'auberges  aux  nations  diveraes 
qui  viennent  tour  à  tour  s'y  loger. 

Ce  qu'il  faut  remarquer,  quand  on  étudie  la  destinée  de  ces  villes, 
que  j'appellerais  volontiers  des  villes  nécessdres  et  naturelles,  ce  qa*fl 
faut  remarquer,  c'est  qu'elles  ne  sont  pas  toutes  nécessaires  et  prédes- 


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DE  LA  DESTINÉS  DBS  VILLES.  833 

tinées  an  même  degré ,  et  qu'elles  sont  plus  ou  moins  durables,  selon 
qu'elles  sont  plus  ou  moins  naturelles.  Quelques  mots  expliqueront 
ce  que  je  veux  dire.  La  force  et  la  puissance  de  ces  villes  leur  viennent 
du  lieu  qu'elles  occupent;  mais  tantôt  le  lieu  ne  donne  pas  à  la  ville 
tous  les  avantages  qu'il  possède ,  tantôt  la  ville  ne  trouve  pas  aussitôt 
dans  ce  lieu  de  prédilection  la  plaûe  qui  lui  convient  le  mieux,  tantôt 
encore,  et  selon  le  temps,  cette  place  devient  plus  ou  moins  heu- 
reuse; parfois,  enfin,  la  ville  perd  sa  fortune,  parce  que  le  lieu  lui- 
même  perd  la  sienne,  à  cause  des  cbangemens  qui  se  font  dans  la 
navigation  et  dans  le  commerce.  Constantinople,  AIetandrie,yenise 
-et,Corinthe  peuvent  servir  d'exemples  à  ces  réflexions.  Essayons,  en 
i'comparant  la  destinée  de  ces  quatre  villes,  d'arriver  à  nous  faire  une 
idée  exacte  de  ce  que  nous  devons  appeler  une  ville  naturelle  et 
'.nécessaire. 
\  Ce  n'est  pas  que  je  veuille  dire  que  l'homme  n'est  pour  rien  dans 
la  destinée  de  ces  villes;  l'homme  y  est  pour  beaucoup,  car  il  faut 
qu'il  reconnaisse  et  trouve  la  place  de  la  ville.  Tous  n'ont  pas  le 
ceup-d'œil  juste,  tous  ne  comprennent  pas  les  avertissemens  que 
donne  la  nature.  Il  y  a  des  aveugles,  témoin  les  Chalcédoniens,  qui 
avaient  devant  eux  le  port  de  Byzance,  la  fameuse  Corne  d'Or,  et  qui 
ne  comprirent  pas  que  c'était  là  le  lieu  prédestiné  d'une  grande 
ville. 

Je  lisais  dernièrement  dans  h  Gazette  d'Augsbourg  [  3  février  18i0) 
l'extrait  d'un  rapport  sur  un  projet  de  canal  dans  l'isthme  de  Pa- 
nama. U  y  a  au  milieu  de  cet  isthme,  dans  l'état  de  Nicaragua ,  un 
lac  de  cent  vingt  milles  de  long  sur  quarante  à  soixante  milles  de 
large.  Le  fleuve  Saint-Jean  sert  d'écoulement  à  ce  lac  dans  le  golfe 
du. Mexique,  avec  un  bon  port  à  son  embouchure.  Du  lac  Nicaragua 
à  l'océan  Pacifique,  il  n'y  a  que  neuf  milles  anglais  ;  mais  c'est  une 
montagne  à  percer.  Supposez  le  canal  ouvert  à  travers  l'isthme  : 
entre  l'océan  Atlantique  et  l'océan  Pacifique,  il  y  aura  nécessaire- 
ment à  l'embouchure  du  fleuve  Saint-Jean  ou  sur  le  lac  Nicaragua 
une  vitte  qui  servira  d'entrepôt  entre  les  deux  mers.  Ce  sera  une 
ville  néeesaaire;  mais  sa  prospérité  dépendra  de  la  place  qu'elle  oc- 
cupera sur  le  tac  ou  sur  le  fleuve,  car  il  y  a  certainentent  sur  le  lac  et 
sur  le  fleuve  des  places  qui  sont  plus  ou  moins  heureuses  et  plus  ou 
moins  fortes.  Celui  qui  trouvera  la  bonne  place  aura  la  gloire  d'avoir 
fondé  la  capitale  du  nouveau  monde.  C'est  là  qu'est  la  place,  mais  il 
faut  que  l'homme  la  trouve. 
Le  génie  de  l'homme  avait  bien  senti  aussi  qu'il  devait  y  avoir  une 

TOMB  XXIV.  53 


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ëjmmiLlài 

■M  1  B*Mi  pas 

Cel 

â  Afltâocke,  <»| 

iTroie^  «sert  ir«0tiée  4r 

ItCkire  i'atoirfMié,  «r  les 
ODpire  qui  a  doré  enoore  orne  cents  < 
rts  cspilafe  «ftilélé  I 
LlMoiie  de  h  fwMioD  dTAlsBnArieB'eili 
n  ralWI  an  cooneite  des  Indes  n  eflIrefM  sv  ks  oA^ 
dftenaaée;  aoIrefbÎB  U  ataii,  fw  les  cdias  de  h  SyriB,  T^ 
ptoi  Mb«  dans  rMhnede  Sues  «  aux  eudwwibiwMes  du  B&l,  1  y  «mt 
Pelose,  Taofset  Navcralis,  fondées  par  les  Grecs.  Mais  Bslnae,  IMs 
et  Naocralis,  «tuées  Fane  sur  la  bonche  pefaniafiR,  raulie  anr  k 
bouche  tanitîqae,  la  dernière  enfin  à  rembrancfaaHK&t  des 
bolbitine  et  canopiqoe,  afaient  à  la  fois  les  avantages  et  I 
niens  dn  fleove  :  elles  penvaient  s^ensabier.  AJeandre  twJol  f ondtr 
une  ville  digne  de  servir  d'entiepAt et  de  capitale  àce  vmmàê^mmé 
de  rOrient  et  de  TOccident  qoe  ses  victoins  alWent  cvéer,^ «  fmh 
Alexandrie,  non  à  Femboochnre  da  Nil,  nuds tout fvàs,  WL^pmmt 

(1)  Tacil.,  Àfmai. ,  lib.  xn  :  m  ArcUsiiino  inter  Earoptm  AsIatti^Be  dififtia, 
B3r«irttiiiiii  In  eitreM  Earopi  posnere  Graecf ,  qofbos  Pytbian  Àpotliiiai  ooas^ 
iMt  boft  vM  eondefeni  vrbem,  redditum  oraculiiin  e$t  qtfjgretcttt  mdem  Cmeatm 
terris  advcnam.  Ea  ambage  Chalcedonîi  monslralMStar,  ^aod  pvi#res  Hlèiiidfefy, 
prsevls&  locofum  alillute.  pejora  legiiseBi.  • 


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Di  hJk  vBsmtfàM  MM  thi».  m 

eenmuniqner  avec  le  (teuve  à  Taide  d'an  canal  qni  ne  s'enMbreniit 
pas.  6n  songe  menreflleux,  plein  d^Donière  et  des  sovrenira  de  ce 
père  de  h  poésie  grecque,  consacra,  selonPIotaTqae  (1),  la  ftaMhi^ 
tion  dè'Cette  nonreDe  métropole  àa  génie  grec.  HMs  ce  qai  a^  Mt 
Ikirer  la  fiyrtnnetr Alexandrie^  et  ceqni  témoigne  de  PadmirriMe  ssk 
ffidUé  cte  son  fondatenr,  c'est  qne  cette  fille  représente  et  résmne 
pour  ainsi  dire  la  poaitton  géographique  étrVÈgfpte.  L'É^rpte,  pbeéé 
enbe  lii  liMiterranée  et  la  mer  Rouge-,  est  destinée  à  ser?ir  de  lien 
an*commerce  de  POrient  et  de  rOcddènt,  et  jlienndirie  en  est  Fèn* 
ttepft  néoessaire;  Quand V  de phis,  on  soi^eque  ce  fW  pendhntles 
intervaltes  du^  siège  dé  Tyr  qn'Alexffiiëre  firaida  Alexandrie,  en  ne 
peut  pas  s'bnipdcber  de  penser  qu'il  youfaut,  par  la  fondation  deeelte 
DOQveBe  yOle,  adiever  la  diesirudion  de  Fanciemie'Tyr.  Son  génie 
dlMNEume  de  guerre  ne  Ta  pas  pHis  trompé  que*  son^  génie  ^homme 
&Mf;  Mexandrie  détruisit  Tyr  en  la  remi^hçant 

La  ibitime  dé  Conatantinopte  s'est  httepeuè'peu  etavecletraipar 
eefle  d'Alexandrie  a?ait  été  créée*  tout  dTiin^  ooop,  par  le  génie 
d^Atexandre  :  o'èsl  le  hasard  qui'  a  fait  Venise;  Au  temps  des^  ih^a^ 
sions^  d^AttfiBi,  quelques  habitans^du*  FriouF  vinrent  se  réftagier  sur 
les  bancs  de  saMe  cpii  sont  et  rèmbouchure  de  PAdige  et  dès  auties 
ièufe»  qni  se  rendent  à  la  mer  (  la  Brenta,  là  Hafe^  le  T^^iii** 
mente  ].  Këntfit  une  rille  se  bàtlt  sur  ces  Oes^à  fleur  d'eau.  9a  séiretll 
flt  sa  Ibrtune  dans  un  temps  où  le  mondé  étaît  Hrré  aux  ravages  dé 
b  guerre.  Lemoyen-ège  est  Pépoque  de»  ehAleaux^fbrts,  et  c'est  un 

ft)  rhnsique  raeoaleqa*Aiex«idrecbercliait  aoremboiiclRires  du^f  tetièa  le 
piiiv  coDfeMMe  à  It  Titte  q»'il  votflaSC  flmder,  êiq/mé^s^^iu^iM^m^Bk^en 
avaient  indiqiié  un,  quand  la  nuit  «  il  eut  une  vision  merveiUeote  :  e*étak  vm  pfit^ 
somnes  agrant  les  cheveux  teut  blane»  de  vieillesse^  avec  une  face  et  une  contenance 
«éoérahles ,  qpi^  s*agpociiant  de  lui ,  prononça  ces  vers  de  TOdyssée  : 

Une  lie  il  y  a  dedans  la  mer  profonde, 
Tout  vi&Tè-vis  de  TÉgypte  féconde, 
Qni  par  son  n»ai  rharoa  est  appelée. 

AteMiidre  ne  fut  pa»  plus  tôt  levé  le  matin,  qu'il  s'en  alla  voir  cette  lié  de  Pbaros, 
iMfieBe  était  pour  lors  un  peval^deflnnr  de  la  bouche  du  Nil  quToit  appelle  cano* 
piqve,  et  11  lei  senribia^ae  e^éiait  i^aiaiMte  du  monde  la^ptae  pro^  pevrce  qn'll 
anit  en  pensée  de  fdfe;  car  c'est  ooMme  une  laqsne  de  terre  asaet  vaisonnabÉ»^ 
■eal  lafge^pii  sépare  un: grand  (lae  d'ua  côté  et  la  mer  de  Tantie,  laqueye  se  va  là 
abOBtissant  à. un  grand  port;  et  dit  alors  qu*Homère  était  admirable  en  tontes 
choses,  mais  qu'entre  autres  était  très  savant  ingénieur,  et  commanda  qu'on  lui 
désignât  lai  forme  de  la  ville,  sêUm  l'assiette  dn  lieui  v{fUfdfjataMmén,  tradnct; 
(TAmgpol.) 

53, 


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gW  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

imprenable  chàteau-fort  que  Venise  au  milieu  des  lagunes.  En  se 
r\fut;iânt  sur  ces  écueiis,  les  Vénitiens  n*avaient  pensé  qu'à  leur 
SiHruritc.  Bientôt  ils  comprirent  l'avantage  de  leur  position  au  Tond 
Uu  golfe  de  TAdriatique.  L'Adriatique  est  la  route  ouverte  entre  TAl- 
lomagne  et  le  Levant.  Sur  cette  route,  le  commerce  avait  besoin  don 
tMitn^pùt;  Venise  devint  cet  entrepôt  nécessaire.  Elle  avait,  pourle  de- 
venir, deux  titres  :  le  premier,  sa  position  au  fond  du  golfe  a  portée 
de  ritalie  septentrionale  et  de  TAIIemagne.  Cette  position  ,  d'aatres 
villi^s,  il  est  vrai,  pouvaient  l'avoir  :  Trieste  l'avait,  et  même  Trieslc 
iHait  plus  près  de  l'Allemagne;  mais  ce  qui  manquait  à  Trieste,  ce 
qui,  au  moyen-Age,  manquait  à  toutes  les  villes  de  la  terre-ferme, 
c'était  la  sûreté.  Venise  avait  cette  sûreté,  si  précieuse  au  coromeite. 
Voilà  la  cause  de  sa  puissance  commerciale  dans  le  moyen-âge.  Tant 
qu'il  n'y  eut  de  sûreté  que  derrière  d'imprenables  abris,  Venise 
garda  sa  puissance;  quand  Venise,  vieille  et  vaincue,  ne  put  plos 
garder  les  clefs  de  l'Adriatique  et  s'assurer  par  la  force  le  privilège 
d'en  être  le  seul  port;  quand  l'Autriche,  maîtresse  de  Trieste,  ftit 
un  puissant  empire  à  côté  de  Venise  qui  n'était  plus  qu'une  répu- 
blique impuissante,  alors  Venise  vit  Trieste,  sa  rivale,  prendre  peu 
a  peu  l'ascendant,  car  cette  rivale  avait  pour  elle  aussi  l'avantage  de 
la  position,  et,  quant  à  la  sûreté,  elle  l'avait  désormais  aussi  bien  et 
mieux  que  Venise.  Ce  qu'il  faut  à  l'Adriatique,  c'est  un  port  qui,  an 
fond  du  golfe,  accueille  son  commerce;  peu  importe,  du  restera 
cette  mer,  veuve  du  doge,  que  cette  ville  s'appelle  Venise  ou  Trieste: 
le  commerce  va  où  le  port  a  plus  d'eau ,  où  le  débarquement  est 
plus  facile,  où  les  transports  sont  moins  coûteux,  et  il  abandonne 
sans  scrupule  les  palais  de  marbre  de  Venise  pour  les  maisons  bour- 
geoises de  Trieste. 

Ainsi  donc,  ces  villes  nécessaires  et  qui  doivent  tant  aux  lîeui, 
perdent  quelquefois  aussi  leur  privilège,  quand  ce  privilège,  c'est-à- 
dire  l'avantage  de  leur  situation,  peut  se  partager. 

Voyons  maintenant  comment  Corinthe,  qui  semble  aussi,  par  sa 
position ,  une  de  ces  villes  que  j'appelle  nécessaires,  ne  l'était  cepen- 
dant que  dans  un  certain  état  du  monde,  et  pour  un  certain  temps. 

Corinthe  est  située  entre  deux  mers,  et  sa  position  ne  parait  pas 
non  plus  pouvoir  être  détruite  ou  remplacée.  Cependant  je  ne  vois 
pas  que  Corinthe  soit  jamais  appelée  à  redevenir  une  vtUe  puissante 
et  riche.  L'isthme  de  Corinthe,  en  effet,  ne  sépare  que  deux  parties 
d'une  même  mer,  deux  portions  d'un  mégie  pays,  et  non,  comixie 
l'isthme  de  Suez  ou  comme  l'isthme  de  Panama,  deux  mers  et  de&i 


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DB  LA  DBSTlNiB  DSS  VILLES.  837 

mondes  difTérens.  Le  commerce  des  Indes  doit  nécessairement  passer 
par  risthme  de  Suez,  à  moins  qu'il  ne  veuille  faire  le  tour  de  TAfrique; 
et  notez  que,  depuis  la  découverte  du  cap  de  Bonne-Espérance,  le 
commerce  fait  ce  tour,  sans  se  soucier  de  la  distance.  Il  se  soucie 
donc  encore  bien  moins  de  faire  le  tour  de  la  Morée.  La  traversée  de 
risthme  de  Corinthe,  soit  par  la  voie  de  terre,  soit  même  par  un 
canal,  si  on  en  creusait  un,  abrégerait  topt  au  plus  le  transit  de  cinq 
ou  six  jQurs.  La  traversée  de  Tisthme  de  Suez  abrège  de  plusieurs 
mois  le  voyage  des  Indes. 

Autrefois  cependant  Corinthe  était  riche  et  puissante,  et  les  poètes 
ont  chanté  \c  splendeur ^e  cette  ville  assise  sur  deux  mers  :  Bima-- 
ri^ve  Corinthi  mœnia,  La  richesse  de  Corinthe  tenait  à  l'imperfec- 
tion de  la  marine  chez  les  anciens.  C'était  une  affaire  pour  leurs 
vaisseaujc,  qui  suivaient  ordinairement  les  côtes  et  craignaient  la 
haute  mer,  de  doubler  le  Péloponèse,  et  Ton  sait  la  fatale  renommée 
des  promontoires  de  Ténare  et  de  Molée.  Le  commerce,  autrefois, 
en  traversant  l'isthme  de  Corinthe,  s'épargnait  des  pertes  et  des  dif- 
ficultés. D'ailleurs,  et  ce  fut  là  dans  les  temps  anciens  la  principale 
cause  de  la  puissance  de  Corinthe ,  Corinthe  était  la  porte  du  Pélo- 
ponèse; ce  privilège  est  le  seul  que  Corinthe  puisse  encore  garder 
de  nos  jours. 

La  richesse  de^ villes  qui  paraissent  le  mieux  situées,  dépend  donc 
souvent  de  la  hardiesse  ou  de  la  timidité  du  conunerce  et  de  la  navi- 
gation. Quand  le  commerce  se  faisait  à  petites  distances,  l'isthme  de 
Corinthe  avait  l'importance  de  l'isthme  de  Suez  et  de  l'isthme  de 
Panama.  Aujourd'hui  que  le  commerce  se  fait  à  longues  distances 
et  d'un  pôle  à  l'autre,  qu'est-ce  pour  lui  que  le  tour  de  la  Morée  de 
plus  ou  de  moins? 

L'étude  de  la  destinée  des  quatre  villes  que  j'ai  choisies  montre 
ce  que  la  nature  donne  aux  villes  les  plus  favorisées  et  ce  que 
l'homme  y  ajoute.  Corinthe,  pendant  long-temps,  semble  une  de 
ces  villes  prédestinées,  à  qui  sa  position  entre  ^eux  mers  fait  une 
fortune  que  l'on  ne  peut  lui  ôtor.  Le  commerce  et  la  marine  font 
un  pas,  et  Corinthe  perd  sa  fortune.  Venise  régnait  sur  l'Adria- 
tique, .  mais  ^  force  tenait  à  l'état  de  l'Europe  au  moyen-Age.  Cet 
état  change  :  Venise  perd  sa  puissance.  Alexandrie  enfin,  qui  repré- 
sente l'Egypte,  peut  aussi  se  voir  enlever  la  destinée  qu'elle  tient  de 
son  fondateur.  Alexandrie  n'est  pas  sur  la  Méditerranée  le  point 
le  plus  rapproché  de  Suçz  sur  la  mer  Rouge;  et  si  un  chemin 
de  fer  doit  un  jour  traverser  Tisthme,  qui  sait  si  Thomme  ne 


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cheiflira  p»  siur  ta  BéditeriMée  mi  petat  pk»  voMo  peu  y  fta- 
ctr  ta  riHe  deiUnée  à  mf¥k  #eiitrapât7  Ite  Saet  à  ta  ■é^nt■T^ié^ 
la  ligne  ta  phu  oottrtie  pMMp«  Petass,  et  M  «Bt  pMftIe  ttnHiii  jMr 
ta  t«pe«r,  détraiMOrt  rcemirre  éi  géMie  dtAteMDéie«  tAittsfPorte  II 
fcrteDe  de  ntgypte  d^Atatfadrte  dàm  k»  mwn  de  ta  fMIe  Fetate. 
Conrtiiiliaopte  mde  seaaUe  à  Faliri  de  tMlet  tes  chaftoes*  flfe 
fpettt  pluB  00  moins  fkmrir,  «don  te  génie  ddjpenple  ^ai  ta  po•lM^ 
lelon  tedegré  de  clvHtoatfon  dOi^  ptr»  4|a'tMi;8M  dMi^ 
ne  peut  pas  cesser  d'être  un  grand  entrepôt  de  eowtnenee,  cvk 
Bei^<m  esl  nn  lien  iuiii|te  en^  tePOpt«  A  GoMlidltafopta  i  iob 
toor  esl  on  lien  iMifoe  mr  le  Boqiimie*  • 

LeBMplioro;  en.  eAit,.eit  ta  mte  fié<Ms*e  el  inéritable  èi 
mHummm  entie  ta  met  Noire  et  ta^  MdilManée;  it  n'y  a  p« 
nofen,  mène  en  prenant  ta  plitt  long;  dTévtter  te  Bosphore.  Ee 
aoMMtfWi  en  dod)taiit  ta  Morte,  a  pk4fiUt  de  liwuiui  VMm 
doGorinthe;  et  en  dënbtant  T JUMqpie,  de  tta^erser  miittiedoSiieK. 
Pomr  entier  dans  ta  nMr  Noire,  il  ftnt  U«t«rasr  te  Bofl|ftore 
teseol  etmii|tie  dmnio. 

Conslanttaiopift»  en  mèmetenpi^  estnù  ttennniqM  Mrtell6»< 
phore.  En  effets  déptacw  GonstÎMitinopte,  nietles-ta  Od'  pon^ptai 
haut  ou  un  peu  plus  bas,  eUe  perd  aosritAt  quelqnes^na  de  m 
avwtagis»  Goneliîntte^iter  UUr  sur  te  Buphoie^  entnr  tea  dmu 
ebàteank  d'Bnnopo  et  d?inie«  on^  sivrEtelteBpoiit  mu  BmdaneBWj 
esleneeie,il  eeHwi>.  maHiotja  dn^  patsage  qwi  cobdtft  àtancr 
Noire,  mate  eti&n'a  pln»«e  peffeommodo  ottM&qoe  hd- tait  te 
golfe  de  laGoroedtOr,  ce  port  4|iie  tattiera  soindetorér  ekafW 
jonrparscstourww.  lieUe^  w^uaiitnrini  Conrtantiaopie  a» h acr 
de  Marmara,  elle  ne  ttent  plus  les  dés  du  Bosphore^  oHe  iKest  piai 
la  parte  dea  dense  meta  : 

Hic  locus  est  gemini  januà  vasta  marfg. 

onMi 


C'est  ônsi  (|ae,  giAaeàta  faYonriMrtailteaBe  des  lieux, 
tînopte  ne  peut  ni  devenir  inuMe  awnma  GonntfaOr  Jri-  être  nuppKte 
asmma  Yeniso  on  Alenadrie.  8a  position^  ne  pmit  Mua  ni  nm^ 
pteeée  ni  détruite,  etc'est  detowlaatea  lAteraeHe  qui  domm  fidte 
ta  plna  aecompUe  de  ce  ^no  î'JppeBe  tel  viHea  alDeiiairea  et  uk 
tnrdtes. 

iMÊm-HâM  Gmàêum. 


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L'ACADÉMÎE  FRANÇAISE. 


lOB  h  1.  FIOUÏBBS.  —  W 


Neiis  venooB  é'amist^  à  M  spedaite  qwl,  b'H  n-eft  pas  to^oim 
Irès  «mmifiti  n'ii  Milmiis  jamais  cessé  de  yhpwr  la  mriosité  pttri*- 
aiemie  :  lliUe  de  psiioles«  toarim  d'esprit^  doet  les  odsasions,  po«r 
Mr^krott  d'attrait,  oui  été,  dans  ces  deniiei:^  lei^^,  eïtrAmeafteiit 
rares.  Depuis  l'altliée  1886t,  oà  M.  Hignel  viBl«  sons  la  ooopole  des 
Qtêaife-NmHanêl  femplaoer  Tauleer  des  Tempiiets^  il  n'y  avait  eti 
Imcviie  9émH)^^'féeepHonh  TAcadéttiie  française»  Grâce  à  cet  iiit«N 
^alle,  qui  d'ailleurs  n^a  po  paratire  trop  long  à  persotine,  pas  même 
«OK  héritiers  présomptiA,  la  céréllionie  du  8  décMikre  dômler  était 
pour  beancoup  d'assi^ns  une  sorte  de  nouveauté.  L'auditoire,  en 
pareille  circonstance,  se  compose  des  amis  de  l'académicien  dont  dn 
va  foire  «n  double  élof^,  des  adversaires,  toujours  nombreux ,  et  des 
amis'dlifrécipien.daire,  de  lauréats  passés  ou  futurs,  de  jeunes  femmes 
ntènie,  ^^  gens  du  monde,  ou  d'étmigers,  qui  vienaent  cheridier, 
et  ne  trouvent  pas  loa|ours,  une  distraction.  De  ce  mélange  de  bion- 
veillance,  de  malice  et  de-neutralité,  qui  se  font  mutueHenwnt  conti^ 
poids,  résrite  un  jury,  ({ui  sanctionne  on  impri[>u¥e  le  choix  du  nou- 
vel académicien.  Un  disconrs  de  réception  réussit  ou  tombe,  comme 
«ne  i»èce  nowelle;  c*est  pour  les  qiedkateurs  une  émotioB  tout-à-fait 
a^ogue  à  ceHe  d'une  prennére  représentation. 


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810  REVUE  DES  DEUX  MOBTDES. 

L'opinion  da  jury  dont  je  parle,  a  été  favorable  au  discours  de 
M.  i  lourens.  La  violence  et  Tinjustice  des  attaques  qai  ont  accaeîDi 
son  élection  avaient  provoqué  dans  tous  les  esprits  modérés  une 
sorte  de  réaction  d'impartialité  et  de  bienveillance.  On  avait  eu  le 
temps  d'ailleurs  d'apprendre  par  quel  mérite  ÎBContestable  de  pensée 
et  de  style  l'habile  secrétaire-perpétuel  de  rAcadémie  des  Sciences 
justifie  de  son  droit  au  fauteuil  desMaupertuis,  des  laCondamine,  des 
Vicq-d'Azir  et  des  Fourier.  On  avait  pu  relire  ses  deux  beaux  éloges 
de  George  Cuvier  et  de  Laurent  de  Jussieu,  où  la  gravité,  la  préci- 
sion ,  l'élévation  du  langage,  sont  au  niveau  de  la  magniCcence  des 
sujets.  Dans  l'éloge  qu'il  avait  à  faire  de  M.  Michaud ,  auquel  il  soe- 
cède,  M.  Flourens  a  montré  de  nouveau  les  heureuses  qualités  qui  le 
distinguent,  la  précision  et  la  propriété  du  style,  la  justesse  des  aperçus, 
la  rectitude  des  jugemens.  Il  a  exposé  avec  simplicité  la  carrière  agitée 
de  son  prédécesseur,  emprisonné  onze  fois  et -deux  fois  condamnée 
mort.  Les  amis  de  l'illustre  historien ,  du  pèlerin  éloquent  «  du  causeur 
spirituel,  ont  reconnu  le  portrait  et  rendu  témoignage  à  la  ressem- 
blance. M.  Flourens  a  raconté  plusieurs  traits  de  la  vie  de  M.  Michaud, 
empreints  d'une  bonhomie  qui  n'exclut  pas  la  finesse  et  qui  rappelle 
un  peu  La  Fontaine.  Une  diction  naturelle,  sans  ambition ,  sans  cUn- 
quant,  ont  fait  connaître  M.  Flourens  à  tout  le  monde  pour  ce  qu'il 
est,  un  homme  de  sens  et  d'esprit,  un  écrivain  habile  et  délicat.  Aux 
yeux  de  quelques  juges  plus  sévères,  cette  habileté,  appliquée  à  uo 
ordre  de  faits  qui  n'est  pas  celui  de  ses  méditations  les  plus  habi- 
tuelles, tout  en  prouvant  le  mérite  et  la  flexibilité  de  Técrivain,  a 
laissé  pourtant  désirer  sur  quelques  points  plus  de  nouveauté  et  de 
profondeur.  Il  est  tout  naturel,  en  effet,  que  M.  Flourens  se  soit 
trouvé  moins  à  l'aise  dans  l'appréciation  de  la  vie  politique  et  litté- 
raire de  M.  Michaud  que  dans  celle  des  travaux  de  I>esfontaines  ou 
de  ChaptaK  et  qu'il  ait  touché  certaines  questions  particulières,  celle 
de  l'ancienne  chevalerie,  par  exemple,  avec  moins  de  supériorité 
que  les  questions  de  physique  générale.  Majs  il  a  repris  tous  ses 
avantages,  quand,  dans  un  style  précis  et  nerveux,  il  a  établi  ta  né- 
cessité de  soumettre  l'histoire  elle-même  à  la  sévérité  des  méthodes 
scientifiques.  J'ajouterai  que,  dans  plusieurs  parties  de  son  discours, 
il  a  joint  avec  bonheur  l'exemple  à  la  théorie. 

M.  Mignet,  cliargé,  comme  directeur  de  l'Académie,  de  répondre 
à  M.  Flourens,  a  trouvé  dans  cette  tAche  l'occasion  d'un  succès  égal 
h  celui  qu'ont  obtenu  ses  éloges  de  Talleyrand  et  de  Broussais.  Outre 
les  points  déjà  traités  par  le  récipiendaire,  et  que  le  directeur  est  obligé 


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l'acaaemib  française.  Ski 

de  reprendre,  d'après  un  usage  qui  ne  parait  pas  très  seosé,  H.  Mi- 
gnet  avait  à  apprécier  les  titres  du  nouvel  académicien.  Il  Ta  fait  avec 
une  convenance,  une  mesure,  une  équité  parfîtes.  Et  non-seule- 
ment il  a  exposé  le  mérite  littéraire  des  éloges  et  des  mémoires  de 
M.  Flourens,  mais  il  a  décrit  avec  cette  élégante  lucidité  dont  il  a  le 
secret  les  travaux  d'histoire  naturelle  et  les  découvertes  physiologi- 
ques de  M.  Flourens.  Ce  .morceau,  ainsi  que  son  jugement  sur  les 
causes  et  les  effets  des  croisades  et  son  opinion  sur  la  méthode  his- 
torique, sont  écrits  de  cette  manière  éloquemment  dogmatique  dans 
laquelle  il  excelle,  et  que  peut-être  il  prodigue.  En  effet,  s*il  était 
permis  d'adresser  une  critique  a  un  discours  qui  a  été  si  unanimement 
et  si  justement  applaudi,  je  dirais  que  la  perfection  de  chaque  phrase, 
qui  se  condense  en  formule,  finit  par  composer  un  tissu  trop  serré, 
trop  compact,  surtout  pour  un  travail  destiné  à  Toreille,  et  non  pas  à 
la  lecture.  On  aimerait  à  rencontrer  quelques  parties  moins  cultivées, 
moins  couvertes,  une  clairière,  une  lande  même;  on  voudrait  trouver, 
comme  Ueux  de  repos,  quelques  places  où  il  y  eût  plus  d'espace  et 
plus  d'air. 

Nous  devons  noter,  comme  une  chose  singuUère,  que  jusqu'ici  tous 
les  biographes  officieux  ou  officiels  de  M.  Michaud  ont  ignoré ,  ou 
du  moins  passé  sous  silence,  une  bien  importante  particularité  de  sa 
jeunesse.  Avant  d'avoir  embrassé  les  opinions  royalistes  qu'il  a  si  loya^- 
lement  et  si  courageusement  défendues  jusqu'à  sa  mort,  M.  Michoud , 
en  1791 ,  partageait  les  sentimens  patriotiques  et  démocratiques  de  la 
majorité  de  la  France.  M.  Charles  Labitte,  dans  un  article  intéressant, 
a  recueilli  de  curieuses  notions  sur  cette  phase  vive,  pure  et  très  courte 
de  la  jeunesse  de  M.  Michaud.  Il  est  regrettable  que  M.  Flourens  et 
M.  Mignet  n'aient  pas  connu  l'existence  de  ce  filon  caché,  qui  leur 
aurait  servi  a  expliquer  certaines  veines  d'indépendance  qui  ont  re- 
paru plus  tard,  et  qu'ils  ont  d'ailleurs  très  bien  indiquées  sans  en 
connaître  la  source.  M.  Mignet,  par  exemple,  rappelle  que,  sous 
Charles  X,  quand  parut  la  loi  contre  la  presse,  l'Académie  française, 
après  une  honorable  discussion ,  présenta  à  la  couronne  une  respec- 
tueuse supplique.  M.  Michaud,  qui  avait  pris  part  à  cet  acte,  perdit 
le  titre  de  lecteur  du.  roi  et  les  1,000  écus  qui  y  étaient  attachés. 
Quelque  temps  après,  le  roi  lui  ayant  reproché  doucement  la  part 
qu'il  avait  prise  à  cette  discussion  :  a  Sire,  lui  répondit  M*  Michaud, 
je  n'y  ai  prononcé  que  trois  paroles,  et  chacune  d'elles  m'a  coûté 
mille  francs;  je  ne  suis  plus  assez  riche  pour  parler.  r>  Et  il  se  tut. 
M.  Labitte,  de  son  côté,  cite  un  noble  pendant  à  cette  réponse.  Le 


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«M 

roi  ayant  «n  jow  quopltonaé  M.  Krtiwdl  mr  fat^piatow  êat}«i-» 
MBse,  ^k>Dt  qwhpies  «M»  cèarttaMei  l^awajeiiA  «aligaenrat  i»^ 
formé,  II.  MkiuNid  M  lépmdil  :  «Lea  «haies  iMieiil  Mm  «ie«K, 
ai  lerelélall  ansaî  an  Qattranld&aeaaiMpeat  cpie  aa  BM^jesté  parall 
l^ie  daa  AHenoea.  »  0&  piml  éè  ééparl  aeteeM^nealMaAiieipllqiie 
amoB  k  vie,  du  fl^faia  le  cararlire  de  M.  Hkàaiid.  llaia«e¥eiioiie  à 
rAcadénie. 

Si  lepaMie  a  élé  tosg^enpa  |Nrivé  de  réeepHeas,  leaaeleiwdMade 
oe  genre  Tool  se  aneeéderaYee  une  rapidité  qui  a  MenaiMlseB  eèté 
triate.  Dana  ^iiekiiiea  joAJMF»,  M .  te  eemte  Mêlé. prendra  poaaesaiaa  éa 
fiaiteiiU  de  M .  deQuélet.  €e  n'est  paa  teni;  treia  anliea  plaeea  aest 
m  ee  moment  vaeanlea,  et  la  nerainaÉten  àtani  desiégean'eat  asaoré- 
ment  paa  peur  f  Académie  on  médieereerttbanpaa.  ^^aalionfrVlveBMllt 
Uftmé  lea  clamenta  oflenaantes  f  ni  ont  aeeneUti  les  dew  derniers 
cMrX,  et  les  injnrienaes pmtaatatiena  qu'ont  IMt  entendre  ieaanaia 
des  eandidata  déaappointéa.  Ge  n'est  pas^ne,  tant  en  reeennaiBanat 
la  légHimité  des  titres  des  élus,  nonsn^ensaîeDS^eu,  nens  aussi ,  qmct 
ques  observatioDS  à  présenter,  non  contre  la  bonté  des  cbok,  nania 
sur  leur  oppeitwiité.  Sans  dente  la  langne  netle,  claire,  prédae, 
sekreaient  colorée,  qu'emploient  les  sciences  naturelles,  a  de  droit 
sa  place  marquée  au  sein  de  TAcadénite  française,  et  cette  place,  nnl 
mteux  que  M.  Fteurena  n'était  digne  de  l'occuper.  Sans  doute  aussi 
il  y  a,  dans  eertains  eas,  avantage  et  convenance  à  introduire  dana 
œtte  assemblée,  qui  doit  réunk  tous  les  genres  de  supériorités,  quel» 
ques  modètes  du  langage  de  la  diploroatie,  et ,  si  l'on  veut  même,  de 
la  cenvwsatton  de  la  société  la  plus  polie;  mais  ces  besoins-là,  qui 
sont  très  réels,  élaient-ils  les  plus  urgens  t  II  est  permis  d'en  douter. 
Après  ^atre  grandes  années  passées  sans  aucune  élection ,  ce  que 
l'opinioa  pubKque  attendait,  ce  qu'elle  aUend  et  demande  encore 
anjoiiffd'hui  à  l'Académie  française,  ce  sont,  H  fout  te  dire  bien  haut, 
daschob,  beaucoupde  cboix,exckisivement  littéraires.  Personnenssa- 
rémeot  n'a  te  droit  ni  ta  prétention  de  tracer  une  ligne  de  conduite 
à  fiJUnstre  eompagnte;  mais  il  est  bien  permis  de  ne  pas  oublier 
qu'eHe  est  fondée  pour  la  gloire  et  feneouragen^nl  des  lettres. 
L'érudition ,  tes  sclenees  eiactes  et  phSosopbiques  sont  encouragées 
et  repuésentées  par  d'sutres  classes  de  Tinstl^ut.  A  l'Académte  frae-» 
çaise  seute  0  appartient  d'encourager  et  de  rémunérer  tes  ceu^en 
qui  relèvent  de  la  fk»  belle  et  de  la  plus  rare  de  nos  feeuHés,  Ae 
l'imagination. 

Laquertion  du  reomtesMèt  de  FAcadémte  française  amènes  comme 


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mi  rM  «  fNur  une  pwle  îsévilidile ,  cette  tiutre  tpiestion  fort  contro- 
versée et  foFtiiéUcate^  qu'estn^e  que  rAcadémie  française  et  quelle 
est  sa  destiBation?  Sur  ce  peûit,  tt  y  a  eu  de  tous  temps  de  pro- 
fondea  diasidenoes,  même  entre  ses  membres  les  plus  émineos* 
L'abbé  de  Saii^Pierre  et  Fénelon  au  xvtt  siècle,  et  dans  le  xyiiT 
des  esprits  qu'on  n'accusera  ipas  d'être  cbimériques,  Voltaire  et 
Chamfort,  voulaient  que  rAcadémîe  française  entreprit  collective- 
ment de  grands  travaux.,  non-seUlement  son  dictionnaire  (personne 
ne  Je  conteste),  mais  une  grammaire,  mais  une  rhétorique  et  des 
traduGlions.  le  crois  même  que  les  anciens  statuts  de  la  compagnie 
foi  imposent  quelque  tâche  semblable.  Celte  opinion  fut  en  partie 
réalisée  après  la  supfifessimi  de  l'Académie  française  dans  l'organî* 
sotion  de  la  seconde  classe  de  l'Institut.  D'autres  membres ,  et  il  est 
évident  par  le  résultat  qu'ils  étaient  en  majorité,  ont  été  d'un  avis 
eontraire;  mais  Ils  ont  eu  le  tort  grave,  suivant  moi,  de  ne  pas  oser 
exposer  nettement  leur  opinion  et  de  laisser  aânsi  leurs  détracteurs  la 
répandre  et  la  défigurera  leur  manère.  On  a  répété,  sur  tous  lestons, 
que  l'Académie  française  était  un  corps  institué  pour  ne  rien  âdre. 

Quant  à  moi,  sans  la  moindre  ironie  ni  la  plus  légère  idée  de 
blâme ,  j'accepte  et  d^jHnouve  entièrement  cette  opinion. 

Le»  seuls  travaia  «que  puisae  entreprendre  l'Académie  française 
•ont,  outre  son  dictionnaire  usuet,  qui  est  hors  de  cause,  des  ouvrages 
de  lexicographie  savante  et  de  grammaire,  ou  des  travaux  sur  la 
philosophie  du  beau  et  du  goAt.  Or,  ces  deux  branches  d'ëftudes  sont 
cultivées,  ou  doivent  l'être,  par  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- 
JLettres  et  par  l'Académie  des  Sdences  morales.  Ce  qui  distingue 
l'Académie  française  des  autres  classes  de  l'Institut,  ce  qui  faH  de 
cette  compagnie  une  insUtutioA  sans  pm*eiUe  dans  le  monde,  c'est 
précisément  de  n^être  pas  ooù9»eiée  au  développenHsit  de  telle  ou 
jtelle  sdence  dépendante  de  la  mémeire  eu  de  la  raison^  c'est,  en 
Wà  moi ,  de  n'être  «n  rien  un  corps  dogmatisaat ,  mais  un  prytanée 
ouvert  aux  facultés  brHlanles  qui  dérivent  de  l'imagkiatîon. 

Oui,  c'est  une  des  gloires  de  la  France  d'avoir  fait  pour  le  génie  et 
pour  le  goût  oe  que  n'a  fait  auemi  peuple  ancien  ni  moderne,  d'avoir 
réuni  dans  une  nsême  eoceiaâe,  où  «îles  se  recrutent  elles-mêmes^ 
toutes  les  renommées  poétiques^  tous  les  esprits  créateurs  om  émi-^ 
nemiment  sensibles  aux  eréaUoos  du  génie.  C'est  par^  que  cette 
instiluUoa  répond  à  une  idée  vrahnent  juste  et  grande ,  que  malgré 
toutes  les  railleries  auxquelles  «lie  a  été  en  butte»  msigré  toutes  les 
fMrtes  même  qn'une  aaaoeiatîoo  paseiMe^st  esposée  à  commeitre» 


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84^  BEVUE  DES  DEUX  MÔK^ES. 

rAcadémie  française  vit  avec  gloire  depuis  deul  siècles,  et  durera 
autant  que  Tunité  de  la  France  et  la  littérature  nationale. 

Si,  au  lieu  d'être  une  sorte  d'Olympe,  l'Académie  française  ii*était 
qu'un  atelier  grammatical ,  ce  ne  seraient  pas  des  poètes  lyriques  et 
dramatiques,  des  orateurs,  des  historiens,  des  romanciers  qu'il  fau- 
drait y  appeler,  ce  seraient  des  grammairiens,  des  écrivains  didacti- 
ques et  des  érudits  de  profession.  Comment,  je  vous  prie,  faire  tra- 
vailler à  une  œirtre  commune  MM.  Soumet,  Lebrun,  Casimir Deh- 
vigne,  Lamartine,  Chateaubriand,  Victor  Hugo?...  Pardon,  je  mêle 
par  habitude  des  noms  qui  sont  partout  ailleurs  voisins  et  frères... 
Comment,  dis-je,  imposer  un  travail  collectif  à  ce  qu'il  y  a  de  plus 
individuel  au  monde,  à  la  pensée  et  à  la  fantateie  des  poètes?  Autant 
vaudrait  demander  un  tableau  collectif  à  la  section  de  peinture  ou 
un  oratorio  à  frais  communs  à  la  section  de  musique  dé  l'Académie 
des  beaux-arts!  Non,  l'Académie  des  beaux-arts  et  i'Académie  fran- 
çaise ne  sont  pas  des  salles  de  travail  ;  ces  deux  Académies  sont  le 
but  et  la  noble  récompense  des  grands  artistes.  Tout  au  plus  peut-on 
dire  que  ces  deux  compagnies  ont  pour  mission  secondaire  de  con- 
server le  dépôt  des  traditions  et  de  maintenir  le  respect  des  saines 
doctrines,  soit  par  l'organe  de  leur  secrétaire-perpétuel,  soit  par  les 
nominations  qu'elles  ont  droit  de  faire,  nominations  qui  ont,  en 
effet,  upe  haute  portée  et  une  utile  signification.  Je  le  répète,  ces 
deux  Académies  sont  un  Elysée  ouvert  aux  poètes  et  aux  artistes, 
ou,  si  on  l'aime  mieux,  ce  sont  deux  sénats  conservateurs. 

Mais  est-ce  à  dire  que  ces  deux  corps  doivent,  par  amour  de  la 
conservation,  se  vouer  à  une  invincible  immobilité?  Est-ce  à  dire 
qu'au  lieu  de  montrer  la  route  comme  guides,  ils  doivent  se  poser 
comme  obstacle?  Eh  !  bon  Dieu  !  que  deviendrait  l'Académie  française, 
si  elle  se  trouvait  un  jour  tellement  en  dehors  du  mouvement  des 
esprits,  qu'elle  ne  comptât  dans  ses  rangs  presque  aucun  des  hommes 
dont  la  littérature  contemporaine  s'honore  le  plus?  Je  ne  dis  pas  que 
cela  soit,  tant  s'en  faut;  mais  je  dis  qu'il  importe  que  cela  ne  puisse 
jamais  être. 

Sous  la  restauration,  un  écrivain  de  beaucoup  d'esprit,  mais  d'un 
esprit  assez  peu  académique,  s'était  amus  j  à  dresser  une  liste  de  tous 
les  grands  noms  littéraires  qui  se  trouvaient  à-cette  époque  en  dehors 
de  l'AciidéiSie  française.  II  avait,  de  plus,  avec  une  malice  qui  n'était 
peut-être  pas  fort  équitable,  mais  qui  était  de  très  bonne  guerre,  placé 
les  noms  les  plus  éclatans  de  sa  contre-académie  en  regard  de  quel- 
ques noms  adroitement  choisis  dans  l'Académie  officielle.  Il  serait 


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L'ACàDÉMIE  FRANÇAISE.  8Ï5 

déplorable  qu*on  pût  renouveler  un  aussi  irrévérencieux  parallèle.  Et 
cependant,  en  s'obstinant  à  faire  des  choix  qui,  tout  en  étant  fort 
honorables,  ne  seraient  pas  moins  exclusifs  des  noms  purement  et 
véritablement  littéraires ,  l'Académie  donnerait  à  penser  qu'elle  ne 
reconnaît  aucun  homme  d'imagination,  aucun  poète,  aucun  histo- 
rien ,  aucun  critique,  digne  en  ce  moment  de  prendre  place  au  milieu 
d'elle.  Une  telle  déclaration  serait  bien  grave. 

Nous  ne  lui  rappellerons  pas  qu'elle  vient  de  laisser -mourir  un  des 
écrivains  de  ce  temps  les  plus  manifestement  désignés  à  son  choix , 
un  homme  qui  à  la  plus  exquise  perfection  du  style  joignait  les  opi- 
nions littéraires  les  plus  saines  et  les  plus  pertinemment  conservatrices, 
l'illustre  M.  Daunou.  Nous  ne  ferons  pas  non  plus  à  l'Académie  fran- 
çaise un  reproche  de  l'absence  de  deux  célébrités  européennes, 
M.  de  La  Mennais  et  Béranger.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne  se  sont  présentés 
à  ses  portes.  Mais,  à  côté  de  ces  deux  noms,  n'y  en  a-t-il  pas  beau- 
coup d'autres?  Je  ne  parlerai  pas  de  celui  que  toutes  les  voix  dési- 
gnent. Il  ne  reste  rien  à  dire  de  M.  Victor  Hugo.  D'ailleurs,  je  dé- 
fends ici  la  cause  des  lettres,  non  celle  de  tel  ou  tel  littérateur.  Com- 
ment !  l'Académie  française  croirait  devoir  aller  chercher  ses  membres 
parmi  les  hauts  dignitaires  de  l'église  ou  delà  diplomatie,  quand ,  pour 
réparer  ses  pertes,  elle  a ,  parmi  ses  frères  en  littérature  et  en  poésie, 
des  hommes  tels  que  M.  Victor  Hugo,  M.  Ballanche,  M.  Sainte-Beuve, 
M.  Alfred  de  Vigny,  M.  Augustin  Thierry,  M.  Mérimée,  M.  Alfred  de 
Musset,  M.  Alexandre  Dumas,  M.  Jules  Janin,  M.  Patin,  M.  Bazin, 
M.  Ampère,  M.  Quinet,  M.  Ph.  Chasies,  etc..  VùMieurd' Antigone^ 
avec  son  style  à  la  fois  si  antique  et  si  français ,  n'est-il  pas  un  écri- 
vain d'une  pureté  parfaite ,  en  même  temps  qu'un  poète  et  un  pen- 
seur d'une  extrême  originalité?  M.  Sainte-Beuve,  comme  romancier, 
comme  poète,  comme  critique,  comme  historien  littéraire  et  psyco- 
logiste,  ne  montre-t-il  pas  dans  tous  ses  écrits  une  vérité  de  touche, 
une  ouverture  de  scntimens,  une  vivacité  de  coloris  et  d'intelligence 
qui  ne  permet  plus  à  la  France  d'envier  à  l'Angleterre  ses  laquistesy 
ni  son  Jean-Paul  à  l'Allemagne?  N'est-ce  pas  une  imagination  pleine 
de  grâce  et  de  puissance  que  celle  du  chantre  d'Eloa,  de  Chatterton 
et  de  Cinq-!Uars?Qnéi  peintre  plus  vrai ,  quel  narrateur  plus  expres- 
sif, quel  écrivain  à  la  fois  plus  sobre  et  plus  complet,  plus  concis  et 
plus  émouvant  que  M.  Mérimée?  Je  ne  veux  pas  pousser  plus  loin 
cette  énumération  déjà  trop  longue  et  peut-être  indiscrète.  D'autres 
parleront  des  écrivains  que  j'oublie  et  que  je  suis  bien  loin  d'écarter. 
J'ai  voulu  seulement  indiquer  qu'il  y  aurait  bientôt,  si  l'on  n'y  prenait 
garde,  possibilité  d'imaginer  une  académie  hors  de  l'Académie. 


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8I#  BSV1B  M 

On  conçoit,  d'aOleurs,  à  merveille,  qu*iuie  oompagoîe  tdie  fK 
rAcadémie  française,  chargée  de  deux  imasioDS  ù  graves  et  à  A- 
verses,  àsavoirdeféuBir  ce  qa'il  y  a  au  monde  de  jdiisdifficinMt 
a^récîable,  l'élite  des  bommes  d'imaginatloo,  et,  en  même  tcnpi, 
de  conserver  llnté^rité  des  traditions  littéraires  ;  on  comprend,  dis^ 
^'mi  tel  c(Nrps,  pour  s'acquitter  de  sa  double  tAche,  épnmt  m 
extrême  embarras  et  une  longue  bésitation ,  cbaque  fois  <pie  ks  ft^ 
lotions  flui,  tons  les  quarts  de  siècle ,  modiSent  le  goAt  poétifae,  le 
forcent,  pour  ne  pas  manquer  au  premier  de  ses  devoks,  de  se  tctt- 
dier  un  peu  de  la  sévérité  du  second*  Les  personnes  qui  suivent  a?ec 
attention  Tbistoire  de  nos  diverses  écoles  poéS^ies,  n'ont  pas  anMié, 
sans  doute,  quels  obstacles  l'auteur  romantique  d'Atala  et  de  Med 
éprouva  pourse  faire  ouvrir  les  portes  du  sanctuaire,  quelque  sootem 
qu'il  fiikt  par  la  puissante  et  classique  amitié  de  M.  de  Foatmci 
Enfin,  il  y  pénébra,  non  sans  peine,  ainsi  que  {dus  tard  M.  de  Lh 
martine,  et  tous  les  deux  sont  aujourd'bui  la  girâre  du  corps  qai  in 
redoutait.  Il  est  vrai  que  l'an  et  l'autre  n'avaient  peur  les  oonp»- 
mettre  que  la  grandeur  et  la  nouveau^  de  leur  tiÂent;  ils  n*«raieit 
pas  pour  avan^-garée  ees  admirateurs  Ganatiques  qui  doiment  a  aM 
candidature  presque  l'-alr  d'une  invasion.  On  était  alOTS  en  184i,  et  i 
la  France  ne  jovissait  pas  de  la  bberbé  de  discussion,  ce  qni  étaitai 
grand  md,  bi  Itttén^ure,  en  revancbe,  n'ét«t  pus  expesée  aax  M^ 
taries  de  cestiraflleurs  sans  cBscif^e  qui  font  feu  étousriiincaiteooln 
UnA  ce  cpà  roEune  snr  les  hauteurs.  Mai^ ,  quelque  Acbeux  qoesoieat 
de  pareSs  auiiliaîres,  est-il  ju^  d'imputer  à  la  volonté  du  chef  les 
tods  commis  par  sa  troupe?  Est*ii  équitable  de  r^idre  un  gnal 
poète  responsable  du  bruit  qui  se  foit  autom'  de  son  nom? 

En  résumé,  nous  avons  bon  espoir  dans  les  choix  que  pPtpM 
l'Académie  fraoc^se.  EHe  est  arrivée  à  on  moment  décisif  et  «»- 
lennel;  la  solution  de  la  crise  n'admet  plus  d^ajornnemeat  Vm 
^Doonque  connaît  bien  l'bistaire  de  cette  compagnie  et  la  nanèn 
circonspecte  et  lente ,  mais  inleHigente  et  syrapatUque,  dont  db  i 
su,  depuis  sa  «aissance ,  associer  i  sa  destinée  presque  tiutes  les 
iHustrations  de  la  France,  il  est  permis  de  croire  que,  mivant  llMf- 
reuse  expression  de  M.  Mignet,  ^dle  n'a  fait  qu'q/ouraer  la  IM% 
et  ^le,  par  plusieurs  choix  tous  Mttérabnes  et  sagement  baiaBcéi« 
de  s'apprête  i  satisfiiife  l'opinion  pid)lique  et  i  remplir  son  AnM 
mandât,  c'est-è-dire,  i  ne  laisser  auonne  gkme  en  d^iois  d'été, 
etè  ne  sacrifla^auonn  des  gcaads  principes  de  larMsonetdafsi 
dont  «Hé  est  la  gardienne  vigilante  et  légùime. 

GfiMUS  MAfiNR. 


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QUESTION  D'ORIENT 


SX 


BISCUSSION  PARLEMENTAIRE. 


Ce»«sfebit;  ie  YVNHtm  a  oédé.  L'esctA^e  aagli^  s'est  pfélBMitée 
deir«Dt  Atexafidiie  àêm  fapfiietl  ilii  c  onlMt*  Le  eoaNnodore  Napier, 
a|NBè»  anrok  fait  diaf^er  ses  canens,  a  doaaé  TfBgtHiiia^  heureft  è 
liébénai*Al»  pour  accepter  son  utHmaium.  MêbéiBel  a  sam  les  œn- 
séQs  de  notre  cabinet,  tes  cansdli  de  la  palUiquê  u^le.  it  a  aeeeplë 
carito  ofte  qu'en  bii  aoliiait  la  nècbe  alMiée,  et  cpri  lut  était  (Ute 
nfKe«^^  ^  roMidl^ft'o»  de  la  Fmnee. 

U  a  e»  raison,  mitreaieBl  U  perdnt  et  rtgypie  ei  sa  ftHnMe.  Il 
faisait  è  son,  aiiée  un  sacrttee  eu^éré  et  qnr^le  ne  k»  diemaiiisit 
pas.  H  s'expesail  à  uo  danger  de  BAort  penr  Im  eoMerver  daas 
rorieet  uAe  cbasce  de  puissaseeet  de  renonmée.  CTétait  trop;  ta 
Ennee  l'exige  de  persome  ce  cpi'ene  ne  fM  pas  pour  eVeHuétte. 
Que  ke paeha  se  seoNiette  dooe,  qv'it  se  saiwe  aux  plus  dcmees^oeii- 
dUiofts  qu'il  pourra  ;  qu'il  accepte,  q«'n  recherche  h  piotecliou  pour 
hii  la  mbeaieure.  C'ert  le  eona^  que  nous  lui  doouoos.  La  nrasee 
▼eut  le  salut  de  tout  te  moode;  elle  n'aspire  qu'à  la  gloire  si  pure  de 
pouvoir  dite  q«e  les  signiflcatioM  de  ramiral  anglais  ont  été  dues  it 
soa  iirfliience ,  et  qit1t  a  retardé  le  i^onlMirdefiient  de  viogt-quairo 
heures  à  sa^oaskttndion.  Cooment  douter  en  effet  que  la  eonsidè*- 
nÉien  de  la  Frauce  n'aR  jfWè  te  grand  rMe  dans  toute  cette  aSeâre? 
Cest  eHe  évideaunent  qoi  a  tout  conduit ,  et  les  dMisiers  da  Power^ 
futtmÀ  M^^MUDgés  pour  assurer  feRet  de  la  note  du  6  oetohre. 


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ShS  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  sait  bien  maintenant  conunent  toute  cette  grande  afEure,  oa 
du  moins  comment  toute  cette  afTaire ,  qu'on  avait  cru  grande ,  doit 
être  comprise.  Un  trouble  s'était  élevé  dans  les  relations  du  sultan  et 
du  pacha.  Ce  trouble  mettait  le  suzerain  en  danger  par  le  fait  du 
vassal.  Ce  danger  devenait  le  prétexte  d'une  intervcntîofn  russe  à 
Constantinople.  Cette  intervention,  1- Angleterre  et  la  France  avaient 
intérêt  à  l'empêcher,  l'une  parce  qu'elle  a  sur  l'Orient  des  vues  très 
respectables ,  l'autre  parce  que  la  presse  lui  a  persuadé  qu'elle  doit 
contenir  la  Russie ,  la  Russie  étant  malveillante  pour  la  révolution 
de  juillet.  Donc,  pour  empêcher  cette  intervention,  la  France  a  usé 
de  son  influence  sur  le  pacha  qu'elle  traitait  en  allié,  parce  que  la 
presse  le  lui  avait  présenté  comme  un  libéral  ;  l'Angleterre ,  d'accord 
avec  la  France ,  a  travaillé  à  substituer  dans  Constantinople  au  pro- 
tectorat exclusif  un  concert  européen.  Mais  de  plus,  l'Angleterre 
qui  a  des  intérêts  et  des  desseins ,  qui  songe  à  la  mer  Noire,  à  la  mer 
de  Marmara  à  l'Euphrate,  à  la  mer  Rouge,  a  jugé  convenable,  pour 
établir  la  paix  entre  le  sultan  et  le  pacha,  de  les  séparer  par  un  pays 
livré  au  désordre,  à  l'anarchie,  au  brigandage,  en  insurgeant  la  Syrie. 
Un  traité  a  été  conclu  pour  cet  objet.  La  France,  toujours  conduite 
par  la  presse,  a  fait  la  faute  de  n'y  pas  adhérer,  puis  la  faute  plus 
grande  de  s'en  lâcher,  puis  la  faute  plus  grande  encore  de  se  pré- 
parer pour  toutes  les  éventualités  que  l'exécution  du  traité  pouvait 
amener.  Arrêté  à  temps  dans  le  cours  de  ces  fautes  désastreuses,  il 
n'est  donc  resté  à  son  gouvernement  qu'une  chose  à  faire,  réparer  le 
temps  perdu,  en  souscrivant  moralement  au  traité  par  des  vceux 
et  des  efforts  qui  pussent  en  faciliter  l'accomplissement.  Il  devait  cela 
à  sa  meilleure  et  plus  sûre  alliée j  l'Angleterre,  comme  à  son  allié 
lointain  et  incertain  le  pacha  d'Egypte.  Ce  qu'il  lui  fallait,  c'est  que 
les  évènemens  marchassent  vite,  que  la  force  triomphât  aisément, 
que  le  pacha  renonçât  à  une  défense  inutile  et  se  rangeât  au  système 
de  la  paix  ;  car,  pour  lui  comme  pour  tous,  en  Egypte  conune  ailleurs, 
comme  partout,  comme  toujours,  la  paix  importe  à  la  civilisation  et  i 
la  morale,  et  promet  à  la  France  ses  véritables  conquêtes.  Ainsi  les 
vœux  de  la  politique  française  étaient  pour  la  prompte  défaite  et  la 
prompte  soumission  du  pacha.  C'était  sans  détour  et  sans  flatterie, 
dans  ce  sens  que  nous  le  devions  conseiller.  Nos  conseils  ont  réussi. 
Les  Russes  ne  sont  pas  venus  à  Constantinople;  premier  triomphe 
pour  la  révolution  de  juillet.  Les  vues  de  l'Angleterre  sur  l'Orient  ont 
eu  satisfaction  ;  second  succès  pour  nous,  puisqu'elle  est  notre  alliée. 
Méhi^met  garde  l'Egypte,  grâce  à  la  France,  qui  eût  regretté  de  le 
voir  s'exposer  à  la  canonnade  et  qui  l'en  a  préservé  à  temps.  Enfin» 


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QUESTION  DECRIENT  ET  DISCUSSION  PARLEMENTAIRE.        849 

par  rintervention  de  sir  Robert  Stoprord  et  de  Tamiral  Bandiera,  la 
paix  est  assurée  en  Orient.  Que  pouvait  désirer  de  plus  la  politique 
pacifique  de  la  France?  C'est  la  vraie  politique  du  gouvernement  de 
juillet,  cette  politique  consacrée  par  une  expérience  de  dix  ans,  et 
qui  de  succès  en  succès,  de  miracle  en  miracle,  a  placé  notre  pays 
au  rang  qu'il  occupe  dans  le  monde.  Voilà  comme  Tévènement  doit 
être  jugé  par  les  hommes  d'ordre;  il  n'y  a  que  la  presse  libérale  qui 
aura  eu  tort,  et  c'est  encore  une  preuve  que  tout  a  tourné  pour  le 
mieux. 

Quelque  séduisante  que  soit  cette  manière  d'envisager  les  choses, 
quelque  attrait  qu'elle  paisse  avoir  pour  les  esprits  élevés  et  les  âmes 
généreuses,  nous  demandons  pourtant  la  permission  de  présenter 
l'affaire  sous  un  autre  jour,  et  de  persister  dans  l'humble  jugement 
qu'en  avait  porté  la  France  entière  avant  le  29  octobre.  C'est  de  ce 
point  de  vue  que  nous  nous  obstinerons  à  considérer  et  les  évène- 
mens,  et  la  discussion  parlementaire,  et  le  cabinet  actuel,  et  le  dé- 
nouement qu'on  présente  à  notre  admiration. 

La  diplomatie  est  moins  mystérieuse  que  jamais,  on  peut  même 
trouver  qu'elle  l'est  trop  peu,  et  certainement,  dans  leurs  relations 
politiques,  les  cabinets  ne  trompent  aujourd'hui  que  le  moins  qu'ils 
peuvent.  Cependant  tout  ne  se  dit  pas,  et  il  y  a  dans  toute  question 
européenne  un  certain  nombre  de  phrases  faites  qui  ne  sont  que  des 
mensonges  convenus,  à  l'effet  de  dissimuler  la  vraie  pensée  que  per- 
sonne n'avoue,  mais  d'après  laquelle  chacun  raisonne.  Tel  est,  par 
exemple,  dans  la  question  d'Orient,  cet  axiome  tant  répété  :  «  L'équi- 
libre européen  veut  le  maintien  de  l'intégrité  et  de  l'indépendance  de 
l'empire  ottoman.  »  Tous  les  cabinets  de  l'Europe  ont  adhéré  à  cette 
proposition  ;  la  Russie  elle-même  n'y  a  pas  trop  contredit.  Cepen- 
dant pour  tous  les  cabinets  signifiait-elle  la  même  chose?  Nul  ne 
peut  le  penser. 

Sans  doute,  à  parler  raison,  la  proposition  est  vraie.  Quant  à  pré- 
sent, l'équilibre  européen  doit  être  maintenu,  c'est-à-dire  que  nulle 
puissance  n'est,  si  elle  est  prudente  et  raisonnable,  pressée  d'opérer, 
même  à  son  profit,  un  changement  dans  la  répartition  actuelle  des 
territoires  et  des  forces,  telle  qu'elle  a  été  réglée  par  les  derniers 
traités.  De  même,  et  par  une  conséquence  évidente,  l'empire  otto- 
man doit  continuer  de  n'appartenir  qu'à  lui-même,  ou,  pour  mieux 
dire,  il  faut  maintenir  partout  ce  qui  reste  de  la  domination  turque. 
Dans  le  présent,  tous  les  cabinets  peuvent  s'entendre  pour  dire  cela, 
et  c'est  une  parole  bonne  à  répéter. 

TOME  XXIV.  54 


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'ly 


98D  «l¥OB  M»  hVClL  MOflBBS. 

Cepeiufatfljt,  quAQd  c'est  la  Ru^e  qaî  la  répète,  cette  parole  a  ap 
wm  que  tout  le  monde  confiait.  Elle  veut  dire  que  la  Russie,  véhé- 
iMOteaiefit  soupçonnée  depuis  long-temps  de  convoiter  la  Tunpûe, 
(S'est  mise  à  la  protéger  pour  commencer  à  la  conquérir.  Tous  les 
périls  de  la  Porte  ottomane,  qu'ils  lui  viennent  de  Thessalie  qn 
d'Egypte,  des  Albanais  ou  des  Arabes*  peuvent  désormais  amener  les 
flottes  des  maîtres  de  la  mer  Noire  sous  les  murs  de  Constantino^. 
C'est  le  sens  du  système  conservateur  qui  a  servi  de  règle  à  Us  paiiiifme 
de  l'empereur  en  183^,  comme  l'écrivait  son  ministre  (1),  et  fui  a 
,faU  la  buae  des  msgagemens  récqHvques  qui  unissent  la  Porte  à  la 
Russie.  L'intégrité  et  l'indépendance  de  l'empire  ottoman,  dans  la 
.bottcbe  de  la  Russie,  c'est  donc  le  protectorat  rosse.  Personne  n'est 
dupe  de  ces  mots-l«i. 

Mais  quand  une  autre  puissance,  quimd  l'Angleterre,  par  exempip, 
les  prononce,  elle  leur  attribue  une  tout  autre  valeur.  £Ue  entend 
-alors  quQ  respire  turc  doit  être  soustrait  à  la  protection  suspecte  de 
la  Russie,  à  cette  protection  qui  en  menacerait  dès  aujourd'hui  i'iA^ 
dépendance  et  plus  tard  l'intégrité.  Ce  n'est  pas  tout,  la  pensée  de 
l'Angleterre  va  plus  loin.  La  Russie,  se  dit-elle,  ne  doit  s'agrandir  ni 
par  conquête  ni  par  influence;  mais  si  elle  le  fait,  et  dans  la  prérir 
aioo  qu*eUe  pourra  le  faire  un  jour,  rAngleterre  doit  se  préparer  des 
lances  d'agrandissemens  équivalens  :  elle  doit  faire  senCk*  à  Con** 
.stantiiiople  ce  que  vaut  sa  protection ,  en  concurrence  avec  celle  de 
la  Russie;  au  a^i  de  l'empire,  ce  que  peut  faire  son  influence,  en 
^XHicurrence  avec  celle  de  la  France.  Tout  le  monde  sait  e^n  effet  œ 
4fae  l'Angleterre  est  en  Asie ,  ce  qu'elle  veut  être  dans  la  Méditer- 
ranée.  De  là  ses  vues  présentes  et  ses  vues  à  venir  en  Orient.  Tant 
que  l'empire  ottoman  subsiste,  elle  peut  se  contenter  d'y  faire  cook 
nattre  et  respecter  son  ascendant,  d'y  acquérir  des  clientelles,  des 
marchés,  des  communications;  le  jour  où  il  succombera,  elle  entend 
qu'il  ne  pMsse  au  profit  de  personne  autant  qu'au  sien«  et  se  réserve 
sa  part,  si  elle  ne  peut  empêcher  la  Russie  de  &'en  faire  une  : 
Toilà  son  intégrité  et  son  indépendance  de  l'empire  ottoraen. 

n  y  a  peu  à  s'occuper  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse.  Cependant 

pour  l'une,  la  formule  fameuse  signifie  la  tranquillité  de  l'Orient  avec 

«n  peu  phis  de  penchant  dans  cette  question  vers  l' Angleterre  que 

vers  la  Russie;  pour  l'autre,  un  arrangement  tel  que  le  cabinet  de 

.B^lin  ne  sott  pas  obligé  de  choisir  entre  la  Russie  et  l'Angletetre. 

(1)  Dépêche  de  M.  de  Nesselrode  à  M.  de  Medem ,  du  iS  JniUei  ISSS. 


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QUESTION  D*ORISNT  ET  DISCUSSION  PARLEMENTAIRE.        85f 

Mais  il  résulte  éyidemment  de  tout  cela  qu'en  usant  des  mêmes 
paroles,  la  Russie  «  la  Grande-Bretagne,  la  Prusse  et  rAutriche  sont 
loin  d'avoir  les  mêmes  idées,  et  que  les  deux  premières  surtout,  se 
souciant  fort  peu  dans  l'avenir  du  maintien  de  l'empire  ottoman ,  dès 
aujourd'hui  ne  s'inquiètent  guère  d'y  voir  naître  des  collision^  et  des 
crises,  si  elles  peuvent  y  saisir  l'occasion  iavorable  de  jeter  les  fonde- 
Biensde  leur  puissance  future,  fallùt-il  y  employer  la  forcedes  armes. 

L'indépendance  et  l'intégrité  de  l'empire  ottoman  sont  chères  éga- 
lement à  la  France.  La  France  aussi  se  servait  de  ces  mots  en  1839. 
Qu'entendaitp-elle  par  là?  Le  statu  qvo.  La  tolérance,  ou  la  consé-* 
ention  du  statu  quo  en  Orient,  tel  était  le  véritable  intérêt  de  la 
France,  également  jalouse  de  ne  voir  se  renouveler  ni  les  tentatives 
de  protection  léonine  de  la  Russie,  ni  les  essais  d'extension  morale 
de  la  puissance  britannique.  Cette  politique  résulte  pour  la  France 
de  sa  position  même,  sur  la  Méditerranée.  La  Méditerranée  n'est 
point  un  tac  français;  c'est  là  une  dénomination  ambitieuse  qui  peut 
inquiéter  sans  rien  éclaircir.  Maïs  enfin  la  France  occupe  un  littoral 
bordé  de  grands  ports  au  nord  de  cette  mer.  En  face,  elle  règne 
péniblement,  mais  elle  règne  de  fait  sur  plus  de  deux  cents  lieues  de 
cMes.  Elle  n'y  projette  en  d'autres  parages,  elle  n'y  rêve  aucui» 
agrandissement  ultérieur,  aucune  conquête  insulaire  ou  continen- 
tale; mais  partout  elle  y  peut  prétendre  à  Tinfluence,  partout  elle  y 
tondrait  voir  s'établir  ou  se  développer  avec  indépendance  des  exis- 
tences nationales,  des  marines  respectables.  Si  l'Espagne  s'éclaire 
Wà  jour  sur  ses  véritables  intérêts,  elle  s'appuiera  uniquement  sur 
la  France,  qui  ne  lui  souhaite  que  de  la  puissance,  et  qui  a  besoin 
qu'elle  en  acquière.  Si  la  Grèce  arrive  jamais  à  la  vie  et  à  la  force  ^ 
elle  se  souviendra  que  la  France  seule  a  voulu  pour  elle  une  nntio- 
Baltté  véritable,  et  lui  a  conseillé  de  ne  pas  s*effacer  sous  l'empire 
étrangement  combiné  de  la  politique  anglaise  et  de  la  politique 
russe.  La  France  encore  devrait  tout  au  moins  exercer  à  Constantin 
nople  l'influence  désintéressée  d'une  puissance  du  premier  ordre  qui 
ne  convoite  aucune  des  dépouilles  de  l'empire.  En  Syrie,  depuis  un 
temps  immémorial,  le  nom  français  était  puissant,  et,  parmi  les  popu- 
lation&.chrétiennes,  les  croisades  nVivaient  laissé  que  notre  souve-* 
nir.  l^rlerai-je  enfin  de  rÉg}'p(e^^^ui  ne  sait,  ou  du  moins  qui  ne 
savait,  il  y  a  deux  mois,  quels  intérêts,  quels  ant.-cédens,  quels 
Kens  de  politique,  de  civilisation  et  de  commerce,  unissaient  notre 
pays  à  la  terre  orientale,  où  le  héros  de  notre  époque  alla  chercher 
celte  auréole  de  poésie  qui  devait  couronner  les  origines  de  sa  gloire? 

54. 


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852  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

Ainsi  naguère  encore,  en  Orient,  et  tout  autour  de  la  Méditer- 
ranée, la  France  occupait  une  situation  imposante,  et  jouissait  d*une 
influence  que  l'avenir  pouvait  développer  non-seulenient  à  son  profit, 
mais  surtout  au  profit  de  Tindépendance  commune  et  du  progrès 
général.  La  France,  sans  aucune  vue  de  conquêtes,  sans  aucun  projet 
d'extension,  n'avait  pas  un  intérêt  qui  ne  fût  celui  des  puissances 
môme  qui  reconnaissaient  son  patronage,  des  peuples  même  que 
protégeait  sa  sympathie.  Le  maintien  régulier  et  paisible  de  cet  état 
de  choses  devait  évidemment  rester  le  but  de  sa  généreuse  ambition. 
Le  repos  de  l'Orient,  si  important  pour  le  repos  du  monde,  était 
ainsi  bien  sincèrement,  bien  ouvertement ,  ce  qu'elle  voulait  et  ce 
qu'elle  devait  vouloir.  La  paix  de  l'Orient  favorisait  la  grandeur  de 
la  France. 

Il  me  semble  que  cette  esquisse  rapide  de  la  situation  de  la  France, 
comparée  à  celle  des  autres  puissances,  annonce  d'avance  la  conduite 
que  notre  pays  devait  tenir,  et  suffît  pour  expliquer  tout  ce  qui  s'est 
passé  depuis  la  bataille  de  INezib.  Chaque  gouvernement  a  suivi  la 
pente  de  ses  intérêts.  Rien  n'a  été  moins  libre,  moins  arbitraire  que 
le  choix  des  systèmes  et  des  moyens.  L'un  défendait  son  influence 
acquise  en  tenant  inflexiblement  à  la  paix;  d'autres  cherchaient  un 
accroissemeut  d'influence  et  assuraient  l'avenir  de  leurs  desseins  en 
préférant  les  moyens  coërcitifs,  c'est-à-dire  la  guerre.  Il  n'est  pas 
vrai  qu'un  engouement  de  mode  pour  le  pacha ,  que  le  caprice  d'une 
presse  fertile  en  promesses  comme  en  exigences  dangereuses,  que  le 
besoin  imprudent  d'un  succès  de  tribune  ou  d'une  popularité  vaine 
ait  lancé  la  France  dans  la  voie  où,  du  12  mai  1839  au  29  octobre  18W, 
elle  a  marché,  son  gouvernement  en  tète.  Elle  n'a  cédé  qu'au  senti- 
ment plus  ou  moins  raisonné,  mais  juste,  de  ses  devoirs,  non-seule- 
ment envers  la  paix  du  monde  et  la  civilisation  générale,  mais  envers 
elle-même.  Sa  politique  a  été,  comme  le  disait  si  bien  M.  Jouffroy, 
dictée  ^îïT  Vinslijici  (Vvn  grand  pays  rpflrchi  dans  fintellif/ance  d'une 
grande  assemblée.  Lorsqu'une  fois  une  politique  ainsi  inspirée,  ainsi 
motivée,  a  prévalu,  un  grand  pays  doit  se  raj)peler  ces  sages  paroles 
de  M.  Guizot  :  J^  mérite  des  gouverncmcns  absolus,  c^esl  lu  pré- 
voyance et  la  persévérance.  Montrons  au  monde  que  les  gouvcrnemens 
libres  savent  aussi  être  prévoyans  et  persévérons  (1). 

La  prévoyance  consistait  à  savoir  qu'une  politique  aussi  spéciale 
que  celle  de  la  France  pouvait,  si  elle  était  contrariée,  rencontrer 

(1)  Discussion  de  juillet  1830.  —Rapport  de  M.  Jouffroy.  —Discours  de  M.  Gtnibt. 


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QUESTION  d'orient  ET  DISCUSSION  PABLEMENTAIRE.         853 

des  chances  de  guerre;  la  persévérance,  à  ne  pas  reculer  le  jour  où 
ces  chances  pourraient  se  rapprocher.  Pour  peu  qu'on  veuille  relire 
les  discussions  de  1839,  on  jugera  si  la  France  a  prévu.  La  discus- 
sion de  ces  derniers  jours  a  montré  si  elle  a  persévéré  (1). 

La  tribune  a  exposé  et  débattu,  quinze  jours  durant,  la  conduite 
du  gouvernement  chargé  pendant  dix-huit  mois  des  intérêts  de 
notre  politique  orientale.  Nous  ne  rouvrirons  pas  le  débat.  Qu'on 
pe  croie  pas  cependant  que  tout  ait  été  dit,  que  tout  ait  été  révélé 
dans  cette  discussion  où  Ton  a  tant  dit,  où  Ton  a  tant  révélé.  La 
diplomatie  peut  se  plaindre,  on  a  percé  le  secret  dont  son  action 
joornalicre  doit  rester  enveloppée,  pour  demeurer  libre  et  efQcace; 
on  Ta  Tendue  fort  difficile  pour  l'avenir,  et  le  gouvernement  semble 
avoir  pris  à  tâche  d'user  ou  de  briser  ses  propres  instrumens.  Pour 
la  poUtique  pratique  on  a  trop  parlé,  pas  assez  cependant  pour  l'his- 
toire, et  les  pièces  plus  complètement  montrées,  plus  impjartiale-* 
ment  choisies ,  jetteraient  une  lumière  nouvelle  sur  le  récit  de  cette 
affaire,  à  laquelle  le  public  se  cfoit  initié. 

Au  début  des  évènemens,  le  cabinet  du  12  mai  pouvait  encore  se 
regarder  comme  maître  de  son  choix.  Au  risque  de  se  faire  accuser 
d'étroitesse  dans  les  vues  et  de  timidité  routinière,  il  lui  était  loisible 
de  sacrifier  en  grande  partie  cette  politique  française  dont  nous  avons 
esquissé  les  principaux  traits,  à  un  seul  intérêt,  celui  de  l'alliance 
anglaise.  En  faisant  tout  pour  la  conserver  et  la  resserrer,  succédant 
à  un  ministère  justement  accusé  d'en  avoir  relâché  tous  les  liens,  il 
eût  peut-être  évité  à  la  France  ce  que  nous  voyons  aujourd'hui,  et, 
sous  ce  rapport,  il  eût  bien  mérité  d'elle.  Quelques  hommes  d'état, 
en  bien  petit  nombre,  prudens  jusqu'au  scrupule,  ou  soupçonnant 
quelque  faiblesse  cachée  au  sein  de  notre  gouvernement,  auraient 
souhaité  #{ors  que,  mettant  décote  les  vues  personnelles,  les  calculs 
d'infiuencè,  les  idées  de  progrès  général,  il  s'unît  dans  une  opéra- 
tion commune  avec  l'Angleterre,  et  ne  tendît  ainsi  qu'à  trois  choses» 
raffermir  l'alliance,  paralyser  ou  humilier  la  Russie,  se  montrer 
agissant  et  résolu.  Quel  qu'eût  été  le  mode  et  le  but  de  cette  action , 
eût-elle  été  finalement  plus  favorable  à  l'accroissement  de  l'influence 
anglaise  que  de  la  nôtre;  c'est  beaucoup  que  d'agir,  et  les  politiques 
à  grandes  vues  auraient  seuls  trouvé  à  redire.  L'Angleterre  ne  se 
conduit  point  par  des  idées  générales  et  systématiques.  11  lui  suffit 
quelquefois  de  montrer  un  peu  au  hasard  de  la  volonté  et  de  la  puis- 

(t)  Voyez  tous  les  discours  de  1839,  même  celui  de  M.  Dupin. 


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WBb  nmiK  wm  mnx  mamms^ 

mce.  EMè  aime  tes  résolutions  brusques  et  les  partis  éncq;kpes>  B 
était  possible  de  l'entraîner  et  de  la  compromettre  dans  quelque  cheie 
ée  décisif  et  d'imprévu.  C'était  une  poUtiqse  un  peu  grossière,  maia 
sûre ,  et  qu'on  peut  regretter,,  puisque  non»  ne  devions  ni  réusnin,  ni 
persister  dans  celle  (pii  hii  Ait  préférée.  Hais  à  Bien  ne  plaise  <|ue 
nous  reprochions  au  cabinet  du  12  mai  sa  préférence.  Sans  < 
s'il  avait  la  puissance  de  feire  autrement,,  au  cas  qu'il  l'eM  ve 
«pprouvons4e  d'avoir  embrassé  la  politique  exchuivenienl  natnmnln; 
celle  qui ,  en  exposant  à  de  plus  grands  risques,  conduisait  à  un  plw 
grand  Imt. 

Ce  ministère  parait  d'aiftenrs  avoir  constamment  agi  sons  rempim 
d'une  idée  qui  s'est  laissée  entrevoir  dans  re!iposé  donné  par  BL  Pïisaf 
des  négociations  qu'il  paraft  avoir  dirigées  avec  M.  Duhupe.  Cetin 
idée  est  celle  d'une  mauvaise  foi  permanente  de  la  port  du  admet 
anglais.  Les  preuves  anecdotiques  ne  manquent  pas,  je  le  saisv  A 
rèppui  de  ce  soupçon;  mais  elles  ne  sufCsent  pas,  suivant  neni^ 
pour  légitimer  une  déGance  systématique  contre  l'Anglelen^.  Jl 
ne  feut  appeler  ni  mauvaise  foi  ni  perfiÂe  l'existence  d'une  arrière^ 
penséeque  tout  le  moncte  devine,  que  tout  le  monde  connaît,  païen 
qu'elle  s'explique  par  des  intérêts  manifestes.  La  France  esl-^e 
déloyale  pour  n'avoir  pas  dit  pleinement  combien  elte  s'intéressait  i 
rétablissement  égyptien?  La  Grande-Bretagne  sera-t-d  le  menlewe 
pour  n'avoir  pas  étalé  assez  publiquement  son>  désir  passionné  dTen^ 
lever  la  Syrie  au  maître  énergique  qui  semblait  seul  capable  de  la 
dompter?  Les  négociations  entre  états,  comme  les  transactions  entae 
particuliers,  ne  sont  possibles  qu'à  ta  condition  qu'il  y  ait  de  paît  et 
d'autre  beaucoup  de  sous-entendus  que  chacun  entend  ;  et  dans  la 
Crit ,  TAngleterre  n^a  trompé  personne  quand  eHe  a  tu ,  sans  lecaehei; 
^'elle  abandonnerait  plutôt  quelque  chose  de  son  antipathie  enalro 
h  Russie  que  de  son  aversion  contre  TÈgypte.  La  France  a  éà  s'en 
douter  de  fort  bonne  heure;  seulement  elle  avait  droit  de  penser  qne 
les  intérêts  d'une  ancienne  alliance,  que  les  bons  procédés,  la  eon- 
iormité  des  principes,  l'empire  de  l'opinion,  enin  une  sorte  de  point 
d'honneur  politique,  retiendraient  r  Angleterre  plus  près  du^  tenriM» 
oè  nous  noos  étions  placés,  et  préviendraient  le  scandale  d'une  raiH* 
fore  éclatante.  Si  le  cabinet  du  1^  mai  n*a  point  nourri  cette  espé^* 
nnee,  s'il  a  été  assez  défiant  pour  se  préserver  de  qnehjne  iltasflw 
à  cet  égard ,  alors  sa  conduite  a  été  pins  hardie  ffaHi  ne  la  fiiil  au- 
jourd'hui; car  il  a  marché  les  yeux  ouverts  sur  les  dangers  d'un 
brusque  isolement*  Noes  ne  le  Inr  reproeherionapas;  ee  seratt  pren?e 


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QUESTION  D'cmSarr  Wr  MSCGS^IOIC  PàHLEHENTAlRE.        8M 

4e  diirveyance  et  de  courage;  il  ne  serait  bUmable  que  s'il  ji'eii  your 
laii  JMBI8  €oo venir,  et  8*il  essayait  4e  disculper  sa  conduite  de  Tiiopu- 
latioB  rbonoraUe  d'avoir  encouru  des  dangers  qu'à  nos  yeux  il  serait 
lauable  d'avoir  vas  et  bravéïs. 

Ces  dangers  étaient  manifestes  quand  le  cabinet  du  1*'  mars  se 
fomia.  Cependant  il  ne  voulut  pas  désespérer  de  l'aHiance  anglaise. 
B  ne  Aisait  pas,  OMBme  le  cabinet  qui  l'avait  précédé,  profession  de 
défiance.  Il  pouvait  se  croire  quelques  droits  particuliers  à  se  Oatîpe 
iécouter  du  cabinet  britannique.  Mais  si  ses  espérances,  sous  ce  rap*^ 
1^,  ont  Hé  de  courte  durée,  ce  n'était  pas  une xaison  pour  lui 
4'abandonner  les  principes  posés  dans  la  négociation;  il  trouvait 
l'opinion  de  la  France  engagée  sur  tous  les  points,  et  bien  engagée. 
hÊL  déserter  eût  été  une  faiblesse  ^ns  motif,  et  probablement  rune 
duperie.  La  France,  d'ailleurs,  n'avait  que  trop  prouvé, 4ans  nuunle 
autre  aflaire,  qu'elle  n'était  pas  opini&tre,  et  savait  abandonser  uuiÇ 
position.  Plus  encore  que  de  réussir,  il  iflo^artait  de  la  montrer 
résolue  et  constante,  capaUe  de  vouloir  une  ^hose  et  de  s'y  tenir^ 
C'était  la  première  condition  de  la  réhabilitation  de  notre  politique 
étrangère.  Le  cabinet  du  12  mai  paraissait  l'avoir  senti  luinnème. 
fiouvonons-^DOus  du  double  conseil  de  M.  Guizot,  prévoir  et  persé^ 
«érer.  Pourquoi  le  succès  n'aurait-il  pas  jusqu'à  iin  certain  poiot 
jr^ndu  à  la  persévérance?  On  devait  compter  sur  Tiofluence  d'un 
nouvel  ambassadeur,  dont  Tenvoî  était  à  lui  seul  un  engagement  de 
jrfus  envers  la  politique  qu'on  appelle  égyptienne.  Pour  quel  motif, 
.en  effet,  l'ancien  ambassadeur  avait-il  été  rap^^elé?  Ce  n'est  pas  ap^ 
jmremment  qu'il  lui  manquât  ou  la  haute  expérience,  ou  le  jugement 
Ji4)érleur,  ou  Thabitude  du  maniement  des  grandes  affaires.  Étaît-^e 
9qu'on  ie  soupçonnât  d'indifférence  pour  TaUiance  angliiîse,  de  peo*- 
ichant  à  laisser  prévaloir  une  puissance  du  Nord  à  Constantinopl^ 
/Mao,  assurément.  On  ne  lui  reprochait  qu'une  seule  chose,  on  crai- 
4|Qait  qu'il  n'attachât  pas  une  assez  capitale  importance  a  la  queatiofi 
îlerritoriale,  et  qu'il  ne  fût  personnellement  porté  à^transigersurcet 
«rtide. d'est  notoirement  dans  l'intérêt  de  l'égypte,  ou,  pour  mieuiL 
parler,  dans  l'intérêt  du  point  de  vue  eiclusivemeat  français  de  la 
i^estioo  d'Orient,  que  H.  Guizot  fut  nommé  aœfaassadetu*.  Kien 
a'^aîl  dû  mieux  avertir  le  calnnet  de  Londres  des  inteatûms  de  celui 
-de  Paris,  coaume  aussi  de  son  désir  invariable  de  concilier  le  point 
'Capital  de  son  syatème  avec  le  maintien  de  l'aUiance  aiiglaise.  Qu>- 
ioonque  a  vécu  dans  la  chambre  des  députés  ^u  mois  de  déeembie 
1899  à  la  in  de  février  iSkQ^  sait  que  jamais  la  poiilM|ue  dite  ésgp^ 


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956  REVCB  DES  DEUX  M05DES. 

tienne  n'a  été  plus  en  faveur  qu'à  cette  époque.  Jamais  chambres  et 
gouvemeroens  ne  se  sont  engagés  avec  plus  d'ardeur,  et,  quoi  (pi'on 
en  dise,  avec  moins  d'ignorance  des  chances  de  l'avenir,  dans  une 
voie  au  terme  de  laquelle  on  devait  entrevoir  d*abord  la  possibilité 
de  l'isolement,  puis  celle  de  la  guerre. 

La  route  était  donc  tracée  devant  le  ministère  du  i"  mars.  Il  devait 
tenter  un  dernier  effort  en  faveur  du  système  qui  lui  était  légué,  et 
dont  il  acceptait  de  grand  cœur  la  succession.  Il  devait  essayer,  en 
calmant  les  passions,  en  dégageant  les  amours-propres,  de  laisser  le 
temps  au  nouvel  ambassadeur  de  prendre  du  crédit  et  d'obtenir  des 
concessions.  Les  plus  grandes  autorités  du  monde  diplomatique  loi 
en  faisaient  eispérer  quelques-unes.  D'ailleurs,  s'il  ne  pouvait  se  pro- 
mettre une  solution  favorable  de  la  question,  il  pouvait  au  moins 
l'ajourner.  C'était  beaucoup.  L'Europe  avait  vécu  cinq  ou  six  ans 
tranquille,  grâce  à  l'arrangement  de  Kutahyeh,  qui  n'était  qu'an 
Bjournement.  Sans  convention ,  sans  négociation ,  la  paix  ne  pouvait- 
elle  encore  se  maintenir  de  fait,  se  prolonger,  et  détruire,  par  sa 
durée  même,  les  prétextes  qu'on  cherchait  pour  la  troubler? 

De  ces  prétextes,  le  seul  sérieux  était  la  possibilité  toujours  sub- 
sistante d'une  collision  entre  le  sultan  et  le  pacha.  Si  donc  l'un  et 
l'autre  pouvaient  être  amenés  à  s'entendre,  s'il  existait  un  moyen  de 
leur  persuader  que  leur  intérêt  commun  était  de  se  contenter  d'un 
accommodement  supportable,  si,  en  un  mot,  un  arrangement  direct 
pouvait  être  ménagé  entre  eux,  un  grand  service  était  rendu  au 
inonde.  Vers  l'automne  de  1839,  le  cabinet  du  12  mai  l'avait  beau- 
coup désiré  et  un  peu  espéré.  Sans  négocier  cet  arrangement,  il 
avait  conseillé  à  tout  le  monde  la  modération.  Il  se  croyait  avec  rai- 
son libre  de  faire  plus  encore.  La  note  du  27  juillet  ne  l'interdisait 
pas.  Que  contenait  cette  note  tant  citée?  Que  sur  la  question  d'Orient 
raccord  était  assuré  entre  les  cinq  grandes  puissances,  allégation 
matériellement  fausse,  et  que  la  sublime  Porte  était  engagée  à  sus- 
pendre toute  détermination  définitive  sans  leur  concours.  Assurément 
cet  acte,  destiné  uniquement  à  empêcher  dans  une  circonstance 
donnée  la  Turquie  de  faire  cession  de  biens  à  l'Egypte,  n'enlevait  à 
personne  la  faculté  de  préparer  par  de  bons  conseils  les  voies  pour 
une  conciliation.  La  Russie,  très  peu  de  temps  après  le  27  juillet, 
avait  déclaré  que  la  note  de  ce  jour  n'enchaînait  pas  sa  liberté  d'ac- 
tion ;  et  lorsque,  huit  ou  dix  mois  plus  tard ,  l'accord  tant  promis 
n'existait  pjas  même  en  germe  entre  les  cinq  puissances,  il  aurait  été 
assurément  d'une  politique  sage  et  utile  de  travailler  à  ramener  les 


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QUESTION  d'orient  ET  DISCUSSION  PARLEMENTAIRE.        S5T 

deux  parties  à  TarraDgement  direct.  Une  seule  chose  pouvait  paraître «^ 
non  pas  répréhensiblc  en  soi,  mais  peu  habile,  c'eût  été  de  négocier 
secrètement  un  traité  qui ,  notiGé  tout  d'un  coup ,  eût  fait  tomber 
brusquement  tous  les  pourparlers  de  Londres. 
'  Eh  bieni  la  France  n'a  rien  fait  de  tout  cela.  Lorsqu'au  mois  d& 
}uin  le  vice-roi  a  offert  au  sultan  de  lui  rendre  sa  flotte,  on  a  attribué 
cette  louable. détermination  à  l'influence  de  notre  cabinet.  C'était  lui 
faire  grand  honneur.  Certes,  il  aurait  été  heureux  d'y  contribuer; 
mais  la  vérité  authentiquement  prouvée,  c'est  qu'il  était  resté  corn- 
plètement  étranger  à  la  démarche  de  Méhémet,  et  c'est  une  des  nom- 
breuses inexactitudes  insérées  par  lord  Palmerston  dans  son  memo^ 
randum  et  portées  à  notre  tribune  par  ses  bénévoles  apologistes,  que 
le  reproche  ou  l'hommage  adressé  au  cabinet  du  !•'  mars  pour  avoir 
suggéré  au  pacha  cette  bonne  pensée.  Seulement,  dans  les  premiers 
jours  de  juillet ,  la  France  a  envoyé  à  Alexandrie  le  conseil  de  per-« 
sister  sérieusement  dans  les  idées  conciliatrices  et  de  les  mener  à 
bien ,  justiGant  ainsi  sa  déclaration  tant  répétée,  qu'elle  n'appuierait 
qu'un  arrangement  agréé  librement  par  les  deux  parties.  Ceux  qui 
croient ,  ou  plutôt  ceux  qui  disent  que  ce  fait  si  simple  est  l'origine 
du  traité  du  15  juillet,  rabaissent  les  conceptions  des  quatre  puis-^ 
sauces  aux  proportions  de  leur  esprit,  et,  dans  leur  désir  immodéré 
de  tout  imputer  au  gouvernement  de  leur  pays,  prêtent  une  véritable 
niaiserie  à  lord  Palmerston. 

.  C'est  la  mode  en  effet  chez  quelques-uns  de  ne  voir  qu'un  acte 
iosigniGant  dans  une  convention  souscrite  des  mêmes  noms  quisignè* 
rent  la  ruine  de  l'empereur  Napoléon.  Sans  exagération ,  sans  appel 
aux  passions  rétroactives,  on  doit  qualifier  autrement  une  transaction 
qui  a  changé  en  un  moment  l'attitude  de  toute  l'Europe.  Qu'est-ce 
que  le  traité?  Une  alliance  anglo-russe.  Quels  motifs  ont  déterminé 
l'Angleterre  a  cette  alliance  si  long-temps  invraisemblable?  Ceux 
même  qui  avaient  dicté  la  politique  de  la  France.  En  décrivant  la. 
position  de  la  France  sur  les  bords  de  la  Méditerranée  et  dans  le  fond 
de  rOrient,  nous  avons  précisément  indiqué  la  pensée,  la  passion 
môme  qui  a  rapproché  dans  cette  question  la  Grande-Bretagçe  de  la 
Russie.  La  France  risquait  cette  fois  de  trop  gagner  dans  l'opinion  do. 
inonde,  et  son  iofluence  menaçait  de  s'étendre  trop  vite  et  trop  loin^ 
C'était  bien  assez  pour  décider  le  ministre  anglais.  Quels  motifs  ont 
entraîné  la  Russie  à  son  tour  et  l'ont  fait  consentir  au  sacrifice  appa* 
rent  de  son  privilège  à  Constantinople?  Ceux  que  dénonçait  le  minis^ 
tère  du  12  mai ,  lorsqu'il  accusait  le  cabinet  de  Saint-Pétersbourg 


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fmoîT  totqours  nmrri  la  pensée  de  reconMtiier  le  traité  de  Chao- 
moiit.  Pour  en  fUre  quoi?  La  Russie  eUe-^mème  Tignore ,  et  ses  de»- 
aeiiis  soitl  aurdessous  de  ses  sentlmens.  Elle  a  encore  plus  la  ptéteii» 
tion  que  Tîntention  d'être  hostile  au  gouvernement  de  juiilel.  Q«aat 
à  r Autriche  et  à  la  Prusse,  il  ne  faot  leur  demander  aMnpIe  de 
rien.  Xlles  trouvaient  Tune  et  l'autre,  surtout  la  première,  qae  la 
France  avait  raison  ihns  la  question  d'Orient;  mais  on  ne  satrraft 
attendre  d'elles  Timpertinence  d'avoir  saison  avec  la  France  contre 
le  reste  de  l'Europe.  L'Allemagne  en  général  n'a  garde  de  déplak«  i 
l'empereur  Nicolas,  et  F  Autriche  elle-même,  pressée  par  r  Angleterre 
qu'elle  aime  et  la  Ruwie  qu'elle  craint,  ne  pouvait  hésiter  à  signer  ce 
qu'elle  désapprouvait.  r^'est*ce  rien,  après  tout,  que  la  destructioii 
de  ralliaace  anglo-française?  Il  y  a  dix  ans  que  cette  alliance  Tait  ie 
scandale  des  cours  du  continent.  Grâce  au  ciel,  la  voilà  brisée;  l'Eu-' 
Tope  est  soulagée  du  poids  qui  l'oppressait. 

Peut-être  l'Angleterre  n'a-t-elie  pas  su,  en  concluant  ce  traité, 
qu'elle  rompait  avec  la  France,  elle  ne  s'est  pas  dit  qu'elle  changeait 
d'alliance;  mais  la  raison  de  cette  ignorance,  on  ose  à  peine  la  donner. 
C'est  qu'on  professait  à  Londres  que  le  gouvernement  français  était 
de  ceux  avec  qui  l'on  ne  se  brouille  pas.  La  France  supportera  tout; 
cette  maxime  y  était  passée  à  l'état  de  chose  jugée.  On  a  donc  pu  s'y 
promettre  de  la  retrouver,  après  le  ^té  signé  et  exécuté,  à  peu  jMès 
la  même  qu'auparavant,  un  allié  incertain  qui  ne  peut  jamais  devenff 
un  ennemi.  Telle  est  l'opinion  que  depuis  quelques  années  l'Angle- 
terre et  peut-être  le  monde  se  sont  faite  de  notre  pays.  Es^-ette* 
fondée? 

Cette  opinion,  le  ministère  du  1^  mars  a  tout  feit  pour  la  détruire* 
Cette  opiùion ,  le  ministère  du  29  octobre  parait  avoir  été  fonné  pour 
là  conQrmer,  et  jusqu'ici  il  n'a  rien  fait  pour  la  démentir. 

On  aurait  dû  prévoir  ce  dénouement.  Ceux  qui ,  après  le  15  juillet, 
ténvoins  de  la  vivacité  avec  laquelle  le  pouvoir,  le  public,  fa  presse, 
prenaiei.t  l'événement,  concluaient  que  le  jour  était  venu  où  la  poli* 
tique  changerait,  où  les  paroles  seraient  le  programme  exact  des  actes, 
prouvaient  leur  patriotisme  plus  que  leur  discernement,  et  n'avdent 
que  médiocrement  profité  des  leçons  du  passé.  Faire  grand  bniit  av 
commencement  de  toutes  les  affaires,  beaucoup  promettre  ou  beau» 
ooup<  menacer,  puis,  le  moment  venu,  ne  pas  agir  et  ne  se  trouver 
fidèle  ni  dans  les  promesses,  ni  dans  les  menaces,  c'est  un  système 
de  conduite  qui  ne  manque  pas  de  précédées.  N'en  accusons  pas  le* 
gouvernement  seul.  Ni  les  chambres,  ni  l'opinion  publique  ne  sont 


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QUESTION  D'OUBNT  £T  «SClSaOIf  PiHLEMENTAlRE.        tBt 

à  cet  égard  jFréproduiMes.  En  Fcance ,  nous  aÔBom  :à  ifooQiirir  ;  H 
ne  se  passe  dans  le  moade  jnen  sur  quoi  neus  n'ayons  <d'ahord  dui 
aivjs;  fl  ne  s'y  plttde  pas  .une  cause  à  ïaqu^e  Aousne  témaigpions 
ntéffèt;  tous «eni  qui  entrqtfemiQBt  qudqoe  chose,  reçoivent  suc^ 
«eastvementrassttffance  de  notre  ^protection.  Jfeis  fimtd  sonlenir  cet 
a«is,  «n^uyer  cette  cause,  réaliser  celte  pi»leokion^;n'y  comptez  phis^ 
Cest  alors  la  presse  qui  a  promis,  c'iîst  la.trHMine  qui  s'est  engagée; 
ee  n'est  plus  ia  France;  elle  se  croirait  insensée,  si  eHe  demuiit  à  ses 
paroles  la  caution  de  sa  puissance.  La  France  parle  et  n'agit  rpas«  Plus 
d'un  fiiit  justifierait  ces  vérités,  tristes  à  rappeler,  d'anstait  plus  tdâtes 
9ie^en?n!annonce  qu'elles  doivent  de  si  tôt  cesser  d'être  des  vécHés* 
JL'aiaire  d'Orient  en  est  la  jdus  récente  et  la  pfais  édatante^^ouBr** 
action  ;^eDe  n'en  sera  pas  9a  dernière,  si  nous  ne  perdons  IliabitiNte 
4*0031^  de  notre  gouvernement  des  prétentions  basardenses,  et  detxà 
irnserune  craintive  inaolioa.  La  grande  erreur  de  sa  poUtîqne,  dans 
ces  derniers  temps,  est  d'avoor  voulu,  ^noii  pas  maintenir  la  iHiixpai^ 
éoilt  et  toufoors,  «mais  conoOier  avec  le  parti  pris  de  la  poix  l'affecta^- 
Hon  d'une  infloence  qui  ne  s'obtient  on  ne  se  conserve  qu'au  risqnè 
éventncd  de  la  guerre.  On  peut  penser  qil'nn  pays  qui  a  une  révoîiK 
fion  à  consolider  doit  tout  sacrifier  à  la  paix ,  qu'aucun  ifaXétÈt  eaO^ 
itienrue^ut  pour  lui  l'affermissem^t  de  sa  dynastie  «t  de  ses  inslft- 
tetions  nouvelles,  et  qu'il  doit  s'abstenir  de  rien  essayer  au  dehofSi, 
4[B8Dd  11  atant  à  Caire  au  dedans;  mais  il  faut  alors  avoir  la  sincérité 
de  le  dire  d'avance,  et  de  faire  profession  d'une  politique  qui  s'in^ 
4ierdit  l'asoendant  pour  éviter  le  périL  Je  concevrais  sans  l'apprend 
(Ker,  je  respecterais  ntiàme  une  politique  modeste,  domestique,  utili^ 
«taire,  qui  ne  promettrait  au  pays,  avec  les  Iftertés  de  la  charte^  qu'un 
peu  d'ordre  public  et  quelques  chemins  de  far.  Après  tout,  pour  les 
peuples  comme  pour  les  individus,  le  bonheur  n'«st  pas  à  dédaigner, 
<6t  dix  ou  quinze  ans  de  félicité  puUique  ont  leur  prix,  même  dana 
l%istoire.  Hais.une  telle  politique  n'est  honorable  que  si  elle  est  firanr 
cbe  et  avouée.  Elle  demande  un  courage  assez  difficile  pour  un  goo«- 
vernement  comme  pour  un  homme  :  celui  de  mettre  de  côté  loirt 
amour-propre  aux  yeux  du  monde.  Elle  exige  un  renoncement  aus^ 
Jtève  aux  apparences  de  grandeur,  aux  réminiscences  de  gloire;  et 
chez  une  nation  orgueilleuse,  qui  a  ces  trois  choses,  un  nom,  une 
tribune,  une  presse,  cette  poUtiqne,  sans  en  être  plus  mauvaise, 
pourrait  bien  avoir  l'inconvénient  d'être  impossible. 

Au  fond,  telle  est  la  pensée  du  29  octobre.  Dans  les  premiers  temps, 
lOn  n'en  faisaifpas  mystère.  Le  discours  que  les  ministres  ont  rédige 


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1 


860  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  la  couronne  en  était  l'expression.  Mais  quelques  jours  se  sont 
à  peine  écoulés,  qu'il  a  fallu  la  professer  moins  ouvertement.  Sans 
changer  l'idée,  on  a  dû  modifier  les  paroles,  et  le  langage  est  devenu 
un  peu  plus  fier  en  cessant,  je  le  crois,  d'être  aussi  vrai.  Bans  an 
régime  de  discussion  publique,  il  y  a  des  choses  beaucoup  plus  diffi- 
ciles à  dire  qu'à  faire,  et  je  crains  que  la  politique  d'abnégation  natio- 
nale ne  soit  bonne  que  pour  la  pratique. 

L'histoire  de  la  discussion  de  l'adresse  contiendrait  sous  ce  rapport 
plus  d'un  enseignement. 

On  peut  se  rappeler  que  jusqu'au  jour  où  la  prise  de  Beyrouth  fut 
annoncée,  il  semblait  n'y  avoir  en  France  qu'une  opinion  sur  le  traité 
de  juillet  et  ses  conséquences.  Le  gouvernement  n'avait  eu  qu'à 
modérer  la  vivacité  quasi-belliqueuse  de  tous  les  partis.  Les  conser- 
vateurs n'étaient  pas  les  moins  ardens.  Mais  dès  que  le  canon  de  k 
flotte  anglaise  eut  retenti ,  et  qu'un  danger  sérieux  eut  menacé  et 
l'Egypte  et  la  paix,  dès  que  l'on  comprit  que  le  temps  des  paroles  et 
des  préparatifs  était  passé,  et  que  le  jour  arrivait  de  résoudre  et  de 
risquer  quelque  chose,  un  mouvement  pacifique  se  prononça,  et 
tout  au3sitôt  on  découvrit  que  le  sort  du  pacha  intéressait  peu  la 
JFrance,  que  le  traité  des  quatre  puissances  avait  une  importance  mé- 
diocre, que  toute  guerre  était  insensée,  qu'un  ministère  qui  croyait 
la  guerre  possible,  la  voulait  à  tout  prix  et  déchaînait  gratuitement  aa 
dedans  comme  au  dehors  le  monstre  révolutionnaire.  Il  devint  aus- 
sitôt indispensable  de  sauver  Tordre  et  la  paix,  la  France  et  l'Euroiie, 
et  sur-le-champ  il  se  trouva  des  sauveurs.  La  chambre  qui  s'assem- 
blait fut  dûment  avertie  qu'elle  venait  de  courir  un  grand  péril;  ceux 
qui  arrivaient  portés  pour  la  politique  éventuellement  belliqueuse 
furent  retournés  pour  la  politique  invariablement  pacifique.  En  même 
temps,  toutes  les  passions  que  depuis  quatre  ans  ont  fomentées  les  di- 
visions parlementaires  dont  nous  avons  été  témoins  se  ranimèrent;  la 
politique  de  transaction  semblait  les  avoir  assoupies,  une  politique 
de  réaction  les  réveilla.  Pour  amener  la  réaction ,  un  appel  avait  été 
fait  à  la  peur.  La  peur  chercha  un  puissant  auxiliaire,  la  haine.  On 
décrirait  difficilement  tout  ce  que  pendant  quinze  jours  la  peur  et  la 
haine,  combinant  leurs  efforts,  ont  tenté  pour  émouvoir,  tromper, 
entraîner  les  hommes  dont  on  voulait  se  composer  un  parti 

On  n'examinera  point  si  le  ministère  a  flatté  les  passions  qui 
l'ont  servi.  Nous  ne  jugeons  que  sa  politique.  Au  premier  abord, 
elle  paraissait  absolue.  Il  voulait  la  paix  et  n'en  doutait  pas.  La  si- 
tuation n'avait  pour  lui  que  les  difficultés  qu'on  avait  créées.  La 


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QUESTION  D*OmBNT  ET  DISCUSSION  PARLEMENTAIRE.         861 

question  d^Orient  était  secondaire  et  circonscrite.  L'alliance  anglaise 
était  à  peine  atteinte.  Il  ne  paraissait  frappé  que  d'un  danger,  c'est 
que,  dans  quelques  théâtres,  quelques  spectateurs  turbnleiis  avaient 
demandé  la  Marseillaise,  11  y  a  d'honnêtes  gens  assez  modestes  pour 
dire  que  c'est  cela  qui  leur  a  fait  redouter  la  guerre.  A  Tappui  de  cette 
appréciation  des  choses,  on  poursuivait  de* mille  accusations  contra-^ 
dictoires  le  précédent  ministère.  Tout  le  mal  venait  de  lui.  Il  aurait 
dû  empêcher  le  traité,  il  aurait  dû  le  signer.  Il  avait  désiré  le  traité, 
il  s'en  était  irrité  ttop  fort,  il  l'avait  toléré  trop  patiemment.  11  avait 
voulu  la  guerre,  il  ne  l'avait  jamais  projetée;  il  l'avait  préparée  outre 
mesure,  il  l'avait  préparée  insuffisamment.  Il  avait  compromis  la 
France  pour  le  pacha,  il  avait  perdu  le  pacha  pour  la  France.  Il  avait 
excité  la  presse,  il  avait  été  eicité  par  la  presse.  Bref,  le  ministère 
avait  tout  fait,  tout,  lé  pour  et  le  contre,  tout  excepté  le  bien.  £t 
que  dis-je,  le  ministère?  Non,  pas  le  ministère;  un  seul  homme.  £n 
vain  cet  homme  avait-il  quitté  le  pouvoir,  ce  n'était  pas  assez;  on 
voulait  encore  le  perdre.  La  vengeance  de  ceux  qu'il  avait  humiliés 
ne  se  contentait  pas  à  moins.  Cette  réaction  tant  prônée  en  faveur  de 
Tordre  a  commencé  par  le  plus  triste  spectacle  que  puissent  donner 
dans  leurs  mauvaisjours  les  envieuses  passions  propres  aux  sociétés 
démocratiques.  Heureusement  elles  ont  échoué. 

La  voix  de  la  tribune  a  confondu  bien  des  mensonges.  Sans  doute 
il  est  resté  dans  quelque  partie  de  la  majorité  des  préventions  obsti- 
nées, des  erreurs  étranges;  mais  peu  à  peu,  dans  cette  longue  dis- 
cussion ,  on  a  vu  le  jour  se  faire  et  éclairer  une  situation  d'abord 
obscure.  La  conviction*,  l'assurance,  la  persistance,  étaient  du  cêté 
de  la  politique  qu'on  accusait.  De  l'autre  côté,  ce  n'étaient  qu'incohé- 
rences et  variations.  Au  bout  de  quelques  jours,  les  partisans  du  mi- 
nistère furent  obligés  d'abandonner,  au  moins  en  théorie,  le  thème 
exclusivement  pacifique.  La  commission  de  l'adresse,  qui  avait  d'abord 
parlé  comme  le  discours  du  trône,  abandonna  sa  malheureuse  rédac- 
tion et  se  mit  à  suivre  le  nouveau  tour  que  prenaient  les  esprits.  On  vit 
naître  et  grandir  de  moment  en  moment,  dans  la  chambre,  non  pas 
la  résolution  nécessaire,  mais  du  moins  un  sentiment  plus  juste  de  la 
situation  du  pays,  sentiment  confus  et  timide  encore,  j'en  conviens, 
mais  tel  cependant  qu'une  épreuve  grave  survenant,  il  eût  été  im- 
possible au  cabinet  de  se  maintenir  sur  le  terrain  qu'il  avait  choisi. 
Un  ministre  dont  l'esprit  est  indépendant  de  sa  position ,  convenait 
que,  si  Saint-Jean-d'Acre  n'avait  été  pris,  le  cabinet  n'aurait  pu  mener 
à  bien  la  discussion.  C'est  trop  dire  peiit-ôtre;  mais  il  est  certain  que 


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sa  MBT1S  BBS  DBUX  MOHMB. 

la  politique  du  cabinet  français  a  eu  grand  besoin  des  désastses  «A- 
venus  à  l'allié  de  la  France. 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici  l'état  vrai  des  esprits  dans  la  majorité.  Elfe 
n'approuve  pas  tous  les  actes  du  ministère  du  l*'  mars,  mais  elle  eat 
nu  fond  convaincue  qu'il  a  mieux  senti  que  ses  successeurs  la  gjnr 
vite  de  la  position;  et  sans  avoir  des  vues  d'hostilité  immédiate  cootie 
ceux-ci,  eue  n'est  nullement  assurée  que  leur  politique  soit  au  nivean 
des  chances  de  l'avenir.  La  chambre  craint  la  guerre;  elle  tenii  beao* 
coup;  trop  même  pour  l'éviter,  mais  elle  j  croit.  Toute  mesure,  tout 
système  qui  paraîtra  l'ajourner,  trouvera  faveur  auprès  d'elle,  inaÎB 
ce  ne  sera  jamais  à  ses  yeux  qu'un  ajournement.  L'isolement  de  la 
France  ne  hii  semble  pas  un  fait  accidentel  ni  passager,  et  bien  qu'elle 
essaie  d'espérer  la  découverte  de  quelque  nouvelle  alliance,  elle  a 
comme  un  instinct  qui  l'avertit  qu'un  destin  inévitable  place  définiti- 
vement la  France  seule  en  regard  de  l'Europe.  Aux  yeux  de  la 
chanriMre,  l'avenir  est  très  sombre,  plus  sombre  même  que  ne  le 
seront,  je  crois,  les  jours  qu'il  nous  réserve. 

Cependant  on  se  dit  avec  inquiétude  que  ce  qui  vient  de  se  pisser 
parmi  nous  n'syoute  pas  à  notre  force.  Les  côtés  vulnérables  de  11 
France  ont  été  dévoilés;  ses  plaies  intérieures  ont  été  mises  à  nu.  A 
l'approche  d'une  crise,  les  meilleurs  citoyens  se  sont  montrés  craintiG^ 
les  difttîons,  au  lieu  de  s'éteindre,  se  sont  envenimées;  la  politique 
adoptée  paraît  triste,  la  situation  accablante;  on  s'y  résigne,  on  II 
subit,  on  la  préfène  à  des  dangers  plus  poûtifs,  mais  on  ne  peut  se 
défendre  de  la  croire  une  cruelle  épreuve  et  pour  la  monarchie  et 
pour  la  paix  elle-mèm«^  Nul  n*oserait  affirmer  que  trois  ans  se  pas^ 
seront  sans  qu'un  jour  terrible  se  lève  pour  le  monde. 

Nous  concevons  ces  inquiétudes  sans  les  partager  toutes,  et  qud* 
que  malheureuse  (pie  nous  paraisse^  la  politique  qui  prévaut  aujomt* 
d'hui,  nous  ne  sommes  pas  sûrs  qu'elle  porte  dans  son  sein  toutes 
les  fâcheuses  conséquences  que  prédisent  plusieurs  de  ceux  qui  Toot 
soutenue.  Mais  enfin,  nous  reconnaissons  qu'il  faut  se  préparer  à 
tout  :  il  ne  suffit  pas  de  déplorer  et  de  blAmer;  en  toute  situation ,  il  y 
a  une  conduite  à  tenir. 

La  France  est  isolée;  qu'dle  ne  se  montre  pas  effrayée  de  l'être» 
Si  cet  Isolement  doit  cesser,  il  ne  cessera  qu'à  la  condition  que  nous 
ne  paraissions  pas  trop  pressés  de  le  voir  finir.  Les  alliances  ne  nous 
viendront,  au  cas  qu'elles  nous  viennent,  que  si  nous  ne  les  dier* 
chons  pas.  N'en  regrettons.aucttnejiés6rmais,  et  surtout  ne  feigpons 
pas  d'en  retrouver.  Que  de  long-temps  le  nom  de  la  France. ne  se 


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QUESTION  D*OmilT  VT  IMCUSSIOlf  PAELEITENTAIRE.        863 

lise  itt  btts  d*aiicun  traité.  Osons  nous  ayouer  à  noos^mèraes  qvL*k 
moins  d'étèaement  noarean ,  TOrient  est  perdu  pour  fïons.  Sur  quel 
kord,  dans  quelle  cité  ponnioDS-nous  nous  montrer  pour  rerendfqoier 
notre  inOnence?  A  Constantinople?  mais  noas  n'avons  rien  fait  pour 
le  saitan ,  et  depuis  dix-hnit  mois  le  di?an  n'a  dû  voir  en  noas  qoe 
les  patrons  d^nn  rebelle.  En  Syrie?  mais  les  populations  chrétiennes^ 
Ou  musulmanes  n*y  connaissent  plus  que  le  drapeau  des  Turcs  ou  desr 
Anglais;  ni  Fespoir  ni  la  crainte  n'y  prononcent  notre  nom.  En  Egypte?* 
Méhémet,  &  qui  la  France  demandait  des  concessions  lorsqu'il  était 
fort^  en  échange  de  son  appui  moral,  ne  Ta  revue,  dans  ses  jours 
d'infortune,  que  pour  s'entendre  conseiller  d'accepter  de  la  générosité 
britannique  ce  que  la  France  lui  avait  garanti  et  ce  qu€,  vingt-quatre 
heures  plus  tard,  elle  lui  laissait  enlever  à  coups  de  canon.  CTest  sou^r 
le  protectorat  de  l'Angleterre  que  doit  se  placer  maintenant  la  con- 
trée oà  quarante  siècles  ont  contemplé  les  exploits  dé  nos  jeuhéi^ 
armées. 

Est-ce  en  Europe  que  nous  trouverions  un  point  où  Influence 
française  fût  autre  chose  qu'un  vain  mot?  On  ne  peut  plus  parler 
de  TEspagne  ni  de  la  Belgique.  Mais  là  même  où  Ton  s'api^audtt 
de  notre  changement  de  système,  la  sécurité  nouvelle  que  nous, 
ihspirons  est-elle  une  suite  de  notre  force,  et  ne  devinez-vous  pas 
comment,  à  Saint-Pétersbourg  ou  môme  ailleurs,  on  qualifie  notre 
sagesse ,  bien  qu'on  en  profite?  Les  auteurs  même  de  notre  conver- 
sion diplomatique  ne  sauraient  sans  trouble  entendre  de  quel  ton 
les  louent  les  signataires  du  traité  du  15  juillet,  et  Ton  peut  supposer 
quel  sentiment  inspire  aux  cabinets  dé  l'Europe  une  politique  qui 
s'est  mise  à  les  craindre,  pour  n'avoir  pas  réuési  à  les  effrayer.  II  y  a 
vraiment  des  situations  qu'on  n'ose  décrire,  et  le  respect  pour  la 
patrie  ne  permet  pas  de  lui  dire  toute  la  vérité. 

Dans  une  telle  position ,  toute  agitation  serait  une  faute.  Quelque 
pénible  que  cette  position  puisse  être,  ne  montrons  pas  trop  de  hâte 
d'en  sortir.  La  France  n'a  qu'un  rôle  à  jouer,  qu'un  devoir  à  remplir, 
c'est  de  renoncer  à  toute  diplomatie ,  et  d'organiser  pour  un  avenir 
inconnu  ses  moyens  de  puissance.  Fortifions  Paris.  Cela  est  peut^tre 
plus  nécessaire  encore  aujourd'hui  qu'il  y  a  six  mois.  Que  des  remparts 
s'élèvent  autour  du  tombeau  de  celui  qui  n'en  eut  pas  pour  couvrir 
son  trône. 

On  ne  peut  se  défendre  d'un  triste  rapprochement.  Tout  le  monde 
le  fera  sans  doute  à  l'heure  où  ces  lignes  se  publier(»nt.  C'est  lorsque  y 
la  France  est  condamnée  à  urfB  politique  de  faiblesse  qu'elle  reçoit 

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y 


86t^  REVUE  DBS  DEUX  M0IÎDB8. 

dans  son  sein  les  restes  de  Napoléon.  D'une  main  désarmée,  die  ?a 
graver  sur  une  pierre  funéraire  le  nom  de  Tbomme  qui  ne  lui  est 
cher  que  parce  qu'elle  aime  en  lui  sa  propre  gloire.  Contraste  étrange 
et  douloureux  1  elle  relève  les  trophées  du  passé  à  l'instant  où  elle 
vient  de  baisser  la  tête  devant  un  danger  à  venir.  Quelles  paroles 
amères  pourraient,  devant  un  tel  spectacle,  édiappcr  à' ceux  qui  en 
seraient  moins  navrés  que  nous!....  Mais  non,  de  nos  succès  et 
de  nos  épreuves,  du  passé  et  du  présent,  tirons  plutôt  une  leçon 
plus  sévère  et  moins  désolante.  Avec  Napoléon,  et  grâce  à  lui  sans 
doute,  la  France  fut  grande;  mais  elle  sacrifia  trop  à  la  force,  et, 
par  une  loi  fatale,  elle  a  durement  expié  l'excès  de  la  grs^ndenr,  elle 
l'expie  encore  aujourd'hui ,  car  elle  s'alarme  par  ses  souvenirs.  Pour 
avoir  trop  osé,  elle  ose  trop  peu.  L'empereur  a  compromis  la  gloire, 
comme  la  révolution  avait  compromis  la  liberté.  On  se  rappelle  le  temps 
où  toute  liberté  semblait  anarchie,  comme  aujourd'hui  toute  énergie 
parait  témérité,  et  notre  afTaiblissement  actuel  est  encore  un  vestige 
d'une  toute-puissance  dont  nous  avons  trop  connu  la  fragilité.  Re- 
levez donc  le  tombeau  de  l'empereur,  honorez  ses  restes  augustes, 
ofTrez  au  respect  des  peuples  les  débris  de  ce  qu'ils  ont  admiré  ;  mais 
j\igez  la  gloire  en  la  célébrant,  et  que  le  sort  auquel  vous  êtes  en  ce 
moment  réduits  vous  apprenne  encore  combien  coûte  cher  et  long- 
temps aux  peuples  l'abus  de  la  force  et  du  génie.  Après  trente  ans, 
l^France  se  ressent  encore  d'avoir  trop  vaincu. 

Et  cependant  la  révolution  de  juillet  n'a  pas  plus  restauré  l'esprit 
de  conquête  qu'elle  n'a  rétabli  le  règne  de  l'anarchie.  Ne  l'oublions 
jamais,  elle  a  voulu  donner  à  notre  pays  la  liberté  et  la  puissance;  la 
liberté  et  la  puissance  doivent  être  sages,  mais  non  timides.  On  les 
veut  timides  aujourd'hui. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


li  décembre  tSiO. 

Méhémet-AJi  a  fait  sa  soumission.  Que  vouliez-vous  qu'il  fit  contre  trois  ou 
pour  ne  pas  sortir  de  la  prose,  contre  cinq?  Qu*il  mourût.?  Cet  expédient 
n'est  pas  dans  les  mœurs  des  Orientaux.  Ils  se  résignent  à  leur  perte  avec 
un  eabne  stolque ,  mais  ils  ne  vont  pas  au-devant  du  coup  qui  les  doit  frapper , 
ils  ne  rappellent  pas,  ils  n*y  ajoutent  rien.  Nos  susceptibilités  européennes 
Jàt  les  irritent  pas;  c*est  tout  simple;  ceux  qui  n'attribuent  à  la  libeité  humaine 
qu'une  faible  part  dans  les  choses  de  ce  monde,  n'aperçoivent  pas  de  déshon- 
neur dans  les  revers;  ils  les  acceptent  comme  nous  nous  soumettons  à.uneopé- 
xatioQ  chirurgicale.  Qui  voudrait  se  taer  ou  se  faire  couper  le  bras  droit ,  parce 
qu'un  accident ,  un  malheur  le  forcerait  à  livrer  à  la  scie  d^  l'opérateur  le 
bras  gauche? 

On  se  demande  encore  pourquoi  la  résistance  des  Égyptiens  a  été  si  faible 
en  S}Tie  !  pourquoi  Ibrahim  a  laissé  fondre  son  armée  sans  rien  tenter  de 
considérable ,  sans  une  action  d'éclat,  sans  rappeler  en  rien  l'élan ,  la  vigueur 
du  conquérant  de  la  Morée  et  du  vainqueur  de  Nézib.  Y  a-t-il  eu  d'autres 
caisons  de  cette  chute  peu  glorieuse  que  les  difficultés  réelles  de  sa  position , 
l>rivé  qu'il  était  de  tout  secours,  tandis  que  la  Porte  lan<;ait  contre  lui  les 
boulets  et  les  soldats  de  l'Angleterre  et  de  l'Autriche,  et  lui  montrait  en  réserve 
les  bataillons  de  la  Russie  ;  lorsqu'on  avait,  en  semant  l'or  et  en  env^imant 
les  dissidences  religieuses,  séduit  les  populations  de  la  Syrie,  encouragé  leur 
révolte ,  fourni  les  armes ,  tourné  contre  lui  à  la  fois  les  forces  physiques  et  les 
influences  morales  de  l'Asie  et  de  l'Europe,  de  l'Évangile  et  du  Coran  ?  On 
a  dit  qu'Ibrahim  n'occupait  la  Syrie  qu'à  contre-cœur,  que  depuis  long-temps 
il  ëtait  convahicu  que  cette  conquête  était  impossible  à  défendre,  qu'en  més- 
iatelligence  avec  son  père,  ce  qu'il  voulait  avant  tout  était  un  prétexte  pour 
abandonner  la  Syrie  et  rentrer  en  Egypte;  on  a  même  ajouté  que  le  vice-roi 
amt  à  craindre  au  Caire  une  révolte  excitée  par  son  ûls  aîné ,  qui  ne  voit  pas 

T0^£  XXIY.  55 


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866  RBVUB  BBS  Midi  MONDBS» 

de  bon  œil  la  tendresse  du  vieillard  pour  les  enfansqull  a  eus  d^autres  femaes 
que  la  mère  dlbrahîm.  11  y  a  du  vrai  et  quelque  exagération  aussi  dans  ces  reo- 
seignemens.  On  sait  dep\iis  long-temps  qu^Ibrahim  ne  croyait  pas  pouvoir  tenir 
tête  en  Syrie  à  une  coalition  qui  mettrait  au  service  de  la  Porte  de  grandes 
forces  européennes  et  appellerait  en  même  temps  à  la  révolte  les  populatioQS 
aguerries,  turbulentes,  toujours  ppétes  au  combat,  de  la  ebaine  du  Liban  et  des 
districts  qoî  f  atofshicnt  11  est  également  vrai  qtie  le  vaillant  et  hahfle  Ibrahim 
s'est  livré,  trop  peut-être,  aux  idées,  aux  goûts,  aux  habitudes  de  FEurope. 
Il  aime  nos  usages,  nos  repas,  la  vie  sédentaire,  par-dessus  tout  ragricoHoie. 
On  dirait  un  de  ces  vieux  généraux  qui  sous  le  poids  des  années  n'aimeiit 
plus  que  les  batailles  qu'on  raconte  au  coin  du  feu.  Ibrahim  cependant  if est 
pas  dans  Tâge  de  l'impuissance;  mais  son  contact  avec  FEurope  Fa  transÊDmé, 
trop  transformé  peut-être.  Nous  craignons  pour  lui  qu'il  n'ait  perdu  de  sa 
puissance  orientale  plus  qu'il  n'a  acquis  de  force  européenne.  Un  chef  d'armée, 
à  plus  forte  raison  Fhomme  chargé  du  gouvernement  d'un  pays,  ne  peut  sans 
s'affaiblir  se  mettre  trop  en  dehors,  par  ses  habitudes,  par  ses  idées  et  sesdésirs, 
de  l'armée  qu'il  doit  conduire,  du  pays  qu'il  doit  gouverner.  Ibrahim  n'est 
[liai  le  même  homme  que  nous  avons  connu  en  Morée;  cela  est  vrai.  LetaotKs 
conjectures  qu'on  a  faites  sur  son  compte  sont  hasardées;  nous  ht  croyfoi 
dépourvues  de  tout  fondement.  Kien  n'autorise  à  douter  de  lu  fidélité,  di 
dévouement  d'Ibrahim  pour  son  vieux  père,  ni  de  Fattacheraent,  die  la  tea» 
dresse  de  Méhémet  pour  ce  fils  qui  a  été  son  bras  droit,  Finstrumeiil  frincipil 
de  ses  plus  bd^  entreprises.  Ils  ont  pu  ne  pas  env^ager  du  même  poîstde 
▼ne  la  ^nation  dernière  de  leurs  affaires;  mabde  là  àla  trahimn,  à  la  léiilu 
do  fils  contre  le  père,  il  y  a  loin. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  soumission  de  Méhémet-AK  suspend,  pour  le  BMNmm, 
le  cours  naturel,  les  développemens  hiévitable»  de  la  question  orientade.  Si  te 
vainqueurs  ne  cherchent  pas  de  vains  prétextes  pour  abuser  de  la  Tietoire,  si  11 
Syrie  est  remise  à  la  Porte  et  occupée  exdusivemeikt  par  ses  forées,  si  FEgypte 
est  effectivement  laissée  à  Mébémet-Ali  à  titre  héréditaire,  et  avec  les  pM- 
voira  qu'il  y  exerce  aujourd'hui,  si  les  signataires  du  traité  du  1S  j«illet,  les 
champions  de  la  Porte,  ne  songent  pas  à  imposer  soit  au  suzerahi,  toit  aa  val- 
sai, des  conditions,  des  stipulations  onéreuses  ou  blessantes  pour  les  puisMMS 
qui  sont  restées  étrangères  au  traité ,  la  paix  peut  reparaître  ai  Orient  et  ij 
maintenir  peut-être  jusqu'à  la  mort  du  pacha.  Cest  H  tovt  ce  que  peuwH 
espérer  de  mieux  les  anns  de  la  paix. 

Cette  espérance  elle-même ,  quelque  modeste  qu'elle  soit,  peut  ètm  Mo- 
ment trompée.  Les  évènemens  qui  viennent  de  s'aeoompfo  o«t  m  wUÊâ 
ébranlé  toutes  choses  plus  que  les  amis  ardens  du  repos  et  de  PliiaetiaBi  os 
imaginent.  Qu'on  ne  s'y  trompe  pas«  nous  aimons  la  paix  autant  q«epe^ 
senne ,  la  paix  honorable  s'entend ,  la  paix  d'une  gnnde  natioa,  la  paii  di^ 
et  fière;  mais  encore  fau^I  voir  les  choses  de  ce  monde  telles  qu'elles  sont: 
changeraient-elles  parce  qu'on  se  dîspensnait  de  les  regarder? 

La  soumission,  disons  le  mot,  Fabaïasement  du  pacba ,  est  un  Ait  qd  as 


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ftmi  »  en  véalité,  n'est  hw  pow  feifonoe.  U  £Mit  te^màaait  en  ëuefiUr  otux 
^lii ,  à  Yenirmt  de  rOrieDt«  «ut  bemii  de  pocher  en  eau  tnaufale. 

Mébémet-Ali  en  reste  meurtri ,  mutilé,  et  cela  dans  let  vieux Jmmts,  iow^ 
^e  rkn  ne  peut  le  relever  aux  yeux  des  poimlalioiisiiHll  est  obligé  de  rudoyer 
pouir  les  plier  à  son  jn^ime,  à  aeo  adminislration.  On  viem  de  briser  .ea  ss| 
JBsaiiis  le  ressort  principal  de  sa  puissance;  rhabilesé^  le  soecès,  lui  ont  mai^ 
que.  Dieu  n*ttt  pas  pour  lui.  Ce  n^est  pas  Uucabim ,  omis  sommes  loin  de  Vm 
aou|ȍonoer,  qui  peut  un  jour  ensanglajiter  les  rues  du  Caire  et  f  commeUBS 
un  grand  «rime.  Maisoe  qulhraliîm  est  loin  de  penseri  d'autres  Je  ipeaisnt 
ûire.  Mébémei  esl  au  boKd  d'un  abîme. 

U  &ttt  bien  le  dire;  quelque  utile,  quelque  «ommode  qnecela  soit  d*ai11eutf 
pour  l'Europe ,  la  polidque  du  pacba  a  été  subalterne  et  timide.  Il  a  prdlé 
Tomlle  à  nos  cons^s  de  modéBation  ^  de  sagesse.  Il  lui  en  coûte  tout  ce  qu'il 
possédait,  hors  TÉgypte;  il  Im  eneoûtera  peut-étse  un  de  ces  jofurs  TÉgypSe 
et  la  vie.  Un  bomme  nouveau,  un  conquérant  qui  ncule,  qui  n'est  pas  (^ 
tous  les  jonrs  à  jouer  le  tout  pour  k  tout  «  ne  fait  plus  son  métier.  Réussir  ou 
tomber  avec  édat ,  U  n'y  a  pas  d'autre  issue  bonerable  pour  lui.  U  n'y  a  peur 
lui  de  chances  de  salut  que  dans  l'audace.  Louis  XIY  pouvait  négocier  i 
IJtrecbt;  I^apoléen  ne  Je  pouvait  pas  à  Cbâtillon.  Il  devait  vaincre  ou  load>eri 
Jiyant  l'ËujDope  entière  sur  1^  bras.  U  le  savait,  il  ne  se  trompait  point;  il  ne 
cuvait  pas  lui ,  ^apolécui ,  rentrer  paisiblement  aux  Tuileries  avee^ine  France 
mutilée,  une  couronne  dépenaillée^  des  blessures  à  soigner,  des  dettes  à  payeri 
il  n'y  a  pas  d'homme  nouveau ,  de  conquérant  malheureux ,  qui  puisse  bn- 
«er  à  la  Ibis  les  imprécations  de  son  pays  et  les  sarcasmes  de  l'étranger.  Les 
Jtois  qu'a  iails  la  gloire  militaire  ne  peuvent  vivre  que  par  elle  :  elle  ne  leur 
^rmet  pas  d'accepter  l'ahaissemenri^lle  œ  leur  permet  que  de  tomber  avee 
4oJat,  sous  un  effort  gigamcsque/lis  vivent  alers  dans  la  mémoire  des  peu* 
pies,  des  peuples  qui ,  dans  les  ^lans  de  leur  admiration ,  oubliant  les  pertes 
qu'ils  ont  faites,  les  maux  qu'ils  ont  soufferts^  se  rappellent  seulement  ki 
jqies  du  triomphe ,  les  émotions  4e  la  gloire,  la  grandeur  de  la  paûne^^,^ 

liébémet^4ti  n'avait  que  deux  grandes  choses  à  faire  :  franchir  le  Taurus^ 
pour  chercher  une  chance  déplut  dans  un  bouleveEseott^nt  ^GJià;il  qui  tui 
causait  permis  peut-être  de  vendre  chèrement  ses  senices  a  ceux-là  même  qiA 
aiyourd'hui  l'ont  attaqué  ou  abandonné;  s'il  n'osait  pas  marcher  sur  CansfEin- 
tîpople,  il  devaîtdtt  moins,  après  avoir  perdu  la  Syrie,  se  (Jt^fend»?  ii  outrami^ 
«o  Egypte t  et  contraindre  ainai  notre  gouvernement  à  diru  [uttemettt  ârKu- 
rope  ce  qu'il  entendait  faire  de  la  note  du  8  octobre.  Encore  ane  fois  ^  rEuro|>e 
4oit  savoir  gré  au  pacha  d'avoir  préféré  la  petite  politique  i\  h  grande  :  il  noue 
A  épargné  à  tous  de  cmeis  embarras.  Biais  a«t-il  pris  pour  lui-même  le  parti 
le  plus  raisonnable?  S'il  voulait  se  courber  sous  le  traité  du  16  juiliet,  mieux 
valait  le  faire  tout  4e  suite  qu'attendre  des  revers  Urop  probièles,  presque 
4»rtains  pour  lui  qui  connaissait  le  fond  des  choses  en  Syrie.  On  dirait  qu'en 
voulant  nous  cacher  la  vérité,  ii|se  Test  cachée  à  lui-même,  et  s*est  laissé 
ueeulcar  au  plus  mauvais  de  tous  les  partis  pour  lui. 

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868  RBVIJE  DES  DEUX  MONDES. 

Ibrahim,  de  son  cdté,  va  rentrer  en  Egypte  battu,  vaincu,  pins  abaôsè 
encore,  plus  amoindri  que  son  père.  Est-ce  là  le  chemin  du  trône?  le  mojai 
de  succéder  à  Méhémet-Ali  ? 

Est-ce  dans  Tintérét  de  la  Porte  qu'il  faut  se  féliciter  de  la  soumission  éi 
pacha?  La  Porte  ressemble  à  un  impotent  qui  se  réjouit  de  voir  briser  use  de 
ses  béquilles  par  des  voisins  officieux  qui ,  sous  prétexte  de  le  mieux  soutenir, 
lui  mettent  chacun  une  main  sous  les  aisselles,  et  Tautre  dans  les  poches.  La 
Porte,  ainsi  qu'on  Ta  vu  en  Grèce,  pouvait  au  besoin  compter  sur  ramée 
ég^'pUenne ,  elle  est  dissipée;  sur  deux  flottes ,  nous  verrons  ce  qu'elles  devien- 
dront. En  détruisant  le  pacha  d'Egypte ,  le  sultan  se  fait  lui-même  pacha, 
pacha  de  TAngleterre  et  de  la  Russie;  jamais  la  Porte  n'a  été  plus  bas  placée, 
plus  à  la  merci  d'autrui.  Ses  destinées  s'accomplissent. 

Le  cabinet  anglais  se  félicite  sans  doute  de  ses  exploits  en  Syrie  et  de  la  sou- 
mission du  paclia.  Est-il  moins  vrai  que  cesévèneinens  ont  en  réalitérapprocfaé 
le  jour  de  la  grande  lutte  en  Orient,  le  jour  où  l'Angleterre  et  la  Russie  ne 
signeront  pas  des  traités,  mais  des  manifestes  Tune  contre  l'autre? 

Les  Russes  se  résigneront-ils  long-temps  au  rôle  tout-à-fait  subaReme, 
presque  ridicule  que  les  antipathies  toutes  personnelles  de  Nicolas  h  Tégard 
de  la  France  ont  fait  jouer  à  la  Russie  dans  cette  occurrence  ?  L'alliance  aa^ 
française,  on  peut  la  tenir  pour  dissoute,  c'est  là  un  bénéfice  réalisé  pour  la 
Russie;  il  faudrait  bien  du  temps  et  beaucoup  plus  de  sagesse  et  de  modéra- 
tion qu'on  ne  peut  en  espérer  de  notre  juste  susceptibilité  nationale  et  delà 
morgue  britannique  pour  que  l'alliance  anglo-française  pût  être  renouée  sit- 
cèrement  et  de  manière  à  garantir  la  paix  du  monde.  Maintenant  le  c^lHt 
russe  voudra-t-il  avoir  mis  un  si  grand  prix  à  la  rupture  de  cette  allianee,  uai- 
quement  pour  le  plaisir  de  la  rompre?  Renoncera-t-il  au  protectorat  deCoo- 
stantinople,  à  ses  anciens  projets  sur  l'Orient ,  à  sa  tendance  constante  vos 
le  sud,  uniquement  parce  que  cela  fait  de  la  peine  à  l'Angleterre,  et  qoe 
l'Angleterre  a  bien  voulu  prouver  à  la  France  le  peu  de  cas  qu'elle  faisait  de 
son  alliance?  Lui  cédera-t-elle  comme  récompense  de  cette  rupture  la  haute 
main  dans  les  affaires  de  l'Orient,  le  protectorat  de  la  Syrie  et  de  FÉgypte, 
la  domination  des  rives  de  l'Euphrate  et  de  l'isthme  de  Suez,  car  c'est  là  le 
fcod  de  la  question,  et  l'Angleterre  ne  sera  jamais  l'amie  de  quiconque  aura 
la  pensée  de  lui  enlever  une  partie  de  sa  puissance,  de  son  influence,  de  ses 
espérances  «n  Orient.  Que  cette  pensée  soit  russe  ou  française,  qu'impmte? 
L'Angleterre,  par  sa  situation  économique  et  commerciale,  est  entrée  dam 
une  carrière  où  H  est  impossible  de  s'arrêter  sans  se  perdre. 

Bon  gré  mal  gré,  il  lui  faut  s^étendre,  s'ouvrir  de  nouveaux  marchés,  s'ea 
assorer  le  monopole,  conquérir,  subjuguer  :  l'Inde,  l'Australasie,  la  Chine,  la 
Turquie,  l'Egypte,  directement  ou  indirectement,  l'Angleterre  a  besoin  d'être 
la  maîtresse  fnrtout,  d'en  faire  partout  à  sa  fantaisie,  d'établir  i>artout  soi 
commerce,  son  industrie,  sa  prépondérance.  Qu'on  ne  dise  pas  que  nous  exa- 
gérons. On  aurait  sans  doute  fait  le  même  reproche  à  Thomme  préroyantqnî 
aurait  dit,  il  n'y  a  pas  bien  long-temps  :  a  L'Angleterre  sous  peu  possédera 


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REVUE.  —  CHRONIQUE. 

dans  rinde  des  territoires  immenses  et  cent  millions  de  sujets.  »  On  Taurait 
sansdoute  traité  de  rêveur  et  de  maniaque.  11  n'aurait  cependant  dit  que  l'exacte 
Térité.  Encore  une  fois,  il  est  en  politique  des  situations  où  il  est  impossible 
de  s'arrêter.  L'Angleterre  se  trouve  dans  une  de  ces  situations;  elle  ne  s'arrê- 
tera pas.  Dès-lors  il  est  impossible  que  ses  prétentions  se  concilient  avec  les 
prétentions  de  la  Russie  ;  dès-lors  la  chute  de  Méhémet-Ali  n'est  autre  chose 
que  l'enlèvement  d'un  des  obstacles  qui  s'interposaient  entre  les  deux  rivales 
et  prévenaient  le  choc  immédiat;  dès-lors  ils  se  sont  évidemment  trompés 
ceux  qui  voient  dans  la  soumission  de  Méhémet-AIi  le  gage  du  rétablissement 
d'une  paix  durable.  C'est  tout  juste  le  contraire. 

Quant  à  la  France,  sans  doute  cette  soumission  a  écarté  une  question  gou- 
vernementale des  plus  sérieuses.  Le  gouvernement  a  pu  dire  :  la  Syrie  est 
perdue,  TÉgypte  est  respectée,  la  paix  est  rétablie,  la  Porte  est  satisfaite,  Mé- 
hémet  aussi  ;  les  parties  belligérantes  se  retirent,  il  n'y  a  plus  rien  à  faire. 

^ousen  convenons,  tout  le  monde  en  convient,  on  ne  peut  pas  courir  aux 
armes  pour  faire  du  pacha  ce  qu'il  ne  peut  plus  être.  Il  ne  faut  pas  se  féliciter 
de  sa  chute,  mais  elle  est  un  fait  irréparable.  Il  ne  s*agit  plus  du  pacha  aujour- 
d'hui. II  gardera  l'Egypte  tant  qu'il  le  pourra;  soit.  Ce  n'est  pas  de  lui  qu'il 
faut  s'occuper,  c'est  de  la  France,  de  la  France,  qui  ne  peut  pas,  sans  se  mentir 
à  elle-même,  se  dissimuler  que  son  influence  en  Orient  a  reçu  un  rude  échec, 
que  sa  voix  n'a  pas  été  comptée  dans  les  conseils  de  l'Europe  lorsqu'il  s'agis- 
sait de  régler  des  questions  qui  intéressaient  vivement  notre  dignité  et  notre 
rang  dans  le  monde;  de  la  France  eniin ,  qui ,  oubliant  même  tout  ce  qui  s'est 
passé  jusqu'ici ,  peut  se  trouver  demain  en  présence  d'évènemens  nouveaux 
plus  graves  encore  et  plus  décisifs. 

S'il  y  a  quelque  vérité  dans  nos  remarques,  il  ne  peut  rester  dans  les  esprits 
sérieux  le  moindre  doute  sur  la  solution  des  deux  questions  importantes  et 
pratiques  qui  résument  en  ce  moment  toute  la  politique  du  jour.  Nous  vou- 
lons parler  de  nos  négociations  avec  l'étranger,  et  ensuite  de  l'armement  et 
des  fortifications  de  Paris. 

Le  traité  du  15  juillet  s'est  accompli  sans  nous,  disons-le,  malgré  nous. 
Aujourd'hui  Méhémet-Ali  accepte  l'Egypte,  rend  tout  le  reste,  et,  à  je  ne  sais 
quelles  conditions ,  les  alliés  et  la  Porte  garantissent  au  vice-roi  l'hérédité  du 
pachahk  qu'on  veut  bien  lui  octroyer.  Il  se  peut  (c'est  une  pure  conjecture 
de  notre  part,  les  faits  nous  sont  inconnus),  il  se  peut,  disons-nous,  qu'on 
propose  à  la  France  je  ne  sais  quelles  conventions,  je  ne  sais  quel  ca^c/ti5t/m^ 
un  acte  final,  un  traité  général  qui  l'associerait  aux  autres  puissances  pour 
la  ratification  et  la  garantie  des  résultats  obtenus  en  Orient.  IVotre  gouverne- 
ment doit-il  se  prêter  à  une  négociation  de  cette  nature  et  venir  après  coup,  à 
choses  faites ,  faites  sans  lui  et  malgré  lui,  corroborer  de  sa  signature  les 
arrangemens  de  l'alliance  anglo-russe?  I*ïous  ne  le  pensons  pas.  On  nous  a 
fait  une  position  d'isolement,  gardons-la,  gardons-la  sans  faiblesse  comme 
sans  humeur;  que  les  autres  terminent  et  garantissent,  si  bon  leur  semble, 
ce  qu'ils  ont  fait  sans  nous.  Pourquoi  perdrions-nous  l'avantage  de  l'isole- 


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876  UYCK  BES  JWIZ  Momis. 

œeot,  la  liberté  d'action?  Poujrcpioî,  aprèsavoîr  subi  les  'iB^omtémkmidUmÊB 
situation,  en  perdrions-nous  les  pvofits?  £t  quelle  •utilité  y  duraît4l  pour  la 
Rronce  h  venir  ainsi  tardivement,  après  coup,  ajouter  sa  aigaatiure  à  oelle  des 
quatre  puissances?  Il  n'y  ausait  ai  avantage  ni  difûié.  Laifloas  fiike,  <l 
sachons  une  fois  nous  confier  au  tea^,  aux  évènomeos  et  à  oette  iMiDa,i 
cette  puissance  que  nul  ne  peut  nous  enlever.  L'étraqgnr  «'a  tewi  auosB 
eooipte  de  notre  dissentiment;  qu'il  ne  puisse  pas  4u  m^ns  «e  tarfwr  de 
notre  adhésion.  U  n'est  qu'une  hypothèse  où  ia  France  pourrait  la  doMsert 
mais  cette  hypothèse  ne  se  réalisera  pas;  car  toutes  ees  n^godayons^t  toiM 
ces  conventions  ne  sont  au  fond  que  d^  jalons  ^que  la  Kussîe  et  f  Angteton» 
placent  chacune  sur  leur  route.  Qu'on  stipule  lormeUement,  par  un  tiaité 
solennel,  européen ,  que  Fempire  ottoman fe8t4ésormais «n  territoire  absolu- 
ment neutre,  comme  ia  Suisse,  comme  la  Belgique,  que  sous  amcan  prélffU 
nulle  force  étrangère  ne  pourra  y  pénéurar,  ^ue  toute  irilainte  à  œ  prinapi 
seca  considéré  ipso  facto  comme  un  casus  belU  européen,  ta  alors  peaMbe 
Aous  aussi  nous  poucrions  apposer  notre  signature  au  traité ,  l'y  appgaer  afsi 
a^vantage^  surtout  avec  dignité. 

Mais  c'est  assez  ^iisisier  sur  un  lève.  Ce  n'est  pas  la  seotN^té  «t  fiar  là  b 
conservation  de  l'eng^re  ottoman  qu'on  veut;  on  veut  rabaiaasr  d^abond, 
renvahir  et  le  démembrer  plus,tard. 

La  seconde  question  nous  paràh  «égalesBent  simple  -et  liEcile  À  iteadse.  la 
France  doit-elle  désarmer?  Iiious  l'avons  dit  tout  d'abord  et  avaelKMaae  fti: 
«ntre  les  projets  4u  1*'  mars  et  ceux  du  39  octobre  il  ne  pouvût  j  avoir 
è  nos  veux  qu'une  seule  différence  pratique  «t  digne  d'arvftier  des  i 
cères  et  sérieux.  Le  1*''  mars  avait  conçu  un  armement  de  pcèa  d'uni 
d^iiommes  on  y  eomprenaat  trois  œnt  oîîlle  gudes  nationaux  mobiliséB  ;  c'était 
«m  ^slèffle  qui  avait45on  principe  son  but,  un  qwtème  qui ,  jréaiîBé,  amenai 
nécessairement  d'honorables  conoessîonsà  la  France  ou  bien  la  gueqre.  Ûna'an- 
niait  pas  un  nûttion  d'bossmes  oooune  pied  àe  paix.  €e  n'était  pas  ia  guene 
certaine,  à  tout  prix ,  c'était  la  guerre  en  perspective. 

Nous  avoi^  compris  sans  peine  que  oe  sy^àm^  plausible  savant  l6S.éfdne- 
mens  de  la  Syrie,  c'est-à-dire  pendant  l'administralâon  du  l'Oman,  pouvait 
paraître  excessif,  inutile,  lorsque  les  évènemens  sont  venus,  sans  qu'on  puis» 
en  faire  reproche  à  personne ,  modifier  profondément  la^situation  et  oMttreip 
pour  le  moment  à  Ja  lutte  qui, pouvait  jEsiie  nattre  les  inddens  les  plus  graves. 
JSous  avons  eompris  qu'en  cet  état  de  choses,  ce  qu'il  y  avmt  de  phis  sage  était 
de  maintenir  dans  toute  lei«r  plénilndie  les  armemeas  d^  ocdonnancés, 
c'est-à-dire  une  flotte  foirmidableotnneaanée  an  oompletide  près  dejBM  mille 
hommes.  Cesl  là  oe  qu'on  aa|ifeléla  paix  turmée;  c'est  là  hverdiei^mkê 
chambres  ont  pron<HHsé  en  délibérant  leur  Mdnsie;  nom  Tavims  aeeeplé 
avec  respect  conune  étant  le  veptUct  du  pays. 

la  France  ne  veut  déclarer  la  guerre  à  personne,  ni  prendre  eapncieuaomeiit 
l'initiative  dun  immense  bouleversement.  Elle  ne  veut  donc  qy^um  pêed  de 
paix.  Mais  la  France  n'est  ai^ourd'hui  l'alliée  de  pecsonna;  la  FÔaact  d» 


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jnttcc  v»  fMttt  méoomiattre  tout  ee  qu*if  y  a  â  son  égard  de  finoideur  et  d« 
msBvaig Tovtohr  dans  pkis  d^an  eabinet  étranger;  elle  ne  peut  |>as  fermer  les 
yeux  sur  les  manoeoTres  (fa*on  emploie  pour  exciter  eontre  nous  les  gouver* 
tfenens  et  les  peuples;  enfin  elle  sait  que  k  question  d'Orient  est  à  peine 
aiwyupie,  et  qn'elle  peut  se  réveiller  demain  p\\n  ardente  que  jamais.  II  nous 
fiittt  doue,  ee  n*est  pas  seulement  un  droit,  c'est  un  devoir,  un  devoir  sacré 
envers  le  pays,  il  nous  faut  la  paix  armée;  il  nous  faut  un  état  militaire  que 
les  chambre»  ont  évidemment  eu  en  vue,  et  auquel  elles  ont  applaudi. 

H  ûkXLt  pourtant  se  le  rappeter,  se  le  dire;  si  on  s'est  conduit  sans  façon  à 
notre  égard,  si  on  a  traité  la  France  en  iniissanee  de  second  ordre,  ce  n'est 
pas  que  notre  gouvernement  ne  fût  dignement  représenté  à  Paris  et  à  Lon-» 
dres;  c'est  qu'on  savait  que  nous  étions  désarmés,  c'est  qu'on  CQnnaissaif 
tomme  nous  Téfat  de  notre  cavalerie,  de  notre  artillerie,  de  nos  places  fortes, 
de  nos  arsenaux;  c'est  qu'on  était  certain  qu'il  nous  faudrait  dix  mois  avant 
de  pouvoir  parier,  négocier  à  la  tête  d'une  armée  prête  à  entrer  en  campagne. 
On  a  osé  passer  outre  en  présence  de  la  France  désarmée;  on  y  aurait  pensé  à 
deux  fois  si  le  télégraphe  avait  pu  porter  à  ttols  œnt  mille  hommes  l'ordre  de 
aiarcfaer  à  la  f  rodtlére. 

Notre  désarmement  en  l'état  actuel  de  l'Europe  fausse  notre  politique  et 
fourvoie  nos  hommes  d'état  Qu'on  eonfte  nos  adirés  aux  hommes  les  plus 
calmes,  les  plus  sages,  les  plus  pacifiques,  nous  le  voulons  bien;  les  questions 
de  personnes  sont  en  seconde  fe^pie  pour  nous.  Mais  quels  que  soient  nos  mi- 
nistres, qu'ils  puissent  sérieusement  opter,  selon  les  circonstances  et  les  droits 
du  pays,  entre  les  concessions  et  la  résistance,  entre  la  paix  et  la  guerre.  Il  n'y 
a  pas  d'option  possible  aujourd'hui  pour  un  paysdésanné;  surtout,  il  faut  bien 
le  reconnaître,  dans  un  pays  de  démocratie,  et  de  démocratie  bourgeoise. 

D'iln  côté,  les  démocraties  n'ont  point  de  secret,  rien  de  caché.  Amis  et 
ennemis,  ils  connaissent  tous  également  tout  ce  qu'elles  sont ,  tout  ce  qu'eHes 
pensent ,  tout  ce  qu'elles  font,  tout  ce  qu'elles  se  proposent  de  fûnK 

D'un  antre  côté,  la  bourgeoisie  (certes  nous  n'avons  pas  l'envied'en  qaédire), 
lorsqu'on  laisse  refroidir  ses  premières  impressions,  loiSque  les  blessures  de 
sa  nationalité  commencent  à  se  dcatriser  par  l'effet  du  temps ,  par  le  cou-* 
vaut  des  affaires,  sent  bientôt  les  flots  de  sa  colère  s'abaisser;  l'esprit  de 
calcul  la  saisit  avec  ses  chiffres;  le  foyer  domestique  l'endort  par  son  calme, 
et  au  milieu  de  ses  bonnes  et  douces  pensées  bourgeoises,  la  chose  publique 
ribçpiedd  sotroiiver  quelque  peu  oubliée,  quelque  peu  rapetissée. 

Le  gottveirnement  du  pays  n'a  toute  la  liberté  d'action  qui  lui  est  néces^ 
sâire  pour  les  intérêts  et  la  dignité  de  la  France,  que  lorsque  la  paix  est 
armée,  lorsqu'il  peut,  d'un  jour  à  l'autre,  jeter  dans  la  balance  européenne 
Fépée  de  la  France.  Tant  qu'il  y  aura  à  l'horizon  les  nuages  qui  depuis 
qiffiqne  temps  ne  cessent  de  s'y  amonceler,  la  paix  armée  n'est  pas  une 
convenance,  c'est  une  nécesnté,  c'est  la  vie  même,  la  vie  politique  de  la 
nation. 

C'est  une  nécessité  qui  coûte  cher,  nous  le  savons;  mais  ces  dépenses  ne  sont 


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872  BEVUE  VBS   DEUX  MONDES. 

pas  moins  une  économie ,  une  économie  parce  que  des  arméniens  précipités 
seraient,  au  jour  du  besoin ,  une  dépense  bien  autrement  considérable,  une 
économie  grâce  à  Fadage  toujours  vrai  :  Si  vis  pacem,  para  bellum, 
.  D'ailleurs,  que  nous  importe?  Est-ce  au  poids  des  écus  que  nous  pour- 
rions mesurer  tout  ce  qui  touche  aux  droits  du  pays,  à  Tbonneur  natio- 
nal, à  la  dignité  de  la  France  vis-à-vis  de  l'étranger?  Nous  aimons  de  tout 
notre  cœur  la  liberté,  la  bonne  administration,  la  bonne  justice,  la  prospé- 
rité du  pa>^;  mais,  disons-le  hautement,  nous  aimons  plus  encore  sa  dignité 
et  sa  grandeur,  ou,  à  mieux  dire,  nous  ne  concevons  pas,  pour  une  grande  na- 
tion, une  chose  sans  Tautre.  En  s'abaissant,  une  grande  nation  s'anéantirait 
dans  le  monde  politique,  et  il  défendrait  mal  ses  libertés  le  pays  qui  aurait 
le  malheur  de  faire,  par  économie,  bon  marclié  de  son  hooneur.  Empres- 
sons-nous de  le  dire,  nous  ne  craignons  pas  ce  malbeur  pour  la  France.  Noos 
sommes  profondément  convaincus  que  les  chambres  ne  voudront  à  aucun  prix 
prendre  sur  elles  de  renoncer  à  la  paix  armée  pour  retomber  dans  la  paix 
désarmée.  Elles  ne  veulent  pas  renoncer  à  Tespérance  d'une  longue  paix,  et 
moins  encore  provoquer  à  la  guerre;  mais  elles  ne  vdudrontpas  davanta^^ 
nous  exposer  aux  procédés  discourtois  de  l'étranger  :  elles  savent  que  la  France 
a  le  droit ,  en  étant  juste ,  d'être  fière,  et  il  n'y  a  pour  les  grandes  nations  de 
fierté  d  îgoe  et  noble  que  celle  qui  s'appuie  largement ,  solidement  sar  la  force, 
sur  la  puissance  nationale. 

.  Les  fortifications  de  Paris  sont  à  la  fois  la  base  et  le  complément  de  nos 
arméniens.  Nous  ne  concevons  pas  deux  opinions  sérieuses  sur  cette  question  : 
Paris  doit-il  être  fortifié?  Sans  doute,  les  hommes  de  guerre  pourront  nous 
flairer  de  leurs  lumières  et  de  leur  vieille  expérience  sur  la  question  d'exécu- 
tion. Nous  nous  inclinerons  devant  leur  autorité;  nous  nous  reconnaissons 
juges  fort  peu  compétens  sur  ce  point.  Mais  quant  à  la  question  principale, 
çUe  n'est  pas  militaire,  elle  est  toute  politique,  de  haute  politique,  et,  l'his- 
toire à  la  ipain ,  il  est  impossible  de  ne  pas  la  résoudre  affirmativement.  Vous 
voulez  la  paix,  la  paix  éternelle,  s'il  se  peut,  mais  cependant  une  paix 
honorable,  digne.  Nous  aussi.  Fortifiez  donc  Paris;  dtezà  l'étranger  tout  espoir 
d'abreuver  de  nouveau  ses  chevaux  aux  rives  de  la  Seine,  et  vous  verrez  les 
rêves  insensés  dont  pourraient  encore  se  bercer  les  ennemis  de  notre  monar- 
chie se  dissiper  comme  de  légers  nuages  au  souffle  du  vent. 

Enceinte  continue,  forts  détachés,  encore  une  fois  c'est  là  une  question  sur 
laquelle  nous  pouvons  reconnaître  notre  incompétence.  Mais  d'un  autre  côté, 
il  nous  est  démontré  qu'à  tort  ou  à  raison  le  système  des  forts  détachés  édioue- 
rait  à  la  chambre  des  députés.  Repoussé  par  la  gauche  dans  une  vue  poli- 
tique, il  le  serait  en  même  temps  par  ceux  qui  ne  veulent  en  aucune  manière 
fortifier  Paris.  Dès-lors  il  n*y  a  pas  à  hésiter  pour  nous.  Quel  que  soit  le  mérite 
intrinsèque  du  système  mixte ,  nous  le  préférons  par  cela  seul  qu'il  est  pos- 
sible, et  seul  possible  aujourd'hui. 


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REVUE  MUSICALE. 


La  Fatorite,  que  FAcadémie  royale  de  Musique  vient  de  représenter,  est 
le  troisième  opéra  dont  M.  Donizétti  dote  la  France.  En  moins  de  quinze 
mois,  trois  partitions,  la  Fille  du  Régifneni,  les  MartyrSy  la  Favorite,  c'est 
avoir  la  main  leste;  et  les  gens  qui  décident  de  la  valeur  d'un  maître  d'après 
le  nombre  de  fois  que  son  nom  se  produit  sur  i'afOclie,  doivent  être  fort  satis^ 
faits.  Il  semble  cependant  qu'un  homme  du  talent  de  M.  Donizétti  aurait  pu 
envisager  les  choses  d'une  manière  plus  grave,  et  ne  pas  exposer  à  des  revers 
nécessaires  une  renommée  devenue  européenne,  et  qui  s'appuie  sur  des  titres 
tels  que  l'envie  et  l'impuissance  les  contestent  seules  encore  aujourd'hui.  Puis- 
que c'est  une  opinion  généralement  recrue,  et,  sous  plus  d'un  rapport,  assez  légi- 
time, que  Paris  exerce  sur  toute  œuvre  d'art  un  arbitrage  suprême,  il  semble 
que  M.  Donizétti  aurait  dû  rassembler  toutes  ses  forces  et  prendre  toutes  ses 
mesures  avant  de  s^aventurer  dans  une  épreuve  semblable.  Or,  c'est  juste- 
ment ce  qu'il  n'a  point  fait.  AI.  Donizétti  est  venu  à  Paris  comme  il  serait 
allé  à  Blilan  ou  à  Florence ,  non  comme  un  homme  de  génie  dans  sa  liberté, 
mais  comme  un  maestro  à  la  tâche;  il  a  écrit  pour  l'Opéra  comme  il  eût  fait 
pour  la  Scala  ou  la  Verzota^  dépéchant  la  besogne,  se  libérant  au  plus  vite 
de  ses  engagemens  pour  en  contracter  d'autres ,  en  un  mot  nous  traitant 
avec  un  laisser-alier  plus  que  napolitain;  tout  cela  au  grand  dommage  de  sa 
réputation  ébranlée  ici  par  trois  échecs  presque  simultanés,  et  dont  le  contre- 
coup trouvera,  nous  le  craignons  bien,  un  retentissement  en  Italie.  Du  reste, 
ce  n'est  pas  la  première  fois  que  le  cas  se  présente.  II  n'y  a  guère  que  les 
Allemands  qui  se  préoccupent  de  Timportance  d'une  telle  entreprise.  Rossini 
lui-même,  si  l'on  s'en  souvient,  donna,  en  débarquant,  dans  le  travers  dont 
nous  parlons;  mais  Rossini  est  un  homme  d'infmiment  d'esprit  et  de  tact  quf, 
lorsqu'il  se  trompe,  ne  met  pas  long-temps  à  s'en  apercevoir.  Après  le  replâ- 
trage du  Siège  de  Corinthe  parut  la  composition  sublime  de  Moïse,  puis  après 
le  Comte  Ory,  Guillaume  Tell ,  c'est-à-dire  u^e  transformation  tout  entière , 
c'est-à-dire  le  plus  noble  hommage  qu'un  grand  maître  puisse  rendre  au  goût 
d'un  grand  pays. 

La  Favorite  a  pour  elle  tous  les  élémens  qui  de  temps  immémorial  consti- 
tuent dans  les  règles  un  mauvais  opéra  italien.  Les  motifs  les  plus  vulgaires 
se  rencontrent  comme  s'ils  s'étaient  donné  rendez-vous,  les  duos  se  suivent 
et  se  ressemblent;  les  réminiscences  et  les  plagiats  ne  prennent  plus  même  la 
peine  de  se  déguiser  dans  leurs  allures;  les  airs  de  bravoure  non  plus  ne  man- 
quent pas.  Chaque  personnage  a  sa  cavatine  qu'il  chante  à  grand  fracas  de 


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87fc  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

trombones  et  dd  timballes,  en  ayant  bien  soin  de  remonter  la  scène  pendant 
les  ritoamelles.  Si  les  tradÀi<»M  4e  li^pantiooMBii  MiBtnne,  les  exeellenta 
traditions  du  bon  vieux  théâtre  Louvois,  étaient  perdues,  ce  qu*à  Dieu  ne 
plaise!  on  les  retrouverait  en  ce  moment  à  TOpéra.  A  tout  prendre ,  c*est  là 
une  partition  de  plus  dans  le  bagage  de  M.  Donizetti ,  une  partitioo  dont  ni 
Fauteur  ni  le  public  ne  se  souviendront  dans  quelques  jours.  On  me  disait 
dernièrement  que  M.  Donîzetti  ne  savait  pas  lui-même  le  nombre  de  ses  cfaefis- 
d^œuvre,  je  le  croirais  assez  volontiers.  Il  en  est  un  peu  des  compositions d^ 
maître  eomnaecde  Tâge  d^iMi  diexal;  pacsé  ie  ebUSre  sept ,  o«  oe  confie fks. 
Quant  àlajMèoe,  libretloB^il  es fut,onla  croirait tradaîte de IloflMM»tnl 
ellea  les  qualités  et  les  défauts /^i  distiogueiit  la  plupart  des  «ravies  draoi' 
tiques  du  poète  de  Turia.  JUe  stjle,  biea  qu'il  «affeete  trop  SMiveol  une  ce^ 
taioe  poésie  déc4amatoîre  qui  nappette  «a  peu  Vécole  de  M.  de  Jouj,  estoepei- 
daot  plus  élégant  et  plus  soigvé  que  d'onÛqure  Maâsipielle  ineftpérknceda» 
réJaboratioD  du  draaie!  quel  àétmA  absolu  d^ÂnvestiM  dans  ks«e«ctfas 
en  œuvre  pour  prq>arer  le  but  qu'oa  se  propose!  Oit  trouver 4ani cittl 
l>îèce  une  soèoe,  une  idée,  une  iateation,  qu^on  o*ait  d^  reneaatfféesaîllaHil 
Ce  jeune  novice 4aos  le  tdoUre^  ^i  raconte  au  pneur  de  Saiai-JacqiNS«l 
aouMUES  4MMar  une  tkume  imcomms,  c'est  G«ifdo  chantanf  sa  naélancoBfW 
i«tfnaace;  cette Léanar an fnilîett  ^gaaaurdelMÛifwmeei,  c'eikifagy» 
xite  de  Navarre  des  Bnçmmeés;  ee  vievx  prétrt  lançant  1e<  foudres  de  Utm 
sur  le  roi  deCastlUe^c'est  J>e  casdinal  du  troisième  ade  de  la  Juin^*  ceawîie 
reconnaissant  sous  le  froc  les  traits  desa  maîtresf  e  inanimée,  c*est  CamwiniW 
Qa*on  s'étonne  après  cela  que  la  musique  de  M.  Doniaetti  alMHidean  réniaii> 
cences  de  toute  espèce.  Coosment  ne  pas  céder, à  Toocaeion  UNM|ue  vos4MèMi 
vous  la  font  si  belle,  et, qu'on  a  sur  ee  peint  la  conscienee  on  peu  UU^ 
M.JDonizettisesâadit:  Une  siluatian  de  la  i#tte  ne  saurait  être  nùenxreaitf 
i|ue  par  la  musique  de  la  iuwe,  et  rien  au  monde  jk convient  oûeux  àuneâim^ 
tion  des  HuçuenoU  que  la  «uieiquedes  Utifru^nolt.  Est-ce  éfi  la  lo^quet  i* 
'On  non?  —  En  gén^l,  les  t«ntativ«s  ranKantîcpies  ne  sont  pas  iieufcmeià 
rOpéra,  et  M.  Sarîbe  fmit  toigoms  par  rester  nultre  du  terrain  i^uMM» 
avec  AL  Scribe,  dans  ses  bonnes  pièces  s'entend  «  les  fili  des  aambiuiifs* 
seéniques  se  croisent  et  s'enlacent  avec  art,  les  passions  dramatiqusiai 
idéiveloppent,  et,  si  vous  wez  moinade  belles  périodes rondantes  et  de  veisiics 
ffuf^pèi,  les  rbytha^ssont  traités  avec  pkisd'enaetitnde  et  demeswn  Or,elii 
de  rbytbme  que  vit  la  musiqui^  et  non  pas  de  t)eattx  vers^  C«rtas,  nems^ 
nommes pas.de  cens  qui  se. gendavnieirt  contre  tonle  idée  nouvelle.  Kouswi- 
drions  de  toute  notre  ame  voir  la  scène  lyrique  française  aux  nniasie 
fuelque  ^aod  poète  capable  d'ébnud«r  à  4oisir  laul»s  les  HguMS  qM  b 
«nsiqne  ankne  et  passionne.  Mais  nù  le  troitver  ce  poète?  ShakaspaMi^ 
Soblller  ne  snnt  plus  deee  monde,  et  s'ils  vivaient  de  jms  joins,  au  icaé 
.donner  leurs  ebe&4'œ«vre  à  If^Morbeec»  à  M.  liaUvy,  à  M.  Donâaaiti.i^ 
omiaient  k  bcm  espiât  4e  les  garder  fmur  mxk^  cmnme  ilaant  &ît. 
4fioc  nette  .beaogne  à  ee^x  qui  s'en  aequîtlent  ie  nneux  de  noi»  i 


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KtVtB.  •—  CHRONIQUE.  875 

09^  ÈÏ  ndm  voQkms  àtonte  force  nous  en  mêler,  tâchons  d'inventer  quetqœ 
diose;  Gir,  pcNir  nous  traîner  sur  les  traces  de  chacun ,  en  vérité  ce  n*est  pas 
la  peine.  Qae  dfre  de  ce  roi  imbécile ,  de  cette  Marion  de  Lorme  transformée 
«n  unecooptfsmieda  xiv^  siècle,  de  ce  capucin  ridicule  qui  se  prend  de  belle 
ftnune  ponr  une  prineesse,  jetre  le  froc  aux  orties,  vêh  aux  combats,  et  n» 
t3  d9nne  que  lé  temps  d'aller  changer  de  costume  pour  revenir  rainqneur  et 
Signe  <ft  la  main  de  xa  beBt?Ce  sont  la  des  personnages  qu'on  irdit  voir  aux 
narioMiettes.  Le  dernier  surtout,  ce  jeune  noHee  que  Duprez  représente, 
mérite  toutes  tes  sympathies  du  pufolfc,  et  pour  être  complet,  il  ne  lui  manque, 
à  mon  sen^,  que  ce  fameux  bouquet  de  phime»  tricolores  dont  le  ténor  Davtdf 
^affublait  (fons  ses  rdles  de  prince  pour  venir  chanter  sa  cavatfne  cH  gloria  et 
étamore:  Et  Taction,  sur  quels  pauvres  ressorts  elfe  se  meut!  que  de  bonhomie 
dans  lés  expositions,  de  simplicité  antique  d.tns  les  péripéties!  Les  mystères  do 
fne}^n  âge  n'étaimt  pas  plus  naïfs.  S'agit-il  de  provoquer  une  rupture  entre 
le  roi  e^  sa  âvorite,  une  lettre  se  trouve  là  Tort  à  propos  et  vient  comme  d'elle** 
même  tomber  entre  fes  mains  d'Atphonse.  S'agît-il  de  motiver  lé  ballet,  le  roï 
prend  la  reine  par  la  main,  et  ta  conduit  sur  un  trône  à  drote  du  spectateur, 
en  lut  disant  ces  paroles  sacramentelles: 

Prenez  part  à  la  £ête 
Que  j'ai  fait  préparer, 

absolument  comme  au  tefhps  de  la  Càraimne,  comme  aux  beaux  jours  de 
Grétry  et  de  Laîs.  On  replâtre  de  gran^  mots  les  plus  vieilles  idées,  on  habille 
à  neuf  le  passé,  on  change  les  toqties  de  velour»en  capuchons  de  soie,  les 
bottes  jaunes  en  sandales  de  feutre,  et  cela  s'appelle  anjourd'hui  de  la  poésie 
nouvelle,  de  la  musique  nouvelle,  de  Vari  enfin. 

L'ouverture  de  la  Favorite  est  un  pauvre  morceau  tout  hérissé  de  contre- 
vint et  de  formules  scolastiques;  nous  doutons  que  M.  Donizetti  Tait  écrit 
tout  exprés  pour  cette  partition,  à  moins  cependant  que  le  maître  italien  n*ait 
voulu  payer  en  fugues  sa  bienvenue  à  l'Opéra.  Cette  ouverture  a  l'air  de 
i'adi«sser  directement  à  M.  fîalévy,  et  de  lui  tenir  ce  langage  :  «Vous  préten- 
dez, vous,  que  les  Italiens  ne  savent  écrire  cjue  des  cabatetbs;  je  veux  vous 
prouver,  moi,  Gaefano  Domzetti,  que  nous  nous  entendons  fort  bien  à  trai- 
ter une  f^gue  dans  les  règles ,  et  que  fes  traditions  du  conservatoire  de 
Naples  valent  au  moins  les  traditions  de  fer  rue  Bergère.  »  Quand  M.  Donî- 
Éettl  s'est  escrimé  pendant  dix  mintites,  et  pense  que  M.  Halévy  doit  être 
parfaitement  satisfait,  le  rideau  se  lève.  Une  procession  de  moines  traverse 
te  théâtre  au  son  d'une  musique  lugubre;  deux  frères  se  détachent  des  ran^s» 
É'avancent  devant  le  trou  du  soufflt  ur,  et  voilà  l'exposition  engagée.  N'admf- 
rez-vous  pas  ce  système  qui  tient  à  la  fois  du  récit  classique  et  de  Taction 
romantique,  du  Jiajazit  de  Rncfne  et  du  Den  Juan  de  Mozart  ?  Jadis,  au  bon 
fevnpffdé  Hf.  dé  Jouy  et  de  fa  Vestale,  les  ('eux  moînps  seraient  sortis  des 
Jeux  coulisses  opposées,  et  venant,  fuu  de  dt*oîte,  l'autra  de  gauche,  on  tes 
aurait  vus's'abordennlennell'  me it  sur  le  pros& n'um  aViûl  d^entrer  en  ma-* 


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876  REVCE  DES  DEUX  MONDES. 

tière.  Celte  procession  est  une  véritable  trouvaille,  d'autant  plus  que  la  salle 
8*en  égaie  chaque  soir,  grâce  au  sérieux  tout  grotesque  des  choristes  ventros 
qui  fexécutent,  et  la  prend  comme  un  prologue  bouffe  an  début  de  ce  bmen- 
table  mélodrame.  Là  cantilène  du  novice  racontant  ses  amours  mystiques 
au  prieur  de  Saint-Jacques  voudrait  de  toutes  ses  forces  avoir  le  succès  de  ta 
romance  de  Gutdo;  elle  vient  bien  tards  et  le  duo  qui  suit  entre  les  méoMS 
personnages  ressemble  aux  plus  tristes  duos  qu'on  ait  jamais  taillés  sur  la 
coupe  italienne.  —  Reste ,  dit  Baithazar  dans  un  adagio  monotone  et  vide. 
—  r^on,  s*écrie  Fernand,  je  pars  pour  les  combats, — La  fanfare  obligée  éclate, 
et,  comme  il  arrive  toujours,  un  solo  de  trompette  invite  le  jenM  homneà 
s'en  aller  tenter  les  hasards  de  la  fortune.  Vous  vo«s  souvenez  de  cette  jofit 
scène  des  baigneuses  au  second  acte  des  Huguenots?  Quelle  fratcheor  !  quelle 
grâce!  quelle  mélodie  dans  les  voix!  quelle  imitation  heureuse  dansTor- 
chestre!  Weber  n*a  jamais  mieux  rendu  le  frémissement  des  eaux  sous  les 
arbres.  Eh  bien  !  voici  la  même  action  qui  va  se  reproduire;  encore  des  jardins 
au  bord  du  fleuve,  encore  de  mystérieuses  voluptés  et  des  danseuses  à  demi 
nues;  mais  cette  fois,  comme  tout  cela  vous  semble  triste,  abandonné, 
désert  !  D'où  vient  le  sentiment  pénible  qui  vous  afflige  à  ce  spectacle?  est-ee 
de  ce  que  vous  voyez  devant  vous  ces  pauvres  créatures  souffreteuses  qm 
frissonnent  eu  chantant  les  amours  et  le  printemps  par  une  température  de 
décembre  : 

Rayons  dorés ,  tiède  zéphire, 
De  fleurs  parez  ce  séjour. 

Heureux  rivage  qui  respire 

La  paix ,  le  plaisir  et  Famour. 

Ou  n'est-ce  pas  plutôt  de  ce  que  toute  inspiration  manqua  S'il  y  avait  là  de 
la  musique,  si  la  verve  du  maître  animait  les  scènes,  on  ne  s'apercevrait  de 
rien;  mais  en  Tabsence  de  toute  iilée  généreuse,  de  toute  passion  dramati- 
que ,  je  ne  sais  quel  frisson  vous  gagne  et  vous  fait  prendre  en  compassion 
ces  malheureuses  ûlles  qui  posent  leurs  bras  violets  l'un  sur  l'autre,  et, 
blêmes  de  froid,  regardent  de  tous  côtés  si  quelque  poêle  bienfaisant  ne  leur 
enverra  pas  de  la  coulisse  une  tiède  bouffée  de  ce  vent  du  sud  qu'elles  célè* 
brent  en  grelottant.  La  cavatine  du  roi ,  au  second  acte ,  se  distingue  moins 
par  la  nouveauté  des  idées  que  par  la  manière  dont  elle  met  en  relief  toutes 
les  qualités  du  talent  de  Baroilhet.  Sur  ce  point,  on  ne  saurait  lui  donner  trop 
d'éloges.  L'adagio  en  la  mineur,  qui  sert  d'introduction  à  cet  air,  est  large  et 
d'un  beau  style.  Baroilhet  le  dit  avec  une  expression  admirable  :  sa  voix  mor^ 
dante  et  pathétique  trouve  là  toute  occasion  de  se  déployer  à  son  aise  et  da» 
ses  avantages.  L*allegro  à  quatre  temps  qui  termine  ce  morceau,  a  de  la  cha- 
leur  et  de  l'éclat ,  et  le  chanteur  l'enlève  hardiment.  C'est  un  mérite  incon- 
testable des  maîtres  italiens,  de  M.  Donizetti  surtout,  qu'ils  s'entendent  mieux 
que  personne  au  monde  à  disposer  des  registres  d'une  voix.  Leur  inspiratioB 
peut  les  trahir;  leur  habileté  dans  l'art  de  traiter  la  partie  vocale  ne  les  abas- 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  877 

donne  jamais,  car  ils  sentent  que  de  cette  habileté  dépend  le  succès,  plus 
eacore  peut-être  que  ^e  Finspiration.  Que  Tidée  soit  vieille  ou  neuve ,  peu 
importe;  avec  eux ,  vous  êtes  sûr,  quoi  qu'il  arrive,  de  passer  en  revue  en 
quelques  instans  toutes  les  qualités  du  ténor  ou  du  soprano.  Lorsque  Ba- 
roiihet  a  commencé  sacavatine,  personne  à  Paris  ne  le  connaissait;  à' la 
dixième  mesure  de  Tadagio,  c'était  un  chanteur  classé.  Combien  faudrait-il 
d'airs  allemands  ou  français  pour  atteindre  aux  mêmes  résultats?  Le  finale  de 
cet  acte  est  la  plus  monotone  psalmodie  qui  se  puisse  entendre.  Figurez-vous 
la  forme  italienne  In  plus  vulgaire  gonflée  de  vent  sonore  :  dans  l'orchestre, 
des  instrumens  qui  grondent;  sur  la  scène,  des  chanteurs  qui  vocifèrent  à 
tue-tête;  un  bruit  habilement  combiné,  il  est  vrai,  mais  un  bruit  sans  passion, 
à  froid ,  et  vous  aurez  une  idée  du  chef-d'œuvre  de  M.  Doùizetti.  Franche- 
ment, quelle  musique  originale  voulez-vous  qu'on  trouve  sur  une  situation 
semblable?  Toujours  des  malédictions,  toujours  des  anathèmes;  mais  cela  a 
été  répété  cent  fois  au  théâtre  depuis  la  Vestale ,  de  M.  Spontini ,  jusqu'à  la 
Juive,  de  M.  Halévy.  Pour  relever  une  aussi  banale  donnée,  il  faudrait  une 
puîssaoce  de  génie ,  il  faudrait  surtout  une  force  de  volonté  dont  pas  un 
maître  de  l'école  italienne  moderne  n'est  capable.  £n  pareille  circonstance, 
soyez  sûr  qu'ils  abandonneront  la  partie  aux  chanteurs,  à  l'orchestre,  à  toutes 
les  cliances  de  succès  qu'a  toujours  devant  un  public  le  fracas  organisé. 
Ainsi  a  fait  M.  Donizetti,  quitte  à  reprendre  sa  revanche  dans  l'acte  suivant. 
Hious  ne  parlons  ni  des  airs  de  danse  ni  du  ballet.  Jamais  l'administration  de 
rOpéra  ne  s'était  montrée  si  mesquine  sur  le  chapitre  des  divertissemens  ; 
et  le  musicien ,  à  qui  toute  espèce  d'initiative  répugne,  a  suivi  en  tout  point 
l'exemple  de  l'administration.  — Le  trio  entre  le  roi,  Léonor  et  Fernand,  au 
troisième  acte,  passe,  à  bon  droit,  pour  l'un  des  meilleurs  morceaux  de  Tou- 
vrage.  Il  y  a  là  un  canfabi/é» délicieux;  Donizetti  excelle  dans  les  cantabile, 
Baroilhet  aussi;  ce  qui  fait  que  la  sensation  de  plaisir  est  unanime.  Baroilhet 
a  dans  les  cordes  basses  de  l'organe  des  inflexions  un  peu  voilées  d'un  effet 
ravissant,  et  dont  le  maestro  attiré  bon  parti  dans  cette  phrase  si  remar- 
quable où  le  roi,  décidé  à  faire  épouser  sa  maîtresse  par  Fernand ,  engage 
Léonor  à  consentir  :  prière  de  souverain ,  dont  le  chanteur  rend  à  merveille 
Fexpression  à  la  fois  amoureuse,  ironique  et  suppliante.  La  cavatine  de  Léo- 
nor,  qui  vient  après,  a  tout-à-fait  l'air  d'une  mauvaise  plaisanterie.  La  maî- 
tresse du  roi  nous  apprend  qu'elle  se  résigne  à  mourir  plutôt  que  de  porter 
^  honte  au  jeune  héros  qu*elle  aime,  et  voilà  que  tout  à  coup,  sur  des  pa- 
roles du  genre  de  celles-ci  : 

La  pâle  fiancée 
Sera  morte  ce  soir, 

elle  se  met  à  se  répandre  en  toutes  sortes  de  roulades  de  fantaisies  capricieuses 
et  de  gentillesses  vocales,  qui  passeraient  peut-être  encore,  si  la  Grisi  les  chan- 
tait, mais  qui ,  de  la  manière  extravagante  dont  M*""  Stoitz  les  débite,  produisent 
Feifet  le  plus  bizarre  et  le  plus  comique.  Le  chœur  d'hommes  qui  occupe  la  scène 


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f78  RBirra  im  dbcx  voim». 

peodaitt  qmt  le  mariage  de  Fernand  et  de  Léonor  m  oéf  èbre  ret^tanaeéViccilea- 
les  parties.  LlateatiOH  en  est  heureuse  et  nouvdle.  Cette  mairière  de  &fre  in* 
tervenir  le  dueur,  de  le  tnéter  aa  drame  et  de  lui  domier  à  discuter  Taetioii 
^  se  joue,  appartient  à  M.  Donfzettf,  qui  Ta  déjà  plosienrsfoh  mise  en  eeirrrf 
atee  suceès  dans  ses  bonnes  partitions,  dans  Iles  derniers  aetes  d'.^niiA  Bakna 
et  de  Lncfa  surtout —Fernand  sort  âe  la  chapelle,  les  courtisans  lui  tournent 
k  dos ,  on  chuchotte,  on  se  retire ,  on  le  défoisse  ;  le  jeune  homme  appreaé 
tout ,  et,  dans  le  transport  de  son  indignation,  maudît  Léonor  et  brise  soor 
épée  aui  pieds  du  roi  qui  vient  de  lui  donner  sa  maîtresse  pour  femme.  Td 
est  le  sujet  du  finale  ofi  le  maître  ra  se  relever  un  peu  de  son  abattement,  et 
BOUS  apparaître  pendant  quelques  mesures  dans  tout  fédat  de  son  iospir»- 
tto«  et  de  son  tarent.  L*adagio  de  ce  finale  se  développe  avee  grandeur,  lef 
toix  et  les  înstrumens  se  oombinent  par  degrés  dans  une  de  ces  ttamnonicsi 
fcirges  et  pathétiques  doin  M.  Donizetti  a  seul  le  secret,  grâce  aux  res- 
sources de  mélodie  et  de  science  dont  il  dispose  à  ses  bons  momens;  et 
kHUque  le  majeur  éclate  sur  une  expfosion  unanime  dé  Porchestre  et  do 
ehceur,  lès  applaudissemens  ne  se  contiennent  plus.  C^est  là  un  effet  légf« 
tbiie  et  beau;  quel  dommage  que  M.  Donizetti  Fait  répété  si  soutent  daui 
le  finale  de  Lucia,  dans  le  finale  des  Martyrs,  que  sais-je?  Mais,  puisque 
Hdiée  est  Men tenue,  n^aflons  pas  fah^  le  procès  à  la  forme,  et  lorsqu'uoe 
bonne  rencontre  nous  arrive,  prenons-la  comme  elle  se  donne;  te  cas  eA 
assez  rare  dans  la  Favoriie  pour  qu*on  le  remarque ,  d*autant  pliis  qm 
le  plaisir  ne^dure  guère.  A  peine  vous  vous  reposez  dans  une  sensatîoB 
agréable  des  fbt^ues  de  la  soirée,  que  voilà  toftit  à  coup  une  r«i5alrffi?  des 
plus  vulgaires  qui  gronde  à  vos  oreiTles,  comme  peur  vous  avenir  que  cet 
éciaîr  d'mspiratkm  où  vous  venez  de  vous  compkrire  a  disparu.  —  iM 
quatrième  acte  se  passe  tout  entier,  comme  Tîntrodoction ,  au  fond  d*aa 
Cloître  du  moyen-âge.  Fncore  les  orgues ,  encore  les  psalmodies  et  les  pn>- 
eesslons  î  Au  lever  du  rideau ,  vous  assistez  à  tous  les  actes  de  la  vie  aseé^ 
tique  la  plus  terrible.  Des  moines,  jeunes  et  vieux,  sont  dispersés  de  tow 
les  côtés  du  théâtre;  les  uns  diantent  la  messe,  les  autres  creusent  leum 
f«8ses,  en  se  disant  :  Frères,  il  fnnt  itwurir  (quel  a.^réabfe  passe-tMnpi 
que  le  théâtre  anjourdlïuî  !  ;  ;  ceux-ci  marmottent  leurs  patenôtres  en  dévi- 
dant leur  chapelet;  ceux-là,  étendus  au  pied  d'une  croix  gigantesque,  80 
toilent  la  face  dans  leurs  capuchons,  et  semblent  abîmés  dans  foUl  le  di»- 
espohr  dé  la  pénitence.  Si  vous  aimez  les  tableaux  de  Zurbaran ,  vous  en  avcr 
sous  les  yeux  tous  les  monastiques  et  lugubres  personnages.  Reste  à  s^vair 
jusqu'à  quel  point  un  pareil  spectacle  est  convenable.  Que  le  théâtre  prenne 
au  culte  catholique  ses  orgues ,  ses  encensoirs  et  ses  cloches ,  toute  sa  pompe 
extérieure ,  passe  encore;  la  poésie  et  la  musique  peuvent,  à  certaines  rares 
êeeasîons,  réclamer  ces  éténïens  étrangers  à  la  scène ,  et  la  manière  dont  m 
les  met  en  teuvre  justMIe  alors  IVmpruat  qu'on  en  a  âilt  :  ahisi  du 
acte  de  Robert-le-DlÊble  et  de  la  scène  de  régfise  dans  Firvst.  Mais 
feoUler  jusque  dans  les  plus  intimes  secrets  du  sanctuaire,  parodier  les  i 


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sffiTms  *"  CMnoaaQUR.  639 

girits  à»  ia  priève  wê$  les  truts  de  malheureux  oompaisci  foi  ee  meurti» 
mud  Je  Tkege  etia  poitrine,  et  t^efiforoeot  de  simuler  Tacte  de  «ootritiMi 
40m  leur  paolomime  grotesque,  e'est  là  une  cbosetriale  eo  Térité»  d*auftai|t 
plus  triste^  que  la  muâque  n'en  tire  aueun  sTantage.  Et  fraBciieaDeBt  nous 
ne  vojeos.  pas  oe  qu'au  théâtre  peut  avoir  à  gagner  à  d'aussi  pitoyables  spé- 
cniBtioos.  Comme  on  ie  pense  bien ,  cette  musique,  prétendue  religieuse,  eit 
^fténuée  pai^EÛftenent  de  caractère.  M.  Doniz^tî  écrit  pour  Torgue  comme  il 
écrirait  pour  le  piano ,  et  ses  plains-chants  ressemblent  à  des  fragmens  de 
cavatine.  Il  faut  cependant  donner  des  éloges  à  la  phrase  mélodieuse  qui 
sTélèfe  dtt  fond  de  la  chi^Ile  au  moment  où  Femand  prononce  ses  voeux. 
Cette  phrase,  admirablement  disposée  pour  la  voix ,  et  que  puprez  chante 
^posément,  a  4e  Texpressioa  et  de  la  grandeiu'.  C'est  du  reste  la  seule  inspi- 
«ntton  qui.  se  renoontre  dans  cet  acte,  où  la  musique  n'Intervient  que  pour 
accompagner,  comme  dans  un  mélodrame,  rentrée  et  la  sor^  des  moines 
«t  des  pèlerins.  Telle  est  CKtte  partition ,  Tune  des  plus  vides  que  M.  D»- 
nizetti  ait  écrites,  la  plus  faible  sans  contredit,  la  plus  insipide  que  nous  ayons 
«Btendue  à  Paris  du  même  auteur.  Si  Ton  excepte  les  deux  fragmens  que 
BOUS  avons  dtés,  tout  le  mérite  de  cette  œuvre  consiste  à  produire  dans 
rédat  de  ses  facultés  et  de  son  talent  le  nouveau  baryton  que  rAcadémie 
royale  de  Musique  vient  de  s'attacher,  li.  Donizetti  n'a  point  à  se  plaindra; 
<ar,  s'il  a  rendu  service  à  M.  BaroBbet  en  écrivant  pour  lui  de  la  musique  de 
ebaoteur,  M.  Baroittiet  Ta  pleinement  dédommagé  4e  sa  peine  en  attirant  par 
jno  art  souvent  admirable  les  applaudissemens  et  Fintérêt  du  public  sur  qnel- 
^nes  parties  d'une  composition  des  plus  médiocres.  On  dit  que  les  grands 
^dianteurs  n'aiment  rien  tant  que  la  pauvre  musique;  s'il  en  est  ainsi ,  M.  Ba* 
jnoîlhet  ne  peut  manquer  d'être  fort  satisfait  de  M.  Donizetti ,  qui  certes  doit 
nvotr  une  royale  idée  de  son  clianteur,  si  l'on  en  juge  par  la  manière  dont  H 
Ta  traité.  Baroilheft  nous  revient  d'Italie,  où,  comme  Di;|>rez  et  tant  d'autres, 
il  étnit  allé  diereher  des  titres  à  la  considération  de  nos  directeurs  de  spee- 
taeles.  Il  y  a  quelques  années,  c'était  à  qui  le  répudierait;  aujourd'lmi ,  grâce 
aux  applaudissemens  du  public  de  I^aples,  de  Milan  et  de  Venise,  grâce  sur- 
tout à  la  sdlidtude  des  maîtres  italiens,  les  seuls  qui  soient  encore  capables 
ée  féconder  une  voix  en  travail  de  développement,  les  portes  de  l'Académie 
loyaje  de  Musique  viennent  de  s'ouvrir  d'elles-mêmes  devant  lui.  La  voix  de 
.Barotlhct  ett  un  baryton  sonore,  flexible,  étendu ,  qui  monte  du  la  bémol  au 
Jà  et  ténorise  par  momens  avec  une  agilité  remarquable.  Un  peu  voilé  dans 
len  cordes  basses,  cet  organe  trouve  dans  le  médium  toute  sa  vibration  mof- 
dasite,  tout  son  timbre;  c'est  là  qu'H  faut  l'entendre,  dans  le  cantsdMle suv- 
taiit.  Le  chant  large  et  posé  convient  à  merveîHe  à  Baveilhet,  qui  le  dit  d'un 
j«Kgwe  enchanteur  dont  un  style  excelleot,  puisé  aux  bonnes  sources,  rèf^ 
reKpreasion  et  le  jnouvement  Dans  Valiegro,  Barollhet  a  moins  de  bonheus; 
^aa  «ois  (cooune  il  arrive  toujours  aux  cbantrairs  de  oomplexion  délicate,  et 
Baroilhetest  de  ce  nombre),  sa  voix  prend,  lorsqu'elle  veut  forcer,  une  vtt>rt- 
tiott  gutturale  pénible  à  entendre,  et  sur-le<;banip  Tintonation  devient  fausse 


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880  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

OU  pour  le  moins  douteuse.  BaroUbet  est  maigre  et  cbëdf  ;  il  suffit  de  le  tur 
pour  se  convaincre  que  sa  nature  exige  les  plus  grands  roéoagemens  :  quoi 
qu'il  en  soit,  il  y  a  quelque  chose  de  fantastique  dans  cette  voix  grave  et  stri- 
dente enfermée  en  un  corps  si  grêle  et  si  petit,  et  nul  doute  qu*h  Tépoque  oo 
M.  Meyerbeer  écrivait  encore  pour  F  Académie  royale  de  Musique,  FillBSlre 
maître  n'eût  tiré  bon  parti  de  l'organisation  d'un  pareil  chanteur,  d'autant 
plus  que  Baroilhet  a  du  feu  dans  le  regard ,  de  l'ironie  dans  le  sourire,  et  à 
physionomie  rappelle  par  momens  l'expression  diabolique  de  Paganini.  Le 
succès  de  Baroilhet  a  été  très  grand. 

Il  devient  de  jour  en  jour  si  rare  d'entendre  chanter  à  TOpéra ,  que  lorsqoe 
le  cas  se  rencontre  l'entbtMisiasme  ne  se  contient  plus.  En  tout  autre  Heu,  ai 
Théâtre-Italien  par  exemple,  et  dans  le  voisinage  de  Tamburini,  le  prodige 
aurait  pu  sembler  moindre.  JN'oiis  n'avons  aucune  envie  d'établir  entre  ces  dem 
chanteurs  une  comparaison  inadmissible  sur  tous  les  points.  Il  y  a  aussi  loio 
de  Tamburini  à  Baroilhet  qu'il  y  a  loin  de  Rubini  à  Duprez;  ce  que  nousfn 
disons  ici  est  simplement  pour  réduire  à  leur  valeur  les  frénétiques  démonstra- 
tions d'un  enthousiasme  surexcité.  Tamburini  passe  à  bon  droit  pour  un  cbao- 
teur  varié,  complet,  également  admirable  d&ns  le  chant  large,  moderata, 
et  dans  les.emportemens  de  la  voix.  Entendez -le  chanter  la  cavatine  ds 
premier  acte  de  la  Lucia  ou  l'adagio  du  linalc  de  la  Straniera,  (fest  tou- 
jours la  même  voix,  distribuée  autrement,  mais  forte,  puissante,  sûre  d'eU^ 
même  dans  le  calme  comme  dans  la  passion.  Or,  voilà  justement  ce  qui  manqae 
à  Baroilhet,  ce  que  l'étude  ne  saurait  lui  donner.  La  voix  de  Baroilhet  a  de 
bons  effets,  nul  ne  le  conteste,  mais  seulement  dans  certains  registres,  seul^ 
ment  à  certaines  conditions.  On  aura  beau  dire,  c'est  là  un  chanteur  italien, 
rien  de  plus,  rien  de  moins,  un  virtuose.  Pour  que  Baroilhet  puisse  rendre 
quelque  service  à  l'Opéra ,  il  faut  absolument  que  l'Opéra  déserte  la  route  de 
ses  anciens  succès  pour  s*adonner  corps  et  ame  au  pur  système  itatai,  as 
système  de  la  cavatine  sans  raison ,  de  la  cavatine  dans  les  duos ,  dans  les 
quatuors ,  dans  les  finales,  de  la  cavatine  partout  et  quand  même.  Tvousie 
voulons  bien,  mais  alors  quels  maîtres  écriront  pour  TAcadémie  royale?  qoi 
alimentera  le  répertoire?  M.  Donizetti.  A  merveille;  mais  après?  M.  Doni- 
zetti.  D*accord;  mais  enfin?...  Baroilhet  voudra-t-il  aborder  les  grands  rôles, 
Guillaume  Tell ,  Kobert-le-Diable ,  les  Huguenots?  YrîkBchement  le  poa^ 
rait-il?  Quelle  partie  lui  conviendrait  dans  ces  chefs-d'œuvre  de  la  scène  fran- 
çaise. La  voix  de  Baroilhet  ne  peut  chanter  que  la  musique  écrite  expressément 
pour  elle.  C'est  une  voix  de  cavatine,  une  voix  de  luxe;  or,  dans  le  dénueaMnt 
absolu  où  se  trouve  aujourd'hui  l'Opéra,  un  sujet  de  ce  genre  est4I  bien  de 
circonstance?  L'avenir  en  décidera.  Duprez,  dans  le  rôle  de  Femand,  crie  à 
s'égosiller.  Il  s'agit  bien  de  la  cavatine  d'Arnold  à  cette  heure?  Nous  avons 
fait  du  chemin  depuis  Guillaume  Tell.  A  tout  instant,  le  paroxisme  du  fameax 
t^^de  poitrine  se  renouvelle,  et  cet  effet,  si  puissant  autrefois,  a  désomuiis 
perdu  toute  action  sur  le  public. 

Que  d'efforts,  bon  Dieu!  que  de  labeur,  que  de  terribles  contorsions  i 


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BEVUE  —  CHRONIQUE.  881 

résultat!  CM  au  point  que,  lorsqu'il  arrive  à  la  dernière  scène,  on  est  tenté  de 
lui  dire  comnipcet  amphitryon  à  un  poète  qui  venait  de  lui  lire  tout  d'une 
haleine  une  tragédie  en  cinq  actes  :  «  Vous  devez  être  bien  fatigué.  »  Levasseur 
chante  la  partie  du  prieur  de  Saint- Jacques,  une  partie  du  troisième  ordre,  et 
n'a  guère  affaire  que  dans  les  ensembles  et  les  finales.  Lui ,  le  Bertram  de 
Meyerbeer,  le  Moïse  de  Rossini,  le  voilà  donc  déchu  au  rang  d'un  coryphée  ! 
Dernier  débris  d'une  grande  époque,  n'eût-il  pas  mieux  valu  pour  Levasseur 
de  se  retirer  à  temps  que  de  traîner  ainsi  dans  l'abandon  des  maîtres  et  du 
public  les  restes  d'un  talent  qui  ne  fut  pas  sans  gloire  aux  beaux  jours  où  le 
groupe  célèbre  qui  devait  immortaliser  le  trio  de  RoherUle-Diable  se  formait 
sous  la  généreuse  influence  de  Meyerbeer?  Quant  à  M"*"  Stoltz ,  il  est  bien  con- 
venu que  c'est  la  cantatrice  par  excellence;  il  ne  nous  reste  plus  qu'à  trouver 
qu'elle  chante  juste ,  et  le  public  peut  s'arranger  pour  l'applaudir  comme  une 
Malibran,  et  la  redemander  chaque  soir;  car,  sur  une  autre  prima  donna ,  il 
n'y  faut  point  compter,  pas  plus  que  sur  l'opéra  nouveau  de  Meyerbeer. 
M"**  Stoltz  possède  une  voix  de  soprano  d'une  ample  étendue  et  d'un  beau 
timbre,  qui,  si  le  travail  en  eût  assoupli  la  rudesse  naturelle,  aurait  pu  abor- 
der les  grands  rôles  du  répertoire,  mais  qui,  dépourvue  comme  elle  l'est  de 
toute  espèce  de  justesse  et  de  flexibilité,  doit  s'en  tenir  aux  emplois  secondaires. 
Suivez  M""*"  Stoltz  dans  le  rôle  qu'elle  vient  de  créer ^  écoutez-la  chanter  cette 
cavatine  de  Léonor  au  troisième  acte  :  quelles  intonations,  quel  style!  Il 
semble  qu'avec  une  aussi  profonde  inexpérience,  ce  qu'on  aurait  de  mieux  à 
faire  serait  de  s'en  tenir  à  la  note ,  et  de  la  chanter  tant  bien  que  mal  :  pas  du 
tout;  Bi^*  Stoltz,  comme  une  Sontag  qu'elle  est,  se  lance  à  tout  moment  à 
travers  les  vocalisations  les  plus  ambitieuses;  aucun  point  d'orgue  ne  l'épou- 
vanté, aucune  ganune  chromatique  ne  l'effîraie,  c'est  un  aplomb  à  vous  décon- 
certer. La  pantomime  de  M""'  Stoltz  procède  comme  son  chant,  par  bonds  et 
soubresauts;  vous  la  voyez  passer  en  un  moment  du  délire  de  la  bacchante  à 
l'immobilité  d'une  statue  de  marbre.  Jamais  un  regard ,  un  geste,  une  inten- 
tion qui  dénotent  chez  elle  l'intelligence  ou  du  moins  la  préoccupation  du 
caractère  qu'elle  représente.  Du  commencement  à  la  fin,  on  dirait  une  gageure 
de  tout  risquer,  vocalisation  et  pantomime  :  tel  passage  réussit,  tel  autre 
échoue,  et  la  plaisanterie  va  son  train.  Vous  figurez- vous  Meyerbeer  à  la  merci 
d'une  pareille  cantatrice.  Voilà  donc  l'Opéra  tel  qu'on  nous  l'a  fait,  uneentre^ 
prise  sans  but,  sans  unité,  sans  système,  livrée  à  tous  les  hasards  de  la  for- 
tune, le  Théâtre-Italien  moins  sa  troupe,  son  répertoire,  le  Théâtre-Italien 
sans  cantatrice,  avec  un  baryton  et  un  ténor  pour  toute  richesse.  Cepen- 
dant nous  nous  souvenons  d'un  temps  où  l'Opéra  avait  à  lui  un  genre  dont 
il  se  faisait  gloire,  un  genre  à  la  fois  dramatique  et  musical  importé  par 
Gluck,  continué  par  Spontini ,  un  genre  auquel  le  plus  grand  maître  de  cette 
époque,  Rossini  lui-même,  voulut  se  conformer  dans  Guillaume  Tell,  et  que 
depuis  Meyerbeer  reStsiira  à  la  sueur  de  son  front.  De  tant  de  travaux  et  de 
nobles  tentatives,  que  rest^t-ii  aujourd'hui?  Que  sont  devenus  les  chefs- 
d'oeuvre  des  maîtres,  que  sont  devenus  ces  chanteurs  dont  l'individualité  dia- 

TOME  XXIY.  —  SUPPLÉMENT.  56 


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sas  RB¥UB  Mê  fiBSX  KOmES. 

paraissait  dans  reosemble  de  TexécutioD  ?  Vous  êtes  s^  de  toIk  ravie  asla- 
relle,  vous  vous  êtes  recruté  en  dehors  de  votre  loi  d^eiistai^,  de  aorte  que 
maiuteoaat  vous  avez  un  théâtre  comme  ia  Scala  k  Milan,  comme  la  P9rkik 
Carinihiek  Vienne,  un  théâtre  où  règne  la  confusion  des  styles  et  deslaagiMi; 
mais  rOpéra  français,  le  théâtre  de  Gluck,  de  Spontini,  de  Rnsnai,  de 
Meyerbeer  et  d*  Auber,  F  Académie  royale  de  Musique  n'existe  plus,  on  la  voilà 
jetée  sur  une  pente  si  rapide,  qu'il  faudrait  désormais  une  mam  de  lîer,  li 
main  de  Gluck,  pour  la  retenir. 

Nous  voudrions  bien  ne  pas  toujoun  occuper  nos  lecteurs  des  incaitate 
plus  ou  moins  musicales  de  Fauteur  de  la  Symphonie  faniaslique;  mus  eon 
ment  foire?  Lorsque  M.  Berlioz  ne  donne  pas  de  festival ,  il  nom  écrit  ém 
lettres;  lorsque  son  bâton  de  mesure  nous  laisse  en  repos  les  oreilles,  sa  v«ve 
épistolaire  nous  sollicite.  On  connaît  le  document;  comme  il  a  déjà  para  dav 
une  multitude  de  journaux ,  sur  les  in$tances  de  M.  Berlioz,  nnsi  que  fia- 
diquait  chaque  feuille,  nous  nous  dispenserons  d'en  donner  une  qulBzièPK 
édition,  trouvant  que  c'est  bien  assez  d'y  répondre.  On  se  souviendra  peuUéM 
que  dans  notre  dernière  revue ,  en  nous  élevant  contre  ces  airs  de  forailiarilé 
ei  de  protectorat  que  le  musicien  fantastique  prenait  à  Tégard  des  phis  grandi 
mattres,  nous  avons  imprudemment  parlé  d'ophicléides.  Or,  M.  Berlioz,  fei- 
gnant de  nous  prendre  au  pied  de  la  lettre,  a  prétendu  qu'il  n'y  avait  pas  le 
moindre  ophicléide  dans  ce  morceau ,  et  va  depuis  nous  foudroyant  de  aso 
argument  sans  réplique,  comme  s'il  s'agissait  en  tout  ceci  d'un  fait  matériel. 
Uous  avons  parlé  de  profanation,  et  nous  maintenons  notre  dire.  M.  Beriioc 
a-t-ii,oui  ou  non,  arraché  un  acte,  une  scène,  un  lambeau  à  la  paititk»de 
Gluck ,  pour  l'intercaler  dans  le  sabbat  ridicule  qu'il  organisait  sous  le  nom  de 
/eMtivalf  Là  est  toute  la  question.  Il  s'agit  bien  d'un  ophicléide  oa  d'un  troai- 
bone  de  plus  ou  de  moins!  Sur  un  pareil  sujet,  on  ne  compte  pas  atec 
M.  Berlioz,  ^  nous  n'avons  nulle  envie  de  le  chicana  pour  si  peu  de  eboee. 
L'auteur  de  la  Symphonie  fantctsHque  le  sait  bien;  mais  n'importe,  il  écrit 
toi^ours.  Écrire,  c'est  occuper  le  public  de  soi.  Quand  on  ne  peut  donner  ni 
/estival  ni  concert,  on  rédige  une  lettre,  on  la  colporte;  c'est  encore  du  bruit, 
du  bruit  qui  ne  coûte  rien.  M.  Berlioz  frappe  sur  la  publicité  comme  sur  une 
grosse  caisse,  pour  attirer  les  badauds;  il  a  raison ,  l'expédient  lui  réussit  quel- 
quefois; cependant  quelquefois  aussi  par  malheur  le  contraire  arrive.  Ainii, 
l'aventure  de  Vimne.  A  force  d'entendre  M.  Berlioz  se  proclamer  lui-raéine 
à  toutes  les  heures  du  jour,  à  force  de  voir  sur  des  affiches  monstreoses  ce  non 
lesplendir  au  milieu  de  son  auréole  de  quatre  cents  musiciens,  les  Viennoii 
avaient  fini  par  prendre  au  sérieux  cette  renommée,  et  regardaient  comme  le 
plus  grand  maître  qui  eût  existé  ce  lauréat  singulier  d'une  boutade  ironique  da 
Paganini ,  tout  cela  sans  avoir  jamais  rien  entendu  de  sa  musique,  ou  plotA 
pour  n'avoir  jamais  rien  entendu  ;  tant  est  grande  encore,  quoi  qu'on  dise,  la 
puissance  du  charlatanisme,  tant  il  est  vrai  que  les  Jléputations  se  foigentà 
coups  de  marteau,  et  qu'un  nom  où  la  publicité  frappe  à  tour  de  bras  du  matia 
ftu  W  /)^^  ^^  moment  tenir  lieu  de  toute  espèce  d'oeuvre  et  de  chef-d'oenvra. 


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BBVUB.  —  ŒRONIQUB.  888 

Cependant  on  n*e8t  pas  du  pays  de  Mozart  et  de  Beethoven  poar  rien;  les 
Viennois  voulurent  connaître.  On  fit  venir  de  Paris  l'ouverture  des  Francs- 
Juges;  on  l'exécuta,  pour  mieux  dire,  on  essaya  de  l'exécuter,  car  dès  la  ving- 
tième mesure  le  rire  suspendit  la  séance,  un  rire  fou,  ce  rire  de  l'orchestre  et 
de  l'auditoire,  ce  rire  unanime  dont  la  musique  de  M.  Berlioz  a  le  secret  depuis 
l'Olympe  d'Homère,  et  qui  suffirait  à  fonder  sa  gloire  dans  l'avenir  :  car, 
prises  à  leur  véritable  point  de  vue,  au  point  de  vue  des  Viennois,  les  élueu- 
brations  de  M.  Berlioz  contiennent  plus  d'élémens  comiques  que  Rabelais 
n'en  a  mis  dans  Pantagruel.  Cependant,  comme  tout  le  monde  ne  pense  pas 
que  l'art  des  sons  ait  été  imaginé  dans  le  seul  but  de  désopiler  la  rate,  le 
dilettantisme  viennois  eut  bientôt  fait  de  laisser  là  cette  malencontreuse  ouver- 
ture des  Francs-Juges,  et  de  revenir  au  plus  vite  à  l'ouverture  de  Cortolan, 
à  la  symphonie  en  tU  mineur,  que  sais-je  ?  aux  vralsesde  Strauss,  à  toute  chose 
sérieuse  ou  non ,  ayant  droit  de  s'appeler  musique.  Voilà  un  fait.  M.  Berlioz 
peut  nous  écrire  tant  qu'il  voudra;  nous  ne  lui  répondrons  plus  :  seulement, 
s'il  parvient  à  nous  démontrer  notre  inexactitude  sur  ce  point,  aussi  victo- 
rieusement qu'il  l'a  fait  sur  l'autre,  nous  consentons  de  grand  coeur  à  pro- 
clamer que  la  reine  Mah  (la  ùenne  bien  entendu)  est  un  chef-d'œuvre  de 
mélodie  et  de  clarté,  et  que  les  quatre  ou  cinq  cents  musiciens  de  «m  festival 
n'avaient  pas  le  sens  commun  lorsqu'ils  refusèrent  à  l'unanimité  de  débrouil- 
ler ce  grimoire. 


REVUE  LITTÉRAIRE. 


Comme  la  politique,  la  littérature  a  sa  session,  et  c'est  l'hiver  ordinairement 
que  les  livres  paraissent,  que  l'activité  redouble,  que  les  écrivains  règlent  leurs 
comptes  avec  le  public.  Cette  année,  l'éclat,  le  retentissement,  la  gravité  des 
luttes  parlementaires  semblent  tenir  jusqu'ici  les  romanciers  et  les  poètes  dans 
la  réserve.  Le  drame  réel  l'emporte  sur  les  fictions.  Dans  ces  derniers  mois,  il 
n'a  paru  que  de  gros  livres,  des  livres  considérables,  considérables  au  moins 
par  le  but,  et  où  la  littérature,  la  forme,  ne  viennent  nécessairement  qu'en 
seconde  ligne,  puisqu'il  y  est  question  tout  simplement  de  refaire  la  philoso- 
phie d'un  bout  à  l'autre,  ou  de  reconstituer  la  société,  notre  vieille  société,  sur 
des  bases  absolument  nouvelles.  V Humanité,  de  M.  Leroux,  V Esquisse,  de 
M.  de  Lamennais,  ne  sont  pas  précisément  des  ouvrages  littéraires  ;  il  s'agi 

56. 


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98k  RBVUB  DBS  PEUX  MONDES. 

là ,  avant  tout,  de  Thomme  et  de  la  société,  et  c'est  aux  politiques,  c*est  aux 
philosophes  de  juger.  Ils  ont  donné  ou  ils  donneront  leur  avis. 

Tandis  que,  dans  Tordre  sérieux,  ces  livres  se  produisent  et  demandent  à 
être  appréciés  à  part  avec  étendue ,  avec  réflexion ,  tandis  que  l'agrément,  U 
fantaisie.  Fart  véritable;  se  recueillent  et  se  taisent,  la  littérature  exclu^vement 
active  (dirai-je  la  littérature  industrielle?)  s'épuise,  se  ralentit,  disparaît,  et 
réfugiée  au  bas  des  journaux  quotidiens,  où  elle  dispute  à  la  politique  un  der- 
nier refuge,  ne  fournit  même  plus  à  la  critique  son  aliment  habituel.  U  y  a 
prostration  véritable,  ou  au  moins  intervalle  calme.  Les  jeunes  poètes  eux- 
mêmes  qui ,  presque  tous  avec  talent  (  et  c'est  là  le  malheur) ,  viennent  noble- 
ment offrir  leur  volume  hebdomadaire  en  holocauste  à  ce  roi  implacable  et 
sourd  que  M.  Michaud  appelait  sa  majesté  le  public,  et  qui ,  dans  la  bana- 
lité facile  du  rhythme  actuel ,  ont  fait  chacun  la  même  ode  splendide ,  la 
même  élégie  harmonieuse,  écho  affaibli  des  Orientales  ou  des  Méditations, 
les  jeunes  poètes  eux-mêmes,  toujours  trompés,  si  confians,  semblent  depois 
quelque  temps  concourir  aussi  à  ce  silence  momentané  des  lettres. 

Il  est  d'autres  régions  où  la  vie  littéraire  se  montre  plus  active.  A  la  Sor- 
bonne,  par  exemple,  il  y  a  toute  une  renaissance  de  littérature  grave  et  sérieuse 
qu'il  est  juste  de  signaler. 

La  révolution  de  juillet  a  fait  une  singulière  condition  à  la  Faculté  des 
lettres;  elle  a  illustré  ses  membres  et  dispersé  son  enseignement.  Sans  doute 
il  est  glorieux  pour  elle  de  voir  se  perpétuer  sur  ses  programmes  des  noms 
de  ministres,  hier  le  nom  de  M.  Cousin ,  aujourd'hui  ceux  de  M.  Goizot  et 
de  M.  Villemain;  il  est  glorieux  pour  elle  de  briller  à  la  tribune  par  la  parole 
de  M.  Jouftroy,  de  compter  dans  ses  rangs  actifs  des  députés  distingués, 
comme  Tétait,  comme  le  redeviendra  M.  Saint-Marc  Girardin  ;  il  faut  Favouer, 
la  Sorbonne  paie  un  peu  cher  cette  illustration  parlementaire.  II.  n'y  a,  à 
l'heure  qu'il  est,  que  trois  professeurs  titulaires  qui  enseignent.  Mais  si  de 
ce  côté  la  position  de  la  Faculté  des  lettres  de  Paris  ne  s'améliore  pas,  et  cela 
est  bien  difficile,  puisqu'elle  ne  souffre  que  par  sa  gloire,  les  inconvéniens  sont 
aujourd'hui  bien  moindres  que  dans  les  années  qui  ont  immédiatement  sniri 
la  révolution  de  juillet.  Que  de  cours  médiocres  alors,  que  d'amphitbéAfevs 
déserts!  quel  contraste  surtout  avec  ce  brillant  enseignement  de  M.  Guizot,  de 
M.  Villemain,  de  M.  Cousin,  qui  est  resté  une  date  universitaire,  et,  qui  phis 
est,  une  date  intellectuelle,  politique.  Aujourd'hui  les  quelques  professems 
suivis  alors  et  applaudis  ont  gardé,  ont  agrandi  leur  succès;  plusieurs  sup- 
pléans  se  sont  formés  à  cet  art  difficile  de  la  chaire,  et  tiennent  maintenant 
leur  place  avec  distinction.  Voilà  aussi  que  de  jeunes  talens  pleins  d'ardeur  se 
mettent  à  leur  tour  en  lumière  à  côté  des  maîtres.  Disons  quelques  mots  de  tout 
cela ,  et  sans  ordre,  sans  viser  surtout  à  être  complet  et  à  ne  pas  omettre,  don- 
nons leur  part  à  quelques  noms  connus  comme  à  quelques  noms  nouveaux. 

L'esprit  a  droit  à  la  première  place  en  France  :  je  parlerai  d'abord  du  coun 
de  poésie  française  de  M.  Saint-Marc  Girardin.  Il  y  a  long-temps  déjà  que 
M.  Saint-Marc  connaît  les  succès  de  la  Sorbonne ,  et  il  n'en  est  plus  à  cberdier 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  885 

la  popularité.  C'est  la  popularité  maintenant  qui  va  à  lui.  M.  Saint-Marc  Gî- 
rardin  ne  flatte  pas  son  auditoire;  au  contraire,  avec  sa  parole  facile,  alerte, 
détachée,  il  peut  risquer  toutes  les  vérités,  se  permettre  tous  les  conseils, 
les  conseils  les  plus  difûciles  à  dire,  les  conseils  qui  touchent  à  l'amour- 
propre.  C'est  par  le  côté  moral ,  par  le  côté  pratique  que  M.  Saint-Marc  Gi- 
rardin  aime  à  aborder  la  littérature.  Derrière  l'homme  de  talent,  derrière 
l'homme  qui  écrit,  sa  critique  aime  à  chercher  l'homme  de  la  famille  et 
l'homme  de  la  société;  elle  aime  à  montrer  que  le  talent  ne  dispense  pas  du 
devoir.  Tai  quelquefois  entendu  reprocher  à  M.  Saint-Marc  Girardin  de  mé- 
connaître l'enthousiasme  et  la  poésie;  mais  on  oublie  à  qui  s'adressent  les  leçons 
de  M.  Saint-Marc.  Il  y  aura  toujours  assez  de  poésie,  il  y  aura  toujours  suffi- 
samment d'enthousiasme  dans  cette  jeunesse  qui  vient  demander  au  haut  en- 
seignement quelque  chose  de  plus  sérieux  sans  doute  que  des  complimens  et 
des  madrigaux.  Le  grand  mal ,  quand  M.  Saint-Marc  montrerait  à  ceux  qui 
l'écoutent  les  réalités  de  la  vie,  quand  il  les  dégoûterait  un  peu  de  cette  manie 
d'écrire  qui,  au  sortir  du  collège,  détourne  tant  déjeunes  intelligences  de 
leur  vraie  voie.  Qu'on  ne  s'effraie  pas,  ces  conseils  ne  suffiront  point  à  détour- 
ner les  vocations  véritables,  et  ils  écarteront  peut-être  quelques-unes  de  ces 
aspirations  banales,  de  ces  vagues  velléités  poétiques  qui  sont  la  maladie  de 
notre  temps.  Quel  danger  y  a-t-ilà  cela?  Ceux  qui  trouvent  quelque  chose  d'un 
peu  outré  dans  les  avertissemens  de  M.  Saint-Marc,  à  l'endroit  de  la  littérature, 
n'ont  qu'à  se  rappeler  son  propre  exemple.  Cest  un  correctif  suffisant.  IS'est- 
ce  pas  par  les  lettres ,  n'est-ce  pas  par  son  talent  si  franc  et  si  vif,  que  M.  Saint- 
Marc  Girardin  s'est  fait  sa  place ,  une  place  légitime  et  brillante.'  Il  y  a  tou- 
jours assez  d'illusion  dans  les  jeunes  âmes,  et  je  ne  vois  pas  l'inconvénient 
qu'il  y  aurait  quand  cet  enseignement  si  spirituel ,  si  incisif,  si  fertile  en  mots 
heureux,  si  volontiers  fidèle  aux  saines  traditions  littéraires,  sauverait  quel- 
ques pas  de  clerc  aux  débutans,  et  nous  délivrerait  en  même  temps  de  quelque 
gros  volumes  devers  individuels,  ou  de  quelque  nouvelle  sociale  et  humani- 
taire. 

Cette  année,  M.  Saint-Marc  Girardin  a  pris  un  cadre  commode,  varié, 
flexible,  très  distingué  à  force  d'être  vulgaire  et  inattendu ,  cadre  bien  diffi- 
cile, mais  où  son  esprit  preste  et  habile  se  joue ,  peut  toucher  à  tous  les  sujets, 
«C  dans  la  variété  des  aperçus  retrouve  toujours  l'unité  du  goût  et  du  sens 
commun  ;  M.  Saint-Marc  Girardin  commente  VArt  Poétique  de  Boileau. 
C'est  un  centre  où  il  revient  toujours,  mais  qui  mène  à  tout,  et  qui  lui  permet 
de  rajeunir  par  une  forme  piquante  des  vérités  bien  vieilles  sans  doute,  les 
simples  et  éternelles  vérités  de  l'art  et  de  la  morale,  enfin  tout  ce  que  nous 
oublions  si  facilement  aujourd'hui. 

Dans  ses  deux  premières  leçons,  M.  Saint-Marc  a  parlé  fort  spirituellement 
de  la  poésie,  et  il  s'est  demandé  d'abord  ce  ^e  c'était  que  la  poésie,  ce  qui 
Ta  conduit  bientôt  à  se  demander  ce  que  c'était  que  le  génie.  Le  sens  du  mot 
génie  a  bien  changé,  et  M.  Saint-Marc  a  fait  la  curieuse  histoire  de  ce  terme 


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886  REVUE  DES  DEUX  UONDES. 

dans  notre  langue.  Ses  destinées  ont  d'abord  été  modestes;  an  xvii*  siècle, 
on  n'entendait  i>ar  là  qu'une  facilité  naturelle ,  qu'un  talent  particulier  pour 
telle  ou  telle  chose.  C'est  le  bel  esprit  qui  signifiait  alors  génie;  mais  le  titre 
de  bel  esprit  étant  devenu  commun  et  banal ,  grâce  aux  usurpateurs,  quand 
tout  le  monde  s'appela  bel  esprit,  personne  ne  voulut  plus  l'être.  «  C'est  aa 
xviir  siècle  que  le  mot  de  génie,  a  dit  M.  Saint-Marc  Girardin,  commence  à 
être  mieux  vu  que  le  mot  de  bel  esprit;  il  désigne  déjà  une  supériorité  décisive  et 
souveraine;  ce  n'est  pas  encore  le  droit  d'être  universel ,  mais  c'est  déjà  celui 
d'être  infaillible.  »  Cependant  on  était  encore  loin  de  nos  idées,  puisque  BuffoB 
disait  que  le  génie  c'est  la  patience.  Cela,  comme  on  le  devine,  a  amené  M.  Saint- 
Marc  Girardin  à  notre  époque,  dont  il  a  raillé  les  ridicules  et  les  prétentions  à 
l'endroit  du  génie  et  de  cette  dictature  spontanée  et  dispensée  de  tout  labeur 
et  de  toute  patience ,  que  le  génie  est  assez  disposé  à  s'arroger  et  qu'on  lui 
laisse  prendre.  Comme  tout  le  monde  y  prétend ,  tout  le  monde  a  prêté  à  ce 
root  afin  de  l'enrichir  et  de  le  grossir  pour  en  profiter  soi-même.  M.  Saint-Marc 
préfère  garder  la  vieille  signification  :  «  Il  m'est  arrivé  parfois,  racontait-îl , 
de  vouloir  louer  quelques-uns  des  hommes  les  plus  éminens  de  notre  littéra- 
ture, et  comme  Téloge  est  aujourd'hui  très  difficile,  tant  il  est  banal;  comme 
il  est  malaisé  de  donner  à  la  louange  un  peu  de  relief  et  de  saveur,  tant  elle 
s'est  épuisée  par  l'exagération;  comme  le  mot  génie  est  le  seul  qui  vaille  quel- 
que chose  et  le  seul  dont  un  auteur  puisse  savoir  gré ,  il  m'est  arrivé  alors  de 
donner  à  ceux  que  je  voulais  louer  le  génie  de  telle  ou  telle  chose;  ils  m'enten- 
daient dans  le  sens  général  que  le  mot  génie  a  aujourd'hui,  tandis  que  moi,  je 
parlais  dans  le  sens  que  le  mot  génie  avait  au  xviii'  siècle,  et  de  cette  manière 
j'en  disais  assez  pour  les  satisfaire ,  grâce  à  la  manière  dont  ils  comprenaient , 
et  je  n'en  disais  pas  trop  pour  me  déplaire  à  moi-même;  leur  vanité  et  ma 
conscience  étalent  satisfaites.  »  Ces  paroles  sont  trop  vraies;  M.  Saint-Mare 
Girardin  a  raison.  Je  les  recommande  aux  critiques.  A  combien  de  réticences 
mentales  n'oblige  pas  en  effet  l'amour-propre  des  contemporains?  Le  métier 
de  critique,  autrement,  sans  ces  concessions,  ne  serait  pas  tolérable.  Le  public 
est  là  heureusement  qui  rabat  de  l'éloge  et  rétablit  le  vrai  niveau. 

La  banalité,  cette  banalité  de  la  louange  qui  s'est  introduite  dans  la  critique 
et  qui  l'a  gâtée,  M.  Saint-Marc  Ta  fort  bien  retrouvée,  et  montrée  sous  une 
autre  forme  dans  la  poésie  contemporaine.  C'est  un  thème  vrai ,  mais  que 
BOUS  avons  trop  souvent  soutenu  dans  cette  Revue  pour  y  insister  de  nou- 
veau. Il  y  a  maintenant  une  forme  de  vers  courante,  accessible,  à  la  disposition 
de  tout  le  monde.  Une  méditation  est  devenue  aussi  facile  que  l'était  un  ron* 
deau  sous  Voilure,  une  orientale  aussi  faisable  que  l'étaient  un  madrigal  eou» 
Dorât,  une  tirade  descriptive  sous  Deliile.  Cela  ne  diminue  en  rien  assuré-' 
ment  le  génie  de  M.  de  Lamartine  et  le  génie  de  M.  Victor  Hugo;  au  con- 
traire, c'est  la  preuve  qu'ils  ont  trouvé  une  forme  originale,  neuve,  mais  qui 
est  devenue  vulgaire  dans  les  mains  de  leurs  imitateurs.  Il  n'y  a  pas  à  l'heure 
^*il  est  (et  ceci  n'est  pas  une  exagération)  d'élève  de  rhétorique  un  peu  di»* 


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RBTUB.  —  CHRONIQUE.  887 

Inigiié  qui  n'ait  prodait  sa  'contrefaçon ,  assea  bonne  après  tont  et  qui  ferait 
illusion  Y  durant  quelques  vers,  de  telle  ode  des  Feuilles  d automne,  de  tel 
hymne  des  Harmonies, 

M.  Saint-Marc  Girardin  a  montré  avec  un  grand  sens  et  une  grande  per»' 
picacité  les  causes,  les  résultats  de  cet  abaissement  de  la  hante  poésie,  de  cet 
accès  facile  qui  la  laisse  envahir  un  peu  par  tout  le  monde.  En  cela^  M.  Saint- 
Marc  regrette  les  conditions  littéraires  du  xvii*  siècle,  et  il  a  raison.  «  Autre* 
fois,  comme  il  Ta  très  bien  dit ,  le  sentiment  existait,  mais  Texpression  était 
difficile  à  trouver;  le  style  était  un  obstacle,  parce  qu'il  fallait  le  faire  avee 
peine.  II  n'y  avait  pas  autrefois  moins  d'amoureux ,  moins  de  rêveurs,  raoms 
de  mélancoliques  qu'aujourd'hui ,  mais  il  était  plus  difficile  d'exprimer  aîsè> 
ment  l'amour,  la  rêverie,  l'enthousiasme.  Il  y  avait  mcnna  de  phrases  fsûces 
sur  tont  cela.  » 

Les  jeunes  poètes  peuvent  contester  quelques-unes  des  vues  de  M.  Saint- 
Marc  Girardin  ;  personne  n'en  contestera  l'à-propos,  personne  surtout  ne  con- 
testera la  verve,  l'esprit,  le  tact  littéraire  qui  animent  ces  leçons  et  aiguillon- 
nent incessamment  l'auditoire. 

L'enseignement  dogmatique  des  lettres,  long-temps  abandonné  à  la  Sor- 
bonne  pour  l'enseignement  historique,  semble  cette  année  vouloir  reprendre 
le  terrain  qu'il  a  perdu.  On  est  frappé  en  effet,  en  jetant  les  yeux  sur  le  pro- 
gramme des  cours  de  la  Faculté  des  lettres,  d'une  coïncidence  qui  sans  doute 
n'a  été  ni  concertée,  ni  fortuite,  dans  laquelle  il  n'y  a  pas  plus  de  prémédita- 
tion que  de  hasard.  M.  Saint-Marc  Girardin  a  pris  pour  texte  Boileau  ;  le  nou- 
veau suppléant  de  M.  Boissonade ,  M.  Egger,  parle  de  la  Poétique  d'Aristote, 
et  M.  Géruzez  cherche  dans  l'histoire  littéraire  la  confirmation  des  principes 
esthétiques  qu'il  commence  par  développa. 

Serait-ce  là  le  symptôme,  je  ne  dis  pas  d'un  besoin,  mais  d'une  disposi- 
tion générale  des  esprits.'  Seraitpon  fatigué,  comme  se  le  demandait  dans  sa 
leçon  d'ouverture  le  suppléant  de  M.  Yillemain,  du  désordre  et  de  Tanarchie, 
et  cela  va-t-il  nous  ramener  aux  chartes  littéraires  du  passé?  Pour  ma  part,  je 
ne  le  pense  pas;  mais  ces  études  seront  curieuses,  utiles,  profitables. 

M.  £gger  a  fait  sur  la  Poétique  d'Aristote  des  leçons  excellentes,  appro- 
fondies, pleines  de  science  réelle ,  de  vues,  de  rapprochemens  ingénieux ,  et 
cela  avec  une  remarquable  facilité  de  parole.  M.  Egger  est  une  des  meilleures 
acquisitions  de  la  Faculté  des  lettres  depuis  plusieurs  années.  Le  cours  de  lit- 
térature grecque,  exclusivement  philologique  jusque-là,  se  faisait  dans  le 
désert.  M.  Egger  a  su  y  ramener,  non  pas  la  foule  (la  foule  a  autre  chose  à 
faire),  mais  un  auditoire  nombreux ,  fidèle  et  toujours  intéressé.  M.  Egger  a 
constitué  dans  la  chaire  de  littérature  grecque  l'enseignement  historique, 
comme  avaient  fait  M.  Le  Clerc  pour  la  prose  latine,  M.  Patin  pour  la  poésie. 
C'est  une  louable  innovation.  La  leçon  d'ouverture,  que  M.  Egger  a  fait  im- 
primer, mérite  d'être  distinguée.  C'est  une  vue  générale  des  lettres  grecques 
et  de  leur  influence,  qui  révèle  un  esprit  ouvert,  beaucoup  de  science  et  du 
talent  d'écrire. 


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888  REVUE  BBS  DEUX  MONDES. 

Les  leçons  que  M.  Egger  a  consacrées  aux  tentatives  de  la  critique  avant 
Aristote,  c'est-à-dire  au  premier  éveil  du  génie  esthétique,  ont  été  fort  bien 
accueillies.  Mais  c*est  là  de  l'histoire  littéraire,  ce  n'est  pas  encore  de  la  théo- 
rie: M.  Géruzez,  au  contraire,  a  abordé  dès  l'abord  la  dogmatique  de  l'art,  et, 
avec  une  grande  finesse  et  une  véritable  sagacité  psychologique,  il  en  a  recher- 
ché les  conditions  et  déterminé  les  lois.  Sans  se  perdre  dans  la  transcendante 
esthétique  de  Hegel  ou  des  Schlegel ,  sans  se  résigner  au  terre  à  terre  de  Mar- 
montel  et  de  La  Harpe,  il  a  établi  et  dégagé  les  vrais  principes  du  beau ,  pour 
en  chercher  ensuite  les  applications  dans  notre  littérature.  Voilà  l'esthétique 
qui  partout  se  substitue  à  la  rhétorique.  On  me  permettra  de  dure  que  c'est  un 
progrès,  une  conquête. 

Tout  se  touche  dans  les  lettres,  et  je  n'ai  pas  besoin  de  transition  pour  passer 
au  cours  de  poésie  latine.  I^  grâce  particulière  à  l'enseignement  de  M.  Patin, 
cette  érudition  solide  qui  pourtant  ne  s'interdit  pas  l'agrément,  cette  parole 
élégante  qui  fait  si  bien  goûter  les  antiques  modèles  toujours  jeunes ,  tant  de 
qualités  charmantes  et  en  même  temps  sérieuses,  ont  depuis  long-temps 
assuré  un  auditoire  assidu  au  cours  de  poésie  latine ,  autrefois  aussi  désert  que 
le  cours  de  littérature  grecque.  M.  Patin  traite  cette  année  du  drame  chez  les 
Latins,  et  sa  première  leçon  a  été  consacrée  à  une  vue  générale  et  sommaire 
de  la  tragédie  romaine  dans  ses  rapports  avec  le  théâtre  grec  qu'elle  a  imité, 
avec  le  théâtre  moderne  qu'elle  a  quelquefois  inspiré.  Les  faits  et  les  idées 
que  M.  Patin  a  exposés  dans  cette  première  leçon  se  grouperont,  dans  la 
suite  du  cours,  tantôt  autour  d'ouvrages  demeurés  entiers,  comme  ceux 
qui  portent  le  nom  de  Sénèque,  tantôt,  au  contraire,  autour  d'ouvrages 
perdus  et  connus  seulement  par  des  témoignages  qu'il  faudra  recueillir, 
par  des  fragmens  qu'il  faudra  restituer,  où  il  faudra  chercher  avec  patience 
et  curiosité  la  trace  effacée  du  monument  primitif.  M.  Patin  a  annoncé  Tin- 
tention  de  transporter  ces  tragédies,  tirées  de  l'oubli,  sur  la  scène  même  du 
théâtre  romain ,  relevée  par  l'érudition.  Il  placera  les  dialogues  dans  la  bouche 
de  leurs  antiques  interprètes  le-s  Roscius  et  les  OEsopus;  en  d'autres  termes, 
il  mêlera  l'histoire  du  drame  à  celle  de  la  représentation  scénique.  A  défaut 
des  vieux  textes ,  les  auteurs  d'un  autre  temps  et  d'un  autre  genre ,  qui  se 
sont  inspirés  des  souvenirs  de  ce  théâtre ,  pourront  quelquefois  parler  à  la 
place  d'Ennius,  de  Pacuvius,  d'Attius,  qui  pour  nous  se  taisent  bien  souvent. 
Dans  cette  évocation  intéressante  d'une  scène  bien  mal  connue  et  bien  sévè- 
rement jugée  (puisqu'on  ne  la  juge  que  par  Sénèque),  M.  Patin  rapprochera 
sans  cesse  la  tragédie  latine  de  la  grecque  son  modèle,  de  la  française  en 
partie  son  élève  ;  il  la  montrera  entre  deux  influences ,  l'une  reçue  par  elle , 
l'autre  qu'elle  a  exercée;  il  caractérisera  enfin  ces  influences  dont  l'action 
n'a  pas  toujours  été  aussi  simple  qu'on  le  dit.  C'est  un  programme  bien  choisi. 
Il  y  a  six  ans  déjà  que  M.  Patin  enseigne  à  la  Faculté  des  Lettres,  et  chaque 
année  affermit  et  constitue  son  succès. 

Dirai-je  un  mot  de  la  philosophie  après  la  littérature?  Il  y  a  un  nom  au 
moins  que  je  ne  saurais  omettre  sans  injustice.  M.  Jules  Simon ,  abandonnant 


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RBYUE  —  ŒHIONIQUB.  880 

la  belle  philosophie  de  Platon,  qu'il  exposait  rannée  dernière,  a  eholsl  un 
sujet  d*an  abord  moins  difficile,  mais  d'une  importance  au  moins  égale, 
l'histoire  de  l'école  d'Alexandrie.  Héritière  de  toutes  les  philosopbies  qu'elle 
aspire  à  concilier,  cette  école,  dernier  monument  de  la  fécondité  de  Panelen 
monde,  tient  aussi  par  des  liens  étroits  a  la  formation  du  monde  nouveau. 
Elle  naît  avec  le  christianisme ,  se  développe  à  côté  de  lui ,  entre  en  lutte  avec 
ce  redoutable  adversaire ,  soutient  le  combat  durant  quatre  siècles,  et  ne  suc- 
combe qu'avec  la  philosophie  elle-même,  avec  les  lettres,  avec  les  dieux.  Il  n'y 
a  pas  de  livres  moins  connus  que  les  livres  de  Plotin ,  et  pourtant  Plotin  est  le 
père  de  la  philosophie  alexandrine.  Il  semble  qu'après  avoir  pénétré  dans  le 
système  de  Platon,  dans  celui  d'Aristote,  les  historiens,  les  critiques,  tous 
les  amis  de  l'antiquité ,  séduits  par  la  majesté,  la  grandeur,  la  savante  et  belle 
proportion  de  ces  incomparables  philosophies,  ne  veuillent  plus  en  connaître, 
ni  en  admirer  aucune  autre.  £t  puis,  il  faut  bien  l'avouer,  si  les  alexandrins 
sont  restés  dans  l'ombre,  ce  n'est  pas  entièrement  Ja  faute  de  ceux  qui  les  y 
ont  laissés.  Les  alexandrins  ont  assurément  une  rare  fécondité  de  génie; 
mais  cette  fécondité  s*épuise  souvent  en  chimériques  et  subtiles  distinctions. 
Ce  sont  des  esprits  étendus ,  mais  qui  veulent  embrasser  des  choses  contradic- 
toires ,  des  esprits  sérieux ,  mais  sujets  à  s'égarer  dans  les  élans  et  les  vertiges 
de  Tenthousiasme;  ils  ont  enfin  une  prodigieuse  érudition  qui  les  accable ,  et 
sous  cette  science  universelle  leur  génie  s'obscurcit  et  finit  par  être  étouffé. 

Certes  le  sujet  est  difficile,  mais  aussi  il  vaut  bien  la  peine  qu'on  s'y  dé- 
voue. Il  ne  s'agit  de  rien  moins  que  d'exhumer  une  période  de  cinq  sièdes  et 
d'éclairer  à  la  fois  d'une  vive  lumière  le  berceau  du  christianisme  et  le  déclin 
des  philosophies  et  des  religions  de  l'antiquité.  Pour  montrer  dès  le  premier 
jour  l'intérêt  grave  et  profond  qui  s'attache  au  sujet  qu'il  veut  traiter,  M.  Jules 
Simon  a  fait  voir  l'école  d'Alexandrie  aux  prises  avec  le  christianisme;  il  a 
expliqué  la  nécessité  de  cette  lutte,  marqué  son  origine,  son  progrès,  son 
terme.  Le  christianisme,  l'esprit  nouveau,  devait  triompher.  Là  étaient  la  vie, 
la  jeunesse,  la  foi ,  la  force,  l'avenir.  En  vain  l'école  d'Alexandrie  s'entourait 
de  toutes  les  traditions,  de  toutes  les  gloires  du  passé;  en  vain  elle  appelait 
dans  le  sein  de  son  vaste  éclectisme  Orphée  et  Pythagore,  Hésiode  et  Thaïes, 
Aristote  et  Platon ,  les  dieux  de  la  Grèce  et  ceux  de  l'Orient.  Cette  ardeur 
aveugle  à  tout  confondre  n'était  que  l'impuissance  de  tout  unir. 

Mais  j'oublie  que  M.  Simon  a  parlé  ici  même,  dans  cette  Revue,  de  l'école 
d'Alexandrie  et  que  ce  qu'il  a  dit  à  propos  d'un  livre  assez  médiocre  me  dis- 
pense d'insister.  Personne  ne  conteste  à  M.  Simon  l'éclat  de  la  parole.  Sous 
ce  rapport,  il  est  vraiment  doué,  et  la  pratique,  l'expérience,  ne  peuvent  qu'é- 
tendre, en  le  modérant,  ce  talent  qui  a  si  bien  réussi  à  la  Sorbonne, 

J'ai  été  bien  long  déjà,  et  pourtant  je  n'ai  pas  dit  un  mot  de  l'histoire  et  j'ai 
omis  bien  des  noms,  mais  l'oc^sasion  se  retrouvera.  M.  Lenormant  dans  la 
chaire  de  M.  Guizot,M.  Rosseeuw-Saint-Hilaire  dans  la  chaire  deM.LacreteUe, 
traitent  l'un  de  l'histoire  de  France,  l'autre  de  la  civilisation  grecque.  Les 
recherches  savantes  de  M.  Guigniaut  s\ir  la  géographie,  les  coQScieneieuses 


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Wi  RBvvB  Mi  nex  ihnims. 

ÎAveillgiliQiiA  4e  M.  Doomo  s«r  la  pbileM^ 
auan  ua  aottTeMr^  «m  jvgeneiH.  Biais  je  n'ai  pas  promis  d'être  conpltt.  Oi 
§a'ii  «Blseolenent  JBSte,  ce  qu'il  importe  de  eonstaler,  c'est  qœ  pMeeisf»- 
■MPfiMitillff  débvts  OBt  eu  Keaëepois  quelques  années  et  que  par  là  laSll^ 
boMW  «t  en  progiès.  ^/re  en  progrès  c'est  le  grand  mot  du  siècle;  mm 
pourquoi  esè-il  plutôt  dans  les  phrases  que  dans  les  choses? 

PiiniB  t'EniiiTB ,  CT  LA  PBBMiiBB  Cboisadb  ,  par  M.  Henri  Prat  (1).~ 
Les  grands  éfèncmeus  qui  ont  remué  le  monde  et  mérité  place  dans  b  n^ 
SBoire  humaine,  sont  ceux  qu'on  se  représente  communément  sous  les  cou- 
leurs les  plus  fÎBiUSses.  (Test  que  la  pensée  populaire  qui  sVn  est  emparée  tai 
a  dépouHlés  de  toute  réalité  pour  les  élever  jusqu'à  l'idéal.  Le  travail  que 
^opinion  puMique  accomplit  alors ,  n'est  pas  sans  analogie  avec  le  procédé  dei 
poètes.  E^  commence  par  écarter  les  incidens  mesquins,  les  accessoires  di- 
parates;  eHe  étaMit  f  unité  du  sujet  en  concentrant  Fintérét  sur  un  pctil 
nomhre  de  personnages  qu'elle  adopte,  auxquelis  eHe  prête  toujours  une  allure 
héroïque,  une  inteHigence  nette  de  tout  ce  qui  se  passe  autour  d'eux ,  une  vokMrté 
ferme,  une  action  souveraine.  Ainsi ,  le  réel  de  l'histoire  disparaît  à  la  longae 
pour  ftire  place  à  une  eeuvre  d'iroaginaCioB  qui  appartient  à  tous  et  à  laqudte 
•É  ne  saurait  atCacber  aucun  nom,  oeuvre  puissante  d'ailleurs  par  son  \at- 
monli»,  et  d^autant  phis  Sjrmpathtque  qu'elle  est  comme  un  écho  des  sentitaims 
qu^  ont  court.  L'histoire  de  Napoléon,  sans  indiscrétions  biographiques,  ne 
pfcndrtft-effo  pas  dans  la  bouche  d'un  homme  du  peuple  les  proportioia 
Majestueuses  de  fépopée?  Et  pour  rentrer  dans  notre  sujet ,  l'idée  qu'on  m 
ftrtl  géMéralement  des  croisades  d'après  les  vagues  notions  qui  ont  cours,  hs 
seèues  qui  sti&tcftt  à  f  imagination  ne  semblent-eltes  pas  promettre  un  drsBK 
sublime?  On  éprouve  quelque  désappointement,  quand  on  consulte  les  téaaoîns 
quf  ont  reçu  dftecloment  rfmpression  des  faits,  et  qu'on  se  condamne  à  lie 
les  correspondances  et  tes  actes  originaux  qui  nous  ont  été  conservés.  Tel  dt 
te  phnr  que  M.  Henri  Prat  a  suivi  pour  la  première  croisade  :  il  a  opposé  ma 
nerraCioi»  théâtrates  de  ses  devanciers,  une  analyse  inteUfgente  des  doca- 
mens  de  f  époque,  une  sorte  de  procès-verbal  historique,  d'un  calme  inlpe^ 
furbeble  qu'on  pourrait  prendre  parfois  pour  de  la  froideur,  mais  dans  lequel 
nous  préférons  voir  la  r^erve  calculée  du  juge  qui  refoule  en  lui  son  émdion 
pour  prêter  à  te  sentence  qu'it  va  reikbre  un  caractère  pitis  imposant  d'^npa^ 
tnllté. 

QnanéoD  se  rappeffe la  pîeuse  frénésie  quîéchitaàla  finduxi*nède,el 
qu'on  se  représente,  suivant  l'énergique  expression  d'Anne  Comnène,  rOod- 
dent  tout  entier  É^irrachatit  de  ses  fondemens  pour  se  précipiter  sur  PAsCi 
on  rêve  une  époque  de  fel  ardente  etjakMise,  de  moeurs  austères,  devortueose 
ainégation.  Le  désenchantement  commence  à  la  lecture  de  ce  passai  de 
Gmlteume  dé  Tyr,  que  plusteurs  historiens  des  croisades,  et  M.  Plrat  ha- 

ft>  «nveà  in-e».^Rue  GMstitie»  1». 


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livrai.  «-«  cnmoinom.  tn 

e,  oat  en  le  tort  de  négliger.  «  Il  B*y  arait  plue  en  Occident  ni  reHgkm, 
ni  joetice,  ni  équité,  ni  bonne  foi.  Les  ^lises  et  ici  monastère^  étaient  aban* 
doanéa  an  piUage  :  on  n'était  en  sûreté  noite  part;  les  erimea  lee  plus  borriblei 
lestaient  impunis.  Dans  l'Intérieur  des  familles,  les  mœurs  étaient  tellement 
corrompues,  que  les  liens  du  mariage  étaient  généralement  méprisés.  Le  luxe, 
rîTrognerie  et  le  jeu,  régnaient  partout;  le  clergé  ne  donnait  pas  Texemple 
d'une  conduite  régulière;  les  éréques  eux-mêmes  étaient  livrés  à  la  débauche 
et  à  la  simonie.  »  M.  Micbaud ,  qui  a  su  faire  du  zèle  religieux  des  populations 
un  ressort  éminemment  dramatique,  accuse  l'arcberéque  de  Tyr  d^avoir  traeé 
un  tableau  satirique.  On  ose  à  peine  soupçonner  Guillaume  d'exagération, 
quand  on  se  rappelle  que,  pendant  le  cours  du  xi*  siècle,  on  compta  en 
Flrance  vingt-sept  années  de  famine  ;  extrémités  qui  annoncent  à  coup  sir  un 
dérèglement  attreux ,  un  coupable  abandon  des  devoirs  sociaux.  Quels  ont 
donc  été  les  leviers  assez  puissans  pour  déplacer  les  populations?  les  prédic»- 
tions  de  Pierre  l'Ermite,  la  volonté  énergiquement  exprimée  du  pape  Ur» 
bain  II .'  Le  rôle  du  petit  Pierre  est  en  effet  fort  beau  dans  le  rédt  de  Guil- 
laume de  Tyr  et  dans  VÂiexiade  d'Anne  Comnène.  Mais  ces  deux  écrivains 
^ient  étrangers ,  et  au  lieu  de  traduire  des  impressions  personnelles,  ils  om 
écouté  la  voix  publique,  fort  prompte,  comme  nous  l'avons  dit,  à  dénaturer 
la  réalité.  Les  chroniqueurs  français  au  contraire  paraissent  à  peine  oonnattre 
celui  que  nous  considérons  aujourd'hui  comme  l'apôtre  des  croisades.  Gui* 
bert,  abbé  de  Nogent,  dépeint  avec  une  nuance  d'ironie  l'exaltation  de 
Pierre  et  les  effets  merveilleux  de  son  zèle  ;  mais  il  se  hâte  d'ajouter  quH 
ne  parle  pas  avec  oonnaissmce  de  cause  (rum  ad  verikitem)^  et  fu*f! n'est 
qu'un  écho  du  vulgaire,  toujours  exagéré,  toujours  épris  de  la  nouveauté.  Un 
antre  historien  qui  assista  au  concile  de  Clermont ,  et  suivit  la  grande  expé- 
dition des  croisés,  Foulcher  de  Chartres,  se  contente  de  dire  :  «  Un  certain 
Pierre  l'Ermite,  suivi  d'une  foule  de  gens  de  pied ,  mais  de  peu  de  chevaliers, 
prit  d'abord  son  chemin  par  la  Hongrie.  »  N'est-il  pas  évident  que,  si  Pierre 
PErraite  avait  communiqué  aux  évènemens  une  impulsion  décisive,  sea  con- 
temporains eussent  parlé  de  lui  en  meilleurs  termes? 

Quant  au  pape  Urbain  H,  engagé  dans  les  querelles  qu'avait  léguées  à  se» 
successeurs  le  belliqueux  Grégohre  VII ,  menacé  par  l'anti-pape  Gutbert  et  par 
la  partie  corrompue  du  clergé,  en  lutte  permanente  avec  fempereur  d*AN^ 
magne,  obligé  de  sévir  contre  le  roi  de  France,  défenseur  ordinaire  du^ pou- 
voir pontiGcal ,  il  avait  assurément  trop  d'affbires  sur  les  bras  pour  caresser  des 
projets  d'expédition  lointaine.  Toutes  ses  préoccupations  devaient  appartenir 
à  l'Occident,  car  le  christianisme  était  menacé  de  mort  par  les  maux  qui  dévo- 
raient intérieurement  l'église  latine,  tandis  que  les  fureurs  mahométanes  pou» 
raient  devenir  tout  au  plus  une  occasion  de  martyre  pour  les  chrétien» <F Asie. 
La  guerre  sainte  ne  fut  en  effet  pour  les  pères  du  concile  de  Clermonf,  qu'une 
alfoîre  secondaire  et  pour  ainsi  dire  épisodîque.  Le  rétablissement  de  la  paix 
publique  au  mc^en  de  la  trêve  de  Dieu  et  des  asiles  sacrés,  rexconramnloatioi» 


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892  RBVUB  DBS  DEUX  MONDBS« 

du  roi  Philippe  I*',  le  droit  d'investiture,  c'est-à-dire  les  principes  suivant 
lesquels  les  grades  et  les  bénéfices  ecclésiastiques  devaient  être  conférés,  et 
enfin  plusieurs  réformes  disciplinaires  très  urgentes  furent  les  principaux 
points  mis  en  délibération.  La  scène  a  un  aspect  beaucoup  plus  animé  dans 
Fœuvre  de  M.  Michaud  :  «  Les  fidèles ,  dit-il ,  accourus  de  toutes  les  provinces, 
n'avaient  qu'une  seule  pensée;  ils  ne  s'entretenaient  que  des  maux  des  chré- 
tiens de  la  Palestine;  ils  ne  voyaient  que  la  guerre  qu'on  allait  déclarer  aux 
infidèles,  etc.  »  Le  spirituel  historien  ne  peut  dissimuler  que  les  a£faires  de 
l'église  latine  n'aient  absorbé  d'abord  l'attention  du  concile;  mais  pour  con- 
server le  relief  de  son  principal  personnage ,  il  lui  prête  une  ruse  pieuse ,  qui 
sans  doute  était  bien  éloignée  de  son  intention.  Il  suppose  que  par  un  retard 
adroitement  calculé  le  souverain  pontife  voulait  exciter  l'impatience  des  sol- 
dats du  Christ  et  concentrer  l'enthousiasme  pour  que  l'explosion  en  fdt  plus 
terrible.  M.  Prat,  dont  la  principale  ambition  est  de  rétablir  la  vérité  des 
faits,  analyse  avec  soin  les  trente-deux  décrets  du  concile  de  Clermont,  et  il 
ne  trouve  qu'un  seul  canon  à  rapporter  à  la  croisade  :  c'est  le  deuxième  qui 
est  conçu  en  ces  termes  :  «  Quiconque,  par  dévotion  et  sans  aucune  espérance 
d'honneur  mondain,  entreprendra  le  voyage  de  Jérusalem,  obtiendra,  en 
raison  de  ce  voyage ,  une  rémission  pleine  et  entière  de  ses  péchés.  »  Il  est 
curieux  encore  de  comparer  l'habile  et  chaleureuse  allocution  que  M.  Michaud 
a  mise  dans  la  bouche  du  pape  Urbain  avec  la  reproduction  littérale  du  véri- 
table discours  donné  par  M.  Prat,  d'après  Guillaume  de  Tyr.  Le  trop  fidèle 
traducteur  a  fort  bien  caractérisé  ce  morceau  en  disant  que  «  l'érudition 
pédantesque,  la  recherche  d'esprit,  le  mauvais  goût,  y  étouffent  à  peu  près 
le  sentiment.  »  On  ne  comprend  plus  dès-lors  que  cette  longue  et  traînante 
homélie,  accueillie  avec  enthousiasme,  ait  été  couronnée  par  le  cri  unanime 
de  :  Dieu  le  veuf!  qui  devint  la  devise  des  croisades. 

Après  avoir  amoindri  le  rôle  des  deux  promoteurs  de  la  guerre  sainte,  on 
se  demande  quelle  influence  a  déterminé  cet  ébranlement,  dont  les  oscillations 
ont  continué  pendant  deux  siècles.  Un  historien  de  l'écolç  voltairienne  a  pensé 
que  les  Occidentaux  prirent  les  armes  pour  rétablir  d'importantes  relations 
commerciales,  interrompues  par  l'invasion  des  hordes  turques.  Selon  nous, 
on  se  rapprocherait  plus  de  la  vérité,  surtout  à  l'égard  de  la  France,  en  disant 
que  les  populations,  décimées  par  la  faim ,  ont  obéi  instinctivement  à  ce  be- 
soin de  déplacement  qu'on  éprouve  quand  on  souffre.  On  croyait  assez  géné- 
ralement alors  que  le  sol  français  était  surchargé  d'habitans.  Qui  sait  si  les 
pauvres  qui  partirent  les  premiers,  avec  leurs  femmes  et  leurs  enfans,  n'empor- 
taient pas  l'espoir  de  s'établir  dans  une  terre  promise.^  Quant  à  la  seigneurie, 
les  brillans  résultats  de  quelques  entreprises  récentes  avaient  dû  la  mettre  en 
goût  d'aventures.  L'Italie  méridionale  était  devenue  la  proie  de  quelques  pil- 
lards normands;  le  duc  Guillaume  venait  de  conquérir  TAngleterre;  le  comte 
Henri  de  Bourgogne  s'était  fait^place  avec  son  épée  dans  la  péninsule  espa- 
gnole; partout  la  royauté  semblait  le  lot  du  plus  brave.  Or,  la  guerre  sainte 


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REVUE  —  CHRONIQUE.  883 

se  présentait  aux  hommes  d^armes  avec  une  double  séduction  :  elle  promettait 
la  rémission  des  péchés  dont  les  consciences  nobles  étaient  alors  passablement 
chargées,  et  elle  offrait  la  chance  de  conquérir  quelque  petit  royaume  au-delà 
.  des  mers.  Ce  qui  paraîtrait  confirmer  cette  conjecture,  applicable  seulement  à 
la  première  croisade,  c'est  qu'aucun  prince  couronné  ne  s'associa  à  l'expédi- 
tion. U  faut  malgré  tout  laisser  une  très  large  part  à  l'enthousiasme  religieux; 
mais,  pur  et  exalté  chez  quelques  hommes  héroïques  comme  Godefroi  de 
Bouillon,  il  ne  fut  pour  la  foule  que  le  véhicule  des  passions  terrestres. 

La  marche  des  premiers  croisés  ne  peut  être  comparée  qu'au  déplacement 
des  nomades  qui  quittent  une  terre  épuisée  pour  chercher  un  établissement 
meilleur.  Une  population  armée  où  les  âges,  les  sexes  et  les  rangs  sont  con- 
fondus, s'avance  péniblement,  sans  itinéraire  convenu,  sans  système  d'ap- 
provisionnemens;  accueillie  un  jour  fraternellement,  le  lendemain  obligée  de 
combattre  pour  obtenir  des  vivres  ou  s'ouvrir  un  passage.  Les  pauvres  ont 
attelé  leurs  chevaux  ou  leurs  bœufis  à  de  misérables  chariots  sur  lesquels  ils 
ont  entassé  femmes,  vieillards,  enfans,  avec  le  peu  de  provisions  qu'ils  ont 
pu  rassembler  au  départ;  et  «  les  petits  enfans,  aussitôt  qu'ils  aperçoivent  un 
château  ou  une  ville,  degnandent,  en  ouvrant  de  grands  yeux ,  si  c'est  là  cette 
Jérusalem  dont  on  leur  a  tant  parlé  (1).  »  Une  telle  cohue  représentait  moins 
un  pieux  pèlerinage  qu'une  invasion  de  barbares,  et  on  conçoit  la  frayeur  du 
prince  qui  régnait  à  Constantinople  à  l'approche  de  ces  auxiliaires  dont  il 
avait  sollicité  si  ardemment  la  coopération.  L'empereur  des  Grecs  déploya 
toute  la  perfidie  qu'on  attribue  à  sa  nation  pour  enchaîner  l'héroïsme  turbu- 
lent de  ses  dangereux  alliés.  Les  historiens  occidentaux  l'ont  fort  maltraité  à 
ce  sujet;  mais  M.  Prat  édaircit  habilement  les  couleurs  sombres  employées 
jusqu'ici  pour  peindre  Alexis  :  il  montre  que  l'empire  oriental  était  sérieu- 
sement compromis  par  le  débordement  des  peuples  occidentaux ,  et  qu'au 
nombre  des  orthodoxes ,  il  se  trouvait  des  chevaliers  qui  pouvaient  lutter  de 
perfidie  avec  le  prince  byzantin.  Les  chapitres  suivans,  qui  conduisent  les 
croisés  du  Bosphore  à  Jérusalem,  ne  modifient  pas  essentiellement  les  narra- 
tions précédentes.  Explorateur  infatigable,  M.  Prat  découvre  de  temps  en 
temps  des  points  de  vue  intéressans;  mais,  au  lieu  d'y  arrêter  son  lecteur,  il 
les  indique  avec  une  sorte  d'indifférence ,  et  reprend  aussitôt  son  allure  calme 
et  mesurée.  Par  exemple,  après  avoir  avancé  que  les  descriptions  de  la  Jéru- 
salem Délivrée  sont  en  rapport  parfait  avec  les  localités ,  et  que  le  Tasse  a 
trouvé  le  germe  de  plusieurs  épisodes  fantastiques  dans  les  chroniques  contem- 
poraines, il  eût  été  piquant  de  chercher  la  réalité  sous  les  déguisemens  poé- 
tiques, et  de  montrer  la  science  exacte  au  service  de  la  plus  pétulante  imagi- 
nation. Un  peu  plus  loin ,  M.  Prat  déclare  que  le  code  promulgué  après  la 
conquête  de  la  Palestine,  sous  le  nom  de  Bon  Droit  et^ssises  de  Jérusalem, 
peut  être  considéré  comme  le  type  idéal  de  la  féodalité,  parce  que  les  insti- 

(1)  Guibert  de  Nogcnt,  livre  II,  dans  Bongars,  Gesta  DH per  Franeos. 


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■H  RETim  MS  DBIfX  ■OHMS. 

tntioM  féodales,  transplantées  sur  un  terrain  vierge,  ne  furent  pas  faussées, 
comme  en  Occident,  par  une  quantité  de  droits  acquis.  Cette  assertion  méri- 
tait, à  coup  sûr,  quelques  développemens. 

Nous  nous  abstiendrons  de  multiplier  les  critiques  de  détail.  Encouragé  par 
M.  Guizot,  qui  a  accepté  la  dédicace  de  son  premier  livre,  M.  Prat  est  à  la 
source  des  bons  conseils.  Le  maître  qu*il  a  adopté  est  plus  que  tout  autre  en 
droit  de  rappeler  que  la  fidélité  scrupuleuse  n'exclut  pas  le  talent  de  la  com- 
position, et  que,  sans  le  rare  et  difficile  accord  de  la  science  et  de  Fart,  il 
ii*est  pas  de  succès  éclatant  dans  la  carrière  historique. 

•—  V Histoire  de  France  depuis  rétablissement  des  Francs  dans  la  Gaule  jus- 
qu'en 1830,  par  M.  Théodose  Burette  (1),  vient  d'être  achevée.  Elle  of&e  plus 
qu'un  résumé  de  tous  les  événemens  compris  dans  ces  quatorze  siècles.  Sans 
entrer  dans  la  discussion  érudite,  l'auteur  a  su  se  tenir  au  courant  des  résul- 
tats les  plus  importans,  et  les  a  pris  dans  le  fil  du  récit.  Pratiquant  la  bonne 
habitude  moderne  de  puiser  aux  sources  même,  il  a  fait  de  nombreux  et  heu- 
reux emprunts  aux  textes  des  chroniques;  il  en  a  éclairé  en  maint  endroit  et 
comme  blasonné  ses  pages,  non  moins  qu'avec  les  cinq  cents  dessins  et 
vignettes  par  lesquels  M.  David  les  a  illustrées.  Il  a  su  répandre  ainsi  sur  une 
si  longue  étendue  de  siècles ,  dont  plusieurs  sont  fort  arides,  quelque  chose 
de  cet  intérêt  agréable  et  facile  que  M.  de  Barante  avait  donné  dans  son  His- 
toire des  Ducs  de  Bourgogne  à  certaines  portions  des  xiv*  et  xv*  siècle$. 
M.  Burette  a  très  bien  observé  pour  son  compte  le  ad  narrandum  non  ad 
probandum.  Il  y  a  dans  la  suite  des  faits  et  gestes  qu'il  déduit  une  façon 
libre  et  déployée  qui  ne  sent  pas  l'abrégé  ;  aucune  note  d'ailleurs  ne  vient 
avertir  de  l'effort.  Toutes  les  notes  ont  été  confiées,  en  quelque  sorte,  au 
crayon  des  artistes  collaborateurs;  elles  ne  visent  qu'à  flatter  le  regard,  et 
sont  très  multipliées;  elles  font  même  tort  au  narrateur  en  un  sens,  en  ce 
qu'elles  dissimulent  à  chaque  page,  sous  air  de  divertissement,  la  labeur  et 
l'étendue  de  ses  recherches.  Le  livre  de  M.  Burette  se  donnera  beaucoup  en 
étrennes,  mais  plus  d'un  de  ceux  qui  le  donneront ,  se  laissant  aller  à  le  lire, 
y  profitera. 

f  (1)  Ducrocq,  rue  HautefeuiUe,  SS;  %  beaux  volumes  grand  In-^,  de  plus  de  600 
pages  chacun. 


y.  DE  MàBS. 


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TABLE 

DES  MATIÈRES  DU  VINGT-QUATRIÈME  VOLUME. 


FRÉDÉRIC  MERCEY.  —  Le  Brigandage  dans  les  les  États  Romains.  6 

X.  MARMIER.  —  Vie  de  Scliiller.  48 

JULES  SIMON.  —  Histoire  de  PÉcole  d^ Alexandrie,  de  M.  Matter.  86 

PH.  CHASLES.— TbomasCarlyle.— rA^/'rencA/levo/ttWona^ûtory.  lôd 

CH.  LABITTE.  —  Littérature  du  Nord.  127 

Chbonique  db  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  147 

Revue  Musicale.  154 

SAINTE-BEUVE.  —  Anciens  Poètes  Français.  —  Joachim  Du  Bellay.  161 
E.  DE  CAZALÈS.  —  Études  historiques  et  politiques  sur  TAllemagne. 

-—  III.  Le  Congrès  de  Vienne,  F  Allemagne  jusqu'en  1830.  191 
LOUIS  PEISSE.  —  L'École  des  Beaux-Arts:  —  Musée  des  Études.  232 
RAOUL  ROCHETTE.  —  Percier,  sa  Vie  et  ses  Ouvrages.  240 
—  De  la  Rupture  diplomatique  comme  conséquence  du  Traité 

de  Juillet.  269  ^ 

Chbonique  db  la  quinzainb.  -—  Histoire  politique.  280   ^ 

Revue  Musicale.  290 

Revue  Littéraire.  801 

L.  DE  VIEL-CASTEL.  —  Théâtre  Espagnol.  --  Le  Drame  historique 

en  Espagne.  813 

PH.  CHASLES.  —  Revue  de  la  Littérature  anglaise.  348 

PAUL  DE  MUSSET.  —  Le  Dernier  Abbé.  365 

FÉLIX  RAVAISSON.  —  Fragmens  de  Philosophie  de  M.  Hamilton.  396 

CH.  MAGNIN.  —  La  Mise  en  scène  chez  les  Anciens.  428 

Chbonique  de  la  quinzaine— Histoire  politique.  446 

Revue  Littéraire.  454 

L.  DE  CARNÉ.  —  De  l'Équilibre  européen.  —  Politique  de  la  France 

avant  et  depuis  les  Traités  de  Vienne.  465  / 

J.-J.  AMPÈRE.  —  Littérature  Orientale.  —  Le  B/tagavata-Purana,  496 

E.-J.  DELÉCLUZE.  —  Raymond  Lulle.  519 

SAINTE-BEUVE.  —  Lettres  inédites  de  M"»  Roland.  553 


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8B6  TABLE  BBS  MATIBUS. 

—  Gomec.  569 

Chboniqus  de  la  quinzaine.  —  Histmre  politique.  ^ 

Revue  Musicale.  <10S 

A.  REY  (DE  CHYPRE).  —  Le  Maroc  et  la  Question  d'Alger.  617     *  | 

LERMmiER.  —  De  P Humanité ,  de  M.  P.  Leroux.  665 

X.  MARMIER.  •—  Une  Visite  au  Roi  Guillaume.  68S      { 

ALFRED  DE  MUSSET.  —  Simone.  704       ] 
SAINTE-BEUVE.  •—  Poètes  et  Romanciers  modernes.  —  XU.  M.  Kn- 

f^ne Scribe^  le  Terre  d*eau,  714     y 
A.  COCHUT.  Histoire  des  Classes  Nobles  et  dès  Classes  Anoblies,  ^ 

de  M.  Granier  de  Cassagnac.  731      |] 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  743 

JULES  JANIN.  —  Le  Voyage  d'un  Homme  heureux.  7M 
JULES  SIMON.—  œuvres  complètes  de  Platon ,  traduites  par  M.  V. 

Cousin,  SOS 
SAINT-MARC  GIRARDIN.  —  De  la  Destinée  des  Villes.  —  Constao- 

tinople ,  Alexandrie ,  Venise  et  Corinthe.  830 
CH.  MAGNIN.  —  Académie  Française.  —  Réception  de  M.  Flourens. 

—  Les  Candidatures.  S39 

—  Question  d'Orient  et  Discussion  Parlementaire.  847 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  S6S 

Revue  Littéraire.  873 

Revue  Musicale.  883 

FIN  DE  LA  TABLE. 


—  Erratum.  —  Il  nous  semble  nécessaire  de  signaler  ici  plusieurs  altéit- 
tions  de  noms  propres  et  de  noms  de  lieux  qui  se  sont  introduites  dans  Fardclè 
sur  le  Maroc  inséré  dans  notre  dernier  numéro.  Au  lieu  depoujaret^  p.  633, 
on  doit  lire  totgaret,  pluriel  de  tqjer,  négociant;  au  lieu  de  6  à  800  boeoâi 
p.  646,  6  à  8,000  bœufs;  au  lieu  de  les  Oudaijas,  p.  642,  les  Ouda^fa;  au 
lieu  de  Bey-Brittel,  p.  652,  Reys-Brittel;  au  lieu  de  Onefda,  p.  659, 
Ouckda;  au  lieu  de  convulsions,  p.  643 ,  constructions;  au  lieu  de  feu  de  la 
poudre,  p.  646,  Jeu  de  la  poudre;  dans  le  titre  du  paragraphe  VI,  p.  658, 
au  lieu  de  :  État  moral  d^une  alliance  avec  le  Maroc,  ^t  esprit  public  de 
la  population,  lisez  :  D^une  alliance  avec  le  Maroc.  —  État  moral  et  espni 
public  de  la  population.  Nous  devons  faire  observer  en  outre  qu^en  parfaot 
de  nos  agens  diplomatiques,  p,  660,  Fauteur  n'a  pas  indiqué  spécialement  et 
exclusivement  les  agens  de  la  France,  mais  les  agens  de  toutes  les  puissances 
européennes.  Enfin  c'est  le  caïd  de  Tétouan,  et  non  le  sultan  actuel,  qui  a 
commis  envers  M.  Douglas  l'insulte  dont  il  est  parlé  p.  634.  Il  s'agit,  p.  638, 
•  de  Tlemcen  province,  et  non  de  la  ville  de  Tlemcen;  l'on  doit  lire,  p.  635, 
faire  perdre  et  non /aire  prendre,  et,  p.  642 ,  Vaine  alors  héritier ,  etc.,  au 
lieu  de  Vaine  héritier. 


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